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04 juin, 2025

Fiction n°114 – Mai 1963

Julio Cortazar et Avram Davidson tiennent le haut du pavé dans ce numéro plus fantastique que SF. On y notera aussi un imposant Ecran à quatre dimensions - la revue des films - qui fait état d'un futur monument cinématographique : le premier James Bond, en lui reconnaissant des atours science-fictionnesques.

Au cœur de l'angoisse…

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture

vous invitera à télécharger le livre au format epub.

Sommaire du Numéro 114 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES


2 - Poul ANDERSON, Pour la gloire (The Game of Glory, 1958), pages 7 à 42, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

3 - Nathalie HENNEBERG, Trois devant la porte d'ivoire, pages 43 à 55, nouvelle

4 - Kem BENNETT, Contrebande sidérale (Rufus, 1956), pages 56 à 62, nouvelle, trad. Régine VIVIER

5 - Fereydoun HOVEYDA, L'Éternel triangle, pages 63 à 68, nouvelle *

6 - Avram DAVIDSON, Chambre noire (The Montavarde Camera, 1959), pages 69 à 80, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Christine RENARD, De l'autre côté, pages 81 à 92, nouvelle

8 - Julio CORTAZAR, Axolotl (Axolotl, 1952), pages 93 à 99, nouvelle, trad. Laure GUILLE

9 - Henry JAMES, Les Amis des amis (The Friends of the Friends / The Way It Came, 1896), pages 100 à 127, nouvelle, trad. Marie CANAVAGGIA 

CHRONIQUES


10 - Jean-François ROBIN, Henry James et les contes surnaturels, pages 129 à 131, article

11 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 133 à 136, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

12 - Maxim JAKUBOWSKI, Échos d'Angleterre, pages 137 à 140, article

13 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 141 à 154, article

14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 155 à 165, critique(s)

15 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 166 à 167, critique(s)

16 - (non mentionné), En bref, pages 168 à 169, article

17 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 171 à 175, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Note éditoriale du n°114 :
Dans « Pour la gloire », Poul Anderson démontre une fois de plus sa maîtrise dans la SF d'aventures, teintée de psychologie, nuancée de considérations de mœurs.
 
« Trois devant la porte d'ivoire » est une nouvelle évocation de ce monde futur légendaire où aime à se mouvoir l'imagination de Nathalie Henneberg.
 
L'humour trouve sa place avec « Contrebande sidérale » de Kem Bennett et « L'éternel triangle » de Fereydoun Hoveyda.
 
« Chambre noire » est une histoire surnaturelle à la terreur en sourdine, dans la manière habituelle d'Avram Davidson.
 
Christine Renard fut l'une des débutantes de notre Banc d'Essai ; elle fait ses débuts dans le récit de « long métrage » – et dans le cadre normal de nos textes – avec une nouvelle fantastique à l'atmosphère fascinante : « De l'autre côté ».
 
De l'écrivain argentin Julio Cortázar, un curieux conte qui laisse rêveur : « Axolotl ».
 
Enfin, le classique du mois est le célèbre récit d'Henry James, « Les amis des amis », qui demeure un modèle du récit d'introspection sur un thème surnaturel
.


Dans Pour la gloire, nous découvrons "l'Agent de l'Empire terrien" Dominic Flandry, qui fera l'objet d'un recueil en 1970 (Club du Livre d'Anticipation - OPTA). Ce sera la seule incursion de ce personnage un peu machiste, un poil racisé (c'est à dire pas spécialement raciste, mais établissant des distinction parfois déplacées entre des catégories d'individus selon leurs origines ou leurs couleurs de peau…), en bref tout ce qu'on peut juger le plus vieilli chez Poul Anderson. On pourra toutefois apprécier le métier de l'auteur, bien que la nouvelle ne soit pas d'un intérêt majeur.

Un beau titre pour une expérience scientifique assez inventive : les psychonautes. Nathalie Henneberg imagine la dernière frontière des espaces inexplorés par l'humanité : l'inconscient, et établit une palette qu'elle aurait sans doute souhaité exhaustive à travers trois récits d'exploration. A défaut, nous avons l'impression d'explorer l'inconscient de Nathalie Henneberg elle-même, guidé par ces Trois devant la porte d'ivoire.

Malheureusement divulgachée par son titre français, Contrebande sidérale est suffisamment léger pour qu'on n'en veuille pas à Kem Bennett d'imiter un tantinet Robert Sheckley.


Fereydoun Hoveyda a certainement lu Simak et "Demain les chiens" dans cette histoire de robots cherchant à retrouver leurs vieux maîtres disparus, les humains. Lui qu'on pensait résolument non-aristotélicien cherche cependant à démontrer l'importance essentielle de la triangulation des rapports, L'éternel triangle, (entendons : "le mari, la femme, l'amant") pour rendre possible l'essor d'une nouvelle civilisation. On a lu mieux.

Parmi les récits fantastiques proposant de découvrir une mystérieuse boutique abritant sans doute quelques diableries, Chambre noire de Avram Davidson prend pour cadre l'histoire de la photographie et ses racines françaises, les opticiens Niepce et Daguerre en faire-valoir d'un de leurs disciples plus doué que quiconque, nommé Montavarde. Le tissage entre histoire et fiction est habilement tramé, tant qu'on s'y laisserait prendre. Et l'on finit par penser, avec les "bons sauvages", que la photographie nous vole bien plus que notre image d'un instant.

On avait déjà remarqué le ton particulier de Christine Renard, son goût pour les narratrices sujettes à caution, pour les rapports humains ambigus, et les miroirs. De l'autre côté propose une nouvelle plus conséquente que les précédentes, et Fiction déclare d'ailleurs officiellement que le temps de Christine Renard sur le Banc d'essai a suffisamment duré (voir la note éditoriale). L'ambiance s'y déploie, certes, mais pour autant le propos n'y gagne pas forcément dans ce format "de long métrage".

Prenant pour cadre (après "Gare ton doigt de l'ondoing" de Juliette Raabe dans le Fiction n°113) dans la Ménagerie Jardin des Plantes de Paris, Axolotl est un récit très raffiné de Julio Cortazar, traitant de fascination et de métempsychose. On se souviendra sans doute de la nouvelle de Robert Abernathy ("L'axolotl", in Fiction n° 13, OPTA 12/1954), qui jouait aussi sur la fascination que peuvent susciter ces animaux résolument singuliers, mais de façon plus allégorique. Cortazar, ici, traite son sujet avec un grand réalisme, et c'est là qu'il nous attrape.

Pour son Rayon des classiques, Fiction nous propose une nouvelle fois une nouvelle d'Henry James, lui aussi fervent truqueur des points de vue et des narrateurs en apparence dignes de foi. Les amis des amis n'a hélas pas la charge morbide ou inquiétante du "Tour d'écrou", et peine à nous emporter tant le fil de son action repose sur une absence presque totale de péripéties. Le challenge aurait pu être intéressant, mais son exécution manque de sel…

On ne présente plus "La planète des singes" tant son fil cinématographique a été tiré depuis des décennies. On pourra rappeler que son auteur est français, et qu'il s'agit de Pierre Boulle (dont nous proposons déjà un recueil en Bonus ICI). Bien que les adaptations cinématographiques prennent les plus grandes libertés avec l'œuvre originale, le livre peut toutefois être qualifié de "classique" de la science-fiction.
Mais c'est là marquer le pas d'une opinion calibrée à l'aune des années. Lors de sa sortie, il semble que ce livre n'ait pas fait l'unanimité - du moins est-ce l'avis de Pierre Versins qui nous en livre une critique assez acerbe dans la Revue des livres :

Pierre Boulle : Contes de l'absurde / E=mc2 La planète des singes. 

Le premier de ces deux ouvrages n'est que la réédition collective des deux recueils parus respectivement chez le même éditeur en 1953 et 1957 ; ils ont fait l'objet de critiques, de la part d'Igor B. Maslowski, dans les numéros 1 (octobre 1953, p. 118) et 42 (mai 1957, p. 132) de « Fiction »

Qu'il suffise de dire que les deux contes les plus étonnants des neuf qui forment l'ensemble, « Une nuit interminable » et « L'amour et la pesanteur », n'ont pas vieilli et sont toujours, le premier, la plus ahurissante et complète variation qu'on puisse souhaiter sur le thème des voyages dans le temps (même le récent roman de Gérard Klein, s'il atteint vers la fin une complexité analogue, n'est pas plus fourni), le second, l'élaboration de la plus inattendue (et plus logique) des mésaventures qui peuvent arriver dans un satellite artificiel où la pesanteur n'est pas encore établie : il est difficile désormais de penser à la formule « Action égale réaction » sans se référer à la nouvelle de Pierre Boulle.

Igor B. Maslowski, moins difficile par ailleurs que moi, avait apprécié à peu près également les neuf contes (exception faite, curieusement, de « L'amour et la pesanteur »), et terminait son second article par ces mots : « Quand l'auteur nous donnera-t-il un grand roman de SF ? ». 

Eh bien, c'est fait et mal fait : six ans après paraît « La planète des singes ». Recevant ce roman et me souvenant (avant de les avoir relues) des deux nouvelles indiquées ci-dessus, j'étais prêt à la plus grande bienveillance. Somme toute, le parti-pris n'est pas forcément un mal puisque, décidé à détruire « Fail-safe », je n'ai pu que l'encenser. Et, décidé à dire du bien de Pierre Boulle, je n'en dirai presque que du mal. Aussi, est-il permis d'écrire un roman, aujourd'hui, dans le seul but de nous apprendre que les singes, s'ils étaient des hommes, feraient la chasse aux hommes qui seraient alors leurs singes ?…

Et puis, il est très imprudent, quand on ne connaît visiblement du genre abordé que « L'isle sonante », « Micromégas » et « Les voyages de Gulliver », de se permettre des affirmations tranchantes comme celle-ci : « Je pourrais lui répondre que beaucoup d'hommes, parmi nous, ont eu le pressentiment d'un être supérieur qui leur succéderait un jour, mais qu'aucun savant, philosophe ni poète n'a jamais imaginé ce surhomme sous les traits d'un singe. » Ne sursautez pas ainsi, nous savons que l'idée est vieille, qu'elle remonte au moins au Restif de La Bretonne de « La lettre d'un singe » et qu'en tout cas elle a son chef-d'œuvre depuis 1941 avec « Le règne du gorille » de Lyon Sprague De Camp et P. Schuyler Miller ; mais Pierre Boulle ne le savait pas, c'est tout et c'est assez (on pourrait citer « Demain les chiens », encore, et tant d'autres œuvres que ne fera pas pâlir cette « Planète des singes »). En somme il fallait beaucoup d'outrecuidance, ou d'ignorance, pour ne pas rester muet sur un sujet pareil… Qu'a-t-il dit ? 

On trouve une « bouteille à l'espace ». À l'intérieur, un manuscrit, une histoire : celle de la première expédition interstellaire terrienne, qui aboutit sur une des planètes de Bételgeuse (à propos, si « étoile palpitante » vous semble un terme bizarre, ne vous affolez pas et ne pensez pas que vous ignorez l'astronomie, il s'agit d'une « variable semi-régulière », simplement) ; là, l'espèce dominante est celle des singes (l'auteur pousse l'imitation de son modèle, notre humanité, jusqu'à en faire des racistes : chimpanzés, orangs et gorilles ne peuvent se sentir) ; les hommes ne sont que des animaux sauvages utilisés comme cobayes ou gibier. Comme on le voit, rien de fracassant, c'est le principe même du renversement des rôles utilisé depuis des siècles et qui fit les beaux jours du Théâtre de la Foire au début du XVIIIe (par exemple dans « Le monde renversé », de Le Sage et d'Orneval, 1718). Pourtant, le héros parviendra, après un séjour dans un zoo qui rappelle l'œuvre de Garnett, à faire reconnaître sa qualité d'être pensant et raisonnable, il s'enfuira avec une femme de Bételgeuse dont l'enfant saura parler et reconquérir toutes les facultés, perdues depuis des millénaires, qui font l'homme tel que nous le connaissons. 

«…construit avec les meilleures ressources du roman d'anticipation…», dit la prière d'insérer ; pour ça, oui !

Une histoire, bref, un conte philosophique aimable tel qu'on pouvait encore le supporter un peu dans les cercles littéraires attardés du début du siècle dernier. L'échec est d'autant plus détestable que l'écrivain n'est pas mauvais, loin de là ; en outre, il y a un point intéressant, la découverte que font les singes d'une civilisation humaine qui les aurait précédés, dit la légende, mais au cours du séjour du héros ils en acquièrent la preuve. Intéressant, ce point, car c'est à partir de là que Pierre Boulle eût pu construire un récit vraiment neuf dans le genre, en étudiant l'impact de cette découverte sur l'esprit simien de Bételgeuse.

Il y a une chute, aussi ; le malheur est qu'elle est inscrite d'une façon aveuglante dès les quinze premières pages du livre (c'est dans le « Galaxy » américain, je crois, qu'on a cessé pour la première fois de prendre le lecteur pour un imbécile et de souligner les passages clefs)…

Il reste constant que l'exemplaire de presse que j'ai eu portait la mention « 38e mille ». L'ouvrage aura du succès et, facile à lire, il joindra en somme dans l'esprit de ses lecteurs moyens l'inutile à l'agréable : l'inutile pour la science-fiction. 

Pierre Versins.

02 octobre, 2024

Fiction n°079 – Juin 1960

Entrée de Joanna Russ dans le panthéon du PReFeG, une autrice qui saura "secouer les cocotiers" de l'ancienne phallocratie du milieu de la SF anglo-saxonne. Quelques textes exclusivement publiés ici aussi, dont une nouvelle de Idris Seabright, et une autre du toujours très remarqué Cyril Kornbluth.

 

Ne vous fourrez pas le clic droit dans l'œil ! 

Sommaire du Numéro 79 :


NOUVELLES


1 - Robert F. YOUNG, Une brise de septembre (Thirty Days Had September, 1957), pages 3 à 17, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM

2 - Idris SEABRIGHT, La Venue du Héros (The Hero Comes, 1956), pages 18 à 24, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

3 - Damon KNIGHT, Suite au prochain volume (To Be Continued, 1959), pages 25 à 35, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

4 - Henri DAMONTI, Lettres à Juliette, pages 36 à 40, nouvelle *

5 - Joanna RUSS, Et le temps ne s'écoula pas... (Nor custom stale, 1959), pages 41 à 52, nouvelle, trad. Anne MERLIN *

6 - Cyril M.KORNBLUTH, Virginie (Virginia, 1958), pages 53 à 58, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

7 - Clément DENOY, Le Pion escamoté, pages 59 à 71, nouvelle *

8 - Kem BENNETT 1962 Gamma (A different purpose, 1958), pages 72 à 86, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

9 - Rog PHILLIPS, Les Ogres (Homestead, 1957), pages 87 à 98, nouvelle, trad. Régine VIVIER *

10 - Octave BELIARD, Le Passé merveilleux, pages 99 à 115, nouvelle

11 - Jehanne JEAN-CHARLES, On n'est plus servi comme autrefois, pages 116 à 116, nouvelle *

12 - Suzanne MALAVAL, La Filleule du Diable, pages 117 à 119, nouvelle * 

CHRONIQUES


13 - (non mentionné), Notre référendum 1960 - Résultats du questionnaire d'avril, pages 121 à 122, chronique

14 - Patrick SCHUPP, Lettre d'Amérique, pages 125 à 127, article

15 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 129 à 137, critique(s)

16 - F. HODA, Le Testament d'Orphée, pages 139 à 140, article

17 - (non mentionné), Table des récits parus dans « Fiction » - 1er semestre 1960, pages 141 à 142, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

En introduction, Fiction annonce une augmentation de tarif de 20 centimes (le numéro passe de 1fr.40 à 1fr.60), et lance parallèlement le second numéro de ses numéros spéciaux (que nous retrouverons ici très prochainement). Par ailleurs, le référendum mensuel et spécifique à chaque numéro perdure. Bref, on sent bien que la revue est soucieuse d'accomplir sa mission de diffusion des "littératures de l'étrange" dans les meilleures conditions de succès. C'est peut-être ce qui sera reproché plus tard à son rédacteur en chef, Alain Dorémieux, mais on peut noter malgré tout que l'effort est louable dans un contexte ardu.

Côté nouvelles, Une brise de septembre est une très belle fable de Robert F. Young, de nouveau sur l'acculturation et la médiocrité qu'engendrent les intérêts commerciaux quand ils prennent le pas sur la construction sociale de l'humain, comme en témoigne cet extrait, où l'on exprime comment transformer le citoyen en consommateur, et son éducation en conditionnement :

" Cinquante ans auparavant, les professeurs androïdes avaient paru la solution idéale au problème de l’éducation, de même que la réduction des dimensions et du prix des carrosseries de prestige, au début du siècle, avait résolu le problème économique. Mais si les androïdes avaient pallié la pénurie d’enseignants, ils n’en avaient que mieux souligné l’autre aspect du problème : le manque de locaux. À quoi bon avoir assez d’instituteurs quand on n’avait pas assez de salles où les faire enseigner ? Et comment pouvait on consacrer assez d’argent pour construire de nouvelles écoles quand le pays avait constamment besoin de nouvelles superautoroutes perfectionnées ? 
Il était absurde que la construction des bâtiments scolaires passe en priorité avant la construction des voies routières, parce que si l’on négligeait les routes on réduisait automatiquement le penchant du citoyen moyen à acheter des voitures neuves, ce qui affaiblissait l’économie, entraînait une récession et rendait la construction de nouvelles écoles plus aléatoire encore qu’avant.
Quand on y réfléchissait, on était obligé de tirer son chapeau aux marques de céréales qui patronnaient les émissions télévisées. En introduisant les télémaîtres et la téléducation, elles avaient sauvé la situation. Une seule institutrice dans une seule salle, avec un tableau noir d’un côté et un écran de télévision de l’autre, suffisait pour faire la classe à cinquante millions d’enfants, et si l’un de ces élèves n’aimait pas sa façon d’enseigner, il n’avait qu’à changer de longueur d’ondes pour trouver un des autres programmes téléducatifs commandités par l’une des autres sociétés vendeuses de céréales. (Il appartenait évidemment aux parents de veiller à ce que leur enfant ne sèche pas de cours ou ne saute pas dans une classe plus élevée avant d’avoir passé les examens-prime de la classe précédente.)

Mais ce qu’il y avait de plus avantageux dans cet ingénieux système, c’était le fait bienheureux que les compagnies céréalières payaient tout, délivrant ainsi le contribuable de l’une de ses plus onéreuses obligations et laissant son portefeuille plus disponible pour les taxes locales, les impôts sur l’essence, les péages et les achats d’automobiles à tempérament. Et tout ce que les compagnies céréalières demandaient en échange de leur dévouement à la cause publique, c’était que les élèves – et de préférence leurs parents aussi – consomment leurs produits. "

Un contexte de colonie extraterrestre rend possible le paradigme " être prisonnier des mythes et de ses représentations. "  La venue du héros est une nouvelle très exotique d'Idris Seabright.

On connait ce paradoxe temporel qui questionne l'origine d'une invention si on la dévoile dans le passé à son supposé inventeur… Dans Suite au prochain volume, par Damon Knight, c'est à un auteur qu'on présente ses ouvrages avant qu'il ne les écrive. On repensera à "La gloire de Morniel Mathaway" de William Tenn (in Galaxie 28) qui part d'un postulat identique.

On repense à Kafka ("La littérature de l’insolite, de l’absurde, de l’irréel était pour lui l’antidote de la vie qu’il menait") dans Lettres à Juliette, par le nouveau venu Henri DamontiUn style épistolaire assez bien mené mais qui pourrait être plus explicite pour favoriser l'identification aux sentiments des personnages.


" Le matin, Freda se levait quand l’horloge électrique indiquait exactement 8 heures et demie, elle cuisait un petit déjeuner d’œufs brouillés et de « vrai » bacon. À 9 heures et demie, elle éveillait Harry et tous deux prenaient leur petit déjeuner. Tandis que la Maison lavait la vaisselle et faisait les lits, ils faisaient leurs mots croisés du matin (un chacun) et lisaient ensuite jusqu’à l’heure du déjeuner. Ils avaient toujours le même menu pour déjeuner, et également pour dîner (ils dînaient après avoir fini leurs livres.) Après dîner, ils regardaient un film enregistré. Et puis, à minuit sonnant, ils allaient se coucher. Le lendemain matin, Freda se lèverait à 8 heures et demie précises, et le surlendemain matin, elle se lèverait encore à 8 heures et demie précises, et le matin suivant… "

Vivre dans une stase, un temps définitivement arrêté, dans le confort automatisé d'une Maison - jusqu'aux pantoufles automatiques - n'induit pas que s'arrête le temps au-delà de cette stase. Avec Et le temps ne s’écoula pas…, par Joanna Russnous faisons un cauchemar feutré dans un style presque enfantin qui décrit bien l'infantilisation d'une société de confort n'aspirant qu'à la fin de l'Histoire.

Cyril M. Kornbluth s'amuse dans Virginie à imaginer une organisation secrète des grosses fortunes et la met en action au travers de l'initiation d'un jeune héritier. Toujours cocasse et pince-sans-rire, concis et un brin subversif, le postulat central pourra rappeler celui des "Tribulations d'un chinois en Chine" de Jules Verne.

Sur un scénario un peu bâti à la "va-comme-je-te-pousse", Le pion escamoté, par Clément Denoy, est une histoire de temps hors de ses gonds qui hésite trop entre la SF et le fantastique, et un ton trop "vieille école" pour devenir saisissant.

1962 Gamma, a contrario, est très réaliste et se rapproche certainement de la réalité que vivra Youri Gagarine le 12 avril 1961 avec le vol du satellite habité Vostok 1. La grande différence en étant la durée : 6 jours pour cette nouvelle quand le 1er homme dans l'espace aura survolé la planète durant 1h48. Ici, la solitude et la contemplation "sans filtre" du cosmos en sont les principaux obstacles, et Kem Bennett interroge la finalité de ce déploiement technologique.

Avec un certain humour noir, Rog Phillips imagine dans Les ogres les conséquences que l'adversité pourrait dessiner sur les pionniers de Mars. Pas tout à fait SF mais bien amusant (le titre hélas dévoile presque tout).

Après les contes ultra-courts, et le banc d'essai aux jeunes auteurs français, Fiction inaugure une nouvelle rubrique intitulée "Le rayon des classiques". La première fournée est très prometteuse, avec Le passé merveilleux d'Octave Béliard.  Posé par la revue comme l'inventeur du paradoxe temporel ("À ce titre, sa nouvelle est une œuvre de référence qui mérite d’intéresser tous les amateurs."), l'auteur mène très bien son récit, avec tout le charme du merveilleux scientifique, dans un style qui n'est pas devenu suranné. Béliard rend même à César l'honneur du voyage dans le temps en citant "La machine à explorer le temps" de Wells :

" (…) s’il y a dans ce roman quelque idée raisonnable, pourquoi trouvez-vous étrange que j’aie pu la réaliser ? Et si ce n’est qu’un tissu d’absurdités, pourquoi félicitez-vous l’auteur de son ingéniosité ? »

— « Un romancier est un amuseur qui n’est pas tenu de demeurer dans les bornes du possible. »

— « Et croyez-vous qu’une chose concevable puisse n’être pas possible ? Non, mille fois non ! Concevoir une idée, c’est prouver qu’elle n’est pas absurde et qu’entre elle et sa réalisation il n’y a que des difficultés pratiques. Ces difficultés, je les ai connues, et, quelles qu’elles fussent, j’en vins à bout… pour mon malheur, hélas ! » ajouta-t-il en retombant dans sa mélancolie. "

On n’est plus servi comme autrefois, par Jehanne Jean-Charles, inverse les perspectives sociales et les intérêts de classes. Une potacherie.

La filleule du diable, par Suzanne Malaval, est une fable au ton paysan, bien composée tant dans le style que le langage, malgré une fin un peu abrupte.

Pour les chroniques, notons que l'équipe de Fiction s'étoffe de nouveaux noms (et de nouvelles rubriques ?). Lettre d’Amérique par Patrick Schupp, qui sera journaliste dans la revue de cinéma "Séquences" à partir de 1965, fait état de l'actualité cinématographique SF aux Etats-Unis. On ne retrouvera cette rubrique que dans  le n°82, de septembre 1960, puis le n°86 de janvier 1961.

On aura déjà remarqué la signature de Pierre Strinati accolée à celle de Demètre Ioakimidis pour l'article sur Arthur Gordon Pym (in Fiction n°74). Cet auteur suisse fera dès 1963 entrer la bande dessinée dans le champ critique de Fiction, et organisera des conventions SF en Suisse à dater de 1970.

Pour terminer, nous saluerons une fois de plus l'érudition fort agréable de Demètre Ioakimidis avec un texte, dans la revue des livres, sur "Les navigateurs de l'infini" de Rosny Aîné qui pourrait lui faire office de préface.

Nous évoquions les critiques faites à posteriori à Alain Dorémieux. Citons tout d'abord cette note qui apparaît assez régulièrement dans les pages de Fiction :


ENVOIS DE MANUSCRITS


En raison du très grand nombre de manuscrits français qui nous sont envoyés, nous signalons que nous sommes dans l’impossibilité de les examiner avant un délai de quatre mois. Nous prions donc les auteurs de bien vouloir s’abstenir de nous adresser une réclamation avant l’expiration de ce délai. Nous nous excusons à l’avance de ne pouvoir répondre à ceux qui ne tiendraient pas compte de cette recommandation.


Rappelons également que les manuscrits non retenus ne sont pas rendus, sauf s’ils sont accompagnés de timbres.


Dans quelques temps de l'avenir, la variante d'une telle note signée par Dorémieux (celle dite "des patates") provoquera sa révocation…

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