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09 avril, 2025

Fiction n°106 – Septembre 1962

Fiction mise sur ses valeurs sûres dans ce numéro, mais non sur les vedettes. Pas de Poul Anderson ni d'Asimov ou Bradbury, mais Farmer, Blish et le méconnu Jay Williams qui signe ici sa dernière publication dans la revue. Il en va de même pour le remarqué Jean-Claude Passegand, qui aura publié  six nouvelles en quatre ans (et deux de plus dans la revue Satellite), toutes de bonne, voire très bonne facture. Du reste, les auteurs français y sont bien servis.

 

On n'est pas des bleus, on clique droit !

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vous invitera à télécharger le livre au format epub.

Sommaire du Numéro 106 :

1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie

NOUVELLES

2 - Philip José FARMER, Prométhée (Prometheus, 1961), pages 5 à 45, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM

3 - Jay WILLIAMS, Les Présents des dieux (Gifts of the Gods, 1962), pages 46 à 59, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM

4 - Gérard KLEIN, Le Dernier moustique de l'été, pages 60 à 63, nouvelle

5 - James BLISH, L'Ordre des choses (Who's in Charge Here?, 1962), pages 64 à 68, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

6 - Michel EHRWEIN, En voyage, pages 69 à 71, nouvelle *

7 - Jean-Claude PASSEGAND, Le Fil d'Ariane, pages 72 à 83, nouvelle *

8 - Mildred CLINGERMAN, La Prophétie (The Last Prophet, 1955), pages 84 à 90, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

9 - Fernand FRANCOIS, Plat du jour, pages 91 à 102, nouvelle *

10 - Henri DAMONTI, Le Notaire et la conspiration, pages 103 à 111, nouvelle *

CHRONIQUES

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 113 à 124, critique(s)

12 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 125 à 129, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

13 - (non mentionné), Clarke couronné / Souscriptions du club Futopia, pages 130 à 131, article

14 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 131 à 133, article

15 - Jacques GOIMARD & F. HODA, L'Écran à quatre dimensions, pages 135 à 141, article



* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Philip José Farmer pose avec Prométhée la base d'un thème qui traversera toute son oeuvre : celui des démiurges, qui ne sont pas des dieux mais s'en arroge la puissance. Suite de "L'oeuf" (Fiction n°105), on pourra dorénavant (re)lire l'intégrale des aventures du Père John Carmody, avec "La nuit de la lumière" (Fiction n°82), "La planète du Dieu" (Fiction n° 33 et 34), et "Attitudes" (Fiction n°5).

Les présents des dieux de Jay Williams est présenté ainsi : " le thème (...) des premiers extra-terrestres débarquant sur Terre (...) pour jeter les bases de quelque union galactique (...) est une des mamelles de la science-fiction. " C'est aussi, et presque, le thème de la nouvelle de Farmer. Mais la proposition est faite sur un plan plus "sociologique", voire anthropologique, comme en témoignenet ces citation de la délégation extra-terrestre :
« Je crains, » dit le porte-parole, « que vous ne confondiez progrès avec changement. Il est exact que vous vivez dans une communauté sociale qui a changé profondément au cours des cent dernières années. Mais avez-vous progressé ? Vos citoyens sont-ils tous heureux, entièrement développés, intellectuellement mûrs ? » (...) « Vous estimez que le progrès consiste en procédés perfectionnés pour congeler les aliments, en moyens de transport plus confortables ou en méthodes nouvelles pour lutter contre les maladies. Ce n'est pas cela le progrès. Le progrès, c'est ce que vous faites avec les gens guéris, et où vous allez avec vos moyens de transport améliorés, et pourquoi vous y allez. Le progrès, c'est ce qui se passe dans votre cœur. La plupart d'entre vous sont bons, mais vous n'avez pas progressé d'un iota en cinq cents ans, ni même en mille. Si vous avez l'occasion d'un profit personnel, il n'y a pas un seul d'entre vous qui hésiterait à raser des forêts, à détruire toute vie sauvage, à tuer un millier d'autres êtres humains et à tourner le dos pour ne pas voir les souffrances de ses concitoyens. » 
En fait, un peu à la manière d'Howard Fast, Jay Williams interroge la notion de progrès à travers cette délégation extraterrestre censée apporter bienfaits et alliance. Nous sommes au final à l'antithèse de la nouvelle précédente.

On se souvient de l'avis, sans doute écrit par Dorémieux, sur l'évolution du style de Gérard Klein. En réalité, Le dernier moustique de l'été semble invoquer une forme plutôt ancienne chez l'auteur, la forme bradburyenne :
Est-ce en guise de coup de chapeau à ses années passées (aujourd'hui que sa manière a évolué) qu'il a décidé d'écrire ce conte symptomatique d'une mode datant d'hier ?
A bien y regarder, il s'agit plutôt du dernier été et non du dernier moustique dans cette nouvelle où, contrairement à l'indolence nostalgique d'un Bradbury, Klein nous dépeint ici la noirceur d'une inquiétude admise. On n'est cependant loin de notre éco-anxiété quant au réchauffement climatique, puisqu'il s'agit ici d'un refroidissement...

Avec L'ordre des choses, James Blish évoque ce curieux mélange d'intranquillité et de quotidien répétitif désabusé qui fut le lot de la Guerre Froide, et qui pourrait devenir le nôtre, tout en le contrastant avec des figures de mendiants roublards et faux aveugles menés par des chiens (dogs) et simulant leur foi envers dieu (god).

En voyage, Michel Ehrwein nous propose un nouveau récit dont l'ambiance est bien menée - le refuge imposé du voyageur de commerce - mais qui rend un son un peu creux (on aurait aimé qu'il s'y passe quelque chose).

A partir de la pratique de l'escalade (et les férus des rochers de Fontainebleau s'y retrouveront), Jean-Claude Passegand déploie Le fil d'Ariane en une allégorie initiatique... Mais une initiation à quoi ? La chute en est, comme le précise le texte de présentation, assez lovecraftienne.

La prophétie, de Mildred Clingerman, est un étrange récit, presque un conte, qui traite de la grande solitude de qui détient une prophétie et qui n'est pas en verve de la révéler.


Un peu comme ces lieux mystérieux qui n'apparaissent qu'à la faveur d'une impénétrable conjonction, il est de ces personnes ni fantômes ni rêves que nous savons destinées à n'habiter qu'un bonheur fugitif. Fernand François mêle dans Plat du jour son autofiction à une apparition de la sorte, qui cousinerait Jean Ray (malgré un style bien différent).

On se souvient de "Vocation de Reine" de Evelyn E. Smith (Fiction n°99) où les voyages dans le temps se font en incarnant quelqu'un du passé. Henri Damonti reprend pour lui ce stratagème narratif dans Le notaire et la conspiration, mais hormis un jeu de va et vient tourbillonnant, il ne pousse pas la proposition plus loin.


On connait Pierre Versins pour sa phénoménale "Encyclopédie de l'Utopie, des Voyages Extraordinares et de la Science-Fiction", parue en 1972. Nous assistons au fur et à mesure des annonces parues dans Fiction, à la création de cette phénoménale Encyclopédie, comme en témoigne cette parution du club que Versins fonda, le Club Futopia :


Souscriptions du Club Futopia
"Le Club Futopia met en souscription les deux premiers volumes de la Collection Denebienne, consacrée aux études conjecturales :
1) Régis Messac : « Esquisse d’une Chrono-Bibliographie des Utopies ; Avertissement de Ralph Messac ; 111 notes de Pierre Versins ».
Cet ouvrage qui comportera 80 pages ronéotypées au format 29,5 x 21 indique et commente plus de 550 utopies et romans de science-fiction de 1502 à 1940. Les 94 premiers exemplaires comprendront chacun une page du manuscrit original ; il sera tiré à petit nombre sur papier bleu, avec 10 % au plus d’exemplaires sur papier blanc toilé, plus 15 exemplaires H. C. réservés à Ralph Messac dont la générosité a permis cette édition." 

Connaissez-vous quelqu'un qui ait l'un de ces 94 premiers exemplaires, et donc une page du manuscrit original ??? Mazette !

01 janvier, 2025

Fiction n°092 – Juillet 1961

Nous poursuivons, après ces Bonus de fêtes de fin d'année 2024 (voir ICI et ), notre expédition dans les années 60 au travers de la revue Fiction (et bientôt Galaxie - 2ème série). Nous nous réjouirons d'une nouvelle (restée inédite depuis) de Fritz Leiber, toujours fidèle à son originalité de ton, et d'une salve d'auteurs français de qualité, tant au niveau du style qu'à l'aune du contenu.

On prend ses clics et ses clacs ici
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Sommaire du Numéro 92 :

NOUVELLES

 

1 - Poul ANDERSON, Le Peuple du ciel (The Sky People, 1959), pages 3 à 45, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

2 - Fritz LEIBER, Rythme secret (Rump-Titty-Titty-Tum-TAH-Tee, 1958), pages 46 à 59, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

3 - Jean-Claude PASSEGAND, À tombeau ouvert, pages 60 à 73, nouvelle *

4 - Claude-François CHEINISSE, Le Sens de l'Histoire, pages 74 à 78, nouvelle *

5 - Howard FAST, Vision de l'Eden (The Sight of Eden, 1960), pages 79 à 90, nouvelle, trad. François VALORBE

6 - Michel DEMUTH, Projet Information, pages 91 à 113, nouvelle *

7 - Roland TOPOR, Une bonne blague, pages 114 à 118, nouvelle *

 

CHRONIQUES

8 - Pierre STRINATI, Bandes dessinées et science-fiction. L'âge d'or en France (1934-1940), pages 121 à 125, article

9 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 127 à 136, critique(s)

10 - Demètre IOAKIMIDIS, Notes de lectures, pages 137 à 139, critique(s)

11 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 140 à 143, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Avec Le peuple du cieldans la traditionnelle veine "ethnographique" de Poul Anderson, et son lot de barbares et de braves, l'auteur privilégie les forces de reconstruction scientifique, reconstituer le savoir quitte à mener les peuples survivants vers une nouvelle apocalypse atomique. Discutable, sans doute, mais pas inepte. L'ensemble se lit agréablement, et l'on notera la nouveauté d'un glossaire en fin de nouvelle, mais qui n'est pas indispensable à sa compréhension.

Dans Rythme secretFritz Leiber se moque allègrement et intelligemment de l'art contemporain - de tout art moderne visant à découvrir une forme ultime. Jouissif et malicieux, pour une nouvelle si particulière qu'elle est restée inédite depuis. 

" Nostalgie du passé et haine du présent sont-elles une sorte de névrose ? La science-fiction se doit d'autant plus de s'intéresser à ce problème que nombre de ses auteurs cèdent à une telle névrose, en en transposant les données dans un futur qu'ils refusent par avance."

Dans cette introduction à la nouvelle qui suit, nous retrouvons bien la posture d'Alain Dorémieux, qui déplorait le pessimisme latent de la SF - raison pour laquelle il lui préférait sans doute la littérature fantastique. À tombeau ouvert, de Jean-Claude Passegand, déjà remarqué dans les numéros précédents, démarre en trombe par une scène de chauffards de la route qui rappellera inévitablement la nouvelle "Danse macabre" de Richard Matheson parue le mois précédent dans le Fiction spécial n°3. Cependant, Passegand va encore un peu plus loin que cette dernière. en exprimant une pensée construite pour dépasser la tentation réactionnaire du "le monde était mieux avant". En témoigne l'extrait suivant :

Le professeur Levasseur rompit le silence.

— « Le bon vieux temps, » dit-il.

Frank fut surpris par cette exclamation.

— « Le bon vieux temps ? »

— « Oui, le bon vieux temps ! Tu ne m'en as aucunement parlé, mais la moindre de tes paroles exprime le regret de ce qui ne peut plus être. Notre époque te paraît stupide, folle, criminelle ; alors, tu essaies de te réfugier dans une époque idéale, qui n'est plus le présent, mais qui n'est pas non plus le passé, puisqu'il s'agit d'un passé idéalisé, donc faux. »

Il tira une bouffée de sa pipe.

« Écoute-moi, Frank, tous les gens dont tu me parles ne symbolisent pas notre époque. Ce sont des inadaptés ; ils réagissent comme ils le peuvent, c'est-à-dire mal, parce qu'ils ne sont aucunement préparés à vivre le présent. »

— « Mais, » protesta Frank, « on ne les prépare pas à vivre dans le présent ; on les laisse réagir de façon stupide ou folle. Aucune éducation politique n'est donnée… mais on laisse les gens se taper dessus par fanatisme. »

— « Frank, qui te dit que les dirigeants sont mieux préparés que les autres à mener une vie réellement adaptée à notre temps ? Ils réagissent de façon mesquine, parce qu'ils sont mesquins ; la vérité est qu'ils ont peur ; ils tiennent à leurs places comme des rats à leur fromage. Ils préfèrent laisser ce fanatisme religieux ou politique se détruire de lui-même plutôt que de le transformer en véritable sens politique… Alors, toute cette formidable énergie, qui pourrait être constructive, se disperse en vaines bagarres, en violences absurdes. Mais cette énergie, cet enthousiasme latent existent… Un jour, ils comprendront, ils deviendront conscients de leur propre force, ils s'éveilleront réellement de leur cauchemar, ils abandonneront leurs jeux puérils, et ce jour-là…»

Dans Le sens de l’histoire, le déjà remarqué Claude-François Cheinisse (avec sa nouvelle "Juliette" in Fiction n°62) surprend et réussit la modernité d'un langage "de demain" mieux que Daniel Drode. L'ambiance d'un fascisme à venir est très empreinte des récentes années 40, forcément, avec ses cartes de rationnement et ses milices, mais on y sent aussi à l'œuvre les rouages de l'abrutissement des masses et la récupération de leur force de travail. On saura y trouver des avertissements malheureusement universels, et comme le dit Umberto Eco, des indices probants pour "reconnaître le fascisme".

On pourra repenser aux derniers chapitres de "La sortie est au fond de l'espace" de Jacques Sternberg, à la lecture de Vision de l'Éden. Mais ici, Howard Fast n'exprime nul piège tendu à l'humanité… Ne suffit que la vision d'un monde accompli dans l'harmonie pour faire se retrousser ses manches à l'humanité. 

En 1961, on touche presque à la fin de la Guerre d'Algérie, que Michel Demuth comme beaucoup de jeunes gens de sa génération a faite. Ainsi ne doit on pas oublier, au vu de l'issue par consultation d'opinion publique, que dans ces cas-là l'information confine à la propagande. Les correspondances entre le contexte politique d'alors et la nouvelle Projet information sont à peine voilées. On y traite bien de l'utilisation de la propagande dans les politiques coloniales, tâche rendue d'autant plus aisée ici à l'échelle galactique, où les distances rendent compliquées la vérification des informations diffusées.

Pour terminer, Roland Topor signe Une bonne blague grand guignolesque avec son lot de narrateur suspect, de savant fou et de trivialité. Bien amusant. 

 

Côté chroniques, Pierre Strinati évoque dans "Bandes dessinées et science-fiction" la meilleure qualité des comics d'avant-guerre, mais au final, hormis Flash Gordon d'Alex Raymond et le Tarzan dessiné par Hogarth, rien n'a l'air très convaincant. Ne manquent que les illustrations, mais la BD ne va pas s'inviter tout de suite dans les pages de la revue (ce qui viendra). Cet article aura malgré tout le mérite de réveiller un engouement collectif, voire de collectiviser un goût que chaque amateur de bandes dessinées croyait n'avoir qu'en propre, presque honteusement. Jean-Claude Forest y ajoutera son grain de sel, puis les lecteurs de Fiction eux-mêmes, ce qui poussera la revue à parrainer la création d'un Club de Bandes Dessinées dont Francis Lacassin sera le président (voir Fiction N°98).

Mais à l'article involontairement fondateur de Strinati, on préfèrera de loin les "Notes de lecture" de Demètre Ioakimidis, qui précautionneusement tente de définir la science-fiction. Des années après la tentative de Maurice Renard et la dénomination de "merveilleux scientifique", Ioakimidis cherche surtout comment le champ de la science-fiction est délimité par ceux qui la font. Nous vous proposons la première partie de cet article en guise d'amuse-bouche :

NOTES DE LECTURE.
Il est souvent amusant, et parfois même utile, de chercher à préciser ce dont on parle. Puisque ces notes auront trait à la science-fiction principalement, il vaut la peine de déterminer d'abord ce que désigne ce terme, en confrontant quelque-unes des définitions proposées ; certaines de celles-ci sont dues à des auteurs spécialisés dans le genre.
En 1953 parut un livre portant le titre de « Modern science-fiction » ; ce volume réunissait onze essais examinant divers aspects du sujet, et dont chacun était dû à un auteur différent. Il y avait parmi ces auteurs John W. Campbell, jr. le rédacteur en chef d'« Astounding Science Fiction » ; Anthony Boucher, qui, avec Francis J. McComas, dirigeait à l'époque la publication de « The Magazine of Fantasy and Science Fiction » ; ainsi que plusieurs romanciers, dont Arthur C. Clarke, L. Sprague de Camp et Isaac Asimov.
Le Bon Docteur Asimov, au commencement de son étude de « La science-fiction sociale », se référait à une définition qu'il avait donnée lui-même, une année plus tôt : il y voyait « le domaine littéraire qui traite de l'influence du progrès scientifique sur les êtres humains ». Il est clair que le space-opera, par exemple, ne satisfait que dans certains cas à cette définition, aussi Isaac Asimov ajoutait-il que celle-ci se rapportait uniquement au sujet de son essai, la science-fiction sociale.
L. Sprague de Camp, qui compte parmi les spécialistes les plus érudits de la question – tout en étant lui-même l'auteur de nombreux récits où l'action, l'imagination et l'humour se combinent en un mélange parfois savoureux – plaça, lui aussi, une définition dans son étude : « Tel que je l'emploie, le terme de fiction imaginative comprend le groupe de récits qui, dans la littérature occidentale contemporaine, sont non-réalistes, imaginatifs, fondés sur des suppositions contraires à l'expérience quotidienne, souvent franchement fantastiques, et fréquemment situés dans un cadre éloigné – dans le temps et dans l'espace – de celui de la vie courante. La fiction imaginative peut, à son tour, être divisée en fantastique, lequel comprend les récits fondés sur des hypothèses surnaturelles (esprits, magie, vie après la mort, etc) et science-fiction, cette dernière groupant les récits qui se basent sur des suppositions scientifiques ou pseudoscientifiques (voyages à travers l'espace ou le temps, vies extra-terrestres, télépathie, robots, etc). Il existe des récits qui se classeraient entre ces deux groupes, ou qui combinent des attributs de l'un avec ceux de l'autre ; considéré dans sa totalité, le genre n'a pas de séparation très nette avec certaines œuvres historiques (satires, utopies, etc.) ». À défaut de la brièveté, cette définition possède une incontestable clarté, et elle a l'avantage d'être indépendante du temps : selon les critères de Sprague de Camp, un roman tel que « Vingt mille lieues sous les mers » est de la science-fiction, puisqu'il se fonde sur une hypothèse (la navigation sous-marine) qui était contraire à l'expérience quotidienne au moment où l'ouvrage fut écrit.
Dans l'introduction qu'il a écrite pour son recueil de nouvelles « Angels and spaceships », Fredric Brown insiste sur la différence qui sépare le fantastique de la science-fiction : « Le fantastique traite de choses qui ne sont pas et qui ne peuvent pas être. La science-fiction traite de choses qui ne sont pas, mais qui pourront être un jour. La science-fiction se limite à des possibilités compatibles avec la logique. » Il éclaire encore, plus loin, la distinction qu'il fait entre les deux genres : « Cela ne veut pas dire qu'il est impossible d'écrire de la science-fiction sur des loups-garous, des vampires, ou n'importe quel autre personnage relevant du surnaturel : la chose est possible, et elle a été faite. La différence est la suivante : en science-fiction, on essaie d'expliquer que des loups-garous ou des vampires existent réellement, et aussi de dire ce qu'ils sont ; ils sont décrits de telle sorte qu'ils passent du domaine surnaturel à celui de la réalité ; ils sont expliqués de façon à cadrer avec le monde tel que nous le connaissons. En lisant du fantastique, nous mettons notre incrédulité en veilleuse pour accueillir le premier démon venu ; si ce démon apparaît dans un récit de science-fiction, il nous faut une explication de sa nature et de son existence – une explication qui pourrait être véridique. » Une bonne illustration de cette condition est fournie par l'intéressant roman de Jack Williamson « Darker than you think » qui vient d'être publié par Hachette au Rayon Fantastique – dans une traduction qui laisse malheureusement bien à désirer – sous le titre de « Plus noir que vous ne pensez ».
Quelques autres définitions méritent d'être au moins mentionnées en passant Dans « Adventures in tomorrow », Kendell Foster Crossen esquisse une histoire de la science-fiction, et en donne une définition simple et concise, mais qui a l'inconvénient de ranger dans le domaine du fantastique les récits à caractère « pseudo-scientifique ». Selon lui, la science-fiction est « une exploration imaginative de tout fait, ou théorie, appartenant au domaine de la connaissance ». Avant de refermer pour aujourd'hui ce dossier terminologique, citons encore Judith Merrill : « L'émerveillement – l'émerveillement pondéré, réfléchi, intentionnel – est à nouveau lâché sur cette terre. Et c'est ce que recouvre la désignation s-f, ce qu'est la science fiction…» Ce n'est sans doute pas là une définition systématique, mais cela pourrait constituer une bonne description…

03 juillet, 2024

Fiction n°069 – Août 1959

Le célèbre "Des fleurs pour Algernon" dans sa première et plus courte version, et de bons et méconnus auteurs français qui tiennent la dragée haute à l'irremplaçable Cyril Kornbluth ou Damon Knight, voilà de quoi se réjouir !

On clique droit avec les doigts
pour que ça reste de la SF (ou du passé)…

Sommaire du Numéro 69 :


NOUVELLES

 

1 - Daniel KEYES, Des fleurs pour Algernon (Flowers for Algernon, 1959), pages 3 à 28, nouvelle, trad. Roger DURAND

2 - Cyril M. KORNBLUTH, Fin de non-concevoir (The Education of Tigress Macardle, 1957), pages 29 à 39, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - Jean-Claude PASSEGAND, Envoie tes cavaliers..., pages 40 à 49, nouvelle *

4 - Theodore R. COGSWELL, La Pouponnière (The Cabbage Patch, 1957), pages 50 à 53, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

5 - Gali NOSEK, Les Comédiens, pages 54 à 62, nouvelle *

6 - August DERLETH, Le Petit garçon perdu (The Dark Boy, 1957), pages 63 à 76, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

7 - Damon KNIGHT, La Nuit des mensonges (The Night of Lies, 1958), pages 77 à 80, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

8 - Mark VAN DOREN, La Sorcière aux marrons (The witch of Ramoth, 1958), pages 81 à 86, nouvelle, trad. Roger DURAND *

9 - Murray LEINSTER, Mission anthropologique (Anthropological Note, 1957), pages 87 à 107, nouvelle, trad. Roger DURAND *

10 - Bruno VINCENT, Mon oncle, pages 108 à 120, nouvelle 

CHRONIQUES


11 - Pierre GUÉRIN, Quelques réflexions sur la vie dans l'univers, pages 121 à 123, article

12 - Alla ARFEL, Comment peut-on être martien ?, pages 124 à 129, article

13 - Jacques BERGIER & Gérard KLEIN & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 130 à 133, critique(s)

14 - F. HODA, De Jules Verna à l'homme H, pages 134 à 135, article

15 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX, Aux frontières du possible, pages 136 à 138, chronique

16 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 139 à 142, article

17 - (non mentionné), Notre référendum, pages 143 à 144, chronique


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



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Même un faible d’esprit aspire à être semblable aux autres.

Un enfant peut ne pas savoir comment se nourrir, ni ce qu’il lui faut manger, et cependant il connaît la faim.

Un challenge pour le traducteur (Roger Durand infatigable) et une nouvelle très touchante, Des fleurs pour Algernon aura sa consécration lorsque Daniel Keyes la développera pour en faire un court roman, qui saura attirer à la SF un bon nombre de lecteurs de littérature aussi blanche qu'une souris. (Nous vous en proposons une version au format epub en cliquant sur la couverture ci-contre). 



Spectre de la surpopulation contre réarmement démographique. Cyril M. Kornbluth articule ce dilemne avec beaucoup d'humour dans Fin de non-concevoir

 

Jean-Claude Passegand a certainement lu dans les pages de Fiction les nouvelles de Zenna Henderson sur la diaspora d'un peuple extraterrestre et télépathe perdu sur la Terre. Envoie tes cavaliers… est une nouvelle élégante et d'un style fin et sans fioritures. 


Theodore R. Cogswell anthropomorphise le cycle de reproduction de certains insectes. L'effet d'étrangeté fonctionne bien dans La pouponnière, même s'il demeure un peu gratuit.


Un monde fait d'illusions et Les comédiens pour enchanteurs… Il semble même que Gali Nosek n'ait jamais entendu parler d'androïdes…


On est bien loin du Mythe de Cthulhu dans Le petit garçon perdu, histoire de fantômes un peu prévisible composée par August Derleth (l'exécuteur testamentaire autoproclamé de l'œuvre de Lovecraft). Une bonne ambiance toutefois de campagne perdue au bout du monde, et surtout de solitude. 


La nuit des mensonges ressemblerait à un court épisode de Twillight Zone, scénarisé par Damon Knight… malheureusement éventée par la sinistre couverture de P. J. Izabelle, aussi traducteur. 


Tour de passe-passe de sorcière inattendu, et un effroi d'enfants à la clé, dans La sorcière aux marrons par Mark Van Doren.


Pour la première fois, nous accueillons dans les pages de « Fiction » le père de la science-fiction moderne. On peut dire en effet que William Fitzgerald Jenkins, connu sous le pseudonyme de Murray Leinster, créa la science-fiction moderne en 1917, date à laquelle il écrivit deux nouvelles intitulées « Ténèbres sur la 5e Avenue » et « L’homme qui éteignit le soleil ». Ces nouvelles attirèrent l’attention de Bob Davis, qui dirigeait à l’époque l’hebdomadaire « Argosy ». Il voulut obtenir d’autres œuvres de ce genre, et les publia, avant même que le terme de science-fiction existât, sous la dénomination « Récits différents ». Depuis, Leinster a fait une inépuisable carrière et aujourd’hui, quarante-deux ans après, il reste parmi les plus célèbres auteurs de S.F. aux États-Unis. Il faut bien dire que son œuvre abondante est inégale et porte souvent la marque de l’âge. Néanmoins, à côté de space-operas archaïques et assez infantiles, la fécondité de Leinster a su aussi lui inspirer d’excellents romans. Son dernier en date, « The strange invasion », non traduit en français, est un des rares ouvrages soutenant la comparaison avec « La guerre des mondes », de Wells. En France, Leinster n’est connu que par des romans plutôt faibles : « Assassinat des États-Unis » (signé Will Jenkins) et « Le dernier astronef » au Rayon Fantastique, « La galaxie noire » au Club Satellite, « Les voleurs de cerveaux » et plusieurs autres au Fleuve Noir. 

Moderne en son temps comme pu l'être l'anthropologie, Mission anthropologique, par Murray Leinster, n'évite pas l'écueil de l'anthropomorphisme et des parallèles avec les peuplades colonisées de la Terre. Un peu longuet pour un développement sans surprise. 


Par contre, Mon oncle est une très bonne nouvelle, eut égard à ses péripéties nombreuses et jamais lassante. Bruno Vincent aurait fort bien pu devenir un pilier de la littérature de genre en France. Les anthologistes ne s'y tromperont pas en le rééditant (avec de magnifiques illustrations de Serge Bihannic pour Folio Junior SF). Deux autres de ses nouvelles paraitront en 1960 et 1961, mais ça sera hélas tout.

21 juin, 2024

Cadeau bonus : Fiction Spécial n°01 - La première anthologie de la science-fiction française (Mai 1959)

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    Au mois de Mai 1959, alors que la revue Fiction en était à son numéro 67, paraissait dans les kiosques son premier numéro "Spécial Hors-série" sur une série de 34, intitulé "La première anthologie de la science-fiction française".

Sur une magnifique couverture pleine page de Jean-Claude Forest, les lecteurs purent en effet apprécier sur 224 pages, et pour la somme modique de 250 (anciens) francs (soit 37 de nos cents, quand un numéro de Fiction coûtait 140 francs - 27 cents ! - pour 144 pages ) un panorama presque exhaustif des valeurs montantes ou d'autres plus établies de la science-fiction en France, ou, comme les décrira son initiateur Alain Dorémieux, les représentant de "ce qu’on peut appeler une école française de la science-fiction.".

Voyons en tout d'abord la préface :

À NOS LECTEURS


Ce numéro spécial est né d’un impératif. On assiste incontestablement, depuis quelque temps, à la formation de ce qu’on peut appeler une école française de la science-fiction. Maintenant que le genre est entré chez nous dans les mœurs, que ses limites sont explorées et reconnues, il se produit une sorte de génération spontanée d’auteurs et plus notamment de jeunes auteurs, qui est un phénomène tout à fait remarquable. L’abondance des manuscrits que nous recevons, et leur qualité nettement accrue, en sont les symptômes. Il nous a semblé intéressant de faire, pour la première fois, un tour d’horizon de ce domaine en pleine gestation. Ce tour d’horizon, nous l’avons voulu aussi vaste que possible. C’est pourquoi vous trouverez dans ce numéro, aux côtés d’auteurs déjà consacrés, un nombre important d’auteurs récemment révélés par notre revue ou même y faisant leurs débuts. L’ensemble de leurs récits nous paraît témoigner d’un niveau certain de recherche. Il est difficile, dans ce genre si profondément marqué par les Anglo-Saxons, d'éviter dans une certaine mesure l’exploitation des recettes. Pourtant, derrière ces recettes, les auteurs ici rassemblés nous semblent découvrir des sentiers neufs, qu’ils foulent avec plus ou moins de bonheur, mais toujours avec la conscience essentielle d’un but à atteindre. Nous vous invitons à juger de leurs efforts. Notre vœu est que cette anthologie ne reste pas sans suite, mais que nous puissions vous offrir, l’an prochain, un nouveau recensement revu et amélioré des possibilités de la science-fiction française, qui est en train de se créer sous nos yeux.

ALAIN DORÉMIEUX

 

Sommaire du Fiction Spécial n°1 :


1 - Alain DORÉMIEUX, À nos lecteurs, pages 2 à 2, introduction
2 - (non mentionné), Les Auteurs de ce numéro, pages 5 à 8, dictionnaire d'auteurs
3 - ARCADIUS, Le Recrutement, pages 9 à 13, nouvelle *
4 - René BARJAVEL, Colomb de la Lune, pages 14 à 17, nouvelle
5 - Marcel BATTIN, Fond sonore, pages 18 à 21, nouvelle
6 - Jacques BERGIER & Pierre VERSINS, i, pages 22 à 38, nouvelle *
7 - Hervé CALIXTE, Monsieur, Madame et la petite bête, pages 39 à 52, nouvelle *
8 - Michel CARROUGES, Five o'clock sélénite, pages 53 à 58, nouvelle *
9 - Francis CARSAC, Le Baiser de la vie, pages 59 à 71, nouvelle
10 - Philippe CURVAL, C'est du billard !, pages 72 à 80, nouvelle
11 - Alain DORÉMIEUX, La Vana, pages 81 à 89, nouvelle
12 - Michel EHRWEIN, L'Heure du départ, pages 90 à 93, nouvelle *
13 - Clarisse FRANCILLON, La Nuit du 24 avril, pages 94 à 107, nouvelle *
14 - Fernand FRANCOIS, Chapitre 13, pages 108 à 113, nouvelle *
15 - Charles HENNEBERG, Pêcheurs de lune, pages 114 à 129, nouvelle
16 - Michel JANSEN, Prima Donna, pages 130 à 136, nouvelle
17 - Gérard KLEIN, L'Observateur, pages 137 à 143, nouvelle *
18 - Ilka LEGRAND & Alec SANDRE, La Chose, pages 144 à 153, nouvelle
19 - Jean-Claude PASSEGAND, Le Piège, pages 154 à 160, nouvelle *
20 - Kurt STEINER, Le Règne des Plusieurs, pages 161 à 166, nouvelle
21 - Jacques STERNBERG, Bonnes vacances !, pages 167 à 174, nouvelle
22 - Jean-Paul TOROK, Escale en permanence, pages 175 à 179, nouvelle *
23 - François VALORBE, Le Réfractaire, pages 180 à 189, nouvelle *
24 - Claude VEILLOT, Araignées dans le plafond, pages 190 à 204, nouvelle
25 - Julia VERLANGER, Soyez bons pour les animaux, pages 205 à 209, nouvelle
26 - Bruno VINCENT, L'Autre, pages 210 à 222, nouvelle *

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Un plus notable de ce numéro spécial, dont la motivation est d'établir les bases d'un courant littéraire émergent, est d'avoir établi la liste des auteurs, avec une notice biographique plus détaillée que d'habitude. Nous reproduisons ici ces biographies sommaires, en regard des notes de lecture des nouvelles de cette anthologie.

Pour commencer : pas beaucoup de SF dans LE RECRUTEMENT par ARCADIUSoù les planètes tiennent lieu de continents, où des jeunes filles passent leur bac et lisent des revues papier… Mais Arcadius exploite une nouvelle sorte d'esclavagisme, là où on s'attendrait à la traite des blanches. 

ARCADIUS.
ARCADIUS

Né en 1932. Il part du space-opera pour en tirer des perspectives imagées et des résonances symboliques. Ses manuscrits révèlent qu’il a des idées et de l’imagination. C’est un des jeunes auteurs sur lesquels nous misons. (Une nouvelle parue dans « Fiction » : Les naufrageurs, n° 60.)

RENÉ BARJAVEL
 
fait pour Fiction de l'autofiction lyrique, exaltée, un brin mélancolique, avec COLOMB DE LA LUNE. Un très beau texte, dont voici un court extrait : 

(…) regret de n’avoir qu’une vie si courte, si étroite, d’être limité à soi. Si peu de capacités ! Se sentir si impuissant, infirme, minable quand il y a l’univers à embrasser.

Mais profiter de ce qu’on peut, au maximum. S’ouvrir de partout. Les yeux et le cœur. Accueillir, recevoir les merveilles de tous les instants.

René BARJAVEL.

Né en 1911. Il occupe une place à part dans la science-fiction française : il en est le « doyen » et le promoteur, et il a cessé aujourd’hui d’en écrire. Mais des romans comme « Le voyageur imprudent » ou « Ravage », parus bien avant que le terme de science-fiction soit accrédité en France, sont aujourd’hui des classiques et restent supérieurs à la plupart des ouvrages actuels. Nous ne pouvions concevoir ce numéro spécial de « Fiction » sans y rendre hommage à Barjavel. À notre demande, il est sorti de son silence et a bien voulu écrire un texte spécialement à cette occasion. Plus qu’une nouvelle, c’est un poème en prose où la réalité de demain sert de point de départ à une méditation philosophique d’une haute envolée lyrique. (Une nouvelle rééditée dans « Fiction » : « Béni soit l’atome », n° 58.)


Le bruit de fond du monde pour les "petites gens" fait un tumulte coupé du leur. FOND SONORE par MARCEL BATTIN pourrait être décliné sur bien des périls. 

Marcel BATTIN.

Né en 1921. Il a quelque chose à dire et aussi quelque chose dans le ventre. En S.-F., il est tenté par les veines du tragique et de l’humour noir. Son talent est encore à l’état brut, mais il s’affirmera : nous lui faisons confiance. (Nouvelles parues dans « Fiction » : « Un jour comme les autres », n° 58 ; « Mission à Versailles », n° 61.)


I pour information, théorisée en tant que principe physique non pas matériel, mais toutefois conséquent à la fois qualitativement et quantitativement. Partant d'observations réelles, PIERRE VERSINS et JACQUES BERGIER font sous forme d'un dialogue cocasse une nouvelle de hard-science trépidante … d'informations.

Le petit extrait suivant témoigne d'une hauteur de point de vue très instructive :

Il paraît qu’il y a un gars, il y a bien longtemps, qui a prévu qu’un jour viendrait où les hommes auraient besoin d’une petite révolution de temps à autre, une révolution organisée par le gouvernement, en quelque sorte, tous les ans, tous les cinq ans ou plus, je ne me souviens pas. Mais il ne pouvait pas prévoir vraiment, il n’avait aucune raison de penser aux Grooms. Et même s’il y avait pensé, il ne pouvait pas prévoir qu’il y aurait un jour des gens assez bêtes pour pressurer les autres à un point qui n’est pas supportable, alors, les autres, ils n’ont plus qu’à se révolter, mais vraiment, avec du sang et de la boucherie, pas pour rire… Entre vivre comme du bétail domestique et mourir dans la bagarre, il n’y a pas à hésiter. Ça me rappelle le type, il y a deux ans environ, à qui on demandait pourquoi il avait tenté de se tuer. Le Groom de garde lui a dit, texto : « Vous n’aimez donc pas la vie ? » Et il a répondu : « Vous appelez ça une vie, vous ? » Après quoi, il est tombé sur le Groom à bras raccourcis, et celui-ci l’a étendu raide. Ils ne connaissaient pas ça, avant…
Jacques BERGIER.
Né en 1912. C’est un « personnage ». Ses amis voient volontiers en lui : soit un robot à cerveau électronique ; soit un mutant ; soit un extraterrestre déguisé (parfois assez mal) en humain… Ses connaissances sont éclectiques et leur étendue est inquiétante. En matière de vulgarisation scientifique, il fait autorité et a écrit certains des meilleurs ouvrages de l’après-guerre dans le genre. À part cela, il manifeste un goût certain pour le canular et la propagation savante des nouvelles fantaisistes. Le tandem Bergier-Versins risque de devenir assez étonnant, si ses activités se poursuivent. La méthode de travail est la suivante : Bergier imagine l’idée, l’expose à Versins, et celui-ci brode autour en rédigeant la nouvelle. (Nouvelles parues dans « Fiction » : en collaboration avec Pierre Versins, « Solidarité », n° 55 ; en collaboration avec Francis Carsac, « La revanche des Martiens », n° 64.)

Pierre VERSINS.

Né en 1923. C’est peut-être l’une des personnalités les plus attachantes de la science-fiction française. Il écrit à tour de bras, pêle-mêle, romans, nouvelles, poèmes, sketches radiophoniques, textes divers. Sa verve s’exprime volontiers dans le genre satirique ou canularesque. Ce qui ne l’empêche pas d’être capable de la plus grande sobriété tragique. Chercheur et animateur infatigable, il a créé le Club de S.-F. Futopia, et réuni la plus vaste collection européenne d’ouvrages du genre. (Nouvelles parues dans « Fiction » : « Le dernier mur », n° 29 ; « La bille », n° 36 ; « Ma pomme », n° 48 ; « La force », n° 54. En collaboration avec Jacques Bergier : « Solidarité », n° 55. En collaboration avec Martine Thomé : « Ceux d’Argos », n° 62.)


A monstre, monstre et demi. HERVÉ CALIXTE mêle dans MONSIEUR, MADAME ET LA PETITE BÊTE des références à l'Atlantide avec des polars célèbres ( ou non ) dans une nouvelle jubilatoire sur la bêtise humaine. 

Hervé CALIXTE.

Né en 1931. C’est certainement l’auteur français de S.-F. qui a le plus de pseudonymes… mais il nous est interdit de dévoiler lesquels. Il est actuellement le rédacteur en chef de la revue « Satellite ». (Nouvelles parues dans « Fiction » : « Quelqu’un saura peut-être… », n° 40 ; « Le problème du carré pointu », n° 49.)

 

La matière grise d’un cerveau tient dans un espace naturellement donné. En vertu de quoi la science n’aurait-elle pas le pouvoir et le droit de réduire cet espace ? Cette matière grise est ajustée à une forme extérieure donnée. Soit. Mais qui m’empêchera d’en réduire les circonvolutions et de la transplanter dans une autre forme ? (...) Le caoutchouc mental, voilà l’avenir.

On retrouve dans FIVE O’CLOCK SÉLÉNITE les thèmes de MICHEL CARROUGES, comme la mise en boîte des êtres vivants, les applications de la matière solide et malléable que représente le caoutchouc, ou les savants fous… avec ce petit plus lyrique qui fait toute sa personnalité d'auteur. 

Michel CARROUGES.

Né en 1910. Essayiste et romancier (« Les portes dauphines », « Les grands-pères prodiges »). La science-fiction l’attire sous l’angle du bizarre et du merveilleux psychologique. Il y mêle volontiers une pointe de parodie et de surréalisme. (Nouvelles parues dans « Fiction » : « Le cache-nez de caoutchouc », n° 14 ; « La veillée du Capitaine Chang », n° 38 ; « Une vache indomptable », n° 45.)



FRANCIS CARSAC rend un bel hommage à Poul Anderson en imitant son style et, nous devons bien l'avouer, son anthropocentrisme un peu réactionnaire. LE BAISER DE LA VIE est toutefois plaisant et trépidant, pour une inquiétante description de planète-piège.

Francis CARSAC.

Né en 1919. Spécialiste de l’anthropologie (comme Chad Oliver aux U.S.A. et Efremov en U.R.S.S. !) Sous son vrai nom, il enseigne la préhistoire à la Faculté des Sciences de l’Université de Bordeaux. Ses occupations professionnelles ne lui laissent que peu de temps pour écrire, depuis ses romans « Ceux de nulle part » et « Les robinsons de l’espace ». Déplorons-le, car il est un des rares Français à avoir porté la S.-F. à un point d’achèvement technique digne des meilleurs auteurs américains. Francis Carsac est d’ailleurs en relations épistolaires suivies avec plusieurs de ces derniers, notamment avec Poul Anderson, pour lequel il éprouve une vive estime. (Nouvelles parues dans « Fiction » : « Taches de rouille », n° 7 ; « Hachures », n° 10 ; « l’homme qui parlait aux Martiens », n° 56. En collaboration avec Jacques Bergier : « La revanche des Martiens », n° 64).


" Yorge se souvint qu’ils possédaient un très vieil « Aviation », un de ces premiers appareils sans flippers qu’avait connu le monde avant que le règne de Gottlieb ne s’instaurât. Cette machine à deux fois deux francs avait été la première borne plantée dans le passé par la société actuelle, avant que la Terre et les humains fussent devenus fonction des appareils à flippers, que le monde moderne fût régi par l’énergie que dépensaient les quatre milliards d’hommes et qui, chaque jour, suffisait à faire éclore les fruits et les légumes dans les jardins hydroponiques, entretenir les bacs à viande, propulser les tubes aériens, assurer la marche régulière des usines, des robots, des coptéors."

Qu'on ne se méprenne pas, Gottlieb désigne non pas un fameux dessinateur français, mais une réelle marque célèbre de flippers. PHILIPPE CURVAL quitte le domaine du lyrisme poétique pour s'amuser avec le langage pseudo-technique des joueurs de flipper, dans C’EST DU BILLARD ! On repensera à "Loterie solaire" de Philip K. Dick, où l'accession au pouvoir est gouvernée par le jeu, ou encore (pour une œuvre plus récente) à un épisode de la série "Black Mirror" où l'énergie de toute une société est produite par des joueurs en ligne pédalant sur des vélos d'appartement. Mais ici Curval nous propose une nouvelle à chute qu'on ne voit pas arriver. Sympathique et (malgré tout) moderne.

Philippe CURVAL.

Né en 1929. Il y a en lui de l’esthète et du mystificateur. Un ton décontracté n’appartenant qu’à lui, une technique du gag allusif, un style séduisant et sophistiqué, sont les principales armes de sa panoplie. Avouons que si Curval n’existait pas, il faudrait l’inventer ! Pour la petite histoire et la compréhension de sa nouvelle dans ce numéro, précisons qu’il est un fanatique des machines à sous (quiconque hante les cafés de Saint-Germain-des-Prés a des chances d’y rencontrer Curval faisant corps avec l’une d’elles !). C’est cette haute science qui lui a permis de faire cette peinture d’une civilisation de l’avenir tout entière basée sur l’usage des billards électriques… (Nouvelles parues dans « Fiction » : « l’œuf d’Elduo », n° 25 ; « Le langage des fleurs », n° 32 ; « l’odeur de la bête », n° 41 ; « Un rêve de pierre », n° 55 ; « Histoire romaine », n° 63.)

 

"'La Vana" évoque
ce tableau de Picasso.

Dans une société ou les sources de bien-être sont devenues des biens de consommations, artificiels et clivés en catégories, où le bonheur ne signifie plus que le confort, on n'est pas loin de l'exploitation du vivant - et même ici de ravaler la femme au rang de "satisfactrice" charnelle. Dans LA VANAALAIN DORÉMIEUX explore cette idée dans une traite des femmes extraterrestres, bien entendu pour le pire…

Alain DORÉMIEUX.

Né en 1933. Après avoir été critique littéraire à « Fiction », il cumule aujourd’hui ces fonctions avec celles – absorbantes – de rédacteur en chef de la revue. En critique, il a la déplorable habitude de dire ce qu’il pense, ce qui lui a valu de solides inimitiés… et des amitiés non moins solides. Il a débuté en littérature sous le signe du fantastique, en s’abreuvant aux sources du genre. Il ne se considère toujours pas comme un auteur de science-fiction, mais il ambitionne d’en écrire, en la prenant comme prétexte à développer des situations psychologiques insolites. (Nouvelles parues dans « Fiction » : « Le chemin sur la route », n° 6 ; « Le crâne », n° 14 ; « Le ballet », n° 17 ; « Rêver un homme », n° 24 ; « Le meneur », n° 31 ; « Le signe », n° 37 ; « La Valse », n° 50.)


Avoir un avenir devant soi est la plus grande félicité. L’HEURE DU DÉPART par MICHEL EHRWEIN est une nouvelle à chute sur la marchandisation du temps et des voyages temporels.

Michel EHRWEIN.

Né en 1934. Sa pente naturelle le porte vers un fantastique symbolique et poétique traité en demi-teinte. Peut-être par réaction et sans doute pour élargir son domaine, il s’essaie aujourd’hui à la science-fiction réaliste. Son talent n’est encore que prometteur, mais son envergure devrait croître dans l’avenir. (Nouvelles parues dans « Fiction » : « La harpe », n° 53 ; « Les billes », n° 61.)


Culte du jeunisme et modifications expérimentale de l'âge du corps, CLARISSE FRANCILLON signe avec style LA NUIT DU 24 AVRILnouvelle aux psychologies complexes et fragiles où sauver les apparences peut mener loin dans le déni. 

Clarisse FRANCILLON.

Née en 1899. Peu de femmes en France sont tentées par la S.F. : Clarisse Francillon est l’une d’elles. Elle ne se spécialise d’ailleurs pas dans le genre et ne s’y intéresse qu’accessoirement, préférant se consacrer, comme dans son dernier roman, « La lettre », au réalisme psychologique. Mais elle a su trouver, dans ses évocations d’un monde futur, un ton recherché et captivant, en prenant ce monde comme cadre dépaysant de drames de tous les temps. (Une nouvelle parue dans « Fiction » : « Sarcome d’amour », n° 42.)


Reprenons ici cette observation de la rédaction de Fiction : "Peu de femmes en France sont tentées par la SF". Rappelons le cas de Nathalie Henneberg contrainte de signer sous le nom de son mari pour des raisons éditoriales abstruses et partisanes, ou le travail conséquent que fournira la revue "Lunatique" dirigée par Jacqueline H. Osterrath pour défendre les autrices. Il n'est en effet pas question d'être "tentées" ou non, mais d'être promues et éditées.


Le "somnophone", que FERNAND FRANÇOIS évoque dans CHAPITRE 13fait écho à des expériences réelles d'apprentissage par méthode subliminale durant le sommeil. Mais ici l'auteur pousse plus loin la fourberie latente d'une telle innovation technique. Surprenant et d'un style très subtil et moderne. 

Fernand FRANCOIS.

Né en 1900. Il fut révélé par « Mystère-Magazine », qui publia ses premières histoires criminelles, mais semble porté de plus en plus aujourd’hui vers la science-fiction. Il est capable d’écrire aussi bien des œuvres satiriques que poétiques, avec la même sûreté de main. (Nouvelles parues dans « Fiction : « Travailler est un vrai plaisir », n° 54 ; « Les temps à venir », n° 63.)



Beaucoup de littérature pour une histoire somme toute assez simple ; NATHALIE HENNEBERG (sous le nom de son mari CHARLES HENNEBERGtouche avec PÊCHEURS DE LUNE aux limites de son style trop présent, bien qu'avec talent. 

Charles HENNEBERG.

(1906-1959). Il était en plein essor, en voie de devenir l’un des plus grands auteurs français dans notre domaine. Sa mort subite, dont nous avons fait part à nos lecteurs dans « Fiction » de mai, l’a frappé en pleine activité. Comme Fernand François, cité ci-dessus, il avait été découvert par « Mystère-Magazine ». Mais bien vite, avec son roman « La naissance des dieux », qui reçut un prix, il s’était tourné vers la science-fiction. Il avait par la suite atteint, dans son genre, une sorte de perfection. Ses récits au style fouillé, aux perspectives « en profondeur », au cadre exubérant, faisaient éclater les limites de la S.-F. pour créer un fantastique nouveau. Il se plaisait aussi, compensant l’éloignement dans l’espace par l’éloignement dans le temps, à recréer avec minutie et lyrisme l’atmosphère semi-légendaire d’une civilisation ancienne, comme vous pourrez en juger par son histoire dans le présent numéro. (Nouvelles parues dans « Fiction » : « La sentinelle », n° 28 ; « L’évasion », n° 39 ; « Les non-humains », n° 56 ; « La fusée fantôme », n° 60.)


Une "intelligence artificielle" accède à la conscience, puis à la réflexion. Dans PRIMA DONNA, Jacques Van Herp, sous son pseudonyme de MICHEL JANSEN, signe une vision assez précise de ce qui fait, depuis, notre présent.

Michel JANSEN.

Né en 1923. Sous son vrai nom : Jacques Van Herp, il est l’un des collaborateurs attitrés de nos chroniques littéraires, dans lesquelles il s’est livré à des analyses savantes et attentives de l’œuvre de nombreux auteurs. Il est professeur de mathématiques de son métier. Ses goûts et ses activités de critique l’ont poussé à devenir également auteur. (Nouvelles parues dans « Fiction » : « Weerwolf », n° 44 ; « Excès de vitesse », n° 57.)


" Je suis né sur un monde situé dans le centre de la Galaxie, en un temps où mes semblables étaient nombreux. Ils s’appelaient les Hommes, et maintenant, moi, le dernier, je me nomme l’homme, quoique j’aie oublié l’origine de ce nom et me souvienne à peine qu’il ait, une fois, désigné une espèce.

Car cette espèce est morte, ayant conquis trop tard avant que de périr une sorte d’immortalité. Je suis capable de vivre aussi longtemps que cet univers, et cela, sans doute, parce que je suis le dernier. "

Dans un hommage à peine voilé à Olaf StapledonGÉRARD KLEIN mise efficacement sur l'empathie que l'on ressent pour le dernier être de l'espèce, errant dans la galaxie en quête de ses semblables. Très bonne nouvelle que L’OBSERVATEUR, restée inédite dans d'autre recueils depuis.

Gérard KLEIN.

Né en 1937. Il fut longtemps le « jeune auteur prodige » de la science-fiction française, avant de tenir ses promesses et d’en devenir un des meilleurs auteurs tout court. Il s’est également affirmé comme critique à « Fiction » et sera probablement un jour ou l’autre essayiste. Son recueil de nouvelles « Les perles du temps » a poussé très loin l’art de l’expression. Son roman « Le gambit des étoiles », qui aurait dû normalement avoir le prix Jules Verne, marque chez lui une volonté de rompre avec le genre de ses débuts et de s’engager dans une voie nouvelle. (Nouvelles parues dans « Fiction » : « Civilisation 2190 », n° 26 ; « Les villes », n° 30 ; « Point final », n° 40 ; « Le bord du chemin », n° 45 ; « Le visiteur », n° 53 ; « Drame de famille », n° 57 ; « Le monstre », n° 59 ; « Le condamné », n° 65.)


Plutôt fantastique, LA CHOSE par ILKA LEGRAND et ALEC SANDRE est un récit d'emprise assez classique. Fiction ne dévoilera rien sur l'identité de ce Alec Sandre, mais l'on sait qu'Ilka Legrand aura pu signer sous d'autres pseudonymes des récits écrits à quatre mains avec l'autrice Jacqueline Bolle.

ILKA LEGRAND.

Née en 1902. Elle a publié de nombreuses histoires criminelles dans « Mystère-Magazine » et a eu plusieurs romans édités dans sa patrie, la Belgique. Elle fait ses débuts dans la science-fiction avec l’histoire écrite en collaboration que vous lirez dans ce numéro.


Très bien menée, LE PIÈGE se positionne contre la guerre poussée dans ses retranchements les plus absurdes.  Déjà remarqué, JEAN-CLAUDE PASSEGAND surprend et réveille. 

Jean-Claude PASSEGAND.

Né en 1935. Il est encore à ses débuts. Il a des dons, de la sensibilité, le sens de la poésie. Il s’inscrit plus ou moins dans la lignée de Bradbury, mais sa personnalité est déjà décelable. (Une nouvelle parue dans « Fiction » : « L’amoureux du soleil », n° 58.)


KURT STEINER, toujours friand d'expériences scientifiques un peu folles et de détails sanglants et horrifiques - d'aucun dirait "gore", démontre dans LE RÈGNE DES PLUSIEURS un effort notable dans la scénarisation, cependant.

Kurt STEINER.

Né en 1922. Il est un des poulains de cette écurie bien rodée qui court sous les couleurs du Fleuve Noir. On a déjà vu se détacher du peloton un Stéfan Wul ; ce sera peut-être aussi le cas de Kurt Steiner, qui est passé maintenant à la collection « Anticipation », après 18 « Angoisse » qui, il l’avoue, l’ont épouvanté lui-même ! Auparavant, il fut instituteur, prospecteur d’uranium et… médecin (il a un authentique diplôme, qu’il s’est contenté de rouler dans son armoire). Ajoutons qu’il ignore totalement pourquoi il a choisi un pseudonyme teuton.


" A présent qu’on y était, et jusqu’au cou, il fallait bien reconnaître qu’ils s’étaient tous trompés dans leurs prévisions. Les incurables pessimistes comme les optimistes, non moins incurables sans doute. Les uns avaient, en effet, prédit que l’Ère Atomique signifierait la fin du monde, les autres qu’elle serait synonyme d’un Âge d’Or et de Bonheur pour tous.

Que croire ? En réalité, le monde est toujours là, à peu près intact et l’or est toujours enfoui dans les caves des banques, de même que le bonheur demeure toujours un mythe dont les chefs d’état et les sociologues pimentent leurs discours ou leurs théories. Et, pourtant, l’Ère Atomique bat son plein depuis longtemps déjà. Elle a connu tous les triomphes, toutes les apothéoses ; elle nous a réservé les surprises les plus spectaculaires. Mais ces avantages abstraits mis à part, qu’y avons-nous gagné sur le plan du quotidien, du réalisme ? Un surcroît d’ennuis simplement, de soucis mineurs, de taxes nouvelles et une redoutable augmentation du coût de la vie. Et aussi d’innombrables sources de tentations qui contribuent à faire de la vie de chaque individu une épuisante course à l’objet, aux multiples perfectionnements que l’on découvre sans cesse. Une course à l’argent en somme car beaucoup de choses ont été remplacées, mais rien n’a remplacé l’argent ni les lois essentielles du commerce. Et l’argent est plus que jamais synonyme de travail forcené. C’est dire que nous n’avons fait qu’amplifier la folie furieuse qui s’était emparée de ce monde depuis l’invention du moteur et de l’électricité. C’est dire aussi que jamais l’acte de gagner sa vie n’a été aussi proche d’un acte de perdition. "

Tel est l'incipit de BONNES VACANCES !, témoignant  de l'impressionnante lucidité de JACQUES STERNBERGnon seulement sur son époque, mais encore sur la tonalité des temps à venir, le nôtre si bien décrit dans son ineptie et la valeur centrale déléguée au travail et à son corolaire : la consommation.  

Jacques STERNBERG.

Né en 1923. Il commença par être le funambule du fantastique, jonglant avec les théorèmes de la géométrie dans l’absurde. Cet absurde lui ouvrit directement la porte des mondes impossibles de la science-fiction. Dans son roman « La sortie est au fond de l’espace » et son recueil « Entre deux mondes incertains », il a mêlé la rigueur lucide de la satire à la démence de l’imagination. Aux yeux des amateurs de S.-F., Sternberg est en voie de devenir une institution. Il finira bien un jour par être enterré au Panthéon ! (Nouvelles parues dans « Fiction » : « Le désert », n° 4 ; « Un beau dimanche de printemps », n° 11 ; « La géométrie dans l’impossible », n° 21 ; « Le navigateur », n° 32 ; « Les conquérants », n° 35 ; « Comment vont les affaires ? », n° 42 ; « Vos passeports, Messieurs ! », n° 49 ; « Partir c’est mourir un peu moins… », n° 51 ; « Marée basse », n° 56.)


L'Amour absolu chez des extraterrestres… On se laisse porter agréablement par JEAN-PAUL TOROK dans ESCALE EN PERMANENCEjusqu'à la chute très inattendue.

A propos de Jean-Paul Török (qui en est l'exacte orthographe), Gérard Klein écrira dans son anthologie "En un autre pays" (Seghers - 1976)

" Je ne sais presque rien de Jean-Paul Torok, sinon qu’il est né en 1936, qu’il se disait au temps du premier numéro spécial de Fiction passionné de cinéma et de littérature, ce qui n’engage guère, et que je ne connais de lui que deux nouvelles, dont celle-ci. Je regrette qu’il n’ait pas jugé possible ou bon d’écrire davantage. "

L'anthologie de la science-fiction française "Les mondes francs" (Livre de poche - 1988) précisera :

" Passionné de cinéma, membre de comité de rédaction de la revue Positif, scénariste de nombreux films… " 

On pourra en effet le voir co-scénariser (entre autres) le film de Claude Sautet "Un mauvais fils" (avec Sautet et Daniel Biasini, en 1980). Cette petite précision nous permet de mieux décoder l'une des dernières lignes de sa nouvelle, publiée donc en Mai 1959, qui dit ceci : "EXTRAIT DE « NÉGATIF », REVUE DE CINÉMA, N° DE MAI 1960".

Jean-Paul TOROK.

Né en 1936. Passionné de cinéma et de littérature. Publié pour la première fois, il est l’un des deux « débutants complets » que nous avons choisis pour figurer dans ce numéro spécial.


Pour une thèse différente de celle de Sternberg : c'est la notion arbitraire de mérite qui finira par détrôner l'argent pour FRANÇOIS VALORBE. Dans LE RÉFRACTAIRE, le travail devient activité obligatoire mais sans le moindre sens. Valorbe rejoint ici Sternberg dans le constat que nous nous dirigeons vers une globale perte de sens. 

FRANÇOIS VALORBE.

Né en 1914. Il a publié plusieurs recueils de poèmes et de textes en prose influencés par le surréalisme. Il est particulièrement épris d’humour noir, biais par lequel il cherche à rendre l’absurdité de la condition humaine. La science-fiction, qu’il aborde pour la première fois, lui a servi de prétexte idéal pour cette démarche.

Tout comme dans la nouvelle précédente, le pire ennemi pour CLAUDE VEILLOT est la peur, génératrice de paranoïa… ARAIGNÉES DANS LE PLAFOND est d'un niveau d'un (bon) Fleuve Noir, et que n'aurait pas reniée ce sacré Jimmy Guieu.

Claude VEILLOT.

Né en 1925. Il est journaliste et s’est toujours intéressé à la science-fiction, en lui consacrant des articles ainsi qu’un livre basé sur les satellites artificiels. Ses préférences le poussent vers l’horrible, avec une prédilection pour le thème de la « captation », de la « possession ». Nous publions aujourd’hui sa première nouvelle dans le genre.

 

SOYEZ BONS POUR LES ANIMAUX est une histoire à chute, mais une chute un peu trop attendue. Pas du meilleur JULIA VERLANGER pour cette anthologie. 

Julia VERLANGER.

Née en 1930. Elle a fait ses premières armes dans « Fiction » et a pris place parmi nos auteurs français les plus en vue. Ses thèmes sont simples, leur facture est en général peu orchestrée, mais elle a le don de les rendre frappants en les « matérialisant » et en leur donnant un prolongement en sourdine. Son talent a acquis de la solidité et de la maturité. (Nouvelles parues dans « Fiction » : « Les bulles », n° 35 ; « Brouillard qui tue », n° 44 ; « La fille de l’eau », n° 47 ; « Les derniers jours », n° 51 ; « La fenêtre », n° 61 ; « Reflet dans un miroir », n° 63.)

 

illustration de Serge Bihannic (1981)
pour "Mon oncle" de Bruno Vincent 

Pour finir, il faut s'appliquer à lire entre les lignes pour apprécier pleinement L’AUTRE de BRUNO  VINCENT, stylisé simplement, poisseux et gris comme un soir d'orage. 

Bruno VINCENT.

Né en 1931. C’est le second débutant que nous lançons à l’occasion de ce numéro. Il s’intéresse en science-fiction aux réactions humaines devant des données nouvelles.

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