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06 août, 2025

Fiction n°123 – Février 1964

Fiction inaugure la formule "Numéro spécial" dédié à un auteur - et l'on commence par le représentant de la science-fiction pour ceux qui ne lisent pas de science-fiction : Ray Bradbury. Des articles biographiques accompagnent deux de ses nouvelles, et par conséquent peu d'autres récits, mais offre en revanche une documentation précieuse pour les lecteurs de 1964, qui n'imaginaient pas qu'un jour les données de tous genres se trouveraient au bout du clic.

"La cargaison perdue" - au moins dix de retrouvées… 

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Sommaire du Numéro 123 :

SECTION SPECIALE BRADBURY :


1 - Ray BRADBURY, Phénix (Bright Phoenix, 1963), pages 3 à 10, nouvelle, trad. Christine RENARD

2 - Ray BRADBURY, L'Abîme de Chicago (To the Chicago Abyss, 1963), pages 11 à 21, nouvelle, trad. Christine RENARD

3 - Sam MOSKOWITZ, Qu'est-ce qui fait brûler Bradbury ?, pages 23 à 34, article, trad. Jacques GOIMARD

4 - William Francis NOLAN, Bradbury : un poète en prose à l'âge de l'espace, pages 35 à 47, article, trad. Jacques GOIMARD

5 - (non mentionné), Index général des œuvres de Ray Bradbury, pages 48 à 55, bibliographie


SCIENCE-FICTION :


6 - Nathalie HENNEBERG, Le Rêve minéral, pages 56 à 92, nouvelle

7 - Michel DEMUTH, Les Jardins de Ménastrée, pages 93 à 102, nouvelle

8 - Alfred BESTER, Ces derniers temps (They Don’t Make Life Like They Used To, 1963), pages 103 à 136, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH


RUBRIQUES :


9 - Alfred BESTER, Alfred Bester démoli par Alfred Bester, pages 137 à 139, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

10 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 140 à 150, critique(s)

11 - Jacques GOIMARD, Avènement du cinéma maudit, pages 151 à 158, article

12 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 158 à 158, bibliographie


"Fahrenheit 451" se termine sur une communauté de résistants qui se dénomment "hommes-livres". Dans Phénix qui fut le ferment initial de son célèbre roman, Ray Bradbury commence par là, par cette petite ville d'où l'on tente l'auto-da-fé, mais où les lecteurs (ceux de l'histoire, auxquels on peut s'identifier) ont déjà mesuré l'ampleur du désastre et se sont organisés en conséquence. Sans doute un peu naïf, Bradbury imagine toutefois la puissance d'une résistance passive et pacifique.

Après l'effacement de la culture, le fléau - qu'il soit guerre ou catastrophe - vient emporter le reste, la surface des choses, le médiocre toc. Mais que celui qui s'en souvient en perpétue le souvenir, qu'il le dise, et le voilà devenu l'aède, le conteur, celui qui cimentera de nouvelles histoires et une nouvelle culture. L’abîme de Chicago rencontre fort bien la nouvelle précédente, et sera choisie par Ray Bradbury quand il adaptera certaines de ses nouvelles pour le théâtre.

(...) il faudrait vendre beaucoup de textes « publics » aux revues qui payent bien pour gagner l’argent nécessaire. Depuis que je paraissais régulièrement dans les magazines populaires, j’avais peur que les rédacteurs en chef des magazines de grande diffusion ne se formalisent si j’utilisais mon vrai nom. Je ficelai donc trois nouvelles histoires sous le nom de William Elliott – et, en l’espace de trois jours, je reçus trois chèques de Collier’s, de Mademoiselle et de Charm ! (...)  J’écrivis immédiatement aux trois rédacteurs en chef, leur révélant mon véritable nom, et il s’avéra qu’aucun d’entre eux n’avait jamais entendu parler de Ray Bradbury, et qu’ils se feraient un plaisir de restituer mon véritable patronyme. C’était la percée ; le mur était par terre.

(Sur la nécessité des pseudonymes, Propos de Ray Bradbury, rapportés par William F. Nolan in "Bradbury : un poète en prose à l’âge de l’espace" / voir l'intégralité de l'article dans notre page dédiée.) 

(...) les Cristaux sont opaques et pesants ; à leur état originel, ils sont sans voix, sans ouïe, presque privés d’organes. Je crois qu’ils voient, qu’ils perçoivent à travers leur texture. Leur seule faculté extérieure est de rêver – ils communiquent leurs rêves aux Humains qui, alors, sont perdus et se laissent dévorer sans résistance.

On pensera à Cthulhu, qui rêve et qui attend, devant cette évocation d'un fléau d'un genre nouveau développé par Nathalie Henneberg, dans Le rêve minéral. Elle se repose sur d'anciens mythes, tels "les nains de pierre des Incas, le Commandeur, la Vénus d’Ille… ", auxquels on peut encore ajouter le Golem et le Monstre de Frankenstein… On repensera aussi beaucoup au personnage du sculpteur - créateur de "La naissance des Dieux" dont on retrouve un avatar. Bref, voici un florilège de tous les grands thèmes de Nathalie Henneberg, toutes ses figures récurrentes et leurs personnalités, dans ce péril minéral qui offre à l'autrice l'occasion de détailler un champ lexical foisonnant. Mais … l'intrigue ne suit pas, comme si elle s'était lassée de son histoire en cherchant à la conclure.

Michel Demuth a certainement lu Ballard et ses jardins du temps pour composer Les jardins de Ménastrée. On en retrouve principalement le motifs du couple aristocratique et contemplatif. Toutefois, Demuth en fait autre chose, poursuivant par l'imagerie fantastique les allégories qui dominent le temps, ici les vampires. 

Un autre couple : deux survivants, un homme et une femme, hantent un New York en ruines. Chacun tente de poursuivre la vie qu'il a toujours connue, sans plus d'imagination que celle dictée par le plaisir. Ils se rencontrent... Qu'est-ce qu'ils se racontent ? Alfred Bester nous emporte avec une bluette douce amère entre deux êtres qui s'efforcent de ne pas penser à l'avenir autrement que dans la poursuite du passé ; mais la marche du monde n'en est pas figée pour autant dans Ces derniers temps.


Pourquoi le genre "bis" doit-il être considéré comme "maudit" ? Il y a peut-être à la base une simple affaire de circonstances, comme nous l'évoque Jacques Goimard dans ce passage :

Fiction, renonçant pour une fois à arriver à la fin de l’engagement et à compter les morts, vous offre en primeur cet exploit mémorable : un compte rendu de film qui précède la sortie en exclusivité !

Profitons de l’occasion pour remarquer que cette démarche, fort naturelle partout ailleurs, est presque toujours impossible dans notre domaine, du simple fait que les films sortent à la sauvette et que les distributeurs n’organisent pas de previews. Dans ces conditions, les comptes rendus les plus vite faits, par le simple jeu des délais d’impression d’une revue mensuelle, sortent toujours après la fin de l’exclusivité, et nos lecteurs parisiens ont les plus grandes difficultés à voir les films que nous leur conseillons (ne parlons pas des lecteurs de province, qui n’ont pratiquement jamais rien à se mettre sous la dent). Sur ce point comme sur les autres, nous avons tout à gagner à un retour à des habitudes plus normales. Et une conversion des distributeurs n’est possible que si le cinéma fantastique cesse d’être un genre maudit en France.


Toujours appréciées car bien circonstanciées et pertinentes, les critiques de Demètre Ioakimidis n'en finissent pas de nous donner l'envie de lire. Nous vous proposons, en Bonus à ce numéro, de lire "Le monde aveugle", et la critique de ce roman de Daniel Galouye, fort peu traduit en France. Comme à l'accoutumée, "enregistrez la cible du lien sous", comme dit le proverbe spécieux.

Daniel F. Galouye : Le monde aveugle

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Il faut bien parler d’abord de la « prière d’insérer », puisqu’il s’agit d’un texte destiné à présenter l’ouvrage à celui qui est sur le point d’en commencer la lecture. Et il faut bien relever la maladresse qui s’y trouve commise : avant d’aborder ce Monde aveugle, on trouve, dans cette « prière d’insérer », la vérité dont l’auteur a minutieusement préparé la révélation dans son roman. On y apprend que la « force psychique incompréhensible », à laquelle le protagoniste se heurte à plusieurs reprises au cours de l’action, est tout simplement la lumière. On y apprend également que les « monstres » qui viennent hanter le monde aveugle où il vit ne sont que des sauveteurs, des humains qui n’ont pas oublié l’usage de la lumière.

Voilà donc un texte de présentation privant gauchement le lecteur d’une chute ; chute qui n’est pas le dénouement lui-même, mais que l’auteur avait préparée avec beaucoup d’adresse, livrant progressivement des indices permettant au lecteur – sans jeu de mots – d’éclairer sa lanterne. Cependant, l’intérêt du roman ne réside pas exclusivement en cette révélation, il s’en faut de beaucoup. Le récit est bâti avec grand soin, et aussi avec suffisamment d’art pour ne jamais sentir l’effort.

Le thème est proche de celui du Pays des aveugles de Wells, à cela près que Daniel Galouye est allé beaucoup plus loin que l’auteur de la Guerre des mondes dans la minutie et la vraisemblance des détails, et que son dénouement est à l’opposé de celui choisi par Wells. Ce Monde aveugle est celui d’un système très étendu de souterrains, où des communautés d’humains ont vécu durant plusieurs générations, ignorant ce qu’est la lumière, et donnant à ce mot lui-même une signification purement mystique. Cette lumière, ils ont appris à s’en passer, puisqu’ils ne la rencontrent que très exceptionnellement. Et, dans de tels cas. Ils ne la reconnaissent pas pour ce qu’elle est ; ils parlent de « silence rugissant », perdus qu’ils sont devant les sensations inhabituelles que leurs nerfs optiques transmettent à leurs cerveaux :

« C’était comme si toute la Radiation se déchaînait dans ma tête. Ce n’était ni un son, ni une odeur, ni une sensation tactile » (p. 23)

Une question, à ce propos, peut être posée à l’auteur : est-ce que, après plusieurs générations passées dans une obscurité totale, l’homme conserverait encore le sens de la vue ? Celui-ci ne s’atrophierait-il pas assez rapidement, faute d’emploi ? On peut cependant accorder à Daniel Galouye le droit de recourir à ce qui est, après tout, une invraisemblance, tant est intéressante la façon dont il présente la redécouverts de ce sens oublié chez son protagoniste.

Car, comme tous les habitants du monde aveugle, Jared a été habitué à se servir de son odorat, de son toucher et surtout de son ouïe pour accomplir les actes qui, chez nous, mettent en jeu les yeux. Il utilise, pour se guider dans des couloirs inconnus, des pierres qu’il fait se choquer, l’écho de ce bruit le renseignant sur la structure du sol, les coudes des galeries ou l’allure des êtres qui sont en face de lui. Tous ses actes sont guidés par les messages qui lui parviennent ainsi. Daniel Galouye a su imaginer un système de société et des coutumes de « bon usage » en fonction de la limitation imposée à ses personnages. Tel est, par exemple, le rite des « dix Souches de familiarisation », par lequel deux nouvelles connaissances se manifestent leur confiance réciproque, et apprennent à s’identifier pour leurs rencontres ultérieures.

Daniel Galouye a également pris le soin de repenser le langage qu’utiliserait une telle société. Nous sommes heureusement très loin des effets de ponctuation arbitraire et des néologismes aussi laborieux que gratuits par lesquels certains voulaient suggérer le passage du temps. Puisque ce monde, étant « aveugle », ignore la lumière, ses habitants ont remplacé, dans les tournures courantes de leur langage, le verbe voir par le verbe entendre. La façon de compter le temps s’en trouve modifiée : on ne l’évalue pas en années, puisque l’apparence du ciel et les variations saisonnières du temps sont également inconnues, mais on parle de gestations. Il n’est pas question d’hier, mais de la période précédente, avant le sommeil. Sur ce point, le lapsus calami qui fait précisément apparaître ce mot de hier dans la bouche du Penseur, au début du chapitre VII, est dû au traducteur et non à l’auteur.

Celui-ci a pensé à la subsistance de ses « aveugles » : il les a fait disposer de plantes qui, au lieu de se nourrir de la chaleur du soleil, utilisent celle de sources chaudes, et servent de pâture à un bétail qui a suivi les hommes sous terre. La possibilité de réactions différentes des organismes humains en face de ces conditions anormales a également été envisagée. L’habileté à détecter par le son est évidemment variable selon les individus, mais il est aussi question de mutations. Certains de ces « aveugles » sentent les rayons infra-rouges, et peuvent donc se guider par la chaleur ; ils sont naturellement considérés comme anormaux par ceux qui n’ont pas ce pouvoir. On rencontre également des télépathes, des chauves-souris géantes, pour lesquelles le traducteur a conservé le terme anglais de soubats, et ces « monstres », dont Daniel Galouye révèle la nature moins promptement que ne le fait l’anonyme auteur de la « prière d’insérer ». Il y a tout un monde, dont les habitants sont évoqués avec minutie et vraisemblance, dans leurs actes quotidiens aussi bien que dans leurs croyances. La nature de celles-ci suggère assez clairement quelle a pu être la cause de cette retraite sous la surface de notre globe.

Précisément, le protagoniste, Jared, se demande quelle est l’essence de ces divinités que sont « les Démons Jumeaux Cobalt et Strontium, les Deux « U », Deux-Cent Trente Cinq et Deux-Cent Trente Huit, Plutonium du Niveau Deux-Cent Trente Neuf, et cet habitant immense et malfaisant de l’Abîme Thermonucléaire, Hydrogène…» Jared est un aventurier, et non un génie. Il possède des atouts appréciables sur le plan physique – sa maîtrise dans l’usage des pierres à échos n’est pas le moindre de ceux-ci – mais il n’a pas de ces intuitions, géniales et peu vraisemblables qui caractérisent bien des héros de romans. Au contraire, sa simplicité est assez proche de la naïveté, et elle ne devient attachante que grâce à la décision qui l’anime : Jared veut apprendre ce qu’il y a derrière les légendes, derrière le mot lumière, et c’est le récit de ses découvertes qui constitue la substance du roman. C’est à travers la quête de Jared que le lecteur découvre les particularités de ce monde aveugle, que l’auteur a voulu beaucoup plus étrange qu’effrayant. La crainte de l’obscurité, en tant qu’instinct, a naturellement disparu chez des hommes qui s’y trouvent continuellement plongés.

Le récit est mené sur un rythme varié, l’action alternant avec les moments de réflexion de Jared et de sa compagne Délia – dont il ne comprend pas le mystérieux pouvoir – lesquels s’efforcent d’ordonner progressivement en un ensemble cohérent ce qu’ils apprennent. Mais Daniel Galouye est trop habile pour découvrir tout son jeu d’un seul coup : à une énigme résolue succède un nouveau problème, et les pièces du puzzle ne se groupent pas toutes à la fois. C’est pourquoi la maladresse de la « prière d’insérer » est moins grave qu’on pourrait le penser de prime abord.

Au point de vue purement narratif, on peut reprocher à l’auteur d’avoir notablement ralenti son action vers la fin de son roman. Après la découverte de la lumière, Jared piétine, recule même, et son accoutumance au monde nouveau sur lequel sa quête a débouché se déroule de façon hésitante, les points étant mis assez laborieusement sur les i. Cela est probablement dû à un scrupule de vraisemblance, louable en soi d’ailleurs : l’auteur tient à présenter l’« explication » selon la même perspective qui avait été utilisée pour l’« énigme ». Le rapprochement avec un roman policier n’est pas fortuit, ce passage de l’obscurité à la lumière pouvant évidemment être symboliquement interprété comme la recherche de la vérité derrière les « apparences » – c’est-à-dire derrière les messages des sens. Comme un auteur policier qui tient à soigner la vraisemblance de son récit, Daniel Galouye refuse d’escamoter, ou même d’abréger, les dernières phases de celui-ci. Lorsque le roman s’achève, Jared a déjà fait le pas décisif, il accepte d’entrer dans cette communauté nouvelle, qui vit en pleine lumière. À la recherche matérielle, l’auteur a tenu à ajouter l’avance psychologique.

La traduction de Frank Straschitz est bonne, consciencieuse, et elle respecte le texte aussi bien que le rythme : ce que devrait en principe faire toute traduction. Comme cette généralité est très loin de correspondre à la réalité, il est juste de rendre hommage à un traducteur qui prend la peine de lire et de comprendre ce qu’il est chargé de rendre en français.

Ce roman est le premier qu’ait signé Daniel Galouye. À la convention mondiale de science-fiction de 1962, il remporta la seconde place parmi les meilleurs romans de l’année, suivant immédiatement Stranger in a strange land de Robert A. Heinlein. Il y a gros à parier qu’il supportera le passage des années mieux que le roman de Heinlein, surchargé de fastidieux sermons. Ce Monde aveugle possède une homogénéité, une cohérence de structure et une netteté de narration qui lui confèrent cette qualité de vie qui marque la meilleure science-fiction. Daniel Galouye sait être minutieux sans devenir fastidieux.

Demètre IOAKIMIDIS

Terminons ce tour d'horizon  d'un numéro plus varié qu'il n'y paraîtrait (du fait de sa "spécialité"), et voyons du côté de Jean Ray ce que la sortie du premier volume de ses "œuvres complètes" (sic), chez Robert Laffont, a pu susciter chez son admirateur de toujours, Jacques Van Herp :

Portrait d’une page dans Match, interview à Lectures pour Tous et dans Les Lettres Françaises, un film en projet sur Harry Dickson, un autre sur La Cité de l’indicible peur, présentation à la Maison des Écrivains Belges, ce bastion académique, N. Henneberg. citant Jean Ray comme voyant, et prophète dans Le sang des astres, Béjart montant La bague, ballet tiré des Contes du Whisky, c’est la gloire et méritée. Une chose me gêne dans ce concert, on n’y souffle mot de Mystère-Magazine ou de Fiction, revues sans lesquelles rien de ceci ne serait arrivé, car le public de Jean Ray fut créé, imposé par elles, ce dont tous ses amis les remercient.

On comprend bien que Van Herp puisse se sentir spolié. Cela ne l'empêche pas de lâcher l'air de rien ce qui n'est plus un secret pour personne, mais qu'il aura su dévoiler peu à peu : "Nous aurons droit à un échantillon de Harry Dickson, mais de John Flanders". Etrangeté éditoriale, vu que Ray n'a jamais signé ses Harry Dickson (pourquoi donc les rééditer sous le pseudonyme de Flanders ?). Plus loin encore : "Pas trace non plus de ces contes publiés en 1931 dans Weird Tales, et directement écrits en anglais". Là, il y a de quoi bondir de sa chaise, et nous faisons solennellement appel aux spécialistes pour éclairer notre lanterne sourde. Et enfin :

Cette veine réaliste est bien dans la ligne de l’auteur, qui l’épancha librement dans les récits signés John Flanders, imprimés par des moines, et dont des fragments sont passés dans La cité, comme un conte du n°168 de Harry Dickson, L’ombre de minuit quarante-cinq. Car Jean Ray, sous ses multiples masques, marque tout de sa griffe.

Le conte en question ("L'ombre de minuit quarante-cinq") sera repris dans le volume 19 de l'intégrale chez NéO.

Le prochain numéro de Fiction consacré à un auteur ne tardera pas : il s'agira du numéro 126, de mai 1964, consacré à … Jean RAY !

02 juillet, 2025

Fiction n°118 – Septembre 1963

Un numéro très éclectique qui voit entre autre publiée la dernière nouvelle de Julia Verlanger dans Fiction, de la poésie de SF, Avram Davidson toujours apprécié, et un nouvel opus critique des Lettres d'Amérique par Alfred Bester.

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Sommaire du Numéro 118 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie


NOUVELLES

2 - James WHITE, Mystère au rayon des jouets (Counter Security, 1963), pages 5 à 26, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

3 - James Henry SCHMITZ, Le Réfractaire (These Are the Arts, 1962), pages 27 à 42, nouvelle, trad. Christine RENARD *

4 - Julia VERLANGER, Chasse au rêveur, pages 43 à 50, nouvelle

5 - Fritz LEIBER, Si les mythes m'étaient contés (Myths My Great-Granddaughter Taught Me, 1963), pages 51 à 56, nouvelle, trad. Christine RENARD

6 - Colette GOUDARD, Le Rendez-vous, pages 57 à 62, nouvelle *

7 - Avram DAVIDSON, Une vengeance théâtrale (Mr. Stilwell's Stage, 1957), pages 63 à 74, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Philip Maitland HUBBARD, La Brique d'or (The Golden Brick, 1963), pages 75 à 84, nouvelle, trad. Christine RENARD *

9 - Jean CASSOU, La Fille du roi d'Angleterre, pages 85 à 97, nouvelle *

10 - William Fryer HARVEY La Bête à cinq doigts (The Beast With Five Fingers, 1928), pages 98 à 124, nouvelle, trad. Françoise MARTENON & Roland STRAGLIATI

11 - Charles DOBZYNSKI, L'Opéra de l'espace, pages 125 à 135, extrait de roman

CHRONIQUES


12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 136 à 153, critique(s)

13 - Alfred BESTER, Lettres d'Amérique, pages 154 à 159, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

14 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 160 à 162, critique(s)

15 - F. HODA, Le Monde des idées, pages 163 à 167, article

16 - Jacques GOIMARD, Revue des revues, pages 167 à 174, critique(s)

17 - (non mentionné), En bref, pages 175 à 175, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Mystère au rayon des jouets démarre en enquête policière menée par le veilleur de nuit d'un grand magasin pour basculer subitement en récit de Premier Contact. James White en profite pour faire état de certains clichés de la science-fiction, avec au passage une évocation de ceux de Lovecraft : 

Tully eut un frisson en songeant à ce qu'il ressentirait si l'autre devait lui arracher les deux bras et une jambe, lui retirer un… Il s'efforça désespérément de chasser cette idée pour ne plus penser qu'à des êtres pacifiques, civilisés, mais son esprit était incapable d'oublier l'autre espèce. Cette race venue d'outre-ciel, que Lovecraft s'ingéniait naguère à décrire…
Selon Lovecraft, la totalité de l'espace-temps était le domaine d'entités monstrueuses, d'êtres aussi glacés, aussi inhumains que les infinis interstellaires où ils vivaient. L'homme, avec son souci du bien et du mal, n'occupait qu'une place infime, cramponné à un minuscule grain de poussière, ignoré et ignorant dans ce continuum qui n'était qu'une obscénité blasphématoire. Tully n'aimait pas la cosmogonie de Lovecraft, mais ce dernier avait un tel talent d'écrivain que ses récits continuaient à le hanter malgré tout. Or les êtres pensés par Lovecraft étaient du genre même à dépecer une créature vivante, intelligente, sans plus de pitié que n'en montre un gamin écervelé quand il arrache les pattes à une mouche.

Un autre extrait de nouvelle, qui ne sera pas sans nous rappeler l'hypnose qui frappe la majorité de nos amis terriens :

(…) en cette ère de confort et d'abondance, les gens avaient un besoin croissant de sensations fortes et d'émotions, aussi les élucubrations les plus idiotes faisaient-elles l'affaire. Étant donné que tout le monde, même dans les coins les plus reculés, avait son poste de télévision, il s'ensuivait qu'une publicité bien montée pouvait retenir l'attention de l'univers entier. En général, cela durait un mois ou deux.

Une paranoïa toute dickienne fait balancer la lecture de Le réfractaire de la suspicion à un doute ironique. La chute n'en est que mieux ressentie. James Henry Schmitz est aussi mieux servi par la traduction de Christine Renard qu'à l'époque de ses parutions dans Galaxie.

Chasse au rêveur augure sans doute l'introduction à des aventures à venir pour Kern, le mercenaire au grand cœur (qu'on retrouvera en effet dans le recueil "Les oiseaux de cuir" sous le pseudonyme de Gilles Thomas, au Fleuve Noir). Un poil attendu, cette histoire se lit avec le même plaisir coupable ressenti en parcourant un volume de la collection Anticipation…

Ce sera, nous l'avons dit, la dernière nouvelle publiée dans Fiction de Julia Verlanger. Ce ne sera pas de l'ostracisme, en témoigne cette introduction (sans doute signée par Alain Dorémieux) :

Julia Verlanger n'écrit pratiquement plus, et c'est dommage. Elle avait démontré, il y a quelques années, un talent plaisant et rafraîchissant, portant sur un grand éventail de genres. Nous ne pouvons, en publiant cette dernière nouvelle d'elle extraite de nos réserves, que lui adresser cette requête : « Chère Madame, remettez-vous, de grâce, à votre machine à écrire ! »

Fritz Leiber, vivement, réinterprète les mythes nordiques sous l'angle de la guerre froide que traverse le monde en 1963, dans Si les mythes m'étaient contés. Il ne fait pas qu'en détailler les correspondances, mais donne un sens même à ce qu'il y ait des correspondances. Fort habile.

Bien qu'il y ait des allusions dans le décor à des éléments de SF, le Le rendez-vous que propose Colette Goudard bien que court, est passablement ennuyeux.

 

On se souvient de "La boîte à musique" de Odette Ravel (Fiction n°116), nouvelle à laquelle il manquait d'un enjeu satisfaisant pour emporter le morceau. Avram Davidson, avec une boîte magique de même acabit, dresse une diablerie de son goût, Une vengeance théâtrale autrement plus satisfaisante, toujours avec l'air de ne pas y toucher, en distrayant le lecteur avec un contexte de services aux inventions, et masquant son intrigue véritable.

Rapproché de Montague Rhodes James, Philip Maitland Hubbard signe en effet une histoire où le surnaturel surgit du quotidien. Un homme est isolé sur un bateau au large de la Cornouailles, et propose au narrateur de vendre pour lui La brique d'orun lingot d'or pur…

Jean Cassou imagine une vie parallèle pour Elisabeth Princesse d''Angleterre, qui n'avait pas été couronnée quand la nouvelle fut écrite. La fille du roi d'Angleterre date de 1933 (in "Les cahiers du Sud n°150 -avril 1933). Elisabeth a 7 ans et ne sera couronnée qu'en 1952. Comme la nouvelle l'évoque majeure, on peut imaginer que Jean Cassou extrapole sur l'année 1946 environ. Le plus troublant est qu'il imagine Elisabeth épouser un roturier, et qu'en réalité c'est son oncle Edward en 1936 qui abdiquera pour des raisons assez similaires. Sans doute que Cassou a simplement eu besoin d'une véritable princesse moderne pour donner à son récit le sel voulu pour des gens qui courent après des chimères pour enchanter le monde et la vie.

Une ambiance oppressante pour un bourreau habile : La bête à cinq doigts est une main possédée et habité d'une vie autonome contre-nature. On y détecte aussi cet humour à froid typiquement anglo-saxon de la part du méconnu W. F. Harvey.

L'opéra de l'espace propose de la poésie de SF. La forme est suffisamment rare pour qu'on la signale. Et les vers sont bien rythmés. Une curiosité signée Charles Dobzynski.



La rubrique Livres d'Amérique signée Alfred Bester nous délivre toujours son lot de petites notes anecdotiques et croustillantes. En voici une, qui décrit l'univers éditorial SF des USA dans les années 30 :

Dans les années trente, lorsque les auteurs et les éditeurs de science-fiction avaient coutume de se réunir à déjeuner une fois par semaine, le soussigné était un débutant rougissant et timide qui écoutait avec vénération la conversation des grands. Il y avait Otto Binder, représentant la moitié d'Eando Binder qui écrivait effectivement ; Manly Wade Wellman, qui avait toujours à sa disposition un verre de vin et une centaine d'anecdotes sur le Sud ; Malcolm Jameson, officier naval jusqu'au bout des doigts, et sa jolie fille, vers laquelle convergeaient tous les regards ; et Edmond Hamilton, un gentleman austère, avec une mince moustache à la Clark Gable.

C'étaient là les auteurs actifs qui, avec quelques autres, assuraient les affaires des vieux magazines comme Thrilling Wonder, Startling, Astouding et Amazing Stories. Nous nous souvenons d'avoir demandé à un rédacteur en chef quelle était la qualité particulière qui rendait ces auteurs si précieux. Il nous avait répondu : « La régularité. Ils écrivent parfois une histoire véritablement mémorable, mais ils n'en écrivent jamais de mauvaises. Nous pouvons toujours compter sur eux. »

Savez-vous depuis quand existe la catégorie "Cinéma Bis" ? Il semblerait bien que cela soit depuis 1963. Jacques Goimard passe en revue les revues, et en extrait cette analyse :

(…) laissons parler Cinéma 63, la plus lue de toutes les revues de cinéma, donc celle qui peut faire le plus pour le cinéma fantastique, d'autant que ses positions généralement raisonnables (quelquefois trop) incitent mieux l'agneau-lecteur à se jeter sans méfiance dans la gueule du loup.

Cette revue ouvre, dans son numéro d'avril, le dossier du « cinéma-bis » : notion plus large que celle de cinéma fantastique ou SF, et qui recouvre en gros tout le cinéma fou, celui que les rédacteurs définissent, un peu restrictivement d'ailleurs (et Fritz Lang ?), par son incompatibilité avec les valeurs traditionnellement admises des historiens de cinéma.

Pierre Billard, dans son introduction, situe bien le moment historique : « Le moment a sonné des révisions déchirantes. Le cinéma tout entier est remis en question. Les films de second rayon voient s'ouvrir devant eux le purgatoire d'une projection dans un club de fanatiques, le paradis d'un numéro spécial dans une revue spécialisée. Le vrai, le grand cinéma de nos pères et de notre jeunesse, le cinéma parlant, pensant, adulte, académique, est contesté de tous côtés. Voici venir le règne du cinéma-bis, absurde, abracadabrant, fantastique, horrible, magique et charmant. » (p. 34). 

En fait l'attitude de la nouvelle génération n'est plus exactement celle des amateurs traditionnels de fantastique : le « cinéma-bis » est devenu pour elle l'instrument d'une révolte généralisée contre le cinéma de papa. Pierre Billard, quant à lui, adopte une position nuancée, considérant cette remise en question comme stimulante, à condition de ne pas exagérer ; « à condition de ne pas remplacer l'académisme par un byzantinisme plus stérile encore. À condition de ne pas remplacer les faux dieux abattus par un culte tout aussi absurde du futile, de l'ornemental, du superficiel et du désinvolte bâclé. À condition de ne pas prendre l'insolence pour du génie, ni l'anti-intellectualisme pour de la culture « moderne ». (p. 34). 

04 juin, 2025

Fiction n°114 – Mai 1963

Julio Cortazar et Avram Davidson tiennent le haut du pavé dans ce numéro plus fantastique que SF. On y notera aussi un imposant Ecran à quatre dimensions - la revue des films - qui fait état d'un futur monument cinématographique : le premier James Bond, en lui reconnaissant des atours science-fictionnesques.

Au cœur de l'angoisse…

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Sommaire du Numéro 114 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES


2 - Poul ANDERSON, Pour la gloire (The Game of Glory, 1958), pages 7 à 42, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

3 - Nathalie HENNEBERG, Trois devant la porte d'ivoire, pages 43 à 55, nouvelle

4 - Kem BENNETT, Contrebande sidérale (Rufus, 1956), pages 56 à 62, nouvelle, trad. Régine VIVIER

5 - Fereydoun HOVEYDA, L'Éternel triangle, pages 63 à 68, nouvelle *

6 - Avram DAVIDSON, Chambre noire (The Montavarde Camera, 1959), pages 69 à 80, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Christine RENARD, De l'autre côté, pages 81 à 92, nouvelle

8 - Julio CORTAZAR, Axolotl (Axolotl, 1952), pages 93 à 99, nouvelle, trad. Laure GUILLE

9 - Henry JAMES, Les Amis des amis (The Friends of the Friends / The Way It Came, 1896), pages 100 à 127, nouvelle, trad. Marie CANAVAGGIA 

CHRONIQUES


10 - Jean-François ROBIN, Henry James et les contes surnaturels, pages 129 à 131, article

11 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 133 à 136, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

12 - Maxim JAKUBOWSKI, Échos d'Angleterre, pages 137 à 140, article

13 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 141 à 154, article

14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 155 à 165, critique(s)

15 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 166 à 167, critique(s)

16 - (non mentionné), En bref, pages 168 à 169, article

17 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 171 à 175, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Note éditoriale du n°114 :
Dans « Pour la gloire », Poul Anderson démontre une fois de plus sa maîtrise dans la SF d'aventures, teintée de psychologie, nuancée de considérations de mœurs.
 
« Trois devant la porte d'ivoire » est une nouvelle évocation de ce monde futur légendaire où aime à se mouvoir l'imagination de Nathalie Henneberg.
 
L'humour trouve sa place avec « Contrebande sidérale » de Kem Bennett et « L'éternel triangle » de Fereydoun Hoveyda.
 
« Chambre noire » est une histoire surnaturelle à la terreur en sourdine, dans la manière habituelle d'Avram Davidson.
 
Christine Renard fut l'une des débutantes de notre Banc d'Essai ; elle fait ses débuts dans le récit de « long métrage » – et dans le cadre normal de nos textes – avec une nouvelle fantastique à l'atmosphère fascinante : « De l'autre côté ».
 
De l'écrivain argentin Julio Cortázar, un curieux conte qui laisse rêveur : « Axolotl ».
 
Enfin, le classique du mois est le célèbre récit d'Henry James, « Les amis des amis », qui demeure un modèle du récit d'introspection sur un thème surnaturel
.


Dans Pour la gloire, nous découvrons "l'Agent de l'Empire terrien" Dominic Flandry, qui fera l'objet d'un recueil en 1970 (Club du Livre d'Anticipation - OPTA). Ce sera la seule incursion de ce personnage un peu machiste, un poil racisé (c'est à dire pas spécialement raciste, mais établissant des distinction parfois déplacées entre des catégories d'individus selon leurs origines ou leurs couleurs de peau…), en bref tout ce qu'on peut juger le plus vieilli chez Poul Anderson. On pourra toutefois apprécier le métier de l'auteur, bien que la nouvelle ne soit pas d'un intérêt majeur.

Un beau titre pour une expérience scientifique assez inventive : les psychonautes. Nathalie Henneberg imagine la dernière frontière des espaces inexplorés par l'humanité : l'inconscient, et établit une palette qu'elle aurait sans doute souhaité exhaustive à travers trois récits d'exploration. A défaut, nous avons l'impression d'explorer l'inconscient de Nathalie Henneberg elle-même, guidé par ces Trois devant la porte d'ivoire.

Malheureusement divulgachée par son titre français, Contrebande sidérale est suffisamment léger pour qu'on n'en veuille pas à Kem Bennett d'imiter un tantinet Robert Sheckley.


Fereydoun Hoveyda a certainement lu Simak et "Demain les chiens" dans cette histoire de robots cherchant à retrouver leurs vieux maîtres disparus, les humains. Lui qu'on pensait résolument non-aristotélicien cherche cependant à démontrer l'importance essentielle de la triangulation des rapports, L'éternel triangle, (entendons : "le mari, la femme, l'amant") pour rendre possible l'essor d'une nouvelle civilisation. On a lu mieux.

Parmi les récits fantastiques proposant de découvrir une mystérieuse boutique abritant sans doute quelques diableries, Chambre noire de Avram Davidson prend pour cadre l'histoire de la photographie et ses racines françaises, les opticiens Niepce et Daguerre en faire-valoir d'un de leurs disciples plus doué que quiconque, nommé Montavarde. Le tissage entre histoire et fiction est habilement tramé, tant qu'on s'y laisserait prendre. Et l'on finit par penser, avec les "bons sauvages", que la photographie nous vole bien plus que notre image d'un instant.

On avait déjà remarqué le ton particulier de Christine Renard, son goût pour les narratrices sujettes à caution, pour les rapports humains ambigus, et les miroirs. De l'autre côté propose une nouvelle plus conséquente que les précédentes, et Fiction déclare d'ailleurs officiellement que le temps de Christine Renard sur le Banc d'essai a suffisamment duré (voir la note éditoriale). L'ambiance s'y déploie, certes, mais pour autant le propos n'y gagne pas forcément dans ce format "de long métrage".

Prenant pour cadre (après "Gare ton doigt de l'ondoing" de Juliette Raabe dans le Fiction n°113) dans la Ménagerie Jardin des Plantes de Paris, Axolotl est un récit très raffiné de Julio Cortazar, traitant de fascination et de métempsychose. On se souviendra sans doute de la nouvelle de Robert Abernathy ("L'axolotl", in Fiction n° 13, OPTA 12/1954), qui jouait aussi sur la fascination que peuvent susciter ces animaux résolument singuliers, mais de façon plus allégorique. Cortazar, ici, traite son sujet avec un grand réalisme, et c'est là qu'il nous attrape.

Pour son Rayon des classiques, Fiction nous propose une nouvelle fois une nouvelle d'Henry James, lui aussi fervent truqueur des points de vue et des narrateurs en apparence dignes de foi. Les amis des amis n'a hélas pas la charge morbide ou inquiétante du "Tour d'écrou", et peine à nous emporter tant le fil de son action repose sur une absence presque totale de péripéties. Le challenge aurait pu être intéressant, mais son exécution manque de sel…

On ne présente plus "La planète des singes" tant son fil cinématographique a été tiré depuis des décennies. On pourra rappeler que son auteur est français, et qu'il s'agit de Pierre Boulle (dont nous proposons déjà un recueil en Bonus ICI). Bien que les adaptations cinématographiques prennent les plus grandes libertés avec l'œuvre originale, le livre peut toutefois être qualifié de "classique" de la science-fiction.
Mais c'est là marquer le pas d'une opinion calibrée à l'aune des années. Lors de sa sortie, il semble que ce livre n'ait pas fait l'unanimité - du moins est-ce l'avis de Pierre Versins qui nous en livre une critique assez acerbe dans la Revue des livres :

Pierre Boulle : Contes de l'absurde / E=mc2 La planète des singes. 

Le premier de ces deux ouvrages n'est que la réédition collective des deux recueils parus respectivement chez le même éditeur en 1953 et 1957 ; ils ont fait l'objet de critiques, de la part d'Igor B. Maslowski, dans les numéros 1 (octobre 1953, p. 118) et 42 (mai 1957, p. 132) de « Fiction »

Qu'il suffise de dire que les deux contes les plus étonnants des neuf qui forment l'ensemble, « Une nuit interminable » et « L'amour et la pesanteur », n'ont pas vieilli et sont toujours, le premier, la plus ahurissante et complète variation qu'on puisse souhaiter sur le thème des voyages dans le temps (même le récent roman de Gérard Klein, s'il atteint vers la fin une complexité analogue, n'est pas plus fourni), le second, l'élaboration de la plus inattendue (et plus logique) des mésaventures qui peuvent arriver dans un satellite artificiel où la pesanteur n'est pas encore établie : il est difficile désormais de penser à la formule « Action égale réaction » sans se référer à la nouvelle de Pierre Boulle.

Igor B. Maslowski, moins difficile par ailleurs que moi, avait apprécié à peu près également les neuf contes (exception faite, curieusement, de « L'amour et la pesanteur »), et terminait son second article par ces mots : « Quand l'auteur nous donnera-t-il un grand roman de SF ? ». 

Eh bien, c'est fait et mal fait : six ans après paraît « La planète des singes ». Recevant ce roman et me souvenant (avant de les avoir relues) des deux nouvelles indiquées ci-dessus, j'étais prêt à la plus grande bienveillance. Somme toute, le parti-pris n'est pas forcément un mal puisque, décidé à détruire « Fail-safe », je n'ai pu que l'encenser. Et, décidé à dire du bien de Pierre Boulle, je n'en dirai presque que du mal. Aussi, est-il permis d'écrire un roman, aujourd'hui, dans le seul but de nous apprendre que les singes, s'ils étaient des hommes, feraient la chasse aux hommes qui seraient alors leurs singes ?…

Et puis, il est très imprudent, quand on ne connaît visiblement du genre abordé que « L'isle sonante », « Micromégas » et « Les voyages de Gulliver », de se permettre des affirmations tranchantes comme celle-ci : « Je pourrais lui répondre que beaucoup d'hommes, parmi nous, ont eu le pressentiment d'un être supérieur qui leur succéderait un jour, mais qu'aucun savant, philosophe ni poète n'a jamais imaginé ce surhomme sous les traits d'un singe. » Ne sursautez pas ainsi, nous savons que l'idée est vieille, qu'elle remonte au moins au Restif de La Bretonne de « La lettre d'un singe » et qu'en tout cas elle a son chef-d'œuvre depuis 1941 avec « Le règne du gorille » de Lyon Sprague De Camp et P. Schuyler Miller ; mais Pierre Boulle ne le savait pas, c'est tout et c'est assez (on pourrait citer « Demain les chiens », encore, et tant d'autres œuvres que ne fera pas pâlir cette « Planète des singes »). En somme il fallait beaucoup d'outrecuidance, ou d'ignorance, pour ne pas rester muet sur un sujet pareil… Qu'a-t-il dit ? 

On trouve une « bouteille à l'espace ». À l'intérieur, un manuscrit, une histoire : celle de la première expédition interstellaire terrienne, qui aboutit sur une des planètes de Bételgeuse (à propos, si « étoile palpitante » vous semble un terme bizarre, ne vous affolez pas et ne pensez pas que vous ignorez l'astronomie, il s'agit d'une « variable semi-régulière », simplement) ; là, l'espèce dominante est celle des singes (l'auteur pousse l'imitation de son modèle, notre humanité, jusqu'à en faire des racistes : chimpanzés, orangs et gorilles ne peuvent se sentir) ; les hommes ne sont que des animaux sauvages utilisés comme cobayes ou gibier. Comme on le voit, rien de fracassant, c'est le principe même du renversement des rôles utilisé depuis des siècles et qui fit les beaux jours du Théâtre de la Foire au début du XVIIIe (par exemple dans « Le monde renversé », de Le Sage et d'Orneval, 1718). Pourtant, le héros parviendra, après un séjour dans un zoo qui rappelle l'œuvre de Garnett, à faire reconnaître sa qualité d'être pensant et raisonnable, il s'enfuira avec une femme de Bételgeuse dont l'enfant saura parler et reconquérir toutes les facultés, perdues depuis des millénaires, qui font l'homme tel que nous le connaissons. 

«…construit avec les meilleures ressources du roman d'anticipation…», dit la prière d'insérer ; pour ça, oui !

Une histoire, bref, un conte philosophique aimable tel qu'on pouvait encore le supporter un peu dans les cercles littéraires attardés du début du siècle dernier. L'échec est d'autant plus détestable que l'écrivain n'est pas mauvais, loin de là ; en outre, il y a un point intéressant, la découverte que font les singes d'une civilisation humaine qui les aurait précédés, dit la légende, mais au cours du séjour du héros ils en acquièrent la preuve. Intéressant, ce point, car c'est à partir de là que Pierre Boulle eût pu construire un récit vraiment neuf dans le genre, en étudiant l'impact de cette découverte sur l'esprit simien de Bételgeuse.

Il y a une chute, aussi ; le malheur est qu'elle est inscrite d'une façon aveuglante dès les quinze premières pages du livre (c'est dans le « Galaxy » américain, je crois, qu'on a cessé pour la première fois de prendre le lecteur pour un imbécile et de souligner les passages clefs)…

Il reste constant que l'exemplaire de presse que j'ai eu portait la mention « 38e mille ». L'ouvrage aura du succès et, facile à lire, il joindra en somme dans l'esprit de ses lecteurs moyens l'inutile à l'agréable : l'inutile pour la science-fiction. 

Pierre Versins.

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