Sommaire du Numéro 19 :
1 - Philip K. DICK, Projet Argyronète (Waterspider, 1964), pages 4 à 36, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY
2 - Gordon R. DICKSON, L'Homme de la Terre (The Man from Earth, 1964), pages 37 à 50, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *
3 - Daniel F. GALOUYE, Délivrez-nous du mal (Soft Touch, 1959), pages 51 à 69, nouvelle, trad. Pierre BILLON
4 - Theodore STURGEON, Un monde trop parfait (Granny Won't Knit, 1954), pages 70 à 129, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
5 - Damon KNIGHT Une folie ancienne (An Ancient Madness / Mary, 1964), pages 130 à 152, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par John GIUNTA
6 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 153 à 153, bibliographie
7 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 159, courrier
* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.
" Pendant la première moitié du XXe siècle, les prescients – ces gens qui étaient capables de lire l’avenir – avaient été si nombreux qu’ils avaient formé une guilde avec des sièges à Los Angeles, New York, San Francisco et en Pennsylvanie. Ce groupe de prescients, qui se connaissaient tous les uns les autres, avait créé un grand nombre de magazines qui avaient été florissants pendant plusieurs décades. Bravement, franchement, les membres de la guilde des prescients avaient révélé dans leurs écrits leurs connaissances de l’avenir. Et pourtant, dans l’ensemble, la société ne leur avait prêté que peu d’attention. "
C’est Philip Dick qui a écrit ça, » dit Anderson. « The defenders. »— « Est-ce que vous le connaissez ? » demanda Tozzo.— « Je l’ai rencontré hier à la Convention, » dit Anderson. « Pour la première fois. Un type très nerveux. Il avait presque peur d’entrer. »
A la lecture de L'homme de la Terre, des adages se bousculent : A Rome, fais comme les romains ; Nul n'est censé ignorer la loi ; La loi est dure, mais c'est la loi… Gordon R. Dickson nous propose un monde construit sur l'esprit de ruche, et les caprices de son chef nés de son ennui. Le tragique d'un humain condamné pour une faute qu'il ignorait commettre emmène le lecteur vers un questionnement moral intéressant, même s'il n'est pas poussé ici jusqu'aux derniers retranchements.
"Je ne veux pas et je ne peux pas croire que le mal soit l'état normal des hommes" écrivait Fiodor Dostoïevski dans Le rêve d'un homme ridicule. Dans Délivrez nous du mal, un homme d'une conviction similaire est considéré comme un "quidam", comprenez : un mutant frappé d'ostracisme comme un intouchable. La société future qui le pourchasse agit selon les mêmes paradoxes que la nôtre, et prêche le bien moral dans une turpitude sociale et un individualisme ambiant. Mais, comme souvent avec les histoires de mutant, ce qui pourrait passer pour un égarement de la nature n'est peut-être qu'une ébauche… Un intéressant récit de Daniel F. Galouye.
" Tu ne sais pas… tu ne peux pas savoir… ce qui m’est arrivé. De quoi alimenter une douzaine de rêves. Et tout cela s’est abattu sur moi comme un rêve – avec des bribes de vie réelle. Elle murmura avec ferveur : C’est peut-être que nous sommes devenus fous tous les deux. À moins que ce ne soit le monde qui se fende en deux, et nous avons pénétré dans la fissure pour entrer dans… ou peut-être n’est-ce qu’un rêve après tout, que nous avons partagé en commun. Mais que m’importe, il était magnifique… "
Après une extinction massive de l'humanité, une civilisation humaine s'est péniblement reconstituée, jusqu'à l'invention de la téléportation appelée ici "transplat". La planète put être investie de nouveau, mais ce fut la fin des territoires, des particularités géographiques, comme de la pénurie de matière. Et une chose, allant s'amenuisant, devînt une denrée précieuse : l'intimité. Theodore Sturgeon pose la problématique essentielle de tout instinct de progrès : l'accomplissement et la fin de l'Histoire, la Stase, et la tyrannie de l'injonction à l'immobilisme social. Brillamment mené, avec tous les codes classiques des récits d'utopie, Un monde trop parfait propose un antidote souverain à la Stase : l'exploration infinie de l'espace infini.
On y relèvera quelques détails :
" (...) il ne s’agissait pas de gens vêtus de façon indécente de tissus étrangers qui moulaient le corps au lieu de s’en écarter pudiquement !
La chaleur lui était montée à la figure et il se rendit compte qu’il suffoquait. Son corps était tout moulu et il s’aperçut qu’il avait dû tomber à genoux sur le tapis.Il se remit tout tremblant sur ses pieds et se laissa accaparer par le réflexe d’ajuster ses pantalets. Ceux-ci étaient nets, luisants, parfaitement cylindriques ; rien à voir avec le galbe délicatement rosé de cette… jambe. Et cette fille avait aussi des orteils. Lui était-il jamais venu à l’esprit de se demander si les femmes possédaient des orteils ? Sûrement pas ! Et pourtant, le fait était là : elle en avait !
Contrairement à ce que figurent les illustrations de Tonney (que nous avons ajoutées en bonus à l'epub), on repensera plutôt aux "Pif-paf", les hommes "pudiques" de la cité enterrée du Monde d'Edena de Moebius (notre illustration).
" La matière ne voyage pas davantage que dans le cas du transplat. Elle cesse d’exister en un point et la loi de la conservation de la matière la fait apparaître en un autre point. "
La loi de conservation de la matière, ou loi d'équivalence, est aussi évoquée dans des nouvelles traitant du voyage dans le temps, comme Un travail de romain ! de Poul Anderson, Winthrop aimait trop le XXVe Siècle, de William Tenn, ou Culbute dans le temps de Chad Oliver ; la nouvelle de Sturgeon leur est antérieure de trois à quatre ans, mais la première acceptation de cette loi (imaginaire) revient peut-être à John Wyndham dans sa nouvelle Voyage dans les siècles (Pillar to post - 1951).
Avec Une folie ancienne, nous sommes confrontés là encore à une civilisation qui se relève et qui, cette fois par le contrôle des naissances et des castes génétiques, vit aussi dans ce phénomène de stase, d'histoire figée. Mais ici c'est la réémergence de l'énamourement qui pourrait redynamiser l'occupation du territoire. Un joli conte de Damon Knight, fort bien tourné.






