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13 mai, 2026

Galaxie (2eme série) n°020 – Décembre 1965

Vous l'avez tous en poche, il vous sert à tout, vous rappelle vos obligations de la journée, vous distrait, meuble votre temps perdu avec les messages de vos plus ou moins proches... et Fritz Leiber en avait déjà imaginé les possibilités il y a plus de 60 ans...

Clic droit devant, capitaine !

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Sommaire du Numéro 20 :


1 - Fritz LEIBER, Le Pense-bête (The Lone Wolf / The Creature from Cleveland Depths, 1962), pages 4 à 53, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Wallace (Wally) WOOD

2 - Brian ALDISS, Le Monde de Scarfe (Scarfe's World, 1965), pages 54 à 71, nouvelle, trad. René LATHIÈRE, illustré par Gray MORROW *

3 - Keith LAUMER, Sur le seuil (Doorstep, 1961), pages 72 à 77, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

4 - Cordwainer SMITH Le Jeu du Rat et du Dragon (The Game of Rat and Dragon, 1955), pages 78 à 92, nouvelle, trad. Michel DEMUTH

5 - Robert SILVERBERG, Le Robot gardien (The Sixth Palace, 1965), pages 93 à 104, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

6 - Henry SLESAR, Une drogue miracle (The Stuff, 1961), pages 105 à 110, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

7 - Jack SHARKEY Le Bébé géant (Big Baby, 1962), pages 111 à 146, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Jack GAUGHAN *

8 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 147 à 147, bibliographie

9 - (non mentionné) , Résultat du référendum sur le n° 18, pages 155 à 155, notes

10 - (non mentionné) , Table des récits parus dans "Galaxie" - Deuxième année, pages 159 à 159, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Dans la série : "ça ne vous rappelle rien ?" :
Écoute, un pense-bête vous rappelle vos devoirs et vos occasions de chance et vous permet ainsi d'atteindre le bonheur et le succès ! Quelle est l'étape suivante qui s'impose à nous d'évidence ? »
— « Le jeter par la fenêtre. »

Avec Le pense-bête, Fritz Leiber nous étonne sur les applications possibles de certains de nos petits appareils de poche. Dans un contexte de guerre permanente qui oblige une majorité de la population humaine à se réfugier sous terre et y vivre comme des taupes, un réfractaire imagine un secrétaire robot qui allègerait la charge mentale de son possesseur. Bien évidemment, le récit pousse les applications possibles jusqu'au point de singularité souvent redouté, celui où la machine prend l'initiative sur les décisions humaines quant au bien-être et à l'organisation efficace du vivant.

N'en parlons pas trop haut à la Silicon Valley, mais jugez plutôt :

(...) après une conférence au sommet, nous avons décidé de combiner pense-bête et régulateur mental. » 
— « Juste ciel ! » intervint Gusterson. « Ont-ils maintenant inventé une machine pour tenir ce rôle ? »
— « Bien entendu. Voilà des années qu'ils l'expérimentent sur des ex-malades mentaux. »

Le pense-bête n'est plus similaire à un secrétaire qui rappellerait les choses à faire, mais impose ses injonctions pré-programmées et ses influx subliminaux d'autopersuasion. Le prétexte de cette programmation par défaut est que pour être efficace, le possesseur doit passer un certain temps à le programmer pour ses besoins - les revendeurs estiment que ça paraîtra trop contraignant au client pour pouvoir vendre les appareils à grande échelle. Il est donc proposé avec ce qu'on dénommerait aujourd'hui des "profils". Quoi qu'il en soit, nous retrouvons déjà le préjugé du marchand qui considère le client type comme infantile, fainéant, docile et sans désir propre ou particulier.

Nous caressons l'espoir que le pense-bête pourra mobiliser le potentiel entier du Monde Libre, pour la première fois dans l'histoire. Gusterson, il faudra que tu en portes un. Bientôt, on ne pourra plus s'en passer pour vivre dans le monde moderne.
Nous voilà face à la prophétie auto-réalisatrice du progrès, que nous connaissons par cœur et que nous ne pensons pas toujours à réfuter, en oubliant que ce progrès nous est promis non pas pour le bien-être, mais pour tirer le meilleur du potentiel marchand de la masse.

Un autre extrait déploie ce type d'argumentaire : 

(…) rien n'égale un pense-bête lorsqu'il s'agit d'apprendre son métier à un novice. Il lui dicte d'instant en instant ce qu'il doit faire. Rien de plus facile que d'enregistrer sur un fil un programme de travail Et tu serais surpris de l'influence des slogans exaltants sur le moral des travailleurs. Cela s'explique, Gussy : la plupart des gens manquent trop d'imagination pour discerner à l'avance les avantages du pense-bête. Ils l'achètent parce que le patron le conseille avec insistance et que le paiement se fait sans peine, par retenues échelonnées sur le salaire. Puis ils découvrent que le pense-bête rend la journée de travail plus supportable. Le petit compagnon perché sur votre épaule est un ami qui vous prodigue le réconfort et les bons conseils. La première chose qu'on lui enseigne à dire, c'est : « Ne t'en fais pas, mon vieux ».
» Au bout d'une semaine, ils portent leur pense-bête vingt-quatre heures sur vingt-quatre – et avant longtemps ils achèteront un pense-bête pour leur femme afin qu'elle se souvienne de se peigner, de sourire gentiment et de leur cuisiner de bons petits plats. »
— « Je comprends, » interrompit Gusterson. « Le pense-bête est la dernière invention pour augmenter la productivité du travailleur, mais cette mode passera. Un jour, tous les pense-bête seront relégués au grenier. »
— « Ce n'est pas vrai ! » protesta Fay avec véhémence. « Les pense-bête ne sont pas le yo-yo – ce sont des appareils qui changeront le cours de l'histoire, ce sont les révolutionnaires du Monde Libre ! Avant que le Service de la Miniaturisation ait introduit un seul de ces appareils sur le marché, nous avions fait une obligation à tous nos employés de le porter. Si ce n'est pas là manifester la confiance suprême en un produit…»
— « Tous les employés, sauf les cadres supérieurs, évidemment, » interrompit ironiquement Gusterson. « Je ne te critique pas. En ta qualité de chef des recherches le plus directement intéressé, tu te devais naturellement de manifester le plus d'enthousiasme. »
— « C'est bien ce qui te trompe, Gussy, » répliqua Fay. « Nos cadres supérieurs ont fait preuve de plus d'enthousiasme pour leurs pense-bête personnels que toutes les autres catégories de travailleurs de l'établissement tout entier. »
Gusterson s'affaissa sur lui-même et secoua la tête. « Si c'est vraiment le cas, » dit-il sombrement, « alors l'humanité mérite peut-être le pense-bête. »
— « Si elle le mérite, et comment ! » renchérit Fay. Puis : « Trêve de discussions, Gussy. Le pense-bête est une grande invention. Ne le déprécie pas pour la seule raison que tu as été mêlé à sa genèse. Il faudra bien que tu suives le mouvement. »
— « Je préférerais périr noyé ! »
Encore une fois : il ne s'agit pas d'un progrès pour le bien-être, mais pour le travail et la productivité.
Et cette invention-là, qu'en dites-vous ?

« Que dirais-tu, » brailla Gusterson, « d'un missile téléguidé anti-individu ? Les physiciens disposent de dispositifs anti-gravité à petite échelle, suffisants pour faire voler un objet de la taille d'une grenade à main. Pourquoi n'accorderait-on pas un tel missile aux empreintes digitales d'un individu, à ses ondes cervicales, voire à son odeur particulière ? De cette façon, il pourrait le repérer, le suivre en contournant les obstacles et le frapper à l'exclusion de tout autre. Assassinat télécommandé ! Fay, ne ressens-tu pas un sentiment de chaude exaltation en pensant à mes missiles modèle réduit, circulant comme des mouches dans vos tunnels, traquant les malfaiteurs comme un essaim de guêpes hargneuses ou de bourdons angéliques ? » 

Voilà donc une novella très pertinente de nos jours, où l'hypnose généralisée et l'addiction à la machine et au secrétaire mécanique personnel sont devenues si sensiblement réelles.


(…) si le projet de tridiorama a vu le jour, ce fut grâce à la découverte d'Elroy, suivant laquelle on pouvait effectuer la généanalyse des espèces disparues d'après leurs squelettes, y compris les squelettes fossiles. La première formule qu'il a obtenue était celle d'un iguanodon. Quelques mois plus tard, il proposait des iguanodons vivants aux zoos du monde entier. Trouvez-vous cela immoral, docteur Swanwick ? Je présume que oui. 

Cette idée qui sous-tend Le Monde de Scarfe sera bien entendu développée plus tard par Michael Crichton, le spécialiste des romans-catastrophe de parcs d'attractions, avec son célèbre Jurassic Park. On se rappellera surtout de la nouvelle de Raymond E. Banks, Les Myrmidons, ou de Spectacle d'ombres de Clifford D. Simak, ou de Au temps de Poupée Pat de Philip K. Dick. Bien que ces références divulgachent un peu le propos, l'intrigue n'y est pas beaucoup plus élaborée et range cette nouvelle dans l'ensemble de celles qui n'exposent qu'une trouvaille sans pousser beaucoup plus loin les implications de son développement. Ce type de nouvelles est de celles qui vieillissent le plus vite, malheureusement ici pour le talent narratif de Brian Aldiss.

Sur le seuil de Keith Laumer est une petite nouvelle à chute sur la rivalité qu'il pourrait y avoir entre la défense militaire et la curiosité scientifique en cas de visite d'un engin extraterrestre.


Dans Le jeu du rat et du dragon, l'espace interstellaire révèle ses prédateurs qu'il faut affronter dans un combat psychique impitoyable pour pouvoir prétendre à coloniser les systèmes et les galaxies. Pour cela, on use de télépathes humains ou… félins. On ressent tout l'amour porté aux chats par Cordwainer Smith.


Une petite fable comme Robert Silverberg saura les faire tout du long de sa carrière, dans ce délicieux mélange d'antique et de galactique. Ici, c'est l'histoire d'un trésor et de son Robot-gardien...



Le rêve vaut-il la vie ? La sensation égale-t-elle l'action qui la produit ? L'artifice n'est-il pas paliatif ? Des questions assez classiques pour Une drogue miracle, une nouvelle courte de Henry Slesar, et assez attendue, mais qui démontre bien que c'est l'adversité qui fait tout le sel d'une histoire.



Une nouvelle aventure du xénobiologiste Jerry Norcriss dans Le bébé géant, où l'on en apprend un peu plus sur le revers de la médaille qui handicape à long terme ce genre de chercheur. Jack Sharkey tire son fil avec logique et un esprit à la fois scientifique et imaginatif.

03 septembre, 2025

Fiction n°125 – Avril 1964

Quelque comètes américaines passent dans le ciel de Fiction, et notamment Ray Nelson, connu en France pour avoir co-rédigé avec Philip K. Dick "Les machines à illusions" ; on le découvre ici avec sa seule nouvelle publiée en français, d'une excellente qualité, mais qui ne sera curieusement jamais reprise dans un recueil ultérieur. Michel Demuth toujours en grande forme propose deux nouvelles (dont une sous pseudonyme pour faire taire les mauvaises langues), et puis, à l'aube du second jour de Galaxie - repris par les éditions Opta - Demètre Ioakimidis signe un article sur Clifford D. Simak qui sera la vedette des premiers numéros de la revue sœur qui renait de ses cendres le mois suivant.

En sortant de l'école, nous avons rencontré...


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Sommaire du Numéro 125 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 4 à 4, bibliographie

NOUVELLES


2 - Michel DEMUTH, Nocturne pour démons, pages 5 à 25, nouvelle

3 - Ray NELSON, Les Fascinateurs (Eight o'clock in the morning, 1963), pages 26 à 30, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

4 - Avram DAVIDSON, Panne sèche (The Grantha Sighting, 1958), pages 31 à 40, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

5 - Jean-Michel FERRER, Céphéide, pages 41 à 47, nouvelle

6 - Lloyd Jr BIGGLE, La Musique de la Terre (Wings of Song, 1963), pages 48 à 62, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE

7 - Paul Jay ROBBINS, Gare au garou ! (Sweets to the sweet, 1963), pages 63 à 75, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

8 - Sasha GILIEN, Deux têtes sous le même bonnet (Two's a crowd, 1962), pages 76 à 84, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

9 - Henry SLESAR, Changements à vue (The Self-Improvement of Salvadore Ross, 1961), pages 85 à 96, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

10 - Kit REED, Depuis qu'est tombé l'ange... (Two in Homage, 1960), pages 97 à 113, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

11 - Fritz LEIBER, La Multiplication des pères (237 Talking Statues, Etc., 1963), pages 114 à 122, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

 

CHRONIQUES


12 - Demètre IOAKIMIDIS, Clifford D. SIMAK, l'humaniste de la science-fiction, pages 124 à 137, article

13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 139 à 149, critique(s)

14 - Jacques GOIMARD, Au fil des revues, pages 151 à 152, article

15 - Anne TRONCHE, Topor: Époque panique, pages 153 à 154, article

16 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 154 à 155, courrier


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Pour commencer, un petit erratum débusqué par NooSFere : la couverture est créditée de Jean-Claude Forest ; elle est en réalité de Pierre Bassard (qui avait déjà réalisé la couverture du numéro 119).


Un mercenaire fraîchement recruté par une ligue mafieuse doit exécuter sa première mission : pénétrer dans un "Haut Château" et y pourfendre un démon.

Nocturne pour démons est d'une trame sensiblement similaire aux nouvelles de Curval et de Ferrer (qui est aussi Michel Demuth) qui paraissent ce même mois d'avril 64 dans le Fiction Spécial n°5. C'est à se demander jusqu'à quel point la composition ne résulte pas d'un défi littéraire. Bien que le contexte narratif soit assez bien ficelé, il y a - une fois n'est pas coutume chez Demuth- quelque chose de moins abouti et d'un peu hâtif dans la résolution.


La nouvelle Les Fascinateurs est excellente, tant par son thème, la lecture allégorique et même marxiste qui en est possible, que par sa concision. On peut aussi s'amuser à y retrouver les germes des séquences que John Carpenter utilisera pour le magnifique film qu'il en tirera "They live" ("Invasion Los Angeles" en VF). Assurément cette nouvelle est un sommet de la collection, mais est très étonnamment demeurée impublié ailleurs depuis.

Nous évoquions l'auteur dans le paragraphe d'introduction ; illustrateur et auteur, Ray Nelson est par exemple l'inventeur de la casquette à hélice. On lui doit "Les machines à illusions" coécrit avec Philip K. Dick.


Panne sèche est un récit d'Avram Davidson qui exprime bien comment naissent les légendes urbaines, sur un terreau véridique mais décevant de banalité, à quoi vient s'ajouter des éléments inventés pour rendre le récit plus extraordinaire.


Si le temps est relatif, l'évolution de la vie pourrait suivre une échelle tout à fait différente, où nos millions d'années deviennent des heures. Quel destin, alors, pour nos espèces lentes à l'extrême, si cette vie se met à conquérir l'espace ? Céphéide est une nouvelle bien concise de Jean-Michel Ferrer (Michel Demuth), qui pourra rappeler certains faits jupitériens de "2010 - Odyssée 2" de Arthur C. Clarke - dont Demuth traduira le célèbre premier volume "2001- L'odyssée de l'espace" en 1968.


Au temps du dernier arbre dans toute la Galaxie, on a oublié ce qu'est le bois, comme toute une catégorie d'objets, dont les instruments de musique. La découverte d'un violon chez un antiquaire par un riche collectionneur va impulser la tentative de retrouver ce qu'est La musique de la Terre. Une belle nouvelle un brin nostalgique de Lloyd Biggle Jr. .


Moins communes que les histoires de vampires, celles de loups-garous sont souvent sauvages, pleines de sensations exacerbées et pétries d'un érotisme brutal et flagrant. Dans Gare au garou !, on y retrouve ces codes et ces formes, transposées dans la médiocrité banale de "l'american way of life", non sans une bonne dose d'humour et de sarcasmes, composé par Paul Jay Robbins dans un style bien étudié (on y relèvera l'anaphore "Vous voyez le genre." qui rappelle beaucoup les effets de style qu'adoptera plus tard Kurt Vonnegut, ou la très jolie formulation "l’écume dyspepsique collée à la paroi de ce verre d’eau qu’était sa vie ").


Une fois passé le développement de l'idée première - la destinée des nouveaux nés gérée par une bureaucratie de l'au-delà - la nouvelle Deux têtes sous le même bonnet se déroule un peu en ronronnant. Dommage pour Sasha Gilien.


Avoir le pouvoir d'échanger tout et n'importe quoi, même la jeunesse… Le protagoniste de Changements à vue est doué de ce pouvoir, mais jusqu'où pourra-t-il aller ? Une bonne petite nouvelle à chute de Henry Slesar.


On retrouve encore, dans Depuis qu’est tombé l’ange, chez Kit Reed, ce goût pour les mythes antiques, celui-ci pouvant rappeler les sacrifices des crétois faits au Minotaure. Sans doute peut-on chercher plus loin encore, mais aussi se laisser guider par un récit simple et assez intriguant.


Hormis la question autobiographique, Fritz Leiber livre avec La multiplication des pères une nouvelle un peu falote comparé à ce qu'il est capable de produire autrement. Les 237 représentations d'un père acteur demandant l'oubli à son fils inhibé tournent un peu court.




Présentant l'article de fond sur Clifford D. Simak (que nous vous proposons de retrouver ICI dans sa page dédiée) Fiction justifie ce choix par la parution du roman dudit auteur "Au carrefour des étoiles", dans le numéro 1 de la nouvelle série de Galaxie en passe de parution, en ces termes : "Demètre Ioakimidis examine à cette occasion l’œuvre du plus « civilisé » des auteurs de science-fiction américains."

Nous constatons que les deux revues sont encore très liées, Galaxie étant comme une extension de Fiction. Les quelques années à venir passant, on assistera peu à peu à une rivalité éditoriale croissante.



Pour terminer pour ce numéro 125, après la parution de l'annonce de Jacqueline H. Osterrath dans le numéro précédent, on peut lire dans la rubrique "Entre lecteurs" :

AUTEURS ! Qui enverra des récits fantastiques pour le fanzine Atlanta à Michel GRAYN, Poste Restante, CIPLET (Belgique) ? Maximum 10 pages dactylographiées double interligne.

Ce fanzine mené par le belge Michel Grayn fera l'objet d'un peu plus d'une petite dizaine de numéros entre 1964 et 1965, et publiera des auteurs comme John Flanders, Michel Demuth, Claude Seignolle, ou des notes de lectures de Albert Van Hageland, puis publiera trois recueils  : "La griffe du diable" de John Flanders, "Le village assassin" de Raoul De Warren, et "Comme une odeur de soufre" de Michel Grayn, entre 1966 et 1967.

18 juin, 2025

Fiction n°116 – Juillet 1963

Un festival de raretés, George P. Elliott en tête avec une nouvelle satirique dérangeante à souhait ; Robert F. Young et Roland Topor ne sont pas en reste ; et un nombre d'autrices presque équivalent à celui des auteurs, voilà esquissé le programme de ce numéro d'été.

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Sommaire du Numéro 116 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie

NOUVELLES

2 - George P. ELLIOTT, Le N R A C P (The NRACP, 1960), pages 6 à 39, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

3 - Robert F. YOUNG, ...et réciproquement (There Was an Old Woman Who Lived in a Shoe, 1962), pages 40 à 45, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

4 - Jacqueline H. OSTERRATH, Le Rendez-vous de Samarkande, pages 46 à 65, nouvelle

5 - Henry SLESAR, La Crypte (Way-Station, 1963), pages 66 à 75, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Vance AANDAHL, Là où poussaient les lilas (When Lilacs Last in the Dooryard Bloomed, 1962), pages 76 à 94, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

7 - Joanna RUSS, Emily chérie (My Dear Emily, 1962), pages 95 à 118, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Odette RAVEL, La Boîte à musique, pages 119 à 125, nouvelle *

9 - Lise DEHARME, Premier étage, rue des Templiers, pages 126 à 127, nouvelle *

10 - Tommaso LANDOLFI, Lettres de province (Lettere dalla provincia, 1954), pages 128 à 136, nouvelle, trad. Roland STRAGLIATI

11 - Roland TOPOR, Le Sacrifice d'un père, pages 137 à 143, nouvelle

12 - Roland TOPOR, Humour : Topor, pages 145 à 151, portfolio 

CHRONIQUES

13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 152 à 173, critique(s)

14 - (non mentionné), En bref, pages 174 à 175, article



* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


L'avis du PReFeG :

Première nouvelle publiée aux USA d'un auteur peu connu en France, George P. Elliott, et pour laquelle il a d'ailleurs essuyé beaucoup de critiques qui ne percevaient pas la satire de ce texte, Le NRACP est un magnifique texte, constitué par la trace écrite d'une prise de conscience, celle du pire, par un agent d'une réforme gouvernementale dont il se porte initialement volontaire. Si le fond en est délibérément satirique (comment régler le "problème noir" ? - l'ombre de Swift et du "problème irlandais plane ici…), il demeure nécessaire de le garder en tête pour supporter avec un minimum d'humour cette confession pétrie de bonnes intentions. Nécessaire… c'est bien le mot, en témoignent les extraits suivants : 

"(...) si le capitalisme doit continuer d'exister (et il le doit), il faut le remplacer sans à-coups par un État fort et bien conçu. Cet État, l'Amérique est en train de le devenir. Parfait. Tout cela, je l'avais accepté au départ. Mais ce que j'avais oublié, c'était que moi l'individu, moi, Andrew Dixon, je devrais personnellement me soumettre aux exigences de la nécessité. Les vestiges de ma foi dans le New Deal encombraient encore mon esprit. Cette expérience (…)  m'a libéré (du moins je l'espère) et m'a fait connaître la liberté plus grande du Prisonnier de la Nécessité.

(...)

J'acceptais le NRACP comme une chose inévitable, comme une Nécessité ; il ne me restait plus qu'à essayer de comprendre où se cachait le mystère de la Nécessité et à m'adapter à la situation. À l'individuel, au cruel, à l'inutile, au mystérieux. Le chef, c'est celui qui voit le sens de l'histoire, qui pilote la barque dans cette direction-là en évitant à ses passagers le plus de souffrances possible. C'est étrange, mais nous, Américains, nous n'avons pas de chef de ce genre : nous avons des comités, des administrateurs, des chefs de service, qui possèdent collectivement le pouvoir et qui nous guident presque impersonnellement. Être l'un de ces architectes anonymes, sages, courageux, il n'y a rien au monde que je désire davantage. La sagesse, je crois que je la possède. Mais je n'ai, en guise de courage, qu'une panoplie de scrupules moraux datant d'une époque où l'homme était censé avoir une âme et où la maladie se chargeait de résoudre le problème de la surpopulation. Les vieilles valeurs démodées du christianisme doivent être amputées dans le peuple comme elles le sont peu à peu en moi. Les bien portants, les chanceux assistent à la naissance d'un nouveau monde. Les faibles, les inadaptés périssent avec l'ancien. Lequel de ces deux destins choisirons-nous."

Poursuivons sur le problème plus vaste de la surpopulation : on passera sur le manque de poésie du traducteur René Lathière quant au titre (…et réciproquement), et au gentil divulgachage du texte d'introduction (d'Alain Dorémieux ?), pour se réjouir de cette concise nouvelle malthusianiste de Robert F. Young - qui interroge les fondements mêmes du voyage spatial : la colonisation.

Dans cette histoire de Vaisseau-arche parti à la conquête d'autres mondes possibles, Young plaisante au passage sur l'église, toute église, en tant que maison de la cohésion spirituelle d'une population, et représentante de la Justice Sociale  :

" L'église, où chacun était libre de pratiquer son culte, s'élevait au centre de la place du village. On l'appelait du reste avec assez d'à-propos : l'Église-du-Dieu-de-votre-Choix. Cette religion était apparue sur la Terre longtemps déjà avant le départ du Tu Es Mon Bercer Ô Seigneur, Rien Ne Saurait Manquer Où Tu Nous Conduis. Et elle avait fini par supplanter tous les cultes pratiqués jusqu'alors. En fait, les gens l'avaient adoptée dès le milieu du XXe siècle. Mais ils lui donnaient alors des noms très différents, tels que « Assurance sur la Vie », « Aide Médicale aux Vieillards », « Retraite des Vieux Travailleurs », « Semaine de Trente Heures », « Ancienneté de Service », etc. Ils lui donnaient, à présent son vrai nom et ne se faisaient pas le moindre scrupule d'y adapter les paroles de la Sainte Bible. "

Nous venons de l'évoquer, le texte de présentation est assez littéraire mais en dévoile un peu trop sur le contenu de la nouvelle. Passez ce prochain paragraphe si vous ne voulez pas gâcher votre plaisir :

Un jour où nous attendions un autobus, vint un vieil homme qui vendait des glaces. « Esquimaux ! Esquimaux ! » criait-il. À l'autre extrémité du trottoir, surgit un autre vieil homme qui vendait des cacahuètes et se mit à crier : « cacahuètes ! cacahuètes ! » Ils venaient l'un vers l'autre et il était inévitable que leurs chemins se croisent. Nous attendîmes avec intérêt cette confrontation. Arriva le moment de la rencontre. Les deux vénérables marchands s'arrêtèrent, s'examinèrent l'un l'autre en silence. Puis le vendeur d'esquimaux acheta un sac de cacahuètes, et le vendeur de cacahuètes un esquimau. Côte à côte, ils les dégustèrent en silence, puis reprirent leur route sans plus se regarder, continuant de crier : « Esquimaux ! Esquimaux ! » et « cacahuètes ! cacahuètes ! »… 

Que dites-vous ? Que cette anecdote ne signifie rien ? C'est pourtant à elle, irrésistiblement, que nous a fait penser la nouvelle histoire de Robert Young.

Troisième nouvelle articulant les ressorts de l'expansion spatiale et démographique, Le rendez-vous de Samarkande rappellera la nouvelle de G. C. Edmondson "Le porteur de germes" récemment parue (Fiction n°112). Voici en effet une nouvelle histoire d'épidémie, qui frappe l'île britannique cette fois. Tramée avec des inventions spatio-temporelles, Jacqueline Osterrath nous laisse cependant sur notre faim et ne conclut pas tous ses fils narratifs.

Le texte de présentation fait état d'une certaine évolution de son style, et de ses thèmes :

Jacqueline Osterrath avait montré précédemment un penchant pour le récit court et fantastique. Changeant doublement son fusil d'épaule, elle aborde le long récit de science-fiction. Une nouvelle personnalité qu'elle assume avec souplesse.

Rappelons que cela ne nous surprendra guère quand on sait qu'elle est la traductrice de la série allemande fleuve "Perry Rhodan".

Composée par Henry Slesar, un auteur très prolifique en matière de nouvelles policières et de scenarii pour la télévision, La crypte, sur un postulat sensiblement proche de celui du "Peuple" de Zenna Henderson, est une petite histoire à chute bien ficelée.

La revue continue d'interroger les communautés, humaines ou non, avec Là où poussaient les lilas, de Vance AandahlLa traduction peut être jugée maladroite, mais l'intrigue l'est sans aucun doute. Entre "Un cantique pour Leibowitz" (la nouvelle de Walter M. Miller qui extrapole le devenir de la chrétienté) et "Le monstre" (une pièce de Agota Kristof qui met en scène un fléau télépathe et mortifère), on pourrait apprécier cette histoire où la pensée individuelle de l'être humain s'éteint, dans le cadre d'un univers post-apocalyptique. Hélas, le style est très confus, les descriptions peu limpides, les images mal choisies, et les enjeux désarticulés - tant et plus qu'on peine à croire en cette histoire d'emprise qui lutte poussivement pour envahir la pensée du héros, alors qu'elle est capable d'emporter tout un village de chrétiens en un clin d'œil.

C'est le phénomène d'emprise qui fait la jonction avec la nouvelle suivante. Emily chérie expose le point de vue de la victime d'un vampire, Emily, et de son amie Charlotte (sa sœur, comme pour les Brontë ?), malaise décrit dans toutes ses phases sensuelles, souffreteuses, voire fallacieuses, par Joanna Russ, dans un style tout en ellipses que le lecteur doit combler. Cela fait de cette nouvelle une histoire à la Henry James, de folie grimpante et de marche inexorable vers la mort. Bien mené.

Autre type d'emprise : la fascination pour un objet. On a beau apprécier Shakespeare, La boite à musique, d'Odette Ravelcontée par un ivrogne, n'emporte pas vraiment le morceau (ou la pièce). Passable. 

Premier étage, rue des Templiers, un inédit de Lise Deharme, est gratuit et même un peu inepte.


Une dérive fantastique où l'usage en province veut que l'on hiberne. La léthargie bien entendu peut aussi prendre un sens symbolique. Sous forme de Lettres de province, Tommaso Landolfi nous propose un récit bien mené.

Ah ! vieillesse, jeunesse, quelle foutaise ! Richesse, pauvreté, voilà les véritables critères de la misérable vie humaine. Mon père n'était plus riche. Sa jeunesse s'enfuyait, remplacée par la sénilité de la pauvreté.

Don d'organes ou don de soi ? Roland Topor pointe dans Le sacrifice d'un père la cruauté de la misère et l'absurde tentative de qui voudrait y échapper par des biais trop altruistes…

Le PReFeG vous propose également