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04 mars, 2026

Fiction n°136 – Mars 1965

Dernières apparitions des auteurs français que sont Gali Nosek et Henri Damonti ; Fiction va devoir renouveler son cheptel francophone, dans un pays et une époque frileux en matière de publications des littératures de l'imaginaire. Fort heureusement, le corpus anglo-saxon présenté ici est de très bonne qualité, même si porté parfois par de parfaits inconnus de notre côté de l'Atlantique. Adjoignons leur Robert Silverberg et Jorge Luis Borgès, et le tour est joué !


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Sommaire du Numéro 136 :


NOUVELLES


1 - Algis BUDRYS, La Fin de l'hiver (The End of Winter, 1958), pages 5 à 17, nouvelle, trad. GERSAINT

2 - Simon BAGLEY, Tous Américains ! (Welcome, Comrade, 1964), pages 18 à 37, nouvelle, trad. Claude CARME

3 - Harry HARRISON, Portrait de l'artiste par lui-même (Portrait of the Artist, 1964), pages 38 à 46, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

4 - Robert SILVERBERG, Eve et les vingt-trois Adams (Eve and the Twenty-Three Adams, 1958), pages 47 à 62, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

5 - Terry CARR, La Pierre de touche (Touchstone, 1964), pages 63 à 75, nouvelle, trad. Denise HERSANT *

6 - John SHEPLEY Le Kit-Katt-Klub (The Kit-Katt Klub, 1962), pages 76 à 88, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

7 - Gali NOSEK, Les Prisonniers, pages 89 à 92, nouvelle *

8 - Gordon R. DICKSON, Le Remplaçant (The Amulet, 1959), pages 93 à 108, nouvelle, trad. Christine RENARD *

9 - Jorge Luis BORGES, Tlön Uqbar Orbis Tertius (Tlön Uqbar Orbis Tertius, 1940), pages 109 à 122, nouvelle, trad. Paul VERDEVOYE

10 - Henri DAMONTI, Un jeu très amusant, pages 123 à 127, nouvelle *

 

CHRONIQUES

11 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 129 à 129, bibliographie

12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 131 à 151, critique(s)

13 - Alain DORÉMIEUX, Un Bava sans bavures, pages 153 à 154, article

14 - Bertrand TAVERNIER, Wells affadi, pages 154 à 155, article

15 - Anne TRONCHE, Le Musée Gustave Moreau : un héritage fantastique, pages 157 à 159, critique(s)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Une opération de sauvetage fait découvrir à ceux qui la mènent un petit astéroïde qui ne comporte pas en astre mort, mais en une machine à recréer des images de la vie. Algis Budrys ne livre aucune réponse, ni aucun indice, pour pouvoir déterminer la raison d'être de cette sorte de mirage cosmique qui joue La fin de l'hiver.


« Tout ce que nous autres, Américains, nous avons, nous l'avons obtenu grâce à notre façon de penser. Tout ce que nous sommes en train de faire dans ce Projet Américain, c'est de donner cette façon de penser à tous les hommes. Le monde connaîtra vraiment un essor extraordinaire quand ce projet aura été réalisé. »

De la colonisation dite culturelle à celle des mœurs et des mentalités, il pourrait n'y avoir qu'un pas, mais le chemin demeure hasardeux, ainsi que l'hégémonie présupposée pour résultat. A moins que la technique ne se colle au problème d'une indiscutable efficacité et de l'assurance d'un résultat permanent, pour l'accomplissement d'une forme "d'impérialisme mental". Sans en dévoiler davantage, Tous Américains ! est une nouvelle fort réjouissante sur les rouages des mises en place de techniques révolutionnaires… et ses travers. Son auteur, Simon Bagley, signe ici sa seule incursion dans le domaine de la science-fiction, et sera surtout connu sous son (pré)nom véritable de Desmond Bagley comme auteur de romans d'espionnage.

Continuons avec un questionnement fort actuel, comme l'ignorait encore l'équipe de rédaction de Fiction en 1965, quand ils écrivaient à propos de Portrait de l'artiste par lui-même de Harry Harrison : " un temps futur où les comics sont exécutés à la chaîne par des robots, capables de reproduire sur commande le style de n'importe quel grand dessinateur de l'âge d'or ! " En témoigne cet extrait :

Pachs regarda l'image et ne put en détacher les yeux : il avait peur de se trouver mal. Non seulement la couverture était bonne, mais c'était de l'excellent Milton Caniff. Elle était telle que le maître aurait pu la dessiner lui-même. Mais le plus horrible de la chose, c'est que c'était la couverture de Pachs, sa propre composition. Améliorée ! Il n'avait jamais été ce que l'on peut appeler un dessinateur formidable, mais il n'était pas un mauvais dessinateur. Il avait bien réussi dans les bandes dessinées et, pendant les bonnes années, il était en tête du peloton. Mais le métier était devenu de plus en plus difficile et, après l'apparition des premières machines, ce fut le marasme.

" La machine soulage l'homme de son labeur et détourne l'artiste de son œuvre " ; ce bon mot du poète Michael Shiloh correspond tout à fait à cette belle nouvelle délicate et faussement désespérée. Quelques indices nous donne en effet à penser que rien ne se passera aussi simplement que prévu avec la machine, à l'instar de l'épisode de "Charley-les-dames" dans "Le pianiste déchaîné" de Kurt Vonnegut.

On se souvient des échanges d'articles entre Poul Anderson et Robert R. Richardson concernant, durant un voyage spatial au long cours (comme le chemin Terre-Mars, par exemple) la présence nécessaire à bord, parmi un équipage d'hommes, de "filles compréhensives" - pour reprendre l'expression machiste de Richardson (voir Fiction n°37 et n°38 de décembre 1956 et janvier 1957) ; cela pour justifier l'appétit sexuel du mâle censé ne pas pouvoir y déroger. Robert Silverberg s'amuse dans Ève et les vingt-trois Adams à imaginer le poste de "fille d'équipage" rendu officiel, et le cas d'une jeune femme qui usurpe ses "compétences" et son abnégation. Quel recours sinon le viol ? Bien entendu, l'inhumanité du viol ni celle de la prostitution n'échappent à Silverberg qui saura faire un pied de nez à tous ceux qui n'y entendrait pas raison (comme l'eut fait trois ans auparavant Randall Garrett dans sa nouvelle "Relations spatiales", voir Fiction n°113, ou encore Lester Del Rey dès 1958 dans "La fille de l'espace",  voir Fiction n°76, mais signalons tout de même que la nouvelle de Silverberg date également de 1958 dans sa parution originale américaine). Par ailleurs, sans dévoiler le ferment de la nouvelle, gageons que l'expédient utilisé résonnera terriblement avec une affaire judiciaire récente et d'une actualité, hélas, toujours brûlante.


Nous venons d'évoquer Lester Del Rey ; celui-ci était connu comme l'anthologiste des "Best Science Fiction of the year" à partir de 1972, en compagnie d'un jeune homme talentueux et issu du fandom : Terry Carr. Ses romans et ses nouvelles seront plus rares cependant. Carr propose ici une histoire d'envoûtement, d'"entoûchement" serait un mot plus approprié pour La pierre de touche, un peu à la manière d'un Avram Davidson, à petits pas, de la réalité vers une zone plus crépusculaire. Carr n'a pas, pas encore ?, la velléité sadique de ses pairs de faire souffrir trop longtemps ses personnages, (comme le préconisait dans ses "master class" un Kurt Vonnegut, par exemple) mais la nouvelle et le rendu de l'ambiance de Greenwich Village sont toutefois appréciables.


Le Kit Cat Club fut un cercle d'influence anglais du 17e Siècle, d'orientation politique dite "whig", prônant une monarchie parlementaire, et sans doute très active dans la prise de pouvoir de Guillaume d'Orange lors de la "Glorieuse Révolution" de 1689, qui conforta l'assise protestante en Grande-Bretagne. On notera aussi qu'ici, Le Kit-Katt-Klub peut se réduire au même acronyme que le sinistre Ku-Klux-Klan. Passés ces détails, qui n'interfèrent pas dans la compréhension de son contexte, John Shepley signe une histoire insolite (et encore une fois animalière) somme toute assez bavarde, mais sans qu'on sache trop de quoi il en retourne.


Les amateurs des légendes de la forêt de Brocéliande s'y retrouveront dans Les prisonniers, petite histoire qui reprend à son compte les légendes locales. Du style, qu'on reconnait à Gali Nosek, mais peu d'invention, hélas, pour sa dernière publication dans Fiction.


On sait que les sorcières aiment s'acoquiner d'un "familier", un animal qui les sert et les protège. Mais sait-on seulement comment elles les recrutent ? Gordon Dickson, maîtrisant toujours bien ses ambiances, nous dévoile des circonstances de cet obscur pacte dans Le remplaçant.


Dans l'énigmatique Tlön Uqbar Orbis Tertius, Jorge Luis Borgès évoque en plein le pouvoir réformateur de la fiction, et le piège du présupposé savoir que l'on prête à certaines formes les plus éloignées par nature de la fiction, telles les encyclopédies. Borgès signale bien dans son récit que la production d'un faux ne saurait l'imposer comme immédiatement authentique, mais que son appréciation comme plausible, puis vraisemblable, puis avéré, véridique et enfin réel, est le fruit d'une lente dérive s'étalant sur plusieurs générations, comme le font les rumeurs. Toujours en consciencieux bibliothécaire de Babel, Borgès amène ici la falsification lente du réel par le biais d'un volume d'une encyclopédie exhaustive, et d'un article sur Uqbar, une ville inexistante qui figure à la fin de ce seul volume (les autres éditions ne mentionnent pas Uqbar). A partir de là, Borgès peut très bien lui aussi faire diffuser l'existence de son lieu imaginaire. Le vertige du mensonge, de la fiction, de la crédulité, de l'importance du discours qui présente un artefact archéologique… font de cette nouvelle un condensé impressionnant du pouvoir de la chose écrite.


La bonne idée insolite de départ, inviter à une soirée cinq personnes choisies presque au hasard (dans un annuaire, dont l'usage est de nos jours devenu obsolète), provoque Un jeu très amusant, mais ne se poursuit que trop peu pour prendre vraiment corps, comme avec un rêve plaisant dont on serait tiré trop tôt. Cela laisse un goût d'inachevé qui questionne la publication de cette nouvelle, qui sera d'ailleurs la dernière parution de Henri Damonti dans Fiction. Nous en retiendrons un auteur pas toujours constant, avec de fulgurantes inspirations hélas pas toujours servies au mieux par les péripéties ou les développements proposés.


Parmi les nombreux ouvrages proposés dans La revue des livres, on notera "La république des savants"  d'Arno Schmidt, demeuré sans publication ultérieure à celle chez Julliard en 1964. Gageons que les éditions Tristram, qui ont initié récemment une retraduction de l'œuvre d'Arno Schmidt, nous en proposera bientôt une nouvelle parution.
On notera aussi, une fois n'est pas coutume, que Jean-Louis Bouquet signe la critique de "Satan, Franc-Maçon (La mystification de Léo Taxil)", de Eugen Weber.

Rattrapons-nous côté bonus avec le grand conteur qu'est Claude Seignolle, et son ouvrage encyclopédique intitulé "Les évangiles du Diable". Jacques Van Herp ne cache pas sa délectation !

Claude Seignolle. Les évangiles du Diable. 

Un livre de poids, aux deux sens du mot : d'abord 3 kilos et 900 pages, ensuite une exploration exhaustive du folklore français.


L'analyser de façon un tant soit peu complète demanderait presque un autre volume. C'est qu'il s'agit de 819 notes, petits articles, contes populaires, dictons, légendes et traditions orales, ou encore récits littéraires plus élaborés, ayant tous trait au diable et son train de sorciers, loups-garous et vampires, sans omettre les lieux maudits.

Le livre est ordonné en quatre « brasiers » : Présentation du Diable, Les suppôts du Diable, Damnation et enfer, Le chemin de croix du diable. On ne peut dire qu'on le parcourt comme un roman. Le poids d'abord l'interdit : c'est de ces ouvrages qu'on lit penché sur le bureau. La masse aussi écrase au premier abord, nourriture si riche, si abondante, si variée, qu'il la faut déguster à petites bouchées, depuis les mets grossiers, un peu desséchés par combien de siècles de tradition, jusqu'aux plats raffinés de nos jours.

Les traditions vivantes n'ont pas été oubliées, car les superstitions relatées restent vivaces, et ne sont pas près de mourir, loin de là. J'en ai surpris de semblables en Campine et dans ces vieux quartiers de Bruxelles que l'on se hâte de raser.

Rien n'est omis, tout est dénombré : les apparences et déguisements du Diable, ses goûts, ses colères, où le rencontrer, comment conclure le pacte, comment devenir sorcier, envoûter et lutter contre l'envoûtement ; nous apprenons où se niche l'enfer sur cette terre, quels sont les arbres maudits et les mœurs des loups-garous, les présages de mort et comment se garder de l'enfer ; comment mystifier et posséder le Diable. C'est une somme, une mine, un océan de documents. 

C'est déjà beaucoup, mais Les évangiles du Diable sont bien plus que cela. Trop souvent, les enquêtes folkloriques sont ouvrages savants, fruit d'un travail de bénédictin que l'on admire… de loin, tant la prose en est grise, indigeste et lourde. Et c'est en bâillant que l'on se détourne de tels brouets. Rien à craindre avec Seignolle qui sait « écrire » ce qu'il a recueilli, et rapporte avec une constante bonne humeur, sachant retenir entre diverses versions la plus caractéristique, épingler dans une note le détail cocasse.

Mais il y a plus encore : Seignolle a semé le texte de contes personnels, inédits, comme Le millième cierge, et cela par dizaines. Et, page 867, Jean Ray apporte également sa contribution.

Aussi Les évangiles du Diable méritent, au-delà des spécialistes, d'intéresser tous les amateurs de fantastique. S'ils doivent n'acheter qu'un livre cette année, que ce soit celui-là.

Jacques VAN HERP.

Les évangiles du Diable par Claude Seignolle : Éditions G. P. Maisonneuve (un volume 16 x 25, de 929 pages, relié pleine toile.)

Cette édition étant depuis un certain temps épuisée, nous vous proposons en bonus l'édition un peu plus récente (1998) dans la collection Bouquins, chez Robert Laffont, au format pdf - au vu du nombre impressionnant de pages, on comprend que le travail de reconnaissance de caractère par la machine reste encore à accomplir… (obtenez votre copie en cliquant sur la couverture, chers amis !)

11 juin, 2025

Fiction n°115 – Juin 1963

Entrée du prolifique Harlan Ellison dans le Panthéon du PReFeG, avec sa toute première nouvelle publiée en France et restée inédite depuis - voilà qui devrait réjouir bien des collectionneurs ! On sera aussi charmé par une nouvelle de Claude Seignolle (pour sa seule parution dans la revue), occasion unique de découvrir ce conteur au style remarquable.

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Sommaire du Numéro 115 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES

2 - Brian ALDISS, Jusqu'en Ton sein... (A Kind of Artistry, 1962), pages 7 à 28, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

3 - Carol EMSHWILLER, Atavisme (Adapted, 1961), pages 29 à 37, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

4 - Jacques BERGIER & André RUELLAN, Décalage, pages 38 à 41, nouvelle

5 - Robert F. YOUNG, Les Robots aiment aussi (Your Ghost Will Walk ..., 1957), pages 42 à 53, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

6 - Suzanne MALAVAL, Ce merveilleux matin, pages 54 à 57, nouvelle

7 - Claude SEIGNOLLE, Delphine, pages 58 à 84, nouvelle

8 - Philip José FARMER, Totem et tabou (Totem and Taboo, 1954), pages 85 à 92, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

9 - Harlan ELLISON, Paulie et la belle endormie (Paulie Charmed the Sleeping Woman, 1962), pages 93 à 97, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

10 - Julio CORTAZAR, Les Fils de la vierge (Las babas del diablo, 1959), pages 98 à 109, nouvelle, trad. Laure GUILLE

11 - Bram STOKER, La Maison du juge (The Judge's House, 1891), pages 110 à 128, nouvelle, trad. Françoise MARTENON & Roland STRAGLIATI

12 - GÉBÉ, Humour : Gébé, pages 129 à 133, portfolio *

CHRONIQUES

13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 134 à 155, critique(s)

14 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 157 à 165, article

15 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 167 à 169, article

16 - Jacques GOIMARD, Les Bénédictins de la bande dessinée, pages 171 à 174, critique(s)

17 - (non mentionné), Table des récits parus dans « Fiction » : premier semestre 1963, pages 174 à 175, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Note éditoriale du n°115 :

(Note du PReFeG : ce sera le dernier édito sous cette forme, voir notre extrait de Tribune Libre en fin d'article).

L’HISTOIRE de Derek Ende, son téméraire (et inutile) voyage vers la lointaine et hasardeuse planète Pyrylyn, Thulé des temps futurs, ses aventures avec l’étrange Masse vivante qu’il rencontre, ses rapports inhumains avec Sa Maîtresse, et les singulières expériences biologiques auxquelles celle-ci se livre : tels sont les éléments de l’épopée poétique au ton à part que nous donne Brian Aldiss, l’auteur du célèbre « Monde vert », sous le titre de « Jusqu’en Ton sein... ». C’est une des œuvres les plus marquantes de ce talentueux écrivain britannique.
Les autres histoires de science-fiction de ce numéro réunissent les noms de Carol Emshwiller (« Atavisme »). Jacques Bergier et André Ruellan (« Décalage »), et Suzanne Malaval (« Ce merveilleux matin »).
Le fantastique classique est représenté par un récit typique : « Delphine » de Claude Seignolle. Philip José Farmer, abandonnant pour une fois ses préoccupations philosophiques, nous offre un conte humoristique inattendu sous sa plume : « Totem et tabou ». Et Harlan Ellison, avec « Paulie et la belle endormie », nous prouve que les spectres n’ont pas encore dit leur dernier mot.
La plus curieuse nouvelle du numéro est « Les fils de la Vierge » de Julio Cortazar : une œuvre dont les résonances, longtemps après sa lecture, n’ont pas fini de cheminer dans notre esprit.
Enfin, côté classique, nous présentons la première histoire traduite en français de Bram Stoker, le créateur de l’illustre Dracula : « La Maison du Juge »


L'avis du PReFeG :

On assiste à la décadence de l'espèce humaine et à ses multiples métamorphoses dans Jusqu'en Ton sein…, petite épopée au ton douceâtre composée par Brian Aldiss. Le pantropisme y est accompli, mais l'espèce n'en est pas plus heureuse malgré un hédonisme affiché. Toutefois, malgré un bon point de chute, l'ensemble reste un peu vain.


A travers l'allégorie d'une femme issue d'un métissage avec une autre espèce, Carol Emschwiller évoque la vie d'une personne qui enterre sa singularité sous des tombereaux d'insignifiance et de conformisme. Son mal être est palpable, obsédant, et le titre français, Atavisme, ne rend pas complètement compte de sa douloureuse résignation à "s'adapter".


On peut imaginer Jacques Bergier souffler au détour d'une conversation un sujet de nouvelle à composer. On peut admettre que André Ruellan, médecin de formation, mette son savoir au profit d'une comparaison avec une hypothétique forme de vie extraterrestre. Mais cette nouvelle Guerre des Mondes qui tourne au fiasco pour les envahisseurs - démunis car anthropocentrés - aurait peut-être gagnée à être plus en Décalage et retournée comme un gant ; c'est ici notre primitivisme et notre crasse ignorance qui nous rend vainqueurs…


(Mr Wade s'adresse à ses robots et prend pour poésie ses slogans publicitaires) :

« Votre grand défaut, » reprit Mr. Wade, « vient de votre parfaite indifférence pour un système économique qui assure cependant la prospérité et les loisirs dont l'artiste a besoin pour l'inspiration créatrice. Le premier devoir d'un poète est de rendre hommage au système sans lequel il n'y aurait pas d'art possible, et la meilleure façon pour lui de s'en acquitter est précisément d'aider à maintenir ce système. »

Les robots aiment aussi - René Lathière n'est décidément pas doué pour traduire les titres. On reconnait toutefois les grands thèmes de Robert F. Young : la critique de la société de consommation naissante et à venir, la place de la poésie dans l'épanouissement humain… Et ici robotique.


Ce merveilleux matin, par Suzanne Malavalest une concise histoire de camp de travail forcé, mais qui nous surprend dans sa parabole : la délivrance dans la mort… Demeure le récit.


A travers la figure de Delphine, Claude Seignolle nous invite, dans un style ciselé et somptueux de sensations, à considérer le Vieux Paris populaire et ouvrier qui disparait peu à peu dans les chantiers de la modernité et de la reconstruction qui jalonnèrent les années 50 et 60. Un conte magistral de failles temporelles qui provoquent des fantômes et des paradoxes, dans l'ambiance d'un énamourement adolescent propre à soutirer des soupirs de joie et de douleur mêlées. Dommage que Fiction, malgré son admiration, ne publiât pas d'autres nouvelles de ce saisissant auteur.

Citons pour la plaisir ce que Jean Ray préfaçait dans le recueil "Histoires maléfiques" dont Delphine est extraite :

En 1910, j'ai rencontré les frères Franz et Heinz Heibel, deux octogénaires qui avaient vu brûler Hambourg en 1842.
- Un incendie allumé par des démons à tête de bête, disaient-ils, des « Wähncolfe » !
- « Währwolfinnen », précisa l'aîné, insistant sur le sexe des monstres, elles sont autrement dangereuses, car elles ne gardent pas toujours leur hideuse figure mais peuvent se changer en de très belles femmes ! 
J'ai dû me souvenir de l'heure passée avec les deux vieillards, des années après, quand j'écrivis La Ruelle ténébreuse, comme Claude Seignolle a dû se rappeler d'insolites rencontres, en présentant à ses lecteurs de Ce que me raconta Jacob les lycanthropes nazis, hurlant dans les nuits hantées de la monstrueuse cité hanséatique. 
Claude Seignolle « aventurier de l'insolite » force les portes de l'inconnu, il ne compose pas avec les entités des ténèbres, il consent parfois à traiter avec elles, mais en maître. Sans doute parce qu'elles croient davantage en lui, que lui en elles, ce qui, d'ailleurs, serait le côté « faible » ou plutôt vulnérable des élémentals, des lémures et des larves, selon le fameux grimoire de Stein.
Les pages terribles du Bahut Noir et du Chupador peuvent faire penser à quelques-uns des romans noirs de Walpole et d'Anne Radcliffe, mais cette impression ne dure guère longtemps, car dans celles de Claude Seignolle la fiction recule rapidement à l'arrière-plan, pour faire place à la réalité de documents sans miséricorde.
Car en plein « fantastique », Claude Seignolle fait du document. (Il est du reste merveilleusement armé pour cela par son énorme érudition.)
Dans la plus grande partie de son œuvre, on se trouve soudain devant des faces réelles de la vie noire, qu'à tort ou à raison on veut infernales.
Et, ici, le terme « infernal » se présente automatiquement, car il ouvre un horizon immense à cette œuvre.
J'y reviendrai sans doute un jour, quand, devenu à mon tour un « aventurier de l'insolite », j'aurai pénétré dans l'enfer tel que Claude Seignolle le conçoit, le voit, ou, peut-être, l'installe dans notre vie.

Jean Ray. Mars 1963. - Préface à Histoires maléfiques - Claude Seignolle (Marabout)

 

Philip José Farmer dans un ton qui ne lui ressemble guère, s'amuse avec Totem et tabou sur les métaphores animales dans un cadre réaliste. L'enjeu est minime, la nouvelle concise, et rappellera étonnamment le ton des nouvelles humoristiques de Galaxy. 


Entrée de Harlan Ellison au rang des baroudeurs ; critique, anthologiste et célèbre trublion de la SF américaine. On pourra apprécier Paulie et la belle endormie, une première nouvelle qui démarre en argot chic et perd de son style en entrant dans le fantastique. La situation, toutefois, est fort bien trouvée, même si elle évoque "La belle au bois dormant" et rabaisse la femme au rang d'objet passif et narcissisant (et dont le seul acte dans cette histoire, revenir d'entre les morts, fait peur et n'obéit au final qu'à une sorte de réflexe).

« Faut que j'y aille, Johnny. Je vais y aller tout de suite, là où ils l'ont mise. Et je jouerai jusqu'à ce qu'elle sorte. Je jouerai si bien qu'elle se réveillera, Johnny, t'entends ? Ça la fera pleurer, et elle reviendra. » 

Pour ceux qui la connaisse, difficile de ne pas repenser à la chanson "Réveille-toi" de Ange (1978).


Julio Cortazar "impressionne", et c'est bien là le propos inscrit dans Les fils de la Vierge. Borges utilise le livre comme allégorie de l'univers, Cortazar la photographie. On pendera au "Blow up" d'Antonioni (et à son hommage de DePalma), qui ne seront réalisés que quelques années après. Le geste fixateur du photographe ne serait pas si anodin ou mécanique. Ce serait comme un viol des lois de l'espace-temps… La violence sous-jacente est aussi bien évoquée dans la situation exposée, sans saturation à l'image. Fort bien mené.


Un jeune étudiant en mathématiques loue une chambrée et est persécuté par un rat maléfique. On pourrait croire à un résumé de "La maison de la sorcière" de Lovecraft, mais il s'agit de La maison du juge, titre emprunté à Le Fanu par Bram Stoker. Histoire assez sinistre quand la justice, humaine, divine ou surnaturelle est au service non plus du bien ou de la morale, mais d'une entité maléfique.


Dans la "Revue des livres", et à propos de la nouvelle édition des "Derniers contes de Canterbury" de Jean Ray, Jacques Van Herp lâche le morceau :

Un à un, reparaissent les ouvrages introuvables de Jean Ray. Après « Vingt-cinq histoires noires » et sa moisson d'inédits, puis « Malpertuis », voici que les Éditions Gérard ressortent les « Derniers Contes », parus en 1943. Livre important dans l'œuvre de Jean Ray, le plus complet sans doute, car toutes les facettes de son talent et de ses multiples personnalités s'y trouvent rassemblées. L'auteur anonyme de Harry Dickson, le John Flanders aux récits historiques, l'ancien flibustier de la Rum Row, l'humoriste (car Jean Ray est souvent un humoriste, et de grande classe) contant avec le plus féroce et flegmatique sérieux d'improbables histoires, et le Jean Ray des mondes intercalaires et du fantastique cosmique, tous prirent tour à tour la plume pour narrer cette nuit vécue par Tobias Weep. Ne manquent que l'auteur policier, et celui de SF, et encore…

A côté de cette confirmation sur la paternité de Harry Dickson (semi-vérité, puisque Jean Ray n'en a pas pour autant composé tous les épisodes,) (voir aussi Fiction n°81), continue toutefois de rôder cette rumeur fallacieuse à propos de  "l'ancien flibustier de la Rum Row".

La même critique de Van Herp poursuit une veine déjà creusée : la comparaison de Jean Ray avec Lovecraft. Ainsi, à propos des nouvelles "Le Uhu" et "La terreur rose" :

« Le Uhu » est conté par un fou, fou d'avoir vu le Uhu, d'avoir prononcé son nom dans une maison perdue sur la lande, et aussitôt assaillie par les oiseaux. Les oiseaux, ces reptiles mal déguisés, dont les sournoises écailles sont toujours visibles sur les pattes. Après, un pas ébranle le monde :
« C'était le rythme d'un pas, mais d'un pas d'une monstruosité sans pareille, la marche d'un être inouï, dont le front devait frôler les étoiles. » (p. 173).
« Là-bas s'enfonçait dans l'horizon, qu'il occupait tout entier, un masque formidable… Deux yeux fixes regardaient au ras de la lande, comme un rôdeur de cauchemar guette sur la ligne de faîte d'un mur. » (p. 176).
On songe à « L'appel de Cthulhu », la similitude des noms s'impose. Et pourtant Jean Ray ne connaissait pas à l'époque Lovecraft, dont l'œuvre se trouvait encore éparse dans les revues. De plus sa connaissance du fantastique est spécialement anglaise et allemande, non américaine. Uhu vient de la transposition d'un cri d'oiseau nocturne, le Uhu lui-même étant, au départ, conçu comme un dieu à tête de hibou. Il n'empêche que la simple rencontre est intéressante. À comparer les deux contes, nous touchons du doigt la différence de démarche chez les deux conteurs. Lovecraft narre par le menu la longue tension des ressorts tragiques, Jean Ray en préfère la brusque détente ; l'un s'attarde à la lente éclosion des faits, l'autre à la crise finale. Les monstres de Lovecraft se révèlent parfois décevants, pas ceux de Jean Ray. Pourquoi ? Parce que rien du Uhu n'est précisé, ni le pourquoi de ses manifestations, ni son origine, ses apparences ou ses desseins. On le sait seulement d'une démesure terrifiante, et que certaines nuits son regard barre l'horizon. Nous sommes loin des lignes nettes de Cthulhu, qui peut être combattu, dont les buts et même les moyens d'action restent définis.
Même chose dans « La terreur rose ». Nous ignorerons toujours quelle est la mystérieuse entité tapie au fond de l'eau emplissant les puits de kaolin abandonnés. Nous assistons seulement à sa manifestation : le cône de lumière rose, et le châtiment de celui qui osa le troubler :

« Tartlet s'était mis à grandir égalementIl devenait gigantesque ; sa tête heurta un nuage et s'y enfouit, mais au fur et à mesure de cette infernale croissance, son corps devenait brumeux, vaporeux, pour n'être bientôt plus qu'une ombre démesurée. » (p. 159).


Dans la "Tribune Libre", la remarque d'un lecteur à propos des notes de la rédaction de Fiction - qui ouvraient (avant la "nouvelle formule") sur chacune de ses nouvelles, fournissent un intéressant renseignement éditorial.
Je vous reproche en particulier la suppression des quelques lignes de commentaires qui précédaient chaque nouvelle, et qui donnaient à « Fiction » un ton unique parmi les publications de la presse périodique. Plusieurs amis me l'avouèrent : ce sont ces quelques lignes introductives et explicatives, donnant déjà toute une ambiance préalable à la nouvelle, qui ont fait d'eux des amateurs de fantastique et de science-fiction, bref les lecteurs de « Fiction » qu'ils sont.) Malheureusement il semble que toute évolution de ce genre soit irréversible.

Ce à quoi la rédaction de Fiction répond :

Pas nécessairement, puisque nous sommes en train de revenir peu à peu à la formule des présentations de nouvelles, leur suppression n'ayant constitué qu'une expérience. (N.D.L.R.).

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