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23 juillet, 2025

Fiction n°121 – Décembre 1963

Mettons-nous à la place d'un autre, dusse-t-il être plus barbare, ou dans le temps des autres, celui de l'avenir tant qu'à faire. Les leçons sont bonnes à prendre, encore faut-il ne pas vendre sa peau ni son entendement pour autant. Un choix honnorable de nouvelles courtes agrémentent la fin de ce bon roman de Sheckley - L'Amérique utopique, qui n'en finira jamais d'utopiquer !

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Sommaire du Numéro 121 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie


NOUVELLES


2 - Robert SHECKLEY, L'Amérique utopique (suite et fin) (Journey Beyond Tomorrow / The Journey of Joenes, 1962), pages 4 à 64, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

3 - Marcel BATTIN & Michel EHRWEIN, La Mer, le temps et les étoiles, pages 65 à 72, nouvelle

4 - Gordon R. DICKSON, Les Toits d'argent (Roofs of Silver, 1962), pages 73 à 97, nouvelle, trad. Christine RENARD *

5 - André RUELLAN, Le Terme, pages 98 à 104, nouvelle

6 - William IRISH, Changement de peau (Somebody's Clothes - Somebody's Life, 1958), pages 105 à 121, théâtre, trad. René LATHIÈRE *

7 - Odette RAVEL, La Grande grève, pages 122 à 126, nouvelle *

 

CHRONIQUES


8 - Philippe CURVAL, Robert Sheckley ou l'enchanteur paranoïaque, pages 127 à 131, préface

9 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 132 à 149, critique(s)

10 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 150 à 151, critique(s)

11 - F. HODA, Jerry Lewis à la puissance deux, pages 153 à 155, article

12 - (non mentionné), En bref, pages 156 à 157, article

13 - (non mentionné), Table des récits parus dans "Fiction". Onzième année (deuxième semestre 1963 : Nos 116 à 121), pages 158 à 159, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Après les avanies locales, le voyage de Joenes le mène à l'international ; dans les réseaux de contre-espionnage tout d'abord (où le chapitre "L'explication du cartographe" fait fortement penser à l'ambiance et au propos de "Mémoires trouvées dans une baignoire" de Stanislas Lem), et ensuite chez les adversaires russes bien occupés à freiner l'expansion chinoise ; c'est enfin, la dernière guerre, absurde, qui précipite le retour de Joenes en Polynésie, où il assiste à la fin d'un monde et la naissance du suivant, plus pondéré. L'Amérique utopique est un roman très bien mené, drôle et profond, pas vraiment S.F., mais très captivant, et fidèle au métier de Robert Sheckley, qui gagne au passage sa page dédiée avec l'article de fond que Phillipe Curval lui consacre.

On pourra penser au Goncourt "L'anomalie" de Hervé Le Tellier avec cet histoire qui expliquerait la disparition des aviateurs Nungesser et Coli, tous deux disparus en vol au-dessus de l'Atlantique le 08 mai 1927. Nous voilà dans un 2021 qui a fini de conquérir le système solaire (et l'on sourira devant l'optimisme qu'inspirait la conquête spatiale). Un brin léger, tout de même, face à ce que les auteurs Marcel Battin et Michel Ehrwein auraient pu développer à quatre mains, surtout concernant des matières aussi fluides que La mer, le temps, et les étoiles.

Par le biais d'un appareil, le psychographe, Gordon R. Dickson imagine que l'on puisse mesurer le taux de civilisation des espèces autochtones colonisées. Bien évidemment, la mécanisation statistique ne laisse place à aucune nuance. Cela devient plus problématique quand la lecture d'un tel appareil décide ou non les colons à mettre en place un plan de stérilisation des populations colonisées, voire un génocide. Les toits d’argent est un récit émouvant sur les "transfuges d'espèces". 

André Ruellan imagine les conséquences dramatiques de l'augmentation exponentielle des loyers, accompagnées d'une désertion totale de la loi, et surtout du code moral. Le jour de payer Le termela ville devient une jungle où même les alliances de couples sont aussi superficielles qu'intéressées. Sinistre.

L'aridité du ton de Changement de peau est celui d'un synopsis. Mais plus que le ton, l'histoire elle-même, signée du pourtant bon scénariste William Irish, manque d'épaisseur et ne fait qu'aligner les clichés. On passera.

Le sentiment d'étrangeté fait irruption dans le quotidien d'un homme qui se pense plus lucide que ses semblables, bien qu'il ne sache rien de La grande grève qui a l'air de paralyser ses pairs depuis des siècles. Peu à peu son sentiment bascule vers l'acceptation et le retour au troupeau. Un brin kafkaien, une nouvelle au style maîtrisé par Odette Ravel.


Côté rubriques, on  notera dans la Revue des livres, à propos de la traduction de Denise Rousset de "Tous les pièges de la Terre" de Clifford D. Simak chez Denoël :

"Nous ne cessions de critiquer les méthodes en honneur à Galaxie au temps où cette revue existait ; depuis qu’elle a disparu, nous ne cessons de la regretter : ainsi va la vie. Quoi qu’il en soit de Galaxie, il est paradoxal que les traductions en revue soient plus soignées que les traductions en volume, mais le fait tend à devenir traditionnel, et semble prouver que la politique des éditeurs à cet égard est à revoir une bonne fois (notamment sous l’angle financier, mais aussi sous l’angle du choix des traducteurs et du contrôle du travail), sous peine de voir se perpétuer la cascade d’absurdités que nous avons essuyée depuis deux ans."

Ainsi parlait Jacques Goimard, rarement traducteur lui-même. Si les éditions Denoël et la collection "Présence du futur" se fait régulièrement désintégrer (on n'est sévère finalement qu'avec ce qu'on aime bien), on peut suppose que ce n'est pas Goimard qui supervise les traductions de la revue Fiction elle-même, surtout celles de René Lathière (orthographié d'ailleurs "Latière" à la fin de sa traduction de la nouvelle de William Irish). Appelons cela "le paradoxe de la paille et de la poutre", et laissons le temps balayer les seuils des chapelles, des hôpitaux, et de la charité.

18 juin, 2025

Fiction n°116 – Juillet 1963

Un festival de raretés, George P. Elliott en tête avec une nouvelle satirique dérangeante à souhait ; Robert F. Young et Roland Topor ne sont pas en reste ; et un nombre d'autrices presque équivalent à celui des auteurs, voilà esquissé le programme de ce numéro d'été.

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Sommaire du Numéro 116 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie

NOUVELLES

2 - George P. ELLIOTT, Le N R A C P (The NRACP, 1960), pages 6 à 39, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

3 - Robert F. YOUNG, ...et réciproquement (There Was an Old Woman Who Lived in a Shoe, 1962), pages 40 à 45, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

4 - Jacqueline H. OSTERRATH, Le Rendez-vous de Samarkande, pages 46 à 65, nouvelle

5 - Henry SLESAR, La Crypte (Way-Station, 1963), pages 66 à 75, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Vance AANDAHL, Là où poussaient les lilas (When Lilacs Last in the Dooryard Bloomed, 1962), pages 76 à 94, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

7 - Joanna RUSS, Emily chérie (My Dear Emily, 1962), pages 95 à 118, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Odette RAVEL, La Boîte à musique, pages 119 à 125, nouvelle *

9 - Lise DEHARME, Premier étage, rue des Templiers, pages 126 à 127, nouvelle *

10 - Tommaso LANDOLFI, Lettres de province (Lettere dalla provincia, 1954), pages 128 à 136, nouvelle, trad. Roland STRAGLIATI

11 - Roland TOPOR, Le Sacrifice d'un père, pages 137 à 143, nouvelle

12 - Roland TOPOR, Humour : Topor, pages 145 à 151, portfolio 

CHRONIQUES

13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 152 à 173, critique(s)

14 - (non mentionné), En bref, pages 174 à 175, article



* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


L'avis du PReFeG :

Première nouvelle publiée aux USA d'un auteur peu connu en France, George P. Elliott, et pour laquelle il a d'ailleurs essuyé beaucoup de critiques qui ne percevaient pas la satire de ce texte, Le NRACP est un magnifique texte, constitué par la trace écrite d'une prise de conscience, celle du pire, par un agent d'une réforme gouvernementale dont il se porte initialement volontaire. Si le fond en est délibérément satirique (comment régler le "problème noir" ? - l'ombre de Swift et du "problème irlandais plane ici…), il demeure nécessaire de le garder en tête pour supporter avec un minimum d'humour cette confession pétrie de bonnes intentions. Nécessaire… c'est bien le mot, en témoignent les extraits suivants : 

"(...) si le capitalisme doit continuer d'exister (et il le doit), il faut le remplacer sans à-coups par un État fort et bien conçu. Cet État, l'Amérique est en train de le devenir. Parfait. Tout cela, je l'avais accepté au départ. Mais ce que j'avais oublié, c'était que moi l'individu, moi, Andrew Dixon, je devrais personnellement me soumettre aux exigences de la nécessité. Les vestiges de ma foi dans le New Deal encombraient encore mon esprit. Cette expérience (…)  m'a libéré (du moins je l'espère) et m'a fait connaître la liberté plus grande du Prisonnier de la Nécessité.

(...)

J'acceptais le NRACP comme une chose inévitable, comme une Nécessité ; il ne me restait plus qu'à essayer de comprendre où se cachait le mystère de la Nécessité et à m'adapter à la situation. À l'individuel, au cruel, à l'inutile, au mystérieux. Le chef, c'est celui qui voit le sens de l'histoire, qui pilote la barque dans cette direction-là en évitant à ses passagers le plus de souffrances possible. C'est étrange, mais nous, Américains, nous n'avons pas de chef de ce genre : nous avons des comités, des administrateurs, des chefs de service, qui possèdent collectivement le pouvoir et qui nous guident presque impersonnellement. Être l'un de ces architectes anonymes, sages, courageux, il n'y a rien au monde que je désire davantage. La sagesse, je crois que je la possède. Mais je n'ai, en guise de courage, qu'une panoplie de scrupules moraux datant d'une époque où l'homme était censé avoir une âme et où la maladie se chargeait de résoudre le problème de la surpopulation. Les vieilles valeurs démodées du christianisme doivent être amputées dans le peuple comme elles le sont peu à peu en moi. Les bien portants, les chanceux assistent à la naissance d'un nouveau monde. Les faibles, les inadaptés périssent avec l'ancien. Lequel de ces deux destins choisirons-nous."

Poursuivons sur le problème plus vaste de la surpopulation : on passera sur le manque de poésie du traducteur René Lathière quant au titre (…et réciproquement), et au gentil divulgachage du texte d'introduction (d'Alain Dorémieux ?), pour se réjouir de cette concise nouvelle malthusianiste de Robert F. Young - qui interroge les fondements mêmes du voyage spatial : la colonisation.

Dans cette histoire de Vaisseau-arche parti à la conquête d'autres mondes possibles, Young plaisante au passage sur l'église, toute église, en tant que maison de la cohésion spirituelle d'une population, et représentante de la Justice Sociale  :

" L'église, où chacun était libre de pratiquer son culte, s'élevait au centre de la place du village. On l'appelait du reste avec assez d'à-propos : l'Église-du-Dieu-de-votre-Choix. Cette religion était apparue sur la Terre longtemps déjà avant le départ du Tu Es Mon Bercer Ô Seigneur, Rien Ne Saurait Manquer Où Tu Nous Conduis. Et elle avait fini par supplanter tous les cultes pratiqués jusqu'alors. En fait, les gens l'avaient adoptée dès le milieu du XXe siècle. Mais ils lui donnaient alors des noms très différents, tels que « Assurance sur la Vie », « Aide Médicale aux Vieillards », « Retraite des Vieux Travailleurs », « Semaine de Trente Heures », « Ancienneté de Service », etc. Ils lui donnaient, à présent son vrai nom et ne se faisaient pas le moindre scrupule d'y adapter les paroles de la Sainte Bible. "

Nous venons de l'évoquer, le texte de présentation est assez littéraire mais en dévoile un peu trop sur le contenu de la nouvelle. Passez ce prochain paragraphe si vous ne voulez pas gâcher votre plaisir :

Un jour où nous attendions un autobus, vint un vieil homme qui vendait des glaces. « Esquimaux ! Esquimaux ! » criait-il. À l'autre extrémité du trottoir, surgit un autre vieil homme qui vendait des cacahuètes et se mit à crier : « cacahuètes ! cacahuètes ! » Ils venaient l'un vers l'autre et il était inévitable que leurs chemins se croisent. Nous attendîmes avec intérêt cette confrontation. Arriva le moment de la rencontre. Les deux vénérables marchands s'arrêtèrent, s'examinèrent l'un l'autre en silence. Puis le vendeur d'esquimaux acheta un sac de cacahuètes, et le vendeur de cacahuètes un esquimau. Côte à côte, ils les dégustèrent en silence, puis reprirent leur route sans plus se regarder, continuant de crier : « Esquimaux ! Esquimaux ! » et « cacahuètes ! cacahuètes ! »… 

Que dites-vous ? Que cette anecdote ne signifie rien ? C'est pourtant à elle, irrésistiblement, que nous a fait penser la nouvelle histoire de Robert Young.

Troisième nouvelle articulant les ressorts de l'expansion spatiale et démographique, Le rendez-vous de Samarkande rappellera la nouvelle de G. C. Edmondson "Le porteur de germes" récemment parue (Fiction n°112). Voici en effet une nouvelle histoire d'épidémie, qui frappe l'île britannique cette fois. Tramée avec des inventions spatio-temporelles, Jacqueline Osterrath nous laisse cependant sur notre faim et ne conclut pas tous ses fils narratifs.

Le texte de présentation fait état d'une certaine évolution de son style, et de ses thèmes :

Jacqueline Osterrath avait montré précédemment un penchant pour le récit court et fantastique. Changeant doublement son fusil d'épaule, elle aborde le long récit de science-fiction. Une nouvelle personnalité qu'elle assume avec souplesse.

Rappelons que cela ne nous surprendra guère quand on sait qu'elle est la traductrice de la série allemande fleuve "Perry Rhodan".

Composée par Henry Slesar, un auteur très prolifique en matière de nouvelles policières et de scenarii pour la télévision, La crypte, sur un postulat sensiblement proche de celui du "Peuple" de Zenna Henderson, est une petite histoire à chute bien ficelée.

La revue continue d'interroger les communautés, humaines ou non, avec Là où poussaient les lilas, de Vance AandahlLa traduction peut être jugée maladroite, mais l'intrigue l'est sans aucun doute. Entre "Un cantique pour Leibowitz" (la nouvelle de Walter M. Miller qui extrapole le devenir de la chrétienté) et "Le monstre" (une pièce de Agota Kristof qui met en scène un fléau télépathe et mortifère), on pourrait apprécier cette histoire où la pensée individuelle de l'être humain s'éteint, dans le cadre d'un univers post-apocalyptique. Hélas, le style est très confus, les descriptions peu limpides, les images mal choisies, et les enjeux désarticulés - tant et plus qu'on peine à croire en cette histoire d'emprise qui lutte poussivement pour envahir la pensée du héros, alors qu'elle est capable d'emporter tout un village de chrétiens en un clin d'œil.

C'est le phénomène d'emprise qui fait la jonction avec la nouvelle suivante. Emily chérie expose le point de vue de la victime d'un vampire, Emily, et de son amie Charlotte (sa sœur, comme pour les Brontë ?), malaise décrit dans toutes ses phases sensuelles, souffreteuses, voire fallacieuses, par Joanna Russ, dans un style tout en ellipses que le lecteur doit combler. Cela fait de cette nouvelle une histoire à la Henry James, de folie grimpante et de marche inexorable vers la mort. Bien mené.

Autre type d'emprise : la fascination pour un objet. On a beau apprécier Shakespeare, La boite à musique, d'Odette Ravelcontée par un ivrogne, n'emporte pas vraiment le morceau (ou la pièce). Passable. 

Premier étage, rue des Templiers, un inédit de Lise Deharme, est gratuit et même un peu inepte.


Une dérive fantastique où l'usage en province veut que l'on hiberne. La léthargie bien entendu peut aussi prendre un sens symbolique. Sous forme de Lettres de province, Tommaso Landolfi nous propose un récit bien mené.

Ah ! vieillesse, jeunesse, quelle foutaise ! Richesse, pauvreté, voilà les véritables critères de la misérable vie humaine. Mon père n'était plus riche. Sa jeunesse s'enfuyait, remplacée par la sénilité de la pauvreté.

Don d'organes ou don de soi ? Roland Topor pointe dans Le sacrifice d'un père la cruauté de la misère et l'absurde tentative de qui voudrait y échapper par des biais trop altruistes…

19 février, 2025

Fiction n°099 – Février 1962

Entrée de Christine Renard dans le panthéon du PReFeG, autrice fortement admirée par Jean-Pierre Andrevon, et Claude-François Cheinisse qui deviendra son mari, ou par Jacques Goimard qui quitte son strapontin de lecteur et animateur de la Tribune Libre pour gagner son grade de désintégrateur - en qualité d'expert ès van Vogt. Côté "météorites", on assistera au passage éclair de l'auteur de la nouvelle "La mouche" mondialement célèbre, le franco-britannique George Langelaan.

Osez le clic droit sur ce photogramme de Monastério …
 

Sommaire du Numéro 99 :


NOUVELLES

 

1 - José MOSELLI, La Fin d'Illa (2), pages 3 à 41, nouvelle

2 - Poul ANDERSON, Les Joyaux de la couronne martienne (The Martian Crown Jewels, 1958), pages 42 à 56, nouvelle, trad. Catherine GRÉGOIRE

3 - Theodore R. COGSWELL, Le Bûcher (The Burning, 1960), pages 57 à 61, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM

4 - Marcel BATTIN, Contes d'un autre temps, pages 62 à 66, nouvelle

5 - Robert ABERNATHY, Le Professeur et son phantasme (Professor Schlucker's Fallacy, 1953), pages 67 à 73, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

6 - Evelyn E. SMITH, Vocation de reine (Send Her Victorious, 1960), pages 74 à 80, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

7 - Jean RAY, Monsieur Wohlmut et Franz Benschneider, pages 81 à 87, nouvelle

8 - Henri DAMONTI, Zapotrott, pages 88 à 93, nouvelle *

9 - George LANGELAAN, La Dame d'outre-nulle part (The lady from nowhere), pages 94 à 111, nouvelle

10 - Colette GOUDARD, L'Homme au visage d'ambre, pages 112 à 112, nouvelle

11 - Christine RENARD, Le Signe des Gémeaux, pages 113 à 114, nouvelle

12 - Gil SARTÈNE, Les Antichambres, pages 114 à 116, nouvelle *

13 - Odette RAVEL, Aqua sacer, pages 116 à 117, nouvelle *

CHRONIQUES


14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 119 à 135, critique(s)

15 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 137 à 142, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

16 - F. HODA, Les Notaires de province, pages 143 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Déchéance et vengeance du narrateur Xié pour cette deuxième partie de La fin d'Illa, de José Moselli. Une ambiance d'apocalypse et de tueries de masse, et un pouvoir rendu absurde par sa tyrannie, tel un bunker berlinois en 1945... Un récit bien sombre et de qualité, peut-être parfois encombré de péripéties gratuites, et qui échappe cependant à toute considération plus philosophique.

Les joyaux de la couronne martienne, par Poul Anderson, est une sympathique refonte de Sherlock Holmes sur Mars pour une histoire de vol de bijoux.  On y appréciera les clins d'oeil (Baker Street devient "La rue de Ceux-qui-préparent-la-nourriture-dans-les-Fours", et tout le monde sur Mars connait un certain John Carter...). L'auteur étonne quoi qu'il en soit, car on dirait presque du Asimov quand il se mêle d'énigmes policières.

Le bûcher, concis, ce récit post-apocalyptique de Theodore Cogswell reste évasif et évoque plus un esprit de "ruche" qu'un matriarcat - comme l'annonce le texte de présentation.


Contes d'un autre temps de Marcel Battin sont des petits récits ultra-brefs, assez inégaux, mais certains valent le détour.


Un procédé de voyage dans le temps qui projette le chrononaute dans le corps passé qui lui correspond le mieux, et voilà qu'une entité multiple extraterrestre prend un certain pouvoir. Dans Vocation de reineon peut s'attendre à la chute, mais Evelyn E. Smith sait agréablement ménager ses effets. 

On pourra penser au piège qu'Yves Pagès avait tendu au philosophe Bernard-Henri Lévy en faisant croire à un corpus de textes critiques sur Kant signé d'un certain Botul, tant ces batailles intellectuelles au sein d'une prestigieuse université semblent sans merci : Le professeur et son phantasme est une drôle d'histoire absurde, où les sophismes ont autant d'existence et de personnalité que les professeurs d'université qui les forgent, où il suffit d'invalider une théorie jusqu'alors admise pour transformer la réalité autour de soi, bref : où la vision intellectuelle du monde en fait sa réalité - du moins celle qui est prise en compte. On a la sensation que Robert Abernathy règle des comptes avec le monde universitaire, mais l'ensemble reste agréablement fantaisiste, à la façon d'un Lewis Carroll. Ce sera malheureusement la dernière nouvelle de cet auteur à paraître dans Fiction ou Galaxie.

Monsieur Wohlmut et Franz Benschneider sont en proie à des sortilèges et des espaces intermédiaires entre le monde et... l'inconnu. On aurait presque pu espérer mettre Harry Dickson sur cette affaire de disparition en chambre close, malgré le déplorable antisémitisme latent de Jean Ray.

La Mort, c'est l'ennui. Mais quelle différence avec un monde des vivants ennuyeux ? L'immortalité en prime, ou la post-mortalité ? Pour une fois, à Zapotrott, Henri Damonti ne se perd pas dans un exercice de style creux. 

La dame d'outre-nulle part est sous-titrée "The lady from nowhere", mais n'a pas de traducteur. Son auteur, George Langelaan, est franco-britannique, mais est connu pour écrire en français. L'homme est assez étonnant, avec sa carrière d'agent double pendant la Seconde Guerre Mondiale, pour le compte des services secrets du Royaume-Uni. Il est connu aussi pour être l'auteur de la nouvelle "La mouche", qui sera plusieurs fois adaptée au cinéma avec bonheur.

Bonus !
La dame d'outre-nulle part est une très bonne histoire, avec un téléviseur hanté sans être une histoire de fantômes, mais bien un récit de SF. La question de fond en est la réversibilité des états de la matière. Garderait-on notre identité intacte si nous devenions gazeux, liquide, ou à cinq dimensions ?

Cette nouvelle ainsi que "La mouche" sont extraites du recueil "Nouvelles de l'anti-monde" que nous vous proposons en bonus (un clic droit sur la couverture, puis "enregistrer la cible du lien sous" pour obtenir votre epub).

Pour en savoir plus sur l'auteur, un petit documentaire vous est proposé ici. Quant à La dame d'outre-nulle part, la Télévision Suisse Romande le propose dans son adaptation de 1965 en ligne à cet endroit.

Côté histoires courtes au Banc d'essai, dommage pour Colette Goudard que le titre de L'homme au visage d'ambre en dise déjà tout.  Pour Le signe des gémeaux, on pourrait s'attendre aux mêmes processus, mais la nouvelle de Christine Renard ne s'arrête pas à la description d'une double personnalité, ou plutôt d'une personnalité dédoublée. Un brin psychotique, l'histoire trouble et laisse un arrière-goût d'homicide, dans un style bien maîtrisé.

Avec Les antichambres, on pourra rapprocher le style de Gil Sartène des divagations ciselées de Mandiargue, sans beaucoup plus d'intérêt. Et sur un beau jeu de mot, Aqua sacer d'Odette RavelVanitas vanitatis ! - exprime la vacuité de l'existence dans un texte hors de la ligne éditoriale, comme l'exprime en effet le texte de présentation de la revue, et qui n'a d'étrange que son style allégorique. 


Côté rubriques, on saluera l'entrée de Jacques Goimard (lecteur érudit signalé in Fiction n°65 et n°66) dans le comité critique. Spécialiste de Van Vogt, il décortique ici "Le livre de Ptath", et produira un article publié en trois parties ("L'Œuvre exemplaire d'A. E. Van Vogt"), dans les prochains Fiction n°103, n°104 et n°105.

La revue Bifrost publiera un long entretien en avril 2012 entre Jacques Goimard et Richard Comballot. Nous vous en proposons quelques extraits ici, en commençant par la présentation du monsieur :
" Normalien et agrégé d'histoire, spécialiste du cinéma américain, créateur de la « Grande anthologie de la science-fiction » au Livre de Poche avec Gérard Klein et Demètre loakimidis, initiateur du « Livre d'or » et directeur de collection chez Pocket pendant plus de vingt-cinq ans (...), Jacques Goimard est à l'instar d'un Gérard Klein, d'un Philippe Curval ou d'un Michel Demuth, de ceux qui ont fait le genre en France au tournant des années 60 et 70, de ceux qui l'ont d'une certaine façon, cristallisé. "
Ce n'est rien de le dire. A propos de son entrée dans la rédaction de Fiction, Jacques Goimard raconte :

B. : Qu'est-ce qui t'a accroché dans Fiction (...) ?

 J. G. : Au départ, c'est surtout le fantastique qui m'a plu, en fait, mais d'une façon générale je découvrais un univers culturel nouveau qui correspondait à certaines de mes vues. Un jour, je suis tombé dans les pages de Fiction sur un référendum demandant aux lecteurs ce qu'ils avaient aimé lire dans ce numéro. J'y ai répondu et, la semaine suivante, j'ai reçu une longue lettre du rédacteur en chef, Alain Dorémieux. Je ne m'y attendais pas. Du coup, je l'ai bombardé de lettres et il me répondait à la même vitesse. Cela a fait de moi un converti. J'ai ensuite participé au concours de lancement de la revue Satellite, dans le numéro un, et dans le numéro deux j'ai appris que j'étais récompensé par un abonnement à la revue. J'ai éprouvé une joie sans bornes, j'en ai parlé à L'Atome (La librairie spécialisée à l'époque, fréquentée par tous les grands noms de la SF parisienne - ndPReFeG), et j'ai eu l'impression d'entrer en science-fiction.


B. : Selon toi, qu'attendait Dorémieux de votre correspondance ?

J. G. On a souvent dit qu'il était un type secret, mais ce n'est pas ainsi que je l'ai perçu. Là, je crois qu'il voulait juste échanger avec quelqu'un de sa génération. Nous étions en 1958 et nous parlions des contenus de Fiction. Ce qui se dégageait de cette correspondance, c'est que les auteurs français n'étaient pas appréciés du public de la revue. Au bout d'un moment, il m'a demandé d'écrire un article de synthèse là-dessus, centré sur « Ceux d' Argos », une nouvelle de Pierre Versins et Martine Thomé, que je n'aimais pas trop. A mon extrême surprise, j'ai vu tous les gens de L'Atome se retourner contre moi avec des arguments du style : « Pierre Versins est un ancien déporté, on ne peut pas lui faire ça. » J'ai dû faire profil bas et j'ai fait la paix avec Versins, publiant même il y a quelques années un article intitulé « Retour à Argos », qu'il me faudra rééditer un de ces jours.

B. : Etais-tu heureux de ta correspondance avec lui ?

J. G. : Ravi car nous avions les mêmes idées. Il savait plus de choses que moi, mais ne me le faisait pas sentir. Ce qui était stimulant, par ailleurs, c'était de bouffer avec lui car nous étions l'un comme l'autre très sensibles à la gastronomie.

B. : Pendant combien de temps avez-vous correspondu ?

J. G.: Notre correspondance s'est interrompue lorsque nous nous sommes rencontrés physiquement, à un Déjeuner du lundi où quelqu'un de L'Atome, Klein ou Curval, m'avait emmené.

Un peu plus loin, nous voici en 1962... :

" B. : Pour revenir à tes débuts en science-fiction, tu as expliqué : «... Dorémieux me demanda si je voulais essayer de faire un article sur le dernier Van Vogt. Le mois suivant, il me proposait la rubrique cinéma. C'est aussi simplement que cela que je devins, grâce à Dorémieux, critique pour Fiction... »

J. G. : Ça s'est fait avec une simplicité incroyable et il va sans dire que j'étais drôlement content. J'ai essayé d'être à la hauteur de la situation, je ne sais pas si j'y suis parvenu.

B. : Plusieurs de tes articles de l'époque concernaient le péplum...

J. G. : Ce qui me plaisait là-dedans, c'est que j'étais le seul à aimer ça ! J'ai exagéré volontairement et je ne le regrette pas.

B. : Ta collaboration à Fiction s'est étalée de 1958 à 1971, c'est bien ça ?

J. G. : Oui, avec des années où je ne faisais pas grand-chose.

B. : As-tu travaillé pour d'autres revues des éditions Opta, au-delà de Fiction ?

J. G. : Pour la revue Histoire, oui. Le critique des livres historiques, c'était moi. Cela concerne à vue de nez la période 1965- 1970, si je me souviens bien. "

Nous reviendrons certainement sur cet entretien, mais il nous est déjà permis de constater combien le milieu de la science-fiction en France fut à la fois un tout petit milieu, toutefois très ouvert.

Fort de l'expérience de Pierre Versins avec ses traductions d'articles critiques de Damon Knight, Demètre Ioakimidis prend d'assaut la traduction des billets d'humeur d'Alfred Bester, qui ne se fera pas que des amis dans le milieu. Voyez plutôt :

" Nous recommandons à Mr. Blish, dans l'intérêt même de son immense talent, de négliger un peu l'« esprit » et de se consacrer à la boisson, aux drogues, aux femmes, au crime, à la politique, à n'importe quoi enfin qui lui permettra d'éprouver lui-même les émotions et les problèmes qui tourmentent les êtres humains. Ainsi, il pourra parler de ces derniers avec la même profondeur lucide qu'il consacre pour le moment à la seule science. "

Les occurrences de ces traductions seront un tout petit peu plus fournies que celles de Versins / Knight ; on retrouvera cette rubrique dans les Fiction n° 104, 106, 110, 114, 118 et 123.

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