28 octobre, 2026

Fiction n°151 – Juin 1966

Au temple des auteurs les plus publiés dans les revues des éditions Opta, on déroule le tapis rouge pour notre 31ème pilier : Roger Zelazny, qui fait ici une entrée remarquable dans le cénacle des auteurs traduits en France, dans une très singulière fragrance, et avec une novella qui tient un bon tiers des pages consacrées aux récits. Les auteurs français, même confirmés, ne peuvent pas prétendre à autant d'égards, mais sont tout de même représentés, notamment par un futur agrégé de lettres de 24 ans "pseudonommé" Georges Kilian…

On avait dit : "Un clic droit !"

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Sommaire du Numéro 151 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 8 à 8, bibliographie

NOUVELLES


2 - Roger ZELAZNY, Une rose pour l'Ecclésiaste (A Rose for Ecclesiastes, 1963), pages 9 à 51, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

3 - Richard WILSON, Huit milliards d'hommes à Manhattan (The Eight Billion, 1965), pages 52 à 63, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

4 - Miriam Allen DEFORD, La Corde au cou (Rope's End, 1960), pages 64 à 76, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

5 - G. C. EDMONDSON, La Citrouille galactique (The Galactic Calabash, 1960), pages 77 à 86, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

6 - Georges KILIAN, Kaléidoscope à charge, pages 87 à 89, nouvelle *

7 - Jack SHARKEY, Pièce de collection (Collector's item, 1963), pages 90 à 96, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

8 - Juliette RAABE, Le Troisième oeil, pages 97 à 104, nouvelle *

9 - Kit DENTON, La Lance de feu (Burning Spear, 1964), pages 105 à 110, nouvelle, trad. Christine RENARD *

10 - Jacqueline H. OSTERRATH, Tanaële, pages 111 à 117, nouvelle

11 - Daniel WALTHER, Retour dans l'île, pages 118 à 124, nouvelle *

CHRONIQUES


12 - COLLECTIF, Revue des livres, pages 127 à 142, critique(s)

13 - Roland STRAGLIATI, Lectures insolites, pages 143 à 147, critique(s)

14 - Pierre STRINATI, 1966, année Jules Verne, pages 148 à 149, article

15 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 150 à 153, courrier

16 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 154 à 155, critique(s)

17 - (non mentionné) , En bref, pages 156 à 157, article

18 - (non mentionné) , Table des récits parus dans « Fiction » : premier semestre 1966, pages 158 à 159, index

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Outre l'entrée, donc, de Roger Zelazny, nous noterons que ce numéro publie pour la dernière fois Jacqueline Osterrath (mais son fanzine "Lunatique" se voit doté d'un brillant avenir, et ses traductions de la série Perry Rhodan vont sans doute lui occuper beaucoup de son temps d'écriture à l'avenir) ; dernière publication également pour Juliette Raabe, de même pour G. C. Edmondson qui mériterait bien sa place dans une anthologie.

Pour sa toute première publication en français, Roger Zelazny nous régale d'un ton très personnel, d'un narrateur de fort caractère, d'une civilisation martienne sur le déclin confrontés à des terriens en pleine expansion planétaire… Les ingrédients de Une rose pour l'Ecclésiaste sont équilibrés et pimentés à souhait. Difficile de ne pas en redemander !

Huit milliards d'hommes à Manhattan ! Voilà un constat effarant ! Il s'agit surtout d'une petite fable mordante sur la surpopulation (nous nous en doutons bien), et l'espoir que l'herbe soit plus verte ailleurs. Sans être de la S.F. pure, ce récit swiftien de Richard Wilson interroge tout de même au propre comme au figuré un de ses thèmes majeurs : la conquête de l'espace.

Toujours étonnante, Miriam Allen deFord nous met La corde au cou avec une petite histoire dans la série "A Rome, fais comme les romains", si ce n'est : une histoire de justice extraterrestre. A moins qu'il ne s'agisse de châtier son compatriote à l'aide de coutumes étrangères…

On dira un au revoir chaleureux à G. C. Edmondson après La citrouille galactique, une petite nouvelle bien sympathique de ton, enlevée et qui donne à voir l'incursion d'un météore "en creux", c'est à dire "par ses effets" (comme dans La couleur tombée du ciel de H.P. Lovecraft) ; mais ici, nous voilà au Nouveau Mexique dans les années 60, dans un élevage un peu crasseux de poulets élevés en batterie. Edmondson s'y montre certes un peu chauvin, un poil macho, mais sa condescendance est en fait une posture qui reprend celle de tout explorateur croyant sonder des environnements vierges ou plus barbares que lui…

"Nous l'accueillons en pensant que son nom est à retenir." écrit la rédaction, en présentant le jeune Georges Kilian. En effet ! Cependant on ne retiendra pas le pseudonyme, mais bel et bien le nom de Jacques Chambon dans l'histoire de la SF.
Il y a beaucoup à dire sur ce généreux traducteur, essayiste, anthologiste et éditeur. Commençons par la nouvelle ici publiée, et qui demeure une exclusivité de Fiction : Kaléidoscope à charge est un récit en deux temps, à décoder en cherchant à identifier le narrateur. Classique dans son scénario, la nouvelle montre toutefois un style déjà mature.
Jacques Chambon

Terrassé trop, trop jeune, à 60 ans, par une crise cardiaque, sa disparition laissera un grand vide dans toute la communauté de la SF, en France comme outre-atlantique. Les avis sont unanimes sur sa joie de vivre, son audace, et surtout sa grande camaraderie et sa générosité. Traducteur, puis éditeur en France de Harlan Ellison, Robert Silverberg, Dan Simmons, Mike Resnick … on lui doit la parution de l'intégrale de l'œuvre de Philip K. Dick dans ses traductions revisitées par Hélène Collon, et un nombre impressionnant d'ouvrages parus chez Denoël après sa reprise de la collection Présence du Futur derrière Elisabeth Gille. On lui doit les collections Présence du Fantastique, et Présences, toutes chez Denoël, puis la collection Imagine chez Flammarion.
Originaire comme Jean-Pierre Fontana de Clermont-Ferrand, il fit avec lui ses premières armes. Laissons donc la parole à Jean-Pierre Fontana, à travers cet extrait d'un émouvant hommage que Galaxies publia en Juin 2003 (dans son n°29) :

" (…) En cette soirée d’hiver de 1964, Le Cinémonde affiche Raptus. Nos deux étudiants se retrouvent à la même séance. À la sortie, ils discutent. Et quelques jours plus tard, ils se retrouvent chez le troisième larron. À eux trois, ils vont éditer un fanzine du nom de Mercury qui va très vite se démarquer considérablement des publications ronéotées d’alors. Nos trois mousquetaires se nomment Jacques Chambon, Gérard Terney et moi-même, Jean-Pierre Fontana. 
L’apport de Jacques Chambon à la rédaction de Mercury est très vite déterminant. D’une part en raison de la qualité des textes qu’il fournit, d’autre part en servant en quelque sorte d’étalon aux critiques et études qui parviennent à la revue.
Dès le numéro 1-2 (double) daté de février 1965, il fournit une première critique consacrée au film de Jacques Baratier, La Poupée, ainsi qu’une nouvelle, La Sonate au désert, signée George Kilian, qui sera plébiscitée par les lecteurs.
Quelques mois plus tard, profitant de son voyage de noces, il rédige une autre nouvelle, conséquente cette fois, La Colonne, qui va faire couler pas mal d’encre. Et parallèlement, ses articles comme ses notes d’humour continuent d’alimenter les pages du fanzine. Ce sont, au fil des numéros, des articles sur Boris Vian – l’une de ses passions d’alors –, Claude Seignolle, Jean-Louis Bouquet, la science-fiction italienne, et j’en passe, mais surtout à propos de Barbarella, Scarlett Dream, Jodelle… critiques qui vont lui ouvrir les pages de la revue Fiction à la demande d’Alain Dorémieux, le rédacteur en chef. Mais sa collaboration à Mercury ne s’arrête pas là. Jacques sait aussi mettre la main à la pâte et mouiller la chemise, en participant à l’assemblage des multiples feuilles du fanzine dans la buanderie qui sert d’atelier d’impression.
À l’occasion de la publication des Maîtres des dragons de Jack Vance dans la revue Galaxie, une première opportunité se présente de rédiger un article ensemble. Un peu plus tard, un Statut de la Femme dans la bande dessinée d’avant-garde favorisera une nouvelle coopération, cette fois dans un exercice à trois mains, mais c’est Jack Vance qui nous réunira de nouveau, et à deux reprises : pour une Étude dans la revue Fiction, puis pour la préface de Tschaï au « Club du Livre d’Anticipation » sur proposition de Michel Demuth. À cette époque, nous avons même failli écrire une nouvelle qui s’intitulait provisoirement L’Indicible Secret des belles ténébreuses. Mais la chaleur d’un été torride a anéanti l’entreprise.
En 1967, Jacques et Annick quittent Clermont-Ferrand pour Aubusson. Deux ans plus tard, Jacques prend la route de l’Angleterre dans le cadre de la coopération. Mercury a disparu malgré nos efforts conjugués pour lui donner une suite professionnelle. Désormais, nos routes ne cesseront de se croiser et de se décroiser. Mais – et c’était sans aucun doute inévitable – dès son retour définitif en France, et après de longues années passées à l’étranger, l’histoire nous réunira de nouveau au sein du jury du Grand Prix de l’Imaginaire. (...)"

 

Pièce de collection, de Jack Sharkey, propose une histoire courte au sujet d'un "démythifieur" de proverbes, où langage et poncifs sont sortis de leurs gonds. Un brin absurde, un tantinet surréaliste, et une belle chute en prime.

Une marche fatale vers un destin, le thème est un peu galvaudé. Dans cette dernière parution, Le troisième œil, Juliette Raabe y décrit toutefois la sensation d'un regard à 360°, perçue comme d'être au centre de l'univers. Intéressant en cela.

La lance de feu, de Kit Denton, est une nouvelle toute de sensations enfantines, précises et prenantes. Le titre en V.O., "Burning spear", ne fait pas référence au musicien de reggae, ni au surnom du premier Président du Kenya indépendant Jomo Kenyatta. Dans le christianisme, "lancer du feu" signifie propager un message de transformation, ce qui parait plus proche de la signification un peu sibylline de la nouvelle.

Encore une dernière parution pour Fiction, celle de Tanaële, de Jacqueline Osterrath, et encore une marche fatale vers un destin ; mais celle-ci révèle une petite astuce. Toutefois, on pourra s'interroger sur l'immanence d'une Justice - aussi surnaturelle soit-elle - qui met ses prévenus à l'épreuve et les prend à défaut, quand ils sont à l'origine calmes et sans histoire. Pour ce qui est de l'avenir éditorial de Jacqueline Osterrath, elle mènera loin son fanzine "Lunatique" avec le concours du prolixe Jean-Pierre Fontana, cité plus haut. Lunatique ne cessera de s'améliorer, et fusionnera à partir de son numéro 84 avec la revue GalaxieS (avec un "s", notez bien), dès mai 2012.

Un autre nom qui comptera dans l'histoire de Fiction, celui de Daniel Walther. Dans un style bien délié, Retour dans l'île pourrait être une énigme à décoder, mais ce serait comme trouver la question à une réponse qui n'a jamais été formulée. En faisant mine de donner un indice dans son exergue (une citation de L'invention de Morel de Bioy Casarès) Walther intrigue d'autant plus.

Une nouvelle rubrique fait son apparition : Lectures insolites par Roland Stragliati, qui se démarque ainsi un peu de la Revue des livres, en faisant sans en avoir l'air la part belle à une littérature plus "générale". En voici l'introduction :
Personne n'est vraiment simple ; sauf, peut-être, l'idiot de village. Encore faudrait-il le prouver… La recherche du temps perdu, l'amour fou et son somptueux et pitoyable simulacre, l'érotisme, se disputent le peu de temps que l'homme n'emploie pas à gagner – ou à perdre – sa vie. Il arrive aussi que le rêve s'en mêle, tant dans le sommeil qu'à l'état de veille. Quand, littérairement, tout cela s'imbrique et se confond peu ou prou, on a vite fait de parler d'insolite. Aussi est-ce sous cette étiquette commode, autant que contestable, que j'ai cru devoir grouper – faute de mieux – les quelques ouvrages qui font l'objet de ces notes de lecture.
On notera pourtant dans la même Revue des livres la belle moisson de trois "pays d'ailleurs" qu'a fait Pierre Versins, et qui pourraient tout autant se réclamer de cet "insolite". Mais laissons-là le débat, et penchons-nous plutôt sur une science-fiction pure. 

On aurait du mal à se retenir de lire l'ouvrage suivant, à en juger la recension qu'en fait Jacques Van Herp. Et en effet, Solaris de Stanislas Lem mérite grandement sa place d'ouvrage important de la SF. Mais laissons la parole à notre critique belge pour accompagner l'ouvrage que nous vous proposons en bonus.
Cadeau Bonus !
SOLARIS, par Stanislas Lem.
Ce compte rendu pourrait se borner à une seule ligne : « Solaris est LE roman de SF de l'année. » Voici longtemps que ne nous avait pas été offert roman de cette qualité.
Le sujet en est simple, et les monstres, les luttes galactiques, les accessoires obligés de la panoplie spatiale y font singulièrement défaut. N'empêche, les quelques anodines matérialisations qui se découvrent, se révèlent finalement plus terrifiante que les plus réussis des monstres galactiques.
Solaris est une planète gravitant autour de deux soleils, connaissant un jour bleu et un jour rouge, que l'auteur ne se lasse pas de nous décrire, comme la base qui flotte dans les airs, au-dessus de cet océan monocellulaire, être gigantesque recouvrant toute la planète. Cet être inconcevable, les hommes l'étudient depuis près d'un siècle, et Kelvin, le héros, vient prendre son service dans la base.
Il apprend que son ami Gibarían s'est suicidé… Tout semble à l'abandon, les deux autres savants semblent au bord de la folie, se barricadent et refusent tout contact avec le nouvel arrivant… Et le malaise, l'angoisse ne feront que croître ; tout est à la fois normal, banal et déroutant. Quelle est cette négresse circulant dans les couloirs, que Kelvin retrouve endormie contre le cadavre de Gibarían, dans un milieu qui devrait être mortel pour elle ? Que signifie cette expérience entreprise, ces sous-entendus, cet effroi que manifestent les survivants ?
En quelques heures, Kelvin se retrouve au bord de l'hallucination et de la folie, il sent le réel le fuir, l'abandonner, pour l'isoler dans un monde de fantasmes aberrants. Mais ce qui l'entoure a-t-il une autre réalité que son cerveau enfiévré ? Comment Kelvin s'y prend pour redonner au monde qui l'entoure sa matérialité et sa netteté est proprement remarquable. Et c'est alors, quand le réel est revenu, que paraît Harey, la femme aimée, jadis bêtement poussée au suicide, et qui est là, aimante, réelle, vivante, se souvenant d'événements survenus après sa mort…
Dès lors, le récit évolue sur deux plans. Il y a le roman de Kelvin, effrayé d'abord, puis qui recommence un amour gâché jadis par l'inexpérience, et qui finalement perdra Harey une seconde fois, sans espoir.
En face, ses deux collègues qui, désespérément, veulent comprendre ce qui se passe. C'est le roman de la confrontation de deux pensées étrangères l'une à l'autre. C'était le thème déjà de La Cité des Sphères, mais l'ouvrage polonais souligne, cruellement, ce que le roman américain a de factice, de fabriqué, de demi-audaces, il ne s'agit pas ici d'une lutte contre la montre, de sauver la Terre, de se libérer d'un esclavage… Il s'agit de comprendre.
Voici des décennies et des décennies que les hommes étudient Solaris et les manifestations de son océan vivant. Et les dizaines de pages où sont rapportées les approches, les observations, les essais, les erreurs d'interprétation, les théories qui se succèdent vainement, sont merveilleuses d'invention, d'imagination et de justesse de ton. Elles pourraient être extraites d'un ouvrage scientifique, d'un essai sur l'évolution et l'histoire de la pensée.
Car le grand thème de l'œuvre est de rendre sensible à la fois l'incommunicabilité des expériences et des observations dès qu'il s'agit d'un monde totalement différent, et l'impossibilité où se trouvent les observateurs de mettre en commun leurs expériences, car le langage fait défaut qui s'est modelé au contact d'une autre réalité.
Ensuite de nous faire partager la sensation de cette incommunicabilité, l'impuissance et la lassitude des hommes devant leurs efforts désespérés.
Nous en arrivons à une qualité d'angoisse ou de malaise presque métaphysique, née de cette perception de l'incommunicabilité des esprits. Et si finalement les savants parviennent à détruire les créatures créées par l'océan, ils restent tout aussi ignorants de leurs fins, du motif de leur apparition, du pourquoi de leurs manifestations. 
Écrit d'une plume grise, un tel récit suffirait déjà à nous attacher, mais Lem l'éclaire d'images percutantes, secouant le lecteur, et s'imposant avec une évidence brutale.
Jacques VAN HERP


Une dernière petite note : nous venons de dépasser le cap des 200 000 vues. Merci à tous nos lecteurs ! 

21 octobre, 2026

Galaxie (2eme série) n°030 – Octobre 1966

Dans ce numéro qui a tout juste 60 ans, on retrouve deux grands anciens (et leurs textes restés inédits depuis), qui ont encore leur mot à dire, soient J. T. McIntosh et Frederik Pohl, qui donnent la main pour traverser à leurs cadets, Philip K. Dick et Cordwainer Smith. Et les cousins C. C. MacApp et Fred Saberhagen profitent du mouvement pour passer en toute sécurité. Tout va bien dans la Galaxie.


Une couverture signée Bruce Wayne !!!

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Sommaire du Numéro 30 :


1 - J. T. McINTOSH, Les Filles de la Terre (The Wrong World, 1960), pages 4 à 43, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Virgil FINLAY *

2 - Frederik POHL, Zéro absolu (The Snowmen, 1959), pages 44 à 53, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Wallace (Wally) WOOD *

3 - Philip K. DICK, Syndrome de retraite (Retreat Syndrome, 1965), pages 54 à 80, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Gray MORROW

4 - Bill DOEDE, Une ville du Centaure (A City Near Centaurus, 1962), pages 81 à 96, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM, illustré par WEST *

5 - C. C. MacAPP, Opération métamorphose (The Drug, 1961), pages 97 à 110, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ *

6 - Fred SABERHAGEN, T, le traître (What T and I Did, 1965), pages 111 à 120, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ

7 - Cordwainer SMITH, Le Cheval de la planète aux gemmes (On the Gem Planet, 1963), pages 121 à 148, nouvelle, trad. René LATHIÈRE


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Un mot pour commencer à propos de la couverture de Bruce Wayne - si tant est que Batman soit la couverture du milliardaire, et non l'inverse…
" Frederik Pohl [nous rendit] visite, ce devait être en 1967, et il tomba en arrêt devant trois volumes de la série Galaxie-bis, aux couvertures illustrées par « Bruce Wayne ». Aux États-Unis, tout le monde sait que Clark Kent est l’identité secrète de Superman et Bruce Wayne celle de Batman. En fait il s’agissait de photographies altérées chimiquement dont j’étais l’auteur, aussi lorsqu’il me demanda qui se cachait sous ce pseudonyme, je lui répondis : « Batman, bien sûr ». C’est seulement en l’an 2000, au cours du festival Étonnants Voyageurs, tenu à Saint-Malo, que je lui révélai la vérité, ce qui le fit bien rire. "
(in Jacques Sadoul, C'est dans la poche ! J'ai Lu - 2008).

Faire marche arrière dans la colonisation. Voilà l'épineux problème auquel se confronte un inspecteur extra terrestre chargé de veiller à ce que la Terre puisse entrer ou non dans une fédération galactique. Force lui est de constater que la Terre avait déjà acquis un niveau de civilisation qui devait la faire entrer dans la fédération plutôt que de la coloniser… à un détail près. Les filles de la Terre est une intéressante nouvelle d'un J.T. McIntosh qui vieillit bien.
On se rappellera, au sujet de ce "taux de civilisation", la nouvelle de Gordon R. Dickson, "Les toits d'argent", parue dans le n°121 de Fiction (décembre 1963).

J’avais eu une journée exténuante. Pendant des heures et des heures, je m’étais occupé des orchidées et, après, j’avais écouté d’affilée les neuf symphonies de Beethoven en jouant au solitaire.

La misère, quel que soit le manque qu'elle crée, est toujours un fléau. Dans Zéro absolu, Frederik Pohl nous évoque une Terre qui a pompé toute son énergie, et qui se retrouve recouverte de glace. Les derniers terriens pompent le peu de chaleur qu'il leur reste, et rejettent le froid dans un environnement devenu totalement hostile. Et face au problème de la survie immédiate tombent les tabous, comme celui de l'anthropophagie. Nous vivons actuellement un problème inverse mais similaire, en quête de frais sur une planète qui se réchauffe davantage chaque année. Nous entamons un cycle de survie immédiate, rejetant l'air chaud à l'aide de nos climatiseurs individuels, et contribuant à aggraver le problème. La misère, c'est surtout celle de la réflexion et d'une vision à long terme qu'elle appauvrit pour tous.

« Supposez (…) que des parties de plus en plus grandes du système illusoire commencent à s’effacer. Ce ne serait pas très agréable pour moi. » L’absence d’un seul élément le terrifiait. Il avait l’impression qu’une partie de lui-même s’était dissoute. Ne plus savoir où il travaillait ! 
Il est très intéressant de parcourir l'œuvre de Philip K. Dick dans l'ordre de parution de ses nouvelles. On y voit poindre un à un ses grands thèmes et ses ruses d'écrivain pour les exploiter. Avec Syndrome de retraite, c'est tout le parcours du paranoïaque livré à la sensation d'être plongé dans un monde fait d'illusions qui s'offre au lecteur, puis l'enquête qu'il mène, ainsi que les va-et-vient de sa considération pour les indices récoltés : ne sont-ils pas eux aussi des illusions ? Mais l'enjeu réside dans cette unique question : pourquoi ? Et dans la réponse se cache une terrible révélation : nous sommes en guerre.


Intéressante par son ambiance, et la petite trouvaille du "cylindre", sorte de puce électronique implantée qui permet la téléportation (à la façon des personnages de Terminus les étoiles de Alfred Bester), Une ville du Centaure pourrait toutefois aller plus loin dans sa narration et se termine là où un développement inédit aurait pu commencer. Bill Doede a encore un peu de pain sur sa planche à écrire.


Plus pragmatique qu'avec les super mutants de Van Vogt, et d'une facture bien faite, comme toujours avec C. C. MacApp, Opération métamorphose nous emmène dans les rouages commerciaux des industries chimiques, et traite de la possibilité qu'elles ont de découvrir par inadvertance des propriétés inattendues à leurs produits. A considérer la liberté d'action dont jouissent les industries américaines de ces années cinquante-soixante, nous comprendrons mieux comment nous en sommes arrivés à notre aujourd'hui empesé de pesticides, de cadmium et de cancers de la plèvre…


La traitrise envers l'espèce humaine n'est jamais que le pouvoir de la dominer, et non de s'en extraire - et c'est bien ce que la machine n'entrevoit pas. T. le traitre est un bon récit concis de Fred Saberhagen, toujours dans la série des "berserkers".


" La réalisation du désir de servir " … Pour Cordwainer Smith, avec Le Cheval de la planète aux gemmes, cela passe par l'espérance, notion bien religieuse (et même ici chrétienne, avec une allusion au signe de ralliement du poisson), et dans l'abandon des sirènes du pouvoir.

On notera que malgré l'estime accordée à Cordwainer Smith, il faudra attendre sa prochaine nouvelle un peu plus de deux ans.

14 octobre, 2026

Galaxie (2eme série) n°029 – Septembre 1966

De bons récits de moyennes tailles, donc un petit peu moins nombreux, mais bien diversifiés, nous accompagnent dans divers thèmes pour ce numéro de la fin de l'été 1966. Robert Silverberg d'un côté et Fred Saberhagen de l'autre ont bien trouvé l'astuce pour publier leurs romans dans les magazines américains : des nouvelles reliées entre elles par un enjeu commun.

Tu as vu Ninille ? Ils sont quatre !

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Sommaire du Numéro 29 :


1 - Frederik POHL, Après-guerre (The Waging of the Peace, 1959), pages 4 à 34, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Wallace (Wally) WOOD

2 - Robert SILVERBERG, Les Guerriers de lumière (The Warriors of Light, 1965), pages 35 à 70, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Jack GAUGHAN

3 - George Henry SMITH, Un univers pour Dandor (In the Imagicon, 1966), pages 72 à 79, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ

4 - Robert F. YOUNG, Saint-George et la dragonmotive (St. George and the dragonmotive, 1965), pages 80 à 107, nouvelle, trad. René LATHIÈRE, illustré par Gray MORROW

5 - Fred SABERHAGEN, L'Essaim de pierres (Stone Place, 1965), pages 108 à 152, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Jack GAUGHAN

6 - (non mentionné) , Résultats des référendums sur les n°s 26 et 27, pages 159 à 159, notes (manquant à cet epub).



Une note de la rédaction à propos de Après-guerre, de Frederik Pohl :
 À noter que cette nouvelle, écrite en 1959, constitue une suite à un autre récit de Frederik Pohl précédemment paru dans le numéro 61 de l’ancien Galaxie (décembre 1958), sous le titre Les magiciens de Pung.

Les magiciens de Pung traitait surtout d'obsolescence programmée et de publicité. On retrouve bien ce thème, qui continue d'être exploité par un Pohl toujours acerbe envers l'"american way of life". Mais ici, il s'agit d'une Amérique future par laquelle la guerre est passée en laissant des traces profondes dans la façon de gérer l'industrie. Mais un Président nouvellement élu, Jack Tighe, un peu populiste avouons-le, désire réformer tout cela :

« Te rappelles-tu comment c’était autrefois, avant que Jack Tighe nous ait libérés ? Chaque mois, un nouveau grille-pain éjecteur apparaissait sur le marché. Tantôt il y avait un cadran pour couper les tranches de pain à la dimension souhaitée, tantôt un œil magique s’en chargeait pour vous. La cafetière qu’on achetait au mois de juin utilisait une grosse mouture et celle qu’on achetait en septembre pour la remplacer exigeait une mouture fine. Et maintenant, » s’exclama-t-elle avec ivresse, sa colère passagère oubliée, « et maintenant je me sers des mêmes instruments depuis plus de six mois ! J’ai eu le temps d’apprendre à les utiliser. Je peux les conserver jusqu’à ce qu’ils soient usés. Et quand ils le sont, je peux, si j’en ai envie, retrouver exactement le même modèle ! Oh ! Bill ! » poursuivit-elle, bouleversée, « comment faisions-nous dans le temps, avant Jack Tighe ? »
Car voilà le problème qui se pose Après-guerre : déconstruire les automatisme utilisés pour contrer les effets économiques des conflits armés.
L’usine était une usine automatique. Non seulement elle produirait, mais elle continuerait de produire tant qu’il y aurait de la matière première. Oui. Et il était prévu que des modifications seraient apportées aux modèles car l’introduction d’un facteur de vieillissement du produit fini était un impératif fondamental de la technologie industrielle.

Produire pour produire, donc. Et si certains avaient déjà entraperçu l'absurde de la situation, voici le discours ambiant qui pouvait dominer alors (Pohl s'y amuse un tantinet avec un ton biblique assez réjouissant) : 

Alors, les ingénieurs appuyèrent sur le petit bouton rouge et ils s’éloignèrent.
 
Le premier jour, des milliers de percolateurs sortirent des chaînes.
Puis les machines accélérèrent la cadence. Les percolateurs sortirent par dizaines de mille. Alors, les machines passèrent à l’étape de la production à 100 %.
Un ingénieur toussota. « Hum… Je me demande une chose… Ce petit bouton rouge… Supposons qu’on veuille le mettre à la position « arrêt ». Est-ce possible ? »
Les grands directeurs froncèrent le sourcil. « Ignorez-vous que nous sommes en guerre ? » demandèrent-ils. « Produire : c’est la seule chose qui compte. Quand la guerre sera finie, il sera temps de s’inquiéter et de voir comment arrêter tout cela. Pour le moment, nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser les agents ennemis pénétrer à l’intérieur de notre système de défense pour affaiblir notre effort de guerre. En conséquence, le bouton ne fonctionne qu’à sens unique. »

Et nous avons gagné la guerre. Et, oui… Dès lors, on pouvait se faire du souci.
On l'aura compris, il est surtout question dans cette nouvelle de l'automatisation des moyens de production, et de leur autonomie… jusqu'à l'absurde trop-plein des produits manufacturés qu'on n'arrive plus à écouler. Au final, la guerre est déclarée à la machine. Un joli petit conte de "Jihad Butlerien" comme dirait Frank Herbert.

La colonisation de l’univers par le genre humain avait déjà commencé plusieurs générations avant que Noël Vorst lance son mouvement. Mars et Vénus avaient été colonisées de façon différente. Aucune des deux planètes n’était vraiment habitable par l’homme. Mars avait donc été modifiée pour permettre à l’homme d’y survivre. Et l’homme avait été lui-même modifié pour survivre sur Vénus. Les deux colonies croissaient rapidement, maintenant. Pourtant, bien peu de choses avaient été faites pour résoudre la crise de la surpopulation.

Pour son second chapitre du Chemin de l'espace, intitulé Les guerriers de lumière, Robert Silverberg expose ainsi de façon très simple l'alternative pantropie / terraformation, soient les deux grandes tendances des colonisations futures… Bien entendu, le problème de fond demeure la surpopulation. Et face à l'injonction de croître et de se multiplier relayée par l'esprit religieux, il devient nécessaire de construire un nouveau sacerdoce, reposant sur des bases scientifiques, et cependant axé lui aussi sur la promesse de vie éternelle, et sur le salut de l'espèce par son expansion dans la galaxie. Après la première partie qui exposait les débuts du culte de Vorster, Silveberg extrapole le devenir de ce culte quelques dizaines d'années plus tard…

Arrivisme, opportunisme, prise de pouvoir, hérésie et espionnage à l'aide d'agents dormants, voici la batterie offensive de ces Guerriers de lumière du culte Vorster devenu puissant et qui semble commencer à s'écrouler sous son propre poids. Car comme toujours, les promesses sont reléguées aux lointains lendemains après un long chemin de calvaires.


Comment un homme pourrait-il apprécier le Ciel à sa juste valeur s’il ne goûtait pas de temps à autre à l’Enfer ? Voici la substance de Un univers pour Dandor, du fugace George Henry Smith, histoire à double lecture, dont les deux sens se valent bien. Placés en positif et négatif, la réalité et l'imaginaire s'y renvoient la balle. Restent le symbolique - qui pourrait être cet Imagicon qui transporte la conscience d'un monde à l'autre - et, bien évidemment, … la fiction.

Cette nouvelle sera reprise dans l'anthologie "Histoires de mirages" (collection La grande anthologie de la science-fiction, Livre de Poche n°3816 - décembre 1984),sous le titre plus conforme à l'original de Dans l'Imagicon.  On pourra y lire :

Avec Dans l’Imagicon, de George H. Smith, de facture plus traditionnelle, une autre inversion du rapport au réel s’instaure : le renversement du désir ; la réalité correspond dangereusement au fantasme idéal et suscite la production du fantasme-cauchemar qui sert, sur un mode infantile, de pare excitations. Nous voyons ici apparaître une de nos prémisses : l’omnipotence n’est pas supportable : l'enfer devient alors l’objet d’un désir secondaire, celui d’échapper à un réel qui satisfait trop bien le désir primaire pour ne pas risquer d’oblitérer le moi. Mais ce réel, justement, où la plupart des rivaux masculins ont disparu et où la disposition des femmes maternantes est illimitée, a toutes les allures d’un fantasme œdipien. Ainsi l’Imagicon permet de fuir un réel qui ressemble à un fantasme dans un fantasme qui ressemble à un réel.

Et à propos de l'auteur :

SMITH (GEORGE HENRY). – NÉ EN 1922, il mène depuis 1953 une activité d’auteur dans un grand nombre de genres, et sous divers pseudonymes. Sa science-fiction comprend notamment un cycle de romans – commencé avec Druid’s World (1967) – qui se déroule dans un univers parallèle régi par la magie, et qui reflète l’intérêt de l’auteur pour les mythologies. Peu soigné à ses débuts – lorsqu’il écrivait surtout pour des éditeurs de second plan –, le style de George H. Smith a évolué vers une forme claire et équilibrée.


" Quand on désire une chose la vie durant et qu’elle reste inaccessible, c’est supportable. Mais quand elle s’offre à vous inopinément, alors tout change. On ne peut plus s’en séparer. On a l’impression que le Destin redouble de cruauté à votre égard."

Un inspecteur des choses temporelles, nommé Saint-George, est envoyé à la chasse aux anachronismes… en l'occurrence : un train à vapeur qui circule en plein VIème Siècle. Pourtant prêt à le détruire tel un dragon, l'engin ravit Saint-George et le transporte (au propre comme au figuré) dans des rêves d'enfant. Robert F. Young nous surprend encore par des rebondissements habiles, et fait de Saint-George et la dragonmotive plus qu'une bluette.


" Terme d’origine nordique - les berserkers, dans la mythologie Scandinave, étaient une race d’hommes qui n’avaient pas leurs égaux en barbarie et en férocité. En américain moderne, l’expression gone berserk désigne quelqu’un qui est atteint de folie furieuse. (N.D.L.R.) "

Ah, tout de même, il était temps de nous éclairer sur l'origine de ce vocable si étrange ! Merci la Rédaction !

 Une grande bataille attend l'humanité lorsque les berserkers se réunissent aux abords de notre système solaire. Et contre le général en chef qui brigue un pouvoir absolu, les machines, qui n'entendent pourtant rien aux soubresauts de l'esprit vivant, vont user du levier de la guerre psychologique. L'essaim de pierres de Fred Saberhagen est un beau récit, guerrier certes, mais qui nous transporte entre complots et actes héroïques, avec panache.

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