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15 août, 2025

Cadeau Bonus : Recueil Robert Abernathy (exclusivité du PReFeG)

Dans la série : "Les auteurs qui méritent leur recueil", après William Morrison qui a fait l'objet d'un précédent bonus, on peut citer Robert ABERNATHY (1924-1990), dont les nouvelles ont fleuri durant "l'âge d'or" de la science-fiction américaine, entre 1942 et 1956 plus exactement, tout d'abord dans "Planet stories", puis dans "The magazine of fantasy and science fiction" (la version d'origine dont Fiction n'est qu'une franchise française, mais qui a su prendre son indépendance éditoriale).
Peu intéressé par sa republication en recueil, il se désintéressera de sa propre production littéraire pour se consacrer pleinement à sa chaire de linguistique - spécialisé dans les langues slaves - à l'Université du Colorado.
En France, hormis dans l'anthologie "Histoires de Cosmonautes" (Livre de poche - 1974) plusieurs fois rééditée, il est devenu difficile de pouvoir apprécier la prose bien menée, sensible et ciselée sans être ampoulée, de ce météore de la SF américaine.
C'est encore une fois par le biais des revues Fiction et Galaxie que le public francophone aura pu effleurer quelques unes des 38 nouvelles à son actif. C'est l'ensemble de ces quelques nouvelles que nous vous proposons de découvrir dans cette publication au format epub, exclusivement destinée aux lecteurs du PReFeG.
Comme à l'accoutumée, un clic droit pour "enregistrer sous" sur l'image de couverture vous permettra de télécharger votre copie.

Ce recueil contient les 9 nouvelles suivantes :

  • Le Professeur et son phantasme (Nouvelle, The Magazine of Fantasy and Science Fiction, novembre 1953) Professor Schlucker's Fallacy, 1953, initialement parue dans Fiction n° 99 (février 1962). 

On pourra penser au piège qu'Yves Pagès avait tendu au philosophe Bernard-Henri Lévy en faisant croire à un corpus de textes critiques sur Kant signé d'un certain Botul, tant ces batailles intellectuelles au sein d'une prestigieuse université semblent sans merci : Le professeur et son phantasme est une drôle d'histoire absurde, où les sophismes ont autant d'existence et de personnalité que les professeurs d'université qui les forgent, où il suffit d'invalider une théorie jusqu'alors admise pour transformer la réalité autour de soi, bref : où la vision intellectuelle du monde en fait sa réalité - du moins celle qui est prise en compte. On a la sensation que Robert Abernathy règle des comptes avec le monde universitaire, mais l'ensemble reste agréablement fantaisiste, à la façon d'un Lewis Carroll. Plus ancienne nouvelle, ce sera paradoxalement sa dernière à paraître dans Fiction (ou Galaxie).

  • L'Axolotl (Nouvelle, The Magazine of Fantasy and Science Fiction, janvier 1954) Axolotl / Deep Space, 1954, initialement parue dans Fiction n° 13 (décembre 1954).


Robert Abernathy développe avec L’axolotl l’hypothèse, certes un peu naïve mais intéressante, de la nécessaire transformation physiologique de l’explorateur spatial – on retrouvera ce thème dans le « Demain les chiens » de Simak, et le concept en sera repris et dénommé "pantropie" par James Blish en 1957 (voir à ce propos le recueil  de Blish : "Semailles humaines" - Galaxie Bis, 1968).

Cette nouvelle sera reprise dans l'anthologie "Histoires de Cosmonautes".

  • L'Ennemi du feu (Nouvelle, The Magazine of Fantasy and Science Fiction, mars 1954) The Firefighter, 1954, initialement parue dans Fiction n° 11 (octobre 1954).


Un récit préhistorique sur la résistance à l'inconnu, et au progrès, en la figure de l'ennemi du feu, un cro-magnon sous-évolué comparé à ses congénères, et qui impose sa brutalité barbare - mais qui inaugure malgré lui la longue série de croque-mitaines.


  • Recommencement (Nouvelle, The Magazine of Fantasy and Science Fiction, juin 1954) Heirs Apparent, 1954, initialement parue dans Fiction n° 18 (mai 1955).


Dans Recommencement, la civilisation, se détruisant elle-même, laisse la place vacante à la barbarie - ou à un simple nomadisme comme l'imagine Abernathy. On pensera à "Terre brûlée" de John Christopher, qui viendra quelques années plus tard.


  • Les Pêcheurs (Nouvelle, The Magazine of Fantasy and Science Fiction, décembre 1954) The Fishers, 1954 initialement parue dans Fiction n° 35 (octobre 1956).


Les pêcheurs propose une intéressante suite d'introspections sur fond de colonisation mentale (qui rappelle aussi les nouvelles de Richard Wilson). On suppute une suite possible… qui ne sera pas venue.

Comme pour "L'axolotl", cette nouvelle sera reprise dans l'anthologie "Histoires de Cosmonautes".


  • Un homme contre la ville (Nouvelle, The Magazine of Fantasy and Science Fiction, janvier 1955) Single Combat, 1955, initialement pare dans Fiction n° 25 (décembre 1955).

" Elle s’était graduellement pourvue d’un système nerveux central de fils aériens et de câbles souterrains, d’un système circulatoire fait de pompes et de réservoirs, d’un système excrétoire. D’une énormité invertébrée et parasite, elle s’était développée en une créature supérieure dotée des attributs tangibles qui accompagnent les concepts subjectifs de volonté, de dessein et de conscience…"

Ce pourrait être paranoïaque, mais la démonstration d'une allégorie qui non seulement ordonne ses métaphores, mais qui prend vie, qui s'anime et manifeste une volonté réelle, est assez terrifiante., 

Cette nouvelle sera la plus connue d'Abernathy, car souvent reprise dans les anthologies ("Univers de la science-fiction" - Club des Libraires 1957 ; "Les 20 meilleurs récits de science-fiction" - Marabout 1964 ; "Un homme contre la ville et autres récits sur la ville" - Folio Junior SF 1981 ; "Histoires mécaniques" - Livre de poche 1985 ; et "L'âge d'or 1938-1957" - Librio 2000).

  • L'An 2000 (Nouvelle, The Magazine of Fantasy and Science Fiction, janvier 1956) The Year 2000, 1956, initialement parue dans Fiction n° 38 (janvier 1957).


L'an 2000 prend à contrepied les grands espoirs et les terribles craintes, projetés par la S.F. sur l’an 2000. On appréciera la concision de cette jolie petite fable.



Les révoltés entretient sciemment la confusion entre androïde et être vivant de synthèse, comme pour insister sur l'aspect mécanique de la fabrication du vivant. Bien entendu, on sent qu’il y manque quelque chose ; sans doute Abernathy qualifierait-il d'âme cette part sensible qui échappe à l'ingénierie - comme l'atteste une très pertinente référence au livre de Job – mais plutôt que de verser dans un catéchisme, il nous laisse plus subtilement entendre que cette part d'humanité consiste finalement à donner une histoire à l'individu, à l’individuer par sa « fiction » personnelle. Une des plus touchantes de ses nouvelles (et c'est Galaxie qui avait emporté ce morceau.)


  • Heure sans gloire (Nouvelle, The Magazine of Fantasy and Science Fiction, juillet 1956) Hour Without Glory, 1956, initialement parue dans Fiction n° 42 (mai 1957).


Heure sans gloire pourrait être le chapitre d'un plus long roman, amer et grinçant comme la guerre civile qu’il décrit d’un peu loin. Pour approfondir le sujet, on se reportera à Ward Moore et son "Autant en emporte le temps", comme au tout récent Douglas Kennedy "Et c'est ainsi que nous vivrons" (ou encore, dans une moindre mesure, à "L’orbite déchiquetée" de John Brunner.)



Le PReFeG ne détient pas le monopole d'avoir produit un tel recueil. En effet, il existe un recueil imprimé en 25 exemplaires (!) : L'Intégrale Robert Abernathy, par Yama Otoko (Bordeaux, France), coll. Le Grand Vingtième n° 2 (Dépôt légal : août 2004, Achevé d'imprimer : août 2004).

Il est en fait fabriqué à la main par l'incontournable érudit Francis Valéry, et contient 12 nouvelles et quelques textes sur l'auteur: 

1 - À mourir de peur (Righteous Plague, 1951), pages 6 à 29, nouvelle, trad. H.G. DEVELAY, illustré par Peter POULTON
- in Satellite n° 37 (SATELLITE / EDITIONS SCIENTIFIQUES ET..., 1961)
2 - Le Professeur et son phantasme (Professor Schlucker's Fallacy, 1953), pages 30 à 36, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE
in Fiction n° 99, OPTA 2/1962)
3 - L'Axolotl (Axolotl / Deep Space, 1954), pages 37 à 49, nouvelle, trad. (non mentionné)
in Fiction n° 13, OPTA 12/1954
- in Histoires de cosmonautes (LIVRE DE POCHE, 1974)
4 - L'Ennemi du feu (The Firefighter, 1954), pages 50 à 52, nouvelle, trad. (non mentionné)
in Fiction n° 11, OPTA 10/1954
5 - Recommencement (Heirs Apparent, 1954), pages 53 à 72, nouvelle, trad. (non mentionné)
in Fiction n° 18, OPTA 5/1955)
6 - Un cinéma fabuleux (The Marvelous Movie, 1954), pages 73 à 87, nouvelle, trad. Denise CATOZZI
- in Satellite n° 21 (SATELLITE / EDITIONS SCIENTIFIQUES ET..., 1959)
7 - Les Pêcheurs (The Fishers, 1954), pages 88 à 125, nouvelle, trad. Régine VIVIER
in Fiction n° 35, OPTA 10/1956
- in Histoires de cosmonautes (LIVRE DE POCHE, 1974)
8 - Un homme contre la ville (Single Combat, 1955), pages 126 à 135, nouvelle, trad. (non mentionné)
in Fiction n° 25, OPTA 12/1955 
- in Univers de la science-fiction (CLUB DES LIBRAIRES DE FRANCE, 1957)
- in Les 20 meilleurs récits de science-fiction (MARABOUT - GÉRARD, 1964)
- in Fiction spécial n° 23 : Futurs d'Antan (OPTA, 1974)
- in Un homme contre la ville, et autres récits sur la ville (GALLIMARD Jeunesse, 1981)
- in Histoires mécaniques (LIVRE DE POCHE, 1985) sous le titre Combat singulier
- in 1938-1957, l'âge d'or (LIBRIO, 2000)
9 - Le Dévoreur (The Guzzler, 1955), pages 137 à 145, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Amedeo GIGLI
- in Au-delà du ciel - 5 (SILVESTRI, 1958)
10 - L'An 2000 (The Year 2000, 1956), pages 146 à 149, nouvelle, trad. Roger DURAND
in Fiction n° 38, OPTA1/1957
11 - Les Révoltés (One of Them?, 1956), pages 150 à 158, nouvelle, trad. (non mentionné)
in Galaxie (1ère série) n° 50, NUIT ET JOUR 1/1958
12 - Heure sans gloire (Hour Without Glory, 1956), pages 159 à 168, nouvelle, trad. Roger DURAND
in Fiction n° 42, OPTA 5/1957
13 - Francis VALÉRY, Portfolio, pages 169 à 172, portfolio, illustré par Ed EMSH & Robert Gibson JONES & Rod RUTH
Inédit.
14 - Francis VALÉRY, La Science Fiction américaine "classique", un univers largement méconnu, pages 173 à 175, article
Inédit.
15 - Francis VALÉRY, Robert Abernathy un auteur inclassable, pages 176 à 179, article
Inédit.
16 - Francis VALÉRY, Bibliographie de Robert Abernathy, pages 180 à 184, bibliographie
Inédit.


Robert ABERNATHY


11 novembre, 2023

Cadeau bonus : « E=mc2» - Pierre Boulle 1957

En ce 11 Novembre 2023, nous célébrons la paix si menacée entre les peuples, avec ce partage d’un recueil de nouvelles de Pierre Boulle, datant de 1957 : "E=MC2".

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C’est dans l’intersection des horreurs passées de la Seconde Guerre Mondiale et d’une Guerre Froide nourrissant une anxiété mondiale croissante, que Boulle propose ce recueil de 4 nouvelles, croisant des regards sur les avancées scientifiques de son époque (la conquête spatiale et les applications physiques de la Théorie d’Einstein sur la relativité) et la part qui échappe encore et toujours à la science : la croyance, voire la crédulité, en des phénomènes surnaturels.

« E=MC2 » a été recensé deux fois (ça n’est pas si courant) dans les numéros 42 et 43 de la revue Fiction. Tout d’abord par Igor B. Maslowski :

   " On se souvient certainement d'un recueil de récits d'A.S., « Les contes de l'absurde », dont j'avais fait l'éloge il y a quelque quatre ans et qui valut à son auteur le Grand Prix de la Nouvelle 1953. Pierre Boulle récidive aujourd'hui en nous offrant un volume de quatre contes et nouvelles, « E = mc2 », dont trois se rattachent à la SF humoristique et philosophique, cependant que le quatrième, d'un sujet plus noble, examine un cas de conscience.

 Dans « Les Luniens », Boulle nous narre comment un jour Russes et Américains se rencontrent sur la face de la Lune que nous ne voyons pas et, se prenant mutuellement pour les indigènes du satellite, procèdent à une étude détaillée et admirative des us et coutumes réciproques ; admiration qui ne dure que jusqu'au moment où la vérité est décelée.

 Dans « L'amour et la pesanteur », l'auteur nous décrit par la bouche du principal intéressé, le jeune marié, les péripéties d'une nuit de noces à bord d'un satellite artificiel démuni de pesanteur.

 Dans « Le roman d'une idée », il nous présente d'une façon ironiquement cruelle ce qu'aurait pu donner l'énergie atomique si elle avait été employée à des fins non militaires.

 Dans « Le miracle », enfin, nous voyons un prêtre qui, en ayant provoqué un, avec pour effet secondaire la conversion d'un athée, perd lui-même la foi, ne pouvant logiquement expliquer l'événement.

 Sans être aussi réussi que « Les contes de l'absurde », « E = mc2 » est un recueil qu'on lit avec grand plaisir (je fais des réserves sur le style « paysan » d'« Amour et pesanteur » qui alourdit la narration) et qu'on médite (« Amour » excepté). Voilà de l'anticipation scientifique typiquement française, voltairienne. Quand l'auteur nous donnera-t-il un grand roman de SF ? "

(Igor B. Maslowski, in La revue des livresFiction n°42, Mai1957)

Dans la même rubrique, Jacques Bergier ajoute son éloge le mois suivant, comme pour augmenter l’intérêt des lecteurs, et en prenant le parti de défendre l’aspect « essai » de l’ensemble des nouvelles. (Attention : divulgachage).

" Autre ouvrage remarquable, qui à mon avis mérite aussi bien d'être traité comme un essai que comme un recueil de nouvelles : « E = Mc2 », de Pierre Boulle (dont I. B. Maslowski a déjà parlé par ailleurs le mois dernier).

 On peut trouver peut-être, sur le plan littéraire, l'affabulation de ces nouvelles un peu mince et certains incidents invraisemblables. Mais, considéré comme essai et comme satire sociale, je trouve ce livre excellent. La première nouvelle en particulier : « Les Luniens », et la dernière : « E = Mc2 », sont des excursions étonnantes dans des mondes possibles. 

 Je ne sais pas si Pierre Boulle connaît assez la science-fiction pour avoir le concept des univers parallèles au nôtre, où les événements ont évolué d'une autre façon. Il en décrit en tout cas un proprement merveilleux dans le récit « E = Mc2 ».

 Il s'agit d'un univers où l'application de la formule d'Einstein aux bombes A et H n'a jamais été réalisée. Par contre on a réalisé l'application inverse : la conversion de l'énergie cosmique en matière.

 Einstein et quelque autre savant réussissent à canaliser l'énergie des rayons cosmiques et à faire apparaître à partir du néant des fleurs d'uranium. Ces fleurs tombent sur… Hiroshima avec des résultats tout aussi catastrophiques que la bombe A. Ce petit chef-d'œuvre d'ironie à lui seul justifie largement l'achat de ce livre."

(Jacques Bergier, in La revue des livres, Fiction n°43 – Juin1957) 

Ce qualificatif d’essai, pour Bergier, semble plutôt désigner la part philosophique des nouvelles, comme si la littérature d’imagination ne pouvait être prise de prime abord au sérieux, comme pour dire : « Il s’agit de science-fiction, mais pas d’un simple récit de distraction ou d’évasion, mais plutôt d’une réflexion sur ce qu’il advient si…, ou ce qui aurait pu advenir. »

Ce n’est pas la première fois qu’on peut noter cette ambigüité chez Bergier, sans doute plus attiré par ce que le domaine spéculatif peut apporter aux sciences qu’aux aspects littéraires des genres de l’imaginaire. Néanmoins, lorsque Bergier évoque le thème des « mondes parallèles », on reconnait bien le genre décrit comme étant plutôt celui de « l’uchronie ».

Renvoyons gentiment à Bergier son observation sur la connaissance « scientifictionnesque » de Boulle (« Nous ne savons pas si Jacques Bergier connaît assez la science-fiction pour avoir le concept des univers parallèles au nôtre, où les événements ont évolué d'une autre façon ») tant il est vrai que cette catégorie de fictions scientifiques (l'uchronie) était encore à l’époque assez rare (bien que le mot ait été forgé en 1857 par le philosophe Charles Renouvrier). On retiendra dans la littérature « Autant en emporte le temps » de Ward Moore, qui date de 1953 mais ne sera traduit qu’en 1977 en France.

Mais revenons à Pierre Boulle ; cette dernière nouvelle du recueil (« E=MC2 ou le roman d’une idée ») sort du lot par son traitement, et, en n’explicitant pas son statut d’histoire parallèle, « uchronique », plonge le lecteur dans un trouble qui va grandissant.

En inversant l'application atomique et guerrière de la formule d'Einstein, Pierre Boulle imagine dans cette uchronie que l’on donne à Einstein la possibilité de transformer non pas la matière en énergie (destructrice), mais l’énergie cosmique (les radiations naturelles émanant principalement du Soleil) en matière. La conclusion rappellera la nouvelle de Robert Sheckley "La Clé laxienne" (voir Galaxie n°16), sans son humour toutefois, du fait de la terrible réalité de la destruction d'Hiroshima.

Des trois autres nouvelles, deux traitent de conquête spatiale. Sans doute faut-il rappeler que cette année 1957 est très marquée par le lancement réussi du premier satellite artificiel « Spoutnik » (suivi de près par Spoutnik II avec à son bord la célèbre chienne Laïka). Lorsque parait le recueil de Pierre Boulle, le projet soviétique n’a pas encore abouti, mais des rumeurs persistantes rappellent sans cesse l’imminence des premières satellisations. Voilà bien un sujet tout trouvé de spéculation à court terme – et Boulle de s’en donner à cœur joie avec « Amour et pesanteur - Histoire dédiée aux esprits passionnés de science-fiction » (et son sous-titre qui rappelle qu’on a encore besoin de prendre des pincettes avec le lectorat quand il s’agit d’imaginer la potentielle réalité de demain).

Traité sur un mode tout aussi humoristique, mais plus grave toutefois par le fond, « Les luniens » évoque les clivages politiques entre les deux blocs dominants qui se dessinent dans l’organisation des nations durant ce début de Guerre Froide. Ici, c’est la conquête du territoire de la Lune qui permet aux américains et aux soviétiques de considérer leurs idéologies respectives avec un regard neuf. Voyons le point de vue américain tout d’abord :

« Si on s’élève au-dessus des détails, pour considérer dans sa généralité l’esprit organisateur lunien, on constate d’ailleurs qu’il y a entre eux et nous des analogies remarquables. Notre grand principe de management, par exemple, celui-là même qui est inscrit en lettres d’or à l’entrée de nos grandes administrations : « Trusted until sacked », c’est-à-dire : « Donnez à vos hommes de grandes responsabilités, et faites-leur confiance, jusqu’à ce que vous les flanquiez à la porte », eh bien, gentlemen du C.S.I., c’est lui qui préside à toutes les entreprises des Luniens. Ils l’appliquent à la gestion même de l’État. Leurs hommes politiques ont des pouvoirs étendus jusqu’à ce qu’ils cessent de donner satisfaction. Alors, ils sont immédiatement liquidés, comme nos ingénieurs incapables ou nos administrateurs maladroits. Cette règle, dont nous nous croyions les inventeurs, elle est appliquée intégralement sur l’autre face de la Lune, par des êtres audacieux, qui n’hésitent pas à tirer toutes les conséquences bénéfiques d’une idée juste. » (« Les luniens » - chapitre 3 – extrait)

Et maintenant le pendant soviétique :

« Notre idéal communiste, camarades, selon lequel tous les Biens d’intérêt public doivent être collectifs, et que nous éprouvons parfois des difficultés à transposer dans la pratique, cet idéal est réalisé intégralement ici même, sur l’autre face de la Lune. Mais surtout ce qui nous a rendu muets d’admiration, c’est la beauté du procédé par lequel ce résultat est obtenu. Il consiste en ceci : les fonds nécessaires au lancement ou au développement d’une entreprise quelconque sont divisés en parts ; en parts assez faibles pour être à la portée de toutes les bourses ; en parts appelées actions. (Notez en passant la puissance suggestive de ce terme.) Ces actions peuvent être souscrites, le sont effectivement par tout individu qui désire avoir un intérêt dans l’entreprise. Ainsi l’ouvrier, ainsi le plus modeste des manœuvres, ainsi le paysan sont automatiquement propriétaires de leur usine, de leur chantier ou de leur terrain, et participent aux bénéfices de leur exploitation. Ainsi est réalisé le grand principe communiste. » (« Les luniens » - chapitre 4, extrait)

En bref, Pierre Boulle met le doigt sur ce qui rassemble est et ouest : la justification d’une économie de marché par une idéologie de gestion des masses laborieuses. Mais la confrontation des idéologies dans une tacite acceptation laissera entendre qu'il pourrait exister un terrain d'entente hors des dogmes. Quand la vérité éclatera, le clivage idéologique reprendra ses droits non sans l’amertume d’un beau gâchis.

Tout comme « Les luniens » joue avec les dogmes politiques, « Le miracle », (ce miracle, qui ne provoque en moi aucun élan ! comme le dit son principal protagoniste) pointe les positions dogmatiques de la science et de la religion, qui se considèrent l’une l’autre en chiens de faïence. Boulle décrit bien ici les mécanismes de société qui font des réussites jugées improbables par la science, qualifiées donc de miraculeuses, des messages éventuels de Dieu. Toutefois, Boulle rappelle que juger d'un miracle n'est pas donné à celui qui le fait.

Pour approfondir votre lecture de Pierre Boulle dans le champ de la science-fiction française, nous ne pouvons que vos conseiller la lecture de la très complète étude publiée dans le cadre de la revue universitaire Res Futurae, et son numéro 6 consacré à cet auteur (https://resf.hypotheses.org/2945) .

01 novembre, 2023

Galaxie (1ère série) n°049 – Décembre 1957

En ce 1er Novembre, nous célébrons tout d'abord les 70 ans  de cette revue qui a suivi d'une poignée de jours sa sœur quasi jumelle Fiction. Elle n’aura malheureusement pas sa longévité, ni sa qualité éditoriale, mais aura permis au public francophone de découvrir durant 65 mois (tout de même !) des auteurs aussi incontournables que Robert Sheckley, Isaac Asimov, Damon Knight, Fritz Leiber, Frederik Pohl, Clifford D. Simak, Evelyn E. Smith, Theodore Sturgeon ou William Tenn, mais aussi d’avoir offert leurs premières publications à Robert Silverberg, Gérard Klein (qui rejoindra vite Fiction), Fredric Brown, Daniel Galouye, Walter Michael Miller, ou encore Jack Vance.

Ce numéro 49 de décembre 1957 bat un record particulier : celui de l’occurrence : « lunettes d’écailles ». Il est fait pas moins de cinq fois mention de porteurs de ce modèle de lunettes, dans des récits différents. Elles ont dues être très en vogue en hiver 57-58, sinon quoi l’on peut s’interroger sur la probabilité éditoriale d’un tel hasard… (à moins d’appeler les services d'enquêtes de ce sacré Jimmy !)

Le clic droit est un loup pour le clic.

Sommaire du Numéro 49 :

 

1 - Cyril M.KORNBLUTH & Frederik POHL, La Tribu des loups (1ère partie) (Wolfbane, 1957), pages 2 à 19, roman, trad. (non mentionné), illustré par Wallace (Wally) WOOD

2 - Joe GIBSON, Sommeil en mi bémol (A Touch of E flat, 1957), pages 21 à 36, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Dick FRANCIS *

3 - COLLECTIF, Votre courrier, pages 37 à 38, courrier

4 - Max-André RAYJEAN, La Planète de l'éternelle vie, pages 39 à 50, nouvelle *

5 - Theodore R. COGSWELL, Les Surhommes de Centauri III (Limiting Factor, 1954), pages 51 à 59, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par VIDMER

6 - Evelyn E. SMITH, Marchandage délicat (The Hardest Bargain, 1957), pages 60 à 76, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Dick FRANCIS *

7 - Jimmy GUIEU, Les Soucoupes volantes, pages 77 à 79, chronique

8 - Robert SHECKLEY, Un peu trop de Bartholds (Double Indemnity, 1957), pages 81 à 106, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par DILLON

9 - Robert SILVERBERG, Flamboyante gloire (Blaze of Glory, 1957), pages 107 à 118, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Jack GAUGHAN

10 - Con BLOMBERG, La Coalition des femmes (Make me an offer, 1957), pages 119 à 125, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par DILLON *

11 - Isaac ASIMOV, Les Idées ont la vie dure (Ideas Die Hard, 1957), pages 126 à 138, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Dick FRANCIS

12 - AUTOLYCUS, Hier, Spoutnik ; demain, l'homme !, pages 139 à 144, notes

 

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Après L’enfant de Mars, Galaxie nous propose la première partie de La tribu des loups. Un contexte fouillé et terrifiant, des mystères diffus à l'échelle stellaire, et comme souvent avec Frederik Pohl et Cyril M. Kornbluth, une moralité questionnée et une quête de libre-arbitre individuel, forment le canevas de cette novella. Suite et fin attendue pour le numéro suivant.

Sommeil en mi bémol, par Joe Gibson, se fait le récit d'une invention: celui d'une arme qui ne cause aucun dommage irrémédiable. Le Colt.45 de la cavalerie américaine avait été baptisé "pacificateur" - non sans ironie, tant il est vrai qu'une arme de défense est aussi une arme d'attaque. Ici, le "progrès" consiste à ne plus devoir tuer, ce qui… se défend !

La planète de l’éternelle vie est malheureusement divulgachée par son titre et l'amorce qu'en propose Galaxie. Dommage que Max-André Rayjean (un pilier du Fleuve Noir) ne pousse pas plus loin les conséquences d'une découverte interstellaire. L’auteur avouera être plus à son aise dans le genre romanesque « fleuve » ; nous confirmons.

Dans Les surhommes de Centauri III, par Theodore Cogswell, le fantasme du mutant, très caractéristique de cet âge du développement atomique, s'accompagne ici d'une réflexion sur l'avenir des surhommes autoproclamés … non sans humour mais néanmoins avec de surprenants arguments.

On parle déjà d’un Président des Etats-Unis nommé… Buch, dans Marchandage délicat ! Nulle prophétie cependant de la part d’ Evelyn E. Smith, mais une jolie fable, tout du moins la variation inattendue d'une fable morale existante que nous ne dévoilerons pas de crainte d'être dévorés par les rats.

Une arnaque à l'assurance montée par un voyageur du temps : c’est Un peu trop de Bartholds. Robert Sheckley s’en prendrait-il à son tour (après Fritz Leiber) à Poul Anderson ? La mesquinerie de son héros trouve une issue certes sardonique, mais bien morale.

Flamboyante gloire traite des impératifs des voyages spatiaux qui peuvent prendre des allures d'héroïsme. Sur le même sujet, on se rappelle la nouvelle d’Isaac Asimov (« Sept hommes dans l’espace » in Galaxie n°40) Ici, Robert Silverberg opte pour un ton assez grave, amer, étonnant pour un aussi jeune auteur de 22 ans.

Aristophane l'avait déjà remarqué cinq cents ans avant notre ère : les femmes ont une conscience de classe plus développée que les hommes. Dans son "Lysistrata", elles mettaient fin à la guerre que les hommes s'ingéniaient à déclarer, en se démobilisant de toute tache au foyer, ainsi qu'en lançant une grève de l'amour conjugal. Dans La coalition des femmes, par Con Blomberg, l'homme est berné de nouveau par une mobilisation par l'absurde des femmes solidaires entre elles. Au delà de toute guerre des sexes, voilà bien dans cette nouvelle un exemple de résistance passive applicable par tout citoyen excédé.

Depuis Spoutnik, on était en droit de se demander au seuil de 1958 si l'être humain allait survivre à un voyage spatial. Isaac Asimov invente donc, dans Les idées ont la vie dure, le simulateur de vol...mais sa vraisemblance (pour ne pas dire "véracité" en lieu et place de la réalité) ne serait-elle pas elle aussi dommageable à la psyché humaine ?

Spoutnik en inspire plus d’un ! Dans sa rubrique Les soucoupes volantes, ce sacré Jimmy, qui n'a eu de cesse pendant plusieurs années de recueillir et d’analyser des observations d'engins volants insolites, se décide enfin à ouvrir au sein de son CIEO un département d'aéronautique !!!! Il n’était que temps !

18 octobre, 2023

Galaxie (1ère série) n°047 – Octobre 1957

Galaxie ouvre un grand bal d'honneur à Cyril M. Kornbluth pour les quatre mois à venir, avec la publication - en deux parties chaque fois - de deux novellae ; "L'enfant de Mars" en collaboration avec Judith MERRIL, puis "La tribu des loups" en collaboration avec Frederik POHL (dans les numéros 49 et 50).

Allez, encore un clic droit, euh...madame...

Sommaire du Numéro 47 :


1 - Cyril JUDD, L'Enfant de Mars (1ère partie) (Mars child, 1951), pages 3 à 29, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par WILLER

2 - Clifford Donald SIMAK, Le Robot sentimental (Lulu, 1957), pages 30 à 60, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Don MARTIN

3 - COLLECTIF, Votre courrier, pages 61 à 62, courrier

4 - Damon KNIGHT, Pris à son piège (Man in the Jar, 1957), pages 63 à 72, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par ASHMAN

5 - Robert SHECKLEY, Le Langage de l'amour (The Language of Love, 1957), pages 73 à 85, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Jack GAUGHAN

6 - Martine THOMÉ, L'Héritage de Vénus, pages 87 à 96, nouvelle *

7 - Raymond E. BANKS,L'Adaptovir (Double Dome, 1957), pages 97 à 107, nouvelle, trad. (non mentionné) *

8 - Fritz LEIBER, Le Temps en bulle (Time in the Round, 1957), pages 108 à 120, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par DILLON *

9 - Anthony BOUCHER, Le Point de rupture (Transfer Point, 1950), pages 121 à 135, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Paul PIERRE

10 - Jimmy GUIEU, Les Soucoupes volantes, pages 137 à 138, chronique

11 - Edwin Charles TUBB, Paradoxes (You Go, 1956), pages 139 à 144, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Jack GAUGHAN

 

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

L'enfant de Mars au Masque SF
On revisite beaucoup les grandes problématiques de la culture américaine dans ce numéro 47 de Galaxie. Tout d'abord (sous le pseudonyme commun de Cyril Judd) Cyril Kornbluth et Judith Merril co-signent avec L’enfant de Mars une agréable histoire de colons idéalistes confrontés à leur dépendance économique et sanitaire à la Mère Patrie, ici la Terre pour Mars. Une mythologie bien américaine dont on attend le dénouement. La version proposée par Galaxie est malheureusement tronquée d'un bon quart, comme on pourra s’en apercevoir en parcourant l’édition de 1979 dans la collection « Le masque – science-fiction ».

Après la conquête de l'Ouest ou de monde nouveau, la quête de l'Eldorado en Amérique latine. Pris à son piège, par Damon Knight,  déploie un petit huis-clos empreint d’une convoitise avivée par des légendes étrangères (ici extraterrestres). Astucieux mais tout de même un peu gratuit.

Traiter l'espèce humaine comme un bétail sacré à sauvegarder, et justifier par là l'exploitation d'une espèce extraterrestre...  Dans L’héritage de Vénus, par Martine Thomé, on aborde les mêmes horreurs qu'avec la traite des Noirs, qui n'a pas été qu'un problème américain, Les « noirs » sont ici devenus « bleus », mais la transposition demeure transparente, l’apanage de la fiction - celui de pouvoir refaire l’histoire - en plus, et l'espoir d'une rébellion possible comme - toujours - l'issue par le métissage et l'amour.

A propos de Martine Thomé, soit Madame Pierre Versins, elle a été la rédactrice en chef de la revue « D’ailleurs », liée au Musée « La Maison d’ailleurs » qui regroupe la collection de son mari à Yverdon, en Suisse. Quant à la nouvelle, la publication d’un autre écrit de Martine Thomé sera l’occasion pour Fiction (n°62) de tirer à boulets rouges sur sa consœur Galaxie :

(…) nous sommes spécialement heureux de publier Martine Thomé : elle méritait bien cette seconde chance après avoir passé l'an dernier une nouvelle intitulée « Maternité », dans une revue de science-fiction où l'irrespect des textes est une insulte aux lecteurs – nouvelle qui fut à ce point estropiée par la rédaction qu'elle eut du mal à la reconnaître !

En l’absence d’une occurrence bibliographique qui aurait pu mieux correspondre, nous supposons que « Maternité » était le titre original – fort approprié – de « L’héritage de Vénus » présenté ici.

Après ces « re visitations » des pans de la grande Histoire, deux des piliers du grand temple de la SF nous proposent des histoires d’Amour.

Tout d’abord, avec Le robot sentimental, Clifford D. Simak pèche un peu avec quelques longueurs dans une histoire de robot qui s'humanise ; on perd un peu le fil d'une démonstration qui aurait pu être plus poussée - mais son talent de conteur fait ici passer agréablement tout le reste, sur un ton badin qui manquerait parfois à un Asimov quant aux problématiques robotiques.

Illustration de MOEBIUS




Puis, à l'instar de la fille du Roi Lear, Cordelia, incapable de trouver les mots pour dire sa dévotion au roi son père, le héros de Le langage de l’amour, de Robert Sheckley, part en quête d'une linguistique amoureuse qui manque cruellement à toutes les civilisations connues… Le règne de l'Amour comme science exacte adviendra-t-il ; ou faudrait-il s'en défier ? Une très jolie nouvelle.

On pourrait croire à une romance possible dans L’adaptovir, de Raymond E. Banks. Mais la manipulation des sentiments y avance masquée. On pourra en juger par l’équivoque de l’extrait suivant :

« (…) l’homme ne doit-il pas songer à se perfectionner un peu lui-même ? Depuis qu’il a quitté les grottes, il a tout modifié autour de lui : villes, vêtements, nourriture. Maintenant, les instruments qu’il construit sont plus rapides que lui. Cela nécessite des organes supplémentaires, tels que notre troisième œil, notre seconde paire de bras et notre sous-cerveau, pour tirer le meilleur parti des nouveaux engins. L’humanité n’accepte que nous comme surhommes, parce que nous sommes de même chair, de même sang, et que n’importe quel couple peut nous concevoir. Depuis plus de cinquante ans que nous sommes issus du laboratoire, notre aspect ne peut plus surprendre. Un Arabe admire bien une femme obèse ; un Noir d’Afrique chérit sa fiancée aux lèvres à plateaux. Alors ?… »

On l’aura compris, il est question ici de pantropie, encore une fois le sujet très en vogue en cette année 1957. Olaf Stapledon, dans Les derniers et les premiers,  posait déjà le problème de la pantropie comme néfaste à l’espèce lorsqu’elle n'est motivée que par l’appât du gain et la poussée jusqu’à l’absurde de la productivité - par conséquent s’annonce l'ère des surhommes autoproclamés. Sur ce thème, L’adaptovir est une nouvelle efficace.

On voit avec les nouvelles suivantes que la science-fiction n’est pas le genre d’un discours unique, d’un esprit progressiste univoque ou d’un humanisme unanime.

Dans Le temps en bulle, signé Fritz Leiber, on aurait même l’impression d’un règlement de comptes. Tout en finesse et en cruauté, la nouvelle semble s'en prendre aux représentation du temps devenu marchandise ou objet de spéculation, ainsi qu’aux icônes vikings de Poul Anderson, dans un récit subtil plus engagé qu'il n'y parait.

Les joies de la traduction font du dictateur enfant de la nouvelle de Leiber, Butcher dit « Butch » en sa version originale,  un homonyme d'Anthony Boucher, qui signe ici Le point de rupture. Une histoire de boucle temporelle de plus, pourrait-on penser, si elle n'avait le mérite non seulement d'avoir été publiée dans France Dimanche en février 1952 (en deux parties, sous le titre de Brèche dans le cercle, dans une traduction d’Aurélie Audiberti) - et a ainsi possiblement séduit et préparé un lectorat français potentiel pour la SF (près de deux ans avant les premières parutions fin 1953 de Fiction et de Galaxie) - mais encore le mérite d’évoquer le monde de l'édition de la SF de la fin des années 40 que connait bien Boucher (rédacteur en chef de The Magazine of Fantasy and science fiction, le « Fiction original », de 1949 à 1958). Quelques allusions bibliographiques en prime (Knight et Heinlein notamment) en font une nouvelle très appréciable malgré une traduction assez erratique (voir les notes du PReFeG ajoutées à l’epub proposé ici).

La boucle temporelle bien connue déployée par René Barjavel dans son Voyageur imprudent est commentée dans Paradoxes, par E. C. Tubb. Il s’agit en fait d’un petit jeu de paradoxes mathématiques à résoudre, sous la forme d’un récit d’une quotidienneté qui finit par en devenir étrange. Une bonne nouvelle concise et efficace.

Nous allions conclure, mais nous allions oublier ce sacré Jimmy, qui dans sa rubrique Les soucoupes volantes lâche enfin, à côté de l’appellation surannée de S. V. pour soucoupes volantes, « Objet Volant… non identifié » (les guillemets et les points de suspension sont d’origine).

La rubrique du courrier des lecteurs nous réserve encore son lot de remise en perspective. Par exemple :

… Que faut-il penser de la vaccination par le B.C.G. ? Ne comporte-t-elle pas le risque d’inoculer la tuberculose à l’organisme ? 

On le constate, la défiance envers des procédés nouveaux de vaccination n'a semble-t-il rien de… nouveau (et serait même profondément humain.)

Parfois aussi, la juxtaposition d’articles concernant l’actualité scientifique et de certaines nouvelles d’anticipation rend leurs correspondances frappantes, à tel point qu’on serait en droit de se demander s’il y a là une volonté éditoriale ou une simple négligence malheureuse dû à l’effet du « sans transition ».

SAVIEZ-VOUS QUE…

… un taureau pouvait procréer plusieurs années après sa mort ?

DÉJÀ l’insémination artificielle permettait de féconder, à distance, de 2.000 à 8.000 vaches avec le concours d’un seul taureau. Et l’opération est tellement répandue que plus de 1.200.000 femelles furent ainsi traitées en un an.

Mais, comme les propriétés de la semence disparaissent en quelques heures à la température de 37 degrés, on a recours à la glace pour lui assurer une conservation de plusieurs jours. En France, comme aux États-Unis, des essais de congélation très satisfaisants ont permis de stocker la précieuse liqueur séminale pendant plusieurs mois.

Encouragés par le succès obtenu, des spécialistes français ont risqué la fécondation d’une vache avec un bloc de semence congelé depuis trois ans et demi. L’expérience réussit.

L’extension d’une telle technique vouerait à la boucherie la plupart des veaux à venir, puisqu’elle réduirait au minimum le nombre de taureaux nécessaires pour le renouvellement du cheptel. 

Quid de l'être humain ? La nouvelle de Martine Thomé résonne furieusement avec cette notule. 

11 octobre, 2023

Galaxie (1ère série) n°046 – Septembre 1957

De grands auteurs (Sheckley, Anderson, Simak, Pohl, Smith…) côtoient des raretés de qualité dans ce numéro d’automne 1957.

 

Un clic droit et toute une galaxie s’ouvre !

 Sommaire du Numéro 46 :


1 - Finn O'DONNEVAN, La Planète infernale (A wind is rising, 1957), pages 3 à 19, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Laurent TURPIN *

2 - Edgar PANGBORN, Le Dernier homme de Manhattan (The music master of Babylon, 1954), pages 20 à 35, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Bernard KRIGSTEIN

3 - John D. MacDONALD, Le Défaut de la cuirasse (Susceptibility, 1951), pages 37 à 48, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par James VINCENT

4 - Robert SHECKLEY, Défense de "sinuriser" (Protection, 1956), pages 49 à 58, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par RAY

5 - COLLECTIF, Votre courrier, pages 59 à 60, courrier

6 - Evelyn E. SMITH, Sorcier, moi aussi ! (Call Me Wizard, 1954), pages 61 à 92, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par ASHMAN *

7 - Jimmy GUIEU, Les Soucoupes volantes, pages 93 à 94, chronique

8 - Albert FERLIN, Télépathie, pages 95 à 102, nouvelle *

9 - Poul ANDERSON, Le Renégat (A World Called Maanerek, 1957), pages 104 à 130, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Laurent TURPIN *

10 - Clifford Donald SIMAK, Le Père de tous (Founding Father, 1957), pages 131 à 138, nouvelle, trad. (non mentionné)

11 - Frederik POHL, « J’ai tué mon ami... » (Pythias, 1955), pages 139 à 144, nouvelle, trad. (non mentionné), illustré par Mel HUNTER *


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

 

La présomption du colon guidé par des intérêts commerciaux est le réel piège de La planète infernale, plus que la planète elle-même. Robert Sheckley (sous le pseudonyme déjà rencontré de Finn O’Donnevan) signe ici une nouvelle un peu moins profonde qu' à son habitude, qui rappellera «La horde du contrevent » aux lecteurs d’Alain Damasio.

 

On retrouve bien le ton à la fois tendre et désabusé d’Edgar Pangborn, l’auteur d’Un miroir pour les observateurs, dans ces échanges intergénérationnels et – tout de même - un peu paternalistes avec Le dernier homme de Manhattan. La vision du New York immergé inspirera peut-être Pierre Christin et Jean-Claude Mézières pour la composition du premier volume des aventures de Valérian et Laureline, en 1970 (« La cité des eaux mouvantes » – Dargaud).

 

Le défaut de la cuirasse, par John D. McDonald, demeure une histoire un peu attendue de retournement ; faire d'un bureaucrate zélé envoyé par un comité central des colonies un adepte convaincu par une vie simple et adaptée au terrain conquis. La bascule d'une opinion à une autre aurait pu y être plus développée. On notera que la nouvelle de Poul Anderson qui figure aussi dans ce numéro de Galaxie (« Le renégat ») prend le thème de cette nouvelle-ci à contrepied.

 

Jean-Claude Carrière rapportait une histoire (qu'il disait tenir de Karen Blixen) : Alexandre Le Grand était allé extorquer à une pythie son secret pour pouvoir lire dans l'avenir. Celle-ci accepta de le lui livrer, mais prévint le monarque que pour ne pas se tromper, il ne fallait en aucun cas penser à l'oeil gauche d'un crocodile. Défense de « sinuriser », deuxième texte de Robert Sheckley pour ce volume, propose une variation plus cocasse de cette histoire de crocodile. De plus, l'humour de Sheckley se combine ici avec la redéfinition d'éléments classiques du fantastique dans un contexte de science-fiction – une belle prouesse.

 

Sorcellerie et mondes parallèles dans Sorcier, moi aussi ! par Evelyn E. Smith. L'humour de Smith se perd toutefois un peu dans cette nouvelle trop bavarde. Dommage.

 

Dans l’habituelle rubrique Les soucoupes volantes par Jimmy Guieu (Chef du Service d’Enquête de la C.I.E. Ouranos !), ce sacré Jimmy traque maintenant, en plus des soucoupes volantes, les... automobilistes !

 

Télépathie, par le français Albert Ferlin, est une très intéressante nouvelle qui pose le débat ontologique de la conscience indivisible du sentiment de souffrance. On ne pourrait en dévoiler davantage sans divulgacher la lecture.

Albert Ferlin, s'il fait ses débuts dans Galaxie, sera ensuite publié dans Fiction. Le n°64 de cette revue écrira à son sujet :

"Albert Ferlin, dont voici la première nouvelle dans « Fiction », fit le barreau et le journalisme – et est aujourd'hui fonctionnaire. À ses moments perdus, il est peintre, photographe et écrivain. Attiré particulièrement par l'étrange et l'anticipation, il a déjà publié plusieurs nouvelles dans le genre (notamment chez notre confrère « Galaxie »). Il aime les œuvres ayant une portée sociale ou révélant une psychologie particulière. Ses auteurs favoris sont Borges, Lovecraft et Bradbury. "

 

Réapprendre à vivre après un étroit conditionnement. Poul Anderson, toujours friand de décrire sa vision quasi-viking d'une vie saine, nous propose avec Le renégat un récit plein d'action mais un tantinet phallocrate. Cette nouvelle restera sans publication ultérieure, et fera tout de même la joie des amateurs d’Anderson.

 

Nous ne sommes pas loin de Philip K. Dick avec Le père de tous, une histoire de plans de réalités qui s'alternent. Clifford D. Simak signe ici une nouvelle simple et touchante, comme souvent dans sa production.

 

Frederik Pohl expose le principe de "toute-puissance" pour en faire un condensé net et efficace dans J’ai tué mon ami. Mais ne se dira-t-on pas en lisant cette nouvelle : "J'ai déjà lu ça quelque part..." ? Bien que sans publication ultérieure, cette nouvelle était en effet déjà parue dans les pages de Galaxie, plus précisément dans le numéro 19 de Juin 1955, sous le titre "J'ai tué le roi de l'univers". La traduction, toutefois, en est différente, sans toutefois avoir à justifier ce doublon.

 

 

La rubrique Votre courrier ne manque jamais du charme de nous faire entrevoir les années 50 par le biais de la vie quotidienne d’alors, et des ajustements que les « progrès » techniques fulgurants ne manquaient pas de questionner. En voici deux exemples :

 

… Peintures aux silicones, poêles au silicones, tissus siliconés : qu’est-ce donc que ces silicones que l’on retrouve partout ?

M. Aturdi, Florence.

 

Les silicones sont des substances organo-siliciques obtenues par des réactions chimiques fort complexes. En variant les proportions et la nature des constituants organiques, les chimistes ont pu fournir toute une gamme de ces produits, allant du liquide le plus fluide au solide le plus dense.

Les qualités des silicones sont aussi nombreuses que précieuses, puisqu’elles joignent à la flexibilité une résistance exceptionnelle à l’humidité, à la chaleur (230°C), au froid (- 80°), à l’oxydation, à la corrosion. Leur inertie chimique absolue les préserve de toute altération par l’ozone, la lumière solaire, les intempéries, les produits chimiques. Elles possèdent, enfin, des propriétés électriques de premier ordre.

Rien d’étonnant, par conséquent, à ce qu’on les utilise indifféremment pour la fabrication de peintures et d’enduits imperméables, d’isolants électriques, de revêtements pour des chaudières ou des congélateurs, de vernis pour les moules industriels ou les ustensiles ménagers, de bains pour rendre les tissus imperméables et infroissables, de caoutchoucs appelés élastomères, etc.

Combien de baigneurs songent-ils que le sable qui fuit sous leurs doigts est à l’origine de cette merveilleuse matière dont les possibilités n’ont pas fini de nous étonner.

 

Les ingénieurs qui leur succèderont auront peut-être l'impression d'avoir perdu la clé laxienne...

 

… J’ai lu un écho relatif à un réchaud où l’on peut faire cuire de la nourriture dans des récipients de papier. Est-ce exact ?

Mme D. Régasse, Saintes.

 

Pas du tout ! Il s’agit d’un four électronique dans lequel la source de chaleur est constituée par un générateur produisant des oscillations électriques de haute fréquence, créant elles-mêmes un champ électromagnétique à haute fréquence.

L’aliment placé dans ce champ alternatif étant plus ou moins isolant, il constitue ce qu’on appelle un diélectrique. Ses molécules tendent à s’orienter suivant les lignes de force du champ. À chaque inversion de la polarité elles frottent les unes contre les autres. Cette inversion se reproduisant plusieurs millions de fois par seconde dans l’oscillation à haute fréquence, il en résulte une intense production de chaleur subie par la matière dans toute sa masse.

Mais à chaque corps correspond une longueur d’ondes déterminée, pour laquelle l’échauffement est maximum. C’est pourquoi l’émission de courant étant convenablement réglée, le four lui-même peut rester froid et le papier intact, tandis que la nourriture cuit en un temps record : quelques dizaines de secondes pour un bifteck, des côtelettes, des biscuits ; quelques minutes pour un poulet.

Un grave inconvénient : le prix de l’appareil : plus de 400 000 frs, sans compter les frais d’entretien. Au surplus, les mets ainsi cuisinés n’offrent jamais l’aspect appétissant, ni la saveur délicate, de nos « bons petits plats ».

 

Malgré l’aveu marqué qu’on ne remplacera pas les « bons petits plats », l'industrie changera son fusil d'épaule en commercialisant en masse ce procédé du "micro-ondes".

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