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05 novembre, 2025

Fiction n°129 – Août 1964

Dans ce numéro d'été 1964, pour une fois, ce sont les auteurs anglo-saxons qui présentent les textes les plus rares : Evelyn E. Smith ou Ron Goulart, ainsi que les plus furtifs John Anthony West ou Russell Kirk... On appréciera une magnifique nouvelle de J. G. Ballard qui commence à trouver ses thèmes propres.

Charmant village de Fiction !

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Sommaire du Numéro 129 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie


NOUVELLES


2 - J. G. BALLARD, La Forêt de cristal (The Illuminated Man, 1964), pages 7 à 35, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - Evelyn E. SMITH, Cher petit Gregory (Little Gregory, 1964), pages 36 à 56, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE *

4 - Bryce WALTON, Les Gardiens de la Paix (The Peace Watchers, 1964), pages 57 à 73, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

5 - Ron GOULART, Un justicier trop parfait (Into the Shop, 1964), pages 74 à 84, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Robert LORY, Rendez-vous à dix heures (Appointment at Ten O'Clock, 1964), pages 85 à 90, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

7 - Christine RENARD, De profundis, pages 91 à 101, nouvelle

8 - BELEN, Lorsque la femme parée..., pages 102 à 105, nouvelle

9 - Russell KIRK, Le Manoir de Sorworth (Sorworth place, 1962), pages 106 à 126, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

10 - John Anthony WEST, La Fiesta de Managuay (The Fiesta at Managuay, 1961), pages 127 à 140, nouvelle, trad. Christine RENARD *

CHRONIQUES


11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 151, critique(s)

12 - Jacques GOIMARD, L'Écran à quatre dimensions, pages 153 à 155, article

13 - Roland STRAGLIATI, Notes de lecture, pages 157 à 159, critique(s)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


La forêt de cristal est une fort belle nouvelle de J. G. Ballard, qui entame sa série de mondes catastrophés, après "Le monde englouti" paru cette même année. Ici, c'est l'arrêt progressif de l'écoulement du temps qui cristallise peu à peu notre planète, dans un foisonnement de jeux de lumières prismatiques sans cesse rappelés. Pour une fois, le traducteur René Lathière ne s'en sort pas trop mal, et l'on peut supposer que le style travaillé de Ballard l'aura fait progresser.

 

On s'amuse toujours beaucoup avec le ton faussement naïf qu'adopte Evelyn E. Smith. Ici, une gouvernante est enrôlée pour veiller sur le Cher petit Gregory, un enfant...qui n'a rien d'enfantin. Jouant un peu avec les codes du fantastique et ceux de la science-fiction, on n'est jamais dupes mais on s'y laisse prendre avec humour.


C'était avec appréhension que nous avions abordé la lecture de la nouvelle intitulée Les Gardiens de la Paix, les deux précédentes de Bryce Walton ayant été difficiles à apprécier. Ici, on est en droit de se laisser aller à goûter à cette histoire de société humaine (très "american way of life") d'où toute émotion négative est chimiquement bannie. Tout y repose sur le conditionnement en Clinique et la surveillance des Gardiens de la Paix, avec l'oubli en couvercle sur la marmite de l'inconscient. Pour filer la métaphore, la soupe est bonne mais passablement commune, et Walton insiste trop et sans aucun style sur les quelques ingrédients communs qu'il semble penser avoir découvert. Bref, son eau chaude rappellera de meilleures œuvres : "Le piéton" ou certains passages de "Fahrenheit 451" de Ray Bradbury, ou les futurs "Rapport minoritaire" de Philip K. Dick ou le film "Demolition man" et son monde d'où la violence est bannie. Sur cet aspect précis du sujet, la nouvelle de Allen Kim Lang "Le loup dans la bergerie" qui paraîtra dans le n°132 de Fiction sera autrement meilleure, tant du point de vue du style que de celui de l'intrigue.


Ron Goulart, lui, possède ce qui manque à Walton : une bonne dose d'humour. Dans Un justicier de trop, la surveillance et l'exercice du maintien de l'ordre sont confiés à des machines capables d'initiatives. Les policiers chargés d'être les agents principaux d'une enquête se retrouvent en fait obsolètes et simples subalternes. Ce ne devrait pas être le cas, mais ces prises d'initiatives de la machines sont ici perçues comme des dysfonctionnements monomaniaques - et c'est là que réside tout l'humour de Goulart : sans pousser son anticipation jusqu'au point de singularité, il constate que l'homme a construit lui-même les instruments de son déclassement en escomptant sur une infaillibilité mécanique. Mais sans doute que le maintien de la loi et de l'ordre, et l'exercice de la justice, réclament davantage que cela.


Comment aimer un jour sans fin, ou plutôt une boucle du temps revécue sans relâche ? Rendez-vous à dix heurespetite histoire au style forcément répétitif mais bien menée par Robert Lory, nous propose une résolution.


Riche idée de Christine Renard que cette histoire de jeune fille qui se fait passer, De profundis, pour une morte afin de faire croire à un fantôme… Jusqu'à ce que le fantôme lui apparaisse ensuite. On retrouve les thèmes et les ambiances favoris de cette autrice.


Lorsque la femme parée… de Belen, n'intéressera peut-être que les amateurs de grivoiseries.



Comme chez Henry James, on ne sait jamais ce qu'il faut croire en abordant Le manoir de Sorworth. La narration de cette histoire de manoir écossais hanté peut prêter à sourire, et malgré une fin un peu fade, l'ambiance que dresse Russell Kirk peut emporter les plus sensibles des lecteurs.


La fiesta de Managuay nous emporterait bien, si ce n'était une fin trop abrupte et qui désole un peu cette ambiance de carnaval de mendiants et d'éclopés toute sud-américaine dans son surréalisme concret. Dommage, on avait bien apprécié les nouvelles précédentes de John Anthony West.



En bonus, nous vous proposons de découvrir un second roman de John Taine, après "Germes de vie" qui constituait l'une de nos toutes premières publications. Comme de coutume, la critique de Demètre Ioakimidis est appropriée, donne envie de lire le roman, mais sans se laisser aller à la complaisance.


Notre bonus !

John Taine - L’étoile de fer

Eric Temple Bell, qui naquit en Écosse en 1883 et mourut aux États-Unis en 1960, enseigna les mathématiques à l’Institut de Technologie de Californie, et publia plusieurs ouvrages sur cette science ainsi que sur son histoire. Sous le pseudonyme de John Taine, il écrivit un bon nombre de romans et quelques nouvelles se rattachant à la science-fiction. Cette Étoile de fer, ainsi qu’il est précisé dans la présente édition, parut pour la première fois en 1930.

Il est assez remarquable que ce mathématicien ait principalement été attiré, dans ses œuvres d’imagination, par les sciences biologiques. Comme Germes de vie, précédemment paru dans la même collection, c’est à cette science que se rattache cette Étoile de fer. Comme le titre l’indique, c’est un débris céleste qui est au centre de l’action – ou, plus exactement, du mystère : une météorite de composition inhabituelle, tombée en Afrique équatoriale, provoque d’étranges mutations par son rayonnement. Les êtres humains, sous son influence, suivent une évolution à rebours, devenant des singes, perdant la plus grande part de leur intelligence alors qu’ils ne conservent que l’instinct. C’est l’histoire de l’expédition qui découvrira l’explication qui forme la plus grande partie du livre. Le récit est mené avec le métier que les anglo-saxons désignent de l’adjectif compétent, et c’est effectivement ainsi que l’on peut qualifier l’auteur. Il tire un emploi logique et cohérent d’un thème valable, et le présente à son lecteur de manière à éveiller sa curiosité dès les premières pages. Le personnage de l’ancien missionnaire Swain, chez lequel l’homme paraît encore lutter avec le singe, est dessiné avec beaucoup de fermeté.

Mais le roman trahit son âge, indubitablement. Cela tient simplement au fait que la science-fiction a évolué depuis que Bell-Taine a écrit cette Étoile de fer. En 1930, le thème des mutations était moins familier que de nos jours, et le lecteur de 1964 ne peut s’empêcher de trouver que l’auteur « tire à la ligne » : l’explication des divers mystères présentés lui apparaît en général beaucoup plus vite qu’aux personnages, et les marches que l’auteur impose à ceux-ci à travers les forêts équatoriales fatiguent ceux qui lisent au moins autant que les membres de l’expédition. Il faut remarquer, en outre, qu’un préjugé racial certain – il est souvent question des Africains sous les termes de « brutes » et de « sadiques » – n’est pas fait pour gagner la sympathie du lecteur.

À relever, à l’actif, la très bonne traduction de Christine Renard. Celle-ci possède deux qualités que l’on ne rencontre pas toujours chez ses confrères : elle connaît l’anglais, et elle aime la science-fiction.

Demètre IOAKIMIDIS

25 juin, 2025

Fiction n°117 – Août 1963

Evelyn E. Smith, Frederick Pohl… nous avons l'impression de retrouver le ton des Galaxie 1ère série ! La reprise de cette défunte revue se prépare d'ailleurs chez Opta. Par ailleurs, nous noterons l'entrée de John Brunner parmi les baroudeurs du PReFeG.

Côté graphisme, ce numéro sera le dernier avec le logo Fiction originel (dans le triangle, forme abandonnée depuis le numéro 105 - un an auparavant - et qui faisait des allers et retours depuis le numéro 86). A observer le dessin, il aurait fort bien pu convenir au numéro 112, qui éditait "Le jardin du temps" de Ballard. C'est à croire que la rédaction a attendu la prochaine nouvelle de Ballard pour se servir de cette couverture, avec l'ancien logo intégré par Forest.

Mignonne allons voir si le clic droit...

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Sommaire du Numéro 117 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES


2 - Evelyn E. SMITH, De tout pour faire un monde (They Also Serve, 1962), pages 6 à 28, nouvelle, trad. Régine VIVIER

3 - Frederik POHL, Pour des canards sauvages ! (Punch, 1961), pages 29 à 33, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

4 - John BRUNNER, Rêve par procuration (Such Stuff, 1962), pages 34 à 49, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

5 - Roland TOPOR, La Douceur de vivre, pages 50 à 53, nouvelle *

6 - G. C. EDMONDSON, Statu quo (The Status Quo Peddlers, 1957), pages 54 à 60, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

7 - Brian ALDISS, Échardes (Shards, 1962), pages 61 à 69, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

8 - Jean-Jacques OLIVIER, Message pour le futur, pages 70 à 88, nouvelle *

9 - J. G. BALLARD, Le Sel de la terre (Now Wakes the Sea, 1963), pages 89 à 98, nouvelle, trad. Christine RENARD

10 - Mario SOLDATI, La Balle de tennis (La palla da tennis, 1962), pages 99 à 110, nouvelle, trad. Roland STRAGLIATI

11 - Christine RENARD, Les Naufrageurs, pages 111 à 116, nouvelle

12 - Jacques STERNBERG, Le Reste est silence, pages 117 à 134, nouvelle

13 - Jacques LOB, Humour : Lob, pages 135 à 140, bande dessinée

 

CHRONIQUES


14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 156, critique(s)

15 - Jacques GOIMARD, L'Écran à quatre dimensions, pages 157 à 163, article

16 - Demètre IOAKIMIDIS, Des Voyages Extraordinaires considérés comme autoportrait vernien, pages 164 à 167, article

17 - Jacques GOIMARD, Quintessence du space-opera, pages 168 à 171, critique(s)

18 - Maxim JAKUBOWSKI, Échos d'Angleterre, pages 172 à 176, article



* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


L'avis du PReFeG :

Dans De tout pour faire un mondeEvelyn E. Smith nous sert de ses utopies humoristiques dont elle a le secret (ici : Un monde où "les choses appartiennent à ceux qui leur ont donné la beauté"). Peut-être un peu longuet, mais il ne faudrait pas bouder notre plaisir.

Pour des canards sauvages fera inévitablement repenser à "Comment servir l'homme" de Damon Knight (in Galaxie 1ère série n°1); Frederik Pohl nous y laisse pressentir en les suggérant habilement tout un tas de chutes possibles, car on sent bien venir l'histoire à chute… un peu éventée par le passable traducteur René Lathière.


John Brunner, encore jeune mais aussi barbu, pourvu d'un flegme tout à fait anglais. En ce moment, il semble faire irruption absolument partout dans les revues d'outre-Atlantique, et compte une douzaine de romans sous son nom ou son pseudonyme de Keith Woodcott. 
(Maxim Jakubowski in "Échos d'Angleterre")

Une fois de plus la traduction du titre (Rêve par procurationen révèle un peu trop. Le titre orignal, "Such stuff" - "une étoffe pareille", ou "une telle étoffe" - fait référence aux vers de Shakespeare dans "La tempête" : "Nous sommes faits de l'étoffe des songes…" Dans cette première nouvelle, à paraître dans Fictionde ce jeune auteur de moins de trente ans, John Brunner,  un protocole expérimental sur le sommeil tente de circonvenir l'importance de rêver dans le maintien de l'équilibre psychique. Ceux qui en sont empêchés développent des troubles de l'humeur… Sauf une personne. On n'est pas encore dans les grands thèmes politiques et sociaux qui feront la notoriété de Brunner, plutôt dans ceux que Ballard appelle de tous ses vœux (voir plus loin), mais l'ensemble se parcourt avec plaisir.

Roland Topor débusque l'indolence qui couve dans toute situation dénuée de drame ou d'adversité - comme quoi le bonheur, ou La douceur de vivre, pourrait être déprimants. Mais le docteur détient le remède à la mélancolie !

Statu quopetite histoire post-apocalyptique, laisse entendre que la fin du monde ne saurait se décliner au singulier, et que tout ne prend pas fin de la même manière, ni à la même vitesse. Ce qui prend réellement fin, c'est la cohésion des territoires entre eux.  Par G. C. Edmondson.

Il faut peut-être lire Échardes une seconde fois pour apprécier le flot d'images surréalistes qui en constitue les trois quart. Brian Aldiss audacieux et somme toute concis.


Message pour le futur propose de l'aventure et des péripéties, certes. Mais demeure l'impression que l'auteur, Jean-Jacques Olivier, découvre par lui-même la science-fiction et ses grands thèmes, comme si le texte datait de 1953. Un passage au sujet de la publication rappellera les petites facéties de Jean Lec …  

« Pourquoi vous êtes-vous adressé à moi ? »

— « Parce que vous êtes écrivain et que vous allez écrire cette histoire. Vous l'appellerez « Message pour le futur » et elle paraîtra dans le n° 117 du mois d'août de l'année 1963 de la revue « Fiction ». Tout est venu de la découverte dans nos archives de ce numéro de « Fiction ». Ceci nous permettait de vous situer dans le temps et de vous contacter. »

(…) en mai 1962, vient [le] tour [de J. G. Ballard] d'écrire l'éditorial d'honneur pour « New Worlds SF », la meilleure revue anglaise, tâche que Carnell offrait à tour de rôle à ses meilleurs auteurs pour que ceux-ci y reflètent leurs vues sur l'état de la SF moderne. L'article de Ballard était intitulé « Which way to inner space ? » (Quel chemin pour l'espace intérieur ?) ; de façon catégorique, Ballard y annonçait un déclin de la SF si celle-ci n'abandonnait immédiatement la solution space-opéra et tout recours au voyage dans l'espace. La révolution était de taille ! À partir de là, il prêchait une reconquête de la psychologie humaine par le biais de l'insolite, et jurait publiquement de ne plus illustrer que ce thème dans ses écrits.

(Maxim Jakubowski in "Échos d'Angleterre")

J. G. Ballard joue avec Le sel de la terre et les réminiscences de l'espèce humaine, à moins qu'il ne s'agisse de prémonition sur l'inexorable montée des eaux de l'océan. Quoi qu'il en soit, encore un de ses récits de décompensation psychotique.

La balle de tennis de Mario Soldati nous décrit une ambiance de villégiature en déréliction qui rappellera celle de "L'invention de Morel" de Bioy Casarès (in Fiction n°103), ou "L'année dernière à Marienbad" de Alain Resnais. Avec un enjeu moindre toutefois, et du fantastique à posteriori. 

Une ambiance encore dans Les naufrageurs, ici labyrinthique. Le ton de Christine Renard rappellerait du Topor au féminin, étrange mais sans cruauté.

Toujours cette désespérante vacuité de vivre chez Jacques Sternberg, dans Le reste est silenceune variation sur l'amour et la mort assez similaire à sa "Marée basse" (voir Fiction n°60). Un peu longuet avant le motif final, dont voici un extrait (attention au divulgâchage) :

Elle avait oublié son agenda sur la table. Je le pris, je le feuilletai machinalement. Puis, immédiatement, mon attention fut alertée, quelque chose se figea en moi. Je le feuilletai très lentement, sans comprendre.

Sur chaque page correspondant à deux jours, il y avait deux noms. Un nom par jour. Toujours des noms différents, pour chaque jour. Toujours un prénom, un nom de famille. Parfois un nom de femme, parfois un nom d'homme. En dessous de ces noms, des chiffres dont je ne comprenais pas le sens. Comme s'il s'agissait d'un code. Et derrière chaque nom un gros point noir, bien dessiné, bien net.

Les amateurs de mangas seront surpris de constater que Jacques Sternberg a inventé le "Death Note" en 1963 ! 


Une fois n'est pas coutume, mais coutume n'est pas règle non plus, nous vous proposons en bonus cette semaine un ouvrage de "vulgarisation" scientifique, qui, à en croire la critique qu'en fait Demètre Ioakimidis, mérite l'intérêt.

Jean Charon. Du temps, de l'espace et des hommes. 

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Voici un ouvrage qui fait, en quelque sorte, pendant à l'excellente Connaissance de l'univers, du même auteur. Jean Charon s'est attaché, en ces 170 pages, à montrer les directions dans lesquelles l'horizon de la science se confond avec celui de la philosophie, de la métaphysique et de la religion. Le contact de l'homme avec l'univers exige la reconnaissance de ces vastes points d'interrogation, auxquels la science s'efforce de substituer une explication, mais que les autres domaines du savoir ont également abordés. Disciple convaincu de Teilhard de Chardin, Jean Charon estime que la notion de psychisme peut permettre de lever les incompatibilités qui semblent opposer sur certains points les explications scientifiques aux convictions religieuses. Il invoque également l'inconscient collectif de Jung, et propose une esquisse de synthèse qui mérite d'être méditée.

Le courage de l'auteur est grand, d'aborder des problèmes tels que ceux de la vie et de la mort, après avoir choisi comme point de départ ceux de l'espace, du temps et de la matière, fort simples, et pour ainsi dire prosaïques, par comparaison. Mais son exposé est fait avec un sens très aigu de la gradation, gradation évoquant les démarches de ce qu'on pourrait appeler la curiosité scientifique collective de l'humanité : au fur et à mesure qu'une réponse est acquise, elle prend sa place dans une vision plus complexe dont il s'agit de dégager le plan d'ensemble. N'est-ce pas là une façon d'interpréter les progrès du savoir scientifique au cours des trois cent cinquante dernières années ? 

L'exposé de Jean Charon demande de l'attention et une certaine capacité de concentration, plutôt qu'il ne fait appel à des connaissances scientifiques profondes. S'il résume diverses acquisitions de la science contemporaine (et comment faire autrement, devant le but qu'il s'est fixé ?), l'auteur suppose surtout, chez son lecteur, la faculté de raisonner, celle d'embrasser un horizon scientifique vaste, et aussi celle d'abandonner certaines acquisitions de l'enseignement officiel. Par exemple, il insiste sur le fait que la géométrie euclidienne, parfaitement valable en sa qualité d'approximation dans le cas de l'univers limité auquel le collégien doit l'appliquer, n'est point valable lorsqu'il s'agit d'embrasser des galaxies. Il insiste de même sur tout ce qu'il y a de relatif dans la notion de simultanéité dès que l'on se place sur le plan cosmique : le signal le plus rapide dont nous disposons – la lumière – ne transmet des informations qu'à une vitesse finie, et ce temps de transmission doit être pris en considération lorsqu'on envisage des distances à l'échelle du parsec.

On peut résumer le plan de l'exposé de la façon suivante : Jean Charon commence par évoquer la soif de connaissance qui anime l'élite de l'espèce humaine, puis il aborde les constituants de notre univers – l'espace, le temps, la matière – pour se demander si cet univers nous sera totalement accessible, s'il a des limites dans le temps ou dans l'espace, et s'il peut abriter d'autres êtres intelligents. Il s'agit des questions qui formaient la substance des quatre fameux livres de l'Abbé Moreux – « D'où venons-nous », « Où sommes-nous », « Qui sommes-nous », « Où allons-nous » – mais elles sont abordées avec une largeur d'esprit et une capacité de synthèse beaucoup plus grandes. C'est dans la seconde moitié de son ouvrage que Jean Charon expose la notion de psychisme, ce qui l'amène à considérer des problèmes tels que la vie et la mort, la situation de la science comparée à celle de la religion, ou l'évolution cosmique.

Il y a lieu de relever un point mineur, mais qui semblerait indiquer chez Jean Charon l'existence d'un côté pince-sans-rire. Les chapitres de son livre portent en épigraphe des citations empruntées à la science et à la littérature, et dont les auteurs sont successivement Einstein, Hugo, Merleau-Ponty, Thalès, Camus, et plusieurs autres. Le dernier chapitre est précédé d'un paragraphe signé… Louis Pauwels. Le texte qui suit demeure cependant fidèle à l'esprit d'exposition lucide, scientifique et critique qui anime le reste du livre. Écrit dans une langue simple et claire, qui reste précise sans devenir sèche, et fluide sans sacrifier à la facilité, l'ouvrage de Jean Charon mérite l'attention de tous ceux qui cherchent à mieux connaître cet univers qui constitue le cadre ultime de notre existence.

Demètre Ioakimidis

04 juin, 2025

Fiction n°114 – Mai 1963

Julio Cortazar et Avram Davidson tiennent le haut du pavé dans ce numéro plus fantastique que SF. On y notera aussi un imposant Ecran à quatre dimensions - la revue des films - qui fait état d'un futur monument cinématographique : le premier James Bond, en lui reconnaissant des atours science-fictionnesques.

Au cœur de l'angoisse…

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Sommaire du Numéro 114 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES


2 - Poul ANDERSON, Pour la gloire (The Game of Glory, 1958), pages 7 à 42, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

3 - Nathalie HENNEBERG, Trois devant la porte d'ivoire, pages 43 à 55, nouvelle

4 - Kem BENNETT, Contrebande sidérale (Rufus, 1956), pages 56 à 62, nouvelle, trad. Régine VIVIER

5 - Fereydoun HOVEYDA, L'Éternel triangle, pages 63 à 68, nouvelle *

6 - Avram DAVIDSON, Chambre noire (The Montavarde Camera, 1959), pages 69 à 80, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Christine RENARD, De l'autre côté, pages 81 à 92, nouvelle

8 - Julio CORTAZAR, Axolotl (Axolotl, 1952), pages 93 à 99, nouvelle, trad. Laure GUILLE

9 - Henry JAMES, Les Amis des amis (The Friends of the Friends / The Way It Came, 1896), pages 100 à 127, nouvelle, trad. Marie CANAVAGGIA 

CHRONIQUES


10 - Jean-François ROBIN, Henry James et les contes surnaturels, pages 129 à 131, article

11 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 133 à 136, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

12 - Maxim JAKUBOWSKI, Échos d'Angleterre, pages 137 à 140, article

13 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 141 à 154, article

14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 155 à 165, critique(s)

15 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 166 à 167, critique(s)

16 - (non mentionné), En bref, pages 168 à 169, article

17 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 171 à 175, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Note éditoriale du n°114 :
Dans « Pour la gloire », Poul Anderson démontre une fois de plus sa maîtrise dans la SF d'aventures, teintée de psychologie, nuancée de considérations de mœurs.
 
« Trois devant la porte d'ivoire » est une nouvelle évocation de ce monde futur légendaire où aime à se mouvoir l'imagination de Nathalie Henneberg.
 
L'humour trouve sa place avec « Contrebande sidérale » de Kem Bennett et « L'éternel triangle » de Fereydoun Hoveyda.
 
« Chambre noire » est une histoire surnaturelle à la terreur en sourdine, dans la manière habituelle d'Avram Davidson.
 
Christine Renard fut l'une des débutantes de notre Banc d'Essai ; elle fait ses débuts dans le récit de « long métrage » – et dans le cadre normal de nos textes – avec une nouvelle fantastique à l'atmosphère fascinante : « De l'autre côté ».
 
De l'écrivain argentin Julio Cortázar, un curieux conte qui laisse rêveur : « Axolotl ».
 
Enfin, le classique du mois est le célèbre récit d'Henry James, « Les amis des amis », qui demeure un modèle du récit d'introspection sur un thème surnaturel
.


Dans Pour la gloire, nous découvrons "l'Agent de l'Empire terrien" Dominic Flandry, qui fera l'objet d'un recueil en 1970 (Club du Livre d'Anticipation - OPTA). Ce sera la seule incursion de ce personnage un peu machiste, un poil racisé (c'est à dire pas spécialement raciste, mais établissant des distinction parfois déplacées entre des catégories d'individus selon leurs origines ou leurs couleurs de peau…), en bref tout ce qu'on peut juger le plus vieilli chez Poul Anderson. On pourra toutefois apprécier le métier de l'auteur, bien que la nouvelle ne soit pas d'un intérêt majeur.

Un beau titre pour une expérience scientifique assez inventive : les psychonautes. Nathalie Henneberg imagine la dernière frontière des espaces inexplorés par l'humanité : l'inconscient, et établit une palette qu'elle aurait sans doute souhaité exhaustive à travers trois récits d'exploration. A défaut, nous avons l'impression d'explorer l'inconscient de Nathalie Henneberg elle-même, guidé par ces Trois devant la porte d'ivoire.

Malheureusement divulgachée par son titre français, Contrebande sidérale est suffisamment léger pour qu'on n'en veuille pas à Kem Bennett d'imiter un tantinet Robert Sheckley.


Fereydoun Hoveyda a certainement lu Simak et "Demain les chiens" dans cette histoire de robots cherchant à retrouver leurs vieux maîtres disparus, les humains. Lui qu'on pensait résolument non-aristotélicien cherche cependant à démontrer l'importance essentielle de la triangulation des rapports, L'éternel triangle, (entendons : "le mari, la femme, l'amant") pour rendre possible l'essor d'une nouvelle civilisation. On a lu mieux.

Parmi les récits fantastiques proposant de découvrir une mystérieuse boutique abritant sans doute quelques diableries, Chambre noire de Avram Davidson prend pour cadre l'histoire de la photographie et ses racines françaises, les opticiens Niepce et Daguerre en faire-valoir d'un de leurs disciples plus doué que quiconque, nommé Montavarde. Le tissage entre histoire et fiction est habilement tramé, tant qu'on s'y laisserait prendre. Et l'on finit par penser, avec les "bons sauvages", que la photographie nous vole bien plus que notre image d'un instant.

On avait déjà remarqué le ton particulier de Christine Renard, son goût pour les narratrices sujettes à caution, pour les rapports humains ambigus, et les miroirs. De l'autre côté propose une nouvelle plus conséquente que les précédentes, et Fiction déclare d'ailleurs officiellement que le temps de Christine Renard sur le Banc d'essai a suffisamment duré (voir la note éditoriale). L'ambiance s'y déploie, certes, mais pour autant le propos n'y gagne pas forcément dans ce format "de long métrage".

Prenant pour cadre (après "Gare ton doigt de l'ondoing" de Juliette Raabe dans le Fiction n°113) dans la Ménagerie Jardin des Plantes de Paris, Axolotl est un récit très raffiné de Julio Cortazar, traitant de fascination et de métempsychose. On se souviendra sans doute de la nouvelle de Robert Abernathy ("L'axolotl", in Fiction n° 13, OPTA 12/1954), qui jouait aussi sur la fascination que peuvent susciter ces animaux résolument singuliers, mais de façon plus allégorique. Cortazar, ici, traite son sujet avec un grand réalisme, et c'est là qu'il nous attrape.

Pour son Rayon des classiques, Fiction nous propose une nouvelle fois une nouvelle d'Henry James, lui aussi fervent truqueur des points de vue et des narrateurs en apparence dignes de foi. Les amis des amis n'a hélas pas la charge morbide ou inquiétante du "Tour d'écrou", et peine à nous emporter tant le fil de son action repose sur une absence presque totale de péripéties. Le challenge aurait pu être intéressant, mais son exécution manque de sel…

On ne présente plus "La planète des singes" tant son fil cinématographique a été tiré depuis des décennies. On pourra rappeler que son auteur est français, et qu'il s'agit de Pierre Boulle (dont nous proposons déjà un recueil en Bonus ICI). Bien que les adaptations cinématographiques prennent les plus grandes libertés avec l'œuvre originale, le livre peut toutefois être qualifié de "classique" de la science-fiction.
Mais c'est là marquer le pas d'une opinion calibrée à l'aune des années. Lors de sa sortie, il semble que ce livre n'ait pas fait l'unanimité - du moins est-ce l'avis de Pierre Versins qui nous en livre une critique assez acerbe dans la Revue des livres :

Pierre Boulle : Contes de l'absurde / E=mc2 La planète des singes. 

Le premier de ces deux ouvrages n'est que la réédition collective des deux recueils parus respectivement chez le même éditeur en 1953 et 1957 ; ils ont fait l'objet de critiques, de la part d'Igor B. Maslowski, dans les numéros 1 (octobre 1953, p. 118) et 42 (mai 1957, p. 132) de « Fiction »

Qu'il suffise de dire que les deux contes les plus étonnants des neuf qui forment l'ensemble, « Une nuit interminable » et « L'amour et la pesanteur », n'ont pas vieilli et sont toujours, le premier, la plus ahurissante et complète variation qu'on puisse souhaiter sur le thème des voyages dans le temps (même le récent roman de Gérard Klein, s'il atteint vers la fin une complexité analogue, n'est pas plus fourni), le second, l'élaboration de la plus inattendue (et plus logique) des mésaventures qui peuvent arriver dans un satellite artificiel où la pesanteur n'est pas encore établie : il est difficile désormais de penser à la formule « Action égale réaction » sans se référer à la nouvelle de Pierre Boulle.

Igor B. Maslowski, moins difficile par ailleurs que moi, avait apprécié à peu près également les neuf contes (exception faite, curieusement, de « L'amour et la pesanteur »), et terminait son second article par ces mots : « Quand l'auteur nous donnera-t-il un grand roman de SF ? ». 

Eh bien, c'est fait et mal fait : six ans après paraît « La planète des singes ». Recevant ce roman et me souvenant (avant de les avoir relues) des deux nouvelles indiquées ci-dessus, j'étais prêt à la plus grande bienveillance. Somme toute, le parti-pris n'est pas forcément un mal puisque, décidé à détruire « Fail-safe », je n'ai pu que l'encenser. Et, décidé à dire du bien de Pierre Boulle, je n'en dirai presque que du mal. Aussi, est-il permis d'écrire un roman, aujourd'hui, dans le seul but de nous apprendre que les singes, s'ils étaient des hommes, feraient la chasse aux hommes qui seraient alors leurs singes ?…

Et puis, il est très imprudent, quand on ne connaît visiblement du genre abordé que « L'isle sonante », « Micromégas » et « Les voyages de Gulliver », de se permettre des affirmations tranchantes comme celle-ci : « Je pourrais lui répondre que beaucoup d'hommes, parmi nous, ont eu le pressentiment d'un être supérieur qui leur succéderait un jour, mais qu'aucun savant, philosophe ni poète n'a jamais imaginé ce surhomme sous les traits d'un singe. » Ne sursautez pas ainsi, nous savons que l'idée est vieille, qu'elle remonte au moins au Restif de La Bretonne de « La lettre d'un singe » et qu'en tout cas elle a son chef-d'œuvre depuis 1941 avec « Le règne du gorille » de Lyon Sprague De Camp et P. Schuyler Miller ; mais Pierre Boulle ne le savait pas, c'est tout et c'est assez (on pourrait citer « Demain les chiens », encore, et tant d'autres œuvres que ne fera pas pâlir cette « Planète des singes »). En somme il fallait beaucoup d'outrecuidance, ou d'ignorance, pour ne pas rester muet sur un sujet pareil… Qu'a-t-il dit ? 

On trouve une « bouteille à l'espace ». À l'intérieur, un manuscrit, une histoire : celle de la première expédition interstellaire terrienne, qui aboutit sur une des planètes de Bételgeuse (à propos, si « étoile palpitante » vous semble un terme bizarre, ne vous affolez pas et ne pensez pas que vous ignorez l'astronomie, il s'agit d'une « variable semi-régulière », simplement) ; là, l'espèce dominante est celle des singes (l'auteur pousse l'imitation de son modèle, notre humanité, jusqu'à en faire des racistes : chimpanzés, orangs et gorilles ne peuvent se sentir) ; les hommes ne sont que des animaux sauvages utilisés comme cobayes ou gibier. Comme on le voit, rien de fracassant, c'est le principe même du renversement des rôles utilisé depuis des siècles et qui fit les beaux jours du Théâtre de la Foire au début du XVIIIe (par exemple dans « Le monde renversé », de Le Sage et d'Orneval, 1718). Pourtant, le héros parviendra, après un séjour dans un zoo qui rappelle l'œuvre de Garnett, à faire reconnaître sa qualité d'être pensant et raisonnable, il s'enfuira avec une femme de Bételgeuse dont l'enfant saura parler et reconquérir toutes les facultés, perdues depuis des millénaires, qui font l'homme tel que nous le connaissons. 

«…construit avec les meilleures ressources du roman d'anticipation…», dit la prière d'insérer ; pour ça, oui !

Une histoire, bref, un conte philosophique aimable tel qu'on pouvait encore le supporter un peu dans les cercles littéraires attardés du début du siècle dernier. L'échec est d'autant plus détestable que l'écrivain n'est pas mauvais, loin de là ; en outre, il y a un point intéressant, la découverte que font les singes d'une civilisation humaine qui les aurait précédés, dit la légende, mais au cours du séjour du héros ils en acquièrent la preuve. Intéressant, ce point, car c'est à partir de là que Pierre Boulle eût pu construire un récit vraiment neuf dans le genre, en étudiant l'impact de cette découverte sur l'esprit simien de Bételgeuse.

Il y a une chute, aussi ; le malheur est qu'elle est inscrite d'une façon aveuglante dès les quinze premières pages du livre (c'est dans le « Galaxy » américain, je crois, qu'on a cessé pour la première fois de prendre le lecteur pour un imbécile et de souligner les passages clefs)…

Il reste constant que l'exemplaire de presse que j'ai eu portait la mention « 38e mille ». L'ouvrage aura du succès et, facile à lire, il joindra en somme dans l'esprit de ses lecteurs moyens l'inutile à l'agréable : l'inutile pour la science-fiction. 

Pierre Versins.

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