13 mai, 2026

Galaxie (2eme série) n°020 – Décembre 1965

Vous l'avez tous en poche, il vous sert à tout, vous rappelle vos obligations de la journée, vous distrait, meuble votre temps perdu avec les messages de vos plus ou moins proches... et Fritz Leiber en avait déjà imaginé les possibilités il y a plus de 60 ans...

Clic droit devant, capitaine !

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Sommaire du Numéro 20 :


1 - Fritz LEIBER, Le Pense-bête (The Lone Wolf / The Creature from Cleveland Depths, 1962), pages 4 à 53, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Wallace (Wally) WOOD

2 - Brian ALDISS, Le Monde de Scarfe (Scarfe's World, 1965), pages 54 à 71, nouvelle, trad. René LATHIÈRE, illustré par Gray MORROW *

3 - Keith LAUMER, Sur le seuil (Doorstep, 1961), pages 72 à 77, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

4 - Cordwainer SMITH Le Jeu du Rat et du Dragon (The Game of Rat and Dragon, 1955), pages 78 à 92, nouvelle, trad. Michel DEMUTH

5 - Robert SILVERBERG, Le Robot gardien (The Sixth Palace, 1965), pages 93 à 104, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

6 - Henry SLESAR, Une drogue miracle (The Stuff, 1961), pages 105 à 110, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

7 - Jack SHARKEY Le Bébé géant (Big Baby, 1962), pages 111 à 146, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Jack GAUGHAN *

8 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 147 à 147, bibliographie

9 - (non mentionné) , Résultat du référendum sur le n° 18, pages 155 à 155, notes

10 - (non mentionné) , Table des récits parus dans "Galaxie" - Deuxième année, pages 159 à 159, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Dans la série : "ça ne vous rappelle rien ?" :
Écoute, un pense-bête vous rappelle vos devoirs et vos occasions de chance et vous permet ainsi d'atteindre le bonheur et le succès ! Quelle est l'étape suivante qui s'impose à nous d'évidence ? »
— « Le jeter par la fenêtre. »

Avec Le pense-bête, Fritz Leiber nous étonne sur les applications possibles de certains de nos petits appareils de poche. Dans un contexte de guerre permanente qui oblige une majorité de la population humaine à se réfugier sous terre et y vivre comme des taupes, un réfractaire imagine un secrétaire robot qui allègerait la charge mentale de son possesseur. Bien évidemment, le récit pousse les applications possibles jusqu'au point de singularité souvent redouté, celui où la machine prend l'initiative sur les décisions humaines quant au bien-être et à l'organisation efficace du vivant.

N'en parlons pas trop haut à la Silicon Valley, mais jugez plutôt :

(...) après une conférence au sommet, nous avons décidé de combiner pense-bête et régulateur mental. » 
— « Juste ciel ! » intervint Gusterson. « Ont-ils maintenant inventé une machine pour tenir ce rôle ? »
— « Bien entendu. Voilà des années qu'ils l'expérimentent sur des ex-malades mentaux. »

Le pense-bête n'est plus similaire à un secrétaire qui rappellerait les choses à faire, mais impose ses injonctions pré-programmées et ses influx subliminaux d'autopersuasion. Le prétexte de cette programmation par défaut est que pour être efficace, le possesseur doit passer un certain temps à le programmer pour ses besoins - les revendeurs estiment que ça paraîtra trop contraignant au client pour pouvoir vendre les appareils à grande échelle. Il est donc proposé avec ce qu'on dénommerait aujourd'hui des "profils". Quoi qu'il en soit, nous retrouvons déjà le préjugé du marchand qui considère le client type comme infantile, fainéant, docile et sans désir propre ou particulier.

Nous caressons l'espoir que le pense-bête pourra mobiliser le potentiel entier du Monde Libre, pour la première fois dans l'histoire. Gusterson, il faudra que tu en portes un. Bientôt, on ne pourra plus s'en passer pour vivre dans le monde moderne.
Nous voilà face à la prophétie auto-réalisatrice du progrès, que nous connaissons par cœur et que nous ne pensons pas toujours à réfuter, en oubliant que ce progrès nous est promis non pas pour le bien-être, mais pour tirer le meilleur du potentiel marchand de la masse.

Un autre extrait déploie ce type d'argumentaire : 

(…) rien n'égale un pense-bête lorsqu'il s'agit d'apprendre son métier à un novice. Il lui dicte d'instant en instant ce qu'il doit faire. Rien de plus facile que d'enregistrer sur un fil un programme de travail Et tu serais surpris de l'influence des slogans exaltants sur le moral des travailleurs. Cela s'explique, Gussy : la plupart des gens manquent trop d'imagination pour discerner à l'avance les avantages du pense-bête. Ils l'achètent parce que le patron le conseille avec insistance et que le paiement se fait sans peine, par retenues échelonnées sur le salaire. Puis ils découvrent que le pense-bête rend la journée de travail plus supportable. Le petit compagnon perché sur votre épaule est un ami qui vous prodigue le réconfort et les bons conseils. La première chose qu'on lui enseigne à dire, c'est : « Ne t'en fais pas, mon vieux ».
» Au bout d'une semaine, ils portent leur pense-bête vingt-quatre heures sur vingt-quatre – et avant longtemps ils achèteront un pense-bête pour leur femme afin qu'elle se souvienne de se peigner, de sourire gentiment et de leur cuisiner de bons petits plats. »
— « Je comprends, » interrompit Gusterson. « Le pense-bête est la dernière invention pour augmenter la productivité du travailleur, mais cette mode passera. Un jour, tous les pense-bête seront relégués au grenier. »
— « Ce n'est pas vrai ! » protesta Fay avec véhémence. « Les pense-bête ne sont pas le yo-yo – ce sont des appareils qui changeront le cours de l'histoire, ce sont les révolutionnaires du Monde Libre ! Avant que le Service de la Miniaturisation ait introduit un seul de ces appareils sur le marché, nous avions fait une obligation à tous nos employés de le porter. Si ce n'est pas là manifester la confiance suprême en un produit…»
— « Tous les employés, sauf les cadres supérieurs, évidemment, » interrompit ironiquement Gusterson. « Je ne te critique pas. En ta qualité de chef des recherches le plus directement intéressé, tu te devais naturellement de manifester le plus d'enthousiasme. »
— « C'est bien ce qui te trompe, Gussy, » répliqua Fay. « Nos cadres supérieurs ont fait preuve de plus d'enthousiasme pour leurs pense-bête personnels que toutes les autres catégories de travailleurs de l'établissement tout entier. »
Gusterson s'affaissa sur lui-même et secoua la tête. « Si c'est vraiment le cas, » dit-il sombrement, « alors l'humanité mérite peut-être le pense-bête. »
— « Si elle le mérite, et comment ! » renchérit Fay. Puis : « Trêve de discussions, Gussy. Le pense-bête est une grande invention. Ne le déprécie pas pour la seule raison que tu as été mêlé à sa genèse. Il faudra bien que tu suives le mouvement. »
— « Je préférerais périr noyé ! »
Encore une fois : il ne s'agit pas d'un progrès pour le bien-être, mais pour le travail et la productivité.
Et cette invention-là, qu'en dites-vous ?

« Que dirais-tu, » brailla Gusterson, « d'un missile téléguidé anti-individu ? Les physiciens disposent de dispositifs anti-gravité à petite échelle, suffisants pour faire voler un objet de la taille d'une grenade à main. Pourquoi n'accorderait-on pas un tel missile aux empreintes digitales d'un individu, à ses ondes cervicales, voire à son odeur particulière ? De cette façon, il pourrait le repérer, le suivre en contournant les obstacles et le frapper à l'exclusion de tout autre. Assassinat télécommandé ! Fay, ne ressens-tu pas un sentiment de chaude exaltation en pensant à mes missiles modèle réduit, circulant comme des mouches dans vos tunnels, traquant les malfaiteurs comme un essaim de guêpes hargneuses ou de bourdons angéliques ? » 

Voilà donc une novella très pertinente de nos jours, où l'hypnose généralisée et l'addiction à la machine et au secrétaire mécanique personnel sont devenues si sensiblement réelles.


(…) si le projet de tridiorama a vu le jour, ce fut grâce à la découverte d'Elroy, suivant laquelle on pouvait effectuer la généanalyse des espèces disparues d'après leurs squelettes, y compris les squelettes fossiles. La première formule qu'il a obtenue était celle d'un iguanodon. Quelques mois plus tard, il proposait des iguanodons vivants aux zoos du monde entier. Trouvez-vous cela immoral, docteur Swanwick ? Je présume que oui. 

Cette idée qui sous-tend Le Monde de Scarfe sera bien entendu développée plus tard par Michael Crichton, le spécialiste des romans-catastrophe de parcs d'attractions, avec son célèbre Jurassic Park. On se rappellera surtout de la nouvelle de Raymond E. Banks, Les Myrmidons, ou de Spectacle d'ombres de Clifford D. Simak, ou de Au temps de Poupée Pat de Philip K. Dick. Bien que ces références divulgachent un peu le propos, l'intrigue n'y est pas beaucoup plus élaborée et range cette nouvelle dans l'ensemble de celles qui n'exposent qu'une trouvaille sans pousser beaucoup plus loin les implications de son développement. Ce type de nouvelles est de celles qui vieillissent le plus vite, malheureusement ici pour le talent narratif de Brian Aldiss.

Sur le seuil de Keith Laumer est une petite nouvelle à chute sur la rivalité qu'il pourrait y avoir entre la défense militaire et la curiosité scientifique en cas de visite d'un engin extraterrestre.


Dans Le jeu du rat et du dragon, l'espace interstellaire révèle ses prédateurs qu'il faut affronter dans un combat psychique impitoyable pour pouvoir prétendre à coloniser les systèmes et les galaxies. Pour cela, on use de télépathes humains ou… félins. On ressent tout l'amour porté aux chats par Cordwainer Smith.


Une petite fable comme Robert Silverberg saura les faire tout du long de sa carrière, dans ce délicieux mélange d'antique et de galactique. Ici, c'est l'histoire d'un trésor et de son Robot-gardien...



Le rêve vaut-il la vie ? La sensation égale-t-elle l'action qui la produit ? L'artifice n'est-il pas paliatif ? Des questions assez classiques pour Une drogue miracle, une nouvelle courte de Henry Slesar, et assez attendue, mais qui démontre bien que c'est l'adversité qui fait tout le sel d'une histoire.



Une nouvelle aventure du xénobiologiste Jerry Norcriss dans Le bébé géant, où l'on en apprend un peu plus sur le revers de la médaille qui handicape à long terme ce genre de chercheur. Jack Sharkey tire son fil avec logique et un esprit à la fois scientifique et imaginatif.

06 mai, 2026

Galaxie (2eme série) n°019 – Novembre 1965

ATTENTION : GRANDES POINTURES ! Un très bon numéro, avec la présence d'une belle nouvelle inédite depuis (!) de Theodore Sturgeon, et un récit de Philip K. Dick qui nous parle (à sa façon) de son métier ; rien que cela nous éclaire d'un rayonnement d'intelligence - et l'on sait que Gordon Dickson, Daniel Galouye et Damon Knight ne sont pas en reste sur ce terrain-là, ce qui ne gâte rien. Quant aux sujets évoqués, nous y explorons plusieurs civilisations en reconstruction, qu'elles s'estiment accomplies ou non.

Quel panache !

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Sommaire du Numéro 19 :


1 - Philip K. DICK, Projet Argyronète (Waterspider, 1964), pages 4 à 36, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY

2 - Gordon R. DICKSON, L'Homme de la Terre (The Man from Earth, 1964), pages 37 à 50, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

3 - Daniel F. GALOUYE, Délivrez-nous du mal (Soft Touch, 1959), pages 51 à 69, nouvelle, trad. Pierre BILLON

4 - Theodore STURGEON, Un monde trop parfait (Granny Won't Knit, 1954), pages 70 à 129, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

5 - Damon KNIGHT Une folie ancienne (An Ancient Madness / Mary, 1964), pages 130 à 152, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par John GIUNTA

6 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 153 à 153, bibliographie

7 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 159, courrier


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


" Pendant la première moitié du XXe siècle, les prescients – ces gens qui étaient capables de lire l’avenir – avaient été si nombreux qu’ils avaient formé une guilde avec des sièges à Los Angeles, New York, San Francisco et en Pennsylvanie. Ce groupe de prescients, qui se connaissaient tous les uns les autres, avait créé un grand nombre de magazines qui avaient été florissants pendant plusieurs décades. Bravement, franchement, les membres de la guilde des prescients avaient révélé dans leurs écrits leurs connaissances de l’avenir. Et pourtant, dans l’ensemble, la société ne leur avait prêté que peu d’attention. "
Des magazines publiés par des humains capables de voir l'avenir, qui restent ignorés du grand public, voilà comment dans Projet argyronète le jeune Philip K. Dick décrit ces magazines qui aux Etats-Unis  ont fleuri comme des primevères : Galaxy, If, Astounding...

Il y est entre autres question d'une  nouvelle de Poul Anderson intitulée Night fly, parue dans le numéro d'Août 1955 du magazine "IF". Nous ne serons pas surpris de ne pas l'y trouver (mais d'y voir au sommaire une autre nouvelle de Dick, The Mold of Yancy, en VF : A l'image de Yancy dans l'anthologie Dédales démesurés - Casterman 1982), et même que cette nouvelle n'existât pas du tout. Il en va de même pour The fisher of men de Ray Bradbury (présumée in IF de mai 1971, ce numéro fera d'ailleurs partie de la période bimensuelle du magazine).
C'est que Dick s'amuse dans la sphère du "probable", à l'image de la fragile tension qui recouvre une surface d'eau sur laquelle évolue l'araignée d'eau (ou argyronète), tension de surface qui peut éclater au moindre choc mais se reforme aussitôt après la dispersion de l'eau.


Malgré quelques détails scénaristiques hâtivement menés (une scène dans l'espace sans utilité, un manuscrit tapé à la machine dont l'auteur identifie l'écriture comme étant la sienne…), Dick s'amuse à faire sauter quelques clichés romantiques de la SF : les voyages interstellaires sont inaugurés par des prisonniers volontaires (comme pour la colonisation de l'Océanie faite par des bagnards en remise de peine), les instances du futur ne comprennent rien au XXème Siècle et restent campées sur leurs préjugés (comme si nous prenions nos clichés sur le Moyen-Âge pour argent comptant), mais surtout : une bonne partie de la nouvelle se déroule lors d'une convention de SF, mettant en scène plusieurs auteurs - Poul Anderson en tête. Le tout est terriblement plaisant !
On y relèvera au passage ce sommet d'abnégation de Dick :
C’est Philip Dick qui a écrit ça, » dit Anderson. « The defenders. »
— « Est-ce que vous le connaissez ? » demanda Tozzo.
— « Je l’ai rencontré hier à la Convention, » dit Anderson. « Pour la première fois. Un type très nerveux. Il avait presque peur d’entrer. »

 

A la lecture de L'homme de la Terre, des adages se bousculent : A Rome, fais comme les romains ; Nul n'est censé ignorer la loi ; La loi est dure, mais c'est la loiGordon R. Dickson nous propose un monde construit sur l'esprit de ruche, et les caprices de son chef nés de son ennui. Le tragique d'un humain condamné pour une faute qu'il ignorait commettre emmène le lecteur vers un questionnement moral intéressant, même s'il n'est pas poussé ici jusqu'aux derniers retranchements.


"Je ne veux pas et je ne peux pas croire que le mal soit l'état normal des hommes" écrivait Fiodor Dostoïevski dans Le rêve d'un homme ridicule. Dans Délivrez nous du mal, un homme d'une conviction similaire est considéré comme un "quidam", comprenez : un mutant frappé d'ostracisme comme un intouchable. La société future qui le pourchasse agit selon les mêmes paradoxes que la nôtre, et prêche le bien moral dans une turpitude sociale et un individualisme ambiant. Mais, comme souvent avec les histoires de mutant, ce qui pourrait passer pour un égarement de la nature n'est peut-être qu'une ébauche… Un intéressant récit de Daniel F. Galouye.


" Tu ne sais pas… tu ne peux pas savoir… ce qui m’est arrivé. De quoi alimenter une douzaine de rêves. Et tout cela s’est abattu sur moi comme un rêve – avec des bribes de vie réelle. Elle murmura avec ferveur : C’est peut-être que nous sommes devenus fous tous les deux. À moins que ce ne soit le monde qui se fende en deux, et nous avons pénétré dans la fissure pour entrer dans… ou peut-être n’est-ce qu’un rêve après tout, que nous avons partagé en commun. Mais que m’importe, il était magnifique… "

Après une extinction massive de l'humanité, une civilisation humaine s'est péniblement reconstituée, jusqu'à l'invention de la téléportation appelée ici "transplat". La planète put être investie de nouveau, mais ce fut la fin des territoires, des particularités géographiques, comme de la pénurie de matière. Et une chose, allant s'amenuisant, devînt une denrée précieuse : l'intimité. Theodore Sturgeon pose la problématique essentielle de tout instinct de progrès : l'accomplissement et la fin de l'Histoire, la Stase, et la tyrannie de l'injonction à l'immobilisme social. Brillamment mené, avec tous les codes classiques des récits d'utopie, Un monde trop parfait propose un antidote souverain à la Stase : l'exploration infinie de l'espace infini.

On y relèvera quelques détails :

" (...) il ne s’agissait pas de gens vêtus de façon indécente de tissus étrangers qui moulaient le corps au lieu de s’en écarter pudiquement !

La chaleur lui était montée à la figure et il se rendit compte qu’il suffoquait. Son corps était tout moulu et il s’aperçut qu’il avait dû tomber à genoux sur le tapis.

Il se remit tout tremblant sur ses pieds et se laissa accaparer par le réflexe d’ajuster ses pantalets. Ceux-ci étaient nets, luisants, parfaitement cylindriques ; rien à voir avec le galbe délicatement rosé de cette… jambe. Et cette fille avait aussi des orteils. Lui était-il jamais venu à l’esprit de se demander si les femmes possédaient des orteils ? Sûrement pas ! Et pourtant, le fait était là : elle en avait !

Contrairement à ce que figurent les illustrations de Tonney (que nous avons ajoutées en bonus à l'epub), on repensera plutôt aux "Pif-paf", les hommes "pudiques" de la cité enterrée du Monde d'Edena de Moebius (notre illustration).

" La matière ne voyage pas davantage que dans le cas du transplat. Elle cesse d’exister en un point et la loi de la conservation de la matière la fait apparaître en un autre point. " 

La loi de conservation de la matière, ou loi d'équivalence, est aussi évoquée dans des nouvelles traitant du voyage dans le temps, comme Un travail de romain ! de Poul AndersonWinthrop aimait trop le XXVe Siècle, de William Tenn, ou Culbute dans le temps de Chad Oliver ; la nouvelle de Sturgeon leur est antérieure de trois à quatre ans, mais la première acceptation de cette loi (imaginaire) revient peut-être à John Wyndham dans sa nouvelle Voyage dans les siècles  (Pillar to post - 1951).



Avec Une folie ancienne, nous sommes confrontés là encore à une civilisation qui se relève et qui, cette fois par le contrôle des naissances et des castes génétiques, vit aussi dans ce phénomène de stase, d'histoire figée. Mais ici c'est la réémergence de l'énamourement qui pourrait redynamiser l'occupation du territoire. Un joli conte de Damon Knight, fort bien tourné.



01 mai, 2026

Cadeau bonus : "Le Littératron" - Robert Escarpit (1964)

Pour cette Fête du 1er Mai - et parce qu'après avoir bien travaillé, rien ne vaut une bonne tranche d'humour et d'imagination - nous vous proposons "Le Littératron" de Robert Escarpit dans sa version J'ai Lu de 1967.
Dans "La revue des livres", les lecteurs de Fiction apprécient sans doute l'érudition discrète et l'enthousiasme de Demètre Ioakimidis, qui sait tout aussi bien être acerbe que grand défenseur d'œuvres même un peu hors-genre, pour peu qu'elles présentent intelligence et subversion. C'est le cas par exemple dans le Fiction n°134 (janvier 1965) d'un roman de Robert Escarpit : Le Littératron.


Le professeur nous a bien fait marrer !

Robert Escarpit ne fait pas partie du sérail des écrivains français de science-fiction. Le "Versins" dit de lui : " Professeur de littérature comparée à la faculté des lettres de Bordeaux, infatigable organisateur de séminaires précieux dont un, en novembre 1954, était consacré à Aventure et Anticipation, Robert ESCARPIT est un humoriste à froid très séduisant. Inventeur de la « littératronique » (Le Littératron, 1964) qui servit d'abord à s'apercevoir que la stéréotypie n'est pas seulement un procédé d'impression du début du XIXe siècle, il a aussi publié Honorius, pape (1967) dans lequel il déclare en préface qu'il veut bien qu'on classe ce roman dans la science fiction mais pas dans la mauvaise science fiction. "

En fait "d'humoriste à froid", on serait plutôt tenté de le rapprocher d'un Pierre Boulle, ou un Jean-Louis Curtis, voire un René Barjavel, c'est à dire à des auteurs qui fleurissent dans le champ de la littérature "blanche" mais touchent du bout du doigt, par le jeu de la spéculation projective, une forme d'anticipation philosophique : exagérer l'avenir immédiat pour souligner les outrances du présent.

"On serait tenté", disions-nous ; car Escarpit serait plutôt taillé à l'aune d'un Kurt Vonnegut, voire d'un Robert Sheckley, si décelables l'un comme l'autre à leur usage sans scrupule de l'humour. Mais on sait l'humour difficile à manier en science-fiction (et nous reviendrons plus avant sur une hypothèse à ce sujet). Toutefois, en plus d'être un universitaire émérite, Escarpit est bel et bien un auteur de science-fiction, bien qu'il ne se mêle pas aux éditeurs des collections de l'époque.

Avis critique de Demètre Ioakimidis sur "Le Littératron" (Fiction 134) :

Voyons donc pour commencer ce que Demètre Ioakimidis rapportera dans Fiction de sa lecture de ce premier roman de Robert Escarpit :

" Voici une satire de la technocratie et du bla-bla. Abordant les milieux scientifiques, industriels et officiels avec la parfaite absence de préjugés que seule peut conférer une totale ignorance, le héros du roman de Robert Escarpit fera une carrière brillante et rémunératrice. S'il ne tire pas profit de son littératron, les derniers paragraphes du roman suggèrent du moins que sa tentative suivante, celle d'un téléoléotron, se couronne d'un succès sans réserve. Le roman est somme toute hautement moral. Au milieu de personnages dont la prétention et l'ignorance sont les caractéristiques principales, le protagoniste fait du moins figure d'homme méthodique et décidé, ce qui le rend sympathique par comparaison. Cette progression dans la considération de l'auteur est d'ailleurs assez clairement suggérée par l'intérêt que prend le récit après des débuts conventionnels et vacillants.

    Qu'il soit indiqué ici, pour qu'on n'ait plus besoin d'y revenir, que le littératron est un calculateur électronique permettant d'analyser le langage et de le synthétiser ensuite en fonction de la consommation prévue pour le texte à produire. Le roman raconte comment l'ingénieux narrateur tire cette notion d'obscures publications scientifiques, et réussit à se faire prendre au sérieux en en proposant la réalisation. 
Comment ne le prendrait-on pas au sérieux, d'ailleurs ? Il explique qu'il lui faut plusieurs millions de nouveaux francs pour mener à bien cette réalisation, et prévoit un nombre suffisant de conférences et de réunions dites de travail pour que les administrateurs de carrière le respectent et le suivent.

    Ceux qui ont lu la Loi de Parkinson se souviennent sans doute du chapitre intitulé Haute Finance. On y voit en action un de ces comités qui se prennent si délicieusement au sérieux. Le comité en question décide en deux minutes et demie la construction d'un réacteur atomique dont le coût est évalué à 10 millions de livres. L'auteur précise que le comité (onze membres) peut être décomposé comme suit : quatre personnes, dont le Président, ignorent ce qu'est un réacteur ; de ceux qui restent, trois ignorent ce à quoi il peut servir ; et, parmi ceux qui savent, il n'en est que deux qui ont quelque vague notion de ce que devrait en être le coût. Parkinson montre ensuite comment la discussion s'anime lorsqu'il s'agit de voter la construction d'un garage à vélos qui coûtera 350 livres, et comment elle devient franchement passionnée lorsqu'on passe au problème de savoir s'il faut ou non servir du café lors des réunions d'un comité (ce qui met en jeu une somme de 21 livres par an). Escarpit s'est souvenu de Parkinson, et raconte comment son héros, après de telles réunions, finit par effectivement produire un littératron qui gagne des campagnes électorales et qui rédige des best-sellers selon les goûts, les désirs et l'attente du public.
    La charge est moins dirigée vers la science que vers ceux qui, alors qu'ils en ignorent presque tout, s'en servent pour se rendre importants. Les fantoches qui gravitent autour du protagoniste n'ont guère d'importance en eux-mêmes ; ils en ont parce qu'ils appartiennent à la catégorie de gens qui se laissent impressionner par un titre tel que celui que le héros se fait attribuer, approximativement à mi-course : aide contractuel adjoint faisant fonction de maître de conférences à titre temporaire à l'Université Hypnopédique Nationale. S'ils manquent de relief, ces personnages ne sont en revanche pas absolument dépourvus de vraisemblance.

    En les faisant agir selon leur intérêt et leur opportunisme, l'auteur exprime au passage quelques aphorismes qui font rire par leur apparente impertinence avant de donner à réfléchir par leur justesse. Qu'il soit permis, en guise de conclusion, d'en soumettre quelques-uns aux esprits critiques, frondeurs – ou simplement ambitieux. 

    « Ratel, qui somnolait à la présidence, leur donnait du liant par des commentaires d'une teneur si générale qu'ils auraient pu servir tout aussi bien pour la distribution des prix d'une école maternelle, l'inauguration d'un cyclotron géant ou le lancement d'un transatlantique. » (p. 115). 

    « On mesure la réussite d'un homme qui fait carrière au nombre de millions qu'il gaspille, comme on mesure celle d'un général au nombre de soldats qu'il fait tuer. » (p. 87). 

    « D'ailleurs, j'avais et j'ai encore pour l'armée beaucoup de considération. Certes, son importance militaire est maintenant négligeable et nul ne songerait à se servir d'elle pour faire la guerre. Mais elle conserve un grand prestige politique et une incalculable puissance administrative. Quand on songe qu'un simple avion à réaction brûle en quelques sorties hygiéniques un hôpital, trois lycées ou dix écoles, il y a de quoi inspirer le respect aux plus sceptiques. » (p. 102). 

    L'amateur de science-fiction n'éprouve à aucun moment l'impression que Robert Escarpit décrit un univers imaginaire…
Le quatrième de couverture de l'édition originale (Flammarion - 1964) :

Laissons la parole à l'auteur qui nous présente ainsi son livre :
Couverture de l'édition originale
(Flammarion - 1964).
L'ouvrage d'Escarpit
est le seul représentant
de cette tentative de collection SF.
Un jour dans le train je rencontrai Jean Duché et Henri Flammarion. Ils me suggérèrent d'écrire un livre où je me défoulerais d'une de mes exécrations favorites. Je me trouvais à cette époque avoir les pieds singulièrement cassés par cette variété d'arrivistes particulièrement nocive qui pratique l'esbrouffe à la technologie.
Je sautai sur l'occasion et choisis comme arme le roman picaresque renouvelé des Espagnols du Siècle d'Or.
La picaresque se joue comme le poker avec une tête de bois. On s'installe à l'intérieur du personnage et l'on abat ses cartes comme elles se présentent. Quoi que dise ou fasse le bonhomme, il ne faut ni sourire, ni froncer les sourcils. La morale se rafle à la fin de la partie comme un tas de jetons et Dieu n'y reconnait pas toujours les siens.
L'ennui c'est qu'à force de vivre avec le picaro, on use sa colère et il arrive même parfois qu'on se laisse tenter par la sympathie. C'est un peu ce qui m'est arrivé. L'impassibilité me donne des crampes.
Cela dit, ce livre n'est pas tendre. Ceux qui ont lu le manuscrit m'ont dit que j'allais me faire des ennemis. J'espère que non. Cela voudrait dire que certains se reconnaissent dans mes personnages. L'avouer serait de leur part bien imprudent car je n'ai visé personne en particulier et tous mes portraits sont imaginaires.
Force m'est pourtant de convenir après m'être relu qu'ils ont un air inquiétant de vraisemblance.
C'est bien cette impression de vraisemblance qu'aura soulevé Demètre Ioakimidis, quand il nous précise que l'amateur de SF n'y a pas la sensation de lire de la SF. Et pourtant, une chose a pu échapper totalement au critique de 1965, une chose qu'il balaie presque d'un revers de main ("pour qu'on n'ait plus besoin d'y revenir") : le Littératron, nous le connaissons bel et bien, et l'utilisons même quotidiennement. Voilà ici débusqué le Graal tant désiré de tous nos auteurs de science-fiction : se faire prophète.

Un mot rapide sur le bonhomme :

Son point de vue mérite d'être considéré, car pour ce qui est du rapport du langage avec la machine, Robert Escarpit (né en 1918) sait très bien de quoi il parle. Il dirigeait à cette époque "l'Institut de Littérature et de Techniques artistiques de masse" à l'Université de Bordeaux. Il était un spécialiste du Livre et de ses problématiques dans le monde contemporain (d'alors). Conscient que "l'ordinateur" allait prendre une place prépondérante dans la société, il a régulièrement questionné la place de la conscience de l'homme dans le développement de cette technique.
A l'instar d'un Asimov ou d'un Clarke, Escarpit est donc cet hybride si recherché du scientifique pertinent doublé d'un auteur de talent. Son humour est la cerise sur le pudding (mais on verra que le pudding peut être à l'arsenic).

"Le Littératron" évoque bien ce que, de nos jours, les algorithmes de productions sémantiques (mais si, vous savez, la fameuse "IA générative") bouleversent dans nos habitudes et notre rapport à l'écriture ou à la composition littéraire. Le roman allie donc la curiosité de découvrir un fait de notre présent vu depuis le passé (60 ans en arrière, une paille !), et l'imagination des potentiels, d'aucun dirait les applications. La "prophétie" d'Escarpit s'arrêtera toutefois là (du moins jusqu'à présent) ; il publiera néanmoins par la suite de la SF pour la jeunesse, et prouvera par là aussi son talent et sa connaissance bien ancrée des auteurs SF, Asimov surtout, mais aussi Van Vogt, ou Heinlein.

Quatrième de couverture de l'édition J'ai Lu (1967)  :

Directeur de l'Institut de Littérature de l'Université de Bordeaux, Robert Escarpit est aussi l'auteur des billets qui, chaque jour, paraissent en première page du Monde ainsi que de nombreux ouvrages, tantôt savants tantôt humoristiques. Le Littératron est de ceux-ci. C'est une satire féroce et picaresque des élites, qu'elles soient gouvernementales, littéraires, militaires, affairistes ou sorbonnardes. « Je n'ai visé personne en particulier et tous mes portraits sont imaginaires », proclame Escarpit, qui ajoute toute­fois : « Force m'est pourtant de convenir après m'être relu qu'ils ont un air inquiétant de vraisemblance. »


« — Remarquez que le mieux, c'est encore un suffixe. Et de tous les suffixes, mon ami, le meilleur, c'est tron. Cyclotron, bétatron, positron… vous voyez ce que je veux dire… Du tonnerre. Avec un tron bien placé, vous raflez des millions… Il y a long­temps que j'ai pensé à une machine automatique à voter, mais il faudrait l'appeler électron, et c'est déjà pris. Dommage ! Là-dessus, mon jeune ami, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Et souvenez-vous : tron, tron … c'est le secret de la réussite. »

II mit son chapeau et sortit, me laissant ce cadeau royal : la syllabe magique qui devait devenir pour moi le sésame du succès.
Qu'est-ce que le Littératron ?
Sans trop en dévoiler sur les intrigues, voyons la machine et ce qu'elle a dans le ventre.
Quelques jours plus tard, mettant de l'ordre dans mes papiers, je tombai sur la brochure que Bolduc m'avait prêtée à Lausanne un an plus tôt et que je n 'avais pas pris le temps de lire. Je la feuilletai machi­nalement avant de la jeter. Le titre parlait de langage et de style littéraire, ce qui n'avait rien d'attirant pour moi dans la disposition d'esprit où je me trouvais. Or, soudain, au hasard des pages, quelques mots accrochèrent mon regard : punched cards, electronic computer, electric brain... Fébri­lement, je me mis à lire. Si étrange que cela pût paraître, cette communication à un congrès littéraire parlait presque uniquement d'électronique. Elle décrivait à grands traits une machine capable, après avoir mâché un texte pendant quelques secondes, de déclarer : « C'est du Shakes­peare 1603 avec une pincée de Marlowe dosée à 0,08 % et des traces de Bacon. Toutefois, j'y décèle une virgule mal placée à la vingt-troisième ligne de la cent-deuxième page ».

(Extrait du Chapitre 9 : Où le Littératron naît en Poldavie

Le Littératron n'avait pas besoin d'être inventé. Ce qui lui manquait, c'était une personnalité, un état civil, une raison sociale, mais il y a longtemps qu'on le connaissait. En somme, il s'agit d'un simple ordinateur capable de trier et de combiner très rapidement un grand nombre de données sur le vocabulaire, le style, la pensée des textes qu'on lui soumet, puis de les comparer aux données qu'on a préalablement placées dans sa mémoire et à celles qu'il a recueillies au cours de ses expériences successives. Tout cela n'a rien de sorcier. A condition de s'en servir judicieusement, on peut demander à une telle machine d'identifier un texte quelconque, de l'ana­lyser, de le juger et même de le corriger. On peut aussi, en inversant l'ordre des opérations, lui demander d'as­socier elle-même les mots, les idées, les structures gram­maticales, c'est-à-dire d'écrire, de composer des textes littéraires. Tout cela a été essayé, vérifié et reconnu pos­sible bien des années avant que vous m'ayez fait l'honneur d'être mon étudiant. Il a même existé une machine à poésie qui faisait des vers tout à fait acceptables… 
– Elle s'appelait Calliope. 
– Exact. C'était plus joli que Littératron, mais, je l'avoue, moins rentable. Car le défaut de toutes ces machines, c'est qu'elles coûtent trop cher pour ce qu'elles font. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. Pensez : il serait absurde de dépenser une fortune pour produire des vers à la machine, quand il y a des poètes de génie qui vous font ça pour un quignon de pain et l'air du temps ! Alors, on laisse tomber… L'intérêt de votre Littératron, c'est qu'il parle à l'esprit. On va savoir pourquoi on dépense l'ar­gent, ou du moins, on va faire semblant. Le Littératron, c'est un but, une motivation, comme disent les psycho­logues. Naturellement, c'est de la foutaise, mais ça ne fait rien. Les meilleures hypothèses de travail, celles qui ouvrent les écluses à finances, ne sont ni les plus vraies ni les plus honnêtes. 
(Extrait du Chapitre 15 : Où il est dit enfin a quoi sert le Littératron)

L'exemple de Calliope est authentique, et fut bien une machine créée par le cybernéticien Albert Ducrocq dans les années 50. Voir à ce propos le texte de Boris Vian : « Un robot-poète ne nous fait pas peur », (Œuvres romanesques complètes, t. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, p. 1021-1025.) : « S[i la machine] est poète, c’est qu’Albert [Ducrocq] est fabricant de poètes. N’est-ce pas encore mieux ? Ducrocq, fabricant de poètes ! Dire que d’autres se font militaires, ou, un peu plus haut, bouchers. »

Toujours à propos de Calliope (Muse de la poésie, rappelons-le), et de nos jours, la ville de Fontainebleau a développé le concept de "Renaissance Augmentée", alliant "Réalité augmentée" et "Intelligence artificielle". Citons par exemple ce court extrait du "Manifeste de la Cour Algorithmique" (sic) :
Renaissance de l’Âme par la Machine : "Fontainebleau, berceau de la Renaissance française, devient le creuset d’une Renaissance augmentée. Les muses synthétiques, comme Calliope et Misia, prolongent la plume des poètes et la main des peintres. La tradition dialogue avec l’expérimentation, comme jadis Marot avec les modèles grecs, dans une cour où le code devient lyrique et l’art révèle l’âme humaine."

On le voit, ce concept de "littérature artificielle" n'est ni obsolète, ni désuet, mais peine tout de même à atteindre son but avoué. Et il ne faut pas s'en étonner : ce que nous dit Escarpit à travers son roman, c'est que les buts profonds de ces recherches et des applications qui en découlent ne sont ni l'amour de l'art, ni la capacité à créer ex-nihilo du beau langage propre à nous émerveiller et nous donner à penser, mais bel et bien de créer à moindre coût un produit qui rapportera beaucoup d'argent, ou un surcroît de pouvoir à celui qui saura le plus audacieusement s'en servir (fabrication automatisée d'un "best seller", ou, comme on le constate dans l'extrait suivant, développement d'un discours politique creux mais conforme aux attentes du plus grand nombre - ce qu'on appelle de nos jours "l'astroturfing").

[L'effet narcisse : ] C'est un mélange de satisfaction intime et de surprise. Les neurologues ont montré qu'il s'agit d'un phénomène de résonance comparable à l'effet Larsen en électro-acous­tique. Les propres pensées profondes du sujet lui étant réinjectées provoquent dans les neurones des centres supérieurs le déclenchement d'oscillations hypnogéniques et euphorisantes. En un mot, sans avoir conscience de se reconnaître dans ce qu'on lit ou ce qu'on entend, on se trouve plongé dans un état de béatitude réceptive qui élimine provisoirement le sens critique.

(Extrait du Chapitre 25 : Où le Littératron triomphe, mais où la perfidie redouble) 

Ainsi, aux yeux sans volonté de la machine, ne sommes-nous considérés que comme des machines à consommer et/ou à voter, comme des dividus à agglomérer pour constituer une masse acceptable, car capable d'absorber le plus rapidement possible le flux de la production, flux toujours en croissance du fait de sa mécanisation ("Le Littératron avait tra­vaillé nuit et jour au rythme d'une page tous les quarts d'heure. On m'assura qu'aucun écrivain n'était jamais parvenu à une telle cadence de production, sauf peut-être Georges Simenon, mais seulement pendant ses heures de veille, alors que le Littératron, lui, ne dormait pas.." - chap. 29).

Produire et consommer ; tout le reste n'est que maquillage charmant, fard à penser, séductions et sourires patelins. A travers son humour immoral et désabusé, Escarpit nous invite à ne pas être dupes, et à continuer de faire usage de notre intelligence propre face à la tentation d'accepter ou non de participer à un jeu - qui n'est qu'une vaste couillonnade, mais une couillonnade où des millions sont en jeu - mais en prenant notre décision en toute connaissance de causes, lucidement, et sans se goberger d'illusion. Le picaresque, en somme.

Bien entendu, nous arrêter à cela serait par trop cynique et très pédant - et Escarpit n'est ni l'un ni l'autre. Le "jeu", s'il est infantile de le prendre tant au sérieux, a tout de même des implications qu'on ne saurait jamais assez considérer sans une certaine gravité. 
" Rien n'est plus sérieux qu'un enfant qui s'amuse. Ce n'est pas déconsidérer l'esprit scientifique que d'y voir une forme de l'infantilisme. Notre psycho­logie est tout à fait simple : c'est ce qui fait notre force. Il suffit de comprendre que la recherche est un jeu. On s'amuse avec un nouveau laboratoire comme avec un train électrique. On se dispute les microscopes à contraste de phase ou les piles atomiques comme des billes ou des caramels. On collectionne les cartes perforées comme des timbres ou des étiquettes de boîtes de fromage. On se chipe mutuellement ce qu'on a dans les poches ou dans le cerveau, on copie les uns sur les autres, on se chamaille dans les congrès comme dans des cours de récréation, on fait de grosses colères en tapant du pied, on boude… "

T'as l'appli ?

En plus de nous laisser déplorer le pharaonesque gâchis financier et les luttes de pouvoir qui dévoient la Recherche, Escarpit, en bon fictionnaire, sait tirer les sonnettes d'alarme, ou tout du moins nous les désigner pour notre usage futur. 

Citons par exemple quelques une des applications du Littératron imaginées par Escarpit.

Le "Projet 500" :
(…) on se con­centra sur le Projet 500. Le Littératron Caméléon en était au stade des premières expériences. On lui fit extraire le vocabulaire basique de plusieurs discours d'hommes poli­tiques d'opinions opposées. Chose étrange, de chacun de ces textes, il ne retint que cinq mots, toujours les mêmes : Je, moi, France, peuple, avenir. Pour élargir la sélection, on abaissa le seuil de fréquence et d'intensité sémantique, au-dessous duquel les mots étaient éliminés. On vit alors apparaître : prospérité, paix, justice, et un peu plus tard, liberté.
(Extrait du Chapitre 29 : Où j'entrevois la victoire à portée de ma main)
Le Projet 500 (c'était son nom) sortait tout droit, j'en étais convaincu, du cerveau de Gédéon Denier. Il s'agis­sait de délimiter un vocabulaire basique de cinq cents mots assorti de quelques règles de grammaire simples, qui constituerait désormais le seul langage autorisé dans la presse, à la radio ou à la télévision pour l'expression des idées. Mots et règles de grammaire seraient choisis de façon à ne pouvoir se combiner que selon un certain nombre de schémas bien déterminés et conformes en tout état de cause aux idées gouvernementales.

(Extrait du Chapitre 27 : Où je fais contre mauvaise fortune bon cœur) 

Le Littératron de poche :

On y vit notam­ment le prototype du Littératron de poche, dont seraient dotés tous les établissements scolaires à la rentrée sui­vante. Un censeur favorable à l'entreprise fut interviewé et déclara qu'à son avis, le seul danger de l'expérience, puisque le Littératron pouvait fonctionner dans les deux sens et écrire des copies aussi bien qu'en corriger, était qu'il y eût des fuites et qu'il s'établît un marché noir des devoirs littératroniques à l'usage des mauvais élèves. Il convenait donc que les appareils fussent confiés aux mains expertes et sages du personnel enseignant qualifié. Mme Larruscade le rabroua gentiment pour cette préten­tion, lui rappelant que ce serait là le domaine exclusif des littératroniciens scolaires diplômés de l'institut Littératronique National. Elle laissa entrevoir le moment où les cours eux-mêmes seraient donnés dans toute la France par un Littératron géant muni d'un réseau d'intercommu­nication vocale. « Le rôle du professeur, conclut-elle, se limitera alors à l'essentiel : une présence humaine dans la classe. Tout le reste relève de la littératronique. »

(Extrait du Chapitre 29 : Où j'entrevois la victoire à portée de ma main)

La Télé-Université :

on pensait, grâce à l'hypnopédie, économiser le coût de la construction d'amphithéâtres. Mais il aurait fallu construire des cités universitaires munies de dortoirs spécialement équipés, ce qui aurait coûté encore plus cher. Au contraire, grâce à la Télé-université, on n'aura plus à se soucier de loger les étudiants ni pendant les heures de cours ni pendant leur sommeil. Pour faire ses études, il suffira de disposer d'un transistor et d'une place sous un pont. Elle ajoutait que afin de favoriser la décentra­lisation, il était question de construire pour les Universités de province des télé-recteurs à télécommande.
(Extrait du Chapitre 33 : Où les choses prennent le cours qu'elles devaient prendre)

En libre-service :

Un des participants, chef du rayon livres d'un grand magasin, suggéra la cons­truction d'un appareil muni d'un cadran de type télé­phonique, sur lequel le lecteur éventuel pourrait marquer ses goûts au moyen d'un code simple. Une pièce de mon­naie insérée dans la fente ad hoc lui permettrait d'obtenir en quelques minutes un ouvrage original, exactement conforme à ses désirs. « En somme, conclut-il, ce serait le Photomaton de la littérature. » Boussingot nota l'idée. 

(Extrait du Chapitre 29 : Où j'entrevois la victoire à portée de ma main)
 
To be SF or not SF... :

Concernant la science-fiction, Escarpit dira, dans la préface d'un roman ultérieur, Honorius pape (Flammarion - 1968): "... si l'on classe mon roman dans la science-fiction, j'accepte la catégorie, mais refuse toute parenté avec les bêtifications attristées sur le règne des robots et des cerveaux mécaniques, qui expriment ce que les intellectuels de mon temps croient être un humanisme."

"Ce que les intellectuels croient être un humanisme"... Escarpit choque volontairement en faisant sauter les pavés de bonnes intentions de la bien-pensance de son temps. Et pourtant, nous l'avons vu, l'auteur n'a rien à envier à ses pairs, même français, même anglo-saxons. Son style est précis, son érudition certaine, son humour à froid fort intelligent (et rappellera par endroits celui du mystérieux Roger Sorez). Bien que Fiction ait pris l'air un peu offusquée après les remarques (somme toute assez lucides) qu'il écrivit à l'endroit de la revue dans sa chronique du journal Le Monde (voir Fiction n°11 - oct. 1954), on aurait pu penser qu'Escarpit, comme Pierre Boulle ou René Barjavel, pût gagner un peu de reconnaissance de cette frange du lectorat qui lit et pratique la SF comme une chasse au trésor dans un monde parallèle.

Alors ? Snobisme du lectorat ? Ostracisme affiché des afficionados du milieu SF à présent (en 1965) bien constitué ?
Un article du journaliste Pascal J. Thomas nous éclaire peut-être un peu sur les rouages de cette mise au ban. Nous reprenons à cette déclaration : "Ce que les intellectuels croient être un humanisme".

" Il le dit un peu avant : « [les] ordinateurs sont de bonnes bêtes de labour intellectuel. ». Bref, il se méfie comme Asimov du complexe de Frankenstein, et ne veut pas pratiquer la SF technophobe.
 
Et qui sont ces « intellectuels qui se croient humanistes » ? En 1967, il n'y a sans doute pas encore d'école de SF française qui exprime cette tendance (quoiqu'il y ait sûrement pas mal d'œuvres d'anticipation technophobe de la part d'auteurs français hors du milieu SF), et, en ce qui concerne les œuvres de langue française, Escarpit semble plus au fait de ce qui paraît au Fleuve noir - Anticipation (à cause de Carsac, et pas seulement, on le verra ci-dessous). Par contre, dès le paragraphe suivant, il égratigne à la fois François Truffaut et Ray Bradbury sans les nommer : « À l'époque où j'écrivais ce livre un metteur en scène cherchait à remuer les foules en montrant dans quelque cité future des pompiers spécialistes de la destruction des livres par le feu. Comme on le verra, c'est un problème qui s'est posé aussi à Honorius. Il l'a résolu à sa façon. Je ne suis pas sûr qu'elle plaira à tout le monde. » (p. 8).
Escarpit le dit, il a lu de la Science-Fiction depuis son plus jeune âge, au point de vouloir l'imiter étant adolescent. A-t-il continué d'en lire ? Certainement, au point d'écrire en 1954, époque à laquelle le terme n'était pas encore trop populaire, un article titré "le Science-fiction est-il un genre littéraire ?" (sic, le Monde, 31 août 1954). Roger Bozzetto cite cet article en 1980 dans "Littérature et paralittérature : le cas de la Science-Fiction" à l'appui de ses considérations sur le regard porté sur la SF : « à vouloir faire basculer l'ensemble du genre dans le circuit long, au nom de ses supposées qualités intrinsèques, on prend le risque de provoquer une réaction de rejet par les instances de légitimation, qui prendront prétexte des productions les plus médiocres pour repousser dans les ténèbres extérieures tout ce qui se présentera sous ce label. Danger que signale dès 1954 Robert Escarpit, mettant en avant la possibilité d'un ghetto où l'on risquait d'enfermer le genre ». Il semble en tout cas que l'équipe de Fiction de l'époque n'ait pas apprécié les critiques qu'il faisait sur une revue dont Escarpit trouvait qu'elle était un peu trop le porte-voix d'une chapelle, puisqu'on y trouve une réponse peu amène à l'article du Monde. Ce qui n'empêche pas Escarpit d'organiser en novembre 1954 un colloque sur Aventure et anticipation.
Par la suite, selon Gérard Klein, « Il a plusieurs fois dit grand bien de la Science-Fiction dans Le Monde et il est possible qu'il ait pesé dans la décision du Monde d'accueillir des articles de Jacques Goimard, Philippe Curval et moi-même puis Michel Jeury et Emmanuel Jouanne sur le domaine. ». 

"Ici, on n'aime pas les clowns !"

L'article de Pascal J. Thomas ne fait pas d'Escarpit la victime d'une cabbale intellectuelle ou d'un règlement de compte entre maisons d'éditions. Les raisons de la méconnaissance de ce véritable auteur de science-fiction française, c'est que la science-fiction est une chose trop sérieuse pour la laisser à des "humoristes". Dès ses débuts de romancier, cette étiquette lui a été imposée, et qu'il signe ailleurs que dans une collection de SF (mais aurait-il voulu qu'il en soit autrement ?) a fini d'expatrier l'auteur hors du charnier natal.

trop d'humour tue la crédibilité de la SF, sa capacité à impressionner, à mimer la terreur mystique avec ses moyens mécaniques. Escarpit avait trop d'humour pour se plonger à fond dans le jeu de la SF ; touche-à-tout irrépressible, il est passé par le genre avec brio, mais d'une certaine façon, trop vite et trop léger. Ce qui ne doit pas nous empêcher de faire le très agréable effort de se plonger dans une œuvre souvent pionnière et jamais ennuyeuse.

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