27 mai, 2026

Fiction n°142 – Septembre 1965

Un goût prononcé pour le conte, et ce que la science-fiction peut y apporter de merveilleux, domine le début de ce numéro qui fait la part belle à de nouveaux auteurs, mais tous restés impubliés depuis, et qui ne feront qu'un passage éclair dans la revue. 


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Sommaire du Numéro 142 :

NOUVELLES


1 - Simon Sigvart JOHNSON, La Maison près du pommier sauvage (The House by the Crab Apple Tree, 1964), pages 5 à 31, nouvelle, trad. Claude CARME *

2 - Jane BEAUCLERCK, Nous servons l'Astre de Liberté (We Serve the Star of Freedom, 1964), pages 32 à 50, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

3 - Jon DeCLES, Cantilène (Cantabile, 1964), pages 51 à 62, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

4 - Frank A. JAVOR, Le Triomphe de Pégase (The Triumph of Pegasus, 1964), pages 63 à 92, nouvelle, trad. Denise HERSANT *

5 - Roland TOPOR, Une fée pas comme les autres, pages 93 à 97, nouvelle

6 - Jean-Michel FERRER, Miracle d'une nuit d'été, pages 98 à 100, nouvelle *

7 - Bruce BURN & Maxim JAKUBOWSKI, J'ai besoin de toi, pages 101 à 109, nouvelle *

8 - Joseph WHITEHILL, L'Autre (In the House, Another, 1960), pages 110 à 113, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

9 - Michel MARDORE, Histoire du boucher, pages 114 à 125, nouvelle *


CHRONIQUES


10 - COLLECTIF, Faut-il brûler les anthologies Planète ?, pages 126 à 131, article

11 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 133 à 135, courrier

12 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 137 à 145, article

13 - (non mentionné) , En bref, pages 146 à 146, article

14 - Pierre VERSINS, Une porte peut être ouverte et fermée (suite et fin), pages 147 à 159, article *


* Nouvelle / article resté/e sans publication ultérieure à ce numéro.


Il y a quelque temps, nous nous étions juré de ne plus admettre d'histoire d'humanité retournée à un état semi-primitif, après une dévastation atomique. Un tel thème est en effet en voie de prendre place au rang des plus grands poncifs actuels de la science-fiction. Si nous faisons aujourd'hui une dérogation en faveur de ce récit, ce n'est pas qu'il en renouvelle le fond ; c'est que, tout simplement, il témoigne d'une vérité d'évidence : le fait que son auteur est de la race des vrais écrivains.
Ainsi Fiction présente t-il Simon Sigvart JOHNSON et sa nouvelle La Maison près du pommier sauvage. Bien que l'on perçoive bien la défiance de la rédaction (d'Alain Dorémieux sans doute) envers une SF pessimiste et désespérée, cela ne l'empêche pas de surcoter un peu le style de cet écrivain qui use de phrases aussi simples que l'esprit de sa protagoniste principale. La nouvelle est toutefois prenante, et la noirceur de cette vie de survivants condamnés à la violence, la faim et la peur des prédateurs - humains ou animaux - glace le sang. Il y a de la péripétie, un décor, des personnalités, mais l'enjeu et le propos demeurent malgré tout assez superficiels, comme si l'on passait à côté du sujet réel.


Un langage ritualisé qui évoque le conte, des stades technologiques qui se confrontent, une civilisation proche des phalanstères de Fourier où chaque passion trouve son territoire d'élection, tout est charmant dans Nous servons l'Astre de Liberté. La fin, un peu abrupte, nous invite à en souhaiter des suites. Son autrice, Jane Beauclerck, est plus connue sous son nom de poétesse M. J. Engh, surtout pour son roman allégorique Arslan (1976, VF Coll. Lunes d'encre - Denoël 2016).


Dans Cantilène, là encore une ambiance de conte, et pour le cas il s'agit là d'une reprise de La Belle et la Bête, avec quelques éléments science-fictionnels qui ne font office que de décor. Mais le style de Jon DeCles y est agréable.


Le Pégase en VO
par Emsh.

Bien qu'un peu bavarde, Le triomphe de Pégase pourra rappeler le ton des péripéties de Cergue et Arnaud, les deux compères de l'impossible créé par Sheckley. Même sens du défi à la logique, même mouvements inattendus qui finalement rendront service à deux attachants galériens... Plaisante démonstration de F. A. Javor qu'un mythe ne saurait être le creuset d'inventions, mais bien l'expression d'un sublime impossible.


Cruauté quand tu nous tiens, Roland Topor n'est pas très loin… On ricane à ce "coup des trois vœux" d'Une fée pas comme les autres que n'aurait pas renié Pierre Gripari.


Fiction rapproche Miracle d'une nuit d'été à L'appel des sirènes de Avram Davidson et Randall Garrett (in Fiction n°140). Nous n'en dirons pas plus pour ne pas déflorer cette nouvelle à chute, mais Jean-Michel Ferrer y affirme ses formes courtes et vite brossées. Efficace, toutefois.


J'ai besoin de toi, signé du franco-britannique Maxim Jakubowski, et de Bruce Burn, néo-zélandais très actif dans le "fandom" ("ParaFANalia", "Meet", "Sizar"), témoigne d'un style très soigné et d'une construction narrative intelligente pour une histoire érotique de lycanthropie. On sent la cruauté latente d'un fatum farceur, et les proies sont plus nombreuses et ambigües qu'on ne le pourrait croire.


L'autre, de Joseph Whitehill, est une nouvelle à chute qui repose sur une astuce, mais guère plus.


L'histoire du boucher, en revanche, manie aussi des effets, mais sans viser la chute. Car tout est déjà dit dès le début, "le pire a déjà eu lieu", et c'est l'intuition d'un malheur, et l'imagination paranoïaque qui l'accompagne, qui en fait tout le sel. Et puis le malheur arrive, comme un ultime jalon sur le chemin de l'effroi que nous fait emprunter Michel Mardore. Un bon moment, l'air de rien.




Entre Fiction, fondée en 1953 grâce au concours de Jacques Bergier, et Planète, revue fourre-tout d'ésotérisme et de littérature de l'étrange fondée par ce même Bergier et Louis Pauwels en 1961, la guerre est déclarée ! C'est Jacques Sternberg qui en fera les frais le premier, en sa qualité d'anthologiste d'occasion. Nous vous proposons l'intégralité d'un article bien cinglant qui occupe dans ce numéro la place allouée d'habitude à la Revue des livres : 


Faut-il brûler les anthologies Planète ?

Les chefs d'œuvre mutilés
par BRUNO WAUTERS


Disons-le tout net, la dernière née des Anthologies Planète, Les chefs-d'œuvre de l'épouvante, est une assez belle imposture. Et nous craignons qu'il ne faille appliquer cette même épithète aux trois recueils antérieurement « fabriqués » par le brain trust qui nous donne le présent ouvrage [ Il s'agit des Chefs-d'œuvre du crime ; de ceux du Sourire ; de ceux, enfin, de l'Érotisme.]

Expliquons-nous : une vingtaine des récits qui le composent – soit le tiers de l'ensemble – sont abominablement tronqués. Pour certains, on peut même parler de massacre tant les coupures y abondent. Ce sont par exemple : L'araignée de Hans Heinz Ewers ; La chambre n° 13 de Montague R. James ; L'araignée crabe d'Erckmann-Chatrian ; La chambre dans la tour de E.F. Benson ; Qu'était ce ? de Fitz James O'Brien. Pour ne rien dire de La Vierge de fer de Bram Stoker dont on a supprimé, entre autres, l'épisode qui donne son titre à l'original anglais – The squaw – et qui préfigure, qui explique surtout, l'horrifique vengeance d'une chatte autour de quoi s'articule la nouvelle.

D'autres récits ont sensiblement moins souffert, mais sont toutefois inutilement mutilés. Cela va de quelques lignes coupées ici et là à d'entiers paragraphes escamotés ; le tout cisaillé au petit bonheur la chance. Citons : Le train de minuit d'Alfred Noyes ; La présence désolée de Thomas Owen ; La spécialité de la maison de Stanley Ellin ; La nuit face au ciel de Julio Cortazar ; Tranche de nuit de Poul Anderson ; Le masque d'argent de Hugh Walpole ; Véra de Villiers de l'Isle-Adam, et, tout particulièrement, La marée monte de Carl Stephenson. 

Par ailleurs, les compilateurs ont cru devoir débaptiser, à leur habitude, plusieurs des textes publiés. Chose plus grave encore, ils ont purement et simplement supprimé trois des quatre notes qui accompagnent ordinairement La bibliothèque de Babel, lesquelles – comme toujours chez Borges – sont parties intégrantes du récit. Notons aussi qu'on a omis de citer les traducteurs des divers textes étrangers ; qu'on attribue Là-bas et ailleurs – recueil de Charles Beaumont – à Clifford Simak ; que les copyrights sont assez souvent fantaisistes. Quant au Dictionnaire des auteurs, par quoi s'achève le volume, il est visiblement bâclé et aurait gagné à plus de précision, plus d'objectivité : Benson s'y voit gratifié d'initiales erronées – H.F. au lieu de E.F. ; O'Brien, prénommé James Fitz – au lieu de Fitz James ; et le nom de Buzzati, orthographié Buzatti.

Mais on se doute bien que tout cela a été fait par-dessous la jambe ; avec cette suffisance, cette désinvolture chères aux « surhommes » de Planète et qui ne sont, peut-être, que quelques-unes des qualités requises pour accéder à cette « Seconde Renaissance » dont ils nous rebattent les oreilles.

Nous allions oublier la préface. Jacques Bergier (qui omet, pour une fois, de nous parler de sa correspondance avec Lovecraft) y étale – un peu confusément, il faut bien le dire – ses connaissances encyclopédiques. Nous ne doutons point de l'infaillibilité de son omniscience ; encore qu'il écrive Robert Lewis Stevenson pour Robert Louis. Mais nous sommes bien obligés de lui faire remarquer que lorsqu'il écrit : « Elle (l'anthologie) est cependant unique en langue française », il doit avoir un trou de mémoire. En fait, nous connaissons au moins trois autres ouvrages français similaires et antérieurs aux Chefs-d'œuvre de l'épouvante : Les maîtres de la peur d'André de Lorde et Albert Dubeux (1927) ; Les plus belles histoires de peur, recueillies par Marcel Berger (1942) ; et, surtout, la très importante Anthologie du Fantastique de Roger Caillois (1958), dont un sous-titre précise qu'on y trouve « soixante récits de terreur », et qui témoigne, elle, en même temps que d'un grand respect des auteurs et de leurs œuvres, d'une indiscutable probité intellectuelle. [ Gallimard en donnera prochainement une nouvelle édition augmentée, qui comportera deux volumes. ]

Pour Jacques Sternberg, principal responsable de ces Chefs-d'œuvre de l'épouvante, nous avons eu tort de lui accorder, des années durant, trop d'importance et de le prendre au sérieux. Décidément, nous l'aimions mieux autrefois ; alors que venant d'arriver à Paris, il mettait, modestement, la dernière main au premier numéro du Petit Silence Illustré.

Portons cependant au crédit de son entreprise un choix qui serait presque constamment excellent si les textes qui le composent n'étaient aussi scandaleusement tronqués. Disons tout de même qu'exception faite d'une assez belle histoire de Theodore Sturgeon, Les mains de Bianca, on ne trouve guère là d'inédits et que c'est bien dommage. Disons aussi que La musiqued'Erich Zann n'est pas l'une des meilleures nouvelles de Lovecraft ; que nous aurions préféré lire Le comte Magnus de Montague R. James, plus parfait, plus impressionnant encore que sa Chambre n° 13 ; que Le couloir de Marina de Gerg nous a semblé passablement ennuyeux ; et qu'il doit bien exister d'autres auteurs français contemporains au moins aussi « épouvantables » que le sont ici les seuls Roland Topor et André Ruellan. Mentionnons, enfin, les très nombreuses illustrations – peintures et dessins – lesquelles, comme il est de règle pour les anthologies Planète, sont presque toutes de premier ordre. Nous avons particulièrement apprécié celles qu'ont signées Paul Delvaux, Remedios Varo, Claude Serre, Roland Cat, François Béalu, Isabelle Drouin, Claude Joubert, Mignard, et Gourmelin à qui l'on doit aussi, en plus de l'inquiétante couverture, les pages de garde et les frontispices qui ne sont pas les moins réussis. 

Tout cela, qui ne fait malheureusement pas des Chefs-d'œuvre de l'épouvante l'ouvrage de base qu'on aurait aimé conserver dans sa bibliothèque, n'en constitue pas moins un fort beau volume, un livre-objet infiniment agréable à regarder. Et nous ne doutons point que les précieuses de l'effroi, celles-là mêmes qui se pressaient, il y a six mois, au cinéma « Le Dragon » afin d'y assister au « Congrès International de l'Abominable », nous ne doutons point qu'elles ne se l'arrachent pour le laisser ostensiblement traîner sur la table basse de leur boudoir…

Mais peut-être bien les compilateurs n'avaient-ils pas d'autre ambition.

Bruno WAUTERS


Les chefs-d'œuvre de l'épouvante, rassemblés et présentés par Jacques Sternberg, Alex Grall et Jacques Bergier : Anthologie Planète, diffusion Denoël.


La réponse de
JACQUES STERNBERG

1° Aucune coupure n'a été opérée dans les nouvelles suivantes que Wauters prétend tronquées ou mutilées :

Le train de minuit par Noyes.

La présence désolée par Thomas Owen.

La nuit face au ciel par Julio Cortazar.

Le masque d'argent par Hugh Walpole.

Véra par Villiers de l'Isle Adam. Sur ce point, l'affirmation de Wauters est pure calomnie.

 

2° Les coupures opérées dans les nouvelles 

La chambre dans la tour par E.F. Benson

La spécialité de la maison par Stanley Ellin

Tranche de nuit par Poul Anderson

Qu'était-ce ? par Fitz James O'Brien se limitent à quelques répétitions et une ligne par ci par là. J'admire le planning de Wauters qui a vraiment du temps à perdre : il a dû consacrer bien des heures à repérer les quelques coupures.

 

3° Seules les nouvelles suivantes ont fait l'objet de coupures proprement dites :

La vierge de fer par Bram Stoker.

La chambre n° 13 par M.R. James.

L'araignée-crabe par Erckmann-Chatrian.

Sans la moindre prétention, je puis affirmer que ces trois nouvelles qui sont longues et fort mal traduites ont gagné à être coupées. Cela ne les mutile pas, cela les bonifie. On sait depuis longtemps que les écrivains devraient se méfier de leur amour des phrases, des digressions et des mots. À vrai dire, il y aurait même eu avantage, non pas à opérer quelques coupures dans ces textes-là, mais à les retraduire ou les rewriter de fond en comble. Quant à la nouvelle de Chatrian – la plus faible de l'anthologie placée en dernière minute pour remplacer un texte – moins il en reste, mieux cela vaut. 

 

4° Nous sommes, que je sache, absolument libres de donner à une nouvelle inédite en français le titre que nous voulons. Cela se fait sans arrêt dans Fiction et partout ailleurs.

Je n'ai débaptisé que deux nouvelles à part cela Le plus dangereux des gibiers par Connell et Aux yeux de l'enfant par Charles Fritch.

Ce n'est pas un grand crime de lèse-auteur à mon sens.

 

5° Mea culpa pour Buzzati. Quoique je sois un des premiers lecteurs du Désert des Tartares du même Buzzati – à une époque ou Wauters lisait peut-être Mauriac – j'ai toujours cru que son nom s'écrivait Buzatti. Cela peut arriver. On a de ces images fausses dans l'œil, parfois. Une erreur anodine n'est pas une accablante preuve d'inculture.

D'ailleurs, Buzzati lui-même est moins royaliste que M. Wauters. Il a simplement été heureux de se voir publier dans une anthologie de l'épouvante et n'a piqué aucune crise de nerfs en voyant son nom mal orthographié. Mais on sait que les critiques sont plus chatouilleux que les auteurs. C'est leur impuissance qui veut cela.

 

6° Mea culpa également pour avoir confondu un ouvrage de Charles Beaumont avec le recueil de Clifford Simak. Mais cela cause tellement de plaisir aux criticaillons de relever de petites erreurs de se genre… On aurait presque tort de s'en priver. Il faut bien qu'ils vivent, eux aussi.


Point final
par ALAIN DORÉMIEUX

Bruno Wauters accuse ; Jacques Sternberg – au nom de Planète – conteste. Le mieux dans ce cas est encore de laisser parler les chiffres. Ceux-ci sont d'ailleurs éloquents.
1° Il y a bien eu des coupures dans les nouvelles « calomniées ». Dans Véra, dix lignes ont sauté à la dernière page ; dans La présence désolée, sept lignes à la première page. Dans les autres, quelques lignes éparses. Coupures minimes, certes, mais Wauters n'a jamais prétendu autre chose, puisqu'il citait ces textes comme étant les moins maltraités.
2° Les nouvelles où Sternberg admet « quelques coupures » ont été soumises à un pointage minutieux par rapport au texte original. En voici les résultats :
Tranche de nuit : 22 lignes coupées.
La chambre dans la tour : 99 lignes coupées.
La spécialité de la maison : 107 lignes coupées.
Qu'était-ce ? 188 lignes coupées.
Est-ce là ce qui s'appelle supprimer « quelques répétitions et une ligne par ci par là ? » 
3° En ce qui concerne Stoker, James et Erckmann-Chatrian, nul doute que leur style ait vieilli. Est-ce une raison pour les mutiler ? Il semble au contraire que, dans tous les cas, le respect d'une œuvre sous sa forme véritable devrait s'imposer. Ou alors il n'y a qu'à ne pas la sélectionner.
Pour Erckmann-Chatrian, l'argument avancé fait sourire. Si ce récit est si mauvais (ce qui est d'ailleurs vrai !) il était encore préférable de ne pas le publier. Même « en dernière minute », il y aurait eu d'autres choses à choisir.
 
Mais cela n'est pas tout. Car il y a encore dans le volume d'autres nouvelles non moins raccourcies, et que Wauters n'avait pas mentionnées.
Citons notamment :
Le père truqué de Philip K. Dick (82 lignes coupées).
Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes (223 lignes coupées).
Bonne nuit, Mr. James de Clifford Simak (231 lignes coupées).
Il y en a certainement d'autres, que nous n'avons pas recherchées. Comme dit Sternberg, il faut avoir du temps à perdre. 
 
Bruno Wauters se demande si les précédentes anthologies Planète n'ont pas souffert des mêmes procédés. On peut effectivement le craindre. Un seul exemple nous avons constaté que Shambleau, l'inoubliable Shambleau, avait été massacré dans Les chefs-d'œuvre de l'érotisme. Le texte a été amputé de plus du quart. Au total, 209 lignes ont été supprimées. Des passages allant jusqu'à trois quarts de page ont sauté ! 
 
À ce degré, cette manie des coupures semble avoir quelque chose de maladif.
Pourtant, elles doivent bien avoir un but : par exemple, « faire tenir » dans les pages le plus grand nombre de titres possible. Cela permet évidemment de somptueuses affiches, de flatteurs alignements de noms. Le lecteur a l'impression d'en avoir pour son argent. Mais si ce même lecteur est lucide et cultivé, il peut aussi penser qu'on se moque de lui. Il serait plus honnête de présenter moins de récits, mais qu'au moins ceux-ci soient intégraux ! 
Il existait jadis une revue (l'ancienne édition de Galaxie) où l'irrespect des textes était une perpétuelle insulte au public. Ce qu'on pardonnait difficilement à une revue est encore moins admissible avec des livres de ce prix et de cette ambition.
En bref, le rôle des anthologies Planète est-il d'être une succursale du Reader's Digest ?

Dans ce numéro, nous pouvons lire la dernière partie de l'article conséquent sur le thème du Temps dans la littérature de SF, Une porte peut être ouverte et fermée, par Pierre Versins. On y notera cette petite remarque :

" (...) cet assemblage hétéroclite, « quatrième dimension », est fascinant et (il) appartient à ce petit ensemble de mots-clefs dont la science-fiction a fait un usage intensif (cosmique, hyper-espace, temporel, anti-matière…). Mais nous n'en parlerons que peu, car dans la majorité des cas il s'agira tout simplement d'utopies caractérisées, dont l'histoire viendra dans un chapitre ultérieur. "

Mieux qu'un chapitre ultérieur, nous devons reconnaître que c'est toute l'Encyclopédie de l'Utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction qui se dessine ici. Curieusement, cet article ne fera pas le corps de propos de l'article "Temps" de cette monumentale Encyclopédie ; mais vous trouverez la globalité de l'article prochainement sur sa page dédiée.

20 mai, 2026

Fiction n°141 – Août 1965

Pas de supernovae pour ce numéro, mais de bons astres tout de même, dont on peut apprécier la constance de rayonnement : Michel Demuth qui tâtonne encore dans ses Galaxiales, et la "tout terrain" Miriam Allen deFord, le pulsar Thomas Owen et le méconnu mais brillant Jack Sharkey, accompagnent le trop rare Edgar Pangborn déjà détecté comme un astre hélas trop ignoré mais d'une belle magnitude.


Un des dernier dessins
de Lucien Lepiez pour Fiction.


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Sommaire du Numéro 141 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 5 à 5, bibliographie


NOUVELLES


2 - Michel DEMUTH, Le Fief du félon, pages 6 à 30, nouvelle

3 - Jack SHARKEY, Le Cerveau assassiné (Breakthrough, 1964), pages 31 à 40, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

4 - Miriam Allen deFORD, Le Passage de Vénus (The Transit of Venus, 1962), pages 41 à 52, nouvelle, trad. GERSAINT

5 - Edgar PANGBORN, La Corne d'or (The Golden Horn, 1962), pages 53 à 94, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Thomas OWEN, Un beau petit garçon, pages 95 à 100, nouvelle

7 - Wade MILLER, Passe-passe (I know a good hand trick, 1959), pages 101 à 107, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Alain MARK, La Machine, pages 108 à 111, nouvelle *

9 - Octave BELIARD, La Découverte de Paris, pages 112 à 128, nouvelle


CHRONIQUES


10 - Pierre VERSINS, Une porte peut être ouverte et fermée (suite), pages 130 à 139, article

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 140 à 147, critique(s)

12 - Jacques GOIMARD & Bertrand TAVERNIER, Un film crépusculaire / Notules, pages 149 à 153, article

13 - (non mentionné) , En bref, pages 155 à 155, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Pour son nouvel épisode des Galaxiales (dont Fiction nous révèle même le maître plan), Michel Demuth évoque la conquête de l'espace encore une fois "en creux", à travers les pérégrinations et les atermoiements de ceux restés en arrière. Il installe son récit Le fief du félon  dans une Provence arriérée qui vit comme au XVIIIème Siècle, dans une France à la traîne déchirée par des guerres civiles entre Royalistes et Républicains. Étonnant de sa part quand on le sait capable d'inventer des modes de vie et des cités futuristes tout à fait convaincantes, et tout autant d'un sens cosmique de la poésie.


C'est la crainte qu'advienne le point de singularité qui est au coeur de Le cerveau assassiné, récit d'un programmeur confronté sans coup férir à l'humour de son super calculateur. Non sans humour de la part de Jack Sharkey


A travers Le passage de Vénus, histoire d'un concours de beauté de l'avenir vu depuis un plus lointain avenir encore, Miriam Allen DeFord nous parle d'une civilisation humaine mécanisée et rendue puissante par son culte à l'efficacité - eugénisme, désignation des voies de reproduction optimum pour le métissage des gènes les plus souhaités, et relégation massive de l'indésirable… Mais elle nous évoque aussi la revanche des marginalisés et des refuges que leur offre les réserves curieusement tolérées des primitifs et des natifs des mondes colonisés. 


(...) une voix comme celle de ma corne d'or, je dis qu'il n'en existe pas. Et plus je vais, moins je me sens capable de vous expliquer la musique, sinon dans son propre langage. Les mots ? Pauvres mots, oui ! Sauriez-vous décrire les couleurs à un aveugle de naissance ? Ai-je compris l'océan avant le jour où je me suis trouvé sur une plage, avant le jour où j'ai vu de mes propres yeux l'azur et l'or du ciel, la blancheur de l'écume, le vert profond des vagues qui s'estompe progressivement jusqu'à l'horizon ? 

On se rappelle le goût particulier d'Edgar Pangborn pour la musique et tenter de mettre des mots sur ses enchantements. Ici, dans ce monde futur régressé en un stade médiéval, le jeune et naïf Davy rêve d'aventures, et accomplit ce qu'il peut en fantasmant sur les potentialités de son destin. Un style bien travaillé et équilibré au service de péripéties initiatiques. 

La corne d'orainsi que "Une guerre sans importance" (in Fiction n°144) seront reprises sous le titre "Davy", dans une nouvelle traduction de Christine Chabrier, dans la collection C.L.A. (comme à l'accoutumée dans cette collection doublé d'un autre roman, ici avec "Un miroir pour les observateurs" (Opta - 1973) que vous pouvez retrouver ici.


Thomas Owen nous propose un petit récit de démonologie à faire froid dans le dos, à propos d'un enfant, Un beau petit garçon à qui on "donnerait le bon dieu sans confession". 


On frôle toujours la démonologie avec Passe-passe de Wade Miller (un auteur à quatre mains). Sans que l'on sache comment il s'y prend, voilà un représentant de commerce qui exerce une irrésistible emprise sur celles qu'il ensorcelle - littéralement. Très "american way of life", mais plaisant. 


Un petit conte à la Kafka (l'image du gardien l'évoque plus que de raison), qui pose la question de la fascination que peut exercer une technologie que l'on ne comprend pas, et l'absurde situation que sa sacralisation provoque. On avait déjà pu apprécier sa nouvelle précédente, on trouvera bien construite La machine de Alain Mark.


Au temps de la mort de la Terre, une époque glaciaire à peine vivifiée par un Soleil moribond, quelques explorateurs audacieux, issus d'une humanité refugiée entre de mornes tropiques, se lancent à la recherche des vestiges d'une ville mythique, à La découverte de Paris. L'hiver, la faim et la rigueur de la glaciation y règne en maîtresse. On peut reconnaître à Octave Beliard d'être un des rares auteurs à emboîter le pas à Rosny Aîné, dans un même mélange d'avenir lointain et de posthistoire sauvage et périlleuse, redevenue primitive. Mais l'exotisme d'un Paris transformé et déliquescent ne suffit pas, la visite est un peu touristique et les péripéties peinent à émerger. Et quand enfin se révèle un peu d'adversité, le récit s'interrompt en plein décollage. Dommage car le style y est pourtant bien agréable et présent (même si quelque peu ampoulé).



Parmi les valeurs montantes de ces années 60, il est des auteurs qui marqueront durablement l'histoire du genre littéraire qui nous occupe le plus ici. C'est le cas de James George Ballard, un écrivain réellement singulier, et subversif non pas par mode, mais du fait de cette singularité.

Nous vous proposons de parcourir la recension de Démètre Ioakimidis à propos d'un de ses premiers recueil de nouvelles, que nous vous proposons de surcroit en bonus (en cliquant sur la couverture).

J. G. Ballard. Cauchemar à quatre dimensions. 


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Maintenant que Ray Bradbury se contente d'être un Écrivain Réputé et qu'il lui suffit de caricaturer sa première manière pour recueillir les acclamations et les chèques, Jim Ballard est probablement le seul auteur de science-fiction chez lequel on retrouve quelque chose de la poésie qui distingua si admirablement les Chroniques martiennes et L'homme illustré. Mais le rapprochement ne doit pas être exagéré : il se justifie essentiellement par la qualité du style, son originalité, sa richesse en images et son pouvoir d'évocation. La nature même des styles est différente. Ballard n'a rien de la simplicité colorée de Bradbury ; il procède au contraire par traits sinueux, par phrases chargées de comparaisons dont les aspérités reflètent souvent la complexité gothique des images. Et ; surtout, l'inspiration poétique est différente. Chez Bradbury, elle était puisée dans un pessimisme profond et une méfiance instinctive à l'égard de la science. Chez Ballard, elle traduit une inquiétude, mêlée de nostalgie parfois, à l'égard des images et des aspirations de l'inconscient.

De ce fait, la science que l'on trouvera dans ces nouvelles est généralement assez invraisemblable, sinon franchement absurde. Les plantes musicales de Prima Belladonna (cet excellent titre est celui de l'original anglais, heureusement respecté dans la version française), les dépôts sonores du Ramone-son, le transcripteur de poèmes de Studio 5, les étoiles, tout cela appartient, à des degrés divers, au fantastique pur beaucoup plus qu'à la science-fiction. Fantastiques également, ces Tours de guet desquelles d'invisibles observateurs paraissent contrôler la vie d'une petite ville. Mais existent-elles seulement, ces redoutables tours ? Ne s'agirait-il pas plutôt d'objets de l'imagination, de barrières que l'inconscient dresse devant la volonté d'action ? L'auteur laisse la porte ouverte à plusieurs conclusions possibles, après avoir évoqué de manière assez hallucinante l'obsession provoquée par ces énigmatiques sentinelles.

N'est-elle pas aussi la personnification d'une image de l'inconscient, l'étrange héroïne de Studio 5, les étoiles ? Cette déesse d'une imaginaire mythologie venant jeter le trouble dans un milieu de poètes symbolise assez bien les aspirations sur lesquelles Ballard développe plusieurs de ses narrations – cette nostalgie un peu craintive pour un monde Imaginaire, ce mélange d'impatience et d'inquiétude devant les interpénétrations de cet univers imaginaire avec le nôtre. Et ce lieu de séjour nommé Vermillon Sands, où se déroule l'action de Studio 5 et de Prima Belladonna – ainsi que celle d'autres récits du même auteur – concrétise, avec son atmosphère d'oisiveté contemplative, la disponibilité pour le merveilleux : les obligations quotidiennes paraissent abolies, le rythme de l'existence subit un ralentissement, et la porte est ouverte sur l'insolite.

Comparé au Monde englouti du même auteur, ce Cauchemar à quatre dimensions représente un net progrès. Sans doute les dimensions de la nouvelle conviennent-elles mieux à J.G. Ballard que celles du roman : dans ce dernier, son invention s'épuise relativement vite, et l'accumulation d'épisodes successifs affaiblit l'élément de fatalité dont Ballard imprègne ses mondes.

Le récit étonnamment poétique intitulé Le jardin du temps [antérieurement publié dans le n° 112 de Fictionmontre que cette fatalité peut être retardée, mais non détournée. Ce message pessimiste est transmis à travers une image extrêmement originale : celle de fleurs temporelles qui préservent, tant qu'elles sont fraîches, le temps où vivent les propriétaires du jardin dans lequel elles poussent. Lorsque la dernière fleur sera fanée, les envahisseurs qui menaçaient, à l'horizon, atteindront le jardin, et ils n'y trouveront que deux statues… Rapprochée de Prima Belladonna, cette nouvelle montre une curieuse attirance envers le monde végétal : celle-ci n'était-elle pas perceptible aussi dans le Monde englouti ?

Dans Les voix du temps, l'inquiétude se fonde plus strictement sur la science, et le thème des mutations est traité d'une façon indubitablement originale. Cependant, la poésie du style ne peut manquer de frapper le lecteur, en particulier dans la phrase qui termine le récit. La traduction de Laure Casseau ne représente certes pas la perfection ; mais la tâche était malaisée, à cause de la syntaxe compliquée qu'affectionne l'auteur, et la version française a du moins le mérite de stimuler l'imagination, comme le faisait l'original anglais :

À demi endormi, il se redressait périodiquement pour régler le flot de la lumière à travers le store, pensant, comme il allait le faire pendant les mois à venir, à Powers et à son mandala, aux Sept et à leur voyage dans les jardins blancs de la Lune, aux gens bleus qui étaient venus d'Orion pour parler dans la langue de la poésie de la beauté des anciens mondes sous les soleils dorés des grandes galaxies, disparus pour toujours dans les myriades de morts du cosmos.

Ce que Bradbury paraît désormais bien incapable d'apporter, ses admirateurs pourront décidément le trouver chez Ballard, sous une forme légèrement différente mais également attachante.
Demètre IOAKIMIDIS.

Cauchemar à quatre dimensions (The four-dimensional nightmare) par J.G. Ballard : Denoël, « Présence du Futur ».


13 mai, 2026

Galaxie (2eme série) n°020 – Décembre 1965

Vous l'avez tous en poche, il vous sert à tout, vous rappelle vos obligations de la journée, vous distrait, meuble votre temps perdu avec les messages de vos plus ou moins proches... et Fritz Leiber en avait déjà imaginé les possibilités il y a plus de 60 ans...

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Sommaire du Numéro 20 :


1 - Fritz LEIBER, Le Pense-bête (The Lone Wolf / The Creature from Cleveland Depths, 1962), pages 4 à 53, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Wallace (Wally) WOOD

2 - Brian ALDISS, Le Monde de Scarfe (Scarfe's World, 1965), pages 54 à 71, nouvelle, trad. René LATHIÈRE, illustré par Gray MORROW *

3 - Keith LAUMER, Sur le seuil (Doorstep, 1961), pages 72 à 77, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

4 - Cordwainer SMITH Le Jeu du Rat et du Dragon (The Game of Rat and Dragon, 1955), pages 78 à 92, nouvelle, trad. Michel DEMUTH

5 - Robert SILVERBERG, Le Robot gardien (The Sixth Palace, 1965), pages 93 à 104, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

6 - Henry SLESAR, Une drogue miracle (The Stuff, 1961), pages 105 à 110, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

7 - Jack SHARKEY Le Bébé géant (Big Baby, 1962), pages 111 à 146, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Jack GAUGHAN *

8 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 147 à 147, bibliographie

9 - (non mentionné) , Résultat du référendum sur le n° 18, pages 155 à 155, notes

10 - (non mentionné) , Table des récits parus dans "Galaxie" - Deuxième année, pages 159 à 159, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Dans la série : "ça ne vous rappelle rien ?" :
Écoute, un pense-bête vous rappelle vos devoirs et vos occasions de chance et vous permet ainsi d'atteindre le bonheur et le succès ! Quelle est l'étape suivante qui s'impose à nous d'évidence ? »
— « Le jeter par la fenêtre. »

Avec Le pense-bête, Fritz Leiber nous étonne sur les applications possibles de certains de nos petits appareils de poche. Dans un contexte de guerre permanente qui oblige une majorité de la population humaine à se réfugier sous terre et y vivre comme des taupes, un réfractaire imagine un secrétaire robot qui allègerait la charge mentale de son possesseur. Bien évidemment, le récit pousse les applications possibles jusqu'au point de singularité souvent redouté, celui où la machine prend l'initiative sur les décisions humaines quant au bien-être et à l'organisation efficace du vivant.

N'en parlons pas trop haut à la Silicon Valley, mais jugez plutôt :

(...) après une conférence au sommet, nous avons décidé de combiner pense-bête et régulateur mental. » 
— « Juste ciel ! » intervint Gusterson. « Ont-ils maintenant inventé une machine pour tenir ce rôle ? »
— « Bien entendu. Voilà des années qu'ils l'expérimentent sur des ex-malades mentaux. »

Le pense-bête n'est plus similaire à un secrétaire qui rappellerait les choses à faire, mais impose ses injonctions pré-programmées et ses influx subliminaux d'autopersuasion. Le prétexte de cette programmation par défaut est que pour être efficace, le possesseur doit passer un certain temps à le programmer pour ses besoins - les revendeurs estiment que ça paraîtra trop contraignant au client pour pouvoir vendre les appareils à grande échelle. Il est donc proposé avec ce qu'on dénommerait aujourd'hui des "profils". Quoi qu'il en soit, nous retrouvons déjà le préjugé du marchand qui considère le client type comme infantile, fainéant, docile et sans désir propre ou particulier.

Nous caressons l'espoir que le pense-bête pourra mobiliser le potentiel entier du Monde Libre, pour la première fois dans l'histoire. Gusterson, il faudra que tu en portes un. Bientôt, on ne pourra plus s'en passer pour vivre dans le monde moderne.
Nous voilà face à la prophétie auto-réalisatrice du progrès, que nous connaissons par cœur et que nous ne pensons pas toujours à réfuter, en oubliant que ce progrès nous est promis non pas pour le bien-être, mais pour tirer le meilleur du potentiel marchand de la masse.

Un autre extrait déploie ce type d'argumentaire : 

(…) rien n'égale un pense-bête lorsqu'il s'agit d'apprendre son métier à un novice. Il lui dicte d'instant en instant ce qu'il doit faire. Rien de plus facile que d'enregistrer sur un fil un programme de travail Et tu serais surpris de l'influence des slogans exaltants sur le moral des travailleurs. Cela s'explique, Gussy : la plupart des gens manquent trop d'imagination pour discerner à l'avance les avantages du pense-bête. Ils l'achètent parce que le patron le conseille avec insistance et que le paiement se fait sans peine, par retenues échelonnées sur le salaire. Puis ils découvrent que le pense-bête rend la journée de travail plus supportable. Le petit compagnon perché sur votre épaule est un ami qui vous prodigue le réconfort et les bons conseils. La première chose qu'on lui enseigne à dire, c'est : « Ne t'en fais pas, mon vieux ».
» Au bout d'une semaine, ils portent leur pense-bête vingt-quatre heures sur vingt-quatre – et avant longtemps ils achèteront un pense-bête pour leur femme afin qu'elle se souvienne de se peigner, de sourire gentiment et de leur cuisiner de bons petits plats. »
— « Je comprends, » interrompit Gusterson. « Le pense-bête est la dernière invention pour augmenter la productivité du travailleur, mais cette mode passera. Un jour, tous les pense-bête seront relégués au grenier. »
— « Ce n'est pas vrai ! » protesta Fay avec véhémence. « Les pense-bête ne sont pas le yo-yo – ce sont des appareils qui changeront le cours de l'histoire, ce sont les révolutionnaires du Monde Libre ! Avant que le Service de la Miniaturisation ait introduit un seul de ces appareils sur le marché, nous avions fait une obligation à tous nos employés de le porter. Si ce n'est pas là manifester la confiance suprême en un produit…»
— « Tous les employés, sauf les cadres supérieurs, évidemment, » interrompit ironiquement Gusterson. « Je ne te critique pas. En ta qualité de chef des recherches le plus directement intéressé, tu te devais naturellement de manifester le plus d'enthousiasme. »
— « C'est bien ce qui te trompe, Gussy, » répliqua Fay. « Nos cadres supérieurs ont fait preuve de plus d'enthousiasme pour leurs pense-bête personnels que toutes les autres catégories de travailleurs de l'établissement tout entier. »
Gusterson s'affaissa sur lui-même et secoua la tête. « Si c'est vraiment le cas, » dit-il sombrement, « alors l'humanité mérite peut-être le pense-bête. »
— « Si elle le mérite, et comment ! » renchérit Fay. Puis : « Trêve de discussions, Gussy. Le pense-bête est une grande invention. Ne le déprécie pas pour la seule raison que tu as été mêlé à sa genèse. Il faudra bien que tu suives le mouvement. »
— « Je préférerais périr noyé ! »
Encore une fois : il ne s'agit pas d'un progrès pour le bien-être, mais pour le travail et la productivité.
Et cette invention-là, qu'en dites-vous ?

« Que dirais-tu, » brailla Gusterson, « d'un missile téléguidé anti-individu ? Les physiciens disposent de dispositifs anti-gravité à petite échelle, suffisants pour faire voler un objet de la taille d'une grenade à main. Pourquoi n'accorderait-on pas un tel missile aux empreintes digitales d'un individu, à ses ondes cervicales, voire à son odeur particulière ? De cette façon, il pourrait le repérer, le suivre en contournant les obstacles et le frapper à l'exclusion de tout autre. Assassinat télécommandé ! Fay, ne ressens-tu pas un sentiment de chaude exaltation en pensant à mes missiles modèle réduit, circulant comme des mouches dans vos tunnels, traquant les malfaiteurs comme un essaim de guêpes hargneuses ou de bourdons angéliques ? » 

Voilà donc une novella très pertinente de nos jours, où l'hypnose généralisée et l'addiction à la machine et au secrétaire mécanique personnel sont devenues si sensiblement réelles.


(…) si le projet de tridiorama a vu le jour, ce fut grâce à la découverte d'Elroy, suivant laquelle on pouvait effectuer la généanalyse des espèces disparues d'après leurs squelettes, y compris les squelettes fossiles. La première formule qu'il a obtenue était celle d'un iguanodon. Quelques mois plus tard, il proposait des iguanodons vivants aux zoos du monde entier. Trouvez-vous cela immoral, docteur Swanwick ? Je présume que oui. 

Cette idée qui sous-tend Le Monde de Scarfe sera bien entendu développée plus tard par Michael Crichton, le spécialiste des romans-catastrophe de parcs d'attractions, avec son célèbre Jurassic Park. On se rappellera surtout de la nouvelle de Raymond E. Banks, Les Myrmidons, ou de Spectacle d'ombres de Clifford D. Simak, ou de Au temps de Poupée Pat de Philip K. Dick. Bien que ces références divulgachent un peu le propos, l'intrigue n'y est pas beaucoup plus élaborée et range cette nouvelle dans l'ensemble de celles qui n'exposent qu'une trouvaille sans pousser beaucoup plus loin les implications de son développement. Ce type de nouvelles est de celles qui vieillissent le plus vite, malheureusement ici pour le talent narratif de Brian Aldiss.

Sur le seuil de Keith Laumer est une petite nouvelle à chute sur la rivalité qu'il pourrait y avoir entre la défense militaire et la curiosité scientifique en cas de visite d'un engin extraterrestre.


Dans Le jeu du rat et du dragon, l'espace interstellaire révèle ses prédateurs qu'il faut affronter dans un combat psychique impitoyable pour pouvoir prétendre à coloniser les systèmes et les galaxies. Pour cela, on use de télépathes humains ou… félins. On ressent tout l'amour porté aux chats par Cordwainer Smith.


Une petite fable comme Robert Silverberg saura les faire tout du long de sa carrière, dans ce délicieux mélange d'antique et de galactique. Ici, c'est l'histoire d'un trésor et de son Robot-gardien...



Le rêve vaut-il la vie ? La sensation égale-t-elle l'action qui la produit ? L'artifice n'est-il pas paliatif ? Des questions assez classiques pour Une drogue miracle, une nouvelle courte de Henry Slesar, et assez attendue, mais qui démontre bien que c'est l'adversité qui fait tout le sel d'une histoire.



Une nouvelle aventure du xénobiologiste Jerry Norcriss dans Le bébé géant, où l'on en apprend un peu plus sur le revers de la médaille qui handicape à long terme ce genre de chercheur. Jack Sharkey tire son fil avec logique et un esprit à la fois scientifique et imaginatif.

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