ROBERT HEINLEIN,
HISTORIEN DU FUTUR.
M, de la Palice n'eût pas manqué de le faire remarquer : dans science-fiction, il y a fiction aussi bien que science. Un dosage heureux de ces deux ingrédients n'est pas toujours facile à réussir : le western transplanté, d'un côté, le compte rendu scientifique, de l'autre, guettent les auteurs.
L'importance accordée par les écrivains contemporains de science-fiction au premier des éléments composant ce terme – et ce genre – permet d'établir une sorte de classification parmi eux : entre Ray Bradbury et Théodore Sturgeon, hommes de lettres ayant ultérieurement acquis un certain bagage scientifique, à une extrémité, et, à l'autre, Arthur C. Clarke, ingénieur qui a pris goût à l'activité d'écrivain, on peut établir une chaîne sans rupture : Robert Sheckley, William Tenn, Lester del Rey, James Blish et Isaac Asimov représentent quelques-uns de ses maillons les plus typiques. Il ne saurait évidemment être question de déterminer, pour chacun de ces auteurs, une sorte de pourcentage de science, qu'on retrouverait infailliblement en analysant un de ses écrits, mais il est néanmoins incontestable que la formation scientifique d'Isaac Asimov se décèle à l'origine de ses récits, et leur donne un caractère différent de ceux de Robert Sheckley. Pour ce dernier, la composante scientifique n'est après tout qu'un moule, qui donne leur forme aux produits de son imagination. Est-il exagéré de dire que Robert A. Heinlein est à égale distance de Ray Bradbury et d'Arthur C. Clarke, d'Isaac Asimov et de Théodore Sturgeon ?
Depuis la parution en 1939, dans Astounding Science Fiction, de sa première nouvelle, « Life-line » il s'efforce constamment – en y parvenant – de produire de la science-fiction où les deux éléments s'équilibrent ; et si un tel équilibre ne s'impose pas immédiatement à l'attention aujourd'hui, c'est en partie grâce à un mouvement dont Heinlein fut un des principaux protagonistes.
Il n'est peut-être pas inutile de se rappeler ce qu'était la science-fiction à la veille de la parution de « Life-line » : grâce à l'impulsion donnée par Hugo Gernsback, le genre était assuré d'un public. Cependant, s'ils contenaient souvent des idées scientifiquement intéressantes, les récits d'anticipation écrits entre 1927 et 1937, approximativement, se distinguaient également par leur style négligé et l'absence de qualités purement littéraires. Lorsque, en 1937, John W. Campbell jr. devint rédacteur en chef d'Astounding Science Fiction, il encouragea les auteurs auxquels il faisait place dans cette revue à soigner la forme de leurs œuvres. Physicien de formation, et ayant lui-même écrit mainte nouvelle de science-fiction (en général sous le pseudonyme de Don A. Stuart), John Campbell était à même de juger sous l'un et l'autre rapport les manuscrits qui lui étaient soumis. La sûreté de son jugement est attestée par les noms des auteurs qu'il a découverts : celui de Robert A. Heinlein n'est que le premier d'une liste où figurent A.E. van Vogt, Théodore Sturgeon, Anthony Boucher, Clifford D. Simak, Henry Kuttner, Alfred Bester, Isaac Asimov et bien d'autres. On pourrait presque parler d'une école, dont Campbell fut en quelque sorte le guide, et grâce à laquelle la science-fiction est devenue un genre véritablement littéraire.
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Au milieu de ce groupe, Robert Heinlein fait figure de vétéran. Murray Leinster et Jack Williamson sont en effet les seuls écrivains de premier plan encore actifs dont la production puisse être comparée à la sienne sous le triple rapport de l'ancienneté, de la quantité et de la qualité.
Lorsque, peu avant la guerre, John Campbell reçut le manuscrit de « Life-line », le nom de Heinlein ne signifiait rien pour lui. Il se trouvait appartenir à un ancien élève de l'académie navale d'Annapolis, qui était né en 1907, que des raisons de santé avaient amené à quitter la marine en 1934, et qui exerça divers métiers – en particulier celui d'agent électoral – avant de se mettre à écrire.« Life-line » était une nouvelle conçue, avec un remarquable instinct du « métier », sur un thème connu – celui de l'homme qui peut prédire la mort. Elle montrait que son auteur possédait l'art, indispensable en science-fiction, de conduire le lecteur sans discontinuité apparente des faits scientifiques à leurs extrapolations imaginaires ; elle découvrait également un souci constant de faire des personnages des êtres humains véritables. Cette dernière préoccupation – assez peu répandue, à l'époque, parmi les auteurs de science-fiction – ne pouvait évidemment qu'éveiller l'intérêt de Campbell. Celui-ci publia donc « Life-line », et attendit de voir si Heinlein se révélerait un de ces auteurs qui ne portent en eux qu'une œuvre, ou si, au contraire, d'autres écrits dignes d'intérêt naîtraient de sa plume. Il se révéla rapidement que « Life-line » était loin d'avoir épuisé les idées de Robert Heinlein.
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Sinclair Lewis, qui fut le premier écrivain américain lauréat du prix Nobel de littérature, a situé l'action de la plupart de ses romans dans l'état du Winnemac, composante imaginaire des États-Unis. Il a expliqué que le Winnemac a des frontières communes avec le Michigan, l'Ohio, l'Illinois et l'Indiana, et il avait dressé, paraît-il, des tableaux et des cartes fort détaillés concernant le Winnemac et Zenith, qui en est la ville principale. Robert Heinlein adapta cette technique aux nouvelles qu'il écrivait et établit à son tour un tableau, celui de son Histoire du futur, tableau comprenant titres de nouvelles, personnages, progrès scientifiques et événements politiques. « Life-line » et plusieurs des récits qui suivirent vinrent prendre place devant cette toile de fond que, sur le conseil de Campbell, Heinlein fit connaître à ses lecteurs.
Les nouvelles qui furent rassemblées en cette Histoire du futur [Il arrive encore actuellement à l'auteur d'ajouter de nouveaux récits à ce cycle ; tel cet le cas, par exemple, de « The menace from Earth » (« Oiseau de passage », Fiction n° 58). ] couvrent une période de six siècles environ, et présentent un panorama minutieusement dessiné, et plausible, de ce que pourraient être les prochaines pages de l'histoire du monde.
Aux États-Unis, ce cycle est paru sous la forme de quatre volumes (peut-être un cinquième sera-t-il ajouté à la série, si Heinlein décide de faire un roman de la longue nouvelle intitulée « Universe »). Il serait absolument inéquitable, pour le lecteur français, de juger cette œuvre sur le fragment dont la traduction a paru dans la série du Rayon Fantastique : en effet, « The man who sold the Moon » ne représente d'une part que le premier quart du cycle (le moins satisfaisant, à bien des égards, car plusieurs des nouvelles qui y sont contenues datent des débuts de Heinlein, et celui-ci se montrait encore assez inégal) ; d'autre part, « L'homme qui vendit la Lune », tel qu'il a été édité par Gallimard, ne contient que deux des six nouvelles de l'original. Cette inexplicable mutilation déséquilibre évidemment l'œuvre, et accorde à D.D. Harriman, l'homme qui vendit la Lune, une place de héros qui n'avait pas été prévue par l'auteur : il n'y a pas de véritable héros dans l'Histoire du futur telle que la dépeint Heinlein, pas plus qu'il n'y en a dans la trilogie d'Isaac Asimov ; « Foundation » , « Foundation and Empire » et « Second foundation » forment d'ailleurs un bloc plus compact que l'ensemble des nouvelles de Heinlein.
Ces dernières se présentent comme une succession d'instantanés variés – instantanés dont certains s'étendent sur plusieurs mois évidemment, mais dont aucun ne couvre l'ensemble des six siècles englobés dans l'œuvre : ici sont évoqués des progrès scientifiques (« Let there be light », « The roads must roll », « Blowups happen ») ; là, il est question des difficultés d'ordre sociologique rencontrées dans l'établissement de colonies sur des planètes voisines (« Logic of empire ») ; une dictature religieuse ayant été établie aux États-Unis, « If this goes on » décrit le soulèvement victorieux qui conduira, petit à petit, vers ce que Heinlein appelle la première civilisation humaine. Il faut placer à part « The green hills of Earth », une des meilleures pièces de la série, dans laquelle Heinlein a su esquisser avec sensibilité et délicatesse les premiers balbutiements d'une poésie d'inspiration interplanétaire. Le thème du premier voyage vers un autre système planétaire a été sollicité, lui aussi : dans « Universe », est décrit l'immense vaisseau qui doit amener les descendants des premiers partants près d'Alpha du Centaure. Mais, à ce voyage qui doit durer de nombreux siècles, l'auteur ajoute un incident : une révolte s'est produite à bord du vaisseau, sa destination première a été oubliée et, après plusieurs générations au cours desquelles une large partie du bagage scientifique se perd, ses passagers finissent par voir en lui l'ensemble de l'univers, hors duquel rien n'existe. Sur ce fond, l'histoire raconte les expériences de Hugh Hoyland, nouveau Galilée parmi les voyageurs, lequel découvre que le vaisseau se meut…
Un groupe de récits qui a particulièrement contribué à la réputation de l'auteur est celui qui narre le développement, entre 1980 et 2010 environ, des colonies terriennes sur la Lune ; Heinlein a accompli là, pour notre satellite, l'analogue de ce que Ray Bradbury avait réalisé pour la planète Mars : il a véritablement créé un monde, qu'il décrit avec la précision d'un témoin oculaire, et devant lequel les pionniers venus de la Terre ont des réactions plausibles – et humaines. C'est une mesure de la différence entre les deux tempéraments que la façon dont les deux astres sont décrits. La planète Mars de Bradbury est une sœur de la Terre : la pesanteur n'y est pas plus faible, l'oxygène s'y révèle abondant et la température ne paraît pas incommoder outre mesure les pionniers terriens – affirmations qui s'opposent à ce que la science nous apprend au sujet de ce monde voisin. En revanche, Heinlein est soucieux d'évoquer toutes les différences d'ordre physique par lesquelles l'homme sentira qu'il est loin de la Terre (un de ses récits les plus plaisants est « It's great to be back », dans lequel deux jeunes gens découvrent petit à petit que quelques années à Luna City ont suffi pour faire d'eux des étrangers vis-à-vis de leur planète natale).
Une telle différence de conception provient évidemment des convictions des deux auteurs : Ray Bradbury ne s'intéresse pas aux difficultés scientifiques parce qu'il estime que, psychologiquement, l'homme n'est pas mûr pour l'exploration des autres planètes ; afin de rendre sa thèse plus évidente, il place sur Mars un minimum d'obstacles d'ordre matériel : il postule une pesanteur, une température et une atmosphère analogues à celle de la Terre, et montre que ses pionniers sont déjà perdus dans ce décor qu'on peut pourtant presque qualifier de familier.
Tout autre est le credo de Heinlein ; pour lui, l'espèce humaine est prête à s'élancer vers les autres mondes. Il ne lui faut que des guides, des savants animés de curiosité intellectuelle – et aussi l'assurance d'un gain. Ce dernier peut être le recouvrement de la liberté, comme dans « If this goes on », mais il peut être aussi un simple profit matériel ; D.D. Harriman, l'homme qui vendit la Lune, ou la société des General Services, dans « We also walk dogs », représentent ces joueurs disposés à prendre des risques en entreprenant quelque chose de nouveau, et qui ouvrent ainsi le chemin de conquêtes nouvelles. Fondamentalement, la possibilité de ces conquêtes ne fait aucun doute pour Heinlein. N'écrivait-il pas en 1950, dans son introduction à « The man who sold the Moon » : « Mon tableau indique 1978 comme date de la première fusée lunaire. Je suis prêt à admettre que ce ne sera pas là la date correcte ; mais non à parier que l'événement n'aura pas lieu plus tôt. »
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Il est cependant indéniable que l'Histoire du futur, à côté de ses grandes qualités, comporte un certain nombre de faiblesses. La fiction proprement dite se trouve, dans certains récits, sacrifiée à la science. À plus d'une reprise, par ailleurs, le souci d'éviter ce défaut conduit l'auteur vers l'excès opposé : un délayage excessif – dans la nouvelle qui porte le titre de « The man who sold the Moon », par exemple – lasse l'attention du lecteur. C'est que Robert Heinlein n'est pas véritablement un écrivain de nouvelles. Sans doute a-t-il réussi, dans ce domaine, quelques petits chefs d'œuvre qui tiennent en trente ou cinquante pages. Un des meilleurs est « Goldfish bowl », dont le thème est voisin de celui du « Péril bleu » de Maurice Renard, mais dont l'effet est peut-être plus impressionnant encore, car le « suspense » n'y est jamais véritablement levé ; « And he built a crooked house », où le thème de la quatrième dimension est traité sur un mode mineur, est également excellent, et il en va de même de « The year of the jackpot », un des rares récits pessimistes de l'auteur. Mais, d'une façon générale, c'est avec les dimensions d'un roman que Heinlein se sent le plus à l'aise.Il n'y a rien là d'étonnant si l'on s'arrête un instant pour examiner sa conception du récit de science-fiction. Certains auteurs – aussi différents de tendance, par ailleurs, que Ray Bradbury et A.E. van Vogt – cherchent à donner à l'imagination un tremplin de départ : ils gardent, dans leurs descriptions, un peu de flou, et laissent au lecteur la possibilité d'y voir les détails que les suggestions du texte amènent à l'esprit. Tout au contraire, Robert Heinlein plante son décor avec un soin extrême, éclairant les angles les plus reculés, décrivant avec précision Luna City ou la civilisation du trentième siècle. Or, comment parvenir à ce résultat ? Une solution consiste évidemment à interrompre le récit par une longue description, par un exposé minutieux des faits dont la connaissance se révélera utile par la suite. Ce procédé a été utilisé par Jules Verne, et le caractère didactique auquel visaient ses romans l'explique dans une large mesure. Hugo Gernsback fait souvent de même dans son célèbre « Ralph 124 C 41+ » : il sacrifie ainsi l'intérêt romanesque de son récit – mais gagne en revanche l'occasion de placer des descriptions [Celle du radar en particulier] qui, à un demi-siècle de distance, font l'effet de véritables prophéties. Heinlein lui-même a occasionnellement succombé à cette tentation, et l'exposé historique qui est fait au second chapitre de « Beyond this horizon »[« L'enfant de la science » L'histoire future exposée dans ce roman n'est nullement analogue à celle du cycle dont fait partie « The man who sold the Moon ». Robert Heinlein a raconté, à ce propos, que ce dernier groupe de récits l'occupait à un point tel qu'il se croyait obligé de signer d'un pseudonyme les nouvelles qui ne cadraient pas avec lui. Anson McDonald est la plus connue des identités qu'il s'est ainsi inventées] alourdit indéniablement le roman. La justice oblige cependant à reconnaître que, dans la plupart des cas, il sait excellemment doser l'éclairage de l'action et celui du décor ; le projecteur de son récit n'éclaire pas ce dernier aux dépens des personnages : dans « The door into summer »[ « Une porte sur l'été » (Fiction n° 61 à 63)] , il eût été facile de mettre dans les mains de Danny Davis quelques livres d'histoire lui apprenant ce qu'est ce monde de l'an 2000 dans lequel il s'éveille. Mais Robert Heinlein préfère nous dévoiler les particularités de cette époque au fur et à mesure que son héros s'y heurte – au cours de l'action. D'une façon analogue, le début de « If this goes on »[Ce récit était primitivement une nouvelle ; Heinlein a su le développer jusqu'à lui donner les dimensions d'un petit roman] renseigne petit à petit le lecteur sur la dictature à déguisement religieux dans laquelle vivent les héros.
À ces héros l'auteur prête volontiers sa plume. De même qu'il excelle à construire des dialogues qui renseignent sur la personnalité des interlocuteurs tout en faisant progresser l'action, Robert Heinlein fait raconter plusieurs de ses romans par un des protagonistes, dont le caractère devient ainsi rapidement apparent. Avec la même facilité, l'écrivain est capable de faire parler John Lyle, le jeune garde de « If this goes on », trop bien endoctriné par l'enseignement du « prophète », Lorenzo Smythe, le cabotin de « Double star » que son emploi fait devenir malgré lui une sorte de grand homme, ou encore Kip Russell, l'intelligent adolescent de « Have spacesuit – will travel » .
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Kip Russell nous conduit à une importante partie de la production de Heinlein, ses « juvéniles », ou romans destinés aux jeunes gens. En vérité, il n'y a pas de différence profonde entre ces œuvres et les romans proprement dits. L'amour et les préoccupations sociales tiennent évidemment un rôle plus important dans les seconds, alors que les héros des premiers ont en général moins de vingt ans ; en revanche, le souci de réalisme scientifique et la vivacité de l'action sont présents au même degré dans les deux catégories. Il vaut la peine de noter que deux romans publiés récemment dans la série des « juveniles », « Citizen of the Galaxy » et « Have spacesuit – will travel », avaient paru auparavant en feuilleton dans Astounding Science Fiction et The Magazine of Fantasy and Science Fiction respectivement, revues s'adressant à un public d'adultes. Et il est également significatif que plusieurs critiques américains aient terminé leur compte rendu de l'un ou l'autre de ces « juveniles » par une recommandation comme « Achetez ce livre pour vos enfants – et lisez-le vous-même. »
Cette réussite dans le domaine difficile qu'est la science-fiction pour adolescents s'explique en partie par la façon très vivante dont est mené chaque récit de Heinlein : évitant également la pédanterie, la sécheresse, la préciosité et la familiarité vulgaire, l'auteur s'exprime avec une simplicité trompeuse, qui dissimule en fait une grande maîtrise. De tous les écrivains de science-fiction, Théodore Sturgeon et Arthur C. Clarke sont probablement les seuls qui égalent Robert Heinlein dans l'art de présenter des produits de l'imagination comme des faits réels. Il y a cependant une seconde raison qui explique le succès de ses « juveniles » : Heinlein suppose chez ses personnages (et également chez ses lecteurs) un certain pouvoir d'émerveillement. Il n'écrit pas pour des blasés, et il n'aime pas en décrire non plus. Cette réceptivité à l'égard de l'insolite, qui peut rester en l'homme depuis l'enfance, a donné naissance aux mythologies et aux contes de fées. Heinlein affirme qu'elle sera également utile à l'homme durant l'ère interplanétaire, et plus tard encore : elle lui permettra de s'habituer à un horizon s'élargissant sans cesse, et de conserver la place à laquelle il a droit dans l'univers.
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Car c'est bien l'homme qui intéresse en premier lieu Robert Heinlein – contrairement à un Olaf Stapledon, par exemple, pour lequel notre race n'était que la première étape d'une évolution presque négligeable dans l'histoire du cosmos. L'auteur de l'Histoire du futur voit toujours à travers des yeux d'homme (ce qui n'est pas aussi évident qu'il pourrait sembler de prime abord : qu'on se souvienne des romans de Hal Clement, où l'action est souvent exposée du point de vue du non-humain). Il s'ensuit que Heinlein manifeste en général une sympathie très modérée à l'égard des Étrangers, que ce soient les centaures de « Starman Jones », les redoutables limaces de « The puppet masters » ou les petits faunes vénusiens de « Between planets ». Le portrait de Lummox, le dinosaure à l'âme d'enfant de « Star beast »[Ce roman constitue une version légèrement modifiée de « Star Lummox », traduit sous le titre de « Transfuge d'outre-ciel » (Fiction n° 47 à 49)] , est tracé, il est vrai, avec affection, mais n'est-ce pas précisément parce que son comportement évoque – toutes proportions gardées – celui d'un petit Terrien ? Par comparaison, la famille Stone[ Dans « The rolling Stones »] apparaît avec une vraisemblance et une précision qu'on pourrait qualifier de tridimensionnelles. Le fait que les Stone voyagent de la Lune à la planète Mars ne leur enlève rien de leurs qualités et de leurs faiblesses humaines, et l'habileté de l'auteur consiste à nous le faire sentir, en même temps qu'il nous dépeint les paysages inhabituels dans lesquels se déroule l'action.*
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Quant aux thèmes, il n'en est aucun, dans le domaine de la science-fiction, auquel Heinlein ne se soit pas attaqué : le voyage au cours du temps (« The door in to summer ») et les mutations (« Beyond this horizon »), l'invasion de la Terre (« The puppet masters ») et la conquête des États-Unis par un pays ennemi (« Sixth column »), la télépathie (« Time for the stars ») et les civilisations nées de la colonisation de l'univers (« Citizen of the Galaxy »), parmi tant d'autres sujets, lui ont permis de montrer qu'il possède parfaitement le métier d'écrivain. Est-il nécessaire de rappeler comment, dans « Double star », il tire parti d'un thème aussi fréquemment utilisé que la personnification ? Quel est le lecteur de « The door into summer » qui n'a pas été frappé par la façon dont les paradoxes engendrés par le voyage au cours du temps forment les charnières mêmes de l'action ? Que dire enfin du crescendo cosmique de « Have spacesuit – will travel », qui transforme un récit de tous les jours – ou presque – en un panorama englobant la totalité de l'univers ?
« Robert Heinlein est probablement le meilleur conteur actuel dans le domaine de la science-fiction. » Ce jugement a été porté par le regretté Henry Kuttner, lui-même un des plus brillants spécialistes dans ce domaine, qui le justifie par le sens de la proportion qui a toujours distingué l'œuvre de Heinlein : « Il est éclectique ; Il suit les principes et non les règles. Ses histoires sont vraisemblables parce qu'elles parlent d'êtres humains, et il n'emploie d'autres éléments que dans la mesure où ils affectent ces êtres humains. C'est ici, exactement, que son sens de la proportion apparaît : ces autres éléments qu'il emploie – d'ordre technologique, sociologique ou psychologique – sont choisis en fonction de leur relation naturelle avec l'homme, qui demeure le centre de l'intérêt. »
Isaac Asimov avait défini la science-fiction comme étant « ce domaine de la littérature qui s'occupe de l'influence du progrès scientifique sur les êtres humains » : il n'est vraisemblablement aucun écrivain dont l'œuvre corresponde à cette définition mieux que celle de Heinlein. Personne n'a su, plus heureusement que lui, montrer que l'homme – sur la Lune, devant des envahisseurs venus de l'espace, ou en exil aux confins de la Galaxie – conservera toute sa dignité et toutes ses chances d'avenir s'il sait rester homme, simplement.
BIBLIOGRAPHIE DES ŒUVRES DE ROBERT HEINLEIN.
(1947-1960 ; mise à jour du PReFeG)
1947 Rocket ship Galileo (Scribner's, New York). Inédit en français.
Adapté en 1950 sous le titre "Destination Moon" (trouvable chez l'UFSF ici :
https://muaddib-sci-fi.blogspot.com/2011/10/destination-lune-destination-moon-1950.html )
1948 Space cadet (Scribner's, New York) - La patrouille de l'espace (Hachette jeunesse, Bibiothèque rouge - 1974).
1949 The red planet (Scribner's, New York) ; traduit en français sous le titre La planète rouge (Hachette, Jeunesse du monde - 1952).
1950 Farmer In the sky (Scribner's, New York) - Pommiers dans le ciel (MAME, coll. Succès anticipation n° 4 - 1958).
1951 Between planets (Scribner's, New York) - D'une planète à l'autre (MAME, coll. Succès anticipation n° 5 - 1958).
1952 The rolling Stones (Scribner's, New York). Inédit en français.
1953 Starman Jones (Scribner's, New York). Inédit en français.
1954 The star beast (Scribner's, New York) ; traduit en français sous le titre Transfuge d'outre-ciel (Fiction, n° 47 à 49) - L'enfant tombé des étoiles (Robert LAFFONT, L'Âge des étoiles, n° 2
- 1977).
1955 Tunnel In the sky (Scribner's, New York) - Destination Outreterres (HACHETTE HEROES, Le Rayon Imaginaire - 2022).
1956 Time for the stars (Scribner's, New York) - L'Âge des étoiles / Citoyen de la Galaxie (OPTA, Club du livre d'anticipation, n° 47 - 1974).
1957 Citizen of the galaxy (Scribner's, New York) - L'Âge des étoiles / Citoyen de la Galaxie (OPTA, Club du livre d'anticipation, n° 47 - 1974).
1958 Have spacesuit, will travel (Scribner's, New York). traduit en français sous le titre Le jeune homme et l'espace (Fiction , n° 85 à 87) - Le vagabond de l'espace (Robert LAFFONT, L'Âge des étoiles, n° 4 - 1977).
AUTRES ROMANS.
1949 Sixth column (Gnome, New York) ; réédité par Signet books sous le titre The day after tomorrow ; traduit en français sous le titre Sixième colonne (HACHETTE, L'Énigme - Romans extraordinaires, n° 2 - 1951).
1950 Waldo and Magic, Inc. (Doubleday, New York) ; réédité par Avon books sous le titre Genius In orbit - Waldo (BÉLIAL coll. Une Heure-Lumière n° 19 - 2019).
1951 The puppet masters (Doubleday, New York) ; traduit en français sous le titre Marionnettes humaines (HACHETTE / GALLIMARD, Le Rayon fantastique, n°25 - 1954).
1952 Beyond this horizon (Gosset Dunlap, New York) ; traduit en français sous le titre L'enfant de la science (HACHETTE / GALLIMARD, Le Rayon fantastique, n°20 - 1953).
1956 Double star (Doubleday, New York) ; traduit en français sous le titre Double étoile (HACHETTE / GALLIMARD, Le Rayon fantastique, n°59 - 1958).
1957 The door into summer (Doubleday, New York) ; traduit en français sous le titre Une porte sur l'été (Fiction, n° 61 à 63) - (RENCONTRE, Chefs-d'œuvre de la science-fiction, n°8 - 1970).
1959 Starship troopers (Putnam, New York) - Etoiles, garde-à-vous ! (J'AI LU, coll. Science-Fiction n° 562 - 1974).
HISTOIRE DU FUTUR.
1950 The man who sold the Moon (Shasta, Chicago) ; partiellement traduit en français sous le titre L'homme qui vendit la Lune (HACHETTE / GALLIMARD, Le Rayon fantastique, n°58 - 1958).
1951 The green hills of Earth (Shasta, Chicago) - Les vertes collines de la Terre (in volume : Histoire du Futur - Tome 1, OPTA, Club du livre d'anticipation, n°10 - 1967).
1953 Revolt in 2100 (Shasta, Chicago) - Révolte en 2100 (in volume : Histoire du Futur - Tome 2, OPTA, Club du livre d'anticipation, n°16 - 1969).
1958 Methuselah's children (Gnome, New York) - Les enfants de Mathusalem (in volume : Histoire du Futur - Tome 2, OPTA, Club du livre d'anticipation, n°16 - 1969).
NOUVELLES.
1953 Assignment in eternity (Fantasy, Reading) - Trois pas dans l'éternité (LIBRAIRIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES / ÉDITIONS DU MASQUE, coll. Le Masque Science-Fiction n°35 - 1976).
1959 The unpleasant profession of Jonathan Hoag (Gnome, New York) - L'étrange profession de Mr Jonathan Hoag (in volume : Le Livre d'Or de la science-fiction : Robert Heinlein, POCKET, Le Livre d'or de la science-fiction, n° 5102 - 1981).
1959 The menace from Earth (Gnome, New York) - Oiseau de passage (Fiction n°58) - Repris in volume : Histoires de planètes, LIVRE DE POCHE, La Grande anthologie de la science fiction, n° 3769 - 1975).
ANTHOLOGIE.
1951 Tomorrow, the stars (Doubleday, New York) ; cette anthologie comprend des nouvelles choisies par Robert Heinlein ; aucune n'est de sa plume, mais Heinlein a écrit l'introduction du livre. (Inédit en français ?)
(Note additionnelle du PReFeG)
Nouvelles de Robert Heinlein parues dans Fiction :
• Transfuge d’outre-ciel (Roman) Star Lummox, 1954in Fiction n° 47, OPTA 10/1957
in Fiction n° 48, OPTA 11/1957
in Fiction n° 49, OPTA 12/1957
• Oiseau de passage (Nouvelle, The Magazine of Fantasy & Science-Fiction, août 1957) The Menace from Earth, 1957• Une porte sur l’été (Roman, The Magazine of Fantasy and Science Fiction, octobre à décembre 1956) The Door into Summer, 1956
in Fiction n° 61, OPTA 12/1958
• Le jeune homme et l’espace (Roman, Mercury Press, 1958.) Have Space Suit — Will Travel, 1958 • La Mère célibataire (Nouvelle, The Magazine of Fantasy & Science-Fiction, mars 1959) All You Zombies—, 1959in Fiction n° 108, OPTA 11/1962
• Il arrive que ça saute (Nouvelle, Astounding Science Fiction, septembre 1940) Blowups Happen, 1940in Fiction spécial n° 8 : L'âge d'or de la science-fiction. Astounding 1ère série, 1940-1947, OPTA 11/1965
• Salut ! (Nouvelle, Futuria Fantasia, été 1940) Heil !, 1940in Fiction spécial n° 21 : L'âge d'or de la science-fiction (4ème série), OPTA 1/1973
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