11 mars, 2026

Fiction n°137 – Avril 1965

Un beau numéro varié, qui met en vedettes Philip José Farmer et Dino Buzzati, mais aussi Philip K. Dick. On y trouve également un article de fond sur la bd "Barbarella" de Jean-Claude Forest, et d'un coup, c'est le printemps !

Magnifique et bucolique quelque chose
de Lucien Lepiez.

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Sommaire du Numéro 137 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie


NOUVELLES

2 - Philip José FARMER, L'Homme des allées (The Alley Man, 1959), pages 7 à 55, nouvelle, trad. Pierre BILLON

3 - Philip K. DICK, Le Retour des explorateurs (Explorers We, 1959), pages 56 à 67, nouvelle, trad. Pierre BILLON

4 - Bryce WALTON, L'Ultime décision (Final Exam, 1964), pages 68 à 81, nouvelle, trad. GERSAINT *

5 - Claude-François CHEINISSE, Le Déphaseur, pages 82 à 88, nouvelle *

6 - Jack SHARKEY, Le Dernier ingrédient (The Final Ingredient, 1960), pages 89 à 98, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

7 - Luc VIGAN, Un jour, une nuit, pages 99 à 102, nouvelle

8 - Dino BUZZATI, Panique à la Scala (Paura alla Scala, 1948), pages 103 à 141, nouvelle, trad. Roland STRAGLIATI

CHRONIQUES


9 - Alain LOURRIÈRE, L'Écran à quatre dimensions, pages 142 à 143, article

10 - (non mentionné) , En bref, pages 143 à 143, article

11 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 144 à 145, critique(s)

12 - Anne TRONCHE, Exposition Mouvement : Une fugue vers le futur, pages 147 à 149, critique(s)

13 - Jacques GOIMARD & Pierre HALIN, Chronique des bandes dessinées, pages 152 à 157, critique(s)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Dans L'homme des allées, une novella de Philip José Farmer, il y a la réalité de l'american way of life vue comme depuis les coulisses, ces allées qui longent les arrières des pavillons et qui sont à la fois le ban des rebuts et le dernier abri de trésors dénigrés. Il y a une grande circulation de symboles, entrelacés dans un récit mythique de façon cohérente, sur la confrontation de peuplades différentes, soit contraintes de migrer, soit résolues à étendre leurs territoires, comme Homo Sapiens rencontrant Néanderthal. Il y a aussi une grande dose d'imaginaire pour éclairer des péripéties somme toute très banales et quotidiennes d'un ressenti merveilleux, comme savent le faire les enfants, en superposant un fantasme épique sur un décor ou une connaissance familière. Il y a peut-être aussi, dans ces U.S.A. de 1959 qui peinaient à quitter une politique et des mœurs ségrégationnistes, ce qui échappe à l'homme blanc Farmer - encore que son roman "Fire and the night" (jamais traduit en France) traite aussi d'amour "interracial" (et voilà un mot bien équivoque). En somme, dans les justifications, toujours de mauvaise foi, du rejet de l'autre, perçu comme étranger puis étrange, puis monstrueux, il semble n'y avoir que quelques petits pas : de petits pas pour l'homme, et qui l'éloignent de son humanité, car demeurent les désir d'oppression et de domination.

Le retour des explorateurs est une histoire digne de constituer un épisode de Twillight Zone ; comme à l'accoutumée, Philip K. Dick joue avec les faux-semblants et les apparences, mais en nous plaçant du point de vue de ceux qui véhiculent ces simulacres. S'ensuivent des situations qui vont croissant en cruauté. Sans trop le dévoiler davantage, le sujet ne manquera pas de rappeler le Prix Goncourt 2020 : L'anomalie de Hervé Le Tellier.
Cette nouvelle de Dick sera reprise en novembre 1981 dans "Les classiques de Fiction" (in Fiction n°323).

L'ultime décision, c'est celle d'un dernier homme sur Terre qui rencontre une dernière femme… On s'attendrait à une suite logique de tentative de repeuplement endogamique de la planète, mais la logique n'est-elle pas aussi un ferment du passé ? Pour une fois avec Bryce Walton, la nouvelle est assez bonne.


" (…) d'un camion arrêté juste sous le Labo, devant l'entrepôt d'un concessionnaire de vins fins, on débarquait, avec des précautions infinies, des caisses marquées au fer de noms à rêver : Meursault, Montrachet, Beaune…
J'ai haussé les épaules, supputé tristement le montant du virement mensuel que nous allions recevoir de la Faculté (avec deux mois de retard, comme d'habitude) et – pour la cinquantième fois peut-être – j'ai ronchonné : « Ce n'est toujours pas avec nos traitements d'assistants qu'on pourra se les offrir, ces pétroles. Tu ferais mieux de ne pas regarder, cela va encore te flanquer le cafard, et tu vas encore vouloir, pendant une demi-journée, passer dans l'industrie privée…» "
Petit clin d'œil à tous les fonctionnaires, et plus précisément à ceux qui travaillent dans la recherche. Sur le ton badin de la conversation, Claude-François Cheinisse s'amuse dans Le déphaseur avec les lois du temps considérées comme celles de l'espace. Ici, il choisit pour illustrer un ersatz de la théorie des cordes les bouteilles de vieux vin. Dommage qu'il n'en use que comme trésor à capter, car il laisse ainsi de côté l'aspect "coffre temporel" que représente toute bouteille qu'on laisse vieillir. Mais cela reste une autre histoire à écrire, sans doute.

Le dernier ingrédient est une bien bonne histoire de sorcière, et plus précisément d'initiation de sorcière, teintée d'un humour macabre qui rappellerait celui d'un Jerome Bixby. Elle est signée du déjà remarqué Jack Sharkey.


A propos de Un jour, une nuit, la rédaction de Fiction rapporte : "À noter que ce conte s'inscrit dans la tendance au « refus de la chute » qui caractérise un certain nombre d'auteurs modernes." L'effet de chute soit disant refusé n'y est pas pour autant absent : il n'est qu'implicite, et de fait cela constitue une bonne chute. L'état d'effroi qui s'y installe rappelle certains textes de Thomas Owen. Mais la nouvelle est signée par le mystérieux Luc Vigan (un anagramme d'un goût douteux concocté par Klein et Dorémieux un soir de cuite). On sait combien ce pseudonyme servira de paravent à plusieurs auteurs français. On aurait même pu parier que ce Luc Vigan-là fut de Gérard Klein, comme celui du numéro suivant. Pour confirmer la paternité de chacune des nouvelles viganiennes, force nous est d'attendre les reprises en recueil. Aussi apprend-on qu'il s'agit ici d'une nouvelle d'André Ruellan, qui sera reprise dans le recueil "De flamme et d'ombres" (Fleuve Noir - 1999).

L'on peut en effet gager qu'il s'agit bien d'un texte de Ruellan, qui est aussi un auteur de roman d'épouvante un peu "gore", même si ici le dégoût coutumier de ce genre soit en deçà de ce que l'on pouvait trouver au Fleuve Noir - dans la collection "Angoisse", par exemple. L'histoire est simple : comme le Meursault de Camus, le protagoniste est saisi par d'étranges sensations décalées suite au décès de sa mère. On pourrait même imaginer qu'il s'agit là des premiers instants d'une décompensation psychotique.


Après Borgès dans le précédent numéro, Fiction nous gâte avec Dino Buzzati. On ne peut que reconnaître le grand savoir-faire de ce maître italien de l'inquiétante étrangeté. Dans Panique à la Scala, que Fiction présente à juste titre comme un mélange des ambiances du Désert des Tartares et de Il était arrivé quelque chose (voir Fiction 80), Buzzati n'omet pas de faire rire avec une histoire où les classes dominantes de la société milanaise se prennent seules au pièges des rumeurs concernant un mouvement révolutionnaire imminent. Jouissif !




Au vu de l'intérêt de la revue Fiction pour la bande-dessinée, et considérant que le talentueux Jean-Claude Forest avait pour elle produit un certains nombre de magnifiques couvertures originales, on ne pouvait que s'étonner que rien ne fut dit de la parution en 1964 de sa bande-dessinée Barbarella. C'est que, semble-t-il, l'hommage avait voulu se voir considérable, en témoigne cette note de la rédaction : " N'ayant pas, au moment de préparer ce numéro, reçu assez de critiques de livres marquants, nous reportons au mois prochain notre rubrique ICI, ON DÉSINTÈGRE. Nous y suppléons en partie par le RAYON DES NOUVEAUTÉS ci-dessus. Et nous en profitons pour publier, page suivante, un important article sur le BARBARELLA de Jean-Claude Forest, qui mérite, à tous égard, d'être le seul « livre du mois ». "
C'est donc dans ce numéro d'Avril 1965 que Fiction fait enfin paraître ses impressions sur ce comics à la française, et qui deviendra très vite un classique (propulsé par l'adaptation en film que Roger Vadim en fera en 1968). C'est Jacques Goimard qui s'y colle, avec un article assez poussé, toujours dans le ton propre à Goimard de lycéen latiniste et érudit pris en faute de conserver des revues licencieuses sous son matelas. L'article s'intitule "La déesse-fille", mais demeure un peu trop copieux pour être repris ici.

Nous aurions aimé de même vous proposer une version numérique de cette bd, mais nous n'avons trouvé que des versions en anglais. Avis aux contributeurs, si quelqu'un parmi vous aimerait la partager dans son français d'origine !


Dans la rubrique "En bref", on pourra lire :

Théâtre de l'Étrange.

France-Inter diffuse désormais chaque dimanche une série dramatique consacrée à la science-fiction et au fantastique, et intitulée Théâtre de l'Étrange. Heure de l'émission : de 23 h 03 à 23 h 33. La série a débuté le 21 février avec La musique d'Eric Zann, d'après Lovecraft. Ont suivi, notamment, des adaptations de Bradbury et Arthur Porges. Diffusions prévues pour avril : L'exception, de Claude Aveline, le 4 ; Le cimetière de Marlyweck, d'après Jean Ray, le 11 ; L'hôte de Bessarlon, de Gérard Klein, le 18 ; Ce que me raconta Jacob, de Claude Seignolle, le 25 (en stéréo avec France-Musique). 


Ne résistons pas au partage, de généreux usagers de la toile ont fait ce travail ici pour "La musique d'Eric Zann" (et pour bien d'autres !) :




04 mars, 2026

Fiction n°136 – Mars 1965

Dernières apparitions des auteurs français que sont Gali Nosek et Henri Damonti ; Fiction va devoir renouveler son cheptel francophone, dans un pays et une époque frileux en matière de publications des littératures de l'imaginaire. Fort heureusement, le corpus anglo-saxon présenté ici est de très bonne qualité, même si porté parfois par de parfaits inconnus de notre côté de l'Atlantique. Adjoignons leur Robert Silverberg et Jorge Luis Borgès, et le tour est joué !


" Tu vois bien qu'il fallait cliquer à droite, Léon ! "

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Sommaire du Numéro 136 :


NOUVELLES


1 - Algis BUDRYS, La Fin de l'hiver (The End of Winter, 1958), pages 5 à 17, nouvelle, trad. GERSAINT

2 - Simon BAGLEY, Tous Américains ! (Welcome, Comrade, 1964), pages 18 à 37, nouvelle, trad. Claude CARME

3 - Harry HARRISON, Portrait de l'artiste par lui-même (Portrait of the Artist, 1964), pages 38 à 46, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

4 - Robert SILVERBERG, Eve et les vingt-trois Adams (Eve and the Twenty-Three Adams, 1958), pages 47 à 62, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

5 - Terry CARR, La Pierre de touche (Touchstone, 1964), pages 63 à 75, nouvelle, trad. Denise HERSANT *

6 - John SHEPLEY Le Kit-Katt-Klub (The Kit-Katt Klub, 1962), pages 76 à 88, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

7 - Gali NOSEK, Les Prisonniers, pages 89 à 92, nouvelle *

8 - Gordon R. DICKSON, Le Remplaçant (The Amulet, 1959), pages 93 à 108, nouvelle, trad. Christine RENARD *

9 - Jorge Luis BORGES, Tlön Uqbar Orbis Tertius (Tlön Uqbar Orbis Tertius, 1940), pages 109 à 122, nouvelle, trad. Paul VERDEVOYE

10 - Henri DAMONTI, Un jeu très amusant, pages 123 à 127, nouvelle *

 

CHRONIQUES

11 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 129 à 129, bibliographie

12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 131 à 151, critique(s)

13 - Alain DORÉMIEUX, Un Bava sans bavures, pages 153 à 154, article

14 - Bertrand TAVERNIER, Wells affadi, pages 154 à 155, article

15 - Anne TRONCHE, Le Musée Gustave Moreau : un héritage fantastique, pages 157 à 159, critique(s)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Une opération de sauvetage fait découvrir à ceux qui la mènent un petit astéroïde qui ne comporte pas en astre mort, mais en une machine à recréer des images de la vie. Algis Budrys ne livre aucune réponse, ni aucun indice, pour pouvoir déterminer la raison d'être de cette sorte de mirage cosmique qui joue La fin de l'hiver.


« Tout ce que nous autres, Américains, nous avons, nous l'avons obtenu grâce à notre façon de penser. Tout ce que nous sommes en train de faire dans ce Projet Américain, c'est de donner cette façon de penser à tous les hommes. Le monde connaîtra vraiment un essor extraordinaire quand ce projet aura été réalisé. »

De la colonisation dite culturelle à celle des mœurs et des mentalités, il pourrait n'y avoir qu'un pas, mais le chemin demeure hasardeux, ainsi que l'hégémonie présupposée pour résultat. A moins que la technique ne se colle au problème d'une indiscutable efficacité et de l'assurance d'un résultat permanent, pour l'accomplissement d'une forme "d'impérialisme mental". Sans en dévoiler davantage, Tous Américains ! est une nouvelle fort réjouissante sur les rouages des mises en place de techniques révolutionnaires… et ses travers. Son auteur, Simon Bagley, signe ici sa seule incursion dans le domaine de la science-fiction, et sera surtout connu sous son (pré)nom véritable de Desmond Bagley comme auteur de romans d'espionnage.

Continuons avec un questionnement fort actuel, comme l'ignorait encore l'équipe de rédaction de Fiction en 1965, quand ils écrivaient à propos de Portrait de l'artiste par lui-même de Harry Harrison : " un temps futur où les comics sont exécutés à la chaîne par des robots, capables de reproduire sur commande le style de n'importe quel grand dessinateur de l'âge d'or ! " En témoigne cet extrait :

Pachs regarda l'image et ne put en détacher les yeux : il avait peur de se trouver mal. Non seulement la couverture était bonne, mais c'était de l'excellent Milton Caniff. Elle était telle que le maître aurait pu la dessiner lui-même. Mais le plus horrible de la chose, c'est que c'était la couverture de Pachs, sa propre composition. Améliorée ! Il n'avait jamais été ce que l'on peut appeler un dessinateur formidable, mais il n'était pas un mauvais dessinateur. Il avait bien réussi dans les bandes dessinées et, pendant les bonnes années, il était en tête du peloton. Mais le métier était devenu de plus en plus difficile et, après l'apparition des premières machines, ce fut le marasme.

" La machine soulage l'homme de son labeur et détourne l'artiste de son œuvre " ; ce bon mot du poète Michael Shiloh correspond tout à fait à cette belle nouvelle délicate et faussement désespérée. Quelques indices nous donne en effet à penser que rien ne se passera aussi simplement que prévu avec la machine, à l'instar de l'épisode de "Charley-les-dames" dans "Le pianiste déchaîné" de Kurt Vonnegut.

On se souvient des échanges d'articles entre Poul Anderson et Robert R. Richardson concernant, durant un voyage spatial au long cours (comme le chemin Terre-Mars, par exemple) la présence nécessaire à bord, parmi un équipage d'hommes, de "filles compréhensives" - pour reprendre l'expression machiste de Richardson (voir Fiction n°37 et n°38 de décembre 1956 et janvier 1957) ; cela pour justifier l'appétit sexuel du mâle censé ne pas pouvoir y déroger. Robert Silverberg s'amuse dans Ève et les vingt-trois Adams à imaginer le poste de "fille d'équipage" rendu officiel, et le cas d'une jeune femme qui usurpe ses "compétences" et son abnégation. Quel recours sinon le viol ? Bien entendu, l'inhumanité du viol ni celle de la prostitution n'échappent à Silverberg qui saura faire un pied de nez à tous ceux qui n'y entendrait pas raison (comme l'eut fait trois ans auparavant Randall Garrett dans sa nouvelle "Relations spatiales", voir Fiction n°113, ou encore Lester Del Rey dès 1958 dans "La fille de l'espace",  voir Fiction n°76, mais signalons tout de même que la nouvelle de Silverberg date également de 1958 dans sa parution originale américaine). Par ailleurs, sans dévoiler le ferment de la nouvelle, gageons que l'expédient utilisé résonnera terriblement avec une affaire judiciaire récente et d'une actualité, hélas, toujours brûlante.


Nous venons d'évoquer Lester Del Rey ; celui-ci était connu comme l'anthologiste des "Best Science Fiction of the year" à partir de 1972, en compagnie d'un jeune homme talentueux et issu du fandom : Terry Carr. Ses romans et ses nouvelles seront plus rares cependant. Carr propose ici une histoire d'envoûtement, d'"entoûchement" serait un mot plus approprié pour La pierre de touche, un peu à la manière d'un Avram Davidson, à petits pas, de la réalité vers une zone plus crépusculaire. Carr n'a pas, pas encore ?, la velléité sadique de ses pairs de faire souffrir trop longtemps ses personnages, (comme le préconisait dans ses "master class" un Kurt Vonnegut, par exemple) mais la nouvelle et le rendu de l'ambiance de Greenwich Village sont toutefois appréciables.


Le Kit Cat Club fut un cercle d'influence anglais du 17e Siècle, d'orientation politique dite "whig", prônant une monarchie parlementaire, et sans doute très active dans la prise de pouvoir de Guillaume d'Orange lors de la "Glorieuse Révolution" de 1689, qui conforta l'assise protestante en Grande-Bretagne. On notera aussi qu'ici, Le Kit-Katt-Klub peut se réduire au même acronyme que le sinistre Ku-Klux-Klan. Passés ces détails, qui n'interfèrent pas dans la compréhension de son contexte, John Shepley signe une histoire insolite (et encore une fois animalière) somme toute assez bavarde, mais sans qu'on sache trop de quoi il en retourne.


Les amateurs des légendes de la forêt de Brocéliande s'y retrouveront dans Les prisonniers, petite histoire qui reprend à son compte les légendes locales. Du style, qu'on reconnait à Gali Nosek, mais peu d'invention, hélas, pour sa dernière publication dans Fiction.


On sait que les sorcières aiment s'acoquiner d'un "familier", un animal qui les sert et les protège. Mais sait-on seulement comment elles les recrutent ? Gordon Dickson, maîtrisant toujours bien ses ambiances, nous dévoile des circonstances de cet obscur pacte dans Le remplaçant.


Dans l'énigmatique Tlön Uqbar Orbis Tertius, Jorge Luis Borgès évoque en plein le pouvoir réformateur de la fiction, et le piège du présupposé savoir que l'on prête à certaines formes les plus éloignées par nature de la fiction, telles les encyclopédies. Borgès signale bien dans son récit que la production d'un faux ne saurait l'imposer comme immédiatement authentique, mais que son appréciation comme plausible, puis vraisemblable, puis avéré, véridique et enfin réel, est le fruit d'une lente dérive s'étalant sur plusieurs générations, comme le font les rumeurs. Toujours en consciencieux bibliothécaire de Babel, Borgès amène ici la falsification lente du réel par le biais d'un volume d'une encyclopédie exhaustive, et d'un article sur Uqbar, une ville inexistante qui figure à la fin de ce seul volume (les autres éditions ne mentionnent pas Uqbar). A partir de là, Borgès peut très bien lui aussi faire diffuser l'existence de son lieu imaginaire. Le vertige du mensonge, de la fiction, de la crédulité, de l'importance du discours qui présente un artefact archéologique… font de cette nouvelle un condensé impressionnant du pouvoir de la chose écrite.


La bonne idée insolite de départ, inviter à une soirée cinq personnes choisies presque au hasard (dans un annuaire, dont l'usage est de nos jours devenu obsolète), provoque Un jeu très amusant, mais ne se poursuit que trop peu pour prendre vraiment corps, comme avec un rêve plaisant dont on serait tiré trop tôt. Cela laisse un goût d'inachevé qui questionne la publication de cette nouvelle, qui sera d'ailleurs la dernière parution de Henri Damonti dans Fiction. Nous en retiendrons un auteur pas toujours constant, avec de fulgurantes inspirations hélas pas toujours servies au mieux par les péripéties ou les développements proposés.


Parmi les nombreux ouvrages proposés dans La revue des livres, on notera "La république des savants"  d'Arno Schmidt, demeuré sans publication ultérieure à celle chez Julliard en 1964. Gageons que les éditions Tristram, qui ont initié récemment une retraduction de l'œuvre d'Arno Schmidt, nous en proposera bientôt une nouvelle parution.
On notera aussi, une fois n'est pas coutume, que Jean-Louis Bouquet signe la critique de "Satan, Franc-Maçon (La mystification de Léo Taxil)", de Eugen Weber.

Rattrapons-nous côté bonus avec le grand conteur qu'est Claude Seignolle, et son ouvrage encyclopédique intitulé "Les évangiles du Diable". Jacques Van Herp ne cache pas sa délectation !

Claude Seignolle. Les évangiles du Diable. 

Un livre de poids, aux deux sens du mot : d'abord 3 kilos et 900 pages, ensuite une exploration exhaustive du folklore français.


L'analyser de façon un tant soit peu complète demanderait presque un autre volume. C'est qu'il s'agit de 819 notes, petits articles, contes populaires, dictons, légendes et traditions orales, ou encore récits littéraires plus élaborés, ayant tous trait au diable et son train de sorciers, loups-garous et vampires, sans omettre les lieux maudits.

Le livre est ordonné en quatre « brasiers » : Présentation du Diable, Les suppôts du Diable, Damnation et enfer, Le chemin de croix du diable. On ne peut dire qu'on le parcourt comme un roman. Le poids d'abord l'interdit : c'est de ces ouvrages qu'on lit penché sur le bureau. La masse aussi écrase au premier abord, nourriture si riche, si abondante, si variée, qu'il la faut déguster à petites bouchées, depuis les mets grossiers, un peu desséchés par combien de siècles de tradition, jusqu'aux plats raffinés de nos jours.

Les traditions vivantes n'ont pas été oubliées, car les superstitions relatées restent vivaces, et ne sont pas près de mourir, loin de là. J'en ai surpris de semblables en Campine et dans ces vieux quartiers de Bruxelles que l'on se hâte de raser.

Rien n'est omis, tout est dénombré : les apparences et déguisements du Diable, ses goûts, ses colères, où le rencontrer, comment conclure le pacte, comment devenir sorcier, envoûter et lutter contre l'envoûtement ; nous apprenons où se niche l'enfer sur cette terre, quels sont les arbres maudits et les mœurs des loups-garous, les présages de mort et comment se garder de l'enfer ; comment mystifier et posséder le Diable. C'est une somme, une mine, un océan de documents. 

C'est déjà beaucoup, mais Les évangiles du Diable sont bien plus que cela. Trop souvent, les enquêtes folkloriques sont ouvrages savants, fruit d'un travail de bénédictin que l'on admire… de loin, tant la prose en est grise, indigeste et lourde. Et c'est en bâillant que l'on se détourne de tels brouets. Rien à craindre avec Seignolle qui sait « écrire » ce qu'il a recueilli, et rapporte avec une constante bonne humeur, sachant retenir entre diverses versions la plus caractéristique, épingler dans une note le détail cocasse.

Mais il y a plus encore : Seignolle a semé le texte de contes personnels, inédits, comme Le millième cierge, et cela par dizaines. Et, page 867, Jean Ray apporte également sa contribution.

Aussi Les évangiles du Diable méritent, au-delà des spécialistes, d'intéresser tous les amateurs de fantastique. S'ils doivent n'acheter qu'un livre cette année, que ce soit celui-là.

Jacques VAN HERP.

Les évangiles du Diable par Claude Seignolle : Éditions G. P. Maisonneuve (un volume 16 x 25, de 929 pages, relié pleine toile.)

Cette édition étant depuis un certain temps épuisée, nous vous proposons en bonus l'édition un peu plus récente (1998) dans la collection Bouquins, chez Robert Laffont, au format pdf - au vu du nombre impressionnant de pages, on comprend que le travail de reconnaissance de caractère par la machine reste encore à accomplir… (obtenez votre copie en cliquant sur la couverture, chers amis !)

25 février, 2026

Galaxie (2eme série) n°015 – Juillet 1965

Une nouvelle restée inédite depuis de Frederik Pohl, une novella de Keith Laumer toute aussi rare, et les valeurs sûres que représentent William Tenn, Robert Sheckley, Robert F. Young, et l'incontournable Cordwainer Smith, on aurait du mal à bouder notre plaisir pour ce numéro de juillet 1965.


L'art de coincer sa bulle
est au bout du clic droit.

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Sommaire du Numéro 15 :


1 - Keith LAUMER, La Nuit des Trolls (The Night of the Trolls, 1963), pages 5 à 53, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Norman NODEL *

2 - Frederik POHL, Le Semeur de discorde (I Plinglot — Who You?, 1959), pages 54 à 77, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Wallace (Wally) WOOD *

3 - William TENN, Le Tout et la partie (Party of the Two Parts, 1954), pages 78 à 100, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

4 - Robert SHECKLEY, La Septième victime (Seventh Victim, 1953), pages 101 à 115, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

5 - Robert F. YOUNG, Les Mangeurs de voitures (Sweet Tooth, 1963), pages 116 à 128, nouvelle, trad. Pierre BILLON

6 - Cordwainer SMITH, La Dame aux étoiles (The Lady who Sailed the Soul, 1960), pages 129 à 150, nouvelle, trad. Michel DEMUTH

7 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 152 à 153, bibliographie

8 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 154 à 155, courrier

9 - (non mentionné) , Table des récits parus dans « Galaxie » : janvier-juin 1965, pages 159 à 159, index (manquant dans cet epub)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Un réveil post-hibernation, une mission d'exploration spatiale avortée, et... des trolls ; ainsi que les appellent les survivants abêtis d'un conflit nucléaire, alors que ces trolls ne sont que des machines de défense. Ce que Keith Laumer invente un peu dans La nuit des Trolls, ce sont ces machines pareilles à des tanks anthropomorphisés, qui nous rappellerons nos Goldorak, Mazinger et autres Transformers. Par ailleurs, la novella hésite à élire un vrai sujet et en mixe plusieurs sans vraiment harmoniser l'impression d'ensemble.


Toujours aussi sarcastique avec les clichés de la bureaucratie, Frederick Pohl nous surprend toutefois avec Le semeur de discorde, où le narrateur s'amuse méchamment à se moquer de l'espèce humaine… Jusqu'à la revanche.


Là où un Philip José Farmer explore les possibles érotismes de relations interespèces, William Tenn pose, dans Le tout et la partie, la question de ce qui est pornographique et le demeure ou non d'une espèce à l'autre. Bien entendu, nous avons là encore à faire avec un extraterrestre roublard et bien déterminé à pousser dans ses retranchements le Droit Intergalactique. Et tout cela ne se fait pas sans humour.

Dans La septième victime, Robert Sheckley imagine comment mettre fin à la guerre, qui devient si fatalement périlleuse à mesure de l'efficacité des armes de destruction, et ce non pas en éradiquant la violence et le meurtre, mais en les légiférant comme un jeu mortel. Alors Chasseurs et Victimes s'adonnent à un jeu de cache-cache dialectique. Une belle concision pour une nouvelle qui inspirera d'autres situations du même genre à l'auteur, notamment dans Le prix du danger qu'il publiera cinq ans après celle-ci.


Pour le plaisir de s'en prendre aux voitures, semble-t-il, Robert F. Young nous déploie une petite histoire sans moralité, ni dénouement. Gratuit, en somme ; avec une fois encore des extraterrestres sans scrupule ni altruisme ; mais très gourmands… puisqu'ils sont Les mangeurs de voiture !

Cordwainer Smith extrapole sur les conditions de travail des premiers "astrogateurs" au long cours et en solitaire, avec leurs cargaisons de colons congelés : et bien sûr, toujours en mêlant aux spéculations scientifiques un profond goût pour l'humanisme, avec La dame aux étoiles. On y notera le qualificatif "Les Instruments" qui sera retraduit par la suite par "L'Instrumentalité".

On retrouvera dans Le courrier des lecteurs l'homonyme (?) du célèbre poète Henri Michaux, qui défendra Cordwainer Smith, mais on y trouvera surtout l'annonce officielle de la création de la collection Galaxie Bis dont nous traitions dans nos précédents billets.

" La parution d'un numéro spécial de Galaxie, vers la fin de l'année, est d'ores et déjà décidée, et sans doute présentera-t-il un roman inédit du tandem Frederik Pohl-C.M. Kornbluth. La question est : devons-nous pour cela renoncer à la publication de romans à suivre dans les numéros normaux ? "
Sans doute cela préservera-t-il de bévue éditoriale dont la rédaction fait part avec cette allusion à la publication du roman de Fritz Leiber : Nous ne nous consolons pas d'avoir passé Guerre dans le néant en deux fois ! Qu'en pensent nos autres lecteurs ?

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