01 mai, 2026

Cadeau bonus : "Le Littératron" - Robert Escarpit (1964)

Pour cette Fête du 1er Mai - et parce qu'après avoir bien travaillé, rien ne vaut une bonne tranche d'humour et d'imagination - nous vous proposons "Le Littératron" de Robert Escarpit dans sa version J'ai Lu de 1967.
Dans "La revue des livres", les lecteurs de Fiction apprécient sans doute l'érudition discrète et l'enthousiasme de Demètre Ioakimidis, qui sait tout aussi bien être acerbe que grand défenseur d'œuvres même un peu hors-genre, pour peu qu'elles présentent intelligence et subversion. C'est le cas par exemple dans le Fiction n°134 (janvier 1965) d'un roman de Robert Escarpit : Le Littératron.


Le professeur nous a bien fait marrer !

Robert Escarpit ne fait pas partie du sérail des écrivains français de science-fiction. Le "Versins" dit de lui : " Professeur de littérature comparée à la faculté des lettres de Bordeaux, infatigable organisateur de séminaires précieux dont un, en novembre 1954, était consacré à Aventure et Anticipation, Robert ESCARPIT est un humoriste à froid très séduisant. Inventeur de la « littératronique » (Le Littératron, 1964) qui servit d'abord à s'apercevoir que la stéréotypie n'est pas seulement un procédé d'impression du début du XIXe siècle, il a aussi publié Honorius, pape (1967) dans lequel il déclare en préface qu'il veut bien qu'on classe ce roman dans la science fiction mais pas dans la mauvaise science fiction. "

En fait "d'humoriste à froid", on serait plutôt tenté de le rapprocher d'un Pierre Boulle, ou un Jean-Louis Curtis, voire un René Barjavel, c'est à dire à des auteurs qui fleurissent dans le champ de la littérature "blanche" mais touchent du bout du doigt, par le jeu de la spéculation projective, une forme d'anticipation philosophique : exagérer l'avenir immédiat pour souligner les outrances du présent.

"On serait tenté", disions-nous ; car Escarpit serait plutôt taillé à l'aune d'un Kurt Vonnegut, voire d'un Robert Sheckley, si décelables l'un comme l'autre à leur usage sans scrupule de l'humour. Mais on sait l'humour difficile à manier en science-fiction (et nous reviendrons plus avant sur une hypothèse à ce sujet). Toutefois, en plus d'être un universitaire émérite, Escarpit est bel et bien un auteur de science-fiction, bien qu'il ne se mêle pas aux éditeurs des collections de l'époque.

Avis critique de Demètre Ioakimidis sur "Le Littératron" (Fiction 134) :

Voyons donc pour commencer ce que Demètre Ioakimidis rapportera dans Fiction de sa lecture de ce premier roman de Robert Escarpit :

" Voici une satire de la technocratie et du bla-bla. Abordant les milieux scientifiques, industriels et officiels avec la parfaite absence de préjugés que seule peut conférer une totale ignorance, le héros du roman de Robert Escarpit fera une carrière brillante et rémunératrice. S'il ne tire pas profit de son littératron, les derniers paragraphes du roman suggèrent du moins que sa tentative suivante, celle d'un téléoléotron, se couronne d'un succès sans réserve. Le roman est somme toute hautement moral. Au milieu de personnages dont la prétention et l'ignorance sont les caractéristiques principales, le protagoniste fait du moins figure d'homme méthodique et décidé, ce qui le rend sympathique par comparaison. Cette progression dans la considération de l'auteur est d'ailleurs assez clairement suggérée par l'intérêt que prend le récit après des débuts conventionnels et vacillants.

    Qu'il soit indiqué ici, pour qu'on n'ait plus besoin d'y revenir, que le littératron est un calculateur électronique permettant d'analyser le langage et de le synthétiser ensuite en fonction de la consommation prévue pour le texte à produire. Le roman raconte comment l'ingénieux narrateur tire cette notion d'obscures publications scientifiques, et réussit à se faire prendre au sérieux en en proposant la réalisation. 
Comment ne le prendrait-on pas au sérieux, d'ailleurs ? Il explique qu'il lui faut plusieurs millions de nouveaux francs pour mener à bien cette réalisation, et prévoit un nombre suffisant de conférences et de réunions dites de travail pour que les administrateurs de carrière le respectent et le suivent.

    Ceux qui ont lu la Loi de Parkinson se souviennent sans doute du chapitre intitulé Haute Finance. On y voit en action un de ces comités qui se prennent si délicieusement au sérieux. Le comité en question décide en deux minutes et demie la construction d'un réacteur atomique dont le coût est évalué à 10 millions de livres. L'auteur précise que le comité (onze membres) peut être décomposé comme suit : quatre personnes, dont le Président, ignorent ce qu'est un réacteur ; de ceux qui restent, trois ignorent ce à quoi il peut servir ; et, parmi ceux qui savent, il n'en est que deux qui ont quelque vague notion de ce que devrait en être le coût. Parkinson montre ensuite comment la discussion s'anime lorsqu'il s'agit de voter la construction d'un garage à vélos qui coûtera 350 livres, et comment elle devient franchement passionnée lorsqu'on passe au problème de savoir s'il faut ou non servir du café lors des réunions d'un comité (ce qui met en jeu une somme de 21 livres par an). Escarpit s'est souvenu de Parkinson, et raconte comment son héros, après de telles réunions, finit par effectivement produire un littératron qui gagne des campagnes électorales et qui rédige des best-sellers selon les goûts, les désirs et l'attente du public.
    La charge est moins dirigée vers la science que vers ceux qui, alors qu'ils en ignorent presque tout, s'en servent pour se rendre importants. Les fantoches qui gravitent autour du protagoniste n'ont guère d'importance en eux-mêmes ; ils en ont parce qu'ils appartiennent à la catégorie de gens qui se laissent impressionner par un titre tel que celui que le héros se fait attribuer, approximativement à mi-course : aide contractuel adjoint faisant fonction de maître de conférences à titre temporaire à l'Université Hypnopédique Nationale. S'ils manquent de relief, ces personnages ne sont en revanche pas absolument dépourvus de vraisemblance.

    En les faisant agir selon leur intérêt et leur opportunisme, l'auteur exprime au passage quelques aphorismes qui font rire par leur apparente impertinence avant de donner à réfléchir par leur justesse. Qu'il soit permis, en guise de conclusion, d'en soumettre quelques-uns aux esprits critiques, frondeurs – ou simplement ambitieux. 

    « Ratel, qui somnolait à la présidence, leur donnait du liant par des commentaires d'une teneur si générale qu'ils auraient pu servir tout aussi bien pour la distribution des prix d'une école maternelle, l'inauguration d'un cyclotron géant ou le lancement d'un transatlantique. » (p. 115). 

    « On mesure la réussite d'un homme qui fait carrière au nombre de millions qu'il gaspille, comme on mesure celle d'un général au nombre de soldats qu'il fait tuer. » (p. 87). 

    « D'ailleurs, j'avais et j'ai encore pour l'armée beaucoup de considération. Certes, son importance militaire est maintenant négligeable et nul ne songerait à se servir d'elle pour faire la guerre. Mais elle conserve un grand prestige politique et une incalculable puissance administrative. Quand on songe qu'un simple avion à réaction brûle en quelques sorties hygiéniques un hôpital, trois lycées ou dix écoles, il y a de quoi inspirer le respect aux plus sceptiques. » (p. 102). 

    L'amateur de science-fiction n'éprouve à aucun moment l'impression que Robert Escarpit décrit un univers imaginaire…
Le quatrième de couverture de l'édition originale (Flammarion - 1964) :

Laissons la parole à l'auteur qui nous présente ainsi son livre :
Couverture de l'édition originale
(Flammarion - 1964).
L'ouvrage d'Escarpit
est le seul représentant
de cette tentative de collection SF.
Un jour dans le train je rencontrai Jean Duché et Henri Flammarion. Ils me suggérèrent d'écrire un livre où je me défoulerais d'une de mes exécrations favorites. Je me trouvais à cette époque avoir les pieds singulièrement cassés par cette variété d'arrivistes particulièrement nocive qui pratique l'esbrouffe à la technologie.
Je sautai sur l'occasion et choisis comme arme le roman picaresque renouvelé des Espagnols du Siècle d'Or.
La picaresque se joue comme le poker avec une tête de bois. On s'installe à l'intérieur du personnage et l'on abat ses cartes comme elles se présentent. Quoi que dise ou fasse le bonhomme, il ne faut ni sourire, ni froncer les sourcils. La morale se rafle à la fin de la partie comme un tas de jetons et Dieu n'y reconnait pas toujours les siens.
L'ennui c'est qu'à force de vivre avec le picaro, on use sa colère et il arrive même parfois qu'on se laisse tenter par la sympathie. C'est un peu ce qui m'est arrivé. L'impassibilité me donne des crampes.
Cela dit, ce livre n'est pas tendre. Ceux qui ont lu le manuscrit m'ont dit que j'allais me faire des ennemis. J'espère que non. Cela voudrait dire que certains se reconnaissent dans mes personnages. L'avouer serait de leur part bien imprudent car je n'ai visé personne en particulier et tous mes portraits sont imaginaires.
Force m'est pourtant de convenir après m'être relu qu'ils ont un air inquiétant de vraisemblance.
C'est bien cette impression de vraisemblance qu'aura soulevé Demètre Ioakimidis, quand il nous précise que l'amateur de SF n'y a pas la sensation de lire de la SF. Et pourtant, une chose a pu échapper totalement au critique de 1965, une chose qu'il balaie presque d'un revers de main ("pour qu'on n'ait plus besoin d'y revenir") : le Littératron, nous le connaissons bel et bien, et l'utilisons même quotidiennement. Voilà ici débusqué le Graal tant désiré de tous nos auteurs de science-fiction : se faire prophète.

Un mot rapide sur le bonhomme :

Son point de vue mérite d'être considéré, car pour ce qui est du rapport du langage avec la machine, Robert Escarpit (né en 1918) sait très bien de quoi il parle. Il dirigeait à cette époque "l'Institut de Littérature et de Techniques artistiques de masse" à l'Université de Bordeaux. Il était un spécialiste du Livre et de ses problématiques dans le monde contemporain (d'alors). Conscient que "l'ordinateur" allait prendre une place prépondérante dans la société, il a régulièrement questionné la place de la conscience de l'homme dans le développement de cette technique.
A l'instar d'un Asimov ou d'un Clarke, Escarpit est donc cet hybride si recherché du scientifique pertinent doublé d'un auteur de talent. Son humour est la cerise sur le pudding (mais on verra que le pudding peut être à l'arsenic).

"Le Littératron" évoque bien ce que, de nos jours, les algorithmes de productions sémantiques (mais si, vous savez, la fameuse "IA générative") bouleversent dans nos habitudes et notre rapport à l'écriture ou à la composition littéraire. Le roman allie donc la curiosité de découvrir un fait de notre présent vu depuis le passé (60 ans en arrière, une paille !), et l'imagination des potentiels, d'aucun dirait les applications. La "prophétie" d'Escarpit s'arrêtera toutefois là (du moins jusqu'à présent) ; il publiera néanmoins par la suite de la SF pour la jeunesse, et prouvera par là aussi son talent et sa connaissance bien ancrée des auteurs SF, Asimov surtout, mais aussi Van Vogt, ou Heinlein.

Quatrième de couverture de l'édition J'ai Lu (1967)  :

Directeur de l'Institut de Littérature de l'Université de Bordeaux, Robert Escarpit est aussi l'auteur des billets qui, chaque jour, paraissent en première page du Monde ainsi que de nombreux ouvrages, tantôt savants tantôt humoristiques. Le Littératron est de ceux-ci. C'est une satire féroce et picaresque des élites, qu'elles soient gouvernementales, littéraires, militaires, affairistes ou sorbonnardes. « Je n'ai visé personne en particulier et tous mes portraits sont imaginaires », proclame Escarpit, qui ajoute toute­fois : « Force m'est pourtant de convenir après m'être relu qu'ils ont un air inquiétant de vraisemblance. »


« — Remarquez que le mieux, c'est encore un suffixe. Et de tous les suffixes, mon ami, le meilleur, c'est tron. Cyclotron, bétatron, positron… vous voyez ce que je veux dire… Du tonnerre. Avec un tron bien placé, vous raflez des millions… Il y a long­temps que j'ai pensé à une machine automatique à voter, mais il faudrait l'appeler électron, et c'est déjà pris. Dommage ! Là-dessus, mon jeune ami, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Et souvenez-vous : tron, tron … c'est le secret de la réussite. »

II mit son chapeau et sortit, me laissant ce cadeau royal : la syllabe magique qui devait devenir pour moi le sésame du succès.
Qu'est-ce que le Littératron ?
Sans trop en dévoiler sur les intrigues, voyons la machine et ce qu'elle a dans le ventre.
Quelques jours plus tard, mettant de l'ordre dans mes papiers, je tombai sur la brochure que Bolduc m'avait prêtée à Lausanne un an plus tôt et que je n 'avais pas pris le temps de lire. Je la feuilletai machi­nalement avant de la jeter. Le titre parlait de langage et de style littéraire, ce qui n'avait rien d'attirant pour moi dans la disposition d'esprit où je me trouvais. Or, soudain, au hasard des pages, quelques mots accrochèrent mon regard : punched cards, electronic computer, electric brain... Fébri­lement, je me mis à lire. Si étrange que cela pût paraître, cette communication à un congrès littéraire parlait presque uniquement d'électronique. Elle décrivait à grands traits une machine capable, après avoir mâché un texte pendant quelques secondes, de déclarer : « C'est du Shakes­peare 1603 avec une pincée de Marlowe dosée à 0,08 % et des traces de Bacon. Toutefois, j'y décèle une virgule mal placée à la vingt-troisième ligne de la cent-deuxième page ».

(Extrait du Chapitre 9 : Où le Littératron naît en Poldavie

Le Littératron n'avait pas besoin d'être inventé. Ce qui lui manquait, c'était une personnalité, un état civil, une raison sociale, mais il y a longtemps qu'on le connaissait. En somme, il s'agit d'un simple ordinateur capable de trier et de combiner très rapidement un grand nombre de données sur le vocabulaire, le style, la pensée des textes qu'on lui soumet, puis de les comparer aux données qu'on a préalablement placées dans sa mémoire et à celles qu'il a recueillies au cours de ses expériences successives. Tout cela n'a rien de sorcier. A condition de s'en servir judicieusement, on peut demander à une telle machine d'identifier un texte quelconque, de l'ana­lyser, de le juger et même de le corriger. On peut aussi, en inversant l'ordre des opérations, lui demander d'as­socier elle-même les mots, les idées, les structures gram­maticales, c'est-à-dire d'écrire, de composer des textes littéraires. Tout cela a été essayé, vérifié et reconnu pos­sible bien des années avant que vous m'ayez fait l'honneur d'être mon étudiant. Il a même existé une machine à poésie qui faisait des vers tout à fait acceptables… 
– Elle s'appelait Calliope. 
– Exact. C'était plus joli que Littératron, mais, je l'avoue, moins rentable. Car le défaut de toutes ces machines, c'est qu'elles coûtent trop cher pour ce qu'elles font. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. Pensez : il serait absurde de dépenser une fortune pour produire des vers à la machine, quand il y a des poètes de génie qui vous font ça pour un quignon de pain et l'air du temps ! Alors, on laisse tomber… L'intérêt de votre Littératron, c'est qu'il parle à l'esprit. On va savoir pourquoi on dépense l'ar­gent, ou du moins, on va faire semblant. Le Littératron, c'est un but, une motivation, comme disent les psycho­logues. Naturellement, c'est de la foutaise, mais ça ne fait rien. Les meilleures hypothèses de travail, celles qui ouvrent les écluses à finances, ne sont ni les plus vraies ni les plus honnêtes. 
(Extrait du Chapitre 15 : Où il est dit enfin a quoi sert le Littératron)

L'exemple de Calliope est authentique, et fut bien une machine créée par le cybernéticien Albert Ducrocq dans les années 50. Voir à ce propos le texte de Boris Vian : « Un robot-poète ne nous fait pas peur », (Œuvres romanesques complètes, t. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, p. 1021-1025.) : « S[i la machine] est poète, c’est qu’Albert [Ducrocq] est fabricant de poètes. N’est-ce pas encore mieux ? Ducrocq, fabricant de poètes ! Dire que d’autres se font militaires, ou, un peu plus haut, bouchers. »

Toujours à propos de Calliope (Muse de la poésie, rappelons-le), et de nos jours, la ville de Fontainebleau a développé le concept de "Renaissance Augmentée", alliant "Réalité augmentée" et "Intelligence artificielle". Citons par exemple ce court extrait du "Manifeste de la Cour Algorithmique" (sic) :
Renaissance de l’Âme par la Machine : "Fontainebleau, berceau de la Renaissance française, devient le creuset d’une Renaissance augmentée. Les muses synthétiques, comme Calliope et Misia, prolongent la plume des poètes et la main des peintres. La tradition dialogue avec l’expérimentation, comme jadis Marot avec les modèles grecs, dans une cour où le code devient lyrique et l’art révèle l’âme humaine."

On le voit, ce concept de "littérature artificielle" n'est ni obsolète, ni désuet, mais peine tout de même à atteindre son but avoué. Et il ne faut pas s'en étonner : ce que nous dit Escarpit à travers son roman, c'est que les buts profonds de ces recherches et des applications qui en découlent ne sont ni l'amour de l'art, ni la capacité à créer ex-nihilo du beau langage propre à nous émerveiller et nous donner à penser, mais bel et bien de créer à moindre coût un produit qui rapportera beaucoup d'argent, ou un surcroît de pouvoir à celui qui saura le plus audacieusement s'en servir (fabrication automatisée d'un "best seller", ou, comme on le constate dans l'extrait suivant, développement d'un discours politique creux mais conforme aux attentes du plus grand nombre - ce qu'on appelle de nos jours "l'astroturfing").

[L'effet narcisse : ] C'est un mélange de satisfaction intime et de surprise. Les neurologues ont montré qu'il s'agit d'un phénomène de résonance comparable à l'effet Larsen en électro-acous­tique. Les propres pensées profondes du sujet lui étant réinjectées provoquent dans les neurones des centres supérieurs le déclenchement d'oscillations hypnogéniques et euphorisantes. En un mot, sans avoir conscience de se reconnaître dans ce qu'on lit ou ce qu'on entend, on se trouve plongé dans un état de béatitude réceptive qui élimine provisoirement le sens critique.

(Extrait du Chapitre 25 : Où le Littératron triomphe, mais où la perfidie redouble) 

Ainsi, aux yeux sans volonté de la machine, ne sommes-nous considérés que comme des machines à consommer et/ou à voter, comme des dividus à agglomérer pour constituer une masse acceptable, car capable d'absorber le plus rapidement possible le flux de la production, flux toujours en croissance du fait de sa mécanisation ("Le Littératron avait tra­vaillé nuit et jour au rythme d'une page tous les quarts d'heure. On m'assura qu'aucun écrivain n'était jamais parvenu à une telle cadence de production, sauf peut-être Georges Simenon, mais seulement pendant ses heures de veille, alors que le Littératron, lui, ne dormait pas.." - chap. 29).

Produire et consommer ; tout le reste n'est que maquillage charmant, fard à penser, séductions et sourires patelins. A travers son humour immoral et désabusé, Escarpit nous invite à ne pas être dupes, et à continuer de faire usage de notre intelligence propre face à la tentation d'accepter ou non de participer à un jeu - qui n'est qu'une vaste couillonnade, mais une couillonnade où des millions sont en jeu - mais en prenant notre décision en toute connaissance de causes, lucidement, et sans se goberger d'illusion. Le picaresque, en somme.

Bien entendu, nous arrêter à cela serait par trop cynique et très pédant - et Escarpit n'est ni l'un ni l'autre. Le "jeu", s'il est infantile de le prendre tant au sérieux, a tout de même des implications qu'on ne saurait jamais assez considérer sans une certaine gravité. 
" Rien n'est plus sérieux qu'un enfant qui s'amuse. Ce n'est pas déconsidérer l'esprit scientifique que d'y voir une forme de l'infantilisme. Notre psycho­logie est tout à fait simple : c'est ce qui fait notre force. Il suffit de comprendre que la recherche est un jeu. On s'amuse avec un nouveau laboratoire comme avec un train électrique. On se dispute les microscopes à contraste de phase ou les piles atomiques comme des billes ou des caramels. On collectionne les cartes perforées comme des timbres ou des étiquettes de boîtes de fromage. On se chipe mutuellement ce qu'on a dans les poches ou dans le cerveau, on copie les uns sur les autres, on se chamaille dans les congrès comme dans des cours de récréation, on fait de grosses colères en tapant du pied, on boude… "

T'as l'appli ?

En plus de nous laisser déplorer le pharaonesque gâchis financier et les luttes de pouvoir qui dévoient la Recherche, Escarpit, en bon fictionnaire, sait tirer les sonnettes d'alarme, ou tout du moins nous les désigner pour notre usage futur. 

Citons par exemple quelques une des applications du Littératron imaginées par Escarpit.

Le "Projet 500" :
(…) on se con­centra sur le Projet 500. Le Littératron Caméléon en était au stade des premières expériences. On lui fit extraire le vocabulaire basique de plusieurs discours d'hommes poli­tiques d'opinions opposées. Chose étrange, de chacun de ces textes, il ne retint que cinq mots, toujours les mêmes : Je, moi, France, peuple, avenir. Pour élargir la sélection, on abaissa le seuil de fréquence et d'intensité sémantique, au-dessous duquel les mots étaient éliminés. On vit alors apparaître : prospérité, paix, justice, et un peu plus tard, liberté.
(Extrait du Chapitre 29 : Où j'entrevois la victoire à portée de ma main)
Le Projet 500 (c'était son nom) sortait tout droit, j'en étais convaincu, du cerveau de Gédéon Denier. Il s'agis­sait de délimiter un vocabulaire basique de cinq cents mots assorti de quelques règles de grammaire simples, qui constituerait désormais le seul langage autorisé dans la presse, à la radio ou à la télévision pour l'expression des idées. Mots et règles de grammaire seraient choisis de façon à ne pouvoir se combiner que selon un certain nombre de schémas bien déterminés et conformes en tout état de cause aux idées gouvernementales.

(Extrait du Chapitre 27 : Où je fais contre mauvaise fortune bon cœur) 

Le Littératron de poche :

On y vit notam­ment le prototype du Littératron de poche, dont seraient dotés tous les établissements scolaires à la rentrée sui­vante. Un censeur favorable à l'entreprise fut interviewé et déclara qu'à son avis, le seul danger de l'expérience, puisque le Littératron pouvait fonctionner dans les deux sens et écrire des copies aussi bien qu'en corriger, était qu'il y eût des fuites et qu'il s'établît un marché noir des devoirs littératroniques à l'usage des mauvais élèves. Il convenait donc que les appareils fussent confiés aux mains expertes et sages du personnel enseignant qualifié. Mme Larruscade le rabroua gentiment pour cette préten­tion, lui rappelant que ce serait là le domaine exclusif des littératroniciens scolaires diplômés de l'institut Littératronique National. Elle laissa entrevoir le moment où les cours eux-mêmes seraient donnés dans toute la France par un Littératron géant muni d'un réseau d'intercommu­nication vocale. « Le rôle du professeur, conclut-elle, se limitera alors à l'essentiel : une présence humaine dans la classe. Tout le reste relève de la littératronique. »

(Extrait du Chapitre 29 : Où j'entrevois la victoire à portée de ma main)

La Télé-Université :

on pensait, grâce à l'hypnopédie, économiser le coût de la construction d'amphithéâtres. Mais il aurait fallu construire des cités universitaires munies de dortoirs spécialement équipés, ce qui aurait coûté encore plus cher. Au contraire, grâce à la Télé-université, on n'aura plus à se soucier de loger les étudiants ni pendant les heures de cours ni pendant leur sommeil. Pour faire ses études, il suffira de disposer d'un transistor et d'une place sous un pont. Elle ajoutait que afin de favoriser la décentra­lisation, il était question de construire pour les Universités de province des télé-recteurs à télécommande.
(Extrait du Chapitre 33 : Où les choses prennent le cours qu'elles devaient prendre)

En libre-service :

Un des participants, chef du rayon livres d'un grand magasin, suggéra la cons­truction d'un appareil muni d'un cadran de type télé­phonique, sur lequel le lecteur éventuel pourrait marquer ses goûts au moyen d'un code simple. Une pièce de mon­naie insérée dans la fente ad hoc lui permettrait d'obtenir en quelques minutes un ouvrage original, exactement conforme à ses désirs. « En somme, conclut-il, ce serait le Photomaton de la littérature. » Boussingot nota l'idée. 

(Extrait du Chapitre 29 : Où j'entrevois la victoire à portée de ma main)
 
To be SF or not SF... :

Concernant la science-fiction, Escarpit dira, dans la préface d'un roman ultérieur, Honorius pape (Flammarion - 1968): "... si l'on classe mon roman dans la science-fiction, j'accepte la catégorie, mais refuse toute parenté avec les bêtifications attristées sur le règne des robots et des cerveaux mécaniques, qui expriment ce que les intellectuels de mon temps croient être un humanisme."

"Ce que les intellectuels croient être un humanisme"... Escarpit choque volontairement en faisant sauter les pavés de bonnes intentions de la bien-pensance de son temps. Et pourtant, nous l'avons vu, l'auteur n'a rien à envier à ses pairs, même français, même anglo-saxons. Son style est précis, son érudition certaine, son humour à froid fort intelligent (et rappellera par endroits celui du mystérieux Roger Sorez). Bien que Fiction ait pris l'air un peu offusquée après les remarques (somme toute assez lucides) qu'il écrivit à l'endroit de la revue dans sa chronique du journal Le Monde (voir Fiction n°11 - oct. 1954), on aurait pu penser qu'Escarpit, comme Pierre Boulle ou René Barjavel, pût gagner un peu de reconnaissance de cette frange du lectorat qui lit et pratique la SF comme une chasse au trésor dans un monde parallèle.

Alors ? Snobisme du lectorat ? Ostracisme affiché des afficionados du milieu SF à présent (en 1965) bien constitué ?
Un article du journaliste Pascal J. Thomas nous éclaire peut-être un peu sur les rouages de cette mise au ban. Nous reprenons à cette déclaration : "Ce que les intellectuels croient être un humanisme".

" Il le dit un peu avant : « [les] ordinateurs sont de bonnes bêtes de labour intellectuel. ». Bref, il se méfie comme Asimov du complexe de Frankenstein, et ne veut pas pratiquer la SF technophobe.
 
Et qui sont ces « intellectuels qui se croient humanistes » ? En 1967, il n'y a sans doute pas encore d'école de SF française qui exprime cette tendance (quoiqu'il y ait sûrement pas mal d'œuvres d'anticipation technophobe de la part d'auteurs français hors du milieu SF), et, en ce qui concerne les œuvres de langue française, Escarpit semble plus au fait de ce qui paraît au Fleuve noir › Anticipation (à cause de Carsac, et pas seulement, on le verra ci-dessous). Par contre, dès le paragraphe suivant, il égratigne à la fois François Truffaut et Ray Bradbury sans les nommer : « À l'époque où j'écrivais ce livre un metteur en scène cherchait à remuer les foules en montrant dans quelque cité future des pompiers spécialistes de la destruction des livres par le feu. Comme on le verra, c'est un problème qui s'est posé aussi à Honorius. Il l'a résolu à sa façon. Je ne suis pas sûr qu'elle plaira à tout le monde. » (p. 8).
Escarpit le dit, il a lu de la Science-Fiction depuis son plus jeune âge, au point de vouloir l'imiter étant adolescent. A-t-il continué d'en lire ? Certainement, au point d'écrire en 1954, époque à laquelle le terme n'était pas encore trop populaire, un article titré "le Science-fiction est-il un genre littéraire ?" (sic, le Monde, 31 août 1954). Roger Bozzetto cite cet article en 1980 dans "Littérature et paralittérature : le cas de la Science-Fiction" à l'appui de ses considérations sur le regard porté sur la SF : « à vouloir faire basculer l'ensemble du genre dans le circuit long, au nom de ses supposées qualités intrinsèques, on prend le risque de provoquer une réaction de rejet par les instances de légitimation, qui prendront prétexte des productions les plus médiocres pour repousser dans les ténèbres extérieures tout ce qui se présentera sous ce label. Danger que signale dès 1954 Robert Escarpit, mettant en avant la possibilité d'un ghetto où l'on risquait d'enfermer le genre ». Il semble en tout cas que l'équipe de Fiction de l'époque n'ait pas apprécié les critiques qu'il faisait sur une revue dont Escarpit trouvait qu'elle était un peu trop le porte-voix d'une chapelle, puisqu'on y trouve une réponse peu amène à l'article du Monde. Ce qui n'empêche pas Escarpit d'organiser en novembre 1954 un colloque sur Aventure et anticipation.
Par la suite, selon Gérard Klein, « Il a plusieurs fois dit grand bien de la Science-Fiction dans Le Monde et il est possible qu'il ait pesé dans la décision du Monde d'accueillir des articles de Jacques Goimard, Philippe Curval et moi-même puis Michel Jeury et Emmanuel Jouanne sur le domaine. ». 

"Ici, on n'aime pas les clowns !"

L'article de Pascal J. Thomas ne fait pas d'Escarpit la victime d'une cabbale intellectuelle ou d'un règlement de compte entre maisons d'éditions. Les raisons de la méconnaissance de ce véritable auteur de science-fiction française, c'est que la science-fiction est une chose trop sérieuse pour la laisser à des "humoristes". Dès ses débuts de romancier, cette étiquette lui a été imposée, et qu'il signe ailleurs que dans une collection de SF (mais aurait-il voulu qu'il en soit autrement ?) a fini d'expatrier l'auteur hors du charnier natal.

trop d'humour tue la crédibilité de la SF, sa capacité à impressionner, à mimer la terreur mystique avec ses moyens mécaniques. Escarpit avait trop d'humour pour se plonger à fond dans le jeu de la SF ; touche-à-tout irrépressible, il est passé par le genre avec brio, mais d'une certaine façon, trop vite et trop léger. Ce qui ne doit pas nous empêcher de faire le très agréable effort de se plonger dans une œuvre souvent pionnière et jamais ennuyeuse.

29 avril, 2026

Galaxie (2eme série) n°018 – Octobre 1965

Commençons par citer la présentation que Galaxie faisait de son numéro 18 : "les femmes sont à l’honneur dans ce numéro, puisque trois d’entre elles, parmi les plus réputées dans le domaine de la S.F., s’y trouvent réunies : MARGARET ST. CLAIR, MIRIAM ALLEN DeFORD, et JUDITH MERRIL."  En réalité, ce sera la dernière parution de Judith MERRIL au sein de ce magazine et même de Fiction (6 de ses nouvelles ont parues depuis 1955). Margaret SAINT-CLAIR (connue aussi sous le pseudonyme Idris SEABRIGHT) s'éclipse quant à elle pendant 5 ans (et on ne la retrouvera que peu ensuite…). Miriam ALLEN DeFORD verra encore quelques une de ses nouvelles publiées jusqu'en 1968, puis il faudra attendre qu'elle soit redécouverte dans les années 80 pour découvrir deux nouvelles de plus…
Nous n'assistons donc pas là à un réel tournant féminin de la science-fiction publiée en France. Mais le niveau est toutefois honorable, avec une majorité de raretés.

"C'est bien compris les amies ? Juste un clic droit…"

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Sommaire du Numéro 18 :


1 - Clifford D. SIMAK, Alerte aux horlas (No Life of Their Own, 1959), pages 4 à 46, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Wallace (Wally) WOOD

2 - Judith MERRIL, Le Dragon des profondeurs (The Deep Down Dragon, 1961), pages 47 à 59, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

3 - Keith LAUMER, Ces féroces Qornts (Mightiest Qorn, 1963), pages 60 à 81, nouvelle, trad. Marcel BATTIN, illustré par Jack GAUGHAN *

4 - Miriam Allen DEFORD, Faits comme des rats (Oh, Rats!, 1961), pages 82 à 91, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Wallace (Wally) WOOD *

5 - Margaret SAINT-CLAIR, La Croisade des ténèbres (An Old-Fashioned Bird Christmas, 1961), pages 92 à 111, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Virgil FINLAY

6 - Willy LEY, Trois mystères, pages 112 à 122, article, trad. Pierre BILLON

7 - David DUNCAN, Les Immortels (The Immortals, 1960), pages 124 à 152, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Dick FRANCIS *

8 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 153 à 153, bibliographie 


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Alerte aux horlas est une novella trépidante et enfantine, sur la xénophobie latente au sein des petites communautés agricoles américaines. Clifford D. Simak brosse au passage sa bonté altruiste et lui redonne un goût d'innocence. Il évoque également une opinion sur le divertissement individuel - comme l'est la télévision, mais Simak imagine plutôt un casque de réalité augmentée - qui dissout le besoin de se constituer en tribu ou en corps social.


Une expérience projective, un récit de preux chevalier pourfendeur de dragon… Judith Merril nous donne, dans Dragon des profondeurs, les clés avant d'indiquer la serrure. Astucieux.


Un brin parodique, Ces féroces Qornts raconte des tentatives d'apaisement diplomatique entre deux espèces. Mais le récit tourne un peu court, et l'on aurait pu s'attendre à mieux de la part de Keith Laumer. Mais l'aventure est au rendez-vous.


Un anti Algernon, dans une acceptation courte et cruelle. La fin de Faits comme des rats est un peu abrupte, mais l'ensemble fonctionne bien grâce au métier de Miriam Allen DeFord.


Un univers très original que développe, dans La croisade des ténèbresMargaret Saint-Clair, empli de paganisme druidique et mazdéiste, mâtiné de science se servant autant de la prière que de l'électricité comme énergie. On repensera, à l'énoncé progressif des règles de ce monde parallèle au nôtre, aux histoires mi-fantastiques mi-SF que développera bien plus tard Tim Powers.

Amusante trouvaille que cette machine à calculer les probabilités de ce qui arrivera à l'avenir et à les visualiser. Bien que David Duncan ne soit pas très rigoureux dans le traitement concret de cette machine, l'idée de pouvoir aussi se projeter dans le monde simulé et calculé rappellera inévitablement le Simulacron 3 de Daniel F. Galouye, ou la plus récente Matrix. Ici, toutefois, il ne s'agit que de mesurer les effets d'une autre invention : une hormone de jeunesse éternelle. Les immortels est une nouvelle un peu légère mais plutôt plaisante à lire, du fait de multiples péripéties.


22 avril, 2026

Galaxie (2eme série) n°017 – Septembre 1965

Le retour de Ray Bradbury (avec une histoire d'envahisseurs bien paranoïde!) et les fidèles auteurs de Galaxie : Robert Sheckley en tête, le rare Robert F. Young et la petite dernière de Cordwainer Smith, ainsi que dans le rôle du tonton de retour de terres lointaines : Lester Del Rey… Une très jolie réunion de famille en somme pour un numéro qui privilégie les publications américaines "récentes" (1962 et 1964 pour la plupart).


Un clic droit et attachez vos ceintures !

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Sommaire du Numéro 17 :


1 - Cordwainer SMITH, La Ballade de C'mell (The Ballad of Lost C'mell, 1962), pages 4 à 25, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY

2 - Harry HARRISON, L'Oiseau de malheur (Unto My Manifold Dooms / The Many Dooms, 1964), pages 26 à 42, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Norman NODEL *

3 - Ray BRADBURY, Viens dans la cave... (Boys! Raise Giant Mushrooms in Your Cellar! / Come Into My Cellar, 1962), pages 43 à 58, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

4 - Margaret SAINT-CLAIR, Roberta (Roberta, 1962), pages 59 à 65, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

5 - Robert F. YOUNG, Petit chien perdu (Little Dog Gone, 1964), pages 66 à 99, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Gray MORROW

6 - Lester DEL REY, Le Robot vengeur (To Avenge Man, 1964), pages 100 à 137, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Gray MORROW

7 - Robert SHECKLEY, La Vie de pionnier (Subsistence Level, 1954), pages 138 à 152, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

8 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 153 à 153, bibliographie

9 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs de Galaxie (2ème série), pages 154 à 155, courrier (manque à notre epub)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Pleine d'ellipses et de temps élastique, La ballade de C'Mell permet à Cordwainer Smith d'asseoir avec assurance la construction de son cycle de l'Instrumentalité, en jouant davantage à y semer les allusions à d'autres récits, pour la plupart pas encore publiés. Son style demeure irréprochable et son fond moral toujours empreint d'une grande tendresse. Ici, il s'agit de la fin de l'ostracisation des hommes animaux - c'est à dire d'animaux génétiquement modifiés pour qu'ils ressemblent à des hommes mais qui néanmoins demeurent asservis - et du mouvement un peu mystique qui les libèrera.


La prospection d'une exoplanète au climat hostile - mortel même - demande une rigueur et une discipline qui ne se discutent pas. Ainsi pour des questions de survie pour l'équipage, un gaffeur ou un distrait, un maladroit, devient un danger mortel pour tous, qui l'appellent L'oiseau de malheur. Harry Harrison soulève la question du profil acceptable pour devenir spationaute, mais aussi la discipline militaire qui prévaut.


Ray Bradbury est un scénariste efficace, à condition d'abandonner ses postures poétiques qui à force deviennent un peu creuses et n'ont d'utilité qu'en tant que "trucs qui marchent". En témoigne par exemple cette phrase, absolument gratuite dans le récit : "Il entendait la voix claire de Mrs. Goodbody retentir dans l’air du matin – un matin vieux d’un million d’années. Il entendait la voix de Roger pareil à un nuage assombrissant le soleil de midi." Quoi qu'il en soit, nous voici avec Viens dans la cave… plongés dans une bonne histoire d'envahisseurs tendue par le terrible vecteur du "trop tard!" qui rend le tout bien terrible.


Roberta pourrait ne pas être de la SF, puisque c'est une histoire de transition sexuelle. Bien que médicalement déjà possible en 1965, cela restait encore très marginal, et ne manquait pas de soulever des préjugés, comme on pourrait se le demander ici dans cette histoire qui tourne au délire paranoïaque. Margaret Saint-Clair cependant est toujours alerte à provoquer de l'aversion.

Un acteur, Nicholas Hayes, devenu las, se noie dans l'alcool, jusqu'à être adopté par deux compagnons de route : une de ses admiratrices nommée Moira - le nom que l'on donne aux Parques du destin - et Le  petit chien perdu, plus exactement "chienperdu" - pendant extraterrestre de nos si fidèles compagnons. Commence pour Nicholas un chemin de reconstruction de l'amour propre, et de l'amour tout simplement. Comme toujours avec Robert F. Young, ce chemin passe par la poésie et ici par… William Shakespeare.

"Ils étaient venus avec le feu et le poison. Il faudrait les retrouver et les vaincre. Sam avait cru que l’on ne trouvait le Mal que dans la fiction. Mais, maintenant, le Mal dominait l’univers. Il devrait l’affronter, comme dans la fiction. Le mal devrait être éliminé avec une souffrance aussi grande que celle qu’il avait provoquée. Mais une telle justice était apparemment le seul grand mensonge de la fiction."

A l'heure de l'extinction massive de l'Homme, un dernier robot, fidèle et devenu plus qu'une machine, découvre les livres qui lui avaient jusqu'alors été interdits, mais peine à distinguer fiction et document formel. Il devient Le robot vengeurLester Del Rey interroge la place de la fiction dans la culture, et principalement la plus fondatrice de toutes : le mythe et son corolaire la religion. On repensera à l'héritage de la terre, laissé par les hommes aux robots et aux chiens, dans Demain les chiens de Clifford Simak, mais ici le robot doit composer avec un sentiment d'injustice et une volonté de la réparer par la vengeance.


"Amelia avait été élevée dans un foyer suburbain classique où toutes les tâches domestiques étaient programmées à l’avance. Ici, chaque fonction était assumée par une machine spécialisée, et l’on n’avait pas le temps de les ranger dans les niches murales prévues à cet effet : elles traînaient partout, gâchant le décor, et la maison ressemblait à une quincaillerie."
Robert Sheckley moque très gentiment l'espèce humaine qui rend héroïque les colon en les appelant Les pionniers, alors que pour tout labeur ils doivent vivre dans l'isolement et faire travailler durement des robots ; d'autant que le pionnier qui aime tant la vie "à la dure" ne fait réellement que préparer le terrain pour tout l'humanité et sa civilisation de confort et de marchandises à écouler.
A propos des robots qui travaillent dur, on pourra y lire :
"Les robots travailleurs sont stupides et grossiers. Ils sont obstinés et acariâtres. Il convient d’employer la manière forte pour se faire obéir d’eux. Si besoin en est, n’hésitez pas à leur flanquer des coups de pied dans les fesses.
Phillips haussa les sourcils.
« Maltraiter un robot ?
— Il convient de leur faire voir qui, de vous ou de lui, est l’humain.
— Mais, à l’École Coloniale, on nous a enseigné à respecter leur dignité, protesta l’autre.
— Un certain nombre de notions terriennes n’ont pas cours ici, répliqua sèchement Dirk. Écoutez ce que je vous dis. J’ai été élevé par des robots et quelques-uns de mes meilleurs amis sont des robots. Je sais de quoi je parle. Si vous voulez qu’ils vous respectent, il n’y a pas d’autre moyen."
La réalité de l'esclavagisme n'est qu'à peine voilée. Cette problématique du robot ayant remplacé l'esclave est un grand thème de la SF. Comme du temps de la traite d'êtres humains, le dominateur se trouve toujours de bonnes raisons d'agir ainsi, et justifie sa douteuse moralité par un exercice de la violence comme "forcé", comme s'il n'y avait pas le choix, et considère le dominé comme ne faisant pas (ou "pas tout à fait") partie de l'humanité véritable. Dans Blade runner / Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick, c'est la conscience d'être (et d'être mortel) qui humanise l'androïde, à savoir : le robot à l'image de l'homme. Bien entendu, du temps de la "traite négrière", les esclaves se savaient déjà faire partie de l'humanité. Mais on leur refusait ce statut. On retrouve, nous l'avons vu, cette malheureuse ostracisation dans La ballade de C'Mell dans ce numéro.

Finalement, la problématique serait : "Peut-on moralement hiérarchiser des degrés à la conscience d'être ?" Vous avez quatre heures.


Et maintenant, une PETITE ANNONCE :

Notre Centaurien a eu beau faire cligner trois fois ses yeux, chercher dans les méandres parfois occultes de la toile, le miracle ne s'est pas produit : il n'a pas retrouvé le texte original du Courrier des lecteurs de ce numéro 17 de Galaxie.

Si parmi nos lecteurs quelqu'un possède ce numéro au format papier, le Centaurien serait très heureux de recevoir ne serait-ce qu'une photo des pages 154 et 155 de cette revue. Si vous désirez lui rendre ce service, vous pouvez laisser en commentaire le moyen de vous contacter. Bien évidemment, ce commentaire ne sera pas publié, mais votre contribution sera hautement considérée.

15 avril, 2026

Galaxie (2eme série) n°016 – Août 1965

Des raretés de nos piliers (McIntosh, et Tenn), et une reprise dans une meilleure traduction d'une bonne nouvelle de Sheckley, au programme pour ce numéro d'Août, marqué par une novella de Jack Williamson peut-être un peu surclassée par la rédaction.

"2S16, contre-torpilleur touché !"

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Sommaire du Numéro 16 :


1 - J. T. McINTOSH, Grand-mère la Terre (Grandmother Earth, 1964), pages 4 à 31, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY *

2 - Jack WILLIAMSON, Une planète à piller (A Planet for Plundering, 1962), pages 32 à 74, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY *

3 - Bill DOEDE, Le Dieu de sable (The God Next Door, 1961), pages 75 à 92, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Larry IVIE *

4 - William TENN, Un monde en chocolat (The Malted Milk Monster, 1959), pages 93 à 113, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

5 - Robert SHECKLEY, Les Quatre éléments (Join Now / The Humours, 1958), pages 114 à 156, nouvelle, trad. Pierre BILLON

6 - (non mentionné) , Résultats du référendum sur le n° 14, pages 158 à 158, notes

7 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 160 à 160, bibliographie


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



J. T. McIntosh pose dans Grand-mère la Terre le souci de l'instinct de survie s'il n'est pas lié au désir ou à l'adversité, sur une Terre vieillissante délaissée par les colonies essaimées dans la galaxie. 


Que de bavardages dans Une planète à pillernovella longue comme un jour de négociations de paix entre les deux Corées… La traduction y est peut-être en partie responsable, bien que Demuth nous ait habitués à mieux, mais les intérêts particuliers du protagoniste principal éveillent indifférence et ennui, et passent malheureusement devant des enjeux galactiques et civilisationnels plus palpitants. Là où l'on aurait pu y voir de l'ironie mordante, ne demeure qu'une immoralité douteuse et une complaisance pour le corruptible et la tricherie. Pour en venir au sujet proprement dit : une civilisation galactique humaine considère notre Terre pour trancher entre deux destinées : son entrée dans l'empire galactique ou sa destruction au bénéfice d'un plan de signalisation interstellaire (en gros, le coup de l'autoroute qui va passer à la place de votre maison). La soudaineté d'une telle alternative, et la naïveté de laisser la décision finale au seul jugement d'un agent unique rend toute cette construction un peu vaine. On aura lu sans hésiter du bien meilleur Jack Williamson.

Il faut dire que Jack Williamson bénéficie encore à cette époque en France d'une aura particulière, puisqu'il a été sans doute le premier auteur dudit "Age d'or" à être traduit en France, par son roman : "Les humanoïdes", chez Stock, et cela dès 1950 - dans une collection prometteuse (Science-fiction, le roman des temps futurs - n°1) mais qui n'aura vu paraître que ce seul titre. Sans doute ce livre a-t-il été lu et dévoré par toute la jeune génération qui fondera Fiction trois ans plus tard. Ce roman est honnête, c'est vrai, mais n'a rien d'exceptionnel non plus.


Devenir un pur esprit pourrait séduire des êtres civilisés, mais être une malédiction pour un être qui n'a pas terminé son éducation. Un tantinet naïf, Le dieu de sable n'échappe pas à des clichés paternalistes ou masculinistes ; on attend de voir les quelques autres nouvelles qui paraîtront dans Galaxie de ce nouvel auteur nommé Bill Doede.

 
Dans Le magicien d'Oz, la petite Dorothy imagine les personnes réelles de son entourage projetées dans son univers imaginaire et leur assigne inconsciemment d'autres rôles et fonctions symboliques. William Tenn reprend cette idée dans Un monde en chocolat, en le déclinant du point de vue des ces gens projetés malgré eux ; une nouvelle intéressante par ce qu'elle propose de fantaisie, et aussi d'aversion face à la tyrannie d'une petite fille pétrie de frustrations.


" (…) vous habitez un corps Durier dont l’existence n’excède guère quarante ans. Si vous ne Réintégrez pas, il vous reste au maximum cinq années à vivre. "
Habile levier de persuasion, (et on retrouvera cette idée dans le célèbre "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques / Blade Runner " de Philip K. Dick), les "corps Durier" sont en réalité des androïdes animés par un extrait de personnalité humaine. Robert Sheckley traite de l'incomplétude de l'être amputé de parts de lui-même pour palier une schizophrénie supposée virale par un corps scientifique qui n'en est pas à son premier exploit. Les parties de l'être sont symboliquement représentatives des quatre éléments, eau, feu, air et terre, chacun d'un aspect monolithique et dépourvu de toute velléité de se réformer.
On pensera à John Difool dans L'incal de Moebius et Jodorowsky, dont les parties de l'être le dominent tour à tour.
Ici, c'est d'un grand tourment pour un héros au début bien moqué mais qui prend son courage à deux puis quatre mains, et la quête rebondit sans cesse sur de nouvelles péripéties. Très plaisant.

On notera que cette nouvelle entre dans la démarche de proposer de nouvelles traductions (sans les coupes drastiques) à celles publiées dans la première série de Galaxie. On passe de 36 pages dans le Galaxie 63 à 42 dans cette nouvelle version, tout de même !

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