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09 septembre, 2026

Fiction n°149 – Avril 1966

Dix autrices et auteurs, et une parité absolument respectée - ce qui n'est pas un moindre challenge encore en 1966, et bien que les temps y soient bien en train de changer. Quoi qu'il en soit, Fiction mise ici sur plus de diversité, avec un léger accent sur le fantastique - peut-être du fait de la parution imminente du numéro spécial exclusivement réservé à la science-fiction dite "de l'âge d'or".

Anagramme visuel de Pierre Bassard
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Sommaire du Numéro 149 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie

NOUVELLES


2 - Jack VANCE, Le Monde supérieur (The Overworld, 1965), pages 7 à 38, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

3 - Zenna HENDERSON, La Petite fille et les collines (And a Little Child..., 1959), pages 39 à 59, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

4 - Roland TOPOR, Quatre roses pour Lucienne, pages 60 à 64, nouvelle

5 - Otis Kidwell BURGER, L'Enfant de l'amour (Love Child, 1962), pages 65 à 76, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

6 - Robert LORY, Dangereuse étoile (The Star Party, 1964), pages 77 à 85, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

7 - Jacqueline H. OSTERRATH, Lorelei, pages 86 à 97, nouvelle

8 - Miriam Allen DEFORD, Un système infaillible (The Absolutely Perfect Murder, 1965), pages 98 à 106, nouvelle, trad. Yves HERSANT

9 - Guy SCOVEL, Chronoléthite, pages 107 à 110, nouvelle

10 - Terry CARR, Amitié sur Mars (Hop-Friend, 1962), pages 111 à 122, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE *

11 - Sydney VAN SCYOC, À quoi rêve le moribond (One Man's Dream, 1964), pages 123 à 134, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

CHRONIQUES


12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 135 à 144, critique(s)

13 - Philippe CURVAL & Alain DORÉMIEUX, L'Écran à quatre dimensions, pages 146 à 147, article

14 - (non mentionné) , En bref, pages 148 à 149, article

15 - Gérard KLEIN, De quelques images fantastiques, pages 151 à 154, article

16 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 155 à 157, courrier

17 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 158 à 159, critique(s)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Le monde supérieur marque le début des aventures de Cugel l'astucieux, avec le lot habituel de déboires, de péripéties et d'humour que l'on apprécie tant chez Jack Vance.

Notons au passage cette appréciation de la rédaction sur un genre encore inconnu (parce qu'innommé) du public francophone :

" Nous sommes ici en présence d'un genre particulier, peu répandu en France mais très populaire chez les Américains, qui le nomment heroic fantasy ou encore sword and sorcery : un mélange pittoresque d'aventure et de magie, de conte de fées pour grandes personnes et de fresque épique. Dans ce genre, se sont illustrés (avec des œuvres inconnues en France) des auteurs comme Fritz Leiber ou Poul Anderson. "


Fidèle à ses thèmes (l'enfant doué d'un pouvoir indéfinissable, la perception enfantine du monde et l'adulte qui y est confronté), Zenna Henderson enchante une petite histoire de vacances, intitulée La petite fille et les collines, comme si ce hors-du-temps-quotidien, que sont les congés, était aussi un monde parallèle.


Comme le rapporte la rédaction, voici un Roland Topor fleur bleue… Qui n'en n'est pas moins drôle. Et pour ces Quatre roses pour Lucienne (qui paraitra ensuite sous le titre "Four roses for Lucienne"), à nous d'y ajouter l'adage : "la beauté n'existe que dans l'œil de son admirateur".


Une nouvelle autrice, Otis Kidwell Burger, fait une entrée discrète. Figure militante de Greenwich Village, son grand-père était même l'un des premiers militants abolitionnistes, elle jouit d'une petite notoriété de poète, que n'a pas manqué de remarquer Kurt Vonnegut.
Malgré ces bons augures, nous sommes toutefois un peu déçus par L'enfant de l'amour. Après la simplicité de Zenna Henderson, cette histoire d'enfant étrange qui questionne ceux qui le recueillent parait bien alourdie par des considérations d'adultes autocentrés, dans un style inutilement psychologique.


Une bonne petite nouvelle, par contre, pour suivre, Dangereuse étoile prend pour cadre l'ambiance superficielle des réceptions un peu balourdes liées au monde du travail. La chute, dans tous les sens du terme, qui est concoctée par Robert Lory, y est… renversante !


Lorelei nous propose l'énigme d'une planète au développement accéléré : une petite enquête s'impose. Jacqueline Osterrath est ici un peu mièvre, mais le ton saura nous rappeler les histoires courtes de Valérian et Laureline qu'écrira bientôt Pierre Christin.

Miriam Allen deFord explore Un système infaillible et se pique au jeu de la possibilité de changer le cours des événements en en modifiant les causes dans le passé. Mais bien entendu, elle nous confronte aussi au constat de l'immuabilité du cours du temps. Classique mais bien mené.

Guy Scovel poursuit sa recherche du temps perdu ; après la remontée aux origines, c'est la descente à l'aval pour le Chronoléthite, en mettant mots et sensations sur la perception d'un temps qui s'accélère dans un espace immobile. L'auteur britannique Alan Moore, dans sa recherche de dérégler consciemment les perceptions de l'espace et du temps, apprécierait…

Où il est question de la sacro-sainte liberté d'entreprise à l'américaine et de sa transposition sur le sol de Mars : conquête du terrain et premiers contacts avec les martiens, des autochtones solitaires et versatiles, dans une communication interespèces loin d'être évidente, malgré la réelle volonté d'Amitié sur Mars qu'espère Terry Carr.


Encore une autrice pour les nouvelles recrues : Sydney Joyce Van Scyoc. Autrice de peu de nouvelles et d'un seul roman paru en Galaxie Bis (Fleurs de sel) - pour ce qui est des traductions en France - elle a publié quelques nouvelles et romans, jusque dans les années 70, avant de se consacrer à la conception et à la fabrication de bijoux, qu'elle vendait à San Francisco. Elle a un peu retrouvé le goût de la plume à la fin de sa vie.

Une autrice donc fort peu traduite, et uniquement par les soins des revues de chez Opta, que nous découvrirons ainsi au compte-goutte. Pour cette première nouvelle, A quoi rêve le moribond, le fantasme de l'hibernation, d'une vie suspendue avant la mort en attendant d'avoir les moyens d'en guérir, trouve ici son expression pathétique, mâtinée d'une croyance en la fiction plus forte que la réalité. Assez habile.



Toujours avec intelligence, Demètre Ioakidimis nous propose sa recension de "Bonne nuit, Sophia" de l'auteur italien Lino Aldani, que nous avons pu découvrir avec sa nouvelle éponyme dans le Fiction Spécial n°6 de novembre 1964, consacré à la littérature de genre italienne.

On notera au détour de cet article un très juste avis sur la particularité de la traduction de la science-fiction, qui demande au traducteur une connaissance des autres œuvres du genre, et comme dirait Gérard Klein : de façon extradiégétique (c'est à dire au-delà de la connaissance de l'œuvre elle-même), ou quoi qu'il en soit de fréquenter ses arcanes.

Nous vous proposons, en plus de parcourir cet article, la version numérique de ce recueil de nouvelles qui ne connaîtra pas d'autre édition en français.


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Lino Aldani : Bonne nuit, Sophia

Par le plus grand romancier Italien de science-fiction : douze nouvelles aux thèmes suggestifs et inquiétants, etc. Voilà ce qu'on lit sur la quatrième page de couverture du présent volume. Il y a là une légère exagération, qu'il eût été facile d'éviter – en consultant simplement la table des matières. Ce livre ne comprend en effet que dix des douze récits de l'édition originale.
Lino Aldani n'est peut-être pas le plus grand romancier italien de science-fiction ; mais il appartient assurément, avec Sandro Sandrelli, à l'élite de ceux qui cultivent le genre dans son pays. C'est un remarquable auteur de science-fiction, comparable aux meilleurs spécialistes continentaux, et à bien des anglo-saxons réputés. Son apparition dans la collection Présence du Futur (qui élargit encore ainsi son éventail international) ne sera pas une révélation pour les lecteurs de Fiction : en effet, un de ces récits (celui, précisément, qui donne son titre au recueil) avait été inclus dans le numéro spécial 132 bis, consacré à la science-fiction italienne.
Il convient à ce point de remarquer que la traduction faite par Roland Stragliati pour Fiction est bien supérieure à celle effectuée par Jean-Claude Mangematin pour Denoël. D'une manière générale, le travail de celui-ci paraît avoir été fait avec bonne volonté et application, mais avec une connaissance de l'italien qui doit plus à la consultation du dictionnaire qu'à la pratique effective de la langue. Trop souvent. Jean-Claude Mangematin s'en tient au sens littéral, au mot-à-mot, ignorant les nuances et les précisions. Il parle par exemple (Canis sapiens, page 20) de l'ampoule de la raison, alors qu'il s'agit clairement de la lampe de la raison. Il traduit (Le kraken, page 73) dita inesperte par doigt expérimenté, ce qui signifie juste le contraire. Le mot italien groviglio (Bonne nuit Sophia, page 186) l'amène à parler d'un grouillement de lasciveté insatisfaite ; pour Fiction, Roland Stragliati avait écrit, beaucoup plus justement, tournoiement. Et, dans la même nouvelle, il avait rendu le mot tuta par combinaison (il s'agit du vêtement simplifié que l'on rencontre souvent en science-fiction), plutôt que de s'en tenir, ainsi que le fait Jean-Claude Mangematin, à la salopette du dictionnaire.
Évidemment. Où allons-nous, si on demande aux traducteurs non seulement la connaissance des deux langues nécessaires à leur travail, mais encore une certaine habitude de la science-fiction…
Dans le cas présent, le traducteur a terni la clarté du style de Lino Aldani, ce qui affaiblit dans une certaine mesure l'unité de ces récits. Aldani possède en effet un style d'une grande netteté, grâce auquel il s'efforce de présenter à son lecteur les moindres détails des scènes que vivent ses héros – ou des pensées qui leur viennent. On peut lui reprocher, dans les moins favorables des cas, une certaine pesanteur, et aussi de dévoiler involontairement un peu à l'avance l'effet de chute par lequel il espéra conclure. Cela est particulièrement net dans Les ordres ne se discutent pas, variante transparente mais amusante tout de même du Dernier Martien de Fredric Brown.
Contrairement à Sandro Sandrelli, Lino Aldani ne recherche guère l'allusion dans ces récits. Cela pourrait entraîner une certaine monotonie, mais l'auteur évite adroitement cet obstacle grâce à l'extrême variété des sujets qu'il aborde, et également parce qu'il sait modifier en conséquence le point de vue selon lequel il entreprend sa narration.
Le volume s'ouvre sur Canis sapiens, nouvelle dans laquelle l'infortuné narrateur et son chien effectuent un échange de corps. Le thème n'est peut-être pas original (Horace Gold en avait tiré un parti brillant en 1936 avec A matter of form, qui devint une sorte de classique) mais Aldani lui donne une résonance supplémentaire : ce transfert psychique, qui vaut au narrateur sa mésaventure, est une arme que les chiens se réservent d'employer tous ensemble pour prendre définitivement la place des hommes. On comprend les frissons de l'infortuné humain qui en a un avant-goût. Ce qu'on comprend moins bien, en revanche, c'est les raisons qui poussent le chien à dévoiler si prématurément une arme secrète redoutable. On veut bien admettre qu'il était amoureux de sa patronne, mais cela suffit-il pour faire courir un risque à tous ses congénères ? Peut-être que les mentalités humaines et canines sont, en fin de compte, moins éloignées que les personnages le pensent. 
Technocratie intégrale est une très bonne charge contre l'éducation à outrance. Les affres du candidat aux examens, et les énoncés des problèmes qui lui sont soumis, sont présentés avec une égale vraisemblance, il est recommandé à ceux qui auraient entre les mains le « prière d'insérer » du livre d'éviter de le lire avant d'aborder cette nouvelle, la jolie chute de celle-ci s'y trouvant maladroitement dévoilée. Une rousse authentique représente une variation sentimentale – sans excès – sur le thème Ils-sont-parmi-nous. Les Curieux et Korok mettent scène des humains en contact avec les Autres, et c'est également là le sujet du Kraken. Mais cette dernière nouvelle possède en outre l'intérêt d'un développement psychologique : le kraken, c'est le croquemitaine qu'un cosmonaute traîne depuis son enfance dans son inconscient ; que se passe-t-il, lorsqu'il rencontre véritablement un tel monstre ? 
L'ultime vérité ménage une surprise qui n'est pas trop difficile à devancer par le lecteur attentif, mais les connaissances scientifiques de Lino Aldani lui ont permis de planter son décor avec minutie et précision. La nouvelle curieusement intitulée La lune des vingt bras (n'eût-il pas mieux valu écrire en français La lune aux vingt bras ?) commence pianissimo, pour s'achever en une scène où l'héroïque et l'atroce se mêlent : le titre est à prendre littéralement. Le mérite d'Aldani consiste ici à avoir évité un ton grand-guignolesque dans un sujet qui s'y prêtait. Bonne nuit Sophia, enfin, est la plus longue nouvelle du recueil. Ceux qui ont lu le numéro spécial de Fiction mentionné plus haut ne sont pas près d'oublier cette satire mordante – et parfaitement vraisemblable, hélas ! – de l'esclavage dans lequel l'industrie du spectacle peut entraîner le « consommateur » moyen. Avec elle, le volume s'achève en beauté. 
Peut-on dire, après avoir lu ces pages, que Lino Aldani considère la science-fiction surtout comme une « littérature de dénonciation » ? Non, sans doute. Il y a bien un avertissement dans Technocratie intégrale et dans Bonne nuit Sophia, mais Aldani possède un registre suffisamment étendu pour ne pas se spécialiser dans un seul ton. L'aisance qu'il manifeste tout au long de ces récits fait souhaiter que Denoël lui consacre prochainement un nouveau volume. Il parle sans le moindre accent la langue universelle de la science-fiction.
Demètre IOAKIMIDIS

 

Bonne nuit, Sophia (Quarta dimensione) par Lino Aldani : Denoël, « Présence du Futur ».


15 octobre, 2025

Fiction n°126 – Mai 1964

Pour ce mois de mai 1964, Fiction propose un numéro spécial Jean Ray. Après Ray Bradbury, c'est donc un auteur francophone qui est ainsi mis à l'honneur, et pas des moindres ; on se souvient qu'à cette époque, Jean Ray est "redécouvert" par le biais d'une "intégrale" de ses œuvres, publiée chez Robert Laffont, et que Fiction (sous la plume de Jacques Van Herp) avait déjà fait prévaloir avoir été la seule revue pendant longtemps à avoir pris en considération cet auteur gantois hors-norme. Mais bien curieusement, ce seront là les dernières publications de Jean Ray dans les pages de Fiction. Par ailleurs, ce numéro rassemble aussi ses valeurs sûres (Fritz Leiber, Avram Davidson, Zenna Henderson…) pour des nouvelles de qualité qui resteront malgré tout sans publication par la suite. Un numéro d'exception, donc.

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Sommaire du Numéro 126 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 4 à 4, bibliographie

6 - Albert VAN HAGELAND, Si Jean Ray m'était conté..., pages 48 à 50, article

7 - Jacques VAN HERP, Qui est Jean Ray ?, pages 50 à 53, article

8 - Albert VAN HAGELAND, Quand Jean Ray commente John Flanders, pages 53 à 56, préface

9 - Jacques VAN HERP, Jean Ray parle, pages 56 à 59, article

10 - Albert VAN HAGELAND, Bibliographie de Jean Ray, pages 60 à 67, bibliographie

NOUVELLES


2 - Jean RAY, Bonjour, Mr. Jones !, pages 7 à 10, nouvelle

3 - Jean RAY, La Tête de M. Ramberger, pages 11 à 22, nouvelle

4 - Jean RAY, Croquemitaine n'est plus... (De Boeman is dod, 1948), pages 23 à 39, nouvelle

5 - Jean RAY, Têtes-de-Lune, pages 40 à 47, nouvelle

11 - Thomas OWEN, Au cimetière de Bernkastel, pages 68 à 77, nouvelle

12 - Keith LAUMER, Hybride (Hybrid, 1961), pages 78 à 92, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

13 - Kris Ottman NEVILLE, Jour de colère (Power in the Blood, 1962), pages 93 à 103, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

14 - Fritz LEIBER, Jardin d'enfants (Kindergarten, 1963), pages 104 à 106, nouvelle, trad. Christine RENARD *

15 - Avram DAVIDSON, Le Siège de Santiago (Fair Trade, 1960), pages 107 à 115, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

16 - Zenna HENDERSON, Le Dernier pas (The Last Step, 1958), pages 116 à 130, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

CHRONIQUES


17 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 133 à 142, critique(s)

18 - Jacques GOIMARD & F. HODA & Bertrand TAVERNIER, L'Écran à quatre dimensions, pages 143 à 153, article

19 - Anne TRONCHE, Dado : un voyeur extra-lucide, pages 155 à 155, critique(s)

20 - (non mentionné), En bref, pages 157 à 157, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Les quatre nouvelles ici proposées sont encore à ce moment-là des exclusivités. Elles seront reprise dans une édition ultérieure  : "Le carrousel des maléfices" aux éditions Marabout un peu plus tard en cette année 1964.

Bonjour, Mr. Jones ! décrit une rencontre insolite avec le Diable (seul lui pourrait même déclarer "Le chinetoque" sans prendre aucun recul, mais on retrouve ici le mépris ordinaire de Jean Ray, pas vraiment à propos dans ce cas-là) … Justicier, maître de la vie et bon vivant, on s'entendrait presque volontiers avec un surnaturel aussi prosaïque.

La tête de M. Ramberger, d'ambiance fantastique, révèle au final avec une explication plutôt S.F., et c'est même le grotesque qui ici l'emporte.

Maîtrisant bien son jeu de soupçons, d'indices, de persuasions et de révélation, Jean Ray nous propose avec Croquemitaine n’est plus une nouvelle riche et cruellement appétissante, et nous faire parvenir là où il l'avait souhaité.

Enfin, fantômes de l'avenir, narrateur sujet à caution, paradoxes articulant ensemble inepties et tragédies… Jean Ray n'est jamais si bon comme ici quand il plonge son lectorat dans une lecture attentive aux énigmes qu'il déploie, comme ici avec Têtes-de-Lune.


D'un style dynamique et concis, Keith Laumer compose dans Hybride une histoire de symbiose entre en humain chétif et un arbre extraterrestre. La fin en est même un peu inquiétante. 


Une famille qu'on croirait banale sont en fait des mutants, aux pouvoirs mal dégrossis mais cependant terribles, comme celui de simplifier le Monde. Kris Neville nous laisse en un Jour de colère un texte pleins de non-dits à décrypter.


Hasard étrange, une protagoniste de Jardin d’enfants est prénommée Bettyann - et ce sera le prénom d'une héroïne d'un roman éponyme de Neville.

Avant la nouvelle de Zenna Henderson, Fritz Leiber nous y évoque lui aussi une institutrice, et qui a l'air d'une magicienne... Mais la magie n'a pourtant pas cours. Brève et gentiment surprenante histoire.


Une bonne tranche de rigolade (une fois n'est pas coutume) pour cette nouvelle d'Avram Davidson qui sait se montrer aussi léger en S.F. qu'inquiétant en fantastique. Et pour une fois, René Lathière lui trouve avec Le siège de Santiago un très bon titre français !


On retrouve pour finir le goût de Zenna Henderson pour les appréciations du monde vu par des yeux d'enfants. Dans Le dernier pas, une institutrice revêche et mal aimée est la seule témoin d'un jeu d'enfants qui n'en est pas un : ils scénarisent la réalité à venir. S'ensuit un sentiment de fatalité écrasante.




C'est surtout par son côté documentaire que ce numéro de Fiction brille de sa proposition. Les articles de Hageland et Van Herp sont fort bien documentés, et l'intérêt pour tout amateur de Jean Ray est d'y trouver ici les textes fondateurs qui ont forgé la légende de l'auteur gantois, a qui l'on a prêté une vie sans doute beaucoup plus extraordinaire que sa réalité.

Notre page dédiée vous propose de retrouver le texte "Jean Ray parle" de Jacques Van Herp. Pour l'entendre véritablement parler, on peut retrouver une belle archive (qui date de 1965) sur Jean Ray ICI !


Plus prosaïquement, Fiction se défend toujours de ne pas pouvoir publier de soumission de manuscrit - ce qui témoigne sans doute d'une belle santé de la demande :

ENVOIS DE MANUSCRITS


En raison du très grand nombre de manuscrits qui nous ont été envoyés antérieurement, nous rappelons que nous sommes actuellement dans l’impossibilité absolue d’en examiner d’autres en vue d’une publication ultérieure. Nous prions donc nos lecteurs qui auraient l’intention de nous soumettre des textes de vouloir bien s’abstenir de tout envoi. Nous nous excusons à l’avance de ne pouvoir répondre aux auteurs qui ne tiendraient pas compte de cette recommandation.

Plusieurs lecteurs nous adressent aussi leurs manuscrits en nous demandant de vouloir bien leur en faire la critique et les conseiller. Malgré toute notre bonne volonté, il nous est malheureusement impossible de déférer à ce désir devant la multiplicité des envois.

30 juillet, 2025

Fiction n°122 – Janvier 1964

Beaucoup de nouveaux venus, le plus souvent comme étoiles filantes, mais de vrais talents pour accompagner la douce lucidité de Zenna Henderson qui nous propose un nouvel épisode de son "Peuple". On appréciera aussi un texte demeuré inédit depuis de Marion Zimmer Bradley, très en avance sur son époque puisqu'il y est question de transition sexuelle.

Utopie quand tu nous tiens…

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Sommaire du Numéro 122 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie


NOUVELLES

2 - Zenna HENDERSON, Le Départ (Jordan, 1959), pages 3 à 34, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

3 - Fritz LEIBER, Amitié à haute tension (The Man Who Made Friends with Electricity, 1962), pages 35 à 43, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE

4 - Michel DEMUTH, La Bataille d'Ophiuchus, pages 44 à 63, nouvelle

5 - Paul SEABURY, L'Historionaute (The Histronaut, 1963), pages 64 à 72, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

6 - Marion Zimmer BRADLEY & John Jay WELLS, Tu engendreras dans la douleur... (Another Rib, 1963), pages 73 à 93, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

7 - Avram DAVIDSON, Gloire à Diane (Great is Diana, 1958), pages 94 à 102, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

8 - Monique DORIAN, Félinement vôtre, pages 103 à 106, nouvelle

9 - John Anthony WEST, La Fin d'un homme (George, 1961), pages 107 à 123, nouvelle, trad. Christine RENARD *

10 - Sophie CATHALA, Un gentil petit bled, pages 124 à 130, nouvelle

11 - Allen DRURY, Quelque chose (Something, 1960), pages 131 à 137, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

CHRONIQUES

12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 139 à 156, critique(s)

13 - Bertrand TAVERNIER, Tribune libre, pages 156 à 157, courrier

14 - Maxim JAKUBOWSKI, Une exposition Michel Jakubowicz, pages 158 à 158, critique(s)

15 - (non mentionné), En bref, pages 159 à 159, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Le Peuple, extraterrestres échoués et dispersés sur Terre, est secouru par ses pairs. Et l'on organise Le départ. Mais après des années et des générations passées à se reconstruire dans l'exil, est-ce si nécessaire de traverser de nouveau le Jourdain qui mène à la Terre Promise ? L'allégorie ici est à peine voilée (mais a dû échapper au traducteur René Lathière toujours aussi brutal avec les titres), et si les dons surnaturels du Peuple pourraient lasser, si le risque de faire du Peuple une armée de super-héros (mais ça n'est pas encore la mode…), on apprécie qu'ils soient tendus vers un seul résultat : la contemplation béate des merveilles du monde. Zenna Henderson habile et toujours délicate.

Dans  Amitié à haute tension, il est question de la nature de l'électricité, mais plus encore d'une conscience "artificielle". Comme plus tard dans le roman "Colossus" (de D. F. Jones - 1966) - où deux super-ordinateurs des blocs de l'Est et de l'Ouest s'allient pour protéger l'espèce humaine d'elle-même et de la destruction - c'est la même sensation d'être infantilisés par nos propres créations qui gouverne ces deux histoires. On ne parle pas encore de "point de singularité", mais Fritz Leiber en imagine déjà la venue.

Concernant La bataille d’Ophiuchus, et en fait de bataille, Michel Demuth nous en décrit plutôt la périphérie. Suivant le paradoxe de Langevin, il n'y a pas d'escale possible ni de port provisoire qui tienne et soit régulier pour les combattants, liés à la temporalité de l'espace. Voici l'histoire d'un amour brisé par la cruauté de la guerre et les singularités des rapports de l'espace avec le temps - bref, tout ce que l'imagerie de Star Wars évacuera sans scrupule une petite quinzaine d'années plus tard.

On se rappelle la Patrouille du temps décrite par Poul Anderson. Mais comment s'est construite cette nécessité de surveiller les événements historique et de leur conserver leur intégrité ? C'est ce que nous propose de découvrir L’historionaute, nouvelle concise et d'un humour mordant.

Son auteur, Paul Seabury, historien et diplomate, a notamment été conseiller consultatif sur le renseignement étranger sous Ronald Reagan - ceci pour situer l'homme…

Tu engendreras dans la douleur…  modernise (malgré son titre biblique concocté par René Lathière) le thème du pantropisme hérité de James Blish, moins de dix ans après sa mise en théorie.

" Ne serait-ce pas plus propre de disparaître comme nous sommes, avec nos corps tels qu’ils furent créés, plutôt que de les voir changés en une… une parodie obscène de… Non, tout cela est contre nature ! »
— « Au même titre que la présence de votre race sur cette planète. » [répondit l'extraterrestre Fanu] (...)
Everett fixait sur Fanu un regard sombre – ses préjugés de Terrien luttant toujours contre son intelligence. "

Le système solaire est détruit, et seuls subsistent de la Terre une poignée d'hommes - mâles s'entend - hébergés sur une autre planète par une espèce vieillissante elle aussi en voie d'extinction. A partir de cette situation, nous suivons le parcours moral de l'ancien commandant Everett et de ses préjugés sur l'homosexualité, et sur la nécessité d'une forme de pantropisme qui n'est pas encore dénommé "transition sexuelle".

Des autrices (l'une se cache sous un pseudonyme masculin), on ne connait, en 1963, encore que peu Marion Zimmer Bradley en France. Elle n'a pas non plus encore épousé en secondes noces le mari qui sera accusé plus tard de pédophilie (ainsi qu'elle le sera elle-même) par sa fille Moira. Son succès français, elle le devra à la sortie des "Brumes d'Avalon" chez Pygmalion (1986) - traduction qui tronquait pourtant ses deux premiers opus de plusieurs chapitres.

John Jay Wells, pseudonyme de Juanita Coulson, est une autrice américaine, bien connue comme autrice-compositrice-interprète dans les milieux de la "Filk music". La Filk est une parodie de la folk, où le jeu consiste à pasticher les paroles de "protest songs" pour en faire des histoires de S.F.. Karen Anderson, femme de Poul Anderson, s'est prêté à l'exercice pour la presse amateure allemande en 1953. Les soirées "filk" agrémentent souvent les convention de S.F., et des conventions lui sont même dédiées. (Source : Wikipedia).

Toujours aussi farceur quand il s'agit d'inventer des événements historiques pour justifier ses fictions fantastiques, Avram Davidson nous régale avec un cocktail fort alléchant et une évocation d'un voyageur hors-pair du 18ème Siècle. Cette Gloire à Diane est légère et nourrissante comme du petit lait.

Pour sa dernière nouvelle parue dans Fiction, Monique Dorian continue son exploration schizophrène et le dédoublement de personnalité dans un texte sensuel et Félinement vôtre, écrit comme à la hâte et d'un style direct, massif même, qui en amplifie le chant des perceptions volontairement déréglées.

On croirait à du Topor à la lecture de La fin d’un homme. Voyez par exemple comment Marjorie s'adresse à son mari George :

" Ce qui est le plus affreux, c’est d’être là à regarder le mal gagner sans pouvoir rien faire. Ce serait moins pénible, je crois, si je revenais d’un film et que je te trouve comme ça. Mais ça ! Te voir mourir millimètre par millimètre ! "

Le déroulé se fait sans grande surprise et pourtant, par un curieux sens de l'humour qui nous fait nous sentir supérieurs au couple de la nouvelle, on suit l'ensemble avec un mélange d'effroi et de jubilation. Christine Renard a dû se régaler à traduire ce style simple et bien tempéré; le dosage du concret et de l'allégorie est subtil, et il faut même parfois se secouer soi-même pour ne pas oublier de quoi il s'agit : l'anesthésie de l'être fasciné par l'écran.

Son auteur, John Anthony West, est aussi un spécialiste des Dogons, peuple à la culture très singulière de la Falaise de Bandiagara, au Mali - une des plus imposante formation géologique d'Afrique de l'Ouest.

Un homme affairé, pressé, en proie à la tension de la nécessité, voit son univers tomber en panne dans Un gentil petit bled… On pourrait s'attendre à un cauchemar absurde, mais finalement, Sophie Cathala nous offre une image qui résout allégoriquement bien des contradictions qui, sans elle, pourrait rendre fou. A moins que la folie soit l'abandon de la tension ?

Les lieux hantés s'accommodent généralement mieux de la nuit ; ici, Quelque chose invisible et sans doute malveillant ne s'encombre pas de l'heure qu'il est pour sévir. Et la terreur demeure. Un bon effet de style de l'auteur de romans à thèses politique Allen Drury, pour une histoire somme toute gratuite.


Une nouvelle recrue au sein de l'équipe critique de Fiction fait son entrée, comme le fit Jacques Goimard, par la Tribune Libre, en la personne respectable de Bertrand Tavernier, qui signera un bon nombre de critiques dans la Revue des films.

Après l'entrée, la sortie ; la rubrique en bref fait l'annonce d'un chant du cygne, qui ne sera pas sans conséquence sur l'univers éditorial de la S.F. française :

Interruption du Rayon Fantastique

Après onze ans d’existence et plus de 110 volumes parus, le Rayon Fantastique va cesser sa carrière. On regrettera d’autant plus cette disparition qu’elle n’est pas même due à un insuccès commercial mais à des raisons d’ordre administratif. La collection était en effet éditée en commun par Hachette et Gallimard, et c’est un désaccord entre ces deux maisons qui amène aujourd’hui sa suppression. Plusieurs volumes déjà sous presse paraîtront encore en 1964, notamment La couronne de lumière de Sprague de Camp, Les revenants des étoiles de A. et B. Strougatski et L’étoile de fer de John Taine. Nous publierons ultérieurement un historique et une étude de la collection, ainsi que les résultats d’un référendum sur ses meilleurs titres. Il faut souhaiter que la place qu’elle laissera vide soit comblée.


Il s'agit tout de même de la première collection française dédiée au genre qui s'arrête là. Ce vide mettra  quelques années à se combler : le Club du Livre d'Anticipation - chez les infatigables éditions Opta - naîtra bien en 1965, et Ailleurs et Demain, collection dirigée par Gérard Klein chez Robert Laffont sera créée en 1969, mais il ne s'agit pas de collections de poche. Ce sera Jacques Sadoul, transfuge des éditions Opta, qui lancera pour la S.F. une nouvelle collection de poche au sein des jeunes éditions J'ai Lu en 1970. Les Editions des Champs-Elysées lanceront quant à elles la collection Le masque science-fiction, dirigée par Jacques Van Herp, en 1974. Jacques Goimard ne sera pas en reste et initiera la collection SF-Fantasy chez Pocket à partir de 1977. On pourra aussi citer le bon travail des éditions belges Gérard et la collection Marabout qui existait déjà en 1964, mais il s'agit de parutions plus sporadiques, et de titres pas vraiment réunis au sein d'une collection dédiée à la S.F.

On le constate sans peine, Michel Demuth, Alain Dorémieux, Jacques Goimard, Demètre Ioakimidis, Gérard Klein, Jacques Van Herp … - des noms bien connus des lecteurs de Fiction, ce qui témoigne bien de l'importance de cette revue dans le champ éditorial de la science-fiction en France- ces amoureux de la première heure abattront un travail de titans pour multiplier les collections et la reconnaissance de la S.F. chez tous les grands éditeurs. Plus tard viendront encore le belge transfuge de Marabout Jean-Baptiste Baronian, ou encore l'iconoclaste Bernard Blanc, mais n'anticipons pas trop (bien que nous aimions tous l'anticipation…).

Le prochain numéro de Fiction sera un "Spécial Bradbury", inaugurant une suite de quelques numéros spéciaux. Même si cette formule ne prendra pas, on ne peut que louer cette initiative de se consacrer plus particulièrement à un auteur, et qui fera l'intérêt principal (et qui sait la longévité) de la revue Bifrost … mais à partir de 1996 !

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