Affichage des articles dont le libellé est Thomas Owen. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Thomas Owen. Afficher tous les articles

20 mai, 2026

Fiction n°141 – Août 1965

Pas de supernovae pour ce numéro, mais de bons astres tout de même, dont on peut apprécier la constance de rayonnement : Michel Demuth qui tâtonne encore dans ses Galaxiales, et la "tout terrain" Miriam Allen deFord, le pulsar Thomas Owen et le méconnu mais brillant Jack Sharkey, accompagnent le trop rare Edgar Pangborn déjà détecté comme un astre hélas trop ignoré mais d'une belle magnitude.


Un des dernier dessins
de Lucien Lepiez pour Fiction.


Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture
vous invitera à télécharger le livre au format epub.
("Enregistrer la cible du lien sous...")
Un simple clic suffit sur les liseuses.

Sommaire du Numéro 141 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 5 à 5, bibliographie


NOUVELLES


2 - Michel DEMUTH, Le Fief du félon, pages 6 à 30, nouvelle

3 - Jack SHARKEY, Le Cerveau assassiné (Breakthrough, 1964), pages 31 à 40, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

4 - Miriam Allen deFORD, Le Passage de Vénus (The Transit of Venus, 1962), pages 41 à 52, nouvelle, trad. GERSAINT

5 - Edgar PANGBORN, La Corne d'or (The Golden Horn, 1962), pages 53 à 94, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Thomas OWEN, Un beau petit garçon, pages 95 à 100, nouvelle

7 - Wade MILLER, Passe-passe (I know a good hand trick, 1959), pages 101 à 107, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Alain MARK, La Machine, pages 108 à 111, nouvelle *

9 - Octave BELIARD, La Découverte de Paris, pages 112 à 128, nouvelle


CHRONIQUES


10 - Pierre VERSINS, Une porte peut être ouverte et fermée (suite), pages 130 à 139, article

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 140 à 147, critique(s)

12 - Jacques GOIMARD & Bertrand TAVERNIER, Un film crépusculaire / Notules, pages 149 à 153, article

13 - (non mentionné) , En bref, pages 155 à 155, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Pour son nouvel épisode des Galaxiales (dont Fiction nous révèle même le maître plan), Michel Demuth évoque la conquête de l'espace encore une fois "en creux", à travers les pérégrinations et les atermoiements de ceux restés en arrière. Il installe son récit Le fief du félon  dans une Provence arriérée qui vit comme au XVIIIème Siècle, dans une France à la traîne déchirée par des guerres civiles entre Royalistes et Républicains. Étonnant de sa part quand on le sait capable d'inventer des modes de vie et des cités futuristes tout à fait convaincantes, et tout autant d'un sens cosmique de la poésie.


C'est la crainte qu'advienne le point de singularité qui est au coeur de Le cerveau assassiné, récit d'un programmeur confronté sans coup férir à l'humour de son super calculateur. Non sans humour de la part de Jack Sharkey


A travers Le passage de Vénus, histoire d'un concours de beauté de l'avenir vu depuis un plus lointain avenir encore, Miriam Allen DeFord nous parle d'une civilisation humaine mécanisée et rendue puissante par son culte à l'efficacité - eugénisme, désignation des voies de reproduction optimum pour le métissage des gènes les plus souhaités, et relégation massive de l'indésirable… Mais elle nous évoque aussi la revanche des marginalisés et des refuges que leur offre les réserves curieusement tolérées des primitifs et des natifs des mondes colonisés. 


(...) une voix comme celle de ma corne d'or, je dis qu'il n'en existe pas. Et plus je vais, moins je me sens capable de vous expliquer la musique, sinon dans son propre langage. Les mots ? Pauvres mots, oui ! Sauriez-vous décrire les couleurs à un aveugle de naissance ? Ai-je compris l'océan avant le jour où je me suis trouvé sur une plage, avant le jour où j'ai vu de mes propres yeux l'azur et l'or du ciel, la blancheur de l'écume, le vert profond des vagues qui s'estompe progressivement jusqu'à l'horizon ? 

On se rappelle le goût particulier d'Edgar Pangborn pour la musique et tenter de mettre des mots sur ses enchantements. Ici, dans ce monde futur régressé en un stade médiéval, le jeune et naïf Davy rêve d'aventures, et accomplit ce qu'il peut en fantasmant sur les potentialités de son destin. Un style bien travaillé et équilibré au service de péripéties initiatiques. 

La corne d'orainsi que "Une guerre sans importance" (in Fiction n°144) seront reprises sous le titre "Davy", dans une nouvelle traduction de Christine Chabrier, dans la collection C.L.A. (comme à l'accoutumée dans cette collection doublé d'un autre roman, ici avec "Un miroir pour les observateurs" (Opta - 1973) que vous pouvez retrouver ici.


Thomas Owen nous propose un petit récit de démonologie à faire froid dans le dos, à propos d'un enfant, Un beau petit garçon à qui on "donnerait le bon dieu sans confession". 


On frôle toujours la démonologie avec Passe-passe de Wade Miller (un auteur à quatre mains). Sans que l'on sache comment il s'y prend, voilà un représentant de commerce qui exerce une irrésistible emprise sur celles qu'il ensorcelle - littéralement. Très "american way of life", mais plaisant. 


Un petit conte à la Kafka (l'image du gardien l'évoque plus que de raison), qui pose la question de la fascination que peut exercer une technologie que l'on ne comprend pas, et l'absurde situation que sa sacralisation provoque. On avait déjà pu apprécier sa nouvelle précédente, on trouvera bien construite La machine de Alain Mark.


Au temps de la mort de la Terre, une époque glaciaire à peine vivifiée par un Soleil moribond, quelques explorateurs audacieux, issus d'une humanité refugiée entre de mornes tropiques, se lancent à la recherche des vestiges d'une ville mythique, à La découverte de Paris. L'hiver, la faim et la rigueur de la glaciation y règne en maîtresse. On peut reconnaître à Octave Beliard d'être un des rares auteurs à emboîter le pas à Rosny Aîné, dans un même mélange d'avenir lointain et de posthistoire sauvage et périlleuse, redevenue primitive. Mais l'exotisme d'un Paris transformé et déliquescent ne suffit pas, la visite est un peu touristique et les péripéties peinent à émerger. Et quand enfin se révèle un peu d'adversité, le récit s'interrompt en plein décollage. Dommage car le style y est pourtant bien agréable et présent (même si quelque peu ampoulé).



Parmi les valeurs montantes de ces années 60, il est des auteurs qui marqueront durablement l'histoire du genre littéraire qui nous occupe le plus ici. C'est le cas de James George Ballard, un écrivain réellement singulier, et subversif non pas par mode, mais du fait de cette singularité.

Nous vous proposons de parcourir la recension de Démètre Ioakimidis à propos d'un de ses premiers recueil de nouvelles, que nous vous proposons de surcroit en bonus (en cliquant sur la couverture).

J. G. Ballard. Cauchemar à quatre dimensions. 


Enregistrer sous...
Maintenant que Ray Bradbury se contente d'être un Écrivain Réputé et qu'il lui suffit de caricaturer sa première manière pour recueillir les acclamations et les chèques, Jim Ballard est probablement le seul auteur de science-fiction chez lequel on retrouve quelque chose de la poésie qui distingua si admirablement les Chroniques martiennes et L'homme illustré. Mais le rapprochement ne doit pas être exagéré : il se justifie essentiellement par la qualité du style, son originalité, sa richesse en images et son pouvoir d'évocation. La nature même des styles est différente. Ballard n'a rien de la simplicité colorée de Bradbury ; il procède au contraire par traits sinueux, par phrases chargées de comparaisons dont les aspérités reflètent souvent la complexité gothique des images. Et ; surtout, l'inspiration poétique est différente. Chez Bradbury, elle était puisée dans un pessimisme profond et une méfiance instinctive à l'égard de la science. Chez Ballard, elle traduit une inquiétude, mêlée de nostalgie parfois, à l'égard des images et des aspirations de l'inconscient.

De ce fait, la science que l'on trouvera dans ces nouvelles est généralement assez invraisemblable, sinon franchement absurde. Les plantes musicales de Prima Belladonna (cet excellent titre est celui de l'original anglais, heureusement respecté dans la version française), les dépôts sonores du Ramone-son, le transcripteur de poèmes de Studio 5, les étoiles, tout cela appartient, à des degrés divers, au fantastique pur beaucoup plus qu'à la science-fiction. Fantastiques également, ces Tours de guet desquelles d'invisibles observateurs paraissent contrôler la vie d'une petite ville. Mais existent-elles seulement, ces redoutables tours ? Ne s'agirait-il pas plutôt d'objets de l'imagination, de barrières que l'inconscient dresse devant la volonté d'action ? L'auteur laisse la porte ouverte à plusieurs conclusions possibles, après avoir évoqué de manière assez hallucinante l'obsession provoquée par ces énigmatiques sentinelles.

N'est-elle pas aussi la personnification d'une image de l'inconscient, l'étrange héroïne de Studio 5, les étoiles ? Cette déesse d'une imaginaire mythologie venant jeter le trouble dans un milieu de poètes symbolise assez bien les aspirations sur lesquelles Ballard développe plusieurs de ses narrations – cette nostalgie un peu craintive pour un monde Imaginaire, ce mélange d'impatience et d'inquiétude devant les interpénétrations de cet univers imaginaire avec le nôtre. Et ce lieu de séjour nommé Vermillon Sands, où se déroule l'action de Studio 5 et de Prima Belladonna – ainsi que celle d'autres récits du même auteur – concrétise, avec son atmosphère d'oisiveté contemplative, la disponibilité pour le merveilleux : les obligations quotidiennes paraissent abolies, le rythme de l'existence subit un ralentissement, et la porte est ouverte sur l'insolite.

Comparé au Monde englouti du même auteur, ce Cauchemar à quatre dimensions représente un net progrès. Sans doute les dimensions de la nouvelle conviennent-elles mieux à J.G. Ballard que celles du roman : dans ce dernier, son invention s'épuise relativement vite, et l'accumulation d'épisodes successifs affaiblit l'élément de fatalité dont Ballard imprègne ses mondes.

Le récit étonnamment poétique intitulé Le jardin du temps [antérieurement publié dans le n° 112 de Fictionmontre que cette fatalité peut être retardée, mais non détournée. Ce message pessimiste est transmis à travers une image extrêmement originale : celle de fleurs temporelles qui préservent, tant qu'elles sont fraîches, le temps où vivent les propriétaires du jardin dans lequel elles poussent. Lorsque la dernière fleur sera fanée, les envahisseurs qui menaçaient, à l'horizon, atteindront le jardin, et ils n'y trouveront que deux statues… Rapprochée de Prima Belladonna, cette nouvelle montre une curieuse attirance envers le monde végétal : celle-ci n'était-elle pas perceptible aussi dans le Monde englouti ?

Dans Les voix du temps, l'inquiétude se fonde plus strictement sur la science, et le thème des mutations est traité d'une façon indubitablement originale. Cependant, la poésie du style ne peut manquer de frapper le lecteur, en particulier dans la phrase qui termine le récit. La traduction de Laure Casseau ne représente certes pas la perfection ; mais la tâche était malaisée, à cause de la syntaxe compliquée qu'affectionne l'auteur, et la version française a du moins le mérite de stimuler l'imagination, comme le faisait l'original anglais :

À demi endormi, il se redressait périodiquement pour régler le flot de la lumière à travers le store, pensant, comme il allait le faire pendant les mois à venir, à Powers et à son mandala, aux Sept et à leur voyage dans les jardins blancs de la Lune, aux gens bleus qui étaient venus d'Orion pour parler dans la langue de la poésie de la beauté des anciens mondes sous les soleils dorés des grandes galaxies, disparus pour toujours dans les myriades de morts du cosmos.

Ce que Bradbury paraît désormais bien incapable d'apporter, ses admirateurs pourront décidément le trouver chez Ballard, sous une forme légèrement différente mais également attachante.
Demètre IOAKIMIDIS.

Cauchemar à quatre dimensions (The four-dimensional nightmare) par J.G. Ballard : Denoël, « Présence du Futur ».


01 avril, 2026

Fiction n°139 – Juin 1965

Dans ce numéro d'été de Fiction, il est beaucoup question, sans la nommer toutefois explicitement, de pantropie - concept traitant de l'adaptation de l'humain aux conditions de l'exploration spatiale, développé par James Blish en 1957 - à travers principalement le court roman de James Gunn présenté ici, ainsi qu'un texte très court d'Isaac Asimov qui était tout frais et encore inédit à l'époque. L'autre récit conséquent est signé Fritz Leiber, qui nous régale de sa connaissance intime de la vie des troupes de théâtre itinérantes.

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture

vous invitera à télécharger le livre au format epub.
("Enregistrer la cible du lien sous...")
Un simple clic suffit sur les liseuses.

Sommaire du Numéro 139 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 10 à 10, bibliographie

NOUVELLES

2 - James E. GUNN, Voir Mars et mourir (Space is a Lonely Place, 1957), pages 11 à 65, nouvelle, trad. Pierre BILLON

3 - Isaac ASIMOV, Souvenir perdu (Eyes Do More Than See, 1965), pages 66 à 69, nouvelle, trad. Pierre BILLON

4 - Arthur C. CLARKE, Casanova cosmique (Cosmic Casanova, 1958), pages 70 à 77, nouvelle, trad. Christine RENARD

5 - Fritz LEIBER, Quatre fantômes dans "Hamlet" (Four Ghosts in Hamlet, 1965), pages 78 à 117, nouvelle, trad. Pierre BILLON

6 - Suzanne MALAVAL, La Maison d'à côté, pages 118 à 126, nouvelle

7 - Robert SILVERBERG, La Nature de l'enfer (The Nature of the Place, 1963), pages 127 à 129, nouvelle, trad. Christine RENARD *

8 - Thomas OWEN, La Dame de Saint-Pétersbourg, pages 130 à 133, nouvelle

CHRONIQUES

9 - Demètre IOAKIMIDIS, Isaac Asimov et la Fondation, pages 135 à 139, article

10 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 145, critique(s)

11 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 147 à 151, article

12 - Jacques VAN HERP, Tout Flash Gordon, pages 153 à 157, critique(s)

13 - (non mentionné) , Table des récits parus dans « Fiction » : premier semestre 1965, pages 158 à 159, index

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


"La deuxième suit la première", comme dit la comptine. Les premières expéditions vers Mars exigent des hommes de l'espace aguerris à un isolement de près de trois ans. Mais la précarité psychologique de l'humain demeure un facteur très difficile à mesurer. Voir Mars et mourir, si elle explicite ce sujet, demeure un peu difficile à suivre tant la confusion des personnages est maintenue par le scénario même, par des psychologies mal individuées, et par des dialogues souvent trop bavards. On imagine ce récit plus aisément adapté pour l'écran, et James Gunn sans doute plus à l'aise avec l'audio visuel qu'avec la littérature.


Dans Souvenir perdu, et comme dans la nouvelle précédente, il est question de la forme qui sera la plus adaptée à la conquête de l'espace pour l'humanité. Isaac Asimov imagine que la forme ultime serait pur esprit, mais que cela ne lui ôtera pas sa nostalgie de l'incarnation.

Avec Casanova cosmique, on repensera sans doute à la nouvelle de Pierre Boulle L'amour et la pesanteur sur la difficulté d'échanges érotiques dans l'espace : Arthur C. Clarke s'amuse avec un autre aspect des variations que provoque la pantropie. Plaisant.

" Il m'arrive parfois de penser qu'il s'agit là de la plus belle histoire de fantôme du monde – mais le mérite en revient certainement moins à mes talents de conteur qu'au caractère essentiellement merveilleux de l'événement. "
Voilà le "pitch" bien amusant qu'on pourrait faire de Quatre fantômes dans "Hamlet" de Fritz LeiberThe show must go on, a-t-on coutume de déclarer en coulisses s'il arrive un malheur incapacitant à un comédien ou à tout autre artiste d'art vivant. Voilà la lisière du fantastique atteinte chez Leiber, selon qu'on prenne au sérieux ou non, qu'on applique ou non, cette maxime. Le portrait d'une troupe itinérante rendant gloire à l'incomparable Shakespeare y est de plus très touchante et fort bien rendue.
Nous revenons sur Fritz Leiber à la fin de ce billet.


La maison d'à côté sera la dernière nouvelle publiée de Suzanne Malaval, et c'est bien dommage : son ton et ses histoires, déjà si particuliers, prennent ici une assurance et une maîtrise qui présageait le travail d'une grande autrice.

Dans La nature de l'enfer, Robert Silverberg nous livre, de façon courte et concise, une petite réflexion sur la vie et l'art de savoir la prendre comme elle vient... Ou pas.


La persistance des impressions d'un rêve une fois recouvré l'état de veille peut-elle mener à sa permanence en boucle ? La dame de Saint-Pétersbourg est une nouvelle un peu gratuite de Thomas Owen, mais qu'on peut s'amuser à lire une seconde fois pour en sentir tout le sel répandu cruellement sur les plaies.


 
Allez Fritz, fais pas la gu... !

Revenons-en à Fritz Leiber. Nous nous souvenons que la parution en deux épisodes dans Galaxie de 
"Guerre dans le néant" (in Galaxie  2ème série n°4 et n°5aura dérouté les lecteurs, et les aura peut-être refroidis quant à ce très singulier auteur. La rédaction de Fiction tente sans doute de "réparer" cette mise en feuilleton, en développant dans sa présentation de la nouvelle le parcours de Leiber jusqu'en 1965. Le texte qui suit fait en effet son travail de compréhension de l'auteur :

Parmi les auteurs de science-fiction américains, Fritz Leiber est un de ceux qui ont reçu le plus d'hommages de la part de leurs pairs. Il fut invité d'honneur à la 9e Convention Mondiale de la Science-Fiction, tenue en 1951 à La Nouvelle-Orléans ; reçut le prix du meilleur roman SF de l'année en 1958 pour The big time ; vit un numéro entier de la revue Fantastic Stories consacré, en 1959, à une série de nouvelles inédites de lui ; eut une quarantaine d'autres nouvelles sélectionnées pour des anthologies. Si on ajoute que sa carrière remonte à plus de vingt-cinq ans, on mesurera à quel point l'ignorance du public français vis-à-vis de son œuvre est une grave lacune.
Né en 1910 à Chicago, Leiber est d'origine allemande par son grand-père. Son père était acteur shakespearien et avait rencontré sa mère, actrice également, au cours d'une tournée. L'enfance du jeune Leiber s'écoula dans ce milieu d'une troupe théâtrale itinérante, précisément décrit dans la nouvelle que nous publions ci-dessous. Il était, raconte-t-il, extrêmement impressionnable durant son jeune âge, avait peur du noir et même de son ombre, et croyait fermement au surnaturel.
En 1926, il devint un lecteur assidu de Amazing Stories, la première en date des revues de science-fiction, tout en poursuivant des études qui le menèrent à un doctorat de philosophie. Il s'intéressa ensuite à l'étude des religions comparées et, après s'être converti au catholicisme, devint même prédicateur pour le compte d'un organisme théologique, fonction qu'il abandonna en ne se sentant pas suffisamment la foi. En 1934, il rejoignit la troupe de son père et joua en tournée les rôles d'Edgar dans Le roi Lear et de Malcom dans Macbeth. « C'était alors l'époque qui suivait la crise économique ; les acteurs jouaient dans des théâtres vétustes et délaissés, où avaient élu domicile les chauves-souris, » raconte-t-il. (Autres détails qui éclairent l'aspect autobiographique de la nouvelle qui suit.)
Leiber tenta ensuite sa chance comme acteur à Hollywood, se maria en 1936 avec une jeune Anglaise qui partageait ses goûts en littérature surnaturelle, et revint finalement à Chicago après l'échec de ses tentatives hollywoodiennes. Tout en étant appointé pour travailler à une encyclopédie, il décida de se lancer dans la littérature. L'entreprise se solda d'abord par une série d'insuccès, jusqu'au jour où le magazine Unknown, spécialisé dans le fantastique, retint pour la première fois un texte de Leiber : Two sought adventure  
(1), qui y parut dans le numéro d'août 1939.
Ce fut le début d'une collaboration suivie de Leiber avec Unknown, collaboration qui s'étendit l'année suivante à Weird Tales, autre grand magazine fantastique. Dans ces deux revues, il publia à l'époque uns série de nouvelles qui commencèrent à établir sa réputation : Bleak shore, the howling tower, The sunken land, Thieves house, The automatic pistol, Smoke ghost, The hound, etc(2) Les unes relevaient du genre appelé par les Américains sword-and-sorcery ou heroic fantasy (et qu'on pourrait traduire par « mélange de surnaturel et de cape et d'épée » ou par « fantastique épique ») ; les autres acclimataient au contraire le fantastique dans la vie de tous les jours et les décors du monde normal.
En 1942, Leiber entama une carrière d'écrivain à plein temps, et son premier roman. Conjure wife (3) (où l'on voit la sorcellerie enseignée à l'université), parut en 1943. L'année suivante, il faisait ses premières armes dans la science-fiction avec Gather darkness (4), où pourtant il n'abandonnait pas ses thèmes favoris : religion et sorcellerie, qui se voyaient ici transposés dans les temps futurs. C'est à partir de ce livre que le renom de Leiber commença de s'accroître. Il devint un auteur au talent reconnu, dont les meilleures revues s'assuraient la signature. Dans son roman suivant, Destiny times three (1945) (5), apparaît pour la première fois le thème du Temps modifié, qui intervint souvent par la suite dans son œuvre (notamment dans The big time (13)). 
Avec ce livre prit fin la première phase de la carrière de Leiber, lequel cessa ensuite d'écrire pour trois ans, tout en devenant rédacteur en chef de la revue Science Digest. Il revint à la littérature en 1950, en se plaçant cette fois ouvertement sous le signe de la science-fiction. Les histoires qu'il écrivit alors procèdent principalement de deux veines. Dans les unes, il dénonce les tabous sexuels en les transposant dans le monde de demain : c'est le cas par exemple de Nice girl with five husbands (6), Coming attraction (7), A deskful of girls (8), Femmequin  973 (9). Dans les autres, il se fait le poète du monde d'après la guerre atomique, comme dans The moon is green (10), A bad day for sales (11), The silence game (12)Entre 1953 et 1957, une nouvelle interruption se fit dans la production de Leiber, et c'est en 1958 qu'il fit une seconde fois sa rentrée avec The big time (13), le roman déjà cité qui lui valut le prix du meilleur livre de l'année. Depuis, sa production est restée régulière et d'un niveau de qualité constant. Son dernier et copieux roman, The wanderer (1964) (14), est un essai convaincant pour exposer de façon sérieuse le thème de la fin du monde due à la rencontre de la Terre avec un météore : le désastre y est raconté alternativement selon le point de vue des diverses races et civilisations de la Terre.
Âgé aujourd'hui de 5ans, Leiber est à un point culminant et évolutif de sa carrière dans un genre littéraire où l'imagination s'épuise vite et où les écrivains, même ayant brillamment débuté, sont souvent à cours d'idées après 35 ans. C'est là un privilège qu'il partage avec Simak et quelques autres « vétérans ». Il est à noter aussi qu'il est un des rares auteurs américains à avoir réussi aussi bien dans la science-fiction que dans le fantastique (ou dans la combinaison des deux). En tant qu'écrivain, enfin, il est un de ceux dont le style est le plus savoureux et le plus personnel. Toutes ces raisons font qu'on peut le considérer aujourd'hui comme un des cinq ou six Grands de la science-fiction américaine.

Notes de la rédaction de Fiction et du PReFeG relatives à cette présentation :

1 : Les bijoux dans la forêt paraîtra en 1972 chez OPTA dans Le livre de Lankhmar (collection Aventures fantastiques n°9) (Note du PReFeG).

2 : The bleak shoreThe howling towerThe sunken landThieves' house figurent aussi dans Le livre de Lankhmar (op. cit.), sous les titres repectifs de : Le rivage isoléLa tour qui hurleLe pays qui coule et La maison des voleursThe automatic pistol et Smoke ghost figureront dans l'anthologie Les lubies lunatiques (Casterman - 1980) sous les titres respectifs de : Le pistolet automatique et Fantôme de fuméeThe hound devra attendre 1992 pour être traduite sous le titre Le chien dans le rare recueil chez Encrage Le pouvoir des marionnettes. (Note du PReFeG).

3 : Ballet de sorcières, Le masque fantastique n°7 (Librarie des Champs-Elysées - 1976). (Note du PReFeG).

4 : À l'aube des ténèbres, au Rayon Fantastique.

5 : Alternatives, Collection Futurama n°26 (Presses de la cité - 1979). (Note du PReFeG).

6 : Les cinq maris de Lorie (dans Galaxie ancienne édition, n° 2)

7 : Amoureuse de son bourreau (Ibid., n° 54).

8 : Des filles à pleins tiroirs (dans Fiction n° 66).

9 : La femmequin n° 973 (dans Satellite n° 17). 

10 : La lune était verte (dans Galaxie ancienne édition, n° 13).

11 : Pas d'amateurs aujourd'hui (Ibid., n° 24).

12 : Le jeu du silence (dans Fiction n° 11).

13 : Guerre dans le néant (dans Galaxie nouvelle édition, nos 4 et 5) 

14 : Le vagabond, collection Ailleurs et demain (Robert Laffont - 1969). (Note du PReFeG).

15 octobre, 2025

Fiction n°126 – Mai 1964

Pour ce mois de mai 1964, Fiction propose un numéro spécial Jean Ray. Après Ray Bradbury, c'est donc un auteur francophone qui est ainsi mis à l'honneur, et pas des moindres ; on se souvient qu'à cette époque, Jean Ray est "redécouvert" par le biais d'une "intégrale" de ses œuvres, publiée chez Robert Laffont, et que Fiction (sous la plume de Jacques Van Herp) avait déjà fait prévaloir avoir été la seule revue pendant longtemps à avoir pris en considération cet auteur gantois hors-norme. Mais bien curieusement, ce seront là les dernières publications de Jean Ray dans les pages de Fiction. Par ailleurs, ce numéro rassemble aussi ses valeurs sûres (Fritz Leiber, Avram Davidson, Zenna Henderson...) pour des nouvelles de qualité qui resteront malgré tout sans publication par la suite. Un numéro d'exception, donc.

Ca clique plus très droit, capitaine !

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture

vous invitera à télécharger le livre au format epub.
("Enregistrer la cible du lien sous...")
Un simple clic suffit sur les liseuses.

Sommaire du Numéro 126 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 4 à 4, bibliographie

6 - Albert VAN HAGELAND, Si Jean Ray m'était conté..., pages 48 à 50, article

7 - Jacques VAN HERP, Qui est Jean Ray ?, pages 50 à 53, article

8 - Albert VAN HAGELAND, Quand Jean Ray commente John Flanders, pages 53 à 56, préface

9 - Jacques VAN HERP, Jean Ray parle, pages 56 à 59, article

10 - Albert VAN HAGELAND, Bibliographie de Jean Ray, pages 60 à 67, bibliographie

NOUVELLES


2 - Jean RAY, Bonjour, Mr. Jones !, pages 7 à 10, nouvelle

3 - Jean RAY, La Tête de M. Ramberger, pages 11 à 22, nouvelle

4 - Jean RAY, Croquemitaine n'est plus... (De Boeman is dod, 1948), pages 23 à 39, nouvelle

5 - Jean RAY, Têtes-de-Lune, pages 40 à 47, nouvelle

11 - Thomas OWEN, Au cimetière de Bernkastel, pages 68 à 77, nouvelle

12 - Keith LAUMER, Hybride (Hybrid, 1961), pages 78 à 92, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

13 - Kris Ottman NEVILLE, Jour de colère (Power in the Blood, 1962), pages 93 à 103, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

14 - Fritz LEIBER, Jardin d'enfants (Kindergarten, 1963), pages 104 à 106, nouvelle, trad. Christine RENARD *

15 - Avram DAVIDSON, Le Siège de Santiago (Fair Trade, 1960), pages 107 à 115, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

16 - Zenna HENDERSON, Le Dernier pas (The Last Step, 1958), pages 116 à 130, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

CHRONIQUES


17 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 133 à 142, critique(s)

18 - Jacques GOIMARD & F. HODA & Bertrand TAVERNIER, L'Écran à quatre dimensions, pages 143 à 153, article

19 - Anne TRONCHE, Dado : un voyeur extra-lucide, pages 155 à 155, critique(s)

20 - (non mentionné), En bref, pages 157 à 157, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Les quatre nouvelles ici proposées sont encore à ce moment-là des exclusivités. Elles seront reprise dans une édition ultérieure  : "Le carrousel des maléfices" aux éditions Marabout un peu plus tard en cette année 1964.

Bonjour, Mr. Jones ! décrit une rencontre insolite avec le Diable (seul lui pourrait même déclarer "Le chinetoque" sans prendre aucun recul, mais on retrouve ici le mépris ordinaire de Jean Ray, pas vraiment à propos dans ce cas-là) … Justicier, maître de la vie et bon vivant, on s'entendrait presque volontiers avec un surnaturel aussi prosaïque.

La tête de M. Ramberger, d'ambiance fantastique, révèle au final avec une explication plutôt S.F., et c'est même le grotesque qui ici l'emporte.

Maîtrisant bien son jeu de soupçons, d'indices, de persuasions et de révélation, Jean Ray nous propose avec Croquemitaine n’est plus une nouvelle riche et cruellement appétissante, et nous faire parvenir là où il l'avait souhaité.

Enfin, fantômes de l'avenir, narrateur sujet à caution, paradoxes articulant ensemble inepties et tragédies... Jean Ray n'est jamais si bon comme ici quand il plonge son lectorat dans une lecture attentive aux énigmes qu'il déploie, comme ici avec Têtes-de-Lune.


D'un style dynamique et concis, Keith Laumer compose dans Hybride une histoire de symbiose entre en humain chétif et un arbre extraterrestre. La fin en est même un peu inquiétante. 


Une famille qu'on croirait banale sont en fait des mutants, aux pouvoirs mal dégrossis mais cependant terribles, comme celui de simplifier le Monde. Kris Neville nous laisse en un Jour de colère un texte pleins de non-dits à décrypter.


Hasard étrange, une protagoniste de Jardin d’enfants est prénommée Bettyann - et ce sera le prénom d'une héroïne d'un roman éponyme de Neville.

Avant la nouvelle de Zenna Henderson, Fritz Leiber nous y évoque lui aussi une institutrice, et qui a l'air d'une magicienne... Mais la magie n'a pourtant pas cours. Brève et gentiment surprenante histoire.


Une bonne tranche de rigolade (une fois n'est pas coutume) pour cette nouvelle d'Avram Davidson qui sait se montrer aussi léger en S.F. qu'inquiétant en fantastique. Et pour une fois, René Lathière lui trouve avec Le siège de Santiago un très bon titre français !


On retrouve pour finir le goût de Zenna Henderson pour les appréciations du monde vu par des yeux d'enfants. Dans Le dernier pas, une institutrice revêche et mal aimée est la seule témoin d'un jeu d'enfants qui n'en est pas un : ils scénarisent la réalité à venir. S'ensuit un sentiment de fatalité écrasante.




C'est surtout par son côté documentaire que ce numéro de Fiction brille de sa proposition. Les articles de Hageland et Van Herp sont fort bien documentés, et l'intérêt pour tout amateur de Jean Ray est d'y trouver ici les textes fondateurs qui ont forgé la légende de l'auteur gantois, a qui l'on a prêté une vie sans doute beaucoup plus extraordinaire que sa réalité.

Notre page dédiée vous propose de retrouver le texte "Jean Ray parle" de Jacques Van Herp. Pour l'entendre véritablement parler, on peut retrouver une belle archive (qui date de 1965) sur Jean Ray ICI !


Plus prosaïquement, Fiction se défend toujours de ne pas pouvoir publier de soumission de manuscrit - ce qui témoigne sans doute d'une belle santé de la demande :

ENVOIS DE MANUSCRITS


En raison du très grand nombre de manuscrits qui nous ont été envoyés antérieurement, nous rappelons que nous sommes actuellement dans l’impossibilité absolue d’en examiner d’autres en vue d’une publication ultérieure. Nous prions donc nos lecteurs qui auraient l’intention de nous soumettre des textes de vouloir bien s’abstenir de tout envoi. Nous nous excusons à l’avance de ne pouvoir répondre aux auteurs qui ne tiendraient pas compte de cette recommandation.

Plusieurs lecteurs nous adressent aussi leurs manuscrits en nous demandant de vouloir bien leur en faire la critique et les conseiller. Malgré toute notre bonne volonté, il nous est malheureusement impossible de déférer à ce désir devant la multiplicité des envois.

Le PReFeG vous propose également