17 septembre, 2026

Cadeau bonus / Hommage à Jean RAY : "Harry Dickson - Une intégrale" Volume 3 - deuxième partie (Janvier-Juin 1934)

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(…) le temps subissait une modification dans cette ambiance, une autre palpitation était en lui. La lenteur ! Les choses s’arrangeaient d’elles-mêmes, mais elles avaient besoin d’un nombre d’heures ou d’années déterminé, comme une germination ou comme une circonvolution d’astre.

(in Harry Dickson n° 128 : L'HÔTEL DES TROIS PÉLERINS - Chapitre 2. La pomme et le commissionnaire)

Aujourd'hui 17 septembre 2026 marque le 62ème anniversaire de la disparition de Jean Ray. Nous vous proposons (enfin !) à cette occasion la seconde partie des nouvelles produites par lui pour la série Harry Dickson, concernant l'année 1934 (fascicules n°126 à 138 , du mois de Juillet au mois de Décembre).


La datation précise de ces fascicules (information ne figurant pas sur les couvertures ni sur les bons d'impression) reste hypothétique. Voir pour cela plus de détails sur notre article "Harry Dickson - Une intégrale" Volume 1 (1931 - 1932).

Prévu pour la fin de l'année 2024, ce recueil numérique nous aura demandé un peu plus de travail, du fait d'une nouvelle (La menace de Khâli - n°129) qui avait échappé aux diverses intégrales des Harry Dickson écrits par Jean Ray (NéO, Corps 9, Marabout et Lefrancq). C'est grâce au travail patient de l'Amicale Jean Ray et de l'infatigable André Verbrugghen que nous avons pu numériser le texte d'origine et compléter ce volume. Voilà qui est enfin chose accomplie.

Vous pourrez donc lire dans ce recueil les histoires suivantes (sauf précision, les résumés proposés ici sont empruntés au site dédié à Jean Ray et sont © Jean Pelletier) :


126 / LA MAISON DES HALLUCINATIONS

  Cette histoire commence il y a près de 25 ans, dans Pratt-House, sinistre bâtisse de Old Jewrystreet où l'on découvre l'assassinat du maître des lieux, Benedict Pratt, homme mystérieux et solitaire. Le meurtrier, un certain Ned Garret, que l'on retrouve auprès du corps, semble plongé dans un délire hallucinatoire : il aurait vu aussitôt après son forfait le spectre de Pratt. Interné, il mettra peu après fin à ses jours. 25 ans plus tard, un vagabond nommé Marwell trouve refuge dans cette confortable maison abandonnée. Curieux… l'abus de brandy explique-t-il l'apparition d'une pièce qui n'existait pas auparavant ? Puis ce sont les tisonniers de la cheminée qui s'animent sous ses yeux et l'assaillent ! On découvre le lendemain Marwell près de l'Embankment, sérieusement blessé. Avant de succomber, il a cependant le temps de relater son aventure. Soûlographie délirante, pour les autorités. Pas si sûr, pour Ted Brockhurst, intrépide journaliste amateur qui décide de mener sa propre enquête. Il ira donc passer la nuit dans la maison pour en avoir le cœur net, non sans avoir mis dans la confidence le roi des détectives, Harry Dickson. Ce dernier se fera fort de percer les secrets de cette maison hors du commun.


127 / LE SIGNE DES TRIANGLES

Lorsque sir Austin Mackail, le maître de Hornstoke Castle, est mystérieusement assassiné chez lui par un homme déguisé en facteur, Scotland Yard n'a d'autre solution que de requérir l'aide de Harry Dickson. Surprise à l'ouverture du testament: sir Mackail avait rajouté un codicille peu avant sa mort, prévoyant son assassinat. Ce dernier lègue toute sa fortune à son domestique Japson, à la condition que celui-ci fasse la lumière sur les circonstances de sa mort avant un an, faute de quoi la fortune ira par moitié aux pauvres de Londres et au Bureau des Recherches Aéronautiques. Japson ne peut qu'engager Harry Dickson pour espérer voir l'affaire s'éclaircir … Peu de temps après, abattant un cambrioleur introduit dans Hornstoke Castle, Harry Dickson a la surprise de voir sur la poitrine du mort un triangle rouge… le signe des "Compagnons du Triangle", une bande de sept malfaiteurs, désignés chacun par un triangle de couleur différente, qui sévissait à Londres voici vingt ans. Quel est le lien entre les exactions de ces bandits et le secret de sir Mackail ? Dickson compte sur son jeune élève Tom Wills, qu'il fait engager incognito comme domestique dans la résidence, pour le découvrir.


128 / L'HÔTEL DES TROIS PÉLERINS

(Résumé du PReFeG) Demeuré après une enquête dont on ne saura rien dans une déprimante ville de province, Harry Dickson surprend dans l'hôtel des Trois pèlerins une cambrioleuse qui n'a pourtant rien volé. Son silence obstiné le mènera sur une nouvelle affaire où Tom Wills laissera un peu de son jeune cœur.


129 / LA MENACE DE KHÂLI (Exclusivité PReFeG)

(Résumé du PReFeG) Un Colonel en retraite, que Harry Dickson avait sauvé jadis des griffes de la secte de Khâli, est rattrapé par son passé et se voit de nouveau menacé par cette organisation criminelle… à moins que les apparences cachent un autre complot. Jeux de dupes et personnages haut en couleurs font de cet épisode un agréable déploiement d'ambiances.


130 / LES ILLUSTRES FILS DU ZODIAQUE

Une fois n'est pas coutume, le mystère vient cette fois de Mrs. Crown, la gouvernante du fameux détective, ou plutôt de son épicier, Timothée Hull : ce dernier trouve un beau soir une petite flèche en métal clouée à la porte de sa chambre. Peu de temps après, il est découvert mort dans son échoppe. Harry Dickson mène l'enquête, en compagnie de Gilberte Lusseaux, la célèbre espionne. Il apparaît bientôt évident que la flèche (le signe du Sagittaire) est le signe de la première manifestation britannique d'une mystérieuse et richissime bande internationale connue sous le nom des "Illustres Fils du Zodiaque", qui parachève toutes ses opérations d'un symbole issu de la ceinture céleste du zodiaque... Qui sont les Illustres Fils du Zodiaque ? Quel est le dessein de cette puissante organisation ? quel rôle joue exactement Gilberte Lusseaux ? Harry Dickson devra faire une nouvelle fois la démonstration de son talent pour le savoir.

(Résumé du PReFeG) Jeux d'apparences et guerre psychologique avec une bande de malfaiteurs sans visages pour cette épisode qui mènera notre détective… au mariage ! On y appréciera un très bon chapitre de chasse à l'homme où Dickson est le gibier.


131 / LE SPECTRE DE MR. BIEDERMEYER

(Résumé du PReFeG) Encore une bande de malfrats et leur chef énigmatique et terrifiant. Fort bien servi par une ambiance boueuse et diluvienne, le scénario pêche un peu mais on n'en tiendra pas trop rigueur à un Dickson un peu trop témoin.


Trois histoires courtes pour le fascicule suivant :

132a / LA VOITURE DEMONIAQUE

(Résumé du PReFeG) Une histoire de serial killer et de musée de cire - assez classique.

132b / L'ECHIQUIER DE LA MORT

(Résumé du PReFeG) Une combinaison maudite de pièces et de cases aux échecs provoque la mort de ceux qui la joue. Mais on ne la fait pas au Sherlock Holmes américain !

132c / MINUIT-VINGT

Harry Dickson raconte l'une de ses plus insolites enquêtes… Bitterlow, horloger de son état, se désespère: toutes les montres qui passent par sa boutique sont frappées d'un étrange mal : elles s'arrêtent inexorablement à minuit vingt. L'horloger y voit le funeste présage de sa mort prochaine à cette heure fatidique, à moins, bien sûr, qu'Harry Dickson n'y trouve une autre explication !


Encore quelques histoires plus courtes qu'à l'ordinaire (Jean Ray y déploie son talent pour la concision et le vif du sujet)

133a / L'AVENTURE D'UN SOIR

(Résumé de Jacques Van Herp, in « Harry Dickson – Le Sherlock Holmes américain », - Collection « Ides et autres », édition Recto-Verso, Bruxelles 1981) Lutte entre Humphrey Crane, un gentleman-cambrioleur repenti, et sa femme, Lady Saltere. Harry Dickson fait de la figuration.

133b / LE DIABLE DANS LA PRISON

(Résumé de Jacques Van Herp, op. cit.) La prison de Hillston fut édifiée sur les ruines d’un ancien prieuré de Templiers. Cela permit à l’architecte de multiplier les couloirs secrets et les canaux acoustiques. Cela permit aussi à son fils, emprisonné pour six mois, de mystifier le directeur et les gardiens.


134 / LE DANCING DE L'EPOUVANTE

Stanley Wurdee est un jeune homme extrêmement riche, excentrique et blasé, qui tombe éperdument amoureux de la belle Julia Heresford. Cette dernière, une chanteuse du Moulin-Rouge de Covent Garden, meurt bientôt lors de l'incendie qui détruit le cabaret. Wurdee, défait par la tragédie, fait alors construire, à force de millions, sur une terre marécageuse d'Irlande, une réplique exacte du Moulin-Rouge, dans laquelle il s'enferme tout seul pour faire revivre les soirées du cabaret, avec lumières et musique. La folie est à son paroxysme quand, un soir, ce qui semble être Julia Heresford paraît à une fenêtre de la scène. Stanley Wurdee s'élance alors et fouille partout. Les jours suivants, le Moulin-Rouge reste inerte, Stanley Wurdee est porté disparu, de même que Lew Skinsop, un journaliste du Daily Flame qui s'intéressait particulièrement à la carrière du millionnaire. Le Daily Flame est d'ailleurs un curieux journal, installé dans un immeuble délabré, il cesse d'être publié à la disparition de Skinsop et le directeur, Mac Laren, est retrouvé assassiné. Grover Banks le gardien de la propriété de Wurdee, prétend ne rien savoir, mais on le soupçonne de quitter parfois subrepticement son poste pour se lancer dans quelques mystérieuses expéditions. Plusieurs connaissances de Wurdee sont, par la suite, victimes d'attentats, et deux anciennes danseuses du Moulin-Rouge (Jane Doyle et Mira Lencox) sont enlevées. Gable Fox, le banquier de Wurdee, survit à une agression. Le plus chanceux est le journaliste Lew Skinsop, qui parvient à échapper à ses ravisseurs. Pourra-t-il aider à faire la lumière sur cette histoire propre à rendre fou les plus coriaces ?


Retour aux histoires courtes, ici rassemblées comme un témoignage direct de Dickson qui épate son auditoire.

135 / LES PLUS DIFFICILES DE MES CAUSES

135a / UN FIL DE CUIVRE

(Résumé de Jacques Van Herp, op. cit.) Mission de Dickson à Baroum : il faut que ce soit une société anglaise – et non allemande – qui emporte le contrat pétrolier.

(Note du PReFeG) : Harry Dickson au service d'intérêts privés, et non plus de la justice et de la vérité. L'entorse est étrange.

135 b / LE CLUS DES HOMMES VILAINS

(Résumé de Jacques Van Herp, op. cit.) Ces derniers défigurent les plus jolies filles qu’ils rencontrent.

135c / LE SIFFLET DE LA MORT

(Résumé du PReFeG) Une série de meurtres effectués par une locomotive fantôme…. du moins tout porte à le croire ! La meilleure histoire des trois, de par son ambiance fantastique et le tragique aspect grotesque des meurtres.


Encore deux histoires pour le fascicule suivant :

136a / L'HOMME AU MOUSQUET

Graham Derrick donne une réception dans sa propriété de Seven Oaks. Parmi les invités, on compte : Phyllis Everts, la jolie secrétaire de Derrick ; Mr Broskin, un riche industriel qui est loin d'être indifférent au charme de Miss Everts ; l'athlétique Geo Stanton et Mr Gilchrist, le caissier irascible. Soudain, deux coups de feux éclatent, sans qu'on puisse découvrir l'auteur de l'attentat. Seul Mr Broskin prétend avoir vu, l'espace d'un éclair, une silhouette au long visage maigre et à la fine barbe noire. Peu de temps après la réception, Miss Everts est victime d'un enlèvement qui est revendiqué par "les fantômes de Seven Oaks". Graham Derrick est soupçonné, car on retrouve un de ses cigarillos mexicains dans la chambre de la secrétaire, mais l'accusé proteste de son innocence. L'enquête finit par révéler que Seven Oaks était possédé il y a deux siècles par un certain Rochester, un armurier et un voleur célèbre. Des bijoux volés par lui n'ont d'ailleurs jamais été retrouvés. En voyant le portrait de Rochester, Mr Broskin croit reconnaître l'agresseur aperçu chez Derrick. Mais par quels sortilèges un homme vivant il y a deux cents ans pourrait-il encore se manifester aujourd'hui ? Pourquoi tirer des coups de feu qui ne blessent personne, mais terrorisent les habitants ? Qui peut avoir enlevé Miss Everts ? Autant de questions pour notre grand détective américain.


136b / LA NUIT DE BARCELONE

À Barcelone, pendant une nuit de bombance dans une étrange maison, six gentlemen anglais jurent d'épouser une non moins étrange et très belle jeune femme. Cette femme viendra plus tard obliger les jeunes gens à tenir leur promesse et les nouveaux mariés mourront peu après leur mariage. Harry Dickson devra découvrir l'identité et le mobile de la mystérieuse femme pour sauver le dernier des six gentlemen.

(Note du PReFeG) Une histoire fantastique de mariage polyandre, que Harry Dickson va devoir débrouiller au péril de sa vie !


137 / LE SAVANT INVISIBLE

Harry Dickson est, avec Frank Brereton et Leicester Bunderwell, invité à une partie de chasse au château de sir Herbert Lambton. Dickson est aussi chargé de surveiller le voisin de Sir Lambton, Percy Cruxley le grand savant misanthrope, dont les recherches portent sur les gaz asphyxiants, la balistique et les radiations mortelles. Le gouvernement anglais voudrait éviter que des puissances criminelles s'emparent de la nouvelle invention de Cruxley, appelée formule 61, qui consiste en des radiations pouvant provoquer des maladies à distance. Une nuit, Dickson épie Frank Brereton en train de voler une petite gravure appartenant à Sir Lambton. Au matin, Brereton est retrouvé mort dans sa chambre. Il s'agit d'un meurtre déguisé en suicide, et il ne subsiste aucune trace de la gravure. Dickson décide de s'introduire clandestinement chez Percy Cruxley et s'aperçoit qu'un autre a eu la même idée : Leicester Bunderwell. Celui-ci est abattu dans l'obscurité, avec en sa possession une partie de la gravure subtilisée par Brereton. Cette gravure représente un village ancien, avec sa place centrale entourée de maisons, sa fontaine et son église. Deux hommes ont-ils été tués pour cette image ? Cruxley, lui, est introuvable. Le mystère s'épaissit encore plus quand la formule 61 livrée au gouvernement s'avère complètement inefficace…


138 / LE DIABLE AU VILLAGE

Le Tueur sévit dans Londres et sa banlieue. Ce criminel a déjà assassiné plusieurs industriels et détruit des usines par le feu et les bombes… Harry Dickson et Tom Wills échappent même à un attentat en enquêtant dans l'établissement de James Ridgeway, situé dans le village de Kingsham. Le Tueur est-il le docteur Derwent, un jeune médecin qui a dilapidé sa fortune à cause de l'alcool et du jeu ? Une visite dans son laboratoire prouve que celui-ci contient tous les acides nécessaires pour commettre des crimes. Invités chez le maire, Mr. Tapley, Dickson et Wills évitent l'empoisonnement, mais un serviteur n'a pas leur chance. Penché sur le corps du mourant, Clyde Derwent, qui s'échappe et semble avoir trouvé refuge chez Mr. Slatters, le maître d'école. Slatters est-il complice de Derwent ? En tout cas, la maison de Slatters doit cacher un secret, puisque Mr. Tapley s'y introduit la nuit et s'enfuit, en assommant presque Harry Dickson. Quel est le rôle joué par Miss Panthère, une splendide créature qui donne des spectacles dans un cabaret appelé les Folies londoniennes ? Le jardin de cette dame est encombré de plantes vénéneuses et elle donne asile à un homme blessé. Nos deux détectives devront y voir clair pour découvrir lequel des habitants de Kingsham est le Tueur.

(Note du PReFeG) Une histoire un peu embrouillée où l'on sent un peu que Jean Ray sait aussi improviser.


Jean Ray, on le constate, commence à prendre des libertés avec sa mission originelle de produire des fascicules pour l'édition française d'Harry Dickson. Des formats d'histoires plus courts, moins de souci scénaristique, des approximations dans les intrigues parfois, peut-être, mais toujours un grand talent narratif qui fait de cet auteur un impressionnant faiseur d'histoires.


LES AUTRES VOLUMES DE
"Harry Dickson - une intégrale"
EXCLUSIVITES du PReFeG !





Prochaine publication prévue pour le mercredi 23 septembre 2026 : Galaxie n°26. 

16 septembre, 2026

Fiction n°150 – Mai 1966

Une farandole de bons "petits" auteurs entourent Jack Vance et son deuxième opus de Cugel l'astucieux pour ce numéro de mai 1966. On notera l'entrée du scénariste Claude J. Legrand, surtout renommé auprès des bédéphiles, celle du passage éclair de l'illustrateur Jean Alessandrini, et la dernière parution de l'appréciable Docteur Nourse.

Une rencontre de Jean Alessandrini

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Sommaire du Numéro 150 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 7, bibliographie

NOUVELLES


2 - Chad OLIVER, Corps de rechange (A Stick for Harry Eddington, 1965), pages 9 à 26, nouvelle, trad. Yves HERSANT *

3 - Ron GOULART, Caméléon (Chameleon, 1964), pages 27 à 48, nouvelle, trad. Jean LAUSTENNE *

4 - Arthur PORGES, Le Tournant décisif (Turning Point, 1965), pages 49 à 55, nouvelle, trad. Yves HERSANT *

5 - Robert F. YOUNG, Idylle dans un relais temporel du XIe siècle (Romance In An Eleventh-Century Recharging Station, 1965), pages 56 à 64, nouvelle, trad. Yves HERSANT

6 - Claude J. LEGRAND, Sur mesures, pages 65 à 67, nouvelle

7 - Jack VANCE, Les Montagnes de Magnatz (The Mountains of Magnatz, 1966), pages 68 à 95, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

8 - Thomas OWEN, Le Grand amour de Madame Grimmer, pages 96 à 102, nouvelle

9 - Alan E. NOURSE & Philip H. SMITH, Les Mains du miracle (A Miracle Too Many, 1964), pages 103 à 115, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

10 - Roland TOPOR, Le Jeu, pages 116 à 119, nouvelle *

11 - Gabriel DEBLANDER, ...où fleurit l'étranger, pages 120 à 125, nouvelle 


CHRONIQUES

12 - COLLECTIF, Revue des livres, pages 127 à 143, critique(s)

13 - Maxim JAKUBOWSKI, Revue des films, pages 144 à 145, article

14 - Gérard KLEIN, De quelques images fantastiques (2), pages 147 à 151, article

15 - Gérard KLEIN, Notes de lecture, pages 152 à 153, critique(s)

16 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 154 à 155, critique(s)

17 - Tony CARTANO, Fastes d'enfer de Michel de Ghelderode, pages 156 à 157, critique(s)

18 - (non mentionné) , En bref, pages 158 à 158, article

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Un exemple de son talent

Un mot sur l'illustrateur Jean Alessandrini pour commencer, qui signe ici la couverture. Goncourt discret de littérature jeunesse en 1994, typographe réputé, graphiste du journal Pilote dès 1970 (il en est le créateur du logo), illustrateur des couvertures de nombreux classiques chez Marabout Fantastique, Jean Alessandrini est une sorte de touche à tout qui sait mêler habilement langage et image. Auteur de séries pour enfants et adolescents, qu'il illustre lui-même, il fera la joie des lecteurs de Pilote avec ses pages de jeux drolatiques et foutraques. La couverture de ce numéro de Fiction rompt avec leur goût marqué pour l'abstrait, et ne sera pas forcément appréciée des lecteurs. L'avenir lui donnera toutefois raison, les couvertures de Fiction s'orientant peu à peu vers un style plus BD, avec bientôt des auteurs comme Druillet, Mario Sarchielli ou Claude Lacroix…

Côté nouvelles : Dans une société où le jeunisme prime, les "anciens" qui deviennent quinquagénaires doivent lutter contre un penchant réactionnaire bien tentant. Mais dans ce récit de Chad Oliver, il est possible de faire l'échange avec une autre vie, dans un Corps de rechange, et dans une autre société plus primitive où les anciens sont respectés. Un drôle de rétrofuturisme quand on constate de nos jours l'uniformisation des modes de vie et la raréfaction des sociétés dites "premières", avec toujours ce penchant anthropologique d'Oliver qui fait sa "patte".

Caméléon de Ron Goulart est une histoire à l'emporte pièce digne d'un James Bond un peu particulier, puisque l'agent en question est doué du don de métamorphose. On repensera sûrement à Otho, l'androïde métamorphe et compagnon du Capitaine Futur, le héros d'Edmond Hamilton. Plaisant et un tantinet parodique, dans un cadre qui rappellera tout autant Haïti sous les agissements "zombistes" des Tontons Macoute.

Le tournant décisif prend corps dans un contexte intéressant de rats parvenus à dominer la planète, après la destitution de l'homme et la guerre atomique, mais on pourra déplorer une chute par trop naïve, qui se ressert du truc éculé de la repopulation à partir d'un couple primordial et originel. Dommage que le soufflé retombe trop vite, car Arthur Porges nous avait habitués à mieux. Nous ne retrouverons finalement Porges dans Fiction qu'en 1988, pour une toute dernière parution en France.

Robert F. Young nous abreuve encore de poésie en rappelant que les exploits science-fictionnels peuvent aussi avoir des allures de miracles de contes de fées, pour cette Idylle dans un relai temporel du XIe Siècle. Comme toujours, c'est l'insatisfaction d'une vie privée d'enchantement qui fait le moteur intime de ses protagonistes.

Claude J. Legrand est ainsi adoubé dans la revue : "Sous la plume d'un Français nouveau venu, un conte percutant dans une veine très anglo-saxonne." Concise et habilement menée, Sur mesures est en effet une bonne histoire de mutant avec sa chute gentiment aménagée.
Claude J. Legrand paraîtra peu dans Fiction, mais fera toutefois les belles pages du fanzine Lunatique ; il sera surtout Monsieur Futura, une revue de chez Lug pour laquelle il scénarisera de très belles séries :  Jaleb le télépathe, La brigade temporelle (du Poul Anderson à la française), Jeff Sullivan
Les amateurs de ces magazines "vintage" auront tout le loisir de redécouvrir Futura et un billion d'autres bandes dessinées dans l'incroyable et généreux site de partage BD Mag Exhumator, que nous saluons au passage ici avec le plus grand respect.

Cugel l'astucieux aux prises avec les rusés, continue son périple tant bien que mal dans Les montagnes de Magnatz. On découvre sous la plume de Jack Vance un héros finalement assez amoral, défendant avant tout son plaisir immédiat, et c'est ce qui fait aussi son point faible. Le troisième épisode paraîtra dans le n°152.

Le Grand amour de Madame Grimmer est un exemple de fantastique qui frappe après coup, où Thomas Owen distille ses indices sans en avoir l'air. Assez plaisant.


Une bonne (et dernière) nouvelle du Docteur Alan E. Nourse et d'un acolyte lui aussi médecin, l'inconnu Philip H. Smith, Les mains du miracle sont donc écrites à quatre mains… On y traite intelligemment des ambigüité de la pratique de la médecine en tant que commerce : soulager plus que soigner, guérir mais pas trop vite, faire des choix sans en avoir l'air… Car la médecine, la démonstration en est faite,  a horreur des miracles.

Roland Topor est l'inventeur de Jumanji ! Inutile d'en dire plus, mais l'attrait pour Le jeu est très bien rendu. Et surtout, n'y pensez pas, vous perdriez.


Comme dans sa nouvelle précédemment publiée (Les murs, in Fiction n°147), Gabriel Deblander s'attache à l'ambiance plutôt qu'à la péripétie. …où fleurit l'étranger, c'est l'attente qui précède l'arrivée de visiteurs d'un autre monde, et le traitement narratif parvient à rendre fantastique un thème de pure SF. Intéressant.

On se souvient de la note de la rédaction de Fiction dans le précédent numéro à propos d'un genre inconnu en France : "l'heroic fantasy". Dans ce numéro 150, nous pouvons lire au détour d'une recension :

"Souvent, on ne va pas sans penser à ce chef-d'œuvre inconnu en France : The fellowship ot the ring du professeur Tolkien, qui est à la fable morale ce que l'astronautique est à l'aviation."

Fort heureusement, cette lacune sera comblée en 1972, par les bon soin des éditions Christian Bourgois.


L'Amérique en 1966... du moins les U.S.A., était bien loin de notre contemporaine cousine des jours actuels. Tel est du moins le constat que nous pourrions faire à la lecture de cette note de Gérard Klein sur le dernier numéro de la revue "Esprit" consacrée aux thèmes "Prospective et Utopie". Mais jugez plutôt :

" (…) malgré ses précautions intellectuelles, Gilbert Lascault [a] cédé à la naïveté en écrivant à propos du roman de Sheckley : « L'anticipation nous révèle ainsi le désespoir de la société américaine, dans la mesure où elle prend conscience d'elle-même. Elle ne trouve rien de bon, rien de solide, ni en elle-même ni hors d'elle-même…»

Voilà un jugement qui surprendrait fort l'écrivain américain. Je le connais personnellement et je crois pouvoir dire qu'il n'est rien moins que désespéré de sa société. Il n'y adhère certes pas totalement, mais il mène en son sein une existence que la plupart des écrivains européens considéreraient comme proprement utopique, et il en est conscient. L'erreur est d'ailleurs fréquente de la part de gens qui connaissent mal la société américaine et la violence de sa contestation interne, qui paraît plutôt à l'observateur un signe de santé que le symptôme de tares irrémissibles. La violence de cette contestation est inconnue depuis longtemps en Europe, ou alors elle s'y accompagne d'un rejet total, métaphysique, de l'idée même de vie en société. Rien de tel, sauf cas extrême, aux États-Unis. Quiconque prendrait Bradbury ou Sheckley pour des sortes de Dostoievsky américains de l'anticipation, s'exposerait à de rudes mécomptes en considérant la face joyeuse et rebondie du premier, l'allure décontractée et modérée du second. Ils ne sont pas Dostoievsky. Ils ont lu Dostoievsky, ce qui n'est pas la même chose, et ils contestent, dans une société où l'esprit même de contestation est encouragé à un point dont nous n'avons guère idée ici (ne serait-ce que pour réagir contre un pesant conformisme économique) et où cette contestation est considérée, par les individus et par les groupes sociaux, même lorsqu'elle est gênante, comme un facteur nécessaire de progrès. Il y a dans la société américaine une recherche permanente du commun accord et un rejet permanent de ce commun accord. Les générations d'écrivains et d'intellectuels s'y succèdent comme des émigrés de l'intérieur, qui sont progressivement absorbés et remplacés par de nouvelles couches de protestataires. La contestation américaine est toujours contenue dans l'ici et le maintenant. Donner à telle ou telle de ses manifestations la valeur d'une réflexion générale de la société américaine sur elle-même, c'est s'exposer à un contre-sens que relèveraient certainement les auteurs eux-mêmes. Incidemment, cette attitude anglo-saxonne, pour ne pas dire protestante, rend peut-être compte du développement de la science-fiction dans ce pays. La science-fiction exclut presque par définition un contenu métaphysique, même si elle y fait référence. Elle n'est pas fondamentalement le véhicule d'un jugement de valeur sur la société ou sur le monde, mais de plusieurs jugements partiels, éventuellement exclusifs les uns des autres, et ses auteurs le savent. C'est un point de vue que des latins, catholiques de surcroît, ont généralement quelque peine à saisir. 

Les universités américaines distribuent depuis quelques années des bourses fort généreuses aux écrivains et aux poètes. La distribution des bourses est pratiquement fonction de la violence de la contestation dont font preuve les susdits, ou au moins de l'originalité qu'ils y mettent, au point qu'il s'agit d'un intarissable sujet de plaisanterie pour les beatniks du Village. Un écrivain aussi violent que LeRoi Jones, qui ne mâche guère ses mots à l'égard de la société « blanche, protestante et américaine », a pu, en fait, composer la majeure partie de son œuvre en vivant de tels subsides. Et si, à notre connaissance, Robert Sheckley n'en a pas encore reçu, c'est d'une part parce qu'aux États-Unis comme ici la science-fiction n'est pas considérée comme une littérature « sérieuse », et d'autre part parce que son livre y est sans doute considéré, peut-être à tort, comme beaucoup trop anodin.

Gérard KLEIN


Versons à présent une autre pièce au dossier de la "rayalité" (ce bon mot est du biographe Geert Vandamme). La "rayalité", c'est à dire à l'écriture plus ou moins consentie, consciente ou délibérée, de la biographie "arrangée" du "Maître gantois" Jean Ray. Ici, Jacques Van Herp se pose en défenseur de l'extraordinaire vie de contrebandier, de dresseur de tigre, de marin expert… que Jean Ray a véhiculé avec la complicité plus ou moins naïve (c'est sur ce point que peut se tenir le débat) de Henri Vernes et de Van Herp lui-même (qui feint par exemple de ne pas remarquer une annonce de Jean Ray dans la Revue Belge datant d'un… 1er avril !). En défenseur, disions-nous, car sans les citer directement (et on peut se figurer qu'elles lui auraient été faites par oral), Van Herp s'en prend à des accusations de mensonge (qu'on serait pourtant en droit de se permettre, au moins sous la forme d'une lippe taiseuse et dubitative). C'est à l'occasion de la réédition chez Marabout des Contes du whisky que Van Herp écrit ceci :

Publiés en 1925, à la Renaissance du Livre, Les contes du whisky sont la première œuvre de Jean Ray dont il nous est possible de trouver trace. Ils furent conçus « lors des veillées à bord des caboteurs baltes, nés dans le vent et la salure, dans la fumée des ports et des gaillards d'avant ».
Dans aucune autre œuvre on ne respire, autant qu'ici, l'iode et le sel des lames. Car, quoiqu'en pensent, quoiqu'en veuillent insinuer d'aucuns que la légende gêne, qui désirent transformer Jean Ray en un individu falot, menteur, mythomane, trompant à longueur de journée ceux qui l'entouraient, Jean Ray fut bien l'homme de sa légende. Et les preuves ne manquent pas.
Il y a ceux qui l'ont connu : Madame Daskalidès qui le rencontra à Athènes et à Stamboul vers 1920 ; Il y a cet étonnant personnage, rencontré dans la ville chinoise de Singapour par un de mes amis Robin Cotton. Officiellement domicilié à Suva, auteurs de biographies d'aventuriers et de pirates. Il vit à plus de quatre-vingts ans, à bord de son navire.
Il entretint mon ami de sa jeunesse, de cette époque, d'avant 1914, où il naviguait dans les mers du Sud en compagnie de trois compagnons, devenus écrivains par la suite : l'Anglais De Vere Slackpoole, l'Égyptien Messalim Hadj, et un Flamand, un John Ray, devenu auteur de romans policiers, de romans fantastiques et d'ouvrages pour enfants. 
Il y a aussi cette présentation dans le numéro du 15 juillet 1925 de la Revue Belge, parlant de sa fréquentation de la Rum-Row, et celle du 1er avril de la même année, annonçant son départ à bord d'un morutier partant pour l'Islande. Voilà qui cadre mal avec l'image qu'on veut donner du sédentaire n'ayant jamais quitté Gand. 
Puis il y a ces preuves indirectes, tirées de l'œuvre : le seul nom d'écrivain paraissant dans Harry Dickson est De Vere Stackpoole ; la seule fois qu'un lion de cirque apparaît, il se nomme Champion, nom que Jean Ray revendiquait pour son lion. On a voulu que, là également, il ait inventé, mais ceux qui, en septembre 1965, virent le film consacré par la Télévision Belge à Jean Ray purent le voir, à 76 ans, dans la cage aux lions, et, de l'avis du dompteur, Jean Ray avait manifestement l'habitude des fauves. 
Ses premiers textes en néerlandais portent trace de nombreux germanismes, germanismes du langage usuel, comme il peut résulter d'une longue fréquentation. Or, Jean Ray affirme avoir navigué à bord de navires allemands et avoir recruté pour ses navires contrebandiers d'anciens sous-mariniers de la guerre de 1914. 
Enfin, il y a ce fait qui m'est arrivé, j'ai écrit, en compagnie d'un ami, un roman maritime, dont le navire était un brick, puis, avant de recopier le manuscrit, nous avons transformé le navire en un schooner, jugé plus « commercial ». Je porte le texte à Jean Ray. Il le lit et soudain me harponne : « Mais qu'est-ce qui t'a pris ? Ça, un schooner ! Mais c'est la manœuvre du brick ! Jamais un schooner n'a eu pareille voilure !…» 
Maintenant, que Jean Ray ait souvent menti, je n'en doute pas, et je suis bien certain qu'il a aimé se moquer de ses concitoyens il a raconté bien des histoires de brigands, effroyables, énormes, destinées à faire sursauter les bourgeois bien-pensants. Il suffit de reprendre le numéro 124 de Fiction où van Hageland rapporte comment Jean Ray déclarait avoir voulu prendre la place du bourreau de Canton. Cela, il le racontait à un dîner dans l'abbaye d'Averbode, et je vois d'ici se plisser de malice son œil oblique devant les têtes suffoquées ou semi incrédules de ses compagnons de table. 
On comprend que certains, qu'il se plaisait à choquer, tentent de le ramener à de plus modestes proportions. [...]

(Extrait de la recension des Contes du whisky, par Jacques Van Herp, in Fiction n°150 - mai 1966)

Il est sans doute déplorable que de talentueux connaisseurs comme Jacques Van Herp aient perdu leur temps et leur énergie à défendre autant de superficialité, le talent de Jean Ray n'ayant pas besoin d'être réhaussé par une telle mythologie. Mais l'objet de tout ceci est plus trivial qu'il n'y paraîtrait, et pourrait masquer des "trous" moins glorieux dans la vie de Jean Ray : quelques mois de prison ferme pour escroquerie. Mais ceci est une autre affaire…


Terminons ce billet par le partage d'une œuvre devenue rare, qui avait déjà la particularité d'être le premier (le seul ?) roman de SF écrit en langue bretonne. Il s'agit de L'île sous cloche, par Xavier de Langlais, ici défendu par un autre érudit : Pierre Versins. Nous vous proposons ce roman en partage au format numérique dans sa réédition chez "Présence du Futur".

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L'
île sous cloche : par Xavier de Langlais.
 

Ce livre a une petite histoire : Il est sans doute le seul roman de science-fiction à avoir jamais été écrit en breton ; l'édition originale, on outre, imprimée dès 1944, a été en grande partie détruite par un bombardement et n'a été reconstituée qu'en 1949, avec des feuilles sauvées et le reste réimprimé ; entre temps, en 1946, une traduction française, due à l'auteur lui-même, en avait paru. Et maintenant, consécration en quelque sorte, le roman est paru dans la collection « Présence du Futur ».

Il s'agit, selon notre goût, d'un des rares chefs-d'œuvre que nous ait donnés la littérature conjecturale ; qu'il nous vienne d'une langue, non pas rare (l'auteur a pris la peine de nous indiquer, dans l'édition originale française, qu'elle était parlée, avec ses variantes, par plus de trois millions d'hommes), mais hermétique et difficile, un peu merveilleuse déjà à nos yeux de tard-venus, joue un rôle sans doute dans notre appréciation ; et cela se justifie à la lecture en français, où demeure comme un reflet de mystère, dû sans doute à l'original, qui s'ajoute à ce que l'élaboration du thème apporte.

C'est une satire, entre autres : le thème est connu, il a déjà été mis en œuvre par Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes ; et au moment même où René Barjavel l'amenait plus loin encore dans la seconde partie du Voyageur imprudent (1943 en pré-originale, 1944 en volume), Xavier de Langlais écrivait. 

Savait-il exactement ce qu'il faisait alors ? Dans l'avant-propos de l'édition française originale (qui ne figurait pas dans l'édition bretonne, et pour cause), il y a ceci : « Le coup de foudre d'Hiroshima doit être considéré comme le prélude d'une cascade de prodiges, inimaginables hier encore. Le règne de la pesanteur est purement et simplement révolu mais, suprême revanche, c'est sous le signe de la bombe atomique que s'amorce l'ère des relations interplanétaires… Notre terre en sautera sans nul doute, et la galaxie avec elle ; toute la question est de savoir si elle sautera à temps, nous voulons dire avant que l'homme n'ait eu le loisir de tenter sur lui-même l'ultime expérience. Car, de toute éternité, son destin l'attend là : chaque progrès dans la connaissance des êtres et des choses le rapproche de l'instant où, las des joies dérisoires de l'analyse, il s'essaiera à la synthèse. » Difficile de mieux exposer un thème. Xavier de Langlais doit penser à son roman, avec une certaine amertume, en lisant de temps en temps des articles annonçant à grand fracas la venue des Cyborgs. 

Liliana est une jeune fille dont nous n'apprenons rien : elle est le témoin, mais un témoin privilégié. Tous ceux qui visitent l'utopie ont, d'habitude, un passé, une vie ; elle, c'est à peine si elle connaît le monde dont elle vient, notre monde, en aboutissant à la suite d'un traditionnel naufrage aux rivages de l'Île sous Cloche. Elle est disponible, si disponible qu'elle s'ouvrira au plus fou des fous, le matricule 1.020 qu'elle appellera Milvain. Car si, dans notre univers, tout le monde est spécialiste, c'est encore plus vrai du monde fermé qu'est l'Île sous Cloche : là, tous les corps sont spécialisés, et pas seulement les gestes. Chez nous, l'ouvrier apprend à visser à longueur de journée le même boulon, le professeur à seriner à longueur de carrière que nos ancêtres les Gaulois avaient… Dans l'Île sous Cloche, ce même professeur n'existe pas, sans doute, mais l'ouvrier, qu'a-t-il besoin de jambes, d'un cerveau, et de tas de choses extérieures à son travail, superfétatoires ? Il aura sans doute un corps, comme point d'appui, mais il ne disposera en outre que d'un bras, terminé en tournevis par exemple. Et ici, nous en arrivons à ce qui fait un des charmes de l'ouvrage, et son très grand intérêt : l'invention verbale étourdissante qui y règne. 

Jarry est passé par là, certainement, avec son Crochet-à-Nobles, mais il eut frémi d'allégresse en lisant, par exemple, ceci :

« Il y en a encore qui ont plusieurs doigts à chacune de leurs mains (les Spécialistes-Camériers qui desservent cette cellule appartiennent à cette catégorie), il en est qui n'ont qu'un doigt unique, et quelques-uns, même, qui en sont tout-à-fait démunis (les Spécialistes Transvaseurs-de-Breuvage-Fumigène, par exempte). 

» Tout ceci selon les exigences de leur métier. 

» Parmi ceux qui n'ont qu'un doigt unique, on peut ranger, entre autres : les Spécialistes Troueurs-de-Trous, les Foreurs-et-Fileteurs-d'Écrous-de-Cristal, et les Visseurs-de-Vis-Doigts.

 » Parmi ceux qui n'ont pas de doigt du tout, on peut noter : les Maçons-Maçonneurs-de-Murailles, les Projecteurs-de-Bombes-à-Pieds, les Spécialistes Enfourneurs-de-Corps-Morts, et quantité d'autres travailleurs…»

L'analyse de cette richesse est à peu près impossible, mais on peut tenter une synthèse, en quelque sorte ; une synthèse stylistique dans le goût suivant :

« C'est l'automate de chair qui sera la grande attraction de l'avenir. Prêtez l'oreille à ce martellement syncopé qui l'annonce : cœur ou piston ? L'homme machine s'avance dans les coulisses du temps […] Mes caractéristiques nomino-numérales sont les suivantes : Sa Proéminence le Super-Sérocéphale Propulseur de Roue Numéro sept [… viennent ensuite…] les Hydrocéphales ou Moyennes Unités[... se scindant en…] Co-Coadjuteurs Combineurs et Réalisateurs [… et…] Vice-Co-Coadjuteurs Constatateurs et Vérificateurs [… ou…] Super-Veillants [… au-dessous de qui…] les Spécialistes Microcéphales […ou…] Unités Négligeables [… ou encore…] Plèbe Numérique [… qui se compose de, entre tant d'autres dont certains déjà cités…] Spécialistes Polisseurs-d'Arbres-de-Fer [… se scindant à leur tour en…] Spécialistes Asticoteurs-de-Troncs et Spécialistes Asticoteurs-de-Branches […] Spécialistes Lampadaires, Spécialistes Ingéreurs-Digéreurs-de-Mortier, les Hardis-Pourvoyeurs-Convoyeurs-en-Vase-Spécifique, les trois familles de SpécialistesForeurs-etParacheveurs-de-Venelles-et-de-Halls-en-Dôme [… dont…] les Spécialistes Déblayeurs-et-Éjecteurs-de-Gravois [… le tout étant basé sur…] la science infragerminatoire. » 

On notera toutefois que la version « Présence du Futur » comporte d'assez notables variantes avec le texte français original. Certaines sont bonnes, d'autres négligeables, mais il en est certaines qui font disparaître cette naïveté recherchée qui était un des charmes de la première traduction (ne serait-ce que ce « navire aux blanches voiles » de la première phrase, devenu un simple « navire »).

Donc, Liliana est dans l'Île sous Cloche, affrontant ce qui, pour elle, ne peut être qu'une colonie de monstres. Mais pourquoi sont-ils ainsi, spécialistes si spécialisés qu'ils n'ont plus, généralement, de l'homme qu'une de ses parties, qu'un de ses attributs (cet être qui n'est qu'une panse et qui s'imbibe abusivement pour devenir contre-poids de l'ascenseur, puis urine et permet ainsi à l'ascenseur de redescendre, lui montant ; cet autre qui ne sert, à la lettre, par sa vastitude que de porte à la prison, et tant d'autres merveilles d'imagination) ?

C'est, nous dit-on, qu'ils n'ont pas d'âme, les îlesouclochiens. On la leur ôte, par une opération chirurgicale assez féroce, dès leur entrée au monde ; entrée qu'ils font par l'intermédiaire, bien entendu, de spécialistes sans doute porteurs-de-petits-d'hommes. Et ceux qui, l'opération mal réussie ou pour toute autre raison, semblent regretter de n'en avoir pas, on les fourre dans l'Asile-Démentiel, cet asile qui, étrangement, est la seule porte vers notre monde.

Étrange ? Ou machiavélique ?

Car ici se pose la question : le monde de l'Île sous Cloche est un monde, évolué, qui représente sans nul doute notre monde à venir. Dans la ligne de ce meilleur des mondes présenté par Huxley ou dans celle que découvre le voyageur imprudent de Barjavel. Mais rien n'est si simple. Car, à bien lire le livre, on se demande si l'Île sous Cloche n'est pas plutôt – ou au moins aussi – le creuset de notre propre humanité. Ou alors, serait-ce pour rien que l'Asile-Démentiel, dont les fous sont fous précisément parce qu'ils rejoignent la forme non-spécialisée de l'homme, est la seule issue hors de l'Île, vers le monde des hommes ? Est-ce seulement parce que Liliana, à la fin, y sera jetée, et par là pourra repartir vers nous avec Milvain, le plus fou des fous et, par conséquent, le plus proche de nous ? 

C'est, nous paraît-il, la seule et unique fois qu'un tel Éternel Retour nous est mis dans la main, comme un marché. Et c'est aussi, plus que le personnage inaltérable de Liliana, qui traverse cet enfer sans en être vraiment changée, la personnalité (en apparence secondaire) de Milvain qui importe : elle est l'espoir de ce monde, et du nôtre en même temps. Rien n'empêchera le lecteur de voir en ces deux êtres un Adam et une Eve chassés d'un Enfer terrestre remplaçant un Paradis dont la notion a fait son temps.

Pierre VERSINS.

 

L'île sous Cloche par Xavier de Langlais : Denoël, « Présence du Futur ».

09 septembre, 2026

Fiction n°149 – Avril 1966

Dix autrices et auteurs, et une parité absolument respectée - ce qui n'est pas un moindre challenge encore en 1966, et bien que les temps y soient bien en train de changer. Quoi qu'il en soit, Fiction mise ici sur plus de diversité, avec un léger accent sur le fantastique - peut-être du fait de la parution imminente du numéro spécial exclusivement réservé à la science-fiction dite "de l'âge d'or".

Anagramme visuel de Pierre Bassard
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Sommaire du Numéro 149 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie

NOUVELLES


2 - Jack VANCE, Le Monde supérieur (The Overworld, 1965), pages 7 à 38, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

3 - Zenna HENDERSON, La Petite fille et les collines (And a Little Child..., 1959), pages 39 à 59, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

4 - Roland TOPOR, Quatre roses pour Lucienne, pages 60 à 64, nouvelle

5 - Otis Kidwell BURGER, L'Enfant de l'amour (Love Child, 1962), pages 65 à 76, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

6 - Robert LORY, Dangereuse étoile (The Star Party, 1964), pages 77 à 85, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

7 - Jacqueline H. OSTERRATH, Lorelei, pages 86 à 97, nouvelle

8 - Miriam Allen DEFORD, Un système infaillible (The Absolutely Perfect Murder, 1965), pages 98 à 106, nouvelle, trad. Yves HERSANT

9 - Guy SCOVEL, Chronoléthite, pages 107 à 110, nouvelle

10 - Terry CARR, Amitié sur Mars (Hop-Friend, 1962), pages 111 à 122, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE *

11 - Sydney VAN SCYOC, À quoi rêve le moribond (One Man's Dream, 1964), pages 123 à 134, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

CHRONIQUES


12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 135 à 144, critique(s)

13 - Philippe CURVAL & Alain DORÉMIEUX, L'Écran à quatre dimensions, pages 146 à 147, article

14 - (non mentionné) , En bref, pages 148 à 149, article

15 - Gérard KLEIN, De quelques images fantastiques, pages 151 à 154, article

16 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 155 à 157, courrier

17 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 158 à 159, critique(s)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Le monde supérieur marque le début des aventures de Cugel l'astucieux, avec le lot habituel de déboires, de péripéties et d'humour que l'on apprécie tant chez Jack Vance.

Notons au passage cette appréciation de la rédaction sur un genre encore inconnu (parce qu'innommé) du public francophone :

" Nous sommes ici en présence d'un genre particulier, peu répandu en France mais très populaire chez les Américains, qui le nomment heroic fantasy ou encore sword and sorcery : un mélange pittoresque d'aventure et de magie, de conte de fées pour grandes personnes et de fresque épique. Dans ce genre, se sont illustrés (avec des œuvres inconnues en France) des auteurs comme Fritz Leiber ou Poul Anderson. "


Fidèle à ses thèmes (l'enfant doué d'un pouvoir indéfinissable, la perception enfantine du monde et l'adulte qui y est confronté), Zenna Henderson enchante une petite histoire de vacances, intitulée La petite fille et les collines, comme si ce hors-du-temps-quotidien, que sont les congés, était aussi un monde parallèle.


Comme le rapporte la rédaction, voici un Roland Topor fleur bleue… Qui n'en n'est pas moins drôle. Et pour ces Quatre roses pour Lucienne (qui paraitra ensuite sous le titre "Four roses for Lucienne"), à nous d'y ajouter l'adage : "la beauté n'existe que dans l'œil de son admirateur".


Une nouvelle autrice, Otis Kidwell Burger, fait une entrée discrète. Figure militante de Greenwich Village, son grand-père était même l'un des premiers militants abolitionnistes, elle jouit d'une petite notoriété de poète, que n'a pas manqué de remarquer Kurt Vonnegut.
Malgré ces bons augures, nous sommes toutefois un peu déçus par L'enfant de l'amour. Après la simplicité de Zenna Henderson, cette histoire d'enfant étrange qui questionne ceux qui le recueillent parait bien alourdie par des considérations d'adultes autocentrés, dans un style inutilement psychologique.


Une bonne petite nouvelle, par contre, pour suivre, Dangereuse étoile prend pour cadre l'ambiance superficielle des réceptions un peu balourdes liées au monde du travail. La chute, dans tous les sens du terme, qui est concoctée par Robert Lory, y est… renversante !


Lorelei nous propose l'énigme d'une planète au développement accéléré : une petite enquête s'impose. Jacqueline Osterrath est ici un peu mièvre, mais le ton saura nous rappeler les histoires courtes de Valérian et Laureline qu'écrira bientôt Pierre Christin.

Miriam Allen deFord explore Un système infaillible et se pique au jeu de la possibilité de changer le cours des événements en en modifiant les causes dans le passé. Mais bien entendu, elle nous confronte aussi au constat de l'immuabilité du cours du temps. Classique mais bien mené.

Guy Scovel poursuit sa recherche du temps perdu ; après la remontée aux origines, c'est la descente à l'aval pour le Chronoléthite, en mettant mots et sensations sur la perception d'un temps qui s'accélère dans un espace immobile. L'auteur britannique Alan Moore, dans sa recherche de dérégler consciemment les perceptions de l'espace et du temps, apprécierait…

Où il est question de la sacro-sainte liberté d'entreprise à l'américaine et de sa transposition sur le sol de Mars : conquête du terrain et premiers contacts avec les martiens, des autochtones solitaires et versatiles, dans une communication interespèces loin d'être évidente, malgré la réelle volonté d'Amitié sur Mars qu'espère Terry Carr.


Encore une autrice pour les nouvelles recrues : Sydney Joyce Van Scyoc. Autrice de peu de nouvelles et d'un seul roman paru en Galaxie Bis (Fleurs de sel) - pour ce qui est des traductions en France - elle a publié quelques nouvelles et romans, jusque dans les années 70, avant de se consacrer à la conception et à la fabrication de bijoux, qu'elle vendait à San Francisco. Elle a un peu retrouvé le goût de la plume à la fin de sa vie.

Une autrice donc fort peu traduite, et uniquement par les soins des revues de chez Opta, que nous découvrirons ainsi au compte-goutte. Pour cette première nouvelle, A quoi rêve le moribondle fantasme de l'hibernation, d'une vie suspendue avant la mort en attendant d'avoir les moyens d'en guérir, trouve ici son expression pathétique, mâtinée d'une croyance en la fiction plus forte que la réalité. Assez habile.



Toujours avec intelligence, Demètre Ioakidimis nous propose sa recension de "Bonne nuit, Sophia" de l'auteur italien Lino Aldani, que nous avons pu découvrir avec sa nouvelle éponyme dans le Fiction Spécial n°6 de novembre 1964, consacré à la littérature de genre italienne.

On notera au détour de cet article un très juste avis sur la particularité de la traduction de la science-fiction, qui demande au traducteur une connaissance des autres œuvres du genre, et comme dirait Gérard Klein : de façon extradiégétique (c'est à dire au-delà de la connaissance de l'œuvre elle-même), ou quoi qu'il en soit de fréquenter ses arcanes.

Nous vous proposons, en plus de parcourir cet article, la version numérique de ce recueil de nouvelles qui ne connaîtra pas d'autre édition en français.


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Lino Aldani : Bonne nuit, Sophia

Par le plus grand romancier Italien de science-fiction : douze nouvelles aux thèmes suggestifs et inquiétants, etc. Voilà ce qu'on lit sur la quatrième page de couverture du présent volume. Il y a là une légère exagération, qu'il eût été facile d'éviter – en consultant simplement la table des matières. Ce livre ne comprend en effet que dix des douze récits de l'édition originale.
Lino Aldani n'est peut-être pas le plus grand romancier italien de science-fiction ; mais il appartient assurément, avec Sandro Sandrelli, à l'élite de ceux qui cultivent le genre dans son pays. C'est un remarquable auteur de science-fiction, comparable aux meilleurs spécialistes continentaux, et à bien des anglo-saxons réputés. Son apparition dans la collection Présence du Futur (qui élargit encore ainsi son éventail international) ne sera pas une révélation pour les lecteurs de Fiction : en effet, un de ces récits (celui, précisément, qui donne son titre au recueil) avait été inclus dans le numéro spécial 132 bis, consacré à la science-fiction italienne.
Il convient à ce point de remarquer que la traduction faite par Roland Stragliati pour Fiction est bien supérieure à celle effectuée par Jean-Claude Mangematin pour Denoël. D'une manière générale, le travail de celui-ci paraît avoir été fait avec bonne volonté et application, mais avec une connaissance de l'italien qui doit plus à la consultation du dictionnaire qu'à la pratique effective de la langue. Trop souvent. Jean-Claude Mangematin s'en tient au sens littéral, au mot-à-mot, ignorant les nuances et les précisions. Il parle par exemple (Canis sapiens, page 20) de l'ampoule de la raison, alors qu'il s'agit clairement de la lampe de la raison. Il traduit (Le kraken, page 73) dita inesperte par doigt expérimenté, ce qui signifie juste le contraire. Le mot italien groviglio (Bonne nuit Sophia, page 186) l'amène à parler d'un grouillement de lasciveté insatisfaite ; pour Fiction, Roland Stragliati avait écrit, beaucoup plus justement, tournoiement. Et, dans la même nouvelle, il avait rendu le mot tuta par combinaison (il s'agit du vêtement simplifié que l'on rencontre souvent en science-fiction), plutôt que de s'en tenir, ainsi que le fait Jean-Claude Mangematin, à la salopette du dictionnaire.
Évidemment. Où allons-nous, si on demande aux traducteurs non seulement la connaissance des deux langues nécessaires à leur travail, mais encore une certaine habitude de la science-fiction…
Dans le cas présent, le traducteur a terni la clarté du style de Lino Aldani, ce qui affaiblit dans une certaine mesure l'unité de ces récits. Aldani possède en effet un style d'une grande netteté, grâce auquel il s'efforce de présenter à son lecteur les moindres détails des scènes que vivent ses héros – ou des pensées qui leur viennent. On peut lui reprocher, dans les moins favorables des cas, une certaine pesanteur, et aussi de dévoiler involontairement un peu à l'avance l'effet de chute par lequel il espéra conclure. Cela est particulièrement net dans Les ordres ne se discutent pas, variante transparente mais amusante tout de même du Dernier Martien de Fredric Brown.
Contrairement à Sandro Sandrelli, Lino Aldani ne recherche guère l'allusion dans ces récits. Cela pourrait entraîner une certaine monotonie, mais l'auteur évite adroitement cet obstacle grâce à l'extrême variété des sujets qu'il aborde, et également parce qu'il sait modifier en conséquence le point de vue selon lequel il entreprend sa narration.
Le volume s'ouvre sur Canis sapiens, nouvelle dans laquelle l'infortuné narrateur et son chien effectuent un échange de corps. Le thème n'est peut-être pas original (Horace Gold en avait tiré un parti brillant en 1936 avec A matter of form, qui devint une sorte de classique) mais Aldani lui donne une résonance supplémentaire : ce transfert psychique, qui vaut au narrateur sa mésaventure, est une arme que les chiens se réservent d'employer tous ensemble pour prendre définitivement la place des hommes. On comprend les frissons de l'infortuné humain qui en a un avant-goût. Ce qu'on comprend moins bien, en revanche, c'est les raisons qui poussent le chien à dévoiler si prématurément une arme secrète redoutable. On veut bien admettre qu'il était amoureux de sa patronne, mais cela suffit-il pour faire courir un risque à tous ses congénères ? Peut-être que les mentalités humaines et canines sont, en fin de compte, moins éloignées que les personnages le pensent. 
Technocratie intégrale est une très bonne charge contre l'éducation à outrance. Les affres du candidat aux examens, et les énoncés des problèmes qui lui sont soumis, sont présentés avec une égale vraisemblance, il est recommandé à ceux qui auraient entre les mains le « prière d'insérer » du livre d'éviter de le lire avant d'aborder cette nouvelle, la jolie chute de celle-ci s'y trouvant maladroitement dévoilée. Une rousse authentique représente une variation sentimentale – sans excès – sur le thème Ils-sont-parmi-nous. Les Curieux et Korok mettent scène des humains en contact avec les Autres, et c'est également là le sujet du Kraken. Mais cette dernière nouvelle possède en outre l'intérêt d'un développement psychologique : le kraken, c'est le croquemitaine qu'un cosmonaute traîne depuis son enfance dans son inconscient ; que se passe-t-il, lorsqu'il rencontre véritablement un tel monstre ? 
L'ultime vérité ménage une surprise qui n'est pas trop difficile à devancer par le lecteur attentif, mais les connaissances scientifiques de Lino Aldani lui ont permis de planter son décor avec minutie et précision. La nouvelle curieusement intitulée La lune des vingt bras (n'eût-il pas mieux valu écrire en français La lune aux vingt bras ?) commence pianissimo, pour s'achever en une scène où l'héroïque et l'atroce se mêlent : le titre est à prendre littéralement. Le mérite d'Aldani consiste ici à avoir évité un ton grand-guignolesque dans un sujet qui s'y prêtait. Bonne nuit Sophia, enfin, est la plus longue nouvelle du recueil. Ceux qui ont lu le numéro spécial de Fiction mentionné plus haut ne sont pas près d'oublier cette satire mordante – et parfaitement vraisemblable, hélas ! – de l'esclavage dans lequel l'industrie du spectacle peut entraîner le « consommateur » moyen. Avec elle, le volume s'achève en beauté. 
Peut-on dire, après avoir lu ces pages, que Lino Aldani considère la science-fiction surtout comme une « littérature de dénonciation » ? Non, sans doute. Il y a bien un avertissement dans Technocratie intégrale et dans Bonne nuit Sophia, mais Aldani possède un registre suffisamment étendu pour ne pas se spécialiser dans un seul ton. L'aisance qu'il manifeste tout au long de ces récits fait souhaiter que Denoël lui consacre prochainement un nouveau volume. Il parle sans le moindre accent la langue universelle de la science-fiction.
Demètre IOAKIMIDIS

 

Bonne nuit, Sophia (Quarta dimensione) par Lino Aldani : Denoël, « Présence du Futur ».


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