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17 juin, 2026

Fiction n°145 – Décembre 1965

Entrée de Daniel Walter dans le cénacle des auteurs de science-fiction française, et 29ème pilier de notre panthéon… Celui qui assurera l'intérim éditorial d'Alain Dorémieux à partir de 1984 sera aussi à cette époque-là directeur des collections C.L.A. et Galaxie-Bis (nourrissons de 1965). Un destin relie peut-être ces trois entités, dans ce numéro qui traite pour beaucoup de liens, de relations, de liaisons, voire d'emprise.

Comme un mirage, la copie d'un livre
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Sommaire du Numéro 145 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 8 à 8, bibliographie

NOUVELLES


2 - Michel DEMUTH, Les Grands équipages de lumière (2030), pages 10 à 44, nouvelle

3 - Avram DAVIDSON, Génocide (Now Let Us Sleep, 1957), pages 45 à 60, nouvelle, trad. GERSAINT

4 - ARCADIUS, La Chanson perdue, pages 61 à 72, nouvelle *

5 - Miriam Allen DEFORD, Les Transfuges (Slips Take Over, 1964), pages 73 à 87, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

6 - Jane BEAUCLERCK, Seigneur Lunaire (Lord Moon, 1965), pages 88 à 99, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

7 - Jean-Michel FERRER, Le Monde terne de Sébastien Suche, pages 100 à 103, nouvelle

8 - Kit REED, La Colonie des orphelins (On the Orphans' Colony, 1964), pages 104 à 111, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

9 - Jérôme SERIEL, Le Fabricant d'événements inéluctables, pages 112 à 117, nouvelle

10 - Winona McCLINTIC, Le Chemin hors de la ville (The Way Out of Town, 1960), pages 119 à 125, nouvelle, trad. Claude CARME *

11 - Daniel WALTHER, Les Étrangers, pages 126 à 130, nouvelle *

CHRONIQUES


12 - Maxim JAKUBOWSKI, Lettre d'Angleterre : L'Année dernière au Mount Royal, pages 131 à 134, article

13 - Gérard KLEIN, Exécution et apothéose de Jacques Sternberg, pages 135 à 138, article

14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 139 à 149, critique(s)

15 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 150 à 151, critique(s)

16 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 152 à 153, critique(s)

17 - (non mentionné) , En bref, pages 155 à 157, article

18 - (non mentionné) , Table des récits parus dans "Fiction" - Treizième année (deuxième semestre 1965 : n°s 140 à 145 bis), pages 158 à 159, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Dernières parutions pour quelques auteurs et autrices et ce numéro : Arcadius, Jérôme Sériel et Jane Beauclerck, dont on regrettera pour cette dernière (beaucoup moins pour les deux autres) que les publications soient si rares dans l'espace francophone.

Le nouvel opus des "Galaxiales" de Michel Demuth jouit d'une aura de production "faite maison" dans Fiction. En témoigne cette note assez peu commune :

" Nous avons reçu de divers lecteurs des témoignages de sympathie et d'encouragement pour cette entreprise, et nous continuons de solliciter vos avis. Car c'est un peu de vos suffrages que dépendra la continuation régulière de cette série dans Fiction. Écrivez-nous donc pour nous dire ce que vous pensez des « Galaxiales ». "

Nul doute que Michel Demuth aurait aimé écrire des "webfictions" s'il avait publié de nos jours.

L'épisode ici présenté, Les grands équipages de lumière, offre un récit double, avec d'une part l'histoire d'une forme de vie minérale en plein essor et qui se répand dans l'espace après avoir consommé toute sa planète, et d'autre part le récit des premiers colons dans un vaisseau-arche en proie aux dysfonctionnement de leur moteur. Du suspens, quelques péripéties, dont certaines rappelleront le ton de J. T. McIntosh, et un récit enfin pleinement S.F. pour ces Galaxiales. 

On pourrait imaginer que les lecteurs de 1965, ayant pu lire précédemment le tableau chronologique des Galaxiales à venir, en auront sans doute fantasmé les épisodes - amplifiant l'effet d'annonce bien éprouvé et créé par le tableau récurent des nouvelles à paraître dans la revue (certaines se faisant attendre plus d'un an…). Habile de la part de l'auteur, ce jeu possède toutefois le revers de proposer un récit plus décevant que celui évoqué par le titre.


A propos de titre, il est dommage que le titre français dévoile tout le sujet de cette très belle nouvelle sur la question du Génocide. Avram Davidson y déploie sa démonstration habilement, comme toujours, mais le titre original ("Et maintenant, dormons !") avait l'avantage de cristalliser ses effets sur la chute.


Arcadius recycle et condense plusieurs idées déjà parcourues dans la revue : "La vana" de Alain Dorémieux, "L'arbre" de Robert F. Young, un ton à la Sternberg… Mais la mélodie et les arrangements de La chanson perdue se laissent apprécier, comme le bon sous-produit de variété qu'il est.


Pour la première fois, Miriam Allen deFord se sert de sa connaissance des éléments fortéens (voir son article sur Charles Fort dans le Fiction n°24 - novembre 1955) pour tisser sa nouvelle, qui traite de glissements involontaires entre mondes parallèles et Les transfuges qui subissent un monde dont les repères ont disparus. Un peu didactique au début, mais le développement est assez angoissant, et évoque la décompensation psychique.


Après avoir posé les bases de son monde, Jane Beauclerck nous invite à suivre les aventures concises d'un héros rusé mais bienveillant, Le seigneur Lunaire (dont le titre de Lord Moon rend bien mieux en version originale). Toujours ce ton de fable et ce mélange féodal et technologique, avec au passage une habile parade contre les appétits coloniaux des visiteurs de l'espace.


Le Monde terne de Sébastien Suche est une ode aux lecteurs de SF, où se multiplient les références, et où le principe d'évasion n'est pas de fuir le réel, mais bien de lutter contre la répétition de la vie quotidienne. Intéressant récit pour une fois un peu plus détaillé de Jean-Michel Ferrer (soit Michel Demuth qui phagocyte les pages de ce numéro).


Kit Reed propose deux variations : une sur le thème du vampire et une autre pour une nouvelle planète piège, dans un style faussement naïf. La colonie des orphelins est bien menée, même si peu surprenant.


Jérôme Sériel, dont on déplorera l'usage de certains mots en "n", se stylise et fabrique ses phrases, mais oublie un tant soit peu son histoire qui aurait pu être du Borgès … s'il en avait eu l'intellect. Le fabricant d'événements inéluctables semblable à un Dieu ou au fatum romain aurait pu nous intriguer davantage, mais est rendu flou par un usage immodéré d'images ineptes qui ralentissent les descriptions. Au revoir, Jérôme Sériel, rendez-vous avec le Troisième Type !


Le chemin hors de la ville, de Winona McClintic, pose une ambiance d'apocalypse et l'insouciance de ses observateurs rendent à cette nouvelle un aspect absurde et inquiétant, allégorique. Bref : tout l'inverse de la nouvelle de Sériel.


Inquiétante étrangeté là aussi pour Les étrangers, première nouvelle (sur un total de 42 !) de Daniel Walther publiée dans Fiction (il y est même orthographié "Walter"). Comme dans celle de deFord, il y est question d'un glissement dans un monde sans doute parallèle et surtout hostile aux transfuges. Concis et efficace.

Comme nous l'avons évoqué plus haut, il faudra attendre une petite quinzaine d'années avant que Daniel Walther entre aux éditions Opta en qualité de Directeur des Collections du Club du Livre d'Anticipation et de Galaxie Bis. A propos de Daniel Walther et son entrée dans l'équipe éditoriale de Fiction, nous pouvons lire :

" J'ai commencé mon travail pour les éditions Opta au début des années 80. ça s'est fait sur un coup de fil de Juliette Weingand. Je précise bien que c'est Opta qui est allé vers moi et non le contraire, car, il fut un temps, certains se posaient des questions sur mes dons d'intrigant dissimulé en province. Passons.

          Je suis également devenu éditorialiste après le départ d'Alain [Dorémieux]. A ma propre demande cette fois. Non pas pour être partout à la fois mais parce que je considérais une revue sans éditorial comme un bon repas sans vin.

          Ne nous attardons pas sur ce chapitre. Parlons plutôt de mon temps éditorial. Je considère, avec le recul, que je n'ai pas si mal travaillé que ça. Et dans des conditions souvent difficiles. Dès mes débuts, je considérais que je devais publier de tout, du (bon) space opéra à la hard science-fiction en passant par l'heroic fantasy, la fiction spéculative et, bien sûr, le Fantastique (avec un F capital !).

          Il me semblait également indispensable de publier, du moins en Galaxie-bis, des auteurs français (ou de langue française) et des écrivains d'autres pays que la Grande Bretagne ou les Etats-Unis. Hélas ! De ce côté-là, ce fut l'échec. Noir. Total. Aucun des romans français ne s'est vendu. Et pourtant, contrairement à ce qu'ont prétendu des amis très chers, soucieux de me rendre service, il ne s'agissait pas de fonds de tiroir. Ou bien faut-il considérer Scènes de guerre civile de Jean-Pierre HUBERT comme un fond de tiroir seulement parce qu'il n'a pas plu à d'autres directeurs littéraires !

          Echec également, peut-être plus noir encore, dans le domaine étranger : j'ai publié un Roumain (Vladimir COLIN), un duo d'Allemands (Ronald M. HAHN et Harald PUSCH), un Néerlandais (Jacob CARROSSA)... Quoi, qu'allais-je faire dans cette galère-là ? !

          En France, on se fout pas mal de savoir qu'on fait de la S.-F. dans le monde entier ou presque. On reste assis sur ses habitudes.

          J'avais l'intention de publier un Hongrois (Peter ZSOLDOS), un Tchèque (Josef NESVADBA), un autre Roumain (Mircea OPRITA) et plusieurs Allemands et Autrichiens.

          Glissons, glissons.

          Par contre, dans le domaine anglo-saxon et américain, j'ai eu quelques satisfactions. Je fus le premier à publier C.J. CHERRYH, Mark GESTON, Barbara HAMBLY, Ansen DIBELL, James KAHS, Pamela SARGENT, lan WALLACE, etc. Je suis fier, également, d'avoir présenté aux lecteurs francophones le premier recueil de Dennis ETCHISON, un écrivain réellement fantastique et bien plus talentueux que certaines grosses machines yankees spécialisées dans la production à outrance. Quand vous avez réussi à faire paraître un recueil comme Les Seigneurs des moissons de Keith ROBERTS, vous vous dites que, tout bien considéré, votre goût n'est pas si mauvais que ça !

          Evidemment, chez Opta, nous n'étions pas riches, et certains textes que j'aurais aimé publier me sont passés sous le nez. Ce qui se vendait le mieux c'était, tu l'as deviné, le lancinant et répétitif Gor. Le roman-fleuve de John NORMAN. Plus d'une fois, j'en ai eu assez de ces sornettes machistes, mais les lecteurs adoraient ça. Je recevais des lettres impossibles dans lesquelles on me suppliait de ne pas interrompre cette géniale série.

          Finalement, j'ai laissé vivre John NORMAN et ses femmes esclaves. Puisqu'elles permettaient à Opta de faire des sous. Et ces sous-là permettaient par ricochet de publier des choses moins stupides.

          J'ai voulu des collections éclectiques. Avec des séries populaires comme celle de Jo CLAYTON, des épopées comme Les Royaumes de Tartares, des ouvrages-hommages comme le CLA consacré au regretté et sous-estimé Robert F.YOUNG, des fantaisies fantastiques comme La Quête de Nifft le Mince, de la SF moderne comme celle Pamela SARGENT...

          Allons, allons, il n'est pas possible de tout citer.

          Au lecteur d'apprécier.

          Je regrette amèrement que nos collections n'aient pas tenu devant l'adversité et, il faut bien le dire, devant les retours de bâton d'une distribution des plus sujettes à caution...

          Et puisque nous en sommes là de notre propos, j'aimerais dire un mot de la revue Fiction, dans laquelle j'ai fait mes premiers pas à la fin de l'année 1965 et dont je ne fus jamais, contrairement à ce que l'on a pu croire, rédacteur en chef.

          Il est certain que Fiction n'est plus [en novembre 1988] ce qu'il fut sous DOREMIEUX ou plus tard sous Daniel RICHE. Mais la revue a publié récemment son numéro 400. Et elle continue de faire paraître des textes français presque tous les mois. Elle demeure la seule revue mensuelle professionnelle (mais si, mais si !) en France.

          Quand il y en aura une autre, les grandes gueules qui aboient actuellement à tort et à travers contre Fiction pourront hurler de plus belle. J'aimerais, sincèrement, passer à une autre question ! "

(Extrait de Phénix 17 - juin 1989 ; interview réalisée par Michel Lamart).



Le quatrième de couverture (ci-contre) nous propose de très belles trombines d'auteurs, certains encore bien jeunes (on apprécie le cliché de Brunner et la bonne bouille de Silverberg), à l'occasion du compte-rendu de Maxim Jakubowski sur la Convention 1965 de SF qui s'est tenue pour une fois en Europe (à Londres).
Jakubowski rapporte des bruits de couloirs dont il ne peut pas avoir idée de ce qu'ils représenteront quelques années plus tard, comme par exemple ceci :

" On put ainsi apprendre que le prochain film de Stanley (Dr Folamour) Kubrick sera un film de SF basé sur un roman encore inédit d'Arthur Clarke. Le bruit circula que Peter Sellers y jouerait tous les rôles d'extra-terrestres, mais il fut démenti."

Mais il est dommage que Jakubowski ne rapporte pas vraiment les propos qui ont eu des airs de confrontations entre ancienne et nouvelle vague. Citons-en par exemple cet extrait :

" La dernière table ronde, lundi, fut passionnante. Il s'agissait d'un débat SF et Politique. Cinq personnes y prenaient part, mais ce fut dés le départ un accrochage puis un affrontement violent entre l'immuable père de la SF moderne, John Campbell, et l'Anglais John Brunner. Ce débat ne fut pas sans insultes et coups d'éclat et la salle, anglaise, prit vite parti contre Campbell et certaines conceptions U.S. La table ronde dura trois heures, un record, pendant lesquelles furent évoqués les troubles raciaux de Los Angeles, le Vietnam, l'église catholique, enfin toute la gamme des sujets réputés brûlants. John Brunner y fut vraiment brillant et démolit systématiquement les arguments de Campbell qu'il arriva même à faire bredouiller. Celui-ci se couvrit de honte avec ses théories farfelues sur l'esclavage et les sociétés primitives. La SF fut souvent oubliée mais personne n'alla s'en plaindre. "

On aurait bien aimé en savoir plus sur le fond, et sur ce qui a tant fait bredouiller Campbell. Ironie du sort : John W. Campbell, rédacteur en chef de la revue Astounding, sera mis à l'honneur du Fiction Spécial n°8, anthologie reprenant les "meilleures" nouvelles de la revue américaine.




Pour finir, nous vous proposons de lire la recension que Demètre Ioakimidis fait du dernier roman de Galouye en date traduit en français : Les seigneurs des sphères, que nous vous proposons en Bonus.

Daniel F. Galouye.
Les seigneurs des Sphères

Bonus !
Dans son premier roman, qui fut traduit dans la même collection sous le titre de Le monde aveugle, Daniel Galouye utilisait une idée fondamentale (l'humanité vivant dans des galeries souterraines où elle n'utilise pas le sens de la vue) et en tirait les conséquences logiques extrêmes dans un récit remarquablement cohérent. Dans ce récit légèrement plus récent, il a pris un thème familier à tout lecteur de science-fiction (celui de l'humanité souffrant sous la domination d'envahisseurs venus d'Ailleurs) et l'a traité d'une façon originale et, à plus d'un égard, mémorable. La réussite est peut-être moins impressionnante que celle du Monde aveugle, mais la domination des Sphères a un relief et une vraisemblance qui distinguent Galouye des tâcherons exploitant à la ligne des thèmes éprouvés.

En 1993, au début du récit, les survivants de l'humanité mènent des existences de réfugiés, sur une planète dominée par les Sphères. D'où viennent celles-ci ? Le contact avec elles n'a jamais été établi, depuis leur venue en 1977, et il ne l'est pas non plus, d'ailleurs, durant l'année couverte par le roman. Les Sphères ont édifié d'étranges « cités » de lumière, d'où elles sortent régulièrement pour chasser et tuer des humains qu'elles ont, selon des lois mystérieuses, « choisis ». Les raisons dictant ce choix, les causes du Jour de l'Épouvante – cet enfer qu'elles imposent à la Terre chaque année à date fixe, le 25 septembre – et, à travers ces causes, la nature de leur lieu d'origine, tout cela est progressivement découvert au cours du récit par le petit groupe que l'auteur place au centre de l'action.

Ce groupe est conventionnel : Il comprend surtout quelques militaires de l'armée américaine, qui résistent poussés par leur amour-propre au moins autant que par leur raison. Mais l'auteur a eu le mérite de n'y inclure aucun surhomme. Si le capitaine Geoffroy Maddox finit par triompher des Sphères, avec son petit groupe, c'est grâce à sa ténacité, au hasard qui lui permettra de comprendre quelques particularités des Sphères, et à son intelligence qui lui fera tirer le maximum de ce hasard. Ce côté non héroïque de la résistance – à l'opposé de celui dépeint par Robert Heinlein dans Sixième colonne – est un des apports intéressants, sinon nouveaux, de Galouye à son thème. Un autre, plus notable, est le caractère parfaitement extra-terrestre des Sphères : elles ne peuvent être décrites en termes empruntés à l'un des règnes de la nature, pas plus que leurs « cités » de lumière, et pourtant elles ont les unes et les autres une réalité presque sensible, colorée et vivante en tout cas. Devant de telles entités, Maddox et son groupe sont désemparés, et on les comprend. On comprend aussi que les Sphères aient pu inspirer un culte à des fanatiques ; et quoi de plus plausible que le désir d'affirmation manifesté dans ce monde désorganisé par de minables politiciens de province ?

Le titre original du roman est plus heureux que celui de la traduction française. En effet, les seigneurs en question sont les Sphères elles-mêmes ; et ces Sphères sont indubitablement les seigneurs du psychon. Ce dernier terme, inventé par un des personnages au cours du roman, désigne le « quantum d'énergie mentale ». Et c'est en réalisant les possibilités du psychon que Maddox et ses compagnons finiront par sauver la Terre. Un autre point à l'actif de l'auteur, à ce sujet : cette découverte est présentée de manière plausible, elle est graduelle, hésitante, inquiète parfois. Maddox ne comprend pas toujours parfaitement les possibilités de l'énergie mentale, et il lui arrive de s'en servir mal. Là encore, le lecteur se dit que c'est bien ainsi que les choses se passeraient en réalité.

La traduction de Claude Saunier est attentive, et le livre en valait assurément la peine. Ce roman confirme que Daniel Galouye pourrait bien être, avec Walter Miller et quelques autres, un des meilleurs auteurs de science-fiction nés il y a quarante ou quarante-cinq ans, et venus assez tardivement au genre (par opposition à Asimov et à Anderson, par exemple, qui appartiennent à la même génération, manifestent des qualités au moins aussi marquées, mais sont de « vieux professionnels »). Ceux qui ont aimé Le monde aveugle ne seront pas déçus par ce nouveau roman qui montre cette fois, chez son auteur, un pouvoir assez rare de visualiser les scènes qu'il décrit.

Demètre IOAKIMIDIS

Rappelons que ce roman a fait l'objet d'une "préquelle" sous la forme d'une nouvelle qui se lit fort bien en introduction au roman : La Cité des sphères (in Galaxie (2ème série) n° 8, OPTA 12/1964 ).

 

06 mai, 2026

Galaxie (2eme série) n°019 – Novembre 1965

ATTENTION : GRANDES POINTURES ! Un très bon numéro, avec la présence d'une belle nouvelle inédite depuis (!) de Theodore Sturgeon, et un récit de Philip K. Dick qui nous parle (à sa façon) de son métier ; rien que cela nous éclaire d'un rayonnement d'intelligence - et l'on sait que Gordon Dickson, Daniel Galouye et Damon Knight ne sont pas en reste sur ce terrain-là, ce qui ne gâte rien. Quant aux sujets évoqués, nous y explorons plusieurs civilisations en reconstruction, qu'elles s'estiment accomplies ou non.

Quel panache !

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Sommaire du Numéro 19 :


1 - Philip K. DICK, Projet Argyronète (Waterspider, 1964), pages 4 à 36, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY

2 - Gordon R. DICKSON, L'Homme de la Terre (The Man from Earth, 1964), pages 37 à 50, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

3 - Daniel F. GALOUYE, Délivrez-nous du mal (Soft Touch, 1959), pages 51 à 69, nouvelle, trad. Pierre BILLON

4 - Theodore STURGEON, Un monde trop parfait (Granny Won't Knit, 1954), pages 70 à 129, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

5 - Damon KNIGHT Une folie ancienne (An Ancient Madness / Mary, 1964), pages 130 à 152, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par John GIUNTA

6 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 153 à 153, bibliographie

7 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 159, courrier


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


" Pendant la première moitié du XXe siècle, les prescients – ces gens qui étaient capables de lire l’avenir – avaient été si nombreux qu’ils avaient formé une guilde avec des sièges à Los Angeles, New York, San Francisco et en Pennsylvanie. Ce groupe de prescients, qui se connaissaient tous les uns les autres, avait créé un grand nombre de magazines qui avaient été florissants pendant plusieurs décades. Bravement, franchement, les membres de la guilde des prescients avaient révélé dans leurs écrits leurs connaissances de l’avenir. Et pourtant, dans l’ensemble, la société ne leur avait prêté que peu d’attention. "
Des magazines publiés par des humains capables de voir l'avenir, qui restent ignorés du grand public, voilà comment dans Projet argyronète le jeune Philip K. Dick décrit ces magazines qui aux Etats-Unis  ont fleuri comme des primevères : Galaxy, If, Astounding...

Il y est entre autres question d'une  nouvelle de Poul Anderson intitulée Night fly, parue dans le numéro d'Août 1955 du magazine "IF". Nous ne serons pas surpris de ne pas l'y trouver (mais d'y voir au sommaire une autre nouvelle de Dick, The Mold of Yancy, en VF : A l'image de Yancy dans l'anthologie Dédales démesurés - Casterman 1982), et même que cette nouvelle n'existât pas du tout. Il en va de même pour The fisher of men de Ray Bradbury (présumée in IF de mai 1971, ce numéro fera d'ailleurs partie de la période bimensuelle du magazine).
C'est que Dick s'amuse dans la sphère du "probable", à l'image de la fragile tension qui recouvre une surface d'eau sur laquelle évolue l'araignée d'eau (ou argyronète), tension de surface qui peut éclater au moindre choc mais se reforme aussitôt après la dispersion de l'eau.


Malgré quelques détails scénaristiques hâtivement menés (une scène dans l'espace sans utilité, un manuscrit tapé à la machine dont l'auteur identifie l'écriture comme étant la sienne…), Dick s'amuse à faire sauter quelques clichés romantiques de la SF : les voyages interstellaires sont inaugurés par des prisonniers volontaires (comme pour la colonisation de l'Océanie faite par des bagnards en remise de peine), les instances du futur ne comprennent rien au XXème Siècle et restent campées sur leurs préjugés (comme si nous prenions nos clichés sur le Moyen-Âge pour argent comptant), mais surtout : une bonne partie de la nouvelle se déroule lors d'une convention de SF, mettant en scène plusieurs auteurs - Poul Anderson en tête. Le tout est terriblement plaisant !
On y relèvera au passage ce sommet d'abnégation de Dick :
C’est Philip Dick qui a écrit ça, » dit Anderson. « The defenders. »
— « Est-ce que vous le connaissez ? » demanda Tozzo.
— « Je l’ai rencontré hier à la Convention, » dit Anderson. « Pour la première fois. Un type très nerveux. Il avait presque peur d’entrer. »

 

A la lecture de L'homme de la Terre, des adages se bousculent : A Rome, fais comme les romains ; Nul n'est censé ignorer la loi ; La loi est dure, mais c'est la loiGordon R. Dickson nous propose un monde construit sur l'esprit de ruche, et les caprices de son chef nés de son ennui. Le tragique d'un humain condamné pour une faute qu'il ignorait commettre emmène le lecteur vers un questionnement moral intéressant, même s'il n'est pas poussé ici jusqu'aux derniers retranchements.


"Je ne veux pas et je ne peux pas croire que le mal soit l'état normal des hommes" écrivait Fiodor Dostoïevski dans Le rêve d'un homme ridicule. Dans Délivrez nous du mal, un homme d'une conviction similaire est considéré comme un "quidam", comprenez : un mutant frappé d'ostracisme comme un intouchable. La société future qui le pourchasse agit selon les mêmes paradoxes que la nôtre, et prêche le bien moral dans une turpitude sociale et un individualisme ambiant. Mais, comme souvent avec les histoires de mutant, ce qui pourrait passer pour un égarement de la nature n'est peut-être qu'une ébauche… Un intéressant récit de Daniel F. Galouye.


" Tu ne sais pas… tu ne peux pas savoir… ce qui m’est arrivé. De quoi alimenter une douzaine de rêves. Et tout cela s’est abattu sur moi comme un rêve – avec des bribes de vie réelle. Elle murmura avec ferveur : C’est peut-être que nous sommes devenus fous tous les deux. À moins que ce ne soit le monde qui se fende en deux, et nous avons pénétré dans la fissure pour entrer dans… ou peut-être n’est-ce qu’un rêve après tout, que nous avons partagé en commun. Mais que m’importe, il était magnifique… "

Après une extinction massive de l'humanité, une civilisation humaine s'est péniblement reconstituée, jusqu'à l'invention de la téléportation appelée ici "transplat". La planète put être investie de nouveau, mais ce fut la fin des territoires, des particularités géographiques, comme de la pénurie de matière. Et une chose, allant s'amenuisant, devînt une denrée précieuse : l'intimité. Theodore Sturgeon pose la problématique essentielle de tout instinct de progrès : l'accomplissement et la fin de l'Histoire, la Stase, et la tyrannie de l'injonction à l'immobilisme social. Brillamment mené, avec tous les codes classiques des récits d'utopie, Un monde trop parfait propose un antidote souverain à la Stase : l'exploration infinie de l'espace infini.

On y relèvera quelques détails :

" (...) il ne s’agissait pas de gens vêtus de façon indécente de tissus étrangers qui moulaient le corps au lieu de s’en écarter pudiquement !

La chaleur lui était montée à la figure et il se rendit compte qu’il suffoquait. Son corps était tout moulu et il s’aperçut qu’il avait dû tomber à genoux sur le tapis.

Il se remit tout tremblant sur ses pieds et se laissa accaparer par le réflexe d’ajuster ses pantalets. Ceux-ci étaient nets, luisants, parfaitement cylindriques ; rien à voir avec le galbe délicatement rosé de cette… jambe. Et cette fille avait aussi des orteils. Lui était-il jamais venu à l’esprit de se demander si les femmes possédaient des orteils ? Sûrement pas ! Et pourtant, le fait était là : elle en avait !

Contrairement à ce que figurent les illustrations de Tonney (que nous avons ajoutées en bonus à l'epub), on repensera plutôt aux "Pif-paf", les hommes "pudiques" de la cité enterrée du Monde d'Edena de Moebius (notre illustration).

" La matière ne voyage pas davantage que dans le cas du transplat. Elle cesse d’exister en un point et la loi de la conservation de la matière la fait apparaître en un autre point. " 

La loi de conservation de la matière, ou loi d'équivalence, est aussi évoquée dans des nouvelles traitant du voyage dans le temps, comme Un travail de romain ! de Poul AndersonWinthrop aimait trop le XXVe Siècle, de William Tenn, ou Culbute dans le temps de Chad Oliver ; la nouvelle de Sturgeon leur est antérieure de trois à quatre ans, mais la première acceptation de cette loi (imaginaire) revient peut-être à John Wyndham dans sa nouvelle Voyage dans les siècles  (Pillar to post - 1951).



Avec Une folie ancienne, nous sommes confrontés là encore à une civilisation qui se relève et qui, cette fois par le contrôle des naissances et des castes génétiques, vit aussi dans ce phénomène de stase, d'histoire figée. Mais ici c'est la réémergence de l'énamourement qui pourrait redynamiser l'occupation du territoire. Un joli conte de Damon Knight, fort bien tourné.



18 février, 2026

Galaxie (2eme série) n°014 – Juin 1965

Féodalité de l'Heroic Fantasy naissante pour ce numéro, largement occupé par une novella de Jack Vance, et allègrement servi par de plus courtes nouvelles de très bonne qualité, dont la dernière parution en revue de Allen Kim Lang qui aura su se faire remarquer en seulement trois récits.

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Sommaire du Numéro 14 :


1 - Robert SILVERBERG, Les Voisins (Neighbor, 1964), pages 6 à 21, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Norman NODEL

2 - Jack VANCE, Les Maîtres des dragons (The Dragon Masters, 1962), pages 22 à 112, roman, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Jack GAUGHAN

3 - Daniel F. GALOUYE, Le Meilleur des équipages (Homey Atmosphere, 1961), pages 113 à 126, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

4 - Allen Kim LANG, Cuisine spatiale (Gourmet, 1962), pages 127 à 139, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

5 - Margaret SAINT-CLAIR, La Mézon de l'orreure (Horrer Howce, 1956), pages 140 à 152, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par SMITH

6 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 155 à 155, bibliographie

7 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 158, courrier


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Les maîtres des dragons, Prix Hugo de la nouvelle en 1963, sera étoffé ensuite (parution en France en 1979 chez Pocket) dans une traduction révisée par Alain Garsault (qui rejoindra l'écurie Opta dans quelques années). Avec un souffle épique qu'on prêtera plus tard à l'Heroic Fantasy, Jack Vancedécrit l'un des derniers vestiges d'une diaspora humaine galactique, en proie aux agissements belliqueux d'une race extraterrestre, reptilienne et esclavagiste, issue du même patrimoine génétique que les dragons, que ces derniers hommes ont aussi asservis de leur côté. Avec ses personnages tout d'une pièce, Vance nous embarque au milieu des Maîtres des dragons, en un mélange de SF et de féodalité toute médiévale. Maintes fois copié, son style ne défend rien d'autre qu'un souffle qui rappellera aux joueurs de "Warhammer 40 000" leurs plus belles soirées. 

Très bonne côte pour Robert Silverberg, qui voit une autre de ses nouvelles paraitre ce même mois de juin 1965 dans Fiction. Dans un contexte là encore suant de féodalité, deux Seigneurs mitoyens se vouent une détestation de toujours. Le pouvoir et une longévité exceptionnelle leur sont à chacun assurés - mais quoi d'autre… Sans trace d'amitié, sans avoir développé d'amour, le seul altruisme possible n'est que haine. Les voisins est une nouvelle simple mais savamment orchestrée par le jeune Silverberg en passe de devenir un des auteurs phare de son époque. 


Le meilleur des équipages est formé par des comportements de synthèse somme toute fascinants d'humanité et de servitude, et deux astronautes se retrouvent livrés au dilemme de périr dans leur vaisseau en perdition ou de quitter dans la nacelle de secours cet équipage si absurdement attachant. Daniel F. Galouye manie bien ses effets ; sans rien en dire de plus, HAL n'est pas loin… 


Le cuisinier du bord, l’homme qui accomplit le miracle quotidien de transformer en nourriture présentable les déchets de toutes sortes est, sous bien des aspects, celui dont l’importance est la plus vitale à bord d’un astronef. Il peut soutenir le moral ou déclencher une mutinerie. 
Très intéressante problématique resituée dans son contexte, avec Cuisine spatiale : comment nourrir des voyageurs au long cours quand on est limité dans la variété des ingrédients et par leur encombrement. Et si "on est ce que l'on mange", que deviennent les astrogateurs faisant route vers Mars après des mois de nourriture hydroponique. Entre récit intelligemment mené, problématique vitale et culturelle, et récit à chute, voici encore un très bon récit de Allen Kim Lang dont on déplorera qu'il soit le dernier paru (dans Fiction et Galaxie), tant il est un auteur appréciable et d'une intelligence scientifique et humaine certaine. Les amateurs pourront le retrouver dans les recueil "Histoires angoissantes", "Histoires riches en surprises", de la série d'anthologies "Hitchcock présente" (Livre de Poche), et "Histoires à claquer des dents" dans la même série version Bibliothèque Verte (Hachette).


Comme le précise la rédaction de Galaxie (et nous voyons émerger ici la "rubrique" Un classique en reprise, La méson de l'orreure avait initialement été publiée dans le Galaxie n°44 (1ère série - Juillet 1957). Dans les parcs d'attractions, nous sommes prêts à affronter des sensations fortes - et impensables autrement - car nous savons que nous en sortirons intacts. Mais ici, Margaret Saint-Clair nous emmène visiter des prototypes. Sommes-nous toujours bien sûrs que tout s'y passera bien ? Sinistre lisière de "l'orreure" consentie... 



On ne saurait dire si le Courrier des Lecteurs a l'honneur de publier la lettre d'un poète fort renommé, Henri Michaux, ou s'il s'agit d'un homonyme. Toujours est-il que la rédaction semble continuer de provoquer l'émergence de la série Galaxie Bis (dont nous traitions dans notre précédent billet).

Ayant suivi depuis le n° 1 votre revue, je tiens à vous dire que j’y constate un progrès constant. Dans les derniers numéros, en particulier, aucun texte ne m’a déçu. Progrès également sur les couvertures, avec un sommet : celle du n° 10 (illustrant Le Prince des Étoiles), à la fois inquiétante et belle. Emsh me semble être le meilleur dessinateur avec Finlay. Parmi vos auteurs, à part les grands noms, j’apprécie particulièrement Keith Laumer et Jack Sharkey, qui me semblent être les deux révélations les plus intéressantes de votre nouvelle édition, et dont j’espère que vous continuerez à les publier régulièrement. Le Prince des Étoiles de Vance m’a paru moins percutant que Les Récifs de l’Espace, mais il contient quand même tous les ingrédients propres à satisfaire l’amateur de science-fiction, et j’ai été heureux de les y retrouver. Pour terminer, je voudrais davantage de Sheckley, si du moins il écrit toujours, et j’espère que vous n’abandonnerez pas votre formule de romans à suivre. La paresse des éditeurs est telle que l’état de famine de l’amateur de SF est en train de le faire complètement dépérir. Il faut donc bien que, grâce à vous, on ait au moins un bon roman de temps en temps à se mettre sous la dent. Mais qu’attendez-vous pour lancer aussi des romans complets en numéros spéciaux ?

Monsieur Henri MICHAUX

VERSAILLES

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