04 février, 2026

Galaxie (2eme série) n°012 – Avril 1965

Devant un choix éditorial très ouvert, on sent cette fois encore que la rédaction de Galaxie conçoit ses numéros comme des petites anthologies sur des thèmes qui se recoupent. On pourrait y redouter l'inconvénient de ne lire que des variations sur un même thème, mais l'ensemble donne tout au contraire l'impression d'un univers de l'avenir cohérent. Pour ce qui est des thèmes ici développés, l'oubli, bienheureux ou non, et le chemin vers la reconstruction du souvenir, voire la réminiscence de sciences qu'on ne pensait pas avoir encore découvertes.

Vision passée d'un futur pas encore paru...
La roue tourne...

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Sommaire du Numéro 12 :


1 - Christopher ANVIL, Piège mental (Mind Partner, 1960), pages 6 à 38, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par HEEKS

2 - Keith LAUMER, Les Filous de la galaxie (The Star-Sent Knaves, 1963), pages 39 à 71, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Jack GAUGHAN *

3 - Cordwainer SMITH, La Planète Shayol (A Planet Named Shayol, 1961), pages 72 à 109, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY

4 - Robert SHECKLEY, Projet Éternité (Forever, 1959), pages 110 à 119, nouvelle, trad. Michel DEMUTH

5 - Floyd L. WALLACE, L'Homme sans mémoire (Forget Me Nearly, 1954), pages 120 à 160, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Ed EMSH * 


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Christopher Anvil compose avec Piège mental un récit qui répond aux codes des histoires d'espionnage, qui nous fait nous intéresser à la cause d'une épidémie de folie qui frappe les habitants d'une résidence. C'est du moins le début d'une intrigue qui rebondit régulièrement, et qui joue sur les effets de condensation du récit inhérents à la nouvelle, en dilatant et contractant les temps dudit récit. On repensera à la nouvelle de Dick "Au temps de Poupée Pat" (1963), ou encore à "Spectacle d'ombres" de Clifford D. Simak (in Fiction n° 22), ou encore à "Un soupçon de néant" de Phillipe Curval (in Fiction Spécial 4).
 

A force de vouloir faire rebondir son récit humoristique Les filous de la Galaxie, Keith Laumer dribble un peu trop et plus rien ne s'installe vraiment. S'ensuit une parodie de SF un peu creuse et compliquée inutilement. Dommage pour cet auteur qu'on apprécie généralement...

Dans La Planète Shayol, la cruauté et l’aberration prennent des dimensions épiques, et les évocations qui en découlent ont plus de correspondance avec les cauchemars d’un Jérôme Bosch qu’avec un quelconque prolongement de nos mœurs contemporaines. (Alain Dorémieux in Histoires fantastiques de demain - Casterman, 1966)

Ainsi Alain Dorémieux présente-t-il ce récit de Cordwainer Smith qui trouvera sa place dans une belle anthologie. Cette nouvelle dessine en creux le projet de l'Instrumentalité, organisation cherchant après des millénaires obscurantistes d'impérialisme galactique, à rendre à l'humanité ce qu'elle a de plus noble : la culture, la miséricorde, la volonté de réparer ses errements et ses cruautés passées, pour faire advenir un âge d'or de la conscience. On notera que le témoin de cette histoire porte le même nom, Mercer, que le prophète que Dick imaginera dans "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques / Blade runner" qu'il écrira pour sa part en 1968.


— « Voyez-vous, le sérum d’immortalité apporte une solution au problème de la puissance politique. Une élite permanente et éclairée est de loin la meilleure forme de gouvernement, infiniment meilleure que l’inefficience incohérente des régimes démocratiques. Mais à travers l’histoire, cette élite, qu’elle fût monarchie, oligarchie, dictature ou junte, a toujours été incapable de se perpétuer. Les leaders meurent, les partisans luttent pour le pouvoir et le chaos revient. Avec l’immortalité, cet ultime défaut sera corrigé. Il n’y aura plus de discontinuité dans la direction car les leaders seront toujours là. »
— « Une dictature permanente, » dit Dennison.
— « Oui. Un gouvernement permanent, bienfaisant, choisi soigneusement parmi l’élite et basé sur la possession unique et exclusive de l’immortalité. Historiquement, c’est inéluctable. La seule question est : qui doit prendre le contrôle ? »
Le pouvoir, tel est le désir du Projet éternité, le vœu enfoui sous le rêve d'immortalité selon Robert Sheckley. Et bien entendu, et non sans humour, dispenser une telle immortalité pour toute l'espèce humaine demeurera un vœu pieu, vite chassé par l'appât d'un tel pouvoir. 
 

Un peu à la façon d'un Alfred Bester et son homme démoli, Floyd L. Wallace déploie une histoire policière dans une société future qui ne connait plus la criminalité. Demeure l'escroquerie, l'usurpation d'identité et les inventions technologiques qui se révèlent,comme dans la nouvelle de Sheckley, d'indésirables trouvailles. Déjà publiée sous le titre Le châtiment rédempteur dans le Galaxie 1ère série n°18 dix ans auparavant, il est à noter qu'en bénéficiant d'une nouvelle traduction pour cette nouvelle publication, la nouvelle L'homme sans mémoire n'a pas seulement changé de titre, mais est passée de 28 à 40 pages. On est tout de même un peu surpris par le choix de cette nouvelle en tant que texte "réhabilité".


On notera, dans la revue ainsi qu'en 4ème de couverture, l'annonce suivante :

ENFIN, TOUT “FONDATION” !

 

La célèbre trilogie d’Isaac Asimov était depuis neuf ans restée incomplète en France, seule la première partie ayant paru autrefois au Rayon Fantastique. Aujourd’hui, vous allez enfin pouvoir en connaître la suite !

 

Nous avons en effet décidé, pour répondre aux désirs de la majorité des amateurs, d’éditer, en un seul volume, les trois romans qui composent ce chef-d’œuvre de la science-fiction.

 

Le tableau de la décadence et de la chute de l’Empire Galactique, esquissé dans Fondation, trouve son épanouissement et son dénouement dans les deux titres suivants : Fondation et Empire et Seconde Fondation, le tout au fil d’une action passionnante, constituant l’une des plus gigantesques constructions qu’ait édifié la science-fiction.


Les éditions Opta ne pensent pas si bien faire en choisissant "Fondation" pour ce tirage limité. Car il s'agit des tout débuts d'une collection qui sera longtemps prestigieuse : le Club du Livre d'Anticipation, plus souvent dénommée "CLA". Pendant plus de 20 ans, de Mai 1965 à Mai 1987, cette collection permettra de publier pour leur première traduction en France des auteurs comme Asimov, Van Vogt, Catherine L. Moore, Robert Heinlein, des anciens comme Edgar Rice Burroughs, mais aussi C. S. Lewis, Philip K. Dick, Philip José Farmer, John Brunner, Michael Moorcock … Forte de sa centaine et quelques de titres, d'une facture de qualité, aux illustrations magnifiques (on retrouve Druillet, Moebius, Moro, mais aussi plus tard Florence Magnin, pour ne citer que les plus connus…), cette collection fait aujourd'hui les choux gras tant des collectionneurs que des amateurs du genre.

Nous devons cette initiative conjointement à Monsieur "science-fiction" chez Opta, à savoir l'infatigable Alain Dorémieux, et à un nouveau venu, qui avait tenté de faire son trou en tant qu'auteur quelques années auparavant, mais qui a fini par regagner l'écurie Opta sous le parrainage de Jacques Bergier, à savoir : Jacques Sadoul.

Pour ceux qui n'en ont jamais entendu parler, Jacques Sadoul est surtout connu pour avoir été le fondateur (encore une fondation, donc) de la très célèbre collection "J'ai Lu - science-fiction" en 1970. Son trait de génie, alors, fut de ne pas préciser sur les couvertures qu'il s'agissait de SF, et donc d'attirer des lecteurs qui auraient pu avoir des à-prioris sur le genre.

Laissons-lui la parole, à travers son autobiographie "C'est dans la poche", au sujet de ses début chez Opta et de cette collection CLA :

Tout avait commencé avec un télégramme en provenance des éditions Opta arrivé à Roques en avril 1964. Il était signé Maurice Renault et non Emile Opta car ce dernier n’a jamais existé. Ce fut une invention tardive pour donner une personnalité au sigle OPTA qui signifiait Office de Publicité Technique et Artistique, une entreprise fondée par Renault. Le roman policier était le péché mignon de ce publicitaire au point qu’il était devenu l’ami d’Ellery Queen. Or, depuis les années 1940, Queen était le principal auteur du genre aux États-Unis. (...) 

Tout naturellement Ellery Queen demanda à son ami Maurice Renault de publier en France une traduction de sa revue, ce fut Mystère Magazine dont le premier numéro parut en janvier 1948. La firme qui l’éditait aux États-Unis lança ensuite The Magazine of Fantasy and Science-Fiction et le proposa à Renault qui le publia, sous le titre Fiction, à partir d’octobre 1953, donnant ainsi un premier élan à la SF française, puis ce furent Suspense en avril 1956 et Alfred Hitchcock Magazine en mai 1961. Le télégramme me proposait de devenir secrétaire de rédaction de Mystère Magazine et Hitchcock car le rédacteur en chef, Alain Dorémieux, n’avait plus le temps de s’en occuper. La maison venait en effet de racheter les droits de la revue Galaxie, abandonnée par ses premiers éditeurs. Pourquoi moi ? Simplement parce que, suite à une critique de La Passion selon Satan, parue dans Fiction, Renault avait eu la curiosité de me rencontrer et que je lui avais fait part de mon désir de travailler dans l’édition. On m’avait effectivement imprimé de belles cartes de visite !

(...)

Si Maurice Renault était un grand amateur de romans policiers, il ne s’intéressait nullement à la SF. Néanmoins il tint à faire inclure dans le contrat signé avec l’édition américaine de Fiction une clause qui permettait de publier des textes d’auteurs français. Il fut d’abord aidé dans cette tâche par Jacques Bergier puis, à partir de novembre 1957, il engagea comme secrétaire de rédaction Dorémieux, un des traducteurs et critiques de la revue. C’était un amateur de polars et de fantastique littéraire qui ne tarda pas à devenir un passionné de SF, donna leur première chance à de nombreux jeunes auteurs français et développa considérablement la partie critique du magazine. Malheureusement, ensuite, peut-être trop exigeant, il les décourageait et plus d’un auteur m’a avoué son intention d’aller se jeter dans la Seine en quittant son bureau. Aucun ne le fit, heureusement.

Après avoir observé quelques mois la maison et constaté que le Club du Livre Policier créé par Maurice Renault avait un public fidèle, je proposai de lancer son équivalent en science-fiction. Convaincre Renault n’alla pas sans mal, il n’y croyait pas, n’aimait toujours pas la SF et le mot lui faisait peur. J’insistai longuement malgré le scepticisme de Dorémieux : « C’est inutile, j’ai déjà essayé », me répétait-il. Pourtant, à force, Renault finit par accepter un essai unique et il choisit d’annoncer un Club du Livre d’Anticipation, mais surtout pas de SF. J’acquis alors les droits de la trilogie Fondation d’Isaac Asimov car seul le premier titre était paru au Rayon Fantastique et les deux suites étaient restées inédites en France. Renault décida de prévendre le volume à la fois par un bulletin de commande imprimé dans Fiction et dans Galaxie, et par une souscription organisée auprès des adhérents du CLP. Le tirage fut fixé à 3800 exemplaires vendus au prix de 25 francs jusqu’à parution, puis 30 ensuite. La présentation (reliure, fers et papier) était très inférieure à celle des ouvrages du Club du Livre Policier tant Maurice Renault s’attendait à un coûteux échec ; il avait d’ailleurs parié avec moi qu’il ne s’en vendrait pas mille. En fait ce fut un raz-de-marée et il ne fut pas possible de satisfaire toutes les commandes, d’autant que l’imprimeur commit une erreur et livra deux cents exemplaires de moins que prévu. L’édition de Fondation du CLA est aujourd’hui très recherchée des collectionneurs et j’en ai récemment vu un exemplaire proposé à 150 euros sur la liste d’un bouquiniste spécialisé dans les romans populaires rares.

La légitimité du Club du Livre d’Anticipation n’étant plus mise en doute, je fus autorisé à acheter de nouveaux titres et reçus le titre de directeur littéraire du club, Dorémieux en étant le codirecteur afin de rassurer les lecteurs de Fiction qui ne me connaissaient pas. Je proposai une liste d’une dizaine de volumes et, parallèlement, une consultation fut organisée auprès des lecteurs de Fiction et Galaxie pour leur demander quels titres ils désiraient voir paraître au CLA. Les huit premiers des deux listes furent identiques, toutefois le volume consacré à Theodore Sturgeon (Cristal qui songe, suivi de Les Plus qu’humains) parut beaucoup plus tard, l’auteur étant injoignable (« Il est en vadrouille quelque part le long de la côte Ouest », nous écrivit son agent). Pour second volume, j’avais choisi Les Armureries d’Isher, suivi des Fabricants d’armes de A. E. van Vogt. Là encore, seul le premier volume était paru au Rayon Fantastique et pas le second alors que l’ensemble formait un tout indissociable. Cette fois la présentation était identique à celle du Club du Livre Policier, soit un volume relié toile, sous jaquette rhodoïd, avec fers dorés, pages de garde illustrées et signet. Il parut en novembre 1965, soit avec un décalage de plus de six mois avec Fondation, mais le succès fut identique et les quatre mille exemplaires tirés furent rapidement souscrits.

(...) le Club du Livre d’Anticipation et les éditions Opta semblaient promis à un bel avenir quand une révolution de palais provoqua le départ de Maurice Renault au début de 1966. Tous les protagonistes en sont morts aujourd’hui et je ne m’étendrai pas là-dessus, qu’il me soit seulement permis de dire que Renault était un homme qui savait lire et que son successeur fut un publicitaire qui savait compter. Je fus promu rédacteur en chef de Mystère Magazine, en revanche, par sotte coquetterie, je refusai que mon nom figure sur Hitchcock dont le niveau des textes était plus faible, et je restai en charge du CLA même si Dorémieux en était théoriquement le codirecteur. En revanche Fiction, Galaxie et Galaxie-bis demeuraient de sa seule compétence. Le Club du Livre d’Anticipation était désormais le plus gros succès de la maison, et, pour la première fois, les écrivains américains s’intéressaient à une édition française de leurs œuvres car rien de comparable n’existait aux États-Unis. Chaque volume comportait deux romans, aussi, désireux de rééditer Les Rois des étoiles, le space opera classique d’Edmond Hamilton, j’écrivis à l’auteur pour lui demander s’il existait une suite. Il me répondit que seule la moitié du roman Retour aux étoiles avait été écrite. Pour le décider à s’y remettre je lui envoyai le volume du CLA consacré à C. L. Moore et je reçus, par retour du courrier, la lettre suivante, datée du 24 décembre 1966 : « Cher M. Sadoul. Grand merci pour le livre contenant les deux romans de C. L. Moore. C’est un très beau livre et je serai assurément heureux de voir Les Rois des étoiles et sa suite publiés dans une aussi belle présentation. Soyez assuré que je ferai tout mon possible pour vous fournir les textes manquants dans les meilleurs délais. » Quelques mois plus tard je reçus une copie dactylographiée des deux dernières parties de Retour aux étoiles qui parut ainsi en France en février 1968, avant sa publication outre-Atlantique. Nous échangeâmes ensuite quelques lettres jusqu’à sa mort, survenue en 1977. Il m’apprit ainsi que Jack Williamson et lui, influencés à leur début par Abraham Merritt, avaient eu le privilège d’être reçus et encouragés par cet auteur lors d’un voyage que les deux amis firent à New York au début des années 1930. Cela les décida à aller passer leurs vacances, en campant et à dos de mulet, dans les montagnes du Yukon où Merritt avait situé l’action de sa célèbre nouvelle, Les Êtres de l’abîme. La randonnée eut lieu, mais Hamilton ne me précisa pas s’ils avaient découvert le cratère au fond duquel gîtaient ses monstrueux habitants.

Lors d’une Convention mondiale de SF tenue aux États-Unis en 1973, les éditions Opta reçurent un prix spécial pour l’exceptionnelle qualité des volumes du CLA. Ironie du sort, c’est à moi qu’il fut remis en l’absence de tout représentant d’Opta alors que j’avais quitté la maison depuis mars 1968.

(Jacques Sadoul : "C'est dans la poche !" - Bragelonne 2006, extrait) 

Nous reviendrons bien entendu sur les agissements éditoriaux de Jacques Sadoul ; on peut toutefois noter qu'en cette année 1965, est déjà en train de se dessiner l'avenir du genre en France, et que, déjà, de nouvelles têtes viennent à pousser.

28 janvier, 2026

Fiction n°135 – Février 1965

Pour ce numéro, on ne peut pas dire que Fiction innove beaucoup du côté des auteurs : nous voilà en terrain bien connu, voire en visite chez les anciens (Edmond Hamilton notamment). Mais c'est que ces anciens n'ont pas encore tout révélé de leur art, et n'aiment pas les enterrement prématurés. "Quand on a du métier", proposait ce même Edmond Hamilton dans le numéro précédent - en voilà bien l'illustration : les dinosaures ont la vie dure. Mais l'on y note un clivage net entre la science-fiction, anglo-saxonne, et le fantastique, ici défendu par les auteurs français, Alain Dorémieux en tête.

Un tiers du débit général :
c'est au moins un robinet du 12 !

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Sommaire du Numéro 135 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 4 à 4, bibliographie


NOUVELLES


2 - Leigh BRACKETT, La Prêtresse Pourpre de la Lune Folle (Purple Priestess of the Mad Moon, 1964), pages 5 à 25, nouvelle, trad. Jean LAUSTENNE
3 - Edmond HAMILTON, Dans l'abîme du passé (The Dark Backward, 1958), pages 26 à 40, nouvelle, trad. GERSAINT
4 - Wilson TUCKER, Le Dernier voyage (To the Tombaugh Station, 1960), pages 41 à 91, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
5 - Gordon R. DICKSON, L'Apprentissage (Rehabilitated, 1961), pages 92 à 104, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE *
6 - Alain DORÉMIEUX, Aurora, pages 105 à 113, nouvelle
7 - Nathalie HENNEBERG, La Couleuvre, pages 114 à 141, nouvelle 

CHRONIQUES


8 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 142 à 155, critique(s)
9 - (non mentionné), En bref, pages 156 à 157, article
10 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 158 à 159, critique(s)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


La rédaction de Fiction présente ainsi La déesse pourpre de la Lune Folle :

La présente nouvelle a eu une genèse des plus particulières. On peut dire qu'elle résulte à la fois d'un défi et d'un jeu. En présentant un jour un récit de Leigh Brackett dans notre édition américaine, Anthony Boucher avait écrit, en guise de boutade, qu'elle serait capable de rédiger une nouvelle avec un titre aussi extravagant que, par exemple, La Prêtresse Pourpre de la Lune Folle, et de la rendre intéressante. Quand le même récit (L'animal, in Fiction n°30) parut ensuite dans Fiction, le présentateur, lisant les lignes de Boucher, les prit au pied de la lettre et prétendit dans l'introduction que Leigh Brackett avait réellement écrit une histoire ainsi intitulée  !

Leigh Brackett eut vent de la chose, en fut amusée et, des années plus tard, décida de relever le gant… Voici donc, lointainement due à l'erreur involontaire d'un de nos rédacteurs, une nouvelle bien dans sa manière et qui nous a personnellement enchantés. On y retrouve l'écho, plein de fraîcheur, des beaux jours de la science-fiction à la Burroughs.

Dans un style pétri de sensations, Leigh Brackett tente de rendre honneur au titre qu'Anthony Boucher avait inventé pour elle. Elle y parvient par le récit des pratiques de ladite prêtresse, et du témoin terrien qui les découvre malgré lui. Tout cela non sans un sourire en coin.
On notera l'arrivée d'un nouveau traducteur, Jean Laustenne, qui s'occupera avec Michel Deutsch de la version française du Livre de Mars, l'œuvre de Leigh Brackett qui paraîtra au Club du Livre d'Anticipation en 1969.

Un autre nouveau traducteur aux allures de pseudonyme, Gersaint, signera son travail sur la nouvelle d'Edmond Hamilton, Dans l'abîme du passé, nouvelle bien menée qui rappellera les faux-semblants de La vérité avant-dernière de Dick. Là, ce que les chercheurs appellent "la bulle de présent", c'est à dire les indices qui marquent un récit d'anticipation et trahissent l'époque de sa rédaction, cette bulle donc éclate allègrement en devenant un attribut même de l'intrigue. Habile.


Avec Le dernier voyage de Wilson Tucker, on est loin des représentations idéales des voyages dans l'espace. Ici, on se croirait plutôt dans l'univers étroit et confiné d'une presque épave. Bien que cette atmosphère soit bien rendue, l'enjeu de l'enquête, donc construite comme un récit policier, ses subtilités tout comme ses préparatifs dignes d'une histoire d'espionnage, nous passe un peu par dessus la tête et peuvent laisser indifférent.


Pousser un être qui se juge minable à se dépasser, lui faire comprendre sa compulsion d'échec, l'instruire et peut-être même le gaver de connaissance au-delà de ses capacités… tout cela n'a sans doute pas pour seul but un motif désintéressé et altruiste. Gordon Dickson, sensible au ressenti du paria ou du laissé pour compte, nous propose à travers L'apprentissage un récit émouvant qui rappellera le poignant Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes.


Comment Alain Dorémieux rédacteur en chef présente-t-il Alain Dorémieux auteur sans avoir recours à un pseudonyme. L'exercice est cocasse et sa résolution mérite d'être citée :

L'auteur : Responsable de Fiction et Galaxie. Écrit aux rares moments perdus où il n'a rien de mieux à faire pour les perdre. Signe particulier : une demi-douzaine de pseudonymes. Spécialité : « Un certain érotisme macabre et teinté de fantastique » (pour reprendre la définition donnée d'un de ses textes dans la dernière anthologie Planète).

Pour ce qui est de la nouvelle proposée, et bien qu'on sente venir l'épouvantable nature d'Aurora, Alain Dorémieux se délecte de décrire les phases de la fascination que traverse sa jeune victime. 

 

Le retour de Nathalie Henneberg, et toujours cette survivance de l'amour à la mort, ces couples primordiaux unis et désunis par le destin, et un cortège de notes en démonologie mêlant l'Egypte Antique à Rome ou à la Bible... Avec La couleuvre, et bien que cadrant ici son récit dans sa Pologne natale, Nathalie Henneberg complique peut-être un peu inutilement son récit et donne la sensation de tirer à la ligne un sujet déjà visité.


Dans la série : "Non, non, que nenni, l'INA n'a pas tout", on peut lire dans ce numéro de Fiction une note qui fait rêver :
Science-fiction et télévision. 
Ailleurs et Demain : tel est le titre de l'émission de science-fiction programmée mensuellement sur la première chaîne à partir de février. Cette émission comprendra chaque fois une ou deux « dramatiques », suivies d'une tribune au cours de laquelle des personnalités du monde scientifique viendront traiter différents problèmes évoqués dans les récits présentés. D'ores et déjà, les producteurs invitent les auteurs de manuscrits ou de scénarios adaptables à participer éventuellement à cette émission. Écrire à Patrice Rondard, Émission Ailleurs et Demain, 7, rue du 4 Septembre, Vanves (Seine).
Difficile de trouver de plus amples informations. Patrice Rondard écrira quelques pièces radiophoniques policières, mais on le connait ici surtout sous son pseudonyme d'Hervé Calixte, complice de Gérard Klein dans la revue "Satellite". Ce même Gérard Klein reprendra donc à son compte l'intitulé "Ailleurs et Demain" pour sa collection de SF chez Robert Laffont à partir de 1969.

Nous n'avons pas trouvé trace des émissions diffusées à partir de 1965, hormis une petite coupure de programme télé sur un site consacré à Giani Esposito (notre illustration).


La publication de l'intégrale Jean Ray, en cette année 1965, se poursuit conjointement chez Robert Laffont et chez Marabout. Jean Ray vient de décéder, mais c'est tout un engouement pour l'auteur gantois qui semble prendre, et parfois davantage pour la périphérie (gigantesque) de sa bibliographie. En témoigne cette anecdote que rapporte Jacques Van Herp à propos d'un manuscrit délaissé récupéré par le directeur de publication des éditions Opta, Maurice Renault :

Sans Maurice Renault, ce livre [Les contes noirs du golf] de Jean Ray fût demeuré inconnu. L'auteur n'en parlait à personne. Ses meilleurs amis l'ignoraient, et quand fut rédigée la bibliographie du n° 126 de Fiction, il n'en souffla mot. Heureusement, il en avait donné le manuscrit à Maurice Renault qui le sortit d'un tiroir et le fit publier.

Quand on parle de la "périphérie bibliographique", s'agissant de Jean Ray, il faudrait plutôt évoquer tout un incommensurable océan, tant on découvre assez régulièrement des articles, contes ou sotties produites par l'infatigable orfèvre du conte fantastique. Bien évidemment, l'une de ses plus conséquente contribution à la littérature populaire, et qui était restée longtemps l'œuvre d'un anonyme, a pour titre générique : "Les enquêtes de Harry Dickson, le Sherlock Holmes américain". Nous avons relevé comment la vérité s'est graduellement fait jour au sein des pages de Fiction. A présent vient l'heure de la consécration, à propos de la parution de l'intégrale Jean Ray chez Robert Laffont :

Il reste un quatrième tome à paraître, concernant cette partie de son œuvre qu'on connaît le plus mal (et qui n'est pas le moins remarquable) : Les aventures de Harry Dickson, cette géniale série de feuilletons que Ray écrivait, dans les années trente, au rythme de 60 pages en une nuit, avec des titres aussi affolants que Le jardin des furies, Les spectres bourreaux ou Le vampire qui chante.

Nous vous invitons à vous reporter à nos pages consacrées à la publication numérique des histoires de Harry Dickson, projet dont nous agrémentons à temps perdu le PReFeG.



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Poursuivons sur cette touche "exhumons, ressuscitons, luttons contre l'oubli".

Comme souvent pour les auteurs anglo-saxons, un nombre considérable de nouvelles n'auront jamais été traduites autrement que dans des revues (Fiction et Galaxie, ou encore Univers) et les anthologies telles que "Le Livre d'Or de la science-fiction" ou "Le Grand Temple de la SF" feront office d'exception sur le terrain des rééditions : la plupart disparaissent (et celles qui restent le sont dorénavant sous la forme d'intégrales massives qui sont au livre de poche ce que le poste à galènes est au transistor).
Parmi ces livres, devenus introuvables faute de réédition, que recense la Revue des Livres, figure "Stimulus" de John Brunner, qui présente l'intérêt non moindre de l'activité de novelliste de cet auteur britannique précoce (et malheureusement disparu trop tôt). 
"Stimulus" ("No future in it" en sa version originale) date de 1962, John Brunner en est encore à ses premiers essais de romans, mais s'est déjà fait un nom dans les revues par ce passage obligé du récit court. Lorsque le recueil parait en France en1965, John Brunner s'apprête à publier "La ville est un échiquier" et "Le long labeur du temps", qui marqueront ses orientations à venir : les enjeux des pouvoirs de demain et la détermination des peuples à ne pas se laisser berner.

Pour accompagner la critique que Demètre Ioakimidis fait de ce recueil, nous vous proposons le livre en Bonus !
Le lecteur, même s'il est pressé, ne manquera pas de remarquer que les premiers paragraphes de chacune des nouvelles composant ce livre diffèrent par le ton, voire par le sujet, de ce qui les suit. Il réalisera assez rapidement que ces paragraphes initiaux sont un commentaire indépendant de l'auteur, expliquant généralement pourquoi et comment il a écrit ces récits. Cette particularité n'est indiquée explicitement nulle part dans ce livre, et il n'y a aucune différence entre la présentation typographique de ces « introductions » et celle des nouvelles proprement dites. N'eût-il pas valu la peine d'attirer l'attention du lecteur sur cette particularité, qui n'est pas si fréquente ? 

Cela dit, on ne peut qu'applaudir à l'inclusion de ces textes. John Brunner est un auteur lucide, cultivé et souvent spirituel. Ses réflexions peuvent en susciter d'autres chez son lecteur – et elles sont naturellement écrites de façon à ne pas dévoiler le fin mot des récits à « chute ».

John Brunner est un auteur anglais remarquable par sa précocité et par la diversité de ses « manières ». Avant d'avoir atteint sa vingt-cinquième année, il avait écrit Threshold of eternity, épopée aux enchevêtrements van vogtiens qui révélait un souffle incontestable, et dont une traduction française parut furtivement il y a quelques années. Alors que la plus grande partie de ses premières œuvres fut publiée dans des magazines anglais – New Worlds principalement – sa prose traversa assez rapidement l'Atlantique, de sorte que l'on rencontra sa signature dans Analog, Fantasy and Science Fiction et Fantastic Universe. Comparé à son compatriote et aîné J. G. Ballard, John Brunner est peut-être un écrivain moins accompli, mais à coup sûr un meilleur écrivain de science-fiction. Autrement dit, il possède un style moins vigoureux et une puissance d'évocation certainement inférieure, mais un registre émotionnel plus étendu et, surtout, une imagination plus variée.

Tout n'est pas mémorable dans les onze nouvelles qui composent ce volume, mais on trouve continuellement – ou presque – la marque d'un narrateur-né, qui sait de plus trouver le ton qui convient à chacun de ces récits (cette dernière qualité, il faut bien le reconnaître, est particulièrement masquée par une médiocre traduction française, invariablement appliquée et souvent maladroite, et dont l'auteur ou les auteurs sont restés anonymes).

C'est la gravité du ton – qui est celle d'un rapport scientifique – qui fait le piquant de la farce intitulée Rapport sur la composition de la surface lunaire. L'idée est mince de substance et énorme d'absurdité ; elle est brillamment traitée en quelques pages où éclate le métier de l'auteur. C'est l'idée en revanche qui fait l'intérêt de Protégez-moi de mes amis, où John Brunner évoque l'infortune d'un télépathe condamné à percevoir toutes les pensées de son entourage. Le traitement, en revanche, pèche par la facilité : un style à la syntaxe torturée et à la ponctuation arbitraire qui risque de rappeler Surface de la planète à ceux qui n'ont pas eu la bonne fortune de bannir ce livre de leurs mémoires. Du moins la tentative de Brunner se limite-t-elle aux dimensions d'une nouvelle.

La poussière de l'espace comprend une première partie qui est fort minutieusement construite, avec l'évocation de la vie dans une station cosmique et la découverte d'un meurtre mystérieux, mais l'explication de ce mystère tourne court et donne à la nouvelle une conclusion qui n'est pas digne de son début. Les huit récits restants varient toutefois du bon à l'excellent. Il y a ainsi Le baudet de fer et Stimulus qui sont un peu le pendant l'un de l'autre : celui-ci un problème en biologie et celui-là un problème en psychologie des rapports entre l'homme et le robot. La foire est en somme le contraire de La poussière de l'espace. Ici, le récit s'ouvre par une description assez conventionnelle (pour l'habitué de science-fiction, tout au moins) d'un parc d'attraction du futur ; mais cette description a du relief, et les réactions du personnage central sont un moyen habile d'accentuer sa vraisemblance. Et, surtout, le récit a une conclusion adroite, surprenante et optimiste. La panne, d'autre part, est une charge assez alerte contre la Grande Entreprise de l'avenir – avec ici aussi, une conclusion qui prend le lecteur au dépourvu. Ce n'est pas aussi brillant que chez Fredric Brown, c'est moins « fonctionnel » – en ce sens que le récit n'est pas uniquement édifié en vue de cette fin – mais c'est du très bon travail tout de même. Il y a en particulier un petit animal synthétique, au passage, qui vaut son poids de lombric.

Variation sur un thème connu, voici Les fontaines du ciel, où il est question de la fin du monde d'une façon qui n'a rien de spécifiquement britannique. Le grand méchant loup présente une intéressante étude de psychologie des masses, avec une « chute » très réussie, alors que Un métier sans avenir raconte une très joyeuse rencontre entre le passé et le futur, un sorcier médiéval capturant, au lieu du démon espéré, un voyageur temporel.

Ne pas déranger est probablement celui de ces récits qui va le plus loin dans l'examen psychologique : John Brunner y met en scène un homme qui fut prisonnier de l'ennemi durant vingt-huit ans d'une guerre cosmique, et le rend aussi pitoyable que ses réactions sont plausibles. Et cela est fait sans aucun recours au pathétique, sans effet grand-guignolesque. C'est peut-être l'histoire où il se passe le moins de choses sur le plan scientifique, et c'est sans doute celle où le personnage central est peint avec le plus de vraisemblance et de compassion.

Servi par de meilleures traductions, ce livre eût pu constituer une révélation véritable. Tel qu'il est, il permet tout de même de découvrir les divers aspects d'un talent sur lequel de grands espoirs peuvent être fondés pour l'avenir – John Brunner est né en 1934 – mais qui déjà s'affirme étonnamment souple et sûr. Il est simplement dommage que la narration se trouve ici alourdie de maladresses et d'approximations qui ne sont pas imputables à l'auteur. 

Demètre IOAKIMIDIS


Dernière petite notule, sur un sujet sur lequel nous reviendrons : au détour d'une recension d'un ouvrage de B. Bruss (Le bourg envoûté), on y évoque Jacques Sadoul qui est en train de faire son entrée dans le monde de l'édition - après avoir un peu manqué sa carrière littéraire avec La passion selon Satan (Pauvert - 1960), qui redéployait les Hautes Terres du rêve de Lovecraft.

" Déjà L'astéroïde noir nous emmenait dans un univers qui est sans doute celui du rêve, où la pensée modèle à sa guise une matière mouvante et fluide, monde aberrant et crépusculaire, qui parfois évoque certains paysages de Lovecraft.

L'alliance Bruss-Lovecrafl peut choquer, mais doit être comprise. Bruss n'imite pas le Lovecraft mythologique des terreurs cosmiques et des Grands Anciens ; il n'a pas voulu, comme Jacques Sadoul, en reprendre l'univers, il n'essaye pas d'en restituer la couleur et l'ampleur. La parenté n'est pas dans la trame du récit ou dans le décor, mais dans la démarche, pareillement lente, pareillement soucieuse d'ancrer les bases du rêve dans un réel minutieusement construit."

21 janvier, 2026

Fiction n°134 – Janvier 1965

" Rien que des nouvelles américaines. Rien que des auteurs consacrés." annonçait la rédaction de Fiction dans son numéro précédent pour présenter ce numéro inaugural de 1965. Voici un choix éditorial assumé, donc, mais qui semble se rapprocher jusqu'à se confondre avec la politique de publication de la revue "Galaxie", du moins temporairement. On pourra toutefois apprécier la qualité d'ensemble (en plus d'en découvrir les raretés, de McIntosh et de Young comme souvent), qui en fait presque un premier jet de ces Fiction Spéciaux qui seront consacrés à l'Age d'or de la science-fiction américaine.

Couverture de Ariel Alexandre
attribuée par erreur à Jean-Claude Castelli.

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Sommaire du Numéro 134 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie

NOUVELLES


2 - James E. GUNN, Le Plus dur des combats (Not So Great an Enemy / Medic, 1957), pages 7 à 55, nouvelle, trad. Pierre BILLON

3 - J. T. McINTOSH, Double jeu (One Into Two, 1962), pages 56 à 69, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

4 - Edmond HAMILTON, Quand on est du métier (The Pro, 1964), pages 70 à 82, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

5 - Robert F. YOUNG, Dans quelle caverne profonde ? (In What Cavern of the Deep, 1964), pages 83 à 128, nouvelle, trad. Denise HERSANT *

6 - Damon KNIGHT, Une fille sur mesure (Maid to Measure, 1964), pages 129 à 131, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

7 - Alan E. NOURSE, L'Union parfaite (The Compleat Consumators, 1964), pages 132 à 136, nouvelle, trad. Christine RENARD *

CHRONIQUES


8 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 137 à 149, critique(s)

9 - (non mentionné), Le Rayon des nouveautés, pages 151 à 151, article

10 - Philippe CURVAL, La Femme du sable, pages 153 à 155, article

11 - Anne TRONCHE, Magritte : l'insolite du familier / Huit peintres insolites, pages 156 à 157, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Si les ressources ne sont pas suffisantes, qui choisirez-vous de traiter – les indigents ou les prospères, les gouffres sans fond ou ceux qui peuvent financer le futur, avec plus de médicaments, plus de santé pour chacun ?

Winston et Julia dans 1984 ou Montag et Clarisse dans Fahrenheit 451, James Gunn reproduit le schéma de l'amour naissant et subversif entre l'agent du pouvoir et la jeune femme rebelle à ce pouvoir. Dans Le plus dur des combats, avec une nouvelle forme dystopique qui rappellera la nouvelle précédemment parue 37° centigrades de Lino Aldani, ou Sous le caducée de Ward Moore, c'est la médecine qui détient le pouvoir sur ceux qui sont prêts à se payer ses services. Les autres… demeureront victimes d'une cité en pleine décadence, morbide, polluée et carcinogène. A moins que l'idéal ne change de camp. Une novella intéressante,  au ton proche par ses péripéties de celui de Frederic Pohl, mais avec un peu plus d'esprit de sérieux pourrait-on dire.


A partir du transmetteur de matière qui téléporte d'une planète à l'autre comme en copiant un être vivant, et suivants des restrictions techniques recommandées par la loi, restrictions empêchant que subsiste deux exemplaires d'un tel individu, J.T. McIntosh imagine avec Double-jeu une intrigue policière de meurtre parfait, c'est à dire avec alibi. Plaisant et mené non sans qu'on y perde un peu son latin... Bis repetita, comme dirait l'autre !

"... je vous le dis, le métier n'est pas drôle. Ces coups de sonde minutieux donnés autour de Mars et de Vénus, ces révélations des dernières découvertes les concernant, ces savants imbus d'eux-mêmes qui annoncent chaque jour de nouveaux progrès dans les sciences d'avant-garde… tout cela complique ma tâche. À notre époque, je dois savoir de quoi je parle, au lieu d'élaborer une théorie ou d'inventer quelque chose de toutes pièces. Et voilà que mon propre fils va dans la Lune, d'où il me rapportera des renseignements exacts qui m'obligeront à renoncer à écrire une douzaine d'histoires nouvelles ! "

Quand on est du métier dessine un propos bien touchant composé par Edmond Hamilton, en vieux routard de la SF rattrapé par les progrès de son époque et dont il se sent un peu responsable, du fait d'avoir si bien préparé le climat mental favorable à la conquête de l'espace. Un moment de profonde sincérité rare dans l'histoire du genre. Rappelons que Edmond Hamilton est l'époux de Leigh Brackett (ce fait justifiera même leur publication conjointe dans le numéro suivant, avec en prime une savoureuse anecdote pour le texte de Leigh Brackett).


Le monstre, c'est un état hors-norme et qui peut toucher au sublime. Dans quelle caverne profonde, de Robert F. Young, nous propose de méditer sur "devenir" monstrueux, pour peu de suspendre considérablement sa crédulité. Tout y commence par une romance, et un départ de vie déjà comblé ; mais que subsistera-t-il des aménagements du bonheur quand le monstrueux s'y immisce graduellement ? On retrouve l'appétit poétique de Young dans un récit émouvant qui touche plus à l'allégorie qu'au fantastique.

Une fille sur mesure, bien qu'elle soit due au talentueux Damon Knight, reste une petite blague qui s'arrête habilement avant la chute réelle de l'histoire. Le titre en version originale (Maid to measure), qui fournit son carburant à cette historiette, aurait toutefois pu être traduit autrement.

Après l'amour vache de l'histoire précédente, nous considérons l'amour fusionnel, celui sans faille qu'on espère quand l'on s'en remet à un algorithme pour dénicher l'âme sœur. Alan E. Nourse nous prévient que L'union parfaite n'est peut-être pas danger - et quoi qu'il en soit n'est sans doute profitable qu'à l'entremetteur. Court et efficace récit.

Comme les huitres, la chronique "Ici, on désintègre!" finit toujours par révéler ses petites perles, surtout à l'aune du temps passé. On pourra lire dans ce numéro, par exemple, à propos de la parution d'une Anthologie (Histoires insolites - Casterman 1964), une pertinente remarque (surtout pour "Fiction") de Gérard Klein à propos de la pauvreté du champ éditorial laissé en France pour la publication des nouvelles :


Était-il impossible de trouver quelques nouvelles de langue française ou italienne qui puissent entrer dans ce concert ? On peut en douter. Mais la tâche des anthologistes en eût été compliquée, car il n'existe pour ainsi dire pas, en France, de recueil de nouvelles ou de revues, à l'exception de Fiction, où ils eussent pu puiser. Il est assez remarquable que les éditeurs français, traditionnellement réticents à l'idée de publier des nouvelles françaises, ne s'avisent le plus souvent du goût du public pour le conte qu'à propos d'écrivains étrangers. Et les critiques de se lamenter à l'occasion – comme je le fais ici – sur le triste sort de la nouvelle française depuis Mérimée, Nodier, Maupassant, etc., et sur l'espèce d'incapacité où semblent se trouver les écrivains de notre pays à ramasser leur pensée en quelques pages. On peut estimer sans grand risque d'erreur que la moitié des romans étirés qui s'étalent dans les vitrines de nos libraires eussent fait de bonnes nouvelles, et que cette forme eût épargné bien des veilles studieuses à leurs auteurs, bien des grimaces à leurs lecteurs, et n'aurait desservi que les fabricants de papier. Mais la nouvelle est une technique difficile, qui ne se maîtrise bien qu'à l'expérience et qui repose en général sur une tradition. Il y aura de bonnes, d'excellentes nouvelles de ce côté-ci de l'Atlantique et de la Manche, le jour où il existera pour elles un marché, des revues et une certaine émulation des auteurs.

La suite immédiate de l'article évoque August Derleth, et - une dizaine d'années après la découverte de Lovecraft en France - on assiste à ce deuxième temps de l'expansion lovecraftienne : le travail d'Arkham House et son exportation en langue française. Klein rapporte déjà sa déception.

Peut-être est-ce précisément l'existence, dans le monde anglo-saxon, d'un marché institutionnalisé, aux besoins bien connus, qui donne à toutes ces Histoires Insolites un brillant industriel leur conférant dans le bizarre un air d'uniformité dont émergent sans peine Faulkner, John Collier et Saki. C'est que la plupart de ces écrivains sont de vieux routiers de l'épouvante, suprêmement habiles et sachant comme des lutteurs expérimentés porter le coup inattendu au point sensible, sans oublier de crier au bon moment. C'est cette technique que Derleth apporte à Lovecraft, lorsqu'il achève La chambre aux volets clos. On sait que Derleth, éditeur et anthologiste, hérita des papiers d'H.P. Lovecraft et entreprit de terminer certaines histoires ébauchées par le maître. Le travail est d'un soin minutieux et les proportions sont respectées mais plus rien ne demeure ici des accents terrifiés du Cauchemar d'Innsmouth, quoique le récit appartienne au même cycle.

 


Toujours dans la revue des livres, les lecteurs de Fiction apprécient sans doute l'érudition discrète et l'enthousiasme de Demètre Ioakimidis, qui sait tout aussi bien être acerbe, mais qui n'hésitera jamais à défendre une œuvre même un peu hors-genre, pour peu qu'elle présente intelligence et subversion. C'est le cas ce mois-ci avec un roman de Robert Escarpit : Le Littératron.

Robert Escarpit ne fait pas partie du sérail des écrivains français de science-fiction. On pourrait plutôt le rapprocher à un Pierre Boulle, ou un Jean-Louis Curtis, voire un René Barjavel, c'est à dire des auteurs qui fleurissent dans le champ de la littérature "blanche" mais touche du bout du doigt, par le jeu de la spéculation projective, à une forme d'anticipation philosophique : exagérer l'avenir immédiat pour souligner les outrances du présent. Concernant la science-fiction, Escarpit dira : "... si l'on classe mon roman dans la science-fiction, j'accepte la catégorie, mais refuse toute parenté avec les bêtifications attristées sur le règne des robots et des cerveaux mécaniques, qui expriment ce que les intellectuels de mon temps croient être un humanisme."

Robert Escarpit, né en 1918, dirigeait à cette époque "l'Institut de Littérature et de Techniques artistiques de masse" à l'Université de Bordeaux. Il était un spécialiste du Livre et de ses problématiques dans le monde contemporain (d'alors). Conscient que "l'ordinateur" allait prendre une place prépondérante dans la société, il a régulièrement questionné la place de la conscience de l'homme dans le développement de cette technique. "Le Littératron" évoque bien ce que, de nos jours, les algorithmes de productions sémantiques (mais si, vous savez, la fameuse "IA") bouleverse dans nos habitudes et notre rapport à l'écriture ou à la composition littéraire. Il publiera par la suite de la SF pour la jeunesse.

Voici ce que Demètre Ioakimidis rapportera de sa lecture du premier roman de Robert Escarpit :

" Voici une satire de la technocratie et du bla-bla. Abordant les milieux scientifiques, industriels et officiels avec la parfaite absence de préjugés que seule peut conférer une totale ignorance, le héros du roman de Robert Escarpit fera une carrière brillante et rémunératrice. S'il ne tire pas profit de son littératron, les derniers paragraphes du roman suggèrent du moins que sa tentative suivante, celle d'un téléoléotron, se couronne d'un succès sans réserve. Le roman est somme toute hautement moral. Au milieu de personnages dont la prétention et l'ignorance sont les caractéristiques principales, le protagoniste fait du moins figure d'homme méthodique et décidé, ce qui le rend sympathique par comparaison. Cette progression dans la considération de l'auteur est d'ailleurs assez clairement suggérée par l'intérêt que prend le récit après des débuts conventionnels et vacillants.

    Qu'il soit indiqué ici, pour qu'on n'ait plus besoin d'y revenir, que le littératron est un calculateur électronique permettant d'analyser le langage et de le synthétiser ensuite en fonction de la consommation prévue pour le texte à produire. Le roman raconte comment l'ingénieux narrateur tire cette notion d'obscures publications scientifiques, et réussit à se faire prendre au sérieux en en proposant la réalisation.

    Comment ne le prendrait-on pas au sérieux, d'ailleurs ? Il explique qu'il lui faut plusieurs millions de nouveaux francs pour mener à bien cette réalisation, et prévoit un nombre suffisant de conférences et de réunions dites de travail pour que les administrateurs de carrière le respectent et le suivent.

    Ceux qui ont lu la Loi de Parkinson se souviennent sans doute du chapitre intitulé Haute Finance. On y voit en action un de ces comités qui se prennent si délicieusement au sérieux. Le comité en question décide en deux minutes et demie la construction d'un réacteur atomique dont le coût est évalué à 10 millions de livres. L'auteur précise que le comité (onze membres) peut être décomposé comme suit : quatre personnes, dont le Président, ignorent ce qu'est un réacteur ; de ceux qui restent, trois ignorent ce à quoi il peut servir ; et, parmi ceux qui savent, il n'en est que deux qui ont quelque vague notion de ce que devrait en être le coût. Parkinson montre ensuite comment la discussion s'anime lorsqu'il s'agit de voter la construction d'un garage à vélos qui coûtera 350 livres, et comment elle devient franchement passionnée lorsqu'on passe au problème de savoir s'il faut ou non servir du café lors des réunions d'un comité (ce qui met en jeu une somme de 21 livres par an). Escarpit s'est souvenu de Parkinson, et raconte comment son héros, après de telles réunions, finit par effectivement produire un littératron qui gagne des campagnes électorales et qui rédige des best-sellers selon les goûts, les désirs et l'attente du public. 

    La charge est moins dirigée vers la science que vers ceux qui, alors qu'ils en ignorent presque tout, s'en servent pour se rendre importants. Les fantoches qui gravitent autour du protagoniste n'ont guère d'importance en eux-mêmes ; Ils en ont parce qu'ils appartiennent à la catégorie de gens qui se laissent impressionner par un titre tel que celui que le héros se fait attribuer, approximativement à mi-course : aide contractuel adjoint faisant fonction de maître de conférences à titre temporaire à l'Université Hypnopédique Nationale. S'ils manquent de relief, ces personnages ne sont en revanche pas absolument dépourvus de vraisemblance.

    En les faisant agir selon leur intérêt et leur opportunisme, l'auteur exprime au passage quelques aphorismes qui font rire par leur apparente impertinence avant de donner à réfléchir par leur justesse. Qu'il soit permis, en guise de conclusion, d'en soumettre quelques-uns aux esprits critiques, frondeurs – ou simplement ambitieux. 

    « Ratel, qui somnolait à la présidence, leur donnait du liant par des commentaires d'une teneur si générale qu'ils auraient pu servir tout aussi bien pour la distribution des prix d'une école maternelle, l'inauguration d'un cyclotron géant ou le lancement d'un transatlantique » (p. 115). 

    « On mesure la réussite d'un homme qui fait carrière au nombre de millions qu'il gaspille, comme on mesure celle d'un général au nombre de soldats qu'il fait tuer » (p. 87). 

    « D'ailleurs, j'avais et j'ai encore pour l'armée beaucoup de considération. Certes, son importance militaire est maintenant négligeable et nul ne songerait à se servir d'elle pour faire la guerre. Mais elle conserve un grand prestige politique et une incalculable puissance administrative. Quand on songe qu'un simple avion à réaction brûle en quelques sorties hygiéniques un hôpital, trois lycées ou dix écoles, il y a de quoi inspirer le respect aux plus sceptiques » (p. 102). 

    L'amateur de science-fiction n'éprouve à aucun moment l'impression que Robert Escarpit décrit un univers imaginaire…

Puisque vous avez été bien sages, nous vous proposons "Le Littératron" de Robert Escarpit en Bonus dans sa version J'ai Lu.

Quatrième de couverture de l'édition J'ai Lu (1967)  :

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Directeur de l'Institut de Littérature de l'Université de Bordeaux, Robert Escarpit est aussi l'auteur des billets qui, chaque jour, paraissent en première page du Monde ainsi que de nombreux ouvrages, tantôt savants tantôt humoristiques. Le Littératron est de ceux-ci. C'est une satire féroce et picaresque des élites, qu'elles soient gouvernementales, littéraires, militaires, affairistes ou sorbonnardes. « Je n'ai visé personne en particulier et tous mes portraits sont imaginaires », proclame Escarpit, qui ajoute toute­fois : « Force m'est pourtant de convenir après m'être relu qu'ils ont un air inquiétant de vraisemblance. »

 

« — Remarquez que le mieux, c'est encore un suffixe. Et de tous les suffixes, mon ami, le meilleur, c'est tron. Cyclotron, bétatron, positron... vous v=oyez ce que je veux dire... Du tonnerre. Avec un tron bien placé, vous raflez des millions... Il y a long­temps que j'ai pensé à une machine automatique à voter, mais il faudrait l'appeler électron, et c'est déjà pris. Dommage ! Là-dessus, mon jeune ami, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Et souvenez-vous : tron, tron... c'est le secret de la réussite. »

 II mit son chapeau et sortit, me laissant ce cadeau royal : la syllabe magique qui devait devenir pour moi le sésame du succès.


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