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12 août, 2026

Fiction n°148 – Mars 1966

Avant de nous éclipser pour les vacances... 
Fin de la novella en trois parties de Poul Anderson entamée avec "Corsaire de l'espace" ; profitons de cette publication exclusive avant de ranger ce récit dans les écrits mineurs de cet auteur de métier, et apprécions un défi littéraire lancé par Theodore Cogswell auquel répondront, rien de moins, Isaac Asimov et Miriam Allen "tout-terrain" deFord.


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Sommaire du Numéro 148 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 7, bibliographie


NOUVELLES


2 - Poul ANDERSON, Amirauté (Admiralty, 1965), pages 9 à 83, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

3 - James BLISH, Les Chats des dunes (No Jokes on Mars, 1965), pages 84 à 93, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

4 - Marcel BATTIN, Conversation sous l'arbre, pages 94 à 97, nouvelle

5 - Isaac ASIMOV, La Chambre d'airain (Gimmicks Three / The Brazen Locked Room, 1956), pages 98 à 105, nouvelle, trad. Roger DURAND *

6 - Miriam Allen DEFORD, L'Avenant (Time Trammel, 1956), pages 106 à 112, nouvelle, trad. Roger DURAND

7 - Theodore R. COGSWELL, Noir sur noir (Impact with the Devil, 1956), pages 113 à 123, nouvelle, trad. Roger DURAND *

8 - Roland TOPOR, Le Coup du téléphone, pages 124 à 130, nouvelle

9 - Fereydoun HOVEYDA, La Cendre, pages 131 à 132, nouvelle


CHRONIQUES


10 - Gérard KLEIN, "La maison de rendez-vous", un roman de science-fiction ?, pages 133 à 139, article

11 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 141 à 147, article

12 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 148 à 149, courrier

13 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 151 à 151, critique(s)

14 - (non mentionné) , En bref, pages 153 à 155, article

15 - Gérard KLEIN, Chronique théâtrale : L'opéra du monde de Jacques Audiberti, pages 156 à 156, critique(s).

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Poul Anderson commence Amirauté par résumer la situation sans évoquer du tout la 2ème partie (Arsenal in Fiction 146). Il commence cette 3ème partie après des événements (des batailles stellaires principalement) qui auraient fort bien pu être développés avant. Voici donc une dernière partie qui se veut plus riche en péripéties - mais de grandes plages bavardes freinent un peu l'action, et l'action elle-même est trop souvent bridée et éludée par des ellipses du récit. Poul Anderson semble pris entre deux feux : celui d'une belle inspiration qui le pousserait à développer son récit ainsi que la psychologie de ses personnages, et celui d'un temps court, tant dans l'écriture que dans celui alloué aux péripéties par une limitation du nombre de pages. En bref : un récit soit trop court, soit trop long pour le cadre difficile de la novella.


Les colons de Mars se comportent en envahisseurs aux velléités génocidaires. James Blish suit le modèle de l'histoire des Amériques, mais la fin abrupte de Les chats des dunes laisse un peu perplexe sur ce qu'il voudrait dire implicitement.


Le texte de présentation de la rédaction divulgâche un peu Conversation sous l'arbre de Marcel Battin, au ton plaisant et léger mais une nouvelle un peu trop creuse pour résister à la relecture qu'elle implique.


Un monstre à trois têtes pour suivre. Voici ce qu'en dit la rédaction : 

" Cette nouvelle et les deux qui la suivent forment à elles trois un curieux triptyque – un phénomène unique dans le domaine de la collaboration entre plusieurs auteurs, ainsi que dans celui de l'exercice de virtuosité.
Tout commença à la suite d'une remarque émise par Theodore Cogswell, auteur autrefois publié à plusieurs reprises dans Fiction, et qui est précisément le troisième à figurer dans notre triptyque. Cogswell, envoyant un jour à la rédaction de notre édition américaine une histoire de pacte avec le diable, l'accompagnait d'une lettre où il écrivait notamment : « J'adore le thème du pacte avec le diable, parce que c'est un poncif tellement éculé qu'il est toujours amusant d'essayer d'en tirer une astuce nouvelle. C'est la même chose pour la chambre close et le paradoxe temporel. Si un jour j'arrivais à combiner ces trois thèmes en une seule histoire en leur donnant une solution satisfaisante, je pourrais mourir heureux. »
L'éditeur américain publia l'histoire de Cogswell, en citant cet extrait dans les commentaires de présentation. Il y avait là quelque chose comme un défi lancé à l'imagination des confrères de Cogswell. Défi tel qu'il fut relevé, presque simultanément, par Isaac Asimov et Miriam Allen DeFord, qui chacun écrivirent une nouvelle où ils combinaient, délibérément, les trois « poncifs » énumérés par Cogswell : le pacte avec le diable, la chambre close, le paradoxe temporel.

Pour commencer, Isaac Asimov se sort bien du défi dans La chambre d'airain, bien qu'il rende un peu accessoires certains éléments. Sa vision du pacte avec le démon, et surtout l'argument qu'il donne pour tenter d'y résister, vaut le détour. 

 

" (il) était sur le point d'inventer une machine à voyager dans le temps et il avait signé un pacte avec le diable. » — « Curieuse combinaison : science-fiction contemporaine et superstition médiévale. » "

Miriam Allen deFord relève bien dans L'avenant le fond du défi de Cogswell : mélanger science-fiction et fantastique ; ajoutons que la chambre close est l'un des ingrédients les plus intéressant du polar. Les genres dits "mineurs" sont donc réunis par la proposition de Cogswell. Mais Miriam Allen deFord aussi accessoirise les éléments de ce défi, et se concentre surtout sur la façon d'éviter le pacte. On comprend bien toutefois avec elle combien mêler ces éléments revient à mêler les genres.


Theodore Cogswell, dont la nouvelle Noir sur noir fut la première écrite des trois, ne se contente pas, lui, d'une seule chambre close, mais de deux, tout comme il rappelle que le pacte contient deux partis et deux exigences, chacune l'un pour l'autre. C'est peut-être le paradoxe temporel qui serait le plus gratuit dans cette nouvelle, voire dans l'ensemble des trois, car sous ses aspects de voyage dans le temps, il ne fait que transformer le temps en espace, et sous ses principes d'inversion de la chaîne de la causalité, il ne fait que la renforcer comme un courant alternatif, alors que le paradoxe doit soulever la possibilité d'une impossibilité. Nous pouvons ainsi considérer que le défi reste ouvert : avis aux challengers !


" À l'époque, je travaillais chez un imprimeur. J'étais quelque chose comme correcteur. C'était un travail minutieux, exigeant une attention de tous les instants… "
Notre Centaurien a particulièrement apprécié cette nouvelle, qui entre dans son catalogue personnel des histoires de correcteurs. Mais Le coup du téléphone entre aussi dans une autre catégorie : "La peur des nouvelles technologies", série qui regroupe des histoires concernant les nouveaux usages techniques et domestiques, et qui extrapole sur les dérives possibles - graves ou meurtrières le plus souvent. On a pu lire par exemple des nouvelles sur l'entrée de la télévision dans les foyers. Toutes les histoires qui développent ce qu'on a ensuite appelé "la singularité", et qui traite du moment où la machine prend des initiatives pour gouverner le destin de l'espèce humaine, entrent aussi dans cette catégorie. Pour la nouvelle qui nous occupe actuellement, les plus jeunes d'entre nous ne peuvent se rappeler de l'entrée progressive du téléphone (fixe) dans les foyers, ni du bottin, qui n'était pas qu'une arme blanche à l'usage dans les commissariats. Roland Topor nous dresse un petit inventaire des dérives du téléphone : canulars, quiproquos sur l'interlocuteur qui se fait passer pour un autre, vente forcée ou sondage intrusif, informations capitales données par un interlocuteur à qui manque le courage de dire les choses déplaisantes en face, calomniateurs et maître chanteurs bien à l'abri sous le couvert de l'anonymat… Ce que le téléphone portable et internet ont apportés depuis n'ont pas rendu cette liste obsolète, et certains aspects s'y sont même développés, voire banalisés. C'est que la technologie implique un bon usage, du moins correct ou conforme, pour n'être pas dévoyée. Mais la recherche de la ruse, de la tromperie, de l'escroquerie semble avoir toujours été profondément enracinée dans l'être humain, et la technologie n'y peut mais. Ici et avec talent, Topor en rajoute même une couche psychopathologique qui réhausse Le coup du téléphone au niveau fantastique.

Un peu gratuite, La cendre de Fereydoun Hoveyda (de retour d'Iran, mais qui n'écrira plus dans Fiction par la suite) traite des pouvoirs de l'imagination et des rêveries d'un lecteur. Téléphoné, comme dirait Topor.



Plus de 10 000 vues sur ce site en moins d'un mois (nous venons de passer le cap des 150 000) - en concluerons-nous que nous avons plus de temps pour "surfer" en août ? Singapour, l'Allemagne et le Brésil (encore) tiennent le haut du pavé ; bonjour à vous, lecteurs non-francophones !

Aujourd'hui 12 août 2026, une éclipse presque totale va assombrir le crépuscule français. L'Espagne jouira, elle, du Soleil Noir. L'astre solaire ne va pas être le seul à s'éclipser, puisque quelques courtes semaines de vacances nous attendent à présent. Nous vous donnons rendez-vous le 02 septembre 2026 pour notre prochaine parution  : le Fiction Spécial n°9, deuxième volume de l'anthologie "Astounding stories", avant d'ouvrir une nouvelle année de publications en partage qui couvrira la globalité des parutions de 1967 et entamera 1968 ! Ca va chauffer !

19 février, 2025

Fiction n°099 – Février 1962

Entrée de Christine Renard dans le panthéon du PReFeG, autrice fortement admirée par Jean-Pierre Andrevon, et Claude-François Cheinisse qui deviendra son mari, ou par Jacques Goimard qui quitte son strapontin de lecteur et animateur de la Tribune Libre pour gagner son grade de désintégrateur - en qualité d'expert ès van Vogt. Côté "météorites", on assistera au passage éclair de l'auteur de la nouvelle "La mouche" mondialement célèbre, le franco-britannique George Langelaan.

Osez le clic droit sur ce photogramme de Monastério …
 

Sommaire du Numéro 99 :


NOUVELLES

 

1 - José MOSELLI, La Fin d'Illa (2), pages 3 à 41, nouvelle

2 - Poul ANDERSON, Les Joyaux de la couronne martienne (The Martian Crown Jewels, 1958), pages 42 à 56, nouvelle, trad. Catherine GRÉGOIRE

3 - Theodore R. COGSWELL, Le Bûcher (The Burning, 1960), pages 57 à 61, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM

4 - Marcel BATTIN, Contes d'un autre temps, pages 62 à 66, nouvelle

5 - Robert ABERNATHY, Le Professeur et son phantasme (Professor Schlucker's Fallacy, 1953), pages 67 à 73, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

6 - Evelyn E. SMITH, Vocation de reine (Send Her Victorious, 1960), pages 74 à 80, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

7 - Jean RAY, Monsieur Wohlmut et Franz Benschneider, pages 81 à 87, nouvelle

8 - Henri DAMONTI, Zapotrott, pages 88 à 93, nouvelle *

9 - George LANGELAAN, La Dame d'outre-nulle part (The lady from nowhere), pages 94 à 111, nouvelle

10 - Colette GOUDARD, L'Homme au visage d'ambre, pages 112 à 112, nouvelle

11 - Christine RENARD, Le Signe des Gémeaux, pages 113 à 114, nouvelle

12 - Gil SARTÈNE, Les Antichambres, pages 114 à 116, nouvelle *

13 - Odette RAVEL, Aqua sacer, pages 116 à 117, nouvelle *

CHRONIQUES


14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 119 à 135, critique(s)

15 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 137 à 142, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

16 - F. HODA, Les Notaires de province, pages 143 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Déchéance et vengeance du narrateur Xié pour cette deuxième partie de La fin d'Illa, de José Moselli. Une ambiance d'apocalypse et de tueries de masse, et un pouvoir rendu absurde par sa tyrannie, tel un bunker berlinois en 1945... Un récit bien sombre et de qualité, peut-être parfois encombré de péripéties gratuites, et qui échappe cependant à toute considération plus philosophique.

Les joyaux de la couronne martienne, par Poul Anderson, est une sympathique refonte de Sherlock Holmes sur Mars pour une histoire de vol de bijoux.  On y appréciera les clins d'oeil (Baker Street devient "La rue de Ceux-qui-préparent-la-nourriture-dans-les-Fours", et tout le monde sur Mars connait un certain John Carter...). L'auteur étonne quoi qu'il en soit, car on dirait presque du Asimov quand il se mêle d'énigmes policières.

Le bûcher, concis, ce récit post-apocalyptique de Theodore Cogswell reste évasif et évoque plus un esprit de "ruche" qu'un matriarcat - comme l'annonce le texte de présentation.


Contes d'un autre temps de Marcel Battin sont des petits récits ultra-brefs, assez inégaux, mais certains valent le détour.


Un procédé de voyage dans le temps qui projette le chrononaute dans le corps passé qui lui correspond le mieux, et voilà qu'une entité multiple extraterrestre prend un certain pouvoir. Dans Vocation de reineon peut s'attendre à la chute, mais Evelyn E. Smith sait agréablement ménager ses effets. 

On pourra penser au piège qu'Yves Pagès avait tendu au philosophe Bernard-Henri Lévy en faisant croire à un corpus de textes critiques sur Kant signé d'un certain Botul, tant ces batailles intellectuelles au sein d'une prestigieuse université semblent sans merci : Le professeur et son phantasme est une drôle d'histoire absurde, où les sophismes ont autant d'existence et de personnalité que les professeurs d'université qui les forgent, où il suffit d'invalider une théorie jusqu'alors admise pour transformer la réalité autour de soi, bref : où la vision intellectuelle du monde en fait sa réalité - du moins celle qui est prise en compte. On a la sensation que Robert Abernathy règle des comptes avec le monde universitaire, mais l'ensemble reste agréablement fantaisiste, à la façon d'un Lewis Carroll. Ce sera malheureusement la dernière nouvelle de cet auteur à paraître dans Fiction ou Galaxie.

Monsieur Wohlmut et Franz Benschneider sont en proie à des sortilèges et des espaces intermédiaires entre le monde et... l'inconnu. On aurait presque pu espérer mettre Harry Dickson sur cette affaire de disparition en chambre close, malgré le déplorable antisémitisme latent de Jean Ray.

La Mort, c'est l'ennui. Mais quelle différence avec un monde des vivants ennuyeux ? L'immortalité en prime, ou la post-mortalité ? Pour une fois, à Zapotrott, Henri Damonti ne se perd pas dans un exercice de style creux. 

La dame d'outre-nulle part est sous-titrée "The lady from nowhere", mais n'a pas de traducteur. Son auteur, George Langelaan, est franco-britannique, mais est connu pour écrire en français. L'homme est assez étonnant, avec sa carrière d'agent double pendant la Seconde Guerre Mondiale, pour le compte des services secrets du Royaume-Uni. Il est connu aussi pour être l'auteur de la nouvelle "La mouche", qui sera plusieurs fois adaptée au cinéma avec bonheur.

Bonus !
La dame d'outre-nulle part est une très bonne histoire, avec un téléviseur hanté sans être une histoire de fantômes, mais bien un récit de SF. La question de fond en est la réversibilité des états de la matière. Garderait-on notre identité intacte si nous devenions gazeux, liquide, ou à cinq dimensions ?

Cette nouvelle ainsi que "La mouche" sont extraites du recueil "Nouvelles de l'anti-monde" que nous vous proposons en bonus (un clic droit sur la couverture, puis "enregistrer la cible du lien sous" pour obtenir votre epub).

Pour en savoir plus sur l'auteur, un petit documentaire vous est proposé ici. Quant à La dame d'outre-nulle part, la Télévision Suisse Romande le propose dans son adaptation de 1965 en ligne à cet endroit.

Côté histoires courtes au Banc d'essai, dommage pour Colette Goudard que le titre de L'homme au visage d'ambre en dise déjà tout.  Pour Le signe des gémeaux, on pourrait s'attendre aux mêmes processus, mais la nouvelle de Christine Renard ne s'arrête pas à la description d'une double personnalité, ou plutôt d'une personnalité dédoublée. Un brin psychotique, l'histoire trouble et laisse un arrière-goût d'homicide, dans un style bien maîtrisé.

Avec Les antichambres, on pourra rapprocher le style de Gil Sartène des divagations ciselées de Mandiargue, sans beaucoup plus d'intérêt. Et sur un beau jeu de mot, Aqua sacer d'Odette RavelVanitas vanitatis ! - exprime la vacuité de l'existence dans un texte hors de la ligne éditoriale, comme l'exprime en effet le texte de présentation de la revue, et qui n'a d'étrange que son style allégorique. 


Côté rubriques, on saluera l'entrée de Jacques Goimard (lecteur érudit signalé in Fiction n°65 et n°66) dans le comité critique. Spécialiste de Van Vogt, il décortique ici "Le livre de Ptath", et produira un article publié en trois parties ("L'Œuvre exemplaire d'A. E. Van Vogt"), dans les prochains Fiction n°103, n°104 et n°105.

La revue Bifrost publiera un long entretien en avril 2012 entre Jacques Goimard et Richard Comballot. Nous vous en proposons quelques extraits ici, en commençant par la présentation du monsieur :
" Normalien et agrégé d'histoire, spécialiste du cinéma américain, créateur de la « Grande anthologie de la science-fiction » au Livre de Poche avec Gérard Klein et Demètre loakimidis, initiateur du « Livre d'or » et directeur de collection chez Pocket pendant plus de vingt-cinq ans (...), Jacques Goimard est à l'instar d'un Gérard Klein, d'un Philippe Curval ou d'un Michel Demuth, de ceux qui ont fait le genre en France au tournant des années 60 et 70, de ceux qui l'ont d'une certaine façon, cristallisé. "
Ce n'est rien de le dire. A propos de son entrée dans la rédaction de Fiction, Jacques Goimard raconte :

B. : Qu'est-ce qui t'a accroché dans Fiction (...) ?

 J. G. : Au départ, c'est surtout le fantastique qui m'a plu, en fait, mais d'une façon générale je découvrais un univers culturel nouveau qui correspondait à certaines de mes vues. Un jour, je suis tombé dans les pages de Fiction sur un référendum demandant aux lecteurs ce qu'ils avaient aimé lire dans ce numéro. J'y ai répondu et, la semaine suivante, j'ai reçu une longue lettre du rédacteur en chef, Alain Dorémieux. Je ne m'y attendais pas. Du coup, je l'ai bombardé de lettres et il me répondait à la même vitesse. Cela a fait de moi un converti. J'ai ensuite participé au concours de lancement de la revue Satellite, dans le numéro un, et dans le numéro deux j'ai appris que j'étais récompensé par un abonnement à la revue. J'ai éprouvé une joie sans bornes, j'en ai parlé à L'Atome (La librairie spécialisée à l'époque, fréquentée par tous les grands noms de la SF parisienne - ndPReFeG), et j'ai eu l'impression d'entrer en science-fiction.


B. : Selon toi, qu'attendait Dorémieux de votre correspondance ?

J. G. On a souvent dit qu'il était un type secret, mais ce n'est pas ainsi que je l'ai perçu. Là, je crois qu'il voulait juste échanger avec quelqu'un de sa génération. Nous étions en 1958 et nous parlions des contenus de Fiction. Ce qui se dégageait de cette correspondance, c'est que les auteurs français n'étaient pas appréciés du public de la revue. Au bout d'un moment, il m'a demandé d'écrire un article de synthèse là-dessus, centré sur « Ceux d' Argos », une nouvelle de Pierre Versins et Martine Thomé, que je n'aimais pas trop. A mon extrême surprise, j'ai vu tous les gens de L'Atome se retourner contre moi avec des arguments du style : « Pierre Versins est un ancien déporté, on ne peut pas lui faire ça. » J'ai dû faire profil bas et j'ai fait la paix avec Versins, publiant même il y a quelques années un article intitulé « Retour à Argos », qu'il me faudra rééditer un de ces jours.

B. : Etais-tu heureux de ta correspondance avec lui ?

J. G. : Ravi car nous avions les mêmes idées. Il savait plus de choses que moi, mais ne me le faisait pas sentir. Ce qui était stimulant, par ailleurs, c'était de bouffer avec lui car nous étions l'un comme l'autre très sensibles à la gastronomie.

B. : Pendant combien de temps avez-vous correspondu ?

J. G.: Notre correspondance s'est interrompue lorsque nous nous sommes rencontrés physiquement, à un Déjeuner du lundi où quelqu'un de L'Atome, Klein ou Curval, m'avait emmené.

Un peu plus loin, nous voici en 1962... :

" B. : Pour revenir à tes débuts en science-fiction, tu as expliqué : «... Dorémieux me demanda si je voulais essayer de faire un article sur le dernier Van Vogt. Le mois suivant, il me proposait la rubrique cinéma. C'est aussi simplement que cela que je devins, grâce à Dorémieux, critique pour Fiction... »

J. G. : Ça s'est fait avec une simplicité incroyable et il va sans dire que j'étais drôlement content. J'ai essayé d'être à la hauteur de la situation, je ne sais pas si j'y suis parvenu.

B. : Plusieurs de tes articles de l'époque concernaient le péplum...

J. G. : Ce qui me plaisait là-dedans, c'est que j'étais le seul à aimer ça ! J'ai exagéré volontairement et je ne le regrette pas.

B. : Ta collaboration à Fiction s'est étalée de 1958 à 1971, c'est bien ça ?

J. G. : Oui, avec des années où je ne faisais pas grand-chose.

B. : As-tu travaillé pour d'autres revues des éditions Opta, au-delà de Fiction ?

J. G. : Pour la revue Histoire, oui. Le critique des livres historiques, c'était moi. Cela concerne à vue de nez la période 1965- 1970, si je me souviens bien. "

Nous reviendrons certainement sur cet entretien, mais il nous est déjà permis de constater combien le milieu de la science-fiction en France fut à la fois un tout petit milieu, toutefois très ouvert.

Fort de l'expérience de Pierre Versins avec ses traductions d'articles critiques de Damon Knight, Demètre Ioakimidis prend d'assaut la traduction des billets d'humeur d'Alfred Bester, qui ne se fera pas que des amis dans le milieu. Voyez plutôt :

" Nous recommandons à Mr. Blish, dans l'intérêt même de son immense talent, de négliger un peu l'« esprit » et de se consacrer à la boisson, aux drogues, aux femmes, au crime, à la politique, à n'importe quoi enfin qui lui permettra d'éprouver lui-même les émotions et les problèmes qui tourmentent les êtres humains. Ainsi, il pourra parler de ces derniers avec la même profondeur lucide qu'il consacre pour le moment à la seule science. "

Les occurrences de ces traductions seront un tout petit peu plus fournies que celles de Versins / Knight ; on retrouvera cette rubrique dans les Fiction n° 104, 106, 110, 114, 118 et 123.

03 juillet, 2024

Fiction n°069 – Août 1959

Le célèbre "Des fleurs pour Algernon" dans sa première et plus courte version, et de bons et méconnus auteurs français qui tiennent la dragée haute à l'irremplaçable Cyril Kornbluth ou Damon Knight, voilà de quoi se réjouir !

On clique droit avec les doigts
pour que ça reste de la SF (ou du passé)…

Sommaire du Numéro 69 :


NOUVELLES

 

1 - Daniel KEYES, Des fleurs pour Algernon (Flowers for Algernon, 1959), pages 3 à 28, nouvelle, trad. Roger DURAND

2 - Cyril M. KORNBLUTH, Fin de non-concevoir (The Education of Tigress Macardle, 1957), pages 29 à 39, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - Jean-Claude PASSEGAND, Envoie tes cavaliers..., pages 40 à 49, nouvelle *

4 - Theodore R. COGSWELL, La Pouponnière (The Cabbage Patch, 1957), pages 50 à 53, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

5 - Gali NOSEK, Les Comédiens, pages 54 à 62, nouvelle *

6 - August DERLETH, Le Petit garçon perdu (The Dark Boy, 1957), pages 63 à 76, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

7 - Damon KNIGHT, La Nuit des mensonges (The Night of Lies, 1958), pages 77 à 80, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

8 - Mark VAN DOREN, La Sorcière aux marrons (The witch of Ramoth, 1958), pages 81 à 86, nouvelle, trad. Roger DURAND *

9 - Murray LEINSTER, Mission anthropologique (Anthropological Note, 1957), pages 87 à 107, nouvelle, trad. Roger DURAND *

10 - Bruno VINCENT, Mon oncle, pages 108 à 120, nouvelle 

CHRONIQUES


11 - Pierre GUÉRIN, Quelques réflexions sur la vie dans l'univers, pages 121 à 123, article

12 - Alla ARFEL, Comment peut-on être martien ?, pages 124 à 129, article

13 - Jacques BERGIER & Gérard KLEIN & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 130 à 133, critique(s)

14 - F. HODA, De Jules Verna à l'homme H, pages 134 à 135, article

15 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX, Aux frontières du possible, pages 136 à 138, chronique

16 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 139 à 142, article

17 - (non mentionné), Notre référendum, pages 143 à 144, chronique


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



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Même un faible d’esprit aspire à être semblable aux autres.

Un enfant peut ne pas savoir comment se nourrir, ni ce qu’il lui faut manger, et cependant il connaît la faim.

Un challenge pour le traducteur (Roger Durand infatigable) et une nouvelle très touchante, Des fleurs pour Algernon aura sa consécration lorsque Daniel Keyes la développera pour en faire un court roman, qui saura attirer à la SF un bon nombre de lecteurs de littérature aussi blanche qu'une souris. (Nous vous en proposons une version au format epub en cliquant sur la couverture ci-contre). 



Spectre de la surpopulation contre réarmement démographique. Cyril M. Kornbluth articule ce dilemne avec beaucoup d'humour dans Fin de non-concevoir

 

Jean-Claude Passegand a certainement lu dans les pages de Fiction les nouvelles de Zenna Henderson sur la diaspora d'un peuple extraterrestre et télépathe perdu sur la Terre. Envoie tes cavaliers… est une nouvelle élégante et d'un style fin et sans fioritures. 


Theodore R. Cogswell anthropomorphise le cycle de reproduction de certains insectes. L'effet d'étrangeté fonctionne bien dans La pouponnière, même s'il demeure un peu gratuit.


Un monde fait d'illusions et Les comédiens pour enchanteurs… Il semble même que Gali Nosek n'ait jamais entendu parler d'androïdes…


On est bien loin du Mythe de Cthulhu dans Le petit garçon perdu, histoire de fantômes un peu prévisible composée par August Derleth (l'exécuteur testamentaire autoproclamé de l'œuvre de Lovecraft). Une bonne ambiance toutefois de campagne perdue au bout du monde, et surtout de solitude. 


La nuit des mensonges ressemblerait à un court épisode de Twillight Zone, scénarisé par Damon Knight… malheureusement éventée par la sinistre couverture de P. J. Izabelle, aussi traducteur. 


Tour de passe-passe de sorcière inattendu, et un effroi d'enfants à la clé, dans La sorcière aux marrons par Mark Van Doren.


Pour la première fois, nous accueillons dans les pages de « Fiction » le père de la science-fiction moderne. On peut dire en effet que William Fitzgerald Jenkins, connu sous le pseudonyme de Murray Leinster, créa la science-fiction moderne en 1917, date à laquelle il écrivit deux nouvelles intitulées « Ténèbres sur la 5e Avenue » et « L’homme qui éteignit le soleil ». Ces nouvelles attirèrent l’attention de Bob Davis, qui dirigeait à l’époque l’hebdomadaire « Argosy ». Il voulut obtenir d’autres œuvres de ce genre, et les publia, avant même que le terme de science-fiction existât, sous la dénomination « Récits différents ». Depuis, Leinster a fait une inépuisable carrière et aujourd’hui, quarante-deux ans après, il reste parmi les plus célèbres auteurs de S.F. aux États-Unis. Il faut bien dire que son œuvre abondante est inégale et porte souvent la marque de l’âge. Néanmoins, à côté de space-operas archaïques et assez infantiles, la fécondité de Leinster a su aussi lui inspirer d’excellents romans. Son dernier en date, « The strange invasion », non traduit en français, est un des rares ouvrages soutenant la comparaison avec « La guerre des mondes », de Wells. En France, Leinster n’est connu que par des romans plutôt faibles : « Assassinat des États-Unis » (signé Will Jenkins) et « Le dernier astronef » au Rayon Fantastique, « La galaxie noire » au Club Satellite, « Les voleurs de cerveaux » et plusieurs autres au Fleuve Noir. 

Moderne en son temps comme pu l'être l'anthropologie, Mission anthropologique, par Murray Leinster, n'évite pas l'écueil de l'anthropomorphisme et des parallèles avec les peuplades colonisées de la Terre. Un peu longuet pour un développement sans surprise. 


Par contre, Mon oncle est une très bonne nouvelle, eut égard à ses péripéties nombreuses et jamais lassante. Bruno Vincent aurait fort bien pu devenir un pilier de la littérature de genre en France. Les anthologistes ne s'y tromperont pas en le rééditant (avec de magnifiques illustrations de Serge Bihannic pour Folio Junior SF). Deux autres de ses nouvelles paraitront en 1960 et 1961, mais ça sera hélas tout.

Le PReFeG vous propose également