Affichage des articles dont le libellé est Algis Budrys. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Algis Budrys. Afficher tous les articles

24 juin, 2026

Galaxie (2eme série) n°021 – Janvier 1966

Voici 1966, année de grands bouleversements aux éditions Opta, et incidemment pour les revues que sont Fiction et Galaxie - nous revenons sur la nouvelle direction en fin d'article. Pour l'heure, ce numéro s'équilibre fort bien avec deux nouvelles traitant du collectif dans la société, l'une moqueuse et sarcastique de Robert Sheckley, et l'autre utopique et tendrement grinçante de Theodore Sturgeon. Des trois autres nouvelles, on appréciera celles des assez méconnus Lloyd Jr. Biggle et Gordon R. Dickson, respectivement traitant du conditionnement collectif qu'est a justice, et de la représentation du collectif qu'est la classe politique.

Poker menteur pour un epub !

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture
vous invitera à télécharger le livre au format epub.
("Enregistrer la cible du lien sous...")
Un simple clic suffit sur les liseuses.

Sommaire du Numéro 21 :


1 - Robert SHECKLEY, La Mission du Quedak (Meeting of the Minds, 1960), pages 5 à 41, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

2 - Lloyd Jr BIGGLE, La Planète des réprouvés (The Perfect Punishment / Pariah Planet, 1965), pages 42 à 76, nouvelle, trad. René LATHIÈRE, illustré par John GIUNTA *

3 - Algis BUDRYS, Meurs, car tu n'es qu'une Ombre ! (Die, Shadow!, 1963), pages 78 à 97, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE, illustré par Virgil FINLAY *

4 - Theodore STURGEON, Les Talents de Xanadu (The Skills of Xanadu, 1956), pages 98 à 127, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Virgil FINLAY

5 - Gordon R. DICKSON, La Wilf fidèle (The Faithful Wilf, 1963), pages 128 à 148, nouvelle, trad. Marcel BATTIN & Martine CHRISTIAENS, illustré par Virgil FINLAY *

6 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 150 à 151, bibliographie 


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



La mission du Quedak est celle d'un robot organique : amener les êtres vivants à le rejoindre dans ses perceptions collectives. Il vient de Mars d'où a disparu toute vie… Robert Sheckley se méfie de cette mission qui sous des aspects collectivistes, cache la profonde tyrannie du vampirisme.

Mohrlock (dont on appréciera le patronyme hérité de la Machine à explorer le temps de H.G. Wells) a commis un meurtre par accident et en état de légitime défense. Pour sanction, il est envoyé dans une ville prison sur La planète des réprouvés, où les citoyens sont sommés de commettre leur quota de délits hebdomadaires, ou sinon… Une très bonne nouvelle de Lloyd Jr. Biggle, d'un humour à la Sheckley, où est surtout questionné le conditionnement inhérent à toute société pour faire fonctionner ses lois et la justice qu'elle fait appliquer pour le bien de la collectivité.


En parcourant Meurs, car tu n'es qu'une Ombre!, on croirait lire du Edgar Riee Burroughs et ses aventures martiennes de John Carter, mais venant de Algis Budrys, l'exercice donne un arrière-goût suranné. Passable.


10 ans après sa première traduction, on retrouve reformulée la nouvelle Les talents de Xanadu, de Theodore Sturgeon, avec laquelle Galaxie poursuit sa politique de réhabilitation des traductions discutables (et des coupes drastiques) effectuées pour la première série de la revue - la nouvelle passe d'ailleurs de 24 à 30 pages.

A l'occasion de notre billet sur le Galaxie n°35 d'Octobre 1956, nous avions relevé une citation, que voici, d'un traducteur non-crédité :

Depuis qu’il y a des êtres humains, l’homme a toujours été en conflit avec ses propres machines. Ou c’est lui qui les dominera, ou elles le domineront. Il est difficile de prédire quelle est l’éventualité la plus terrifiante. Mais toute civilisation formée essentiellement d’hommes doit en détruire une autre où les machines dominent, sous peine d’être elle-même anéantie. Il en a toujours été ainsi.

Voici maintenant, pour le même passage, la traduction de Michel Deutsch proposée dans ce numéro :

Depuis qu'il y a des êtres humains, il y a eu conflit entre l'Homme et ses machines. Ou c'est l'Homme qui domine les machines, ou ce sont les machines qui dominent l'Homme : il est difficile de dire lequel des deux termes de ce dilemme est le moins désastreux. Mais une culture fondamentalement composée d'hommes doit détruire la culture où les machines ont la primauté, sous peine d'être détruite par elle. Il en a toujours été ainsi. 

On voit que Deutsch abandonne l'aspect "prédiction" pour en faire une vérité générale, ce qui correspond davantage à la version originale. Qu'en conclure ? Que la SF, dans les années 50 en France, était encore un genre qui cherchait à s'imposer, et à s'imposer par sa faculté d'anticipation, et donc à se positionner par rapport au futur. Dix ans plus tard, les machines sont effectivement entrées dans les vies quotidiennes, et il n'est donc plus tant question d'anticipation que de réflexions sur la technique.

Répondant au Quedak de Sheckley, le Xanadu de Sturgeon mise sur la culture, la pratique des arts, une concentration pour sentir les choses et les gestes à faire pour s'exercer, pour développer collectivement la liberté des peuples. Bien entendu, pour que cela reste de la fiction, le tout repose ici aussi sur une symbiose avec une autre forme de vie. Une nouvelle très inspirante quoi qu'il en soit.

La wilf fidèle se révèle être une histoire sympathique, qui moque au passage et allègrement les néologismes coutumiers de la SF, et qui rappellera un peu l'humour de Fritz Leiber et le sens de l'aventure de Jack Vance. Mais c'est bien dans le second degré de ses dialogues et l'ironie de ses personnages que l'on retrouve tout le talent de Gordon R. Dickson. On notera aussi les magnifiques illustrations de Virgil Finlay, à l'honneur dans l'ensemble de ce numéro.



Un mot à présent sur la mention d'un nouveau directeur de publication : Daniel Domange. On se souvient que le directeur jusqu'en décembre 1965, Maurice Renault, n'était pas à proprement parler un érudit ou un amateur en matière de SF, lui préférant de loin le roman policier, mais on lui doit tout de même la naissance de Fiction en 1953, ainsi que la reprise de Galaxie dès 1964.

Voici ce que Galaxie publiera dans son numéro 22 de février 1966 :

À NOS LECTEURS 
Il y a dix-huit ans, Maurice Renault fondait les Éditions OPTA, en lançant en France Mystère-Magazine. C'était un acte de courage et d'audace que d'introduire sur le marché une revue comme celle-ci, alors unique en son genre. Mais Maurice Renault tint le pari, et le gagna ; Mystère-Magazine fut un succès.
Très vite, il sut lui imprimer une personnalité. Spécialiste éclairé du policier, infatigable chercheur, il fit de la revue un carrefour de toutes les tendances, un reflet fidèle de l'évolution du genre, tout en lui communiquant un dynamisme propre.
Puis, en 1953, sentant que la littérature d'évasion était à un nouveau tournant, il tenta un second pari, plus risqué encore que le premier : ce fut le lancement de Fiction, la première revue française de S.F. Là aussi, sa politique de « personnalisation » du magazine eut les plus heureux effets et, rapidement, le succès de Fiction s'affirma, dans le sillage de sa sœur aînée. En 1957, Maurice Renault créait le Club du Livre Policier, autre idée neuve, dont la popularité ne s'est pas démentie depuis. Hitchcock Magazine et Galaxie virent également le jour sous son impulsion. Enfin, l'an passé, il présida aux débuts du Club du Livre d'Anticipation.
Depuis deux ans, Maurice Renault avait également une activité secondaire d'agent littéraire. L'extension croissante de son agence le conduit désormais à se consacrer uniquement à celle-ci et à la direction littéraire du Club du Livre Policier.
Tous nos lecteurs, nous en sommes sûrs, le remercieront avec la rédaction pour l'action qu'il a menée avec tant de succès afin de faire des Éditions OPTA les plus grands spécialistes français du policier et de l'anticipation.
GALAXIE

On connait mieux, à travers quelques témoignages, les circonstances de cette passation de pouvoir. Voyons à titre d'exemple ceux de Jacques Sadoul tout d'abord, dans le n°12 de la revue Univers (mars 1978), et de Jean-Pierre Andrevon dans sa préface au Livre d'Or de la SF consacré à Alain Dorémieux (décembre 1979).

Jacques Sadoul, tout d'abord, déclare :

" Pendant des années, Maurice Renault se contenta de publier deux revues : Mystère Magazine et Fiction, avec l’aide de collaborateurs tels que Jacques Bergier, Igor B. Maslowski et Alain Dorémieux. En 1958, il créa le Club du Livre Policier qui donna une dimension nouvelle aux Éditions Opta. En 1964, Maurice Renault racheta les droits de Galaxie dont la précédente édition française avait fait faillite. Avec Hitchcock Magazine, précédemment publié, cela portait à quatre le nombre des revues de la maison. C’est cette même année que j’y entrais à mon tour, d’abord pour m’occuper des magazines policiers. Je proposais bientôt la création d’un Club du Livre d’Anticipation, sur le modèle du Club du Livre Policier. Parvenir à décider Renault et ses associés fut un travail d’Hercule et, je crois, mon plus grand titre de gloire dans tout ce que j’ai pu faire pour la science-fiction. Le Club débuta fin 1965, Dorémieux en étant le codirecteur. Nous rééditâmes d’abord la trilogie Fondation d’Isaac Asimov et le succès fut immédiat.

L’avenir d’Opta semblait alors assuré lorsque Maurice Renault, qui avait toujours su diriger sa maison avec intelligence et habileté, dut en quitter la direction à la suite d’un changement de majorité des actionnaires. Je ne tardais pas à quitter à mon tour le navire et rejoignis J’ai Lu. Le nouveau patron, M. Daniel Domange, était un publicitaire cent pour cent qui ignorait tout de l’édition. Une politique promotionnelle nulle, jointe à la publication de petits ouvrages aberrants, avait déjà grandement entamé l’équilibre financier de la maison lorsque M. Domange mourut accidentellement. Opta fut alors repris en main par un groupe d’éditions provenant de la Société Encyclopédique Française de Philippe Daudy ; sa fille, Martine Castaing, prenant la direction effective de la maison. Michel Demuth qui était entré dans la maison en 1966, époque où j’en étais encore le directeur littéraire, avait succédé à Dorémieux, lors de la démission de celui-ci survenue un an après mon propre départ (1968-1969).

Jean-Pierre Andrevon, ensuite :

OPTA reste une boîte de publicité, dont la branche édition n’est qu’un rameau de piètre importance, surtout que Maurice Renault a dû prendre sa retraite en 1965, remplacé par Daniel Domange, qui ne connaissait certes rien à la S.-F. mais était conscient de l’essor du genre. Malgré la venue d’un troisième larron, Michel Demuth, Lyonnais, nouvelliste, traducteur, que Dorémieux intègre en 1966 à l’équipe embryonnaire, OPTA reste « une maison de fous », au fonctionnement artisanal, où les trois hommes doivent, avec l’aide d’une seule secrétaire [deux tout de même à partir de 1967], tout faire, de la sélection des textes à la relecture des épreuves.

Dorémieux, qui reste fondamentalement un homme fragile, rêveur, « mal dans sa peau », subit de plus en plus difficilement cet emballement qui court à la rupture. Sa position, il l’occupe sans jamais l’avoir vraiment voulu : pour lui, tout a été le fait de hasards successifs, d’un enchaînement de situations qui l’a porté vers un sommet dont il mesure maintenant la vanité, propices aux vertiges. Les années 1965-1966 sont celles aussi où son mariage, du fait de l’instabilité mentale de sa femme, le précipite dans les méandres bien connus de l’enfer conjugal. Rien ne va plus : Dorémieux ne s’entend pas avec Sadoul, qui doit démissionner début 1968. Et en 1969 c’est une nouvelle crise, qui éclate cette fois entre Dorémieux/Demuth et Daniel Domange. Elle se résout par la démission des deux amis.

Michel Demuth, seul, va finalement réintégrer OPTA, pour sauver les meubles. Il hérite du titre de directeur littéraire, qu’avait endossé Dorémieux depuis le départ de Jacques Sadoul.

Dorémieux garde toutefois la direction de Fiction, qu’il assume de l’extérieur, au milieu de sa débâcle personnelle : en 1969, son mariage se désagrège définitivement. Il n’a plus qu’un but en tête : la fuite. Il quittera Paris fin 1970, en compagnie de Michèle, assistante de rédaction à OPTA, qui deviendra sa seconde femme.

… et plus loin :

Le directeur des éditions OPTA, Daniel Domange, s’est tué dans un accident d’avion le 31 mai 1971 ; après un interrègne de Mme Domange, la société OPTA revient en 1973 à Philippe Daudy, qui nomme peu après sa fille, Martine Castaing, directrice des publications. C’est une époque de surcompression où OPTA, pour échapper aux créanciers voraces, se lance dans la politique bien connue de la « fuite en avant » : naissent la collection « Anti-Mondes » et le trimestriel « Marginal », tous deux dirigés par l’increvable Michel Demuth et, hors S.-F., une floraison de titres incongrus, comme la revue intello-porno Emmanuelle ou la série OK Docteur. 

Un accident d'avion ! L'érudit Alain Villemur dans le n°13 d'Univers précise :

C’est au tour du destin de frapper Opta. Le 30 mai 1971, Daniel Domange trouve la mort aux commandes de son avion de tourisme. Dans cet accident périt également un de ses amis, un banquier qui était le principal soutien financier de la société Opta. On continue cependant sous la direction de Mme Domange et Michel Demuth crée, à la fin de la même année, la collection « Anti-Mondes », consacrée aux jeunes auteurs anglo-saxons. « Anti-mondes » débute par la réédition de L’île des morts de Zelazny (publié quelques mois plus tôt en G-Bis) et la publication de La tour de verre de Silverberg.

Nous le voyons, avec 1966, voici l'aube d'une nouvelle période pour les revues Fiction et Galaxie. Les fondations vacillent chez OPTA, les collections concurrentes vont se multiplier par ailleurs (et demain), les coups de poignard dans le dos et les scandales littéraires aussi.

04 mars, 2026

Fiction n°136 – Mars 1965

Dernières apparitions des auteurs français que sont Gali Nosek et Henri Damonti ; Fiction va devoir renouveler son cheptel francophone, dans un pays et une époque frileux en matière de publications des littératures de l'imaginaire. Fort heureusement, le corpus anglo-saxon présenté ici est de très bonne qualité, même si porté parfois par de parfaits inconnus de notre côté de l'Atlantique. Adjoignons leur Robert Silverberg et Jorge Luis Borgès, et le tour est joué !


" Tu vois bien qu'il fallait cliquer à droite, Léon ! "

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture
vous invitera à télécharger le livre au format epub.
("Enregistrer la cible du lien sous...")
Un simple clic suffit sur les liseuses.

Sommaire du Numéro 136 :


NOUVELLES


1 - Algis BUDRYS, La Fin de l'hiver (The End of Winter, 1958), pages 5 à 17, nouvelle, trad. GERSAINT

2 - Simon BAGLEY, Tous Américains ! (Welcome, Comrade, 1964), pages 18 à 37, nouvelle, trad. Claude CARME

3 - Harry HARRISON, Portrait de l'artiste par lui-même (Portrait of the Artist, 1964), pages 38 à 46, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

4 - Robert SILVERBERG, Eve et les vingt-trois Adams (Eve and the Twenty-Three Adams, 1958), pages 47 à 62, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

5 - Terry CARR, La Pierre de touche (Touchstone, 1964), pages 63 à 75, nouvelle, trad. Denise HERSANT *

6 - John SHEPLEY Le Kit-Katt-Klub (The Kit-Katt Klub, 1962), pages 76 à 88, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

7 - Gali NOSEK, Les Prisonniers, pages 89 à 92, nouvelle *

8 - Gordon R. DICKSON, Le Remplaçant (The Amulet, 1959), pages 93 à 108, nouvelle, trad. Christine RENARD *

9 - Jorge Luis BORGES, Tlön Uqbar Orbis Tertius (Tlön Uqbar Orbis Tertius, 1940), pages 109 à 122, nouvelle, trad. Paul VERDEVOYE

10 - Henri DAMONTI, Un jeu très amusant, pages 123 à 127, nouvelle *

 

CHRONIQUES

11 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 129 à 129, bibliographie

12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 131 à 151, critique(s)

13 - Alain DORÉMIEUX, Un Bava sans bavures, pages 153 à 154, article

14 - Bertrand TAVERNIER, Wells affadi, pages 154 à 155, article

15 - Anne TRONCHE, Le Musée Gustave Moreau : un héritage fantastique, pages 157 à 159, critique(s)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Une opération de sauvetage fait découvrir à ceux qui la mènent un petit astéroïde qui ne comporte pas en astre mort, mais en une machine à recréer des images de la vie. Algis Budrys ne livre aucune réponse, ni aucun indice, pour pouvoir déterminer la raison d'être de cette sorte de mirage cosmique qui joue La fin de l'hiver.


« Tout ce que nous autres, Américains, nous avons, nous l'avons obtenu grâce à notre façon de penser. Tout ce que nous sommes en train de faire dans ce Projet Américain, c'est de donner cette façon de penser à tous les hommes. Le monde connaîtra vraiment un essor extraordinaire quand ce projet aura été réalisé. »

De la colonisation dite culturelle à celle des mœurs et des mentalités, il pourrait n'y avoir qu'un pas, mais le chemin demeure hasardeux, ainsi que l'hégémonie présupposée pour résultat. A moins que la technique ne se colle au problème d'une indiscutable efficacité et de l'assurance d'un résultat permanent, pour l'accomplissement d'une forme "d'impérialisme mental". Sans en dévoiler davantage, Tous Américains ! est une nouvelle fort réjouissante sur les rouages des mises en place de techniques révolutionnaires… et ses travers. Son auteur, Simon Bagley, signe ici sa seule incursion dans le domaine de la science-fiction, et sera surtout connu sous son (pré)nom véritable de Desmond Bagley comme auteur de romans d'espionnage.

Continuons avec un questionnement fort actuel, comme l'ignorait encore l'équipe de rédaction de Fiction en 1965, quand ils écrivaient à propos de Portrait de l'artiste par lui-même de Harry Harrison : " un temps futur où les comics sont exécutés à la chaîne par des robots, capables de reproduire sur commande le style de n'importe quel grand dessinateur de l'âge d'or ! " En témoigne cet extrait :

Pachs regarda l'image et ne put en détacher les yeux : il avait peur de se trouver mal. Non seulement la couverture était bonne, mais c'était de l'excellent Milton Caniff. Elle était telle que le maître aurait pu la dessiner lui-même. Mais le plus horrible de la chose, c'est que c'était la couverture de Pachs, sa propre composition. Améliorée ! Il n'avait jamais été ce que l'on peut appeler un dessinateur formidable, mais il n'était pas un mauvais dessinateur. Il avait bien réussi dans les bandes dessinées et, pendant les bonnes années, il était en tête du peloton. Mais le métier était devenu de plus en plus difficile et, après l'apparition des premières machines, ce fut le marasme.

" La machine soulage l'homme de son labeur et détourne l'artiste de son œuvre " ; ce bon mot du poète Michael Shiloh correspond tout à fait à cette belle nouvelle délicate et faussement désespérée. Quelques indices nous donne en effet à penser que rien ne se passera aussi simplement que prévu avec la machine, à l'instar de l'épisode de "Charley-les-dames" dans "Le pianiste déchaîné" de Kurt Vonnegut.

On se souvient des échanges d'articles entre Poul Anderson et Robert R. Richardson concernant, durant un voyage spatial au long cours (comme le chemin Terre-Mars, par exemple) la présence nécessaire à bord, parmi un équipage d'hommes, de "filles compréhensives" - pour reprendre l'expression machiste de Richardson (voir Fiction n°37 et n°38 de décembre 1956 et janvier 1957) ; cela pour justifier l'appétit sexuel du mâle censé ne pas pouvoir y déroger. Robert Silverberg s'amuse dans Ève et les vingt-trois Adams à imaginer le poste de "fille d'équipage" rendu officiel, et le cas d'une jeune femme qui usurpe ses "compétences" et son abnégation. Quel recours sinon le viol ? Bien entendu, l'inhumanité du viol ni celle de la prostitution n'échappent à Silverberg qui saura faire un pied de nez à tous ceux qui n'y entendrait pas raison (comme l'eut fait trois ans auparavant Randall Garrett dans sa nouvelle "Relations spatiales", voir Fiction n°113, ou encore Lester Del Rey dès 1958 dans "La fille de l'espace",  voir Fiction n°76, mais signalons tout de même que la nouvelle de Silverberg date également de 1958 dans sa parution originale américaine). Par ailleurs, sans dévoiler le ferment de la nouvelle, gageons que l'expédient utilisé résonnera terriblement avec une affaire judiciaire récente et d'une actualité, hélas, toujours brûlante.


Nous venons d'évoquer Lester Del Rey ; celui-ci était connu comme l'anthologiste des "Best Science Fiction of the year" à partir de 1972, en compagnie d'un jeune homme talentueux et issu du fandom : Terry Carr. Ses romans et ses nouvelles seront plus rares cependant. Carr propose ici une histoire d'envoûtement, d'"entoûchement" serait un mot plus approprié pour La pierre de touche, un peu à la manière d'un Avram Davidson, à petits pas, de la réalité vers une zone plus crépusculaire. Carr n'a pas, pas encore ?, la velléité sadique de ses pairs de faire souffrir trop longtemps ses personnages, (comme le préconisait dans ses "master class" un Kurt Vonnegut, par exemple) mais la nouvelle et le rendu de l'ambiance de Greenwich Village sont toutefois appréciables.


Le Kit Cat Club fut un cercle d'influence anglais du 17e Siècle, d'orientation politique dite "whig", prônant une monarchie parlementaire, et sans doute très active dans la prise de pouvoir de Guillaume d'Orange lors de la "Glorieuse Révolution" de 1689, qui conforta l'assise protestante en Grande-Bretagne. On notera aussi qu'ici, Le Kit-Katt-Klub peut se réduire au même acronyme que le sinistre Ku-Klux-Klan. Passés ces détails, qui n'interfèrent pas dans la compréhension de son contexte, John Shepley signe une histoire insolite (et encore une fois animalière) somme toute assez bavarde, mais sans qu'on sache trop de quoi il en retourne.


Les amateurs des légendes de la forêt de Brocéliande s'y retrouveront dans Les prisonniers, petite histoire qui reprend à son compte les légendes locales. Du style, qu'on reconnait à Gali Nosek, mais peu d'invention, hélas, pour sa dernière publication dans Fiction.


On sait que les sorcières aiment s'acoquiner d'un "familier", un animal qui les sert et les protège. Mais sait-on seulement comment elles les recrutent ? Gordon Dickson, maîtrisant toujours bien ses ambiances, nous dévoile des circonstances de cet obscur pacte dans Le remplaçant.


Dans l'énigmatique Tlön Uqbar Orbis Tertius, Jorge Luis Borgès évoque en plein le pouvoir réformateur de la fiction, et le piège du présupposé savoir que l'on prête à certaines formes les plus éloignées par nature de la fiction, telles les encyclopédies. Borgès signale bien dans son récit que la production d'un faux ne saurait l'imposer comme immédiatement authentique, mais que son appréciation comme plausible, puis vraisemblable, puis avéré, véridique et enfin réel, est le fruit d'une lente dérive s'étalant sur plusieurs générations, comme le font les rumeurs. Toujours en consciencieux bibliothécaire de Babel, Borgès amène ici la falsification lente du réel par le biais d'un volume d'une encyclopédie exhaustive, et d'un article sur Uqbar, une ville inexistante qui figure à la fin de ce seul volume (les autres éditions ne mentionnent pas Uqbar). A partir de là, Borgès peut très bien lui aussi faire diffuser l'existence de son lieu imaginaire. Le vertige du mensonge, de la fiction, de la crédulité, de l'importance du discours qui présente un artefact archéologique… font de cette nouvelle un condensé impressionnant du pouvoir de la chose écrite.


La bonne idée insolite de départ, inviter à une soirée cinq personnes choisies presque au hasard (dans un annuaire, dont l'usage est de nos jours devenu obsolète), provoque Un jeu très amusant, mais ne se poursuit que trop peu pour prendre vraiment corps, comme avec un rêve plaisant dont on serait tiré trop tôt. Cela laisse un goût d'inachevé qui questionne la publication de cette nouvelle, qui sera d'ailleurs la dernière parution de Henri Damonti dans Fiction. Nous en retiendrons un auteur pas toujours constant, avec de fulgurantes inspirations hélas pas toujours servies au mieux par les péripéties ou les développements proposés.


Parmi les nombreux ouvrages proposés dans La revue des livres, on notera "La république des savants"  d'Arno Schmidt, demeuré sans publication ultérieure à celle chez Julliard en 1964. Gageons que les éditions Tristram, qui ont initié récemment une retraduction de l'œuvre d'Arno Schmidt, nous en proposera bientôt une nouvelle parution.
On notera aussi, une fois n'est pas coutume, que Jean-Louis Bouquet signe la critique de "Satan, Franc-Maçon (La mystification de Léo Taxil)", de Eugen Weber.

Rattrapons-nous côté bonus avec le grand conteur qu'est Claude Seignolle, et son ouvrage encyclopédique intitulé "Les évangiles du Diable". Jacques Van Herp ne cache pas sa délectation !

Claude Seignolle. Les évangiles du Diable. 

Un livre de poids, aux deux sens du mot : d'abord 3 kilos et 900 pages, ensuite une exploration exhaustive du folklore français.


L'analyser de façon un tant soit peu complète demanderait presque un autre volume. C'est qu'il s'agit de 819 notes, petits articles, contes populaires, dictons, légendes et traditions orales, ou encore récits littéraires plus élaborés, ayant tous trait au diable et son train de sorciers, loups-garous et vampires, sans omettre les lieux maudits.

Le livre est ordonné en quatre « brasiers » : Présentation du Diable, Les suppôts du Diable, Damnation et enfer, Le chemin de croix du diable. On ne peut dire qu'on le parcourt comme un roman. Le poids d'abord l'interdit : c'est de ces ouvrages qu'on lit penché sur le bureau. La masse aussi écrase au premier abord, nourriture si riche, si abondante, si variée, qu'il la faut déguster à petites bouchées, depuis les mets grossiers, un peu desséchés par combien de siècles de tradition, jusqu'aux plats raffinés de nos jours.

Les traditions vivantes n'ont pas été oubliées, car les superstitions relatées restent vivaces, et ne sont pas près de mourir, loin de là. J'en ai surpris de semblables en Campine et dans ces vieux quartiers de Bruxelles que l'on se hâte de raser.

Rien n'est omis, tout est dénombré : les apparences et déguisements du Diable, ses goûts, ses colères, où le rencontrer, comment conclure le pacte, comment devenir sorcier, envoûter et lutter contre l'envoûtement ; nous apprenons où se niche l'enfer sur cette terre, quels sont les arbres maudits et les mœurs des loups-garous, les présages de mort et comment se garder de l'enfer ; comment mystifier et posséder le Diable. C'est une somme, une mine, un océan de documents. 

C'est déjà beaucoup, mais Les évangiles du Diable sont bien plus que cela. Trop souvent, les enquêtes folkloriques sont ouvrages savants, fruit d'un travail de bénédictin que l'on admire… de loin, tant la prose en est grise, indigeste et lourde. Et c'est en bâillant que l'on se détourne de tels brouets. Rien à craindre avec Seignolle qui sait « écrire » ce qu'il a recueilli, et rapporte avec une constante bonne humeur, sachant retenir entre diverses versions la plus caractéristique, épingler dans une note le détail cocasse.

Mais il y a plus encore : Seignolle a semé le texte de contes personnels, inédits, comme Le millième cierge, et cela par dizaines. Et, page 867, Jean Ray apporte également sa contribution.

Aussi Les évangiles du Diable méritent, au-delà des spécialistes, d'intéresser tous les amateurs de fantastique. S'ils doivent n'acheter qu'un livre cette année, que ce soit celui-là.

Jacques VAN HERP.

Les évangiles du Diable par Claude Seignolle : Éditions G. P. Maisonneuve (un volume 16 x 25, de 929 pages, relié pleine toile.)

Cette édition étant depuis un certain temps épuisée, nous vous proposons en bonus l'édition un peu plus récente (1998) dans la collection Bouquins, chez Robert Laffont, au format pdf - au vu du nombre impressionnant de pages, on comprend que le travail de reconnaissance de caractère par la machine reste encore à accomplir… (obtenez votre copie en cliquant sur la couverture, chers amis !)

28 mai, 2025

Fiction n°113 – Avril 1963

Un soin particulier apporté à l'enchaînement des nouvelles, comme un jeu de Marabout d'ficelle, nous emporte de la Lune aux couloirs du temps, des relations des hommes avec les femmes aux couples mythologiques, de la Grèce aux sortilèges, bref : de Charybde en Scylla. On y notera aussi que les pages de dessins humoristiques ont trouvé leur place (cette fois-ci avec un tout jeune qui se fera connaître ensuite : Lob, l'un des pères du futur Superdupont). 

Clic droit devant, mon poulet !

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture

vous invitera à télécharger le livre au format epub.

Sommaire du Numéro 113 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie

NOUVELLES

2 - Algis BUDRYS, Menace dans le ciel (suite et fin) (Rogue Moon, 1960), pages 7 à 49, roman, trad. Elisabeth GILLE

3 - Michel DEMUTH, Lune de feu, pages 50 à 58, nouvelle

4 - Randall GARRETT, Relations spatiales (Spatial Relationship, 1962), pages 59 à 67, nouvelle, trad. Régine VIVIER

5 - Clément DENOY, Les Grands travaux, pages 68 à 81, nouvelle *

6 - Gary JENNINGS, Myrrha (Myrrha, 1962), pages 82 à 88, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Henri DAMONTI, L'Affaire Cronatus, pages 89 à 95, nouvelle *

8 - Avram DAVIDSON, Le Pays d'été (Summerland, 1957), pages 96 à 100, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

9 - François VALORBE, Le Voyage, pages 101 à 106, nouvelle *

10 - Jorge Luis BORGES, La Loterie à Babylone (La lotería en Babilonia, 1941), pages 107 à 112, nouvelle, trad. Nestor IBARRA

11 - Sonia FLORENS, La Valse-minute, pages 113 à 114, nouvelle *

12 - Maxim JAKUBOWSKI, Le Musée imaginaire, pages 114 à 116, nouvelle *

13 - Juliette RAABE, Gare ton doigt de l'ondoing, pages 117 à 120, nouvelle *

CHRONIQUES

14 - Jacques LOB, Humour : Lob, pages 121 à 123, bande dessinée

15 - Gérard KLEIN, Au nom des labyrinthes, pages 124 à 128, article

16 - Claude ELSEN, Les "Romans fantastiques" de Jacques Spitz, pages 129 à 131, article

17 - Alain DORÉMIEUX, La Science-fiction massacrée, pages 133 à 134, article

18 - Pierre VERSINS, Fanactivités, pages 135 à 139, chronique

19 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 157, critique(s)

20 - Jacques GOIMARD & F. HODA, L'Écran à quatre dimensions, pages 159 à 167, article

21 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 169 à 173, article

22 - (non mentionné), En bref, pages 174 à 175, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Note éditoriale du n°113 :

« MENACE DANS LE CIEL » d'Algis Budrys, prix du meilleur roman de SF en 1961 aux U.S.A., se termine dans ce numéro, en exposant une série d'événements grâce auxquels toutes les répercussions de l'intrigue prennent leur ampleur.

En quelques pages, Michel Demuth brosse une histoire de voyage temporel sous-entendant un vaste arrière-plan : « Lune de feu ».

Randall Garrett, dans « Relations spatiales », nous raconte un voyage dans l'espace au dénouement imprévisible, doté d'un humour satirique.

Et Clément Denoy nous rappelle, avec « Les grands travaux », que la SF et la légende peuvent faire bon ménage.

Du côté du fantastique, nous passons de la terreur sous-jacente, dont l'objet est à peine formulé (« Myrrha » de Gary Jennings) au surnaturel psychologique (« Le Pays d'Été » d'Avram Davidson) en passant par un fantasque un peu farceur (« L'affaire Cronatus » d'Henri Damonti).

Deux textes insolites : une nouvelle plongée de J. L. Borges dans un univers mythique, régi par des lois étranges (« La loterie à Babylone »), et un intermède surréalisant de François Valorbe (« Le voyage »).

Le Banc d'Essai, en trois contes, nous montre une fois de plus que nos auteurs débutants ne manquent pas d'imagination.

À signaler enfin, parmi les articles, deux études sur des auteurs importants, chacun en son genre : Jorge Luis Borges et Jacques Spitz.


L'avis du PReFeG : 

On pourra rapprocher la problématique du duplicateur chez Algis Budrys de celle que pose Hervé Letellier dans son roman "L'anomalie" (Prix Goncourt 2020) : qui est légitime quand l'original est détruit pour créer deux copies ? Mais cet aspect n'est au final qu'anecdotique dans cette deuxième partie de Menace dans le ciel ; Budrys glorifie l'esprit humain qui, le seul selon lui, lutte contre l'entropie naturelle de la matière. L'ensemble est toutefois peut-être un peu daté, même en 1963... 

D'une menace sur la Lune, on passe à la Lune de feu, où Michel Demuth imagine une autre lune fourbe, qui prend feu et annihile toute vie sur Terre. Mais c'est avant tout l'histoire d'un homme désireux d'échapper à la culpabilité… Mais pourra-t-il pour autant échapper au châtiment ? 

On aurait pu croire que l'histoire de Relations spatiales démarrait pétrie de clichés phallocrates, mais… Modernisant le débat sur la présence de "filles faciles" auprès des explorateurs spatiaux au long cours, Randall Garrett trouve un biais débarrassé de toute hypocrisie, non sans humour.

Les grands travaux est l'histoire d'un extraterrestre découvrant un monde primitif et passant pour un dieu parmi les autochtones, tout comme lorsque Farmer imite Joseph Conrad - mais en plus sage cependant pour Clément Denoy ; toutefois, le sentiment de familiarité avec les péripéties exposées ne cesse d'intriguer… à "juste titre" !

Myrrha traîne derrière elle une singulière ambiance de sortilèges venus de Grèce, et d'êtres hybrides, dans une histoire qui tourne peut-être un petit peu court. Demeure un style aride mais sans doute choisi par Gary Jennings, et un décryptage que le lecteur doit mener.

Henri Damonti est décidément plus à son aise quand il s'agit d'être léger, et signe L'affaire Cronatus, un court récit sur la condamnation d'un assassin. On y assiste à un transfert non pas de prisonnier, mais d'esprit, et à d'autres diaboliques manigances. 

Le pays d'été désigne une métaphore pour de meilleurs cieux. Dans cette petite histoire de spiritisme, fustigeant l'hypocrisie des charlatans qui animent cette pratique, Avram Davidson affine son style, ici celui d'une conversation solitaire par un narrateur bougon et sceptique.

Avec un plaisir non feint à faire faire Le voyage au langage, François Valorbe glisse une nouvelle surréaliste qui a ce panache qui manque souvent à Henri Damonti.

Vous risqueriez-vous à prendre un billet dans La loterie à Babylone ? Jorge Luis Borges, incomparable, se livre aux hasards, à l'incertitude du destin, à la versatilité de la fortune, et à la décadence consentie… (On y évoque même une latrine sacrée nommée Qaphqa ! Vous avez dit Kafka ?)

La valse-minute, ou "J'aurais ta peau Léon…" Une nouvelle un peu facile et soit trop courte, soit trop superficielle pour parvenir à nous emporter. Notons qu'elle est signée par la rare traductrice Sonia Florens, soit madame Dolores Jakubowski à la ville.

 Au tour de son mari, donc, puisque bien des choses ne viennent jamais seules, et nous visitons en sa compagnie Le musée imaginaire. L'histoire est bien jolie et ne manque de rappeler son Bradbury ; elle pourrait presque être une chronique martiennne. L'enjeu est louable et ramène à la puissance du verbe et de la poésie (comme chez Robert F. Young) Mais le tout n'a malgré tout rien de nouveau et manque peut-être un peu de singularité. Maxim Jakubowski se cherche.

Après une entrée en matière entièrement dédicacée à la rédaction de Fiction (à tel point qu'on débute sur la sensation de lire une lettre de la "Tribune libre"), Gare ton doigt de l'ondoing prend la forme d'une petite nouvelle zoologique, avec pour décor la Ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, mais qui tourne un peu court malgré une intéressante dérive de l'habituel à l'insolite.

A propos de son autrice : Juliette Raabe, universitaire spécialisée dans les paralittératures et le jeu, écrivain, critique, a publié plusieurs ouvrages dont « La Bibliothèque idéale des Littératures d'évasion » en collaboration avec Francis Lacassin, « La Bibliothèque illustrée du Chat » et « Casse-têtes ». Depuis les années 80, elle s'est orientée vers le multimédia, réalisant des vidéodisques et des programmes interactifs dont « Les Carnets peints de Paolo Guiotto » nominé au Festival international du film d'art — 1988. (source Noosfere et "Fleuve Noir, 50 ans d'édition populaire")

Les deux articles hagiographiques qui ouvrent les rubriques auraient été intéressants à citer. Nous vous invitons chaleureusement à vous y reporter. Encore une fois, Gérard Klein fait un remarquable essai sur un auteur, ici le grand Jorge Luis Borges, dans "Au nom des labyrinthes". A défaut de reprendre ici la totalité de l'article, citons-en ce petit extrait : 

(Borges) " illustrait de la sorte un de ses propos essentiels qui est que toute chose fut dite ou le sera, et ne peut donc être qu'une répétition dont seule l'expression dans le moment a un sens, et un sens si particulier, si spécial, si unique qu'il annule jusqu'à l'idée de la répétition. Créer ce n'est que répéter. Mais répéter, c'est aussi créer".


Le second article rend hommage à Jacques Spitz, décédé en ce début d'année 1963. Rappelons simplement qu'il est un des continuateurs du "Merveilleux scientifique" à la Maurice Renard, c'est à dire la science-fiction à la française telle qu'on pouvait en lire dans les années 20 et 30 de ce XXème Siècle.


Pierre Versins propose une nouvelle fois sa revue des fanzines, dans "Fanactivités", où l'on pourra lire :

... " l'idée exprimée par Butor dans son article « La crise de croissance de la science-fiction » (« Cahiers du Sud » n° 317, 1953 ; ou dans « Répertoire » (Paris, Les Éditions de Minuit, 1960) : « La SF, si elle pouvait se limiter et s'unifier, serait susceptible d'acquérir sur l'imagination individuelle un pouvoir contraignant, comparable à celui de n'importe quelle mythologie, Bientôt, tous les auteurs seraient obligés de tenir compte de cette ville prédite, les lecteurs organiseraient leurs actes par rapport à son existence prochaine, à la limite ils se trouveraient obligés de la construire. Alors la SF serait véridique, dans la mesure même où elle se réaliserait. »

C'est ce qui se passera peu ou prou avec le "Mythe de Cthulhu", et les continuateurs de l'œuvre de H. P. Lovecraft (et espérons pour l'espèce humaine que cela ne devienne pas véridique - idée exprimée dans l'excellent "Providence" de Alan Moore et Jacen Burrow).

Pour poursuivre sur Lovecraft, dans "Ici, on désintègre !" (la revue des livres), nous relevons ceci à propos d'un ouvrage de l'essayiste de l'occulte Serge Hutin :

" Cela (...) conduit (Serge Hutin) à formuler un certain nombre de vues saugrenues, dont la plus étonnante est dans doute cette image de Lovecraft, à propos duquel l'auteur se pose le plus sérieusement du monde cette question : « Aurait-il fait partie d'une société secrète détentrice de la maîtrise de redoutables pouvoirs magiques sur les forces cosmiques ? » (…) Faire une sorte de surhomme de cet être que tous ses intimes nous ont dépeint comme maladif et hypocondriaque, voilà qui ne manque guère d'originalité.

Nous assistons ici à la naissance d'une imagerie fausse, d'un côté comme de l'autre, mais qui aura la vie dure. Il faudra attendre la biographie de S.T. Joshi pour que soit rétabli le caractère plus pragmatique de Lovecraft. Mais ceci est une autre histoire…


Nous avons déjà parlé de Jacqueline Osterrath, et de son fanzine "Lunatique". Elle envoie un message publié dans la "Tribune libre", à propos de Cyril M. Kornbluth :

" Kornbluth est mort. Vive Kornbluth ! Aussi grattons les fonds de tiroirs, afin d'y découvrir quelque nouvelle « nouvelle » de cet auteur, même si celle-ci, manifestement, fut écrite voici 17 ou 18 ans, pour s'insérer dans le programme de la propagande de guerre – un programme bien démodé à l'heure où l'on s'efforce, avec raison, de construire une Europe unie.

Était-il donc bien nécessaire d'offrir au lecteur français ce haineux et piètre phantasme qu'est « Le moindre des fléaux » (n° 111) ? Honni soit d'ailleurs l'écrivain qui ose encore, pour tirer son héros d'affaire, recourir à cette ficelle éculée : « Ce n'était qu'un rêve ! » « Satellite », que vous réprouvez cependant, nous a offert mieux dans le genre avec « Les mondes divergents ».

Par goût, je n'aime pas Kornbluth, tout en m'inclinant devant son métier d'auteur éprouvé. Mais, cette fois, en dépit de l'adage : de mortuis nihil nisi bono, je n'hésite pas à m'élever bien haut contre la présence, dans « Fiction », (dont j'apprécie fort la tenue et l'intérêt) de cette déplorable nouvelle : en SF, rien ne se démode plus vite qu'hier – et si nous acceptons allègrement un récit de l'an 2000, 3000 ou 10,000, nous nous refusons par contre à subir ce « réchauffé » datant de quatre lustres !

Autres temps, autres mœurs : de grâce, rendez aux vieilles lunes ce qui appartient à Kornbluth.

Jacqueline Osterrath 

Sassmannsbausen (Allemagne).

La rédaction de Fiction s'autorise cette petite note : "Une seule remarque : la nouvelle incriminée n'avait pas été écrite par Kornbluth « il y a 17 ou 18 ans », mais très exactement en 1956."

Le PReFeG vous propose également