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18 mars, 2026

Fiction n°138 – Mai 1965

Avec la figure du "Réfractaire" développée par Floyd L. Wallace, ce numéro de Fiction nous propose tout un ensemble de nouvelles sur des êtres mis au ban de leur société ou rechignant à se joindre au mouvement d'ensemble, ceux d'ailleurs, les "outsiders", les "hommes en dehors" comme dira plus tard l'essayiste et romancier Colin Wilson.

Une Belle signée Yvonne Sassinot.

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Sommaire du Numéro 138 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 10 à 10, bibliographie

NOUVELLES


2 - Floyd L. WALLACE, Le Réfractaire (Privates All, 1961), pages 11 à 59, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

3 - Gérard KLEIN & Luc VIGAN, La Tunique de Nessa, pages 60 à 73, nouvelle

4 - Jean-Michel FERRER, Fin de contact, pages 74 à 75, nouvelle

5 - Joanna RUSS, La Jeune fille en noir ("I Had Vacantly Crumpled It Into My Pocket ... But by God, Eliot, It Was a Photograph from Life!", 1964), pages 76 à 86, nouvelle, trad. Denise HERSANT *

6 - Avram DAVIDSON, Aussi longtemps que le soleil (Or the Grasses Grow, 1958), pages 87 à 95, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE

7 - Michel MARDORE, Le Portrait de Belle, pages 96 à 126, nouvelle *

8 - Alexandro JODOROWSKY, Les Frères siamois (Los hermanos siameses, 1965), pages 127 à 132, nouvelle, trad. Josette CHAMBELLAND

 

CHRONIQUES


9 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 133 à 141, critique(s)

10 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 143 à 153, article

11 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 154 à 155, critique(s)

12 - Alain DORÉMIEUX, La Science-fiction dépassée ?, pages 156 à 157, article

13 - Michel FRAINIER & Pierre STRINATI, Premier salon des bandes dessinées, pages 158 à 159, critique(s)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


" (...) le lit s'écria : « Dormez ! » Cette pensée ne cessait pas de l'agiter et il poursuivit ses méditations pendant les dix minutes qui lui étaient allouées pour s'endormir d'un sommeil naturel. Il n'avait atteint aucune conclusion et il se trouvait encore éveillé lorsque le lit prit la parole pour la seconde fois et dit : « Dormez. » Cette fois, tout nouveau délai de grâce lui fut refusé. "

Floyd L. Wallace dresse, avec Le réfractaire, un remarquable portrait d'une dystopie où tout a été simplifié en secteurs commerciaux nommées Générales. Au premier abord, on pourrait penser à une critique du bloc de l'est, avec ses planifications quinquennales et nationales. Mais tout est dit dans le titre en V.O. : "Privates, all". Tout est en réalité privatisé, et il n'appartient pas au citoyen de mener une vie en dehors d'une de ces Générales, qui organisent la vie sociale autour du seul travail (et on retrouve cette idée dans les romans de Alain Damasio). La famille est un gouffre de solitudes partagées, les amis ne le sont que dans la mesure où ils jouissent des avantages des autres, chacun dans sa Générale avec ses appointements et ses privilèges mesquins. Le réfractaire qui anime ce récit lutte pour retrouver un semblant de libre-arbitre et pour déroger à l'insatisfaction qu'il sent naître en lui. Mais plus il lutte pour sa liberté, plus sa situation se détériore, l'amenant même au chômage - avant-dernière humiliation sociale - et devient l'esclave de la Générale pour l'Emploi... Mais n'y a-t-il pas une force qui génère de tels citoyens réfractaires ? A qui, finalement, ou à quoi profite le crime ? Une très intéressante nouvelle, assez subversive quand on pense au programme France Simplification par exemple, et qui mériterait sa place dans une anthologie.

Le réfractaire sera la dernière nouvelle originalement publiée en France de Floyd L. Wallace, après dix ans de loyaux services, et d'une qualité croissante.


Luc Vigan de nouveau : on peut certainement parier sur un pseudonyme d'André Ruellan et Gérard Klein, cette fois-ci, voire Klein tout seul... 

Quoi qu'il en soit, on reconnait bien le goût pour le lyrisme de Klein et l'horreur sourde chère à Ruellan, mais on y détecte aussi ces pièges que sont les femmes chez Dorémieux. Encore une fois avec Luc Vigan, il faut en attendre une réédition en recueil pour retracer la paternité de la nouvelle. C'est Gérard Klein qui reconnait l'enfant en ces termes dans la réédition chez NéO de ses Histoires comme si... : "La tunique de Nessa fut ébauchée en compagnie de Kurt Steiner et d’André Ruellan, d’une plume fortement trempée dans l’alcool. Puis, comme Kurt André, requis par d’autres tâches, ne rédigeait pas sa partie, je l’achevai, la publiai d’abord sous le pseudonyme collectif de Luc Vigan et la repris à mon compte enfin.". Cette tunique n'a toutefois pas la portée tragique de son homologue mythique qui provoqua la mort du dem-dieu Hercule et le suicide de sa femme Déjanire, mais vaut plus par son ambiance sableuse d'une planète Mars léthargique et presque hantée que par la trouvaille d'un vêtement vivant. L'ambiance est assez similaire, la complète peut-être, à celle de La planète aux sept masques (in Fiction Spécial n°2).

Toujours chez les français et l'équipe pilier de Fiction, Jean-Michel Ferrer - comprenez Michel Demuth - arrive dans Fin de contact, à nous surprendre en peu de mots, surtout parmi des mots qui font écran à d'autres. On aurait presque envie de souhaiter que le sujet de ce contact entre deux télépathes soit un peu plus développé et soigné, comme si Demuth abandonnait ses ébauches à son alter-ego Ferrer.


" Irvin était amoureux de sa jeune fille. Il en était obsédé et parlait d'elle à miss Kramer d'une façon tout à fait inhabituelle chez lui, un peu (me dit-elle) comme s'il avait été frappé d'une crainte mystérieuse. On aurait dit qu'il était effrayé de la supériorité de son amie, de son élégance, de sa pâleur distinguée et surtout de la façon dont elle le supportait sans rien dire, dont elle l'écoutait, comme s'il avait eu le droit de lui adresser la parole, de l'accompagner dans ses promenades et de lui déclarer avec ferveur qu'Howard Phillips Lovecraft était le plus grand écrivain du monde. "

La jeune fille en noir développe un récit de seconde main qui permet de jouer avec la distanciation comme avec la focale d'un appareil photo, les choses et surtout les gens deviennent flous à force de chercher à faire la mise au pont sur les détails (en témoigne le titre en VO : "I Had Vacantly Crumpled It Into My Pocket ... But by God, Eliot, It Was a Photograph from Life!" ). Joanna Russ manie cette histoire d'emprise (?), de fantôme (?), de fantasme devenu chair (?), d'outsider quoi qu'il en soit, avec sûreté et nous pique dans notre désir de romance et notre ambivalence à désirer lire des histoires fantastiques.

" (...) j'en ai marre d'être un Indien. Un Indien n'a ni présent ni futur. Je ne peux pas être un blanc, ils ne m'accepteraient pas. Tout ce que je peux espérer, c'est : « Salut Grand Chef, Salut Face de Rat. » Peut-être que, par mon apparence, je pourrais passer pour un Mexicain, mais les Mexicains ne m'accepteront pas non plus. Les gens de couleur m'accepteront.

» Ils sont des millions et des millions et, quel que soit le prix qu'ils payent, ils ne se sentent jamais seuls. Et puis ce bon mépris, bien amer, qu'ils éprouvent pour les blancs me convient parfaitement. "

On ne connait que peu cet aspect démographique des Etats-Unis, mais c'est un fait vérifiable que les communautés amérindiennes, surtout celles des Etats de Sud, se sont étroitement mêlées aux communautés afro-américaines ; l'étude musicologique des racines du blues, ou l'observation des influences vestimentaires des costumes des carnavals de Louisiane, par exemple, en témoignent très largement.

La revanche indienne, avec cet esprit qui peut paraître naïf de prendre "au pied de la lettre" les termes d'un contrat - comme ici les accords centenaires passés entre "blancs" et "rouges" pour les droits de propriété des réserves - est un désir de justice presque uchronique. Quoi qu'il en soit, d'un point de vue symbolique, dans Aussi longtemps que le soleil..., Avram Davidson n'a pas tort de fustiger l'instinct de propriété du colon et de pointer son ignorance des lois naturelles des territoires. Une nouvelle aussi concise qu'à l'accoutumée avec cet auteur toujours aussi étonnant.

Il y a de l'énigme dans Le portrait de Belle, récit que Fiction exhume d'un ancien numéro de Mystère Magazine. Il y a de la rêverie et son lot d'étrangeté, et aussi la cruelle emprise d'un être merveilleux, c'est à dire beau et terrifiant à la fois. On pourrait toutefois déplorer un manque de rigueur dans le style recherché par Michel Mardore, une fin un peu bâclée, du beau verbiage parfois usé en inutiles ornements, et qui concourent à cet effet d'énigme dont on pourrait souhaiter moins de circonvolutions. Bref, un conte intéressant par sa double interprétation possible (policière ou fantastique), mais qui aurait gagné à plus de concision et de rigueur dans sa construction.

Très original (on en attendait pas moins de Alexandro Jodorowsky dit "Jodo"), Les frères siamois déclinent, par leurs pensées, les sensations singulières d'un être double affublé d'un seul corps mais dédoublé lui aussi. Pour ceux qui connaissent la bd de Jodo et Moebius, L'Incal, on repensera à ce personnage de l'Imperoratriz, mais ici nous en avons une version primitive et opprimée, mise au ban. Efficace et subtil.


Fiction nous révèle toujours ce bonheur de lire des avis éclairés sur les roman de SF que nous avons pu lire par le passé. Un auteur souvent suivi, car tout de même assez édité en son temps, et jusqu'au nôtre grâce à l'infatigable travail de reprise en intégrales par les éditions Mnemos, répond au nom de James Blish. On pourra lui reprocher quelques faiblesses, comme sa difficulté à constituer un ensemble de personnages complexes, mais on ne lui ôtera pas l'audace de son imagination ni de son intérêt pour la spéculation scientifique.

Avec son engouement habituel et la finesse de ses observations, Demètre Ioakimidis nous donne, une fois de plus, l'envie de découvrir un livre - et que nous avons la joie de vous proposer en Bonus.


James Blish. Aux hommes, les étoiles. 


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Aux hommes les epubs !

Ce roman fut d'abord publié en Angleterre en 1956 sous le titre de They shall have stars puis l'année suivante aux États-Unis, sous celui de Year 2018. Il constitue la première page de la vaste épopée du futur à laquelle James Blish a travaillé durant une bonne douzaine d'années. Les œuvres suivantes de ce ce vaste ensemble portent les titres que voici (dans l'ordre dans lequel elles se situent chronologiquement, et non dans celui de leur parution) : A life for the stars, Earthman come home (alias A clash of cymbals) et The triumph of time. (Note du PReFeG : Iokamidis fait une petite erreur, car c'est The triumph of time qui porte aussi le titre A clash of cymbals.) Sans doute est-ce faire preuve d'un optimisme excessif et candide que de former le vœu de voir ces autres ouvrages offerts prochainement aux lecteurs français ? Si cet optimisme devait s'avérer fondé, pourrait-on espérer voir ces romans paraître dans leur ordre logique (A life for the stars, qui est court, et Earthman come home, qui est long, pourraient former ensemble la matière d'un double volume…). Mais assez d'anticipation, laquelle n'a d'ailleurs de scientifique que son sujet. Ouvrons plutôt ce volume. Il est suffisamment intéressant par lui-même pour qu'on s'y plonge sans regret, même sans être assuré de connaître les épisodes ultérieurs de l'histoire future imaginée par James Blish. 


Ce que l'auteur raconte ici, ce sont les circonstances des deux découvertes scientifiques qui rendront possible l'avenir tel qu'il l'a imaginé. L'une de celles-ci permettra le contrôle de la gravitation, l'autre prolongera immensément la durée de la vie humaine : aux hommes, donc, les étoiles James Blish a situé ces découvertes sur un fond social inquiétant, celui des États-Unis devenus en fait une nation policière Au début de ce vingt-et-unième siècle, les méthodes d'inquisition politique sont à peu près les mêmes, raconte Blish, que l'on soit derrière l'Atlantique ou derrière le rideau de fer. Il faut savoir que l'auteur a travaillé à ce roman alors que le sénateur Joseph McCarthy faisait, ô combien, parler de lui. La rédaction de ces pages est contemporaine de cette « chasse aux sorcières » qui fit en fin de compte plus de mal à la réputation internationale des États-Unis qu'aux infiltrations communistes dans les hautes sphères de Washington. C'est pourquoi on voit, dans ces pages, le F.B.I. fourrant son nez – par l'intermédiaire de celui de son chef – dans de nombreux endroits où son intervention ne produit, dans les cas les plus favorables, qu'une perte de temps pour tout le monde. Considérées avec le recul du temps, les enquêtes dirigées par McCarthy apparaissent grand-guignolesques et naïves ; à l'époque, elles étaient inquiétantes, et Blish a su mettre dans ses pages le reflet de l'inquiétude que devaient éprouver bien des Américains au moment où il écrivait son roman. 


Il y a trois décors principaux. Deux sont aux États-Unis : ils reflètent les milieux industriels et politiques respectivement, New York et Washington. Le troisième se place sur Jupiter V, le satellite le plus proche de la planète géante, qui porte le nom d'Amalthée. Du sol de ce petit astre, des hommes dirigent un appareillage télécommandé grâce auquel un pont se construit sur Jupiter.


L'énormité de cette idée est tout à la gloire de James Blish, car elle symbolise clairement la confiance qu'il place en la science et en ses possibilités. Il faut souligner ici que la planète Jupiter sur laquelle les techniciens de Blish construisent un pont, par machines interposées, en cette deuxième décennie du vingt-et-unième siècle, est bel et bien l'enfer de méthane et d'ammoniac que nous découvre la science, et non quelque planète habitable grâce à un artifice d'écrivain de science-fiction. C'est dans ce monde ravagé par des tempêtes dont chacune concernerait un continent aux dimensions de l'Asie, c'est dans cette atmosphère destructrice, que des hommes érigent un pont. Pourquoi ? Pour vérifier la justesse d'une théorie scientifique. Même dans son Amérique mac-carthysée, Blish laisse leur chance aux idéalistes et aux rêveurs qui sont simplement des réalistes, avec une génération d'avance. Les descriptions de l'enfer jovien, de son influence sur la psychologie et les nerfs des techniciens, sont parmi les pages les plus réussies, du point de vue strictement littéraire, que Blish ait jamais placées dans un roman.


Mais ce roman a aussi ses faiblesses, et la plus apparente de celles-ci tient à ce défaut qui est le plus grave de l'écrivain : l'incapacité foncière de James Blish de dessiner des personnages qui s'écartent de quelques types stéréotypés. Sans doute est-ce là la cause du manichéisme assez simple qui anime ses protagonistes ?


James Blish campe d'autant plus clairement ces protagonistes que ceux-ci s'identifient plus complètement au bien ou au mal (tel est du moins le cas dans ce livre, qui date de plus de dix ans ; l'écrivain a assoupli ses ressources entre-temps). Le mal – ou, plus exactement, le côté négatif : rien ne permet de croire que l'homme n'est pas, au fond de lui-même, convaincu de la justice de sa cause – le mal, donc, est personnifié par François Xavier MacHinery, chef héréditaire du F.B.I. Monolithique dans sa détermination et dans sa ténacité, l'homme ne manque pas d'une certaine puissance – ni d'une vraisemblance certaine : qu'on se rappelle, à nouveau, la date de rédaction de ces pages. Les commissions de contrôle et les enquêtes qu'il déclenche pour un oui, pour un non ou pour un peut-être, font de lui un des personnages les plus puissants des États-Unis. Il symbolise, en fait, le danger de l'obscurantisme administratif. Son nom ne prête aucunement au doute : en lui s'incarne toute la machinerie de l'État, dans ce qu'elle a de plus nuisible. Pour ne laisser aucune hésitation à cet égard, Blish a pris soin d'écrire MacHinery et non McHinery, qui eût été également plausible. 


En face de lui, l'homme qui est au centre des forces du bien – ou du progrès, ou de l'avance humaine, comme on veut – est le sénateur Bliss Wagoner (démocrate, Alaska ; élu en 2012 et réélu en 2018). Ce n'est pas seulement les hommes politiques voyant plus loin que le bout de leur nez que Blish a entrepris de résumer en sa personne, mais bien les organisateurs clairvoyants, ces constructeurs d'avenir pour lesquels il a une vive admiration. Ceux que Bliss Wagoner guide – Charity Dillon, Helmuth, Russell, le physicien Giuseppe Corsi lui-même – ne sont, en fin de compte, que des comparses : estimables, mais non indispensables.


L'opposition MacHinery-Wagoner et la grandeur de l'entreprise scientifique évoquée ne suffiraient pas à faire de ce roman une œuvre marquante de la science-fiction contemporaine. Les autres mérites du roman sont au nombre de quatre, principalement.


Tout d'abord, James Blish a abandonné l'idéologie stéréotypée qui consiste à opposer l'U.R.S.S. aux États-Unis, opposition dans laquelle s'enlisent deux sur trois des auteurs de science-fiction en mal de résonances politiques. Blish suppose une évolution dans les caractères des deux blocs politiques, ce en quoi les dix années écoulées depuis l'achèvement de son roman lui ont donné raison (bien que l'évolution réelle ne soit pas celle qu'il a prévue). Il présente donc une nation américaine se soviétisant progressivement, dans le sens du contrôle de l'État, de telle sorte que lorsque l'U.R.S.S. arrive à l'hégémonie mondiale, peu après l'époque décrite dans ce roman, elle y accède sans coup férir. Mais sans profit aussi : ce qu'il y avait de plus valable aux États-Unis a entre-temps quitté la Terre pour l'espace.


En deuxième lieu, Blish connaît et respecte suffisamment la science pour s'en servir valablement lorsqu'il affabule : il extrapole à partie d'éléments connus, existant depuis plusieurs années, et évoque les noms de Blackett et de Dirac en sachant de qui il parle. Cependant, les chapitres comprenant des développements scientifiques ont été assez mal traduits en français par Michel Chrestien, dont le travail est, quant au reste, convenable.


Un troisième élément louable est le sens de la vision cosmique qui distingue ces pages. Les étoiles ne sont pas encore atteintes lorsque le rideau se baisse, mais on sent qu'elles sont proches, qu'elles joueront un rôle dans les chapitres ultérieurs. Blish, ici, ne fait que préparer son épopée : celle-ci aura pour héros John Amalfi, le maire de la future de New York – cette New York du troisième millénaire et des suivants, qui voyagera parmi les galaxies. Mais John Amalfi ne naîtra qu'en 2998, et le lecteur n'a pas droit, ici, à toute l'épopée suggérée par le titre. 


Enfin, James Blish compense sa faiblesse dans la peinture des caractères par une grande clarté dans l'évocation des idées, et des mouvements d'idées. N'est-ce pas ainsi que l'on devrait écrire l'Histoire ? Bien sûr, l'Histoire n'est pas un roman, et ces pages n'ont rien du space-opera, et pas grand-chose du récit d'aventures. Mais elles possèdent en revanche un indéniable cachet de vraisemblance, et une cohésion qui dépasse celle du simple travail bien fait. Ceci est un roman qui pourra convertir à la science-fiction une certaine catégorie d'intellectuels (ceux qui s'interrogent sur le sens de l'Histoire et sur le rôle qu'y jouent les courants d'idées) et qui mérite l'attention de tous les « initiés ». Il n'est pas absolument équilibré, car le facteur humain ne joue pas tout le rôle que l'on en attend, mais il possède plusieurs des meilleures qualités du genre.


Demètre IOAKIMIDIS.


11 mars, 2026

Fiction n°137 – Avril 1965

Un beau numéro varié, qui met en vedettes Philip José Farmer et Dino Buzzati, mais aussi Philip K. Dick. On y trouve également un article de fond sur la bd "Barbarella" de Jean-Claude Forest, et d'un coup, c'est le printemps !

Magnifique et bucolique quelque chose
de Lucien Lepiez.

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture
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Sommaire du Numéro 137 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie


NOUVELLES

2 - Philip José FARMER, L'Homme des allées (The Alley Man, 1959), pages 7 à 55, nouvelle, trad. Pierre BILLON

3 - Philip K. DICK, Le Retour des explorateurs (Explorers We, 1959), pages 56 à 67, nouvelle, trad. Pierre BILLON

4 - Bryce WALTON, L'Ultime décision (Final Exam, 1964), pages 68 à 81, nouvelle, trad. GERSAINT *

5 - Claude-François CHEINISSE, Le Déphaseur, pages 82 à 88, nouvelle *

6 - Jack SHARKEY, Le Dernier ingrédient (The Final Ingredient, 1960), pages 89 à 98, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

7 - Luc VIGAN, Un jour, une nuit, pages 99 à 102, nouvelle

8 - Dino BUZZATI, Panique à la Scala (Paura alla Scala, 1948), pages 103 à 141, nouvelle, trad. Roland STRAGLIATI

CHRONIQUES


9 - Alain LOURRIÈRE, L'Écran à quatre dimensions, pages 142 à 143, article

10 - (non mentionné) , En bref, pages 143 à 143, article

11 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 144 à 145, critique(s)

12 - Anne TRONCHE, Exposition Mouvement : Une fugue vers le futur, pages 147 à 149, critique(s)

13 - Jacques GOIMARD & Pierre HALIN, Chronique des bandes dessinées, pages 152 à 157, critique(s)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Dans L'homme des allées, une novella de Philip José Farmer, il y a la réalité de l'american way of life vue comme depuis les coulisses, ces allées qui longent les arrières des pavillons et qui sont à la fois le ban des rebuts et le dernier abri de trésors dénigrés. Il y a une grande circulation de symboles, entrelacés dans un récit mythique de façon cohérente, sur la confrontation de peuplades différentes, soit contraintes de migrer, soit résolues à étendre leurs territoires, comme Homo Sapiens rencontrant Néanderthal. Il y a aussi une grande dose d'imaginaire pour éclairer des péripéties somme toute très banales et quotidiennes d'un ressenti merveilleux, comme savent le faire les enfants, en superposant un fantasme épique sur un décor ou une connaissance familière. Il y a peut-être aussi, dans ces U.S.A. de 1959 qui peinaient à quitter une politique et des mœurs ségrégationnistes, ce qui échappe à l'homme blanc Farmer - encore que son roman "Fire and the night" (jamais traduit en France) traite aussi d'amour "interracial" (et voilà un mot bien équivoque). En somme, dans les justifications, toujours de mauvaise foi, du rejet de l'autre, perçu comme étranger puis étrange, puis monstrueux, il semble n'y avoir que quelques petits pas : de petits pas pour l'homme, et qui l'éloignent de son humanité, car demeurent les désir d'oppression et de domination.

Le retour des explorateurs est une histoire digne de constituer un épisode de Twillight Zone ; comme à l'accoutumée, Philip K. Dick joue avec les faux-semblants et les apparences, mais en nous plaçant du point de vue de ceux qui véhiculent ces simulacres. S'ensuivent des situations qui vont croissant en cruauté. Sans trop le dévoiler davantage, le sujet ne manquera pas de rappeler le Prix Goncourt 2020 : L'anomalie de Hervé Le Tellier.
Cette nouvelle de Dick sera reprise en novembre 1981 dans "Les classiques de Fiction" (in Fiction n°323).

L'ultime décision, c'est celle d'un dernier homme sur Terre qui rencontre une dernière femme… On s'attendrait à une suite logique de tentative de repeuplement endogamique de la planète, mais la logique n'est-elle pas aussi un ferment du passé ? Pour une fois avec Bryce Walton, la nouvelle est assez bonne.


" (…) d'un camion arrêté juste sous le Labo, devant l'entrepôt d'un concessionnaire de vins fins, on débarquait, avec des précautions infinies, des caisses marquées au fer de noms à rêver : Meursault, Montrachet, Beaune…
J'ai haussé les épaules, supputé tristement le montant du virement mensuel que nous allions recevoir de la Faculté (avec deux mois de retard, comme d'habitude) et – pour la cinquantième fois peut-être – j'ai ronchonné : « Ce n'est toujours pas avec nos traitements d'assistants qu'on pourra se les offrir, ces pétroles. Tu ferais mieux de ne pas regarder, cela va encore te flanquer le cafard, et tu vas encore vouloir, pendant une demi-journée, passer dans l'industrie privée…» "
Petit clin d'œil à tous les fonctionnaires, et plus précisément à ceux qui travaillent dans la recherche. Sur le ton badin de la conversation, Claude-François Cheinisse s'amuse dans Le déphaseur avec les lois du temps considérées comme celles de l'espace. Ici, il choisit pour illustrer un ersatz de la théorie des cordes les bouteilles de vieux vin. Dommage qu'il n'en use que comme trésor à capter, car il laisse ainsi de côté l'aspect "coffre temporel" que représente toute bouteille qu'on laisse vieillir. Mais cela reste une autre histoire à écrire, sans doute.

Le dernier ingrédient est une bien bonne histoire de sorcière, et plus précisément d'initiation de sorcière, teintée d'un humour macabre qui rappellerait celui d'un Jerome Bixby. Elle est signée du déjà remarqué Jack Sharkey.


A propos de Un jour, une nuit, la rédaction de Fiction rapporte : "À noter que ce conte s'inscrit dans la tendance au « refus de la chute » qui caractérise un certain nombre d'auteurs modernes." L'effet de chute soit disant refusé n'y est pas pour autant absent : il n'est qu'implicite, et de fait cela constitue une bonne chute. L'état d'effroi qui s'y installe rappelle certains textes de Thomas Owen. Mais la nouvelle est signée par le mystérieux Luc Vigan (un anagramme d'un goût douteux concocté par Klein et Dorémieux un soir de cuite). On sait combien ce pseudonyme servira de paravent à plusieurs auteurs français. On aurait même pu parier que ce Luc Vigan-là fut de Gérard Klein, comme celui du numéro suivant. Pour confirmer la paternité de chacune des nouvelles viganiennes, force nous est d'attendre les reprises en recueil. Aussi apprend-on qu'il s'agit ici d'une nouvelle d'André Ruellan, qui sera reprise dans le recueil "De flamme et d'ombres" (Fleuve Noir - 1999).

L'on peut en effet gager qu'il s'agit bien d'un texte de Ruellan, qui est aussi un auteur de roman d'épouvante un peu "gore", même si ici le dégoût coutumier de ce genre soit en deçà de ce que l'on pouvait trouver au Fleuve Noir - dans la collection "Angoisse", par exemple. L'histoire est simple : comme le Meursault de Camus, le protagoniste est saisi par d'étranges sensations décalées suite au décès de sa mère. On pourrait même imaginer qu'il s'agit là des premiers instants d'une décompensation psychotique.


Après Borgès dans le précédent numéro, Fiction nous gâte avec Dino Buzzati. On ne peut que reconnaître le grand savoir-faire de ce maître italien de l'inquiétante étrangeté. Dans Panique à la Scala, que Fiction présente à juste titre comme un mélange des ambiances du Désert des Tartares et de Il était arrivé quelque chose (voir Fiction 80), Buzzati n'omet pas de faire rire avec une histoire où les classes dominantes de la société milanaise se prennent seules au pièges des rumeurs concernant un mouvement révolutionnaire imminent. Jouissif !




Au vu de l'intérêt de la revue Fiction pour la bande-dessinée, et considérant que le talentueux Jean-Claude Forest avait pour elle produit un certains nombre de magnifiques couvertures originales, on ne pouvait que s'étonner que rien ne fut dit de la parution en 1964 de sa bande-dessinée Barbarella. C'est que, semble-t-il, l'hommage avait voulu se voir considérable, en témoigne cette note de la rédaction : " N'ayant pas, au moment de préparer ce numéro, reçu assez de critiques de livres marquants, nous reportons au mois prochain notre rubrique ICI, ON DÉSINTÈGRE. Nous y suppléons en partie par le RAYON DES NOUVEAUTÉS ci-dessus. Et nous en profitons pour publier, page suivante, un important article sur le BARBARELLA de Jean-Claude Forest, qui mérite, à tous égard, d'être le seul « livre du mois ». "
C'est donc dans ce numéro d'Avril 1965 que Fiction fait enfin paraître ses impressions sur ce comics à la française, et qui deviendra très vite un classique (propulsé par l'adaptation en film que Roger Vadim en fera en 1968). C'est Jacques Goimard qui s'y colle, avec un article assez poussé, toujours dans le ton propre à Goimard de lycéen latiniste et érudit pris en faute de conserver des revues licencieuses sous son matelas. L'article s'intitule "La déesse-fille", mais demeure un peu trop copieux pour être repris ici.

Nous aurions aimé de même vous proposer une version numérique de cette bd, mais nous n'avons trouvé que des versions en anglais. Avis aux contributeurs, si quelqu'un parmi vous aimerait la partager dans son français d'origine !


Dans la rubrique "En bref", on pourra lire :

Théâtre de l'Étrange.

France-Inter diffuse désormais chaque dimanche une série dramatique consacrée à la science-fiction et au fantastique, et intitulée Théâtre de l'Étrange. Heure de l'émission : de 23 h 03 à 23 h 33. La série a débuté le 21 février avec La musique d'Eric Zann, d'après Lovecraft. Ont suivi, notamment, des adaptations de Bradbury et Arthur Porges. Diffusions prévues pour avril : L'exception, de Claude Aveline, le 4 ; Le cimetière de Marlyweck, d'après Jean Ray, le 11 ; L'hôte de Bessarlon, de Gérard Klein, le 18 ; Ce que me raconta Jacob, de Claude Seignolle, le 25 (en stéréo avec France-Musique). 


Ne résistons pas au partage, de généreux usagers de la toile ont fait ce travail ici pour "La musique d'Eric Zann" (et pour bien d'autres !) :




01 septembre, 2025

Cadeau bonus : Fiction spécial n° 5 : Anthologie de la science-fiction française (Avril 1964)

Pour ce Fiction Spécial et sa cinquième édition, on notera sans doute un pessimisme moins marqué que dans le numéro de l'année précédente. Alain Dorémieux aura sans doute eu raison de la noirceur des auteurs de son écurie, que l'on retrouve presque au complet (ne manque peut-être que Gérard Klein, et Jacques Sternberg de plus en plus lointain). Le thème récurrent - parfois trop - des nouvelles ici compilées en est la résistance, le plus souvent au pouvoir, quand il devient tyrannique, ou aux contraintes des voyages spatiaux. On le comprendra : sans verser dans l'humour goguenard ou sarcastique, et loin d'être d'un optimisme béat et brillant, nous avons ici une anthologie d'un très bon niveau qui fait appel à ce que la science-fiction peut avoir de plus politique, voire de philosophique.

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture


Sommaire du Fiction Spécial n°5 :


1 - (non mentionné), Introduction, pages 4 à 4, introduction
2 - Nathalie HENNEBERG, Les Vacances du Cyborg, pages 5 à 33, nouvelle
3 - Michel EHRWEIN, Les Statues dormantes, pages 34 à 44, nouvelle *
4 - Claude-François CHEINISSE, La Fenêtre, pages 45 à 48, nouvelle
5 - André HARDELLET, Le Verso, pages 49 à 58, nouvelle *
6 - Michel DEMUTH, À l'est du Cygne, pages 59 à 94, nouvelle
7 - Georges GHEORGHIU, Ainsi font, font, font..., pages 95 à 101, nouvelle *
8 - André RUELLAN, Chrysalia, pages 102 à 112, nouvelle
9 - Lieutenant KIJÉ, La Couronne de sable, pages 113 à 124, nouvelle *
10 -Jean-Michel FERRER, Le Jour de Justice, pages 125 à 140, nouvelle *
11 - Philippe CURVAL, Tous les pièges de la foire, pages 141 à 154, nouvelle
12 - ARCADIUS, La Pierre, pages 155 à 159, nouvelle *
13 - Jacqueline H. OSTERRATH, Un homme sans importance, pages 160 à 175, nouvelle
14 - Pierre VERSINS, L'Enfant né pour l'espace, pages 176 à 206, nouvelle
15 - Albert FERLIN, La Question, pages 207 à 213, nouvelle *
16 - Sophie CATHALA, Poète, prends ton luth..., pages 214 à 218, nouvelle *
17 - Luc VIGAN, La Femme modèle, pages 219 à 231, nouvelle
18 - Claude VEILLOT, En un autre pays, pages 232 à 253, nouvelle
19 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 254 à 256, bibliographie

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Note éditoriale du Fiction Spécial n°5 :

Nos numéros hors-série, dont la création remonte à cinq ans, sont maintenant devenus une institution.

Leur succès est même tel qu’à partir de 1964, leur rythme de parution devient semestriel. Après ce numéro de printemps, nous pouvons donc d’ores et déjà vous annoncer pour l’automne le Fiction Spécial n° 6, qui sera consacré à la science-fiction italienne.

En attendant de vous faire découvrir sa sœur transalpine, nous ne pouvons que témoigner, avec la présente sélection, que la science-fiction française se porte bien. Les effectifs des auteurs se renouvellent selon une saine proportion, les valeurs sûres ne déçoivent pas, et l’ensemble des récits manifeste une grande vitalité.
 
Une fois de plus, on regrettera l’absence de quelques noms : Carsac, Klein et Sternberg, notamment. Leurs occupations les empêchent pour le moment d’écrire des nouvelles. Mais cette défection est compensée par l’activité que déploient, entre autres, des auteurs comme Nathalie Henneberg, Pierre Versins, Michel Demuth, Claude Veillot, Michel Ehrwein, André Ruellan.

Comme toujours, figurent ici des noms nouveaux, ou encore peu connus. Ils feront pour beaucoup de lecteurs figure de révélation.

Comme ses devancières, cette anthologie apporte la preuve qu’il peut exister une science-fiction nationale, peu dépendante des Américains, puisant en elle-même ses propres ressources. L’histoire de la S.F. s’écrit maintenant aussi à l’échelon européen.


On retrouve dans Les vacances du Cyborg tous les thèmes récurrents de Nathalie Henneberg : non seulement l'amour comme force du destin et plus fort que la mort, entre deux êtres au service de l'humanité et pourtant différents d'eux, mais encore la destruction d'un monde, jardin d'Eden écrasé par la médiocrité d'une espèce humaine moribonde et décadente… On reconnait aussi son gout pour les mots obsolètes (parfois poussé à l'extrême du néologisme, comme en témoignent par exemple les "fougères archéptoryx"... ). Une nouveauté toutefois : ici les êtres sont devenus des "différents", par le biais d'une science qui leur promet une réversibilité vers leur humaine condition d'origine. Ce sont un cerveau protéinique et désincarné dans une machine, et un cyborg, transformé pour les besoins de la survie dans l'espace. Ils devront aussi compter sur une troisième force, animale et jalouse.

Les statues dormantes de Michel Ehrwein sont des condamnés à une perpétuelle animation suspendue, enfermés dans le récit qu'ils font de leurs crimes. Difficile de ne pas se rappeler du meurtre de Meursault dans "L'étranger" d'Albert Camus ; même ivresse dans le crime, même racisme ordinaire. C'est aussi l'aveu désordonné du meurtre assez identique à celui du "Cœur révélateur" d'Edgar Poe ( "Il est là !… Il est vivant !… Je l’ai tué, coupé en morceaux, mais il est vivant !… Vivant !… Et il s’est jeté sur moi !" ). Nous passerons sur la naïveté habituelle de Ehrwein (qui imagine ici pour les besoins de son récit une source d'énergie atomique inépuisable qui puisse se maintenir en marche des siècles après la disparition de l'homme), mais nous ne manquerons pas de nous interroger sur la nature du plaidoyer que nous sert l'auteur : la peine de mort libèrerait-elle de la culpabilité ?

La fenêtre de Claude F. Cheinisse parait mal fermée, des choses s'y engouffrent. Voilà pourtant un beau récit concis et bien mené sur un premier contact, à l'image d'Orphée tenté de revoir Eurydice. Mais en connaissant le destin tragique de l'auteur (il se suicidera après avoir tué les enfants qu'il avait eu avec Christine Renard, décédée d'un cancer quelques mois avant cette tragédie), on saisira d'autant plus en frissonnant les obsessions déjà marquées de Cheinisse.

Poète et romancier, ami de Brassens et de René Fallet, auteurs de chanson comme "Le bal chez Temporel" chanté par Guy Béart, salué par André Breton, étudié en facultés de lettres modernes, André Hardellet fut pourtant décrié dans le courant des années 70 pour outrage aux bonnes mœurs. Situé en 1971 (il s'agit bien ainsi d'anticipation) Le verso, à la façon de faire croire d'un Borges, conte une histoire de temps superposés à l'heure où la Théorie des cordes n'a pas encore "corrompu" notre perception du temp.

Une tête de pont pour une future colonisation en la personne d'un être seul, est confronté à une présence cosmique qui émet mort et hostilité à l'approche d'une planète A l'est du Cygne. Dans une nouvelle qui deviendra l'une de ses classiques, et à son époque d'écriture en plaine effervescence, Michel Demuth nous invite à partager la solitude, la nostalgie et le péril qui sont le lot de l'astrogateur solitaire qui n'a que son entendement pour comprendre une échelle cosmique qui le dépasse de loin.

Ainsi font, font, font… titre un peu abscons d'une jolie et mélancolique histoire où Georges Gheorghiu réinvente Pénélope, ses soupirants, et son Ulysse parti à la recherche du bout du monde. Et après…


André Ruellan imite Henneberg, tant dans l'emphase que dans cette intrigue d'amour et de mort mêlés. Chrysalia n'est pas d'un style aussi intéressant que lorsque Ruellan se singularise, mais demeure bien agréable tout de même.
 
Lieutenant Kijé n'invente rien avec La couronne de sable : il reprend à son compte le parcours du colonel renégat Kurtz de "Au cœur des ténèbres" de Joseph Conrad. Simplement, il le transcrit à la première personne et le transpose sur une autre planète… 

Peut-être sans le pressentir, Jean-Michel Ferrer décrit une progression vers la source du Mal dans une cité étrange faite de quartiers et de voies de circulation, qui pourrait s'apparenter à la marche des électrons dans les circuits imprimés d'un appareillage électronique, ce qu'on appellerait plus tard une Matrice. Bien avant William Gibson et son Neuromancien, Le jour de Justice peut être considéré comme une odyssée déjà très post-moderne.

" Bel saisissait pourquoi le Gouvernement l’avait envoyé sur Ganymède ; ce n’était encore qu’une conjecture, mais déjà elle se dessinait avec précision : la Foire des Sept Trônes dissimulait, sous son apparence de cité en liesse, une criminelle entreprise. Le Garde ne devinait pas le fonctionnement et le but de cette organisation, mais il savait qu’elle était hostile au Système Social Solaire. " 

Tous les pièges de la foire, étant très similaire à la nouvelle précédente de Ferrer, par l'intrigue et l'enjeu,  et jusqu'à la chute elle-même, et comme annoncé par la rédaction dans son texte de présentation, le choix volontaire de les faire se suivre donne malheureusement (au détriment de Philippe Curval) le sentiment d'une redite. Seul le cadre de Fête foraine décadente parvient à en sauver l'intérêt. 

Petite plongée dans la solitude du voyageur spatial au long cours, avec les phases hallucinatoires qui s'ensuivent.  ; La pierre est un bien joli récit bien concis d'Arcadius


La rédaction écrit sur l'autrice de Un homme sans importance : " Jacqueline Osterrath nous offre ici un excellent exemple de cette science-fiction « rose », que seul peut concevoir un tempérament féminin. " Voilà tout de même une réflexion machiste, d'autant que Fiction compte beaucoup de ses meilleurs textes (ou traductions !) signés d'autrice talentueuses. 
Pour la nouvelle proprement dite, dont le héros, écrivain amateur, s'appelle Ferlin, comme l'auteur réel présenté plus loin dans l'anthologie, on pourrait se demander si Osterrath a choisi intentionnellement ou non ce patronyme. L'extrait suivant jette le trouble : " il y avait lu sans plaisir que le « ferlin » était, en vieux français, le plus petit poids dont se servaient les orfèvres et les monnayeurs : ce petit poids était devenu, par la suite, un surnom de marchand ou un sobriquet d’homme très petit ou insignifiant. Janvier se sentait fier d’avoir pu, pour sa part, faire mentir ce patronyme. " 
L'histoire est assez charmante, avec une once de rebondissement et un récit aux personnages bien tempérés. Mas l'ensemble est un peu gratuit, toutefois.

L'enfant né pour l'espace est un mutant, le seul de notre espèce à pouvoir ressentir la grande souffrance d'autrui et à la prendre pour lui. Cela coïncide avec la conquête de l'espace et la grande souffrance que subissent les premiers astronautes, tout soumis qu'ils sont à l'accélération et aux radiations. Ce récit de Pierre Versins fait état des différentes étapes de cette conquête et de l'utilisation des pouvoirs de ce mutant pour pousser au-delà de l'humainement supportable le potentiel des astronautes. Bien entendu, dans un contexte hiérarchique et militaire, cela ne va pas sans stratégie, bluff, et manipulation… 

Dernière nouvelle publiée d'Albert Ferlin, donc, avocat puis journaliste. La qualité de ses récits fait qu'il aurait bien mérité son recueil s'il avait écrit davantage. La question  traite encore d'une traque de L'ennemi, mais il s'agit cette fois de la chasse que pratique le pouvoir envers les indésirables. Et d'une Justice mécanisée et imparable.

Poète, prends ton luth…  de Sophie Cathala évoque un texte qui rend fou, comme l'est " Le Roi en jaune ", ou qui comme ici pousse au suicide. Bien entendu, chacun peut se croire supérieur à tous ceux qui ont succombé, et vouloir s'y frotter à son tour… Une bonne nouvelle sarcastique.

" Suis moi, je te fuis, fuis moi je te suis ", tel est l'adage qui se rapproche le plus de La femme modèle, un conte amoral. Son auteur, Luc Vigan, est un pseudonyme utilisé tant par Alain Dorémieux que par Gérard Klein, mais aussi par André Ruellan ou Philippe Curval. A l'instar d'un Jean-Michel Ferrer inventé pour masquer les doublons de parutions du prolifique Michel Demuth, tous les suspects, à l'exception de Klein, sont ici déjà réunis ; difficile d'y retrouver ses petits… Mais des sources sûres nous indiquent qu'il s'agit cette fois d'un texte d'Alain Dorémieux, et l'on y retrouve bien son goût pour un érotisme léger.

Dans un monde post apocalyptique, une troupe de survivants entament l'exploration de ce qui les entoure et au-delà. Ils découvrent une jungle qui rappelle "Le monde vert" de Brian Aldiss, des hommes redevenus chasseurs primitifs, des traces encore fonctionnelles de machines simples comme des fontaines...
D'autres se rassemblent, humoristiquement nommés comme des auteurs de S.F. : Pol (Pohl), Gricha (Grisham), Tubbs (E.C. Tubbs) ou Aldyss (Aldiss)… 
Mais ce monde qui semble se remettre de siècles de radiations est-il réellement ce qu'il semble être ? Claude Veillot aurait de quoi développer En un autre pays  sur un voire plusieurs roman, avec le contexte qu'il met ici en place - à l'instar de ce que fera quelques années plus tard Larry Niven et son roman "L'anneau-monde". Un très bon récit équilibré et qui, sur sa deuxième partie, aurait même mérité d'être développé.
Ce sera la dernière nouvelle publiée dans Fiction de Claude Veillot. Un fait un peu dommageable, car ses lecteurs ont pu, depuis "Araignées dans le plafond" jusqu'à cet "En un autre pays", en apprécier la progression, tant dans le style que dans l'originalité de ses histoires. Il sera plus tard le scénariste de "100 000 dollars au soleil" de Henri Verneuil, et co-signera avec Robert Enrico le scénario du très remarquable "Vieux fusil". On le retrouve également come complice d'Yves Boisset.
Il écrira durant les années 60 quelques romans pour la jeunesse. Après "Misandra", recueil qui reprendra ses nouvelles chez J'ai Lu en 1974, il fera paraitre chez ce même éditeur, en 1978, un roman quasi uchronique (un presque chef-d'œuvre selon le critique Jean-Pierre Fontana) intitulé "La machine de Balmer" (avec une superbe couverture de Caza).
  

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