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01 avril, 2026

Fiction n°139 – Juin 1965

Dans ce numéro d'été de Fiction, il est beaucoup question, sans la nommer toutefois explicitement, de pantropie - concept traitant de l'adaptation de l'humain aux conditions de l'exploration spatiale, développé par James Blish en 1957 - à travers principalement le court roman de James Gunn présenté ici, ainsi qu'un texte très court d'Isaac Asimov qui était tout frais et encore inédit à l'époque. L'autre récit conséquent est signé Fritz Leiber, qui nous régale de sa connaissance intime de la vie des troupes de théâtre itinérantes.

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Sommaire du Numéro 139 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 10 à 10, bibliographie

NOUVELLES

2 - James E. GUNN, Voir Mars et mourir (Space is a Lonely Place, 1957), pages 11 à 65, nouvelle, trad. Pierre BILLON

3 - Isaac ASIMOV, Souvenir perdu (Eyes Do More Than See, 1965), pages 66 à 69, nouvelle, trad. Pierre BILLON

4 - Arthur C. CLARKE, Casanova cosmique (Cosmic Casanova, 1958), pages 70 à 77, nouvelle, trad. Christine RENARD

5 - Fritz LEIBER, Quatre fantômes dans "Hamlet" (Four Ghosts in Hamlet, 1965), pages 78 à 117, nouvelle, trad. Pierre BILLON

6 - Suzanne MALAVAL, La Maison d'à côté, pages 118 à 126, nouvelle

7 - Robert SILVERBERG, La Nature de l'enfer (The Nature of the Place, 1963), pages 127 à 129, nouvelle, trad. Christine RENARD *

8 - Thomas OWEN, La Dame de Saint-Pétersbourg, pages 130 à 133, nouvelle

CHRONIQUES

9 - Demètre IOAKIMIDIS, Isaac Asimov et la Fondation, pages 135 à 139, article

10 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 145, critique(s)

11 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 147 à 151, article

12 - Jacques VAN HERP, Tout Flash Gordon, pages 153 à 157, critique(s)

13 - (non mentionné) , Table des récits parus dans « Fiction » : premier semestre 1965, pages 158 à 159, index

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


"La deuxième suit la première", comme dit la comptine. Les premières expéditions vers Mars exigent des hommes de l'espace aguerris à un isolement de près de trois ans. Mais la précarité psychologique de l'humain demeure un facteur très difficile à mesurer. Voir Mars et mourir, si elle explicite ce sujet, demeure un peu difficile à suivre tant la confusion des personnages est maintenue par le scénario même, par des psychologies mal individuées, et par des dialogues souvent trop bavards. On imagine ce récit plus aisément adapté pour l'écran, et James Gunn sans doute plus à l'aise avec l'audio visuel qu'avec la littérature.


Dans Souvenir perdu, et comme dans la nouvelle précédente, il est question de la forme qui sera la plus adaptée à la conquête de l'espace pour l'humanité. Isaac Asimov imagine que la forme ultime serait pur esprit, mais que cela ne lui ôtera pas sa nostalgie de l'incarnation.

Avec Casanova cosmique, on repensera sans doute à la nouvelle de Pierre Boulle L'amour et la pesanteur sur la difficulté d'échanges érotiques dans l'espace : Arthur C. Clarke s'amuse avec un autre aspect des variations que provoque la pantropie. Plaisant.

" Il m'arrive parfois de penser qu'il s'agit là de la plus belle histoire de fantôme du monde – mais le mérite en revient certainement moins à mes talents de conteur qu'au caractère essentiellement merveilleux de l'événement. "
Voilà le "pitch" bien amusant qu'on pourrait faire de Quatre fantômes dans "Hamlet" de Fritz LeiberThe show must go on, a-t-on coutume de déclarer en coulisses s'il arrive un malheur incapacitant à un comédien ou à tout autre artiste d'art vivant. Voilà la lisière du fantastique atteinte chez Leiber, selon qu'on prenne au sérieux ou non, qu'on applique ou non, cette maxime. Le portrait d'une troupe itinérante rendant gloire à l'incomparable Shakespeare y est de plus très touchante et fort bien rendue.
Nous revenons sur Fritz Leiber à la fin de ce billet.


La maison d'à côté sera la dernière nouvelle publiée de Suzanne Malaval, et c'est bien dommage : son ton et ses histoires, déjà si particuliers, prennent ici une assurance et une maîtrise qui présageait le travail d'une grande autrice.

Dans La nature de l'enfer, Robert Silverberg nous livre, de façon courte et concise, une petite réflexion sur la vie et l'art de savoir la prendre comme elle vient... Ou pas.


La persistance des impressions d'un rêve une fois recouvré l'état de veille peut-elle mener à sa permanence en boucle ? La dame de Saint-Pétersbourg est une nouvelle un peu gratuite de Thomas Owen, mais qu'on peut s'amuser à lire une seconde fois pour en sentir tout le sel répandu cruellement sur les plaies.


 
Allez Fritz, fais pas la gu... !

Revenons-en à Fritz Leiber. Nous nous souvenons que la parution en deux épisodes dans Galaxie de 
"Guerre dans le néant" (in Galaxie  2ème série n°4 et n°5aura dérouté les lecteurs, et les aura peut-être refroidis quant à ce très singulier auteur. La rédaction de Fiction tente sans doute de "réparer" cette mise en feuilleton, en développant dans sa présentation de la nouvelle le parcours de Leiber jusqu'en 1965. Le texte qui suit fait en effet son travail de compréhension de l'auteur :

Parmi les auteurs de science-fiction américains, Fritz Leiber est un de ceux qui ont reçu le plus d'hommages de la part de leurs pairs. Il fut invité d'honneur à la 9e Convention Mondiale de la Science-Fiction, tenue en 1951 à La Nouvelle-Orléans ; reçut le prix du meilleur roman SF de l'année en 1958 pour The big time ; vit un numéro entier de la revue Fantastic Stories consacré, en 1959, à une série de nouvelles inédites de lui ; eut une quarantaine d'autres nouvelles sélectionnées pour des anthologies. Si on ajoute que sa carrière remonte à plus de vingt-cinq ans, on mesurera à quel point l'ignorance du public français vis-à-vis de son œuvre est une grave lacune.
Né en 1910 à Chicago, Leiber est d'origine allemande par son grand-père. Son père était acteur shakespearien et avait rencontré sa mère, actrice également, au cours d'une tournée. L'enfance du jeune Leiber s'écoula dans ce milieu d'une troupe théâtrale itinérante, précisément décrit dans la nouvelle que nous publions ci-dessous. Il était, raconte-t-il, extrêmement impressionnable durant son jeune âge, avait peur du noir et même de son ombre, et croyait fermement au surnaturel.
En 1926, il devint un lecteur assidu de Amazing Stories, la première en date des revues de science-fiction, tout en poursuivant des études qui le menèrent à un doctorat de philosophie. Il s'intéressa ensuite à l'étude des religions comparées et, après s'être converti au catholicisme, devint même prédicateur pour le compte d'un organisme théologique, fonction qu'il abandonna en ne se sentant pas suffisamment la foi. En 1934, il rejoignit la troupe de son père et joua en tournée les rôles d'Edgar dans Le roi Lear et de Malcom dans Macbeth. « C'était alors l'époque qui suivait la crise économique ; les acteurs jouaient dans des théâtres vétustes et délaissés, où avaient élu domicile les chauves-souris, » raconte-t-il. (Autres détails qui éclairent l'aspect autobiographique de la nouvelle qui suit.)
Leiber tenta ensuite sa chance comme acteur à Hollywood, se maria en 1936 avec une jeune Anglaise qui partageait ses goûts en littérature surnaturelle, et revint finalement à Chicago après l'échec de ses tentatives hollywoodiennes. Tout en étant appointé pour travailler à une encyclopédie, il décida de se lancer dans la littérature. L'entreprise se solda d'abord par une série d'insuccès, jusqu'au jour où le magazine Unknown, spécialisé dans le fantastique, retint pour la première fois un texte de Leiber : Two sought adventure  
(1), qui y parut dans le numéro d'août 1939.
Ce fut le début d'une collaboration suivie de Leiber avec Unknown, collaboration qui s'étendit l'année suivante à Weird Tales, autre grand magazine fantastique. Dans ces deux revues, il publia à l'époque uns série de nouvelles qui commencèrent à établir sa réputation : Bleak shore, the howling tower, The sunken land, Thieves house, The automatic pistol, Smoke ghost, The hound, etc(2) Les unes relevaient du genre appelé par les Américains sword-and-sorcery ou heroic fantasy (et qu'on pourrait traduire par « mélange de surnaturel et de cape et d'épée » ou par « fantastique épique ») ; les autres acclimataient au contraire le fantastique dans la vie de tous les jours et les décors du monde normal.
En 1942, Leiber entama une carrière d'écrivain à plein temps, et son premier roman. Conjure wife (3) (où l'on voit la sorcellerie enseignée à l'université), parut en 1943. L'année suivante, il faisait ses premières armes dans la science-fiction avec Gather darkness (4), où pourtant il n'abandonnait pas ses thèmes favoris : religion et sorcellerie, qui se voyaient ici transposés dans les temps futurs. C'est à partir de ce livre que le renom de Leiber commença de s'accroître. Il devint un auteur au talent reconnu, dont les meilleures revues s'assuraient la signature. Dans son roman suivant, Destiny times three (1945) (5), apparaît pour la première fois le thème du Temps modifié, qui intervint souvent par la suite dans son œuvre (notamment dans The big time (13)). 
Avec ce livre prit fin la première phase de la carrière de Leiber, lequel cessa ensuite d'écrire pour trois ans, tout en devenant rédacteur en chef de la revue Science Digest. Il revint à la littérature en 1950, en se plaçant cette fois ouvertement sous le signe de la science-fiction. Les histoires qu'il écrivit alors procèdent principalement de deux veines. Dans les unes, il dénonce les tabous sexuels en les transposant dans le monde de demain : c'est le cas par exemple de Nice girl with five husbands (6), Coming attraction (7), A deskful of girls (8), Femmequin  973 (9). Dans les autres, il se fait le poète du monde d'après la guerre atomique, comme dans The moon is green (10), A bad day for sales (11), The silence game (12)Entre 1953 et 1957, une nouvelle interruption se fit dans la production de Leiber, et c'est en 1958 qu'il fit une seconde fois sa rentrée avec The big time (13), le roman déjà cité qui lui valut le prix du meilleur livre de l'année. Depuis, sa production est restée régulière et d'un niveau de qualité constant. Son dernier et copieux roman, The wanderer (1964) (14), est un essai convaincant pour exposer de façon sérieuse le thème de la fin du monde due à la rencontre de la Terre avec un météore : le désastre y est raconté alternativement selon le point de vue des diverses races et civilisations de la Terre.
Âgé aujourd'hui de 5ans, Leiber est à un point culminant et évolutif de sa carrière dans un genre littéraire où l'imagination s'épuise vite et où les écrivains, même ayant brillamment débuté, sont souvent à cours d'idées après 35 ans. C'est là un privilège qu'il partage avec Simak et quelques autres « vétérans ». Il est à noter aussi qu'il est un des rares auteurs américains à avoir réussi aussi bien dans la science-fiction que dans le fantastique (ou dans la combinaison des deux). En tant qu'écrivain, enfin, il est un de ceux dont le style est le plus savoureux et le plus personnel. Toutes ces raisons font qu'on peut le considérer aujourd'hui comme un des cinq ou six Grands de la science-fiction américaine.

Notes de la rédaction de Fiction et du PReFeG relatives à cette présentation :

1 : Les bijoux dans la forêt paraîtra en 1972 chez OPTA dans Le livre de Lankhmar (collection Aventures fantastiques n°9) (Note du PReFeG).

2 : The bleak shoreThe howling towerThe sunken landThieves' house figurent aussi dans Le livre de Lankhmar (op. cit.), sous les titres repectifs de : Le rivage isoléLa tour qui hurleLe pays qui coule et La maison des voleursThe automatic pistol et Smoke ghost figureront dans l'anthologie Les lubies lunatiques (Casterman - 1980) sous les titres respectifs de : Le pistolet automatique et Fantôme de fuméeThe hound devra attendre 1992 pour être traduite sous le titre Le chien dans le rare recueil chez Encrage Le pouvoir des marionnettes. (Note du PReFeG).

3 : Ballet de sorcières, Le masque fantastique n°7 (Librarie des Champs-Elysées - 1976). (Note du PReFeG).

4 : À l'aube des ténèbres, au Rayon Fantastique.

5 : Alternatives, Collection Futurama n°26 (Presses de la cité - 1979). (Note du PReFeG).

6 : Les cinq maris de Lorie (dans Galaxie ancienne édition, n° 2)

7 : Amoureuse de son bourreau (Ibid., n° 54).

8 : Des filles à pleins tiroirs (dans Fiction n° 66).

9 : La femmequin n° 973 (dans Satellite n° 17). 

10 : La lune était verte (dans Galaxie ancienne édition, n° 13).

11 : Pas d'amateurs aujourd'hui (Ibid., n° 24).

12 : Le jeu du silence (dans Fiction n° 11).

13 : Guerre dans le néant (dans Galaxie nouvelle édition, nos 4 et 5) 

14 : Le vagabond, collection Ailleurs et demain (Robert Laffont - 1969). (Note du PReFeG).

21 juin, 2025

Cadeau bonus : Fiction spécial n° 4 : Anthologie de la science-fiction française (Mars 1963)

Retour aux auteurs français pour ce quatrième volume de la série "Fiction Spécial". On y notera que les nouvelles ne sont plus classées par ordre alphabétique d'auteurs, comme dans les précédentes anthologies de Fiction, et que des thèmes récurrents alternent avec d'autres : les cités de demain enfouies sous terre peuplées d'humains dépendants de la machine, des machines qui prennent le contrôle de la marche du monde ou de son anéantissement, des espèces invasives qui concurrencent ou supplantent l'humanité… On y perdrait son optimisme, comme dirait Dorémieux, s'il n'y avait aussi dans ce florilège la présence rafraîchissante de quelques auteurs plus caustiques à l'humour dévastateur. L'ensemble est toutefois de bonne, voire de très bonne qualité.

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Sommaire du Fiction Spécial n°4 :


1 - (non mentionné), (Introduction), pages 4 à 4, introduction

2 - Nathalie HENNEBERG, La Terre hantée, pages 5 à 30, nouvelle

3 - André RUELLAN, Point de tangence, pages 31 à 37, nouvelle

4 - Michel EHRWEIN, Les Voix dans le désert, pages 38 à 54, nouvelle *

5 - Roland TOPOR, À point, pages 55 à 60, nouvelle

6 - Philippe CURVAL, Un soupçon de néant, pages 61 à 78, nouvelle *

7 - Jean-Charles PICHON, La Machine, pages 79 à 82, nouvelle *

8 - Michel DEMUTH, L'Homme de l'été, pages 83 à 111, nouvelle

9 - Claude-François CHEINISSE, Les Engins, pages 112 à 115, nouvelle

10 - Pierre VERSINS, Le Chien, pages 116 à 122, nouvelle *

11 - Claude VEILLOT, Encore un peu de caviar, pages 123 à 141, nouvelle

12 - Gil SARTÈNE, Conformément au programme, pages 142 à 172, nouvelle *

13 - Fernand FRANCOIS, La Vénusienne, pages 173 à 174, nouvelle *

14 - Marcel BATTIN & Georges GHEORGHIU, Heureux comme Dieu en France, pages 175 à 192, nouvelle

15 - Suzanne MALAVAL, Le Temps des sortilèges, pages 193 à 204, nouvelle *

16 - Daniel DRODE, Dedans, pages 205 à 222, nouvelle

17 - Albert FERLIN, La Prison, pages 223 à 227, nouvelle

18 - Jérôme SERIEL, Le Satellite artificiel, pages 228 à 236, nouvelle *

19 - Gérard KLEIN, Un chant de pierre, pages 237 à 248, nouvelle

20 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 249 à 251, bibliographie


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Note éditoriale du Fiction Spécial n°4 :

ENTAMEE en 1959, la série de nos anthologies françaises se poursuit et en voici le troisième volume.

On y trouvera un éventail varié de thèmes et de tendances, qui toutes sont représentatives de cette science-fiction française qui apparaît de moins en moins dépendante de ses modèles américains.

Certains des auteurs qui figurent ici ont maintenant été consacrés par leurs romans ; d’autres font partie de l’équipe des romanciers de demain ; d’autres encore en sont à des débuts prometteurs.

Nathalie Henneberg, Gérard Klein, Philippe Curval, sont déjà des chevronnés. Pierre Versins aussi, bien que ses multiples activités l’empêchent d'écrire autant qu’il le voudrait. La nouvelle vague est représentée par Jérôme Sériel et l'avant-garde par Daniel Drode, l’auteur le plus controversé de la science-fiction française, le seul en tout cas qui cherche à lui donner un langage propre.

Michel Demuth, Michel Ehrwein, Claude Veillot et Gil Sartène sont ceux sur les futurs romans desquels nous misons avec le plus de certitude. Mais qui sait ce que nous donneront des talents originaux comme ceux de Suzanne Malaval ou de Roland Topor ?

Quelques absents de marque à ce sommaire : Francis Carsac et Jacques Sternberg notamment. Regrettons qu’ils n’aient plus guère le loisir d’écrire de nouvelles.

Et donnons à tous (ainsi qu’à ceux que nous ignorons peut-être encore) rendez-vous l’année prochaine, pour une quatrième anthologie encore plus substantielle.


Les portes de la Cité sont scellées, le contact avec la Surface est rompu, mais on importe des fleurs de Vénus ou de Titan ?! Mensonge dans l'histoire ou ruse d'autrice ? Le lecteur attentif ne s'y laissera pas prendre.

On pourrait rapprocher La terre hantée du roman de Drode "Surface de la planète" ou "Les cavernes d'acier" d'Asimov. Nathalie Henneberg continue de miser sur la séduction d'un foisonnement de vocabulaire botanique ou minéralogique, mais là où Drode ne manquait pas de faire dégénérer le savoir des hommes vivants comme des insectes sous terre (mais nous y reviendrons), Henneberg décrit des protagonistes comme s'ils avaient conservé notre vocabulaire. Sur le sujet des villes enterrées, nous inviterons les amateurs à lire l'étonnant et inégalé "La machine s'arrête" de E. M. Forster (The Machine Stops, 1909), en français dans le recueil "De l'autre côté de la haie".

André Ruellan déploie dans Point de tangence un concept assez audacieux, mêlant phantasme et imagination schizophrène, à la possibilités de réalités parallèles. Comme pour toute nouvelle où le narrateur n'est pas fiable, il faut un peu s'accrocher et décrypter patiemment.

Bien documenté sur ce que pourront être les premières missions lunaires, d'un style précis et ne lésinant cependant pas sur les effets de va et vient dans le temps laissant au lecteur la possibilité de jouer à deviner, Michel Ehrwein s'adonne peut-être malheureusement à la tendance de l'époque, empreinte d'occultisme de bazar, et imagine des liens entre la Lune, l'Atlantide et l'apparition de la vie sur Terre. Pour faire entendre Les Voix dans le désert, peut-être aurait-il fallu laisser un peu de côté "le matin des magiciens"...

Roland Topor signe une très efficace nouvelle, tant par la concision que par le choix de son sujet : où enterrer les morts quand leur nombre devient intolérable pour la surface disponible. Il imagine ainsi une planète cimetière, dédiée entièrement à cet usage, et les deux fossoyeurs chargés de l'administrer. La chute arrive A point.

 Société policière, loisirs organisés et imposés, drogue d'importation inconnue provoquant un dérèglement de la réalité même - et non plus simplement sa perception - personnages factices et infantiles… On croirait lire avec Un soupçon de néant un premier jet du "Dieu venu du Centaure" de Philip Dick… Philippe Curval s'amuse un peu aussi à improviser, semble-t-il. Amusant.

" Les machines ne sont venues que plus tard, après que le climat convenable, pendant des siècles sans doute, eut été préparé. Ils n’auraient pu imposer les machines à des hommes libres, comme les Grecs par exemple, non plus qu’à des tribus unies et fortes comme le peuple d’Israël… Mais, à la fin, tout de même, nous avons été mûrs pour les machines. Parce qu’Ils avaient besoin de nous pour les créer. Il fallait que nous fussions nous-mêmes les artisans de notre perte. De pauvres imbéciles, égoïstes, isolés et créateurs de monstres. Comme cela s’était donc vite fait… à partir de la première machine ! Un peu plus de trois siècles… Et comme nous étions heureux, chaque fois que nous en avions inventé une, un peu plus compliquée, un peu plus dangereuse que les autres, une qui, plus que les autres, nous échappait… Nous le reconnaissions : « Nous ne savons pas grand-chose, mais ces forces que nous ignorons nous pouvons les domestiquer. » Nous étions aussi orgueilleux de notre ignorance que de notre habileté. Même celui qui voyait le danger (et en discutait parfois avec beaucoup de passion) un instant plus tard il maniait le volant ou l’interrupteur de ses machines personnelles avec une totale inconscience. Et personne ne s’est trouvé là pour dire notre stupidité ! Ou, s’il s’en est trouvé, on les a enfermés, « guéris » comme on disait, avant qu’ils ne se fissent entendre. Parce que toute notre éducation portait en germe la condamnation de l’homme – la portait évidente comme un visage ses yeux…"

Jean-Charles Pichon interroge la pulsion mécaniste, et même machiniste, de l'espèce humaine, et son indolence face à un progrès qui ne se résumerait qu'à accomplir les tâches méprisables. Comme son titre, La Machine, le texte est concis, et surtout profond.

Aux lendemains de la Guerre d'Algérie, où il a été mobilisé, Michel Demuth parle d'autodétermination des peuples, dans L'homme de l'été, qui pourrait rappeler le ton de "Marée montante" de Marion Zimmer Bradley. (in Fiction 40, 41 et 42).

Dans un modèle de concision, Claude F. Cheinisse nous brosse un bel exemple de "guerre propre" avec Les engins, que nous pourrions presque appeler drones. Tous les arguments patriotiques des va-t-en-guerre y défilent. Un texte à garder sous le coude par les temps qui courent… 

Il ne lui manque que la parole… Pierre Versins actualise l'histoire un peu rebattue de l'animal doué de parole, avec Le chien et une bien sympathique compagnie. Pour les amateurs de la gent féline douée de parole, nous vous invitons à vous reporter à notre recension de "Tobermory" de Saki (in Fiction n°85).

Ça commence comme une histoire d'institutrice à la Zenna Henderson, et se poursuit comme du William Morrison qui donne la parole à l'enfance. Enfin, on se souvient de certain récit de John W. Campbell sur des êtres mimétiques. Entre "The thing" et "Les plus qu'humains" de Sturgeon - Encore un peu de caviar, ce n'est jamais que des œufs d'esturgeon, n'est-ce pas ? - Claude Veillot digère les influences anglo-saxonnes, parce qu'on est jamais que ce que l'on mange… 

"(...) plutôt que d’altérer la capacité des machines, il fallait entreprendre d’éduquer les hommes. Les calculatrices ne tardèrent pas à fournir un plan détaillé de transformation psychologique. Reléguant au second plan les tentatives visant à persuader par la raison, ce plan comportait des indications minutieuses sur les différences techniques de propagande sorties des laboratoires avancés de sciences physiques et humaines.

La proposition n’était guère attrayante au point de vue moral, mais, après maintes tergiversations, on dut se rendre à l’évidence que personne n’avait mieux à proposer. On déclencha donc une vaste offensive de publicité qui accaparait les individus, du berceau au cercueil, forçant les consciences rebelles aux assauts directs par l’utilisation systématique d’images invisibles insérées au cœur des films, et de slogans diffusés en basse fréquence et qui, bien qu’inaudibles, se frayaient un chemin jusqu’à l’inconscient."

Gil Sartène produit trois trop longs chapitres de récit de guerre, bien écrits certes mais sans intérêt dans une revue comme celle-ci - d'autant plus dans un numéro spécial - avant d'évoquer maladroitement son véritable sujet, tel qu'exprimé dans l'extrait ci-dessus. La situation finale passe de plus complètement à côté de ce qu'il aurait pu exprimer, du moins dans un cadre de science-fiction, Conformément au programme. Bref, tout l'inverse de la nouvelle de Claude Cheinisse. 

Fernand François, quant à lui, ne s'attarde pas en cours de route pour atteindre sa chute, un peu attendue et qui n'aura rien de surprenant pour qui connait un peu la physiologie, quand bien même il s'agisse ici d'un être baptisé La Vénusienne.

Les mécanismes de la haine de l'autre, ou même de l'indésirable, sont ici clairement exposés à travers cette fuite d'une mère et son enfant, juifs. Bien sûr, tous les relents de haine hérités de la 2nde Guerre Mondiale y retrouvent leur chemin. Mais il y a un peu plus : des mutants, que la singularité ne rend pas plus compréhensifs et tolérants pour autant. Heureux comme Dieu en France, par Marcel Battin et Georges Gheorghiu, est une belle nouvelle malheureusement réaliste.

" À chaque fois que meurt un elfe, l’herbe pousse plus belle. Alicante sera bientôt resplendissante. " Voilà résumé ici tout l'esprit des nouvelles de Suzanne Malaval, et Le temps des sortilèges n'échappe pas à son style. Récit en deux courts chapitres (Catana, et Les herbes de la Terre) fleuris de vie champêtre et de petit peuple caché dans les éléments, il pose aussi la question : quel est le petit peuple du petit peuple ?

" Corps humain enté de mille organes métalliques, plastiques, magnétiques, enserré au sein de circuits et d’instruments qui corrigeaient automatiquement toute avarie, enchâssé dans un organisme-robot dont il n’était plus qu’une fraction, agi plutôt qu’acteur, je vivais dans la stabilité. "

Ainsi parle le Stable, exemple de l'être humain devenu biomécanique et étonnamment inutile. Depuis DedansDaniel Drode développe le vécu des ces êtres dépossédés de leur liberté d'action tels qu'on a pu en suivre dans son roman "Surface de la planète". C'est en fait le récit d'une émancipation face à la machine nutritive qui assure la survie, de sous-êtres qui ont encore la lucidité de se poser des questions sur leur conditions de vie. Intéressant, bien que nous n'y retrouvions pas la puissance oblitératrice du conditionnement des protagonistes de "Surface de la planète".  C'est peut-être un peu dommage, car Drode perd ici un peu de son sel qu'il aimait répandre sur nos plaies (et sa nouvelle se rapproche de fait de celle de Nathalie Henneberg).

Dans la continuité de Drode, Albert Ferlin imagine le bannissement d'une cité hégémonique où La prison équivaut à découvrir la nature de l'extérieur. Concis et efficace, même si la répétition du même sujet pourrait à force lasser le lecteur novice.

Jérôme Seriel entame son récit comme une autofiction. Et c'est heureux, comparativement à ses autres nouvelles surchargées de néologismes ineptes et d'histoires faussement poétiques. Délibérément plus prosaïque ici, voire pragmatique, il s'exprime, dans Le satellite artificiel, en sa qualité de scientifique sur la confiance que l'on peut accorder, ou non, aux progrès scientifiques ; surtout quand l'armée s'en mêle. D'une bien meilleure qualité que tout ce que Fiction nous proposait alors de cet auteur, cette nouvelle a des réminiscences de l'introduction de "La fin d'Illa" de José Moselli, ou rappelle encore "Le nuage pourpre" de M. P. Shiel, sur le point de vue du dernier survivant de l'espèce humaine.

" Mais rien de ce que j’ai nommé ne me nomme. En vérité, j’attendais à mon tour qu’on me donne un nom."

Gérard Klein délivre dans Un chant de pierre une poésie subtile et cosmique, non pas lyrique et foisonnante, mais intelligente et éclairante sur les vertus du poète qui nomme les choses dans un langage divin. Une très belle réussite, qui fera repenser au texte du philosophe Walter Benjamin “Sur le langage en général et sur le langage humain” (1916), qui prouve que la science-fiction est une littérature qui invente une mythologie pour l'avenir.

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