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15 octobre, 2025

Fiction n°126 – Mai 1964

Pour ce mois de mai 1964, Fiction propose un numéro spécial Jean Ray. Après Ray Bradbury, c'est donc un auteur francophone qui est ainsi mis à l'honneur, et pas des moindres ; on se souvient qu'à cette époque, Jean Ray est "redécouvert" par le biais d'une "intégrale" de ses œuvres, publiée chez Robert Laffont, et que Fiction (sous la plume de Jacques Van Herp) avait déjà fait prévaloir avoir été la seule revue pendant longtemps à avoir pris en considération cet auteur gantois hors-norme. Mais bien curieusement, ce seront là les dernières publications de Jean Ray dans les pages de Fiction. Par ailleurs, ce numéro rassemble aussi ses valeurs sûres (Fritz Leiber, Avram Davidson, Zenna Henderson...) pour des nouvelles de qualité qui resteront malgré tout sans publication par la suite. Un numéro d'exception, donc.

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Sommaire du Numéro 126 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 4 à 4, bibliographie

6 - Albert VAN HAGELAND, Si Jean Ray m'était conté..., pages 48 à 50, article

7 - Jacques VAN HERP, Qui est Jean Ray ?, pages 50 à 53, article

8 - Albert VAN HAGELAND, Quand Jean Ray commente John Flanders, pages 53 à 56, préface

9 - Jacques VAN HERP, Jean Ray parle, pages 56 à 59, article

10 - Albert VAN HAGELAND, Bibliographie de Jean Ray, pages 60 à 67, bibliographie

NOUVELLES


2 - Jean RAY, Bonjour, Mr. Jones !, pages 7 à 10, nouvelle

3 - Jean RAY, La Tête de M. Ramberger, pages 11 à 22, nouvelle

4 - Jean RAY, Croquemitaine n'est plus... (De Boeman is dod, 1948), pages 23 à 39, nouvelle

5 - Jean RAY, Têtes-de-Lune, pages 40 à 47, nouvelle

11 - Thomas OWEN, Au cimetière de Bernkastel, pages 68 à 77, nouvelle

12 - Keith LAUMER, Hybride (Hybrid, 1961), pages 78 à 92, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

13 - Kris Ottman NEVILLE, Jour de colère (Power in the Blood, 1962), pages 93 à 103, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

14 - Fritz LEIBER, Jardin d'enfants (Kindergarten, 1963), pages 104 à 106, nouvelle, trad. Christine RENARD *

15 - Avram DAVIDSON, Le Siège de Santiago (Fair Trade, 1960), pages 107 à 115, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

16 - Zenna HENDERSON, Le Dernier pas (The Last Step, 1958), pages 116 à 130, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

CHRONIQUES


17 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 133 à 142, critique(s)

18 - Jacques GOIMARD & F. HODA & Bertrand TAVERNIER, L'Écran à quatre dimensions, pages 143 à 153, article

19 - Anne TRONCHE, Dado : un voyeur extra-lucide, pages 155 à 155, critique(s)

20 - (non mentionné), En bref, pages 157 à 157, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Les quatre nouvelles ici proposées sont encore à ce moment-là des exclusivités. Elles seront reprise dans une édition ultérieure  : "Le carrousel des maléfices" aux éditions Marabout un peu plus tard en cette année 1964.

Bonjour, Mr. Jones ! décrit une rencontre insolite avec le Diable (seul lui pourrait même déclarer "Le chinetoque" sans prendre aucun recul, mais on retrouve ici le mépris ordinaire de Jean Ray, pas vraiment à propos dans ce cas-là) … Justicier, maître de la vie et bon vivant, on s'entendrait presque volontiers avec un surnaturel aussi prosaïque.

La tête de M. Ramberger, d'ambiance fantastique, révèle au final avec une explication plutôt S.F., et c'est même le grotesque qui ici l'emporte.

Maîtrisant bien son jeu de soupçons, d'indices, de persuasions et de révélation, Jean Ray nous propose avec Croquemitaine n’est plus une nouvelle riche et cruellement appétissante, et nous faire parvenir là où il l'avait souhaité.

Enfin, fantômes de l'avenir, narrateur sujet à caution, paradoxes articulant ensemble inepties et tragédies... Jean Ray n'est jamais si bon comme ici quand il plonge son lectorat dans une lecture attentive aux énigmes qu'il déploie, comme ici avec Têtes-de-Lune.


D'un style dynamique et concis, Keith Laumer compose dans Hybride une histoire de symbiose entre en humain chétif et un arbre extraterrestre. La fin en est même un peu inquiétante. 


Une famille qu'on croirait banale sont en fait des mutants, aux pouvoirs mal dégrossis mais cependant terribles, comme celui de simplifier le Monde. Kris Neville nous laisse en un Jour de colère un texte pleins de non-dits à décrypter.


Hasard étrange, une protagoniste de Jardin d’enfants est prénommée Bettyann - et ce sera le prénom d'une héroïne d'un roman éponyme de Neville.

Avant la nouvelle de Zenna Henderson, Fritz Leiber nous y évoque lui aussi une institutrice, et qui a l'air d'une magicienne... Mais la magie n'a pourtant pas cours. Brève et gentiment surprenante histoire.


Une bonne tranche de rigolade (une fois n'est pas coutume) pour cette nouvelle d'Avram Davidson qui sait se montrer aussi léger en S.F. qu'inquiétant en fantastique. Et pour une fois, René Lathière lui trouve avec Le siège de Santiago un très bon titre français !


On retrouve pour finir le goût de Zenna Henderson pour les appréciations du monde vu par des yeux d'enfants. Dans Le dernier pas, une institutrice revêche et mal aimée est la seule témoin d'un jeu d'enfants qui n'en est pas un : ils scénarisent la réalité à venir. S'ensuit un sentiment de fatalité écrasante.




C'est surtout par son côté documentaire que ce numéro de Fiction brille de sa proposition. Les articles de Hageland et Van Herp sont fort bien documentés, et l'intérêt pour tout amateur de Jean Ray est d'y trouver ici les textes fondateurs qui ont forgé la légende de l'auteur gantois, a qui l'on a prêté une vie sans doute beaucoup plus extraordinaire que sa réalité.

Notre page dédiée vous propose de retrouver le texte "Jean Ray parle" de Jacques Van Herp. Pour l'entendre véritablement parler, on peut retrouver une belle archive (qui date de 1965) sur Jean Ray ICI !


Plus prosaïquement, Fiction se défend toujours de ne pas pouvoir publier de soumission de manuscrit - ce qui témoigne sans doute d'une belle santé de la demande :

ENVOIS DE MANUSCRITS


En raison du très grand nombre de manuscrits qui nous ont été envoyés antérieurement, nous rappelons que nous sommes actuellement dans l’impossibilité absolue d’en examiner d’autres en vue d’une publication ultérieure. Nous prions donc nos lecteurs qui auraient l’intention de nous soumettre des textes de vouloir bien s’abstenir de tout envoi. Nous nous excusons à l’avance de ne pouvoir répondre aux auteurs qui ne tiendraient pas compte de cette recommandation.

Plusieurs lecteurs nous adressent aussi leurs manuscrits en nous demandant de vouloir bien leur en faire la critique et les conseiller. Malgré toute notre bonne volonté, il nous est malheureusement impossible de déférer à ce désir devant la multiplicité des envois.

30 juillet, 2025

Fiction n°122 – Janvier 1964

Beaucoup de nouveaux venus, le plus souvent comme étoiles filantes, mais de vrais talents pour accompagner la douce lucidité de Zenna Henderson qui nous propose un nouvel épisode de son "Peuple". On appréciera aussi un texte demeuré inédit depuis de Marion Zimmer Bradley, très en avance sur son époque puisqu'il y est question de transition sexuelle.

Utopie quand tu nous tiens…

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Sommaire du Numéro 122 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie


NOUVELLES

2 - Zenna HENDERSON, Le Départ (Jordan, 1959), pages 3 à 34, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

3 - Fritz LEIBER, Amitié à haute tension (The Man Who Made Friends with Electricity, 1962), pages 35 à 43, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE

4 - Michel DEMUTH, La Bataille d'Ophiuchus, pages 44 à 63, nouvelle

5 - Paul SEABURY, L'Historionaute (The Histronaut, 1963), pages 64 à 72, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

6 - Marion Zimmer BRADLEY & John Jay WELLS, Tu engendreras dans la douleur... (Another Rib, 1963), pages 73 à 93, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

7 - Avram DAVIDSON, Gloire à Diane (Great is Diana, 1958), pages 94 à 102, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

8 - Monique DORIAN, Félinement vôtre, pages 103 à 106, nouvelle

9 - John Anthony WEST, La Fin d'un homme (George, 1961), pages 107 à 123, nouvelle, trad. Christine RENARD *

10 - Sophie CATHALA, Un gentil petit bled, pages 124 à 130, nouvelle

11 - Allen DRURY, Quelque chose (Something, 1960), pages 131 à 137, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

CHRONIQUES

12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 139 à 156, critique(s)

13 - Bertrand TAVERNIER, Tribune libre, pages 156 à 157, courrier

14 - Maxim JAKUBOWSKI, Une exposition Michel Jakubowicz, pages 158 à 158, critique(s)

15 - (non mentionné), En bref, pages 159 à 159, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Le Peuple, extraterrestres échoués et dispersés sur Terre, est secouru par ses pairs. Et l'on organise Le départ. Mais après des années et des générations passées à se reconstruire dans l'exil, est-ce si nécessaire de traverser de nouveau le Jourdain qui mène à la Terre Promise ? L'allégorie ici est à peine voilée (mais a dû échapper au traducteur René Lathière toujours aussi brutal avec les titres), et si les dons surnaturels du Peuple pourraient lasser, si le risque de faire du Peuple une armée de super-héros (mais ça n'est pas encore la mode…), on apprécie qu'ils soient tendus vers un seul résultat : la contemplation béate des merveilles du monde. Zenna Henderson habile et toujours délicate.

Dans  Amitié à haute tension, il est question de la nature de l'électricité, mais plus encore d'une conscience "artificielle". Comme plus tard dans le roman "Colossus" (de D. F. Jones - 1966) - où deux super-ordinateurs des blocs de l'Est et de l'Ouest s'allient pour protéger l'espèce humaine d'elle-même et de la destruction - c'est la même sensation d'être infantilisés par nos propres créations qui gouverne ces deux histoires. On ne parle pas encore de "point de singularité", mais Fritz Leiber en imagine déjà la venue.

Concernant La bataille d’Ophiuchuset en fait de bataille, Michel Demuth nous en décrit plutôt la périphérie. Suivant le paradoxe de Langevin, il n'y a pas d'escale possible ni de port provisoire qui tienne et soit régulier pour les combattants, liés à la temporalité de l'espace. Voici l'histoire d'un amour brisé par la cruauté de la guerre et les singularités des rapports de l'espace avec le temps - bref, tout ce que l'imagerie de Star Wars évacuera sans scrupule une petite quinzaine d'années plus tard.

On se rappelle la Patrouille du temps décrite par Poul Anderson. Mais comment s'est construite cette nécessité de surveiller les événements historique et de leur conserver leur intégrité ? C'est ce que nous propose de découvrir L’historionaute, nouvelle concise et d'un humour mordant.

Son auteurPaul Seabury, historien et diplomate, a notamment été conseiller consultatif sur le renseignement étranger sous Ronald Reagan - ceci pour situer l'homme…

Tu engendreras dans la douleur…  modernise (malgré son titre biblique concocté par René Lathière) le thème du pantropisme hérité de James Blish, moins de dix ans après sa mise en théorie.

" Ne serait-ce pas plus propre de disparaître comme nous sommes, avec nos corps tels qu’ils furent créés, plutôt que de les voir changés en une… une parodie obscène de… Non, tout cela est contre nature ! »
— « Au même titre que la présence de votre race sur cette planète. » [répondit l'extraterrestre Fanu] (...)
Everett fixait sur Fanu un regard sombre – ses préjugés de Terrien luttant toujours contre son intelligence. "

Le système solaire est détruit, et seuls subsistent de la Terre une poignée d'hommes - mâles s'entend - hébergés sur une autre planète par une espèce vieillissante elle aussi en voie d'extinction. A partir de cette situation, nous suivons le parcours moral de l'ancien commandant Everett et de ses préjugés sur l'homosexualité, et sur la nécessité d'une forme de pantropisme qui n'est pas encore dénommé "transition sexuelle".

Des autrices (l'une se cache sous un pseudonyme masculin), on ne connait, en 1963, encore que peu Marion Zimmer Bradley en France. Elle n'a pas non plus encore épousé en secondes noces le mari qui sera accusé plus tard de pédophilie (ainsi qu'elle le sera elle-même) par sa fille Moira. Son succès français, elle le devra à la sortie des "Brumes d'Avalon" chez Pygmalion (1986) - traduction qui tronquait pourtant ses deux premiers opus de plusieurs chapitres.

John Jay Wells, pseudonyme de Juanita Coulson, est une autrice américaine, bien connue comme autrice-compositrice-interprète dans les milieux de la "Filk music". La Filk est une parodie de la folk, où le jeu consiste à pasticher les paroles de "protest songs" pour en faire des histoires de S.F.. Karen Anderson, femme de Poul Anderson, s'est prêté à l'exercice pour la presse amateure allemande en 1953. Les soirées "filk" agrémentent souvent les convention de S.F., et des conventions lui sont même dédiées. (Source : Wikipedia).

Toujours aussi farceur quand il s'agit d'inventer des événements historiques pour justifier ses fictions fantastiques, Avram Davidson nous régale avec un cocktail fort alléchant et une évocation d'un voyageur hors-pair du 18ème Siècle. Cette Gloire à Diane est légère et nourrissante comme du petit lait.

Pour sa dernière nouvelle parue dans Fiction, Monique Dorian continue son exploration schizophrène et le dédoublement de personnalité dans un texte sensuel et Félinement vôtre, écrit comme à la hâte et d'un style direct, massif même, qui en amplifie le chant des perceptions volontairement déréglées.

On croirait à du Topor à la lecture de La fin d’un homme. Voyez par exemple comment Marjorie s'adresse à son mari George :

" Ce qui est le plus affreux, c’est d’être là à regarder le mal gagner sans pouvoir rien faire. Ce serait moins pénible, je crois, si je revenais d’un film et que je te trouve comme ça. Mais ça ! Te voir mourir millimètre par millimètre ! "

Le déroulé se fait sans grande surprise et pourtant, par un curieux sens de l'humour qui nous fait nous sentir supérieurs au couple de la nouvelle, on suit l'ensemble avec un mélange d'effroi et de jubilation. Christine Renard a dû se régaler à traduire ce style simple et bien tempéré; le dosage du concret et de l'allégorie est subtil, et il faut même parfois se secouer soi-même pour ne pas oublier de quoi il s'agit : l'anesthésie de l'être fasciné par l'écran.

Son auteur, John Anthony West, est aussi un spécialiste des Dogons, peuple à la culture très singulière de la Falaise de Bandiagara, au Mali - une des plus imposante formation géologique d'Afrique de l'Ouest.

Un homme affairé, pressé, en proie à la tension de la nécessité, voit son univers tomber en panne dans Un gentil petit bled… On pourrait s'attendre à un cauchemar absurde, mais finalement, Sophie Cathala nous offre une image qui résout allégoriquement bien des contradictions qui, sans elle, pourrait rendre fou. A moins que la folie soit l'abandon de la tension ?

Les lieux hantés s'accommodent généralement mieux de la nuit ; ici, Quelque chose invisible et sans doute malveillant ne s'encombre pas de l'heure qu'il est pour sévir. Et la terreur demeure. Un bon effet de style de l'auteur de romans à thèses politique Allen Drury, pour une histoire somme toute gratuite.


Une nouvelle recrue au sein de l'équipe critique de Fiction fait son entrée, comme le fit Jacques Goimard, par la Tribune Libre, en la personne respectable de Bertrand Tavernier, qui signera un bon nombre de critiques dans la Revue des films.

Après l'entrée, la sortie ; la rubrique en bref fait l'annonce d'un chant du cygne, qui ne sera pas sans conséquence sur l'univers éditorial de la S.F. française :

Interruption du Rayon Fantastique

Après onze ans d’existence et plus de 110 volumes parus, le Rayon Fantastique va cesser sa carrière. On regrettera d’autant plus cette disparition qu’elle n’est pas même due à un insuccès commercial mais à des raisons d’ordre administratif. La collection était en effet éditée en commun par Hachette et Gallimard, et c’est un désaccord entre ces deux maisons qui amène aujourd’hui sa suppression. Plusieurs volumes déjà sous presse paraîtront encore en 1964, notamment La couronne de lumière de Sprague de Camp, Les revenants des étoiles de A. et B. Strougatski et L’étoile de fer de John Taine. Nous publierons ultérieurement un historique et une étude de la collection, ainsi que les résultats d’un référendum sur ses meilleurs titres. Il faut souhaiter que la place qu’elle laissera vide soit comblée.


Il s'agit tout de même de la première collection française dédiée au genre qui s'arrête là. Ce vide mettra  quelques années à se combler : le Club du Livre d'Anticipation - chez les infatigables éditions Opta - naîtra bien en 1965, et Ailleurs et Demain, collection dirigée par Gérard Klein chez Robert Laffont sera créée en 1969, mais il ne s'agit pas de collections de poche. Ce sera Jacques Sadoul, transfuge des éditions Opta, qui lancera pour la S.F. une nouvelle collection de poche au sein des jeunes éditions J'ai Lu en 1970. Les Editions des Champs-Elysées lanceront quant à elles la collection Le masque science-fiction, dirigée par Jacques Van Herp, en 1974. Jacques Goimard ne sera pas en reste et initiera la collection SF-Fantasy chez Pocket à partir de 1977. On pourra aussi citer le bon travail des éditions belges Gérard et la collection Marabout qui existait déjà en 1964, mais il s'agit de parutions plus sporadiques, et de titres pas vraiment réunis au sein d'une collection dédiée à la S.F.

On le constate sans peine, Michel Demuth, Alain Dorémieux, Jacques Goimard, Demètre Ioakimidis, Gérard Klein, Jacques Van Herp … - des noms bien connus des lecteurs de Fiction, ce qui témoigne bien de l'importance de cette revue dans le champ éditorial de la science-fiction en France- ces amoureux de la première heure abattront un travail de titans pour multiplier les collections et la reconnaissance de la S.F. chez tous les grands éditeurs. Plus tard viendront encore le belge transfuge de Marabout Jean-Baptiste Baronian, ou encore l'iconoclaste Bernard Blanc, mais n'anticipons pas trop (bien que nous aimions tous l'anticipation…).

Le prochain numéro de Fiction sera un "Spécial Bradbury", inaugurant une suite de quelques numéros spéciaux. Même si cette formule ne prendra pas, on ne peut que louer cette initiative de se consacrer plus particulièrement à un auteur, et qui fera l'intérêt principal (et qui sait la longévité) de la revue Bifrost … mais à partir de 1996 !

26 mars, 2025

Fiction n°104 – Juillet 1962

Ward Moore s'amuse et Matheson catéchise, tandis que les auteurs et autrices francophones fréquentent les lisières de la folie, pour ce numéro de l'été 1962.  On notera que, pour quelques uns des auteurs de ce numéro, il s'agira de leur dernière publication dans Fiction - on sent qu'une page se tourne dans le domaine de l'étrange, comme le soulignera en vilipendant Alfred Bester dans sa chronique.. 

Voyagez entre les hachures ...

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Sommaire du Numéro 104 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie

NOUVELLES 

2 - Ward MOORE, Le Rebelle (Rebel, 1962), pages 4 à 12, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM

3 - Rick RUBIN, La Chatte interplanétaire (The Interplanetary Cat, 1961), pages 13 à 17, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

4 - Richard MATHESON, Le Voyageur (The Traveller, 1954), pages 18 à 28, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM

5 - Katherine MacLEAN, L'Équilibre naturel (Interbalance, 1960), pages 29 à 36, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

6 - Brian ALDISS, Le Monde vert - 5 / ...et revivre à jamais (Evergreen, 1961), pages 37 à 75, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

7 - Zenna HENDERSON, Tournez la page (Turn the Page, 1957), pages 76 à 82, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

8 - Roland TOPOR, Orages, pages 83 à 87, nouvelle

9 - Ilka LEGRAND, Fleur de cimetière, pages 88 à 97, nouvelle *

10 - John NOVOTNY, À malin, malin et demi (A Trick or Two, 1957), pages 98 à 105, nouvelle, trad. Daniel MEAUROIX

11 - René BARJAVEL, L'Homme fort, pages 106 à 115, nouvelle

CHRONIQUES

12 - Gil SARTÈNE, Réalisme fantastique ou fantastique idéalisme ? (à propos de "Planète"), pages 117 à 122, article

13 - Jacques GOIMARD, L'Œuvre exemplaire d'A. E. Van Vogt (2), pages 123 à 131, article

14 - (non mentionné), Le Prix Jules Verne 1962 / Club des bandes dessinées, pages 133 à 133, article

15 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 135 à 138, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

16 - F. HODA, Infidèle fidélité, pages 139 à 143, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Le rebelle est une petite potacherie de Ward Moore, une fois n'est pas coutume chez cet auteur, qui s'amuse ici à inverser l'échelle des valeurs sociales et professionnelles (à la manière de Robert Sheckley dans "Tu seras sorcier", in Fiction n°18). Cela donne un discours qui nous laisse entendre des choses en creux, mais on aurait peut-être aimé lire aussi la description de cette société où le discours dominant est d'être principalement axé sur la pratiques des arts.

Une autre histoire d'humour, ici au sujet de la Dévoration, fléau cosmique qui engloutira tout… On s'attend un peu trop à la chute de La chatte interplanétaire, histoire gratuite signée Rick Rubin. Dommage car elle est écrite avec beaucoup d'humour.

Plus sérieusement maintenant. Richard Matheson tente, certes à travers Le voyageur, de démystifier le moment mythologique de la crucifixion de Jésus de Nazareth, mais ce n'est, en bon protestant, que pour rendre l'Homme seul encore plus surhumain. Michael Moorcock reprendra ce thème dans un esprit plus iconoclaste dans "Voici l'homme", en 1969. Cette même année, Kilgore Trout explorera aussi ce thème dans un obscur roman maintenant disparu : "Jesus and the time-machine" (dont le titre reste hypothétique - plus d'informations à ce sujet ici.)

Petite discussion sur L'équilibre naturel entre deux jeunes gens dans un cadre post-apo, comme pourrait en écrire Julia Verlanger. La fin que lui compose Katherine MacLean est trop abrupte cependant pour décrire un monde en reconstruction. On saluera l'autrice dont c'est la dernière publication dans la revue.

« Nous servir de monture est le sort de ceux de sa race. Préparé très jeune à cet office, il ne connaît ni ne souhaite rien d'autre. » Voilà qui rappelle le roman de Carol Emshwiller "La monture" (édité en 2002, mais sans doute composé bien avant). Quoi qu'il en soit, au détour de ce dernier épisode de Le monde vert de Brian Aldisson apprend que le feuilleton publié par Fiction était une version antérieure et non refondue par l'auteur du roman. 

Demeure toutefois la sensation qu'Aldiss a bifurqué pendant son écriture, et qu'il a cherché à rassembler les morceaux à la fin. Si certaines coupes seront en effet bienvenues, il pourrait manquer certains développements à d'autres moments. Mais ne boudons pas notre plaisir ! La lecture d'ensemble de ce Monde vert est très agréable, et puisque ici les protagonistes aspirent à la paix, et que l'on sait qu'ils n'y cultiveront pas leur jardin pour autant (ce serait plutôt l'inverse), on accepte qu'ils tournent le dos au changements malgré tous les signes indiquant la toute fin des temps - sur Terre tout au moins.

Une très jolie nouvelle que Tournez la page, sur les capacités des enfants à intégrer l'imagination dans la construction de la vérité, à l'image des contes de fées. Et toujours cette présence de la pédagogue atypique mais bienveillante, comme le fut sans doute Zenna Henderson elle-même, institutrice de son métier. 

 Côté francophonie, à présent : Comment peut-on savoir si l'on est fou ? Existe-t-il un moyen de se rendre compte ? Cette question que se pose avec justesse Roland Topor dans ces Orages rappellera la problématique que posera Philip Dick dans "Les clans de la lune alphane" deux ans plus tard. Très bien mené.

Du fantastique encore, mais qui n'intervient qu'en dernier recours, et une narratrice qu'on pourrait penser sujette à caution, sont les ingrédients bien salés de Fleur de cimetièreune romance malheureuse et avortée. On retrouve - pour la dernière fois dans la revue - les thèmes obsessionnels d'Ilka Legrand : l'emprise, et la conscience surnaturelle du règne végétal. On pourra aussi repenser à "Vertes pensées" de John Collier (in Fiction n°19).

Une autre potacherie, celle-ci traduite par Alain Dorémieux sous pseudonyme ; un poil machiste, si l'on ose le dire ainsi, mais l'honneur est sauf, dans À malin, malin et demi de John Novotny. Cette nouvelle sera la seule de Novotny reprise dans une anthologie ("Histoires parapsychiques" - de la série de la Grande Anthologie de la Science-Fiction, volume sous la direction de Demètre Ioakimidis).

Pour sa dernière parution dans Fiction, (et malgré l'annonce qui perdurera quelques numéros de la parution à venir de la nouvelle "La fée et le soldat"), René Barjavel nous conte l'histoire de L'homme fort, un surhomme - donc - et même un super-héros à la française, qui exerce son invincibilité sur le fait de guerre, afin d'assurer une paix universelle. Comme le dit l'histoire : "c'était un rêve".  

Nous évoquions la chronique Livres d'Amérique d'Alfred Bester en introduction. On ne peut pas dire que Bester souhaite se faire des amis. Voyons cette phrase, par exemple : "Et il nous reste une question à poser : une femme peut-elle écrire des romans d'action véritablement convaincants ?"  Ooooh, tout de même, Monsieur Bester, le jeu vaut-il la chandelle de se mettre à dos 50 % de l'espèce humaine ? Lisez donc Leigh Brackett, pour commencer...

Mais ne faisons pas notre Goimard en commentant des critiques qui ont plus de soixante ans d'âge. Plus "professionnellement" pour sa part, Bester note que les grands thèmes de la science-fiction semblent s'épuiser, et que de mauvais auteurs s'y accrochent toutefois comme un singe à un pain de sucre.

" On peut évidemment prétendre, au sujet des broutilles susmentionnées, que nous nous trouvons dans une période de transition. La science-fiction a utilisé la majorité des concepts scientifiques et, en ayant épuisé la substance, elle doit nécessairement marquer un temps d'arrêt. Le point est contestable ; cependant, si on l'admet, notre réponse est simple : cessez dans ce cas d'écrire de la science-fiction. Pour l'amour du ciel, taisez-vous si vous n'avez rien à dire. "

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