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05 août, 2026

Fiction n°147 – Février 1966

Après Daniel Walther en décembre 1965, c'est au tour d'un nouvel auteur, considérable par son influence sur le "petit" monde de la science-fiction française, de faire son entrée dans les pages de Fiction : Jean-Pierre Fontana - une entrée toutefois discrète par le banc d'essai, et sous un pseudonyme. Et sans la présence d'un texte conséquent pour occuper la moitié des pages, c'est une myriade de nouvelles bien concises qui nous est proposée ici, presque toutes restées sans publications ultérieures.


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Sommaire du Numéro 147 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 8 à 8, bibliographie


NOUVELLES


2 - Gordon R. DICKSON, Fido (Fido, 1957), pages 9 à 27, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

3 - Dean MacLAUGHLIN, Le Retour des pionniers (One Hundred Days from Home, 1964), pages 28 à 45, nouvelle, trad. Claude CARME *

4 - Jack SHARKEY, Escale sur la Glorieuse (The Glorious fourth, 1965), pages 46 à 63, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

5 - Ron GOULART, Les Vivres coupés (Nobody Starves, 1964), pages 64 à 77, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Fredric BROWN, Petite musique de nuit (Eine kleine Nachtmusik, 1965), pages 78 à 94, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

7 - Thomas OWEN, Le Chasseur, pages 95 à 97, nouvelle

8 - Russell KIRK, Le Pays des souches (Behind the stumps, 1962), pages 98 à 115, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

9 - Edgar PANGBORN, La Voglebête (Wogglebeast, 1965), pages 116 à 125, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

10 - Guy SCOVEL, Meurtre : facteur infini, pages 126 à 127, nouvelle *

11 - Sophie DARIA, La Révolte des femmes, pages 127 à 130, nouvelle *

12 - Colette DRION, Rossalid, pages 130 à 132, nouvelle *

13 - Gabriel DEBLANDER, Les Murs, pages 132 à 134, nouvelle *

CHRONIQUES


14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 136 à 145, critique(s)

15 - Bertrand TAVERNIER, Faites vous-même votre scénario, pages 146 à 147, article

16 - COLLECTIF, L'Argus du Film étranger, pages 148 à 149, article

17 - Roland STRAGLIATI, Notes de lecture, pages 150 à 152, critique(s)

18 - (non mentionné) , En bref, pages 153 à 153, article

19 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 154 à 156, critique(s)

20 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 158, courrier

21 - Gérard KLEIN, Chronique Théâtrale : L'Esclave de LeRoi Jones, pages 158 à 159, critique(s)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Trois histoires de navigateurs de l'espace pour commencer. Comme le rappelle la rédaction en présentant la nouvelle de Dean MacLaughlin : " À présent que le vol spatial est devenu une réalité, on pourrait s'attendre à voir augmenter le nombre d'histoires qui en traitent. Mais ce serait méconnaître la vocation foncière de la science-fiction, qui est de toujours dépasser l'actuel. C'est pourquoi, au contraire, l'utilisation de ce thème va en diminuant. Et pourtant, il y a encore des choses intéressantes et émouvantes à dire à ce propos ". On repensera en effet à la Visite à la NASA de Pierre Strinati dans le numéro précédent. Les trois premières nouvelles de ce numéro en sont le pendant.

Dans FIDOGordon R. Dickson prolonge les péril d'une planète piège en imaginant un virus d'intelligence qui s'attaque à un équipage d'astrogateurs sur le chemin du retour. Cela commence avec un chat qui se met à parler… Bien menée jusqu'à une conclusion logique mais surprenante.


"N'importe qui pourrait aller dans l'espace." Voilà la problématique à laquelle est exposé cet autre équipage d'astronautes, de retour de la première expédition sur Mars. Durant les deux ans qu'a duré leur voyage, les vols spatiaux ont bénéficié de progrès gigantesques, mettant les distances interplanétaires à la portée de presque n'importe qui. Frappés d'obsolescence avant même la fin de leur mission, ces astronautes accepteront-ils d'être rapatriés sous de nouvelles conditions techniques ? C'est l'enjeu qui concerne Le retour des pionniers de Dean MacLaughlin, auteur dont le n°292 de Fiction (juillet-août 1978) dira : " Dean McLaughlin a fait ses débuts dans Astounding en juillet 1951 avec une nouvelle intitulée For those who follow after. Diplômé en littérature de l’Université du Michigan, mais passionné par tout ce qui touche à la science depuis son plus jeune âge, il n’écrit que de la science-fiction. McLaughlin est aujourd’hui libraire, ce qui lui laisse assez peu de temps pour écrire, hélas, mais il passe pour un homme d’une culture phénoménale pouvant parler en connaisseur de pratiquement n’importe quel sujet avec n’importe qui… ".

" des armes (…) consistaient en pistolets dont la technologie terrienne avait modifié le rayon laser classique pour en faire une mortelle épée dévastatrice, véritable arme absolue. Avec un seul de ces engins un homme isolé pouvait pourfendre, abattre et même décapiter une horde d'assaillants ennemis en quelques secondes. "
Jack Sharkey invente l'épée laser ! Dans Escale sur la Glorieuse, un troisième équipage, un peu plus réduit celui-ci, se destine lui aussi à revenir sur Terre après un séjour sur Vega IV ; à moins qu'il ne se décide à y rester, tant l'endroit semble paradisiaque. Jack Sharkey, très habile pour individuer ses protagonistes, nous propose lui aussi sa vision d'une planète piège.

Sans transition : la mécanisation des services de recherche d'emploi, et de ceux destinés aux minima sociaux, est censée les rendre infaillibles. Tous les habitués de ces services le savent : des complications peuvent survenir à tout moment, et les chaînes de conséquences fâcheuses durer au-delà du supportable. Il n'y a pas là d'injustice, car il n'y a pas de volonté propre, ni de juge humain, derrière cela, mais un simple dysfonctionnement peut bouleverser des destins déjà précaires. Voilà ce que Ron Goulart nous décrit dans Les vivres coupés - et malgré le rire provoqué par l'absurde, et par des androïdes servant leçons de morale et soupe populaire, il ne s'agit malheureusement pas de science-fiction. "Nul n'est affamé", son titre original, est bien la promesse difficilement tenue d'un état qui se veut protecteur ; et la faim de devenir le salaire de la marginalisation. Mais puisque la machine est infaillible, les marginaux doivent bien avoir mérité leur sort quelque part, n'est-ce pas ? Grinçant.


Avant-dernière parution du formidable Fredric Brown (dont la revue a souvent regretté qu'il délaissât la nouvelle pour le roman), et très bien construite comme cet auteur sait toujours le faire, Petite musique de nuit a le ton étonnant d'une nouvelle de Jean Ray, avec ses rues et ses maisons abandonnées et le parfum de soufre qui les accompagne. Jubilatoire.


Thomas Owen propose Le chasseur : une inversion des rôles de la proie et du chasseur dans une histoire de vampire courte et sans prétention.


On en dévoilerait presque trop si l'on comparait Le pays des souches avec L'abomination de Dunwich de H. P. Lovecraft. Même ambiance de coins reculés de Nouvelle Angleterre, même genre de famille encore plus isolée, et un agent de recrutement fédéral tenace et pragmatique pour pousser les portes interdites. L'épouvante y monte marche après marche vers un abrupt paroxysme signé Russell Kirk.


Bien construite, La Voglebête se rattache aux légendes du petit peuple, qui parfois s'empare des nourrissons. La confrontation avec le monde moderne et la morne vie de monsieur et madame tout-le-monde en fait une allégorie du désir, voire d'une amère mélancolie, comme souvent et toujours de façon appréciable chez Edgar Pangborn.


Un autre nouvel auteur publié ici en banc d'essai, mais qui comptera immanquablement dans le rayonnement de la SF française, et au sein des revues Fiction et Galaxie : Jean-Pierre Fontana, ici sous le pseudonyme de Guy Scovel. En 1966, Jean-Pierre Fontana est l'initiateur du fanzine Mercury ; il s'occupera plus tard du Festival de la Science-Fiction de Clermont-Ferrand (ses pénates), puis de la Convention nationale de la Science-fiction. On lui doit une intense participation à l'actuelle revue Galaxies. Pour les revues qui nous intéressent, il y publiera plusieurs articles et critiques à partir de 1970, et sera l'anthologiste du Fiction Spécial n°30 : Demain l'Italie (mai 1979).
En attendant… Meurtre : facteur infini pousse sans surprise et à son extrême le paradoxe du Voyageur imprudent déjà formulé par René Barjavel.


Sophie Daria, autrice d'un ouvrage sur Le Corbusier (Seghers, 1956), et d'un roman intitulé Adieu Docteur Petersen (Amiot-Dumont, 1956), déploie La révolte des femmes, et imagine un tournant social : celui du jour où les machines prennent (enfin !) le relai de toutes les tâches ménagères et offre une liberté totale aux femmes au foyer. Si l'enjeu est bien la femme libérée, Sophie Daria s'imagine, naïvement aussi, que ces femmes n'ont ni aspirations, ni désirs, ni imagination pour combler leur temps devenu loisir. Une victoire à la Pyrrhus, pourrait-on dire ; et l'époque allait encore signifiant qu'il y avait une place, et une seule, pour les femmes…


Rossalid, de l'inconnue Colette Drion, est une petite histoire conventionnelle de marche fatale vers un destin.



Gabriel Deblander, par contre, connaîtra une petite renommée d'écrivain en Belgique et y sera salué par une bonne poignée de Prix Littéraires. Ce sera d'ailleurs Jean-Pierre Fontana (encore lui) qui le publiera le premier dans son fanzine Mercury (n°1-2, janvier 1965), avec Les murs, la nouvelle ici présentée. Et dans un autre célèbre fanzine, Lunatique (n°58, novembre 1970), on pourra lire à son propos : " Il aime la science-fiction française quand elle a une certaine tenue (comme dans Fiction). Il la préfère alors aux productions anglo-saxonnes. C'est, croit-il, essentiellement une question d'approche. " Nous avons Jean-Pierre Andrevon, Philippe Curval, Gérard Klein, Guy Scovel, Daniel Walther..., et j'en oublie certainement, " dit-il.".
Les murs est une histoire stylisée, un peu énigmatique, pétrie d'angoisse à la mort. On en attend de plus conséquentes sur les promesses de celle-ci.



A l'occasion de la réédition de La cité de l'indicible peur de Jean Ray chez Marabout (qui poursuit son grand travail de réédition du maître gantois au format poche), c'est Francis Lacassin lui-même qui en fournit la recension, et nous éclaire sur le cas particulier de ce roman et sa filiation avec l'ensemble des aventures de Harry Dickson.

" (...) La cité de l'indicible peur a pour intérêt majeur de rassembler les thèmes, les décors, les archétypes et les obsessions qui font tout le charme de l'œuvre méconnue de Jean Ray œuvre contenue dans une centaine de brochures dont le héros, Harry Dickson, se meut dans un univers situé entre l'Olympique et le 221 B Baker Street. Ces cent brochures constituent autant d'esquisses ou d'arpèges de l'œuvre accessible de Jean Ray. (Peut-être s'apercevra-t-on que certaines esquisses s'affirment plus belles encore que l'œuvre achevée.)
Ainsi la mercerie et son déploiement de rubans, d'épingles, de chapeaux et de bonbons au miel, moderne caverne d'Ali Baba sur laquelle règnent de fausses vieilles filles aux instincts criminels, elle est apparue d'abord dans Le jardin des furies et Les yeux de la lune. La petite ville, la communauté paisible et respectable dont le calme est aussi trompeur que celui des eaux dormantes, Jean Ray les a déjà peintes dans Ce paradis de Flower Dale, Le monstre dans la neige, La statue assassinée, L'homme au masque d'argent, Les sept villas
Quant aux personnages de La cité de l'indicible peur, M. Triggs s'est d'abord manifesté aux côtés de Harry Dickson dans Les idées de M. Triggs, et l'archiviste libertin et faux monnayeur ne sont pas sans ressemblance avec son confrère des Yeux de la lune. Quant aux vieilles filles meurtrières, leur première apparition s'est produite dans La cité de l'étrange peur qui, en dépit de son titre, est d'un sujet différent de La cité de l'indicible peur mais qui lui a prêté quelques personnages : Lady Honnybingle (prénommée Florence dans la première version) et déjà favorisée d'un fauteuil de velours rouge.
Si l'on doutait de la dette que ce roman doit à l'épopée de Harry Dickson, il suffirait de comparer quelques textes. La scène du dîner offert par les sœurs Pumpkins à MM Dopner et Triggs a été reprise mot pour mot dans La cité de l'étrange peur. On y retrouve la même servante Molly, le même menu (augmenté il est vrai d'un pâté de pigeon) et les mêmes convives (moins M Triggs) portant les mêmes noms. Seul un échange d'état civil s'est produit entre l'hôtesse, Deborah Hasslop, et une invitée, Miss Pumpkins. Enfin l'aventure de l'Ombre de minuit quarante-cinq a été reprise mot pour mot, ici encore, dans une aventure de Harry Dickson de même titre, au nom du célèbre détective a été substitué celui de Maple Repington.
On le voit, La cité de l'indicible peur s'avère féconde en exégèses. La nouvelle édition qu'en offre la collection Marabout possède un attrait supplémentaire en la postface de Jacques van Herp, à qui nous devons la meilleure étude de l'œuvre de Jean Ray et d'autres articles sur lui dans le numéro spécial de Fiction qui lui était consacré . On ne peut lire sans émotion ce texte de van Herp, car l'auteur, cédant la parole à Jean Ray, reproduit des confidences enregistrées au magnétophone peu avant sa disparition. Jusqu'ici peu loquace sur lui-même, Ray nous conte son enfance, ses fugues, son passé peu connu de dompteur de fauves, l'histoire de sa grand-mère, une indienne Sioux. Et comme si le sort avait voulu ménager la pudeur du vieil écrivain, ces révélations intimes nous parviennent maintenant qu'il est mort.

Francis LACASSIN.


Cette postface, document précieux s'il en est puisqu'il reprend les propres dires du maître gantois, est repris à la fin de notre page dédiée à Jean Ray, et c'est ICI.

05 novembre, 2025

Fiction n°129 – Août 1964

Dans ce numéro d'été 1964, pour une fois, ce sont les auteurs anglo-saxons qui présentent les textes les plus rares : Evelyn E. Smith ou Ron Goulart, ainsi que les plus furtifs John Anthony West ou Russell Kirk... On appréciera une magnifique nouvelle de J. G. Ballard qui commence à trouver ses thèmes propres.

Charmant village de Fiction !

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Sommaire du Numéro 129 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie


NOUVELLES


2 - J. G. BALLARD, La Forêt de cristal (The Illuminated Man, 1964), pages 7 à 35, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - Evelyn E. SMITH, Cher petit Gregory (Little Gregory, 1964), pages 36 à 56, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE *

4 - Bryce WALTON, Les Gardiens de la Paix (The Peace Watchers, 1964), pages 57 à 73, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

5 - Ron GOULART, Un justicier trop parfait (Into the Shop, 1964), pages 74 à 84, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Robert LORY, Rendez-vous à dix heures (Appointment at Ten O'Clock, 1964), pages 85 à 90, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

7 - Christine RENARD, De profundis, pages 91 à 101, nouvelle

8 - BELEN, Lorsque la femme parée..., pages 102 à 105, nouvelle

9 - Russell KIRK, Le Manoir de Sorworth (Sorworth place, 1962), pages 106 à 126, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

10 - John Anthony WEST, La Fiesta de Managuay (The Fiesta at Managuay, 1961), pages 127 à 140, nouvelle, trad. Christine RENARD *

CHRONIQUES


11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 151, critique(s)

12 - Jacques GOIMARD, L'Écran à quatre dimensions, pages 153 à 155, article

13 - Roland STRAGLIATI, Notes de lecture, pages 157 à 159, critique(s)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


La forêt de cristal est une fort belle nouvelle de J. G. Ballard, qui entame sa série de mondes catastrophés, après "Le monde englouti" paru cette même année. Ici, c'est l'arrêt progressif de l'écoulement du temps qui cristallise peu à peu notre planète, dans un foisonnement de jeux de lumières prismatiques sans cesse rappelés. Pour une fois, le traducteur René Lathière ne s'en sort pas trop mal, et l'on peut supposer que le style travaillé de Ballard l'aura fait progresser.

 

On s'amuse toujours beaucoup avec le ton faussement naïf qu'adopte Evelyn E. Smith. Ici, une gouvernante est enrôlée pour veiller sur le Cher petit Gregory, un enfant...qui n'a rien d'enfantin. Jouant un peu avec les codes du fantastique et ceux de la science-fiction, on n'est jamais dupes mais on s'y laisse prendre avec humour.


C'était avec appréhension que nous avions abordé la lecture de la nouvelle intitulée Les Gardiens de la Paix, les deux précédentes de Bryce Walton ayant été difficiles à apprécier. Ici, on est en droit de se laisser aller à goûter à cette histoire de société humaine (très "american way of life") d'où toute émotion négative est chimiquement bannie. Tout y repose sur le conditionnement en Clinique et la surveillance des Gardiens de la Paix, avec l'oubli en couvercle sur la marmite de l'inconscient. Pour filer la métaphore, la soupe est bonne mais passablement commune, et Walton insiste trop et sans aucun style sur les quelques ingrédients communs qu'il semble penser avoir découvert. Bref, son eau chaude rappellera de meilleures œuvres : "Le piéton" ou certains passages de "Fahrenheit 451" de Ray Bradbury, ou les futurs "Rapport minoritaire" de Philip K. Dick ou le film "Demolition man" et son monde d'où la violence est bannie. Sur cet aspect précis du sujet, la nouvelle de Allen Kim Lang "Le loup dans la bergerie" qui paraîtra dans le n°132 de Fiction sera autrement meilleure, tant du point de vue du style que de celui de l'intrigue.


Ron Goulart, lui, possède ce qui manque à Walton : une bonne dose d'humour. Dans Un justicier de trop, la surveillance et l'exercice du maintien de l'ordre sont confiés à des machines capables d'initiatives. Les policiers chargés d'être les agents principaux d'une enquête se retrouvent en fait obsolètes et simples subalternes. Ce ne devrait pas être le cas, mais ces prises d'initiatives de la machines sont ici perçues comme des dysfonctionnements monomaniaques - et c'est là que réside tout l'humour de Goulart : sans pousser son anticipation jusqu'au point de singularité, il constate que l'homme a construit lui-même les instruments de son déclassement en escomptant sur une infaillibilité mécanique. Mais sans doute que le maintien de la loi et de l'ordre, et l'exercice de la justice, réclament davantage que cela.


Comment aimer un jour sans fin, ou plutôt une boucle du temps revécue sans relâche ? Rendez-vous à dix heurespetite histoire au style forcément répétitif mais bien menée par Robert Lory, nous propose une résolution.


Riche idée de Christine Renard que cette histoire de jeune fille qui se fait passer, De profundis, pour une morte afin de faire croire à un fantôme… Jusqu'à ce que le fantôme lui apparaisse ensuite. On retrouve les thèmes et les ambiances favoris de cette autrice.


Lorsque la femme parée… de Belen, n'intéressera peut-être que les amateurs de grivoiseries.



Comme chez Henry James, on ne sait jamais ce qu'il faut croire en abordant Le manoir de Sorworth. La narration de cette histoire de manoir écossais hanté peut prêter à sourire, et malgré une fin un peu fade, l'ambiance que dresse Russell Kirk peut emporter les plus sensibles des lecteurs.


La fiesta de Managuay nous emporterait bien, si ce n'était une fin trop abrupte et qui désole un peu cette ambiance de carnaval de mendiants et d'éclopés toute sud-américaine dans son surréalisme concret. Dommage, on avait bien apprécié les nouvelles précédentes de John Anthony West.



En bonus, nous vous proposons de découvrir un second roman de John Taine, après "Germes de vie" qui constituait l'une de nos toutes premières publications. Comme de coutume, la critique de Demètre Ioakimidis est appropriée, donne envie de lire le roman, mais sans se laisser aller à la complaisance.


Notre bonus !

John Taine - L’étoile de fer

Eric Temple Bell, qui naquit en Écosse en 1883 et mourut aux États-Unis en 1960, enseigna les mathématiques à l’Institut de Technologie de Californie, et publia plusieurs ouvrages sur cette science ainsi que sur son histoire. Sous le pseudonyme de John Taine, il écrivit un bon nombre de romans et quelques nouvelles se rattachant à la science-fiction. Cette Étoile de fer, ainsi qu’il est précisé dans la présente édition, parut pour la première fois en 1930.

Il est assez remarquable que ce mathématicien ait principalement été attiré, dans ses œuvres d’imagination, par les sciences biologiques. Comme Germes de vie, précédemment paru dans la même collection, c’est à cette science que se rattache cette Étoile de fer. Comme le titre l’indique, c’est un débris céleste qui est au centre de l’action – ou, plus exactement, du mystère : une météorite de composition inhabituelle, tombée en Afrique équatoriale, provoque d’étranges mutations par son rayonnement. Les êtres humains, sous son influence, suivent une évolution à rebours, devenant des singes, perdant la plus grande part de leur intelligence alors qu’ils ne conservent que l’instinct. C’est l’histoire de l’expédition qui découvrira l’explication qui forme la plus grande partie du livre. Le récit est mené avec le métier que les anglo-saxons désignent de l’adjectif compétent, et c’est effectivement ainsi que l’on peut qualifier l’auteur. Il tire un emploi logique et cohérent d’un thème valable, et le présente à son lecteur de manière à éveiller sa curiosité dès les premières pages. Le personnage de l’ancien missionnaire Swain, chez lequel l’homme paraît encore lutter avec le singe, est dessiné avec beaucoup de fermeté.

Mais le roman trahit son âge, indubitablement. Cela tient simplement au fait que la science-fiction a évolué depuis que Bell-Taine a écrit cette Étoile de fer. En 1930, le thème des mutations était moins familier que de nos jours, et le lecteur de 1964 ne peut s’empêcher de trouver que l’auteur « tire à la ligne » : l’explication des divers mystères présentés lui apparaît en général beaucoup plus vite qu’aux personnages, et les marches que l’auteur impose à ceux-ci à travers les forêts équatoriales fatiguent ceux qui lisent au moins autant que les membres de l’expédition. Il faut remarquer, en outre, qu’un préjugé racial certain – il est souvent question des Africains sous les termes de « brutes » et de « sadiques » – n’est pas fait pour gagner la sympathie du lecteur.

À relever, à l’actif, la très bonne traduction de Christine Renard. Celle-ci possède deux qualités que l’on ne rencontre pas toujours chez ses confrères : elle connaît l’anglais, et elle aime la science-fiction.

Demètre IOAKIMIDIS

21 mai, 2025

Fiction n°112 – Mars 1963

Peu d'auteurs francophone mais beaucoup de valeurs montantes anglo-saxonnes de ces années 60 pour ce numéro : Ballard, Dickson ou Budrys, accompagnant un classique de Montague Rhodes James.

Cataclic cataclop !

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Sommaire du Numéro 112 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie


NOUVELLES


2 - Algis BUDRYS, Menace dans le ciel (Rogue Moon, 1960), pages 7 à 52, roman, trad. Elisabeth GILLE

3 - G. C. EDMONDSON, Le Porteur de germes (The Misfit, 1959), pages 53 à 61, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

4 - Ron GOULART, Dialogues avec Katy (The Katy Dialogues, 1958), pages 62 à 69, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

5 - Michel DEMUTH, Les Huit fontaines, pages 70 à 74, nouvelle *

6 - Gordon R. DICKSON, Le Village hanté (The Haunted Village, 1961), pages 75 à 91, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

7 - Evelyn E. SMITH, La Jeune fille et le vampire (Softly While You're Sleeping, 1961), pages 92 à 108, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - J. G. BALLARD, Le Jardin du temps (The Garden of Time, 1962), pages 109 à 116, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

9 - Montague Rhodes JAMES, Le Comte Magnus (Count Magnus, 1904), pages 117 à 130, nouvelle, trad. Françoise MARTENON & Roland STRAGLIATI 

CHRONIQUES


10 - Gérard KLEIN, « Le navire-étoile » : une émission de télévision, pages 132 à 133, article

11 - Pierre BOIRON, Une nouvelle « cosmétique » : Bassard et Forest, pages 134 à 135, critique(s)

12 - Pierre VERSINS, Qui est parmi qui ?, pages 136 à 137, article

13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 139 à 153, critique(s)

14 - Jacques GOIMARD & F. HODA, L'Écran à quatre dimensions, pages 155 à 169, article

15 - (non mentionné), En bref, pages 170 à 171, article

16 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 172 à 175, article



* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Note éditoriale du n°112 :

Parmi les jeunes auteurs américains de science-fiction, Algis Budrys est l'un des plus prometteurs, et son talent s'est déjà vu consacré grâce à son roman « Rogue Moon », prix du meilleur roman de SF aux États-Unis en 1961. C'est de cet ouvrage (dans sa version écourtée, destinée à la publication en magazine) que nous vous offrons ce mois-ci la première partie, sous le titre « Menace dans le ciel ». Sur un sujet à la fois étonnamment simple et imprévisiblement complexe, les données technologiques et les réactions humaines y sont en même temps mises en jeu, dans une trame dont l'extrême réalisme fait mieux ressortir le fantastique de la situation de base.

« Le porteur de germes », de G. C. Edmondson, nous montre une fois de plus la faculté que posède cet auteur d'exposer de vastes thèmes en des raccourcis saisissants. On retrouve dans « Dialogues avec Katy » le sens de l'inattendu et du fantasque qui caractérise Ron Goulart. Et avec « Les huit fontaines », Michel Demuth ajoute une nouvelle corde à son arc, en s'orientant cette fois vers la fable poétique.

Dans le domaine du fantastique, « Le village hanté », de Gordon R. Dickson, est un récit marquant ; il faut le lire lentement, en se laissant gagner par son ambiance de long cauchemar peu à peu oppressant. Evelyn E. Smith, en revanche, ne désire guère nous faire prendre au sérieux « La jeune fille et le vampire » – ce qui nous repose de toutes les histoires de vampires trop sérieuses que nous avons pu lire dans le passé. 

« Le jardin du temps », de J. G. Ballard, est une nouvelle qu'on ne saurait définir de peur d'en ternir le charme ; peut-être, pour en apprécier le symbolisme, faut-il se souvenir d'avoir été jadis ému par les contes de fées.

Enfin, le classique du mois est un inédit en France de Montague James : « Le comte Magnus », où l'on rencontre tous les éléments qui ont fait la réputation de ce maître du surnaturel.


Si Fiction indique dans sa note éditoriale que "Menace dans le ciel" (en VO : Rogue Moon) a obtenu le "prix du meilleur roman de SF aux États-Unis en 1961", c'est sans doute pour justifier un peu sa parution dans ces pages. En réalité, le roman était en effet nominé, mais c'est "Un cantique pour Leibowitz" de W. M. Miller qui a emporté le Prix Hugo 1961.

"Rogue moon" bénéficiera d'une nouvelle traduction de l'incomparable Jean-Patrick Manchette en 1975, sous le titre "Lune fourbe" (n°4 de la collection Futurama aux Presses de la Cité). Loin de nous l'idée de fustiger le travail présent ici d'Elisabeth Gille, grande dame de la S.F. en France qui dirigera la collection "Présence du Futur" chez Denoël, de 1976 à 1986.

Une autre indication des notes éditoriales ne manquera pas de faire sursauter les lecteurs assidus de Fiction. En lisant "dans sa version écourtée, destinée à la publication en magazine", on ne peut se rappeler de la petite polémique qui agita Fiction et la collection Fleuve Noir Anticipation à propos de "Les triffides" (aka "La révolte des triffides") de John Wyndham. (Voir Fiction 32 et Fiction 35).

Pour introduire l'intrigue de cette Menace dans le ciel : un transmetteur de matière qui duplique le vivant et annihile l'original, et un artefact sur la Lune qui détruit ceux qui veulent percer son mystère, voilà les ingrédients qu'Algis Budrys met un temps un peu long à nous exposer, mais une fois qu'on y est, une fois que l'ingénieur en chef a trouvé le trompe-la-mort qui tentera la mission suicide, nous voilà bien embarqués dans cette novella dont l'artefact pourra rappeler la fameuse "Sentinelle" d'Arthur C. Clarke (1951) - nouvelle qui sera à la base du film "2001, l'Odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick (1968).

Le porteur de germes propose une théorie sur les voyageurs qui apportent avec eux des germes d'épidémie... Surtout s'il s'agit de voyageurs temporels. On y retrouve bien le ton acerbe de G. C. Edmondson.

Dans Dialogues avec Katy, un naufragé a pour seule compagnie un automate résolument optimiste. Ron Goulart s'y amuse à nous proposer une petite astuce de variations autour de dialogues à sens unique, qui rappelleront la stratégie du mensonge consenti de "L'invention de Morel", mais rien de plus.

Les huit fontaines est un petit conte, qui manque peut-être d'un enjeu plus humaniste pour emporter l'adhésion du lecteur. Michel Demuth a du style cependant.

A l'instar d'une planète piège, un village coupé du reste du monde peut s'avérer redoutable pour qui y fouinerait un peu. Le village hanté de Gordon R. Dickson referme son étau peu à peu sur un protagoniste sujet à caution.

Encore une nouvelle un peu divulgâchée par son titre français, La jeune fille et le vampire, sans aucune poésie (quand en anglais il s'agit d'un vers d'une comptine). Quoi qu'il en soit, Evelyn E. Smith propose une nouvelle d'émancipation, l'inscrit encore une fois dans le tissu urbain, et semble avoir abandonné pour de bon le space-opera pour le fantastique.

J. G. Ballard, encore jeune auteur, s'essaie à une prose poétique dans Le jardin du tempset décline les effets de stase d'un temps presque à l'arrêt. Délicat.


"Le troisième et dernier cercueil qui, de toute évidence, était celui du comte Magnus montrait, lui, au lieu et place du crucifix, une effigie gravée de grandeur naturelle ; et les nombreux bandeaux qui décoraient ses bords représentaient des scènes variées. L'une d'elles figurait une bataille, avec des canons qui crachaient le feu, des villes fortifiées et des régiments de hallebardiers. Une autre montrait une exécution capitale. Et dans une troisième, un homme courait à perdre haleine entre des arbres, les cheveux au vent, les bras étendus devant lui. Une forme étrange le pourchassait ; et il aurait été difficile de démêler si l'artiste avait eu l'intention de représenter un homme, sans toutefois parvenir à la ressemblance désirée, ou bien s'il avait volontairement donné à son modèle l'aspect épouvantable et monstrueux qu'on lui voyait. Compte tenu de l'habileté avec laquelle avaient été gravées les autres scènes, Wraxall était plutôt enclin à admettre la seconde hypothèse. Le personnage était extraordinairement petit, et presque entièrement enveloppé dans une sorte de plaid à capuchon qui traînait jusqu'à terre. La seule partie de ce curieux individu qui émergeait de ce vêtement n'évoquait en rien ni main ni bras. Wraxall la compare au tentacule d'un poulpe infernal et poursuit : « C'est sûrement là une sorte de représentation allégorique – un démon pourchassant un damné – laquelle est sans aucun doute à l'origine de la légende du comte Magnus et de son mystérieux compagnon."

Voilà qui a dû impressionner Lovecraft, comme en témoigne sa note sur Le comte Magnus de Montague Rhodes James dans son essai "Épouvante et surnaturel en littérature" : "Count Magnus est l’un des meilleurs certainement, formant un véritable Golconda de suspense et d’insinuation."

Nous ajouterons que le thème très particulier de ce comte Magnus est la souillure. Apprécions le plaisir à lire ce style limpide à l'ancienne, et une angoisse du lecteur orchestrée peu à peu vers les mélodies de la répulsion et les contrepoints de la fascination, le tout dans une économie de moyens fort habile.

Côté rubriques, Gérard Klein se propose d'émettre un avis très constructif sur cette première émission française de pure science-fiction  : « Le navire-étoile », qui avait été évoquée "En bref" dans le numéro précédent. Nous vous proposons ici l'article complet :

Le mardi 11 décembre 1962, la science-fiction a fait son entrée à la télévision par la grande porte. Mais une porte qui finalement s'est juste entrebâillée, qui n'a guère dévoilé les grands horizons que l'on était en droit d'attendre. Il n'en demeure pas moins que « Le navire-étoile », en un sens, a fait date.

Adapté par Michel Subiela, réalisé par Alain Boudet, le roman de E.C. Tubb, précédemment publié par les éditions du Fleuve Noir, était un bon sujet pour la télévision. L'histoire, pleine de bruit et de fureur, de ce navire croisant entre les étoiles, où des hommes sont enfermés pour des générations, le temps que le voyage s'achève, où s'instaure un conformisme étouffant qu'il devient temps de rompre lorsque la croisière tire à sa fin, accordait aux réalisateurs de la télévision les avantages de l'unité de lieu et l'espèce d'intimité qui sied au petit écran. D'où vient-il que « Le navire-étoile » n'ait pas été la réussite qu'on pouvait espérer ?

Un premier défaut tient à l'adaptation. Trop compliquée, trop confuse, chargée de nombreux bavardages souvent mélodramatiques, elle rendait l'action difficile à suivre même pour un spectateur ayant lu le livre. Sa qualité dramatique, à l'exception de certaines scènes bien nouées, était discutable. Le dialogue eût pu être plus sobre, les explications avantageusement remplacées par des idées de mise en scène.

L'adaptation elle-même était mal servie par une réalisation pleine de bonne volonté mais très souvent d'une extrême naïveté. Les costumes n'étaient pas une réussite. Je retiendrai en particulier que les bonnets dont étaient affublés les acteurs, et qui les rendaient interchangeables, ajoutaient encore à la confusion d'une affaire peu claire. Le costume du capitaine survenant sur la fin frisait le meilleur grotesque de l'opéra fin de siècle. Les gadgets en général mal dessinés défiaient la vraisemblance : ainsi ces interphones composés d'un seul microphone et apparemment dépourvus d'écouteurs, mais dans lesquels le héros, sans doute télépathe, entretenait d'imperturbables conversations. Faut-il ajouter que les acteurs flottaient beaucoup dans leur texte, que les mouvements d'ensemble sentaient quelque peu la pagaille, et que les gardes à la porte de la salle du conseil, dont on eût attendu un comportement robotique, donnaient tous les signes d'une décontraction généralement réservée aux troupiers de comédie. Autre insuffisance, celle de la séquence filmée qui symbolise l'entraînement au combat du héros : elle se voulait brève et violente, elle ne fut guère que chaotique. De même, les scènes de lutte dans l'arène, qui auraient dû être réglées avec la précision d'un ballet, fleuraient singulièrement l'impromptu.

Il est certain qu'à l'origine de ces faiblesses qu'il ne convient certes pas d'exagérer, se trouve une absence de moyens. Mais tout aussi bien un défaut d'intention, une certaine incapacité à choisir, à trier, à éliminer, à ne conserver que l'essentiel, dont ont fait preuve réalisateur et adaptateur. Avec la meilleure volonté du monde, ils ont réuni les éléments d'un bric-à-brac de science-fiction, sans jamais se soucier de la nécessité de chacune de leurs inventions. Ils n'ont pas vu, semble-t-il, comment l'économie d'un monde clos, comme celui qu'ils se proposaient de décrire, devait être étroitement structurée, et partant étouffante. Ils ont sacrifié le mythe au superflu, l'essentiel à l'accessoire, mais sans parvenir au spectaculaire.

Ces sévères réserves faites, il convient de saluer le courage d'Alain Boudet, qui nous valut tout de même quelques belles images et une tentative insolite dans le cadre d'une télévision qui croule le plus souvent sous le poids du conformisme. Je retiendrai en particulier la séquence où les deux héros fuient entre les deux coques du navire, dans la soufflerie.

De cette tentative, on peut tirer quelques considérations générales. La plus nette est sans doute qu'une pièce de science-fiction ne peut pas tirer son intérêt, sa signification, sa réalité, du décor et des effets spéciaux, mais qu'au contraire il convient de recourir le moins possible au fantastique de l'apparence et de travailler le fantastique de situation. La seconde est que le genre ne souffre pas la médiocrité, fût-ce dans le plus infime des détails. Il est extrêmement vraisemblable que la réalisation d'une pièce de science-fiction à la télévision pose le même genre de problèmes qu'une pièce historique, et que seule une série assez longue permettrait à une équipe de se roder suffisamment pour nous offrir des spectacles indiscutables.

Gérard Klein.

On saluera la lucidité de Klein sur l'apparition de la SF à la télé française. Rappelons pour comparer que le premier épisode de la formidable série "Twillight Zone" (La quatrième dimension) date d'octobre 1959.

Côté avancées et innovations, après que Jean-Claude Forest ait "poussé le bouchon" pour faire parler de bande-dessinées dans Fiction, et alors qu'on peut se réjouir de lire dans la rubrique "En bref" : "Nous présenterons bientôt d'autres jeunes dessinateurs œuvrant dans de tels domaines : Topor, Lob et Gébé."nous noterons cette belle citation dans l'article Une nouvelle « cosméthique » : Bassard et Forest :

La spontanéité, écrit Dotremont, porte-parole du groupe, « relève des chocs originels, qui ont une harmonie, alors que l'époque, extrêmement organisatrice, aboutit à des chaos ».


Pour ajouter ensuite une pierre à l'édifice "ce que peut la science-fiction", citons Pierre Versins réagissant à la conférence "Ils sont parmi nous" déjà commentée par Fereydoun Hoveyda.

Qui est parmi qui ? (extrait)

Je pensais, dans ma candeur naïve, que nous allions traiter le sujet. J'avais été invité, parce que je suis, dit-on, un spécialiste, pour établir un schéma de l'apparition du thème « Ils sont parmi nous » dans la croyance et la fiction, et je pensais pouvoir aboutir assez vite à la question principale que posait le sujet : pourquoi diable, depuis qu'il existe des moyens d'expression, le thème « Ils sont parmi nous » existe-t-il et se perpétue-t-il, sous des formes diverses mais sans changer de fond ? J'avais même une hypothèse de travail à proposer : à savoir que penser qu'« Ils sont parmi nous » est une façon de refuser notre responsabilité dans ce qui nous arrive de désagréable : rappelez-vous simplement, pour prendre un exemple connu, « Guerre aux Invisibles » d'Eric Frank Russel (Rayon Fantastique) ; là, vous avez le thème à l'état pur : s'il y a des guerres, des accidents, des meurtres, etc., ce n'est pas parce que nous sommes des lâches, des inconscients, des brutes, mais parce que les Vitons se nourrissent d'émotions humaines, et donc sont la cause de ces guerres, accidents, meurtres, etc. ; en somme, ils cultivent leurs champs, ils élèvent leur bétail. Bon, c'est une fort belle idée : mais c'est aussi et surtout un exemple de refus de nos responsabilités. Hypothèse, bien entendu, je n'y tiens pas plus que cela, j'attends qu'on m'en propose une meilleure, mais n'était-ce pas plus intéressant et important de discuter cela que de dire que Bergier est un extra-terrestre (car il n'y a pas eu qu'Hoveyda pour le dire, s'il est celui qui l'a dit avec le plus d'humour), ou qu'on ne peut expliquer l'œuvre de Vinci ou de Boskowitch sans recourir au voyage dans le temps ou à la présence d'extra-terrestres parmi nous. On oublie trop que, des solutions de facilité semblables, il y en a toujours eu et que les dieux de toutes les religions sont parmi nous depuis bien longtemps, pour la même raison… 

Mais, pour en arriver là, et franchir ce point, il fallait d'abord poser la question ; or, la question n'a pas été posée, « Ils étaient parmi nous », un point, c'est tout. J'ai eu l'impression d'assister à l'une de ces séances organisées par des mages au petit pied comme il en existe un peu partout, où l'on est prié d'avaler ce qu'on vous dit ou de sortir.

La science-fiction, en bref, aujourd'hui, et de quelque façon qu'on la prenne, il n'y a pas plus bel organe d'aliénation, et dans tous les sens du mot. Si j'avais encore eu besoin de preuves, la soirée de l'UNESCO et l'article d'Hoveyda me les auraient fournies.

Pierre Versins.

(Pour faire une spéciale dédicace : Qui est parmi qui en ce mois de Mars 1963 ? Notre ami Ludo Le Hérisson est parmi nous depuis ce moment-là. Longue vie à toi !)


Pour terminer, la polémique au sujet de "la bergère Henneberg" comme l'avait surnommée Marcel Battin, et qui avait soulevé tant de tollé, semble trouver son mot de la fin avec cette réaction publiée en "Tribune libre" :

Moi, Marcel Battin,

— ancien terrassier,

— ancien docker,

— ancien matelot,

moi qui ai hanté tous les mauvais lieux du monde, et qui sais jurer en guarani, en volof, en thaï, en patahuek, en urdu et en serbocroate, j'ignorais jusqu'à la parution de la Tribune Libre de « Fiction » que deux mots de ma langue maternelle, « bergère » et « horripilante », étaient des termes grossiers. 

Je suis effondré !

Marcel Battin

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