04 mai, 2022

Fiction n°011 – Octobre 1954

De l’éclectisme de nouveau pour ce numéro qui marque le premier anniversaire de la revue. Parmi les auteurs, Cyril M. Kornbluth se cache avec son comparse Donald Wollheim sous deux pseudonymes, pour une délectable « Planète fantôme ». On appréciera, de même que Fritz Leiber, qui signe une nouvelle assez noire (« Le jeu du silence »), qui restera uniquement publiée dans les pages de Fiction et du Fiction Spécial « Futurs d’antan » en 1974. Un collector, donc ! Une autre nouvelle restée inédite depuis est ce « Beau dimanche de printemps »  de Jacques Sternberg, pas de son meilleur cru, cependant. Une mention spéciale de terreur à posteriori à  la nouvelle « Mrs Hinck » de Miriam Allen DeFord, l’écrivaine « tout-terrain » comme la qualifiait Jean-Baptiste Baronian dans l’unique anthologie qui lui est consacrée en France aux Editions NéO (« La maison fantastique » - 1988).

Ca n’a rien d’une souris, c’est un scalpel ! 

Faites en tinter le métal pour sortir du silence avec votre epub !


Sommaire du Numéro 11 :

NOUVELLES

1 - Marion Zimmer BRADLEY, La Rhu'ad (Centaurus Changeling, 1954) , pages 3 à 48, nouvelle, trad. (non mentionné)
2 - Claude FARRÈRE, Le Train 1815, pages 49 à 53, nouvelle
3 - Fritz LEIBER, Le Jeu du silence (The Silence Game, 1954) , pages 54 à 64, nouvelle, trad. (non mentionné)
4 - Bruce ELLIOTT, Hors de la tanière (Wolves don't cry, 1954) , pages 65 à 75, nouvelle, trad. (non mentionné)
5 - André-Paul DUCHÂTEAU, Enquête dans le passé, pages 76 à 86, nouvelle
6 - Cecil CORWIN & Martin PEARSON, La Planète-fantôme (The mask of Demeter, 1953) , pages 87 à 94, nouvelle, trad. (non mentionné)
7 - Miriam Allen DEFORD, Mrs. Hinck (Mrs. Hinck, 1954) , pages 95 à 102, nouvelle, trad. (non mentionné)
8 - Jacques STERNBERG, Un beau dimanche de printemps, pages 103 à 106, nouvelle
9 - Robert ABERNATHY, L'Ennemi du feu (The Firefighter, 1954) , pages 107 à 109, nouvelle, trad. (non mentionné)

CHRONIQUES

10 - Jean-Jacques BRIDENNE, Visage inconnu de Cyrano de Bergerac, pages 110 à 112, article
11 - Jacques BERGIER & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 113 à 116, critique(s)
12 - F. HODA, De Zombie en Robot, pages 117 à 118, article
13 - (non mentionné), Réponse à un jugement téméraire. A propos d'un article paru dans "Le Monde", pages 119 à 121, courrier
14 - Courrier des lecteurs, pages 123 à 123, courrier

Le dessin de couverture illustre la nouvelle « Le Jeu du Silence ». 

Rapport du PreFeG

  • Relecture, vérification orthographique et grammaticale
  • Mise au propre et noms des fichiers html
  • Vérification et mise à jour des liens internes
  • Ajout des notes 12 et 13.
  • Vérification des casses et remise en forme des pages de titre
  • Mise en gras les titres in Revue des Livres
  • Mise à jour de la Table des matières
  • Mise à jour des métadonnées (auteurs, résumé, date d'édition, série, collection, étiquettes)

Trois extraits pour vous allécher, concernant ce numéro 11 de Fiction. Tout d’abord, dans la série : « La science-fiction est-elle un genre nouveau qui pervertira notre belle jeunesse ? », un de ces petits « Glanes interstellaires » dont la revue était porteuse, et qui nous renseignent toujours sur la « naissance » de la S.F. en France en ces années 50.

À travers la Presse.

Le « Progrès de Lyon » a publié le 14 mai un important article sur « La littérature d'anticipation ». L'auteur, George Rambert, qui cite à plusieurs reprises « Fiction », nous fait part pour terminer des réflexions que lui inspire ce genre littéraire :

Ces œuvres d'anticipation visent souvent à une critique de notre civilisation. Elles traduisent aussi l'inquiétude de l'homme d'Occident devant les menaces d'une guerre totale et de ses conséquences. Quel sera le destin de l'individu, du couple, du christianisme, si une organisation totalitaire couvre le monde entier, une organisation dotée de pouvoirs effrayants, capable d'abolir même toute trace du passé ?

Car si elle est parfois optimiste, une telle littérature manifeste surtout l'inquiétude humaine devant le terrifiant pouvoir que la science a acquis non seulement pour maîtriser ou détruire la matière, mais encore pour agir sur l'homme même, sur sa mémoire, sur son intelligence, sur son âme.

Le rôle de la littérature, c'est d'éclairer l'homme sur lui-même et sur son destin. Elle n'a pas à lui vendre de l'illusion ni à l'enchanter de rêves dorés ou à l'affoler par des cauchemars. Hélas ! la littérature d'anticipation a tout pour satisfaire ces tentations mortelles ! Elle peut flatter ses utopies ou même servir ses propagandes. Saura-t-elle renoncer à ses facilités, se soumettre à des exigences littéraires strictes et aider l'homme à prendre conscience – dans la lucidité – de la grandeur et des menaces d'un avenir peut-être fantastique ?

Les débuts de l’édition de Lovecraft en France :

Nous reproduisons ici cet extrait qui nous parait capital dans l’histoire de l’édition francophone : la critique de « La couleur tombée du ciel » de H.P. Lovecraft, parue dans ce numéro 11 de Fiction, plus pour son intérêt éditorial, donc, que pour sa pertinence, certes. Document capital, car il s’agit de la toute première occurrence des critiques de Lovecraft dans la presse, si l’on se réfère à la liste telle que rapportée dans les Cahiers de l’Herne sur l’auteur. Nombreux sont nos jeunes chercheurs en littérature de genre qui s’intéressent à la genèse de cette image du « reclus de Providence » dont Bergier est tenu pour grand responsable. On aurait pu s’attendre à trouver sa signature ici-même ; c’est avec un peu de surprise qu’on notera que cette première critique a été écrite par son confrère Igor B. Maslowski. Bergier, en fait, écrira le mois suivant (novembre 1954) sa propre critique dans le n°90 de la revue … « Critique » ! (notre photo)

« Dans le domaine de la SF romancée, l'événement du mois est la parution chez Denoël du fort intéressant volume de H. P. Lovecraft qui, dans sa version française, porte le titre de la première des quatre longues nouvelles qui le composent « La couleur tombée du ciel.» Disons tout d'abord qu'il ne s'agit pas d'A. S. à proprement parler, mais de récits fantastiques basés sur la démonologie. Grand spécialiste des questions surnaturelles issues de la magie noire, Lovecraft (mort il y a peu de temps) était aussi un maître de l'Épouvante, avec un E majuscule. Et c'était, en même temps, un écrivain magnifique. Les quatre nouvelles contenues dans ce premier recueil (un second doit suivre sous peu) s'intitulent : « La couleur tombée du ciel », « L'abomination de Dunwich », « Le cauchemar d'Innsmouth » et « Celui qui chuchotait dans les ténèbres ». Mes préférences personnelles vont, dans l'ordre, à la deuxième, à la première, à la quatrième et à la troisième.

« L'abomination de Dunwich » ne vole pas son titre. C'est un « cauchemar » dans tout le sens du terme, d'une qualité littéraire telle que les horreurs qu'il évoque deviennent d'affreuses réalités. Une histoire de démon, bien sûr, qui par l'intermédiaire de son « petit frère », mélange d'homme et de diable, tente d'établir son emprise sur le monde. Récit monstrueux, gluant, visqueux, il fait, à la fin surtout, songer au genre de rêve où l'on se sent écrasé par quelque objet aux proportions infinies sans qu'on puisse bouger pour y échapper. Un pur chef-d'œuvre.

« La couleur tombée du ciel » nous raconte comment un objet mystérieux, venu des cieux, s'enfonce dans la cour d'une ferme américaine et, peu à peu, contamine et pourrit tout ce qui se trouve dans les environs : terre, plantes, animaux, hommes. Histoire angoissante dont le mystère et même, dirais-je, le suspense grandit de page en page, c'est un spécimen typique de l'œuvre de Lovecraft.

« Celui qui chuchotait dans l'ombre » (sic – Note du PReFeG) est la nouvelle qui, en un sens, est la plus proche de l'Anticipation Scientifique proprement dite. Il y est question d'êtres mystérieux, établis en Nouvelle-Angleterre, mais provenant d'une autre planète et qui cherchent à s'emparer d'un homme qui a deviné leur secret. Là également, l'épouvante est magnifiquement maintenue, et Lovecraft a su admirablement équilibrer les éléments de S.F. et le fantastique de son histoire, « Le cauchemar d'Innsmouth », enfin, qui se déroule dans une petite ville quasi abandonnée du nord-est des États-Unis, a pour thème l'existence dans cette région d'une race qui, d'après l'auteur, serait un mélange d'hommes et de batraciens. Les individus issus de ce croisement seraient capables de vivre sous l'eau où ils possèdent un royaume à eux.

Fort bien traduit par Jacques Papy, le volume souffre néanmoins d'un défaut que j'avais déjà dénoncé à propos de la nouvelle « Mitkey », parue dans un autre livre de Fredric Brown dans cette même collection, à savoir le « parler paysan » que l'adaptateur a utilisé pour rendre le patois local de la Nouvelle-Angleterre. C'est particulièrement gênant dans les première et troisième nouvelles où nous devons lire des pages entières comme : « Pour c'qui est des dieux, y donneraient en échange des tas d'poissons qu'y ramèneraient d'tous les coins d'la mer, et quéque bijoux… Et comme ça, m'sieu, les natifs y rencontraient les criatures su' la p'tite île…» Gageons que Papy s'est donné beaucoup de mal mais, à mon avis, ce n'était vraiment pas la peine. Au contraire, ce style alourdit considérablement son excellente traduction et, dans « Le Cauchemar d'Innsmouth », ça devient parfois insupportable. »

Ce ne sera pas la seule fois où le travail de Jacques Papy sera décrié. Toute la « nouvelle vague » de traduction des dernières années s’en fait, souvent justement, l’écho.


(Mise à jour du 16 avril 2026) :

Robert Escarpit fait polémique :

A l'occasion de la publication (en ligne le 1er mai 2026) de notre article sur le roman de Robert Escarpit : "Le Littératron", nous vous proposons de lire l'article paru dans le journal Le Monde du 31 août 1954, signé de ce même Robert Escarpit, et la réponse un peu offensée qu'en fit la rédaction de Fiction.

LE "SCIENCE FICTION" est-il un genre littéraire ?

Par ROBERT ESCARPIT

Dans un récent article que tout " littéraire " devrait méditer, M. René Etiemble écrivait : " L'homme complet, l'homme auquel nous devons travailler, conciliera en lui la science et la poésie. " (La science formera un homme neuf, " l'Express ", 17 juillet 1954). Cette conciliation n'apparaît plus de nos jours aussi facile que l'a rêvée le XIXe siècle. Depuis qu'elle a franchi le cercle relativement étroit des connaissances accessibles à l'" honnête homme ", la science s'est enfuie vers des horizons que seuls peuvent explorer les spécialistes. Attachée à sa glèbe humaine, la littérature en est restée au monde des vitesses subsoniques et de la chimie préatomique. Dans sa création comme dans sa théorie critique, elle se montre rebelle aux réalités de l'ère technologique. On peut craindre qu'elle ne sache pas s'adapter au rythme soudain accéléré de l'évolution humaine et que l'homme ne soit bientôt conduit à un choix catastrophique mais inéluctable : culture littéraire ou progrès scientifique.

Ce décalage ne laisse pas d'être inquiétant. C'est sans doute pourquoi le sixième congrès triennal de la Fédération internationale des langues et littératures modernes, qui se tient cette année à Oxford, a choisi pour thème la Littérature, le Langage et la Science. Quatre sections s'y diviseront le travail. La première traitera de l'application des méthodes scientifiques à l'étude des langues et des littératures. Les trois autres s'occuperont de la science comme thème littéraire, respectivement avant 1660, de 1660 à 1830 et après 1830.

Cette dernière section se trouvera donc conduite à toucher de très près au problème de la littérature " scientifique " telle qu'elle est connue et pratiquée de nos jours. On relève par exemple dans le programme deux communications aux titres particulièrement significatifs : le Roman scientifique dans la littérature soviétique moderne et le Roman de merveilleux scientifique de Rosny et la poésie scientifique de Ghil.
En aucun endroit du programme ne figure le terme de science fiction, il y a là sans doute une explicable prudence universitaire : le science fiction actuel, jungle en pleine croissance, ne saurait être exploré utilement par l'historien de la littérature qu'après un débroussaillage sérieux qui pourra prendre plus d'une génération. En revanche, si l'historien doit se montrer réticent devant un phénomène encore confus et obscur, le sociologue de la littérature ne peut rester indifférent à ce qui constitue la lecture favorite de couches entières de la population terrestre. Or de nos jours il n'est guère de méthode d'histoire ou de critique littéraire qui ne passe par la sociologie. C'est pourquoi, bien qu'il ne soit pas expressément nommé, tout le problème du science fiction sera évoqué à Oxford. 

Il a en effet des antécédents classiques : Edgar Poe, Jules Verne, H. G. Wells, pour n'en nommer que quelques-uns. En tant que phénomène sociologique il s'est soudain amplifié et a pris des proportions extraordinaires au cours des dix dernières années, particulièrement aux États-Unis et en U.R.S.S. Je me sers pour le désigner du terme américain de science fiction, car il est consacré par l'usage et aucun des substituts qu'on a proposés dans les différentes langues n'est en vérité satisfaisant. Très vite le science fiction s'est répandu dans le monde au point de détrôner parfois le roman policier dans la faveur des foules.
En France plusieurs collections comptant chacune des dizaines de titres lui sont entièrement consacrées, notamment le Fleuve noir, Anticipations, le Rayon fantastique, Horizons fantastiques, les Champs magnétiques, Série 2000, etc. Fait plus significatif encore, il dispose depuis cette année de deux revues spécialisées, Fiction et Galaxie. Selon une formule, hélas ! courante, ce sont en fait des éditions françaises des rentes américaines correspondantes. Le public français les a bien accueillies. D'après les renseignements recueillis dans les kiosques la vente est active, et après neuf numéros chacune semble avoir trouvé une solide assise de lecteurs réguliers.

Fiction, édition française de the Magazine of fantasy and science fiction, est cousine germaine de Mystère Magazine, consacré à la littérature policière. Bien présentée, éditée soigneusement, cette revue ajoute au science fiction la littérature de l'étrange, du fantastique et du surnaturel. Non sans quelque pédantisme pseudo-universitaire, les histoires sont précédées d'un " chapeau " et suivies d'un commentaire dont le lecteur se passerait volontiers. La revue comporte des chroniques de livres et de films. Elles sont intelligentes et bien écrites, mais, selon la formule américaine, leur but un peu trop évident est de créer un mouvement d'idées - et par là un public spécialisé - autour du science fiction. Cela les conduit à un ton inutilement agressif de " défense " du science fiction et à une attitude doctrinale qui risquent de scléroser le genre. De telles méthodes, notamment dans Mystère Magazine(alias Ellery Queen Magazine aux États-Unis) sont en partie responsables de la sclérose du roman policier. Ce parti pris influe défavorablement sur le choix des textes d'une revue qui se dit pourtant surchargée de manuscrits.

Galaxie a le mérite de l'unité. Ce qu'elle publie est uniformément du science fiction américain d'une bonne qualité standard, déjà paru dans Galaxy, la revue mère. Il n'y a pas de surprise sur le fond. En revanche la présentation typographique est lamentable et les traducteurs semblent ignorer non seulement l'anglais, mais aussi le français, - encore qu'une légère amélioration soit perceptible dans les deux derniers numéros. Ici, aucune prétention " culturelle ". Au contraire les éditeurs semblent vouloir introduire entre leurs histoires des échos de vulgarisation scientifique dont le niveau intellectuel est inférieur à celui du certificat d'études, du moins en France.

Les deux romans et les quelque cent cinquante contes ou nouvelles parus depuis un an dans ces deux revues constituent un bon échantillonnage du science fiction style 1954. On y peut distinguer quatre catégories d'histoires.

Il y a d'abord celles qui relèvent de la littérature de l'étrange telle qu'elle est définie dans la classique thèse de Castex. Bon ou mauvais, c'est un genre éprouvé, qui a sa clientèle établie et qui est une manifestation du besoin prélogique de surnaturel enraciné dans la nature humaine.

Vient ensuite une sous-littérature mi-érotique mi-sentimentale, qui a, elle aussi, d'antiques traditions. C'est le mélodrame, qui après avoir épuisé avec le western le cadre du Far-West, a transporté ses ingénues décolletées et ses redresseurs de torts musculaires dans un monde fusées intergalactiques, de pistolets atomiseurs et de tuniques collantes en matière plastique. Elle convient à l'âge mental des lecteurs de Superman.

Beaucoup plus raffinées sont la féerie humoristique et la parodie. On y trouve beaucoup trop de sous-Marcel Aymé. Il y a aussi de charmantes réussites. C'est ce genre qui a le plus de succès auprès du lecteur cultivé en France, car l'ambiguïté de l'humour fournit un excellent alibi au sceptique.

Reste le science fiction proprement dit, c'est-à-dire où la science, prise sérieusement, fournit les éléments et le cadre de l'intrigue. Les situations et leur déroulement découlent par extrapolation d'un développement possible et logique des sciences et des techniques dans des directions prévisibles. Comme dans le roman policier la règle de vraisemblance est la loi fondamentale du genre. Rattachés aux grandes théories scientifiques (mises à la portée du lecteur… et de l'auteur), les thèmes sont assez peu nombreux et ne comportent qu'un nombre limité de situations possibles.

Le thème de l'espace-temps aboutit presque toujours à la situation dite du " voyageur imprudent "(d'après le titre du célèbre roman de Barjavel) : comment une modification apportée au passé influe sur l'avenir. Une des solutions à la mode actuellement est celle d'une infinité de présents parallèles possibles.

Le thème du voyage intersidéral, le plus exploité, s'oriente presque toujours vers des situations sociologiques : disproportion, incompatibilité, mésentente entre des niveaux de civilisation très différents ou des formes de vie dissemblables.

Le thème de la cybernétique suit soit la voie des robots soit celle des cerveaux électroniques. Les situations découlent alors des rapports entre le biologique et le mécanique.

Le thème de la génétique aboutit à des situations analogues, mais en sens inverse puisque c'est le biologique qui menace ou met en cause notre civilisation mécanique.

Bien que limité, cet éventail de thèmes et de situations est assez riche pour fournir les éléments d'un genre littéraire. Il permet même d'échapper à l'écueil de la gratuité, qui est celui du roman policier, littérature d'évasion par excellence. Inévitablement le science fiction est " engagé ". La nature même des sujets qu'il exploite le conduit à mettre en cause le destin de l'homme et ses rapports en société. N'oublions pas qu'une des premières formes du science fiction fut le roman philosophique du XVIIIe siècle.

Le science fiction américain pourra même servir à psychanalyser le peuple des États-Unis. En lisant ces récits on est surpris de constater que l'immense majorité révèlent un complexe de culpabilité devant l'énergie atomique, un complexe d'infériorité devant les civilisations " sous-développées ", une nostalgie de l'anti-efficience, une hantise de l'aveuglement militaire, un rêve secret d'entente avec l'U.R.S.S., qu'elle soit amenée par une révolte des cerveaux électroniques ou par l'union devant un ennemi commun.

Il s'agit bien sûr d'une psychologie presque infantile, mais qui dit infantile dit jeune. L'infantilisme est l'exagération d'une qualité. Il y a de tout et du pire dans le science fiction. Rien ne s'oppose à ce qu'il y ait, selon les normes littéraires classiques, de l'excellent. Dès maintenant un lecteur intrépide peut en trouver.

La littérature a mille usages qui ne sont pas tous littéraires. Pour apprécier le science fiction le tout est de savoir s'en servir. Si nous y cherchons les certitudes d'impossibles prophéties ou les consolations d'impossibles surhommes, alors tant pis pour nous. Mais s'il nous fait rêver un peu et pas trop sottement sur les forces nouvelles qui régissent notre destin, alors nous aurons fait un pas vers cette réconciliation souhaitée de la science et de la poésie.

ROBERT ESCARPIT

La réponse de Fictionn°11

À propos d'un article
paru dans ”LE MONDE”

RÉPONSE À UN JUGEMENT TÉMÉRAIRE

M. Robert Escarpit a consacré dans « Le Monde » du 31 août trois colonnes à la « science-fiction » et la moitié d'une à notre revue.

Les jugements qu'il formule sur ce dernier sujet méritent qu'on leur accorde un commentaire.

M. Escarpit commence par déplorer que « Fiction » ne soit « que » l'édition française d'une revue américaine. Comme la S.F. existe en Amérique depuis presque trente ans et en France depuis seulement deux ans (et sur le modèle américain), nous voyons mal comment il aurait pu en être autrement !

M. Escarpit admet ensuite (c'est ma foi le seul éloge sans arrière-pensée qu'il nous fera) que notre revue est « bien présentée et éditée soigneusement ».

Puis, il s'en prend à ce qu'il appelle le « pédantisme pseudo-universitaire » de nos présentations de nouvelles. Il avance que, de ces présentations, « le lecteur se passerait volontiers ». C'est là un point de vue qui nous apparaît très personnel. En effet, par le même courrier qui nous apportait son article, nous parvenaient trois lettres de lecteurs, venant après beaucoup d'autres et disant, comme celles-ci, exactement le contraire !

Nous ne pouvons même résister au plaisir de citer l'une d'entre elles, émanant d'un critique et journaliste bruxellois, car elle résume parfaitement les opinions que nous recueillons journellement de nos lecteurs à ce propos : « Je tiens à vous dire avec quelle satisfaction je lis, non seulement les contes de « Fiction », mais les préambules qui les présentent. Cette façon claire et méthodique de situer vos textes, et aussi la joie quesi visiblementvous, avez trouvée à en être le premier lecteur, tout cela m'enchante. » 

M. Escarpit commet cette faute en faveur dans certains milieux « intellectuels », et qui consiste à tout envisager de son seul point de vue sans faire la part de celui des autres. Nous ne doutons pas que M. Escarpit ait compris sans qu'on ait besoin de lui expliquer, mais lui rappelons que « Fiction » n'a pas la prétention de s'adresser seulement à une minorité de quelques centaines d'ingénieurs, de mathématiciens, de lecteurs « cultivés » et de fanatiques de la S.F. dont le cerveau se meut allègrement entre les concepts de quatrième dimension, de temps multiples ou de relativité du passé. Nous concevons notre revue en fonction du lecteur courant, de celui qui n'a que le désir de distraire son imagination en nous lisant et non d'exercer ses méninges, et aussi de celui qui, comme il en est chaque mois, achète « Fiction » pour la première fois et a besoin, pour récidiver, de ne pas être rebuté : il semble que ce soit là l'A B C du lancement d'une revue, spécialisée. Enfin et surtout, nous publions des nouvelles qui sont écrites aux U. S. A. pour un public « formé » depuis des dizaines d'années par la lecture constante de la S.F. Nous persistons à croire que ce serait une erreur de présenter ces mêmes nouvelles à un public français encore neuf sans vouloir, au préalable, le « rôder », le « préparer ». Si c'est là du « pédantisme », qu'on nous le pardonne. 

M. Escarpit passe ensuite aux chroniques de livres et de films. Il les trouve « intelligentes » (ce qui est gentil de sa part), mais s'empresse d'ajouter : « selon la formule américaineleur but un peu trop évident est de créer un mouvement d'idées, et par là un public, spécialisé ». Ici, nous avouons franchement que nous ne suivons pas bien M. Escarpit. Il nous reproche en somme, étant une revue de « science-fiction », de prêcher… pour la « science-fiction ». Qu'on nous excuse, mais nous avions toujours cru que le but d'une revue de sports était de servir le sport, d'une revue de pêche à la ligne d'encourager la pêche à ligne, et… d'un journal « neutraliste » de défendre le « neutralisme ». Nous nous sommes probablement trompés. Et il nous fallait sans doute « créer un mouvement d'idées » autour de la réhabilitation du jeu de bilboquet plutôt qu'autour de la S.F. !

M. Escarpit continue son propos en ajoutant que les dites chroniques sont ainsi conduites à un « ton inutilement agressif de « défense » du genre et à une attitude doctrinale qui risque de scléroser celui-ci ». Nous avons relu les articles incriminés et avons éprouvé beaucoup de perplexité. S'il s'y rencontre de l'« agressivité », elle est en tout cas bien dissimulée car nous n'avons pu la déceler même entre les lignes. À moins qu'il n'y ait agressivité quand notre critique cinématographique plaide pour que sortent en France des films de S.F., ou quand notre critique littéraire se réjouit d'une production mensuelle abondante… En fait, notre revue n'a montré les dents, pour répondre à une attaque, que dans son dernier numéro (M. Escarpit ne l'avait pas lu au moment de son article, que doit-il penser maintenant !). Quant à l'argument selon lequel nous « risquons » de « scléroser » la S.F., nous l'aurions négligé comme fantaisiste si M. Escarpit n'avait insisté en nous accusant plus directement et sur un autre plan. Il écrit en effet : « De telles méthodes, notamment dans « Mystère-Magazine », sont en partie responsables de la sclérose du roman policier. » Sur ce point précis, nous lui répondons plus en détail dans la revue mise en cause, mais il importe néanmoins de souligner… l'inattendu d'un tel jugement, qui estime nuisible au genre qu'elle illustre la seule publication qui précisément se soit occupée, depuis sept ans, d'en révéler les qualités (à l'imitation de celle qui, aux U.S.A., a plus fait pour le renom et la diffusion du roman policier que nulle autre entreprise). 

Nous en terminerons en reprenant le dernier reproche que nous fait M. Escarpit. Nous citons : « Ce parti pris (il s'agit toujours de notre « attitude doctrinale ») influe défavorablement sur le choix des textes d'une revue qui se dit pourtant surchargée de manuscrits, » Affirmation à tout le moins d'une gratuité dangereuse, car si l'on considère l'éventail extrêmement large des thèmes traités dans nos histoires et des genres auxquels elles se rapportent, on voit mal comment une telle diversité pourrait être le reflet d'un parti pris quel qu'il soit. Quant aux manuscrits dont nous sommes « surchargés » (et qui sont des manuscrits français), nous pourrons répondre à M. Escarpit qu'il en est un de publiable, à peu près, sur une moyenne de trente, et que c'est bien là le seul critère (celui de la qualité) qui peut dicter notre choix à leur égard.

Nous n'analyserons pas la teneur du reste de l'article de M. Escarpit. Les idées générales qu'il y exprime n'apporteront, en fait, des données nouvelles qu'aux lecteurs du « Monde » ignorant la « science-fiction » (et non le « science-fiction », comme M. Escarpit s'obstine à l'écrire avec un purisme que nous n'oserions pas qualifier, à notre tour, de « pédantisme »…).

En cliquant sur les noms des auteurs de ce numéro

retrouvez les bibliographies complètes de leurs parutions dans Fiction et Galaxie !

Marion Zimmer BRADLEY
Claude FARRÈRE

Fritz LEIBER

Bruce ELLIOTT
André-Paul DUCHÂTEAU

Cecil CORWIN 

Martin PEARSON
Miriam Allen DEFORD

Jacques STERNBERG
Robert ABERNATHY

Jean-Jacques BRIDENNE


A suivre : Fiction n°012.

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