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13 août, 2025

Fiction n°124 – Mars 1964

De nombreuses nouvelles, courtes et pour la plupart traduites par Christine Renard, parmi lesquelles on peut compter les proses des rares Kurt Vonnegut ou Jack Vance, les retours de William Tenn et de J. T. McIntosh… Philippe Curval et Michel Demuth (sous pseudonyme) caracolent à leurs côtés.

Mutant, métamorphosant, transcendant.

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Sommaire du Numéro 124 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 4 à 4, bibliographie


NOUVELLES


2 - Gordon R. DICKSON, Opération Grand Frère (Brother Charlie, 1958), pages 5 à 33, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

3 - Philippe CURVAL, Vivement la retraite !, pages 34 à 42, nouvelle

4 - J. T. McINTOSH, Le Général stupide (The Stupid General, 1962), pages 43 à 54, nouvelle, trad. Christine RENARD *

5 - Jean-Michel FERRER, ...en beauté, pages 55 à 60, nouvelle *

6 - Kurt VONNEGUT Jr., Pauvre surhomme (Harrison Bergeron, 1961), pages 61 à 67, nouvelle, trad. Christine RENARD

7 - William TENN, La Ruée vers l'est (Eastward Ho!, 1958), pages 68 à 83, nouvelle, trad. Christine RENARD

8 - Michel EHRWEIN, La Nuit sera longue, pages 84 à 86, nouvelle *

9 - Jack VANCE, Magie verte (Green Magic, 1963), pages 87 à 99, nouvelle, trad. Christine RENARD

10 - Walter S. TEVIS, À l'autre bout du fil (The Other End of the Line, 1961), pages 100 à 105, nouvelle, trad. Christine RENARD

11 - John Anthony WEST, Un mari à l'engrais (Gladys's Gregory, 1963), pages 106 à 112, nouvelle, trad. Christine RENARD

12 - Bram STOKER, La Vierge de fer (The Squaw, 1893), pages 113 à 127, nouvelle, trad. Françoise MARTENON & Roland STRAGLIATI 

CHRONIQUES



13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 129 à 143, critique(s)

14 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 144 à 145, critique(s)

15 - Demètre IOAKIMIDIS, Notes de lecture, pages 146 à 147, critique(s)

16 - Anne TRONCHE, Les Hauts reliefs de P. Bettencourt, pages 148 à 149, critique(s)

17 - Jacques GOIMARD, Une caméra folle de son corps, pages 151 à 152, article

18 - Bertrand TAVERNIER, Notules belges, pages 153 à 155, article

19 - Jacques GOIMARD, Petit vademecum du peplocole amateur, pages 155 à 157, article

20 - (non mentionné), En bref, pages 158 à 159, article



* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Retour annoncé de la revue Galaxie (par la même équipe que celle de Fiction), un cinquième numéro spécial prévu au même moment, et "un second numéro hors-série [qui] sera programmé (…) avant la fin de 1964", voilà qui témoigne d'une belle santé éditoriale. Au milieu de collections comme Le Rayon Fantastique qui annoncent leur terminaison, cet élan donne du baume au cœur à tous les lecteurs de cette époque. Et puis, fait discret mais notable en ce mois de mars 1964, notre ami Ludo le Hérisson souffle sa première bougie.

Pour parfaire l'exploitation d'une planète, un diplomate terrien doit organiser des pourparlers entre deux représentants des espèces autochtones et ennemies. Mais les voilà quitter le champ protecteur de la diplomatie pour être plongés dans celui de la survie en milieu hostile. Gordon R. Dickson invoque une forme de dialectique dans Opération Grand Frère, dont tous les conflits du monde pourraient s'inspirer…

La retraite est pour le travailleur un havre de repos et de liberté retrouvée, mais pour le corps social attaché au travail et à la production, la retraite équivaut à un retrait. Voilà ce que Philippe Curval tente de démontrer avec Vivement la retraite ! dans une ambiance de nouveau (et précurseuse) toute dickienne.

J.T. McIntosh joue, comme le ferait J. K. Chesterton, avec les expressions toutes faites pour cette histoire de premier contact et du premier général, Le général stupide, confronté au dilemme d'attaquer ou d'attendre la confirmation d'une intention pacifique. La chute est cocasse et le style à l'emporte pièce nous ravit régulièrement de saillies ironiques ou d'aphorismes légers. Christine Renard se révèle fine dans l'exercice de traduction.
La rédaction évoque dans son introduction l'auteur en ces termes : "J.T. McIntosh, qui fit les beaux jours des Fiction d’antan". Antan, en 1964, c'était il y a dix ans !

Toujours dans les textes d'introduction, voici : "Retenez le nom de Jean-Michel Ferrer, car vous le reverrez dans Fiction.Et pour cause, puisqu'il s'agit d'un pseudonyme de Michel Demuth !
Demuth-Ferrer interroge le sens de la beauté, ce que l'un juge comme tel, mais que l'autre pourrait trouver effroyable quand il s'agit de finir …en beauté. Sans doute est-ce l'affaire de l'implication et de la contemplation, mais quoi qu'il en soit, la beauté réside toujours dans l'œil de l'admirateur.

D'une concision qui donne à la nouvelle des allures de fable, Kurt Vonnegut Jr. interroge dans Pauvre surhomme le principe d'égalité entre les citoyens ; un dispositif d'état est chargé de distribuer des handicaps artificiels, car bien évidemment, le nivellement ne peut se faire que par le bas, selon la règle "Qui peut le plus peut le moins." Vonnegut dans la lignée de son premier roman "Le pianiste déchaîné" gratte les croûtes et interroge surtout l'aubaine pour le pouvoir d'avoir à administrer des citoyens "crétinisés".
Kurt Vonnegut figure, nous l'avouons sans honte, parmi nos auteurs préférés. Nous avions mis en partage une bonne partie de ses romans à l'occasion de son centenaire, mais ses nouvelles sont plus rares. Ce sera la dernière apparition de Vonnegut dans les pages de Fiction et de Galaxie, mais nous espérons avoir éveillé votre curiosité envers cet incomparable auteur de la contre-culture américaine des années 1970.

William Tenn inverse les rapports de domination et fait des "blancs" les déchus d'après la bombe et des "peaux-rouge" les dominants. Hormis ce petit tour de passe-passe surtout sémantique, il faut sans doute un peu connaître la géographie urbaine américaine et un minimum de sa culture pour apprécier La ruée vers l’est, cette errance un peu gratuite.

Après l'exode vers l'est de Tenn, Michel Ehrwein fait faire route vers l'ouest à ses protagonistes. Les humains comme vous et moi y sont devenus du bétail. Pour quelle espèce de prédateurs ? Malgré son titre, La nuit sera longue, le récit est trop court pour nous emporter tout à fait mais, au moins, n'ennuie pas.

La problématique du transfuge, de classe, de culture, de connaissances…, est dans Magie verte, et avec beaucoup de poésie décrite concrètement grâce à cette symbolique de la magie verte. Jack Vance nous invite à suivre une initiation et ses effets sur un humain que rien ne destine à recevoir pareille science. Un texte très appréciable.

Walter S. Tevis nous invite à découvrir, À l’autre bout du fil, ce qu'il advient de ceux qui bravent les paradoxes temporels. Caustique.


Toujours grinçant comme du Topor, John Anthony West continue d'explorer les rapports de couple sous un jour gastronomique. Un mari à l’engrais, à point !


Cruelle histoire de justice immanente punissant un histrion de sa vantardise, La Vierge de fer rappelle aussi "La torture par l'angoisse" d'André de Lorde dans une de ses pièces du Grand-Guignol, qu'aurait grandement apprécié Bram Stoker s'il l'avait connu. Ici, on voit venir la chute, mais on en poursuit la lecture comme fascinés.

Dans la rubrique Entre lecteurs, on pourra lire :
AUTEURS ! Qui m’enverra, pour mon fanzine Lunatique, de courts récits (maximum : six pages dactylographiées à double interligne) de fantastique et de science-fiction ? Écrire à : Jacqueline H. OSTERRATH, 5929 Sassmannshausen, Allemagne.

Voilà qui invite davantage que la note régulière concernant les envois de manuscrits à la rédaction de Fiction. Il faut dire que Lunatique, le fanzine de Jacqueline Osterrath, en est encore à ses débuts, et a sans doute besoin d'amasser pour tenir une publication régulière.


Après Bram Stoker, et toujours à propos des auteurs classiques, relevons une remarque de Demètre Ioakimidis dans ses appréciables Notes de lecture, à propos d'une énième anthologie du fantastique : " (...) Mary Shelley – seconde femme du poète et mère spirituelle de Frankenstein (...) " Voyons ! Pourquoi ne pas dire qu'elle en était l'auteur (et nous dirons aujourd'hui autrice) ?


Nous évoquions la bonne vitalité de Fiction et des éditions Opta dans un contexte éditorial un peu en berne. La rubrique En bref fait état d'Un bilan imposant
Pierre Versins, jamais à court d’information, nous communique la surprenante statistique que voici : un amateur qui, depuis 1945, aurait acheté tout ce qui a paru en langue française sous l’étiquette anticipation et fantastique, aurait aujourd’hui dans sa bibliothèque 1.000 volumes (environ 750 livres et 250 numéros de revues). Ne sont strictement comptées dans ce chiffre que les collections et revues spécialisées.

Pour terminer, et une fois n'est pas coutume, ne dédaignons pas de parcourir une littérature plus légère en considérant ce volume de la série "Anticipation" chez Fleuve Noir, celui-ci écrit par Arthur Bertram Chandler, complice de William Temple et de Arthur C. Clarke. La critique est d'André Ruellan, un habitué de la collection Anticipation sous le nom de Kurt Steiner,  et nous vous proposons l'ouvrage au format epub en cliquant sur sa couverture.

Un clic droit pour le bonus !
A. Bertram Chandler : Rendez-vous sur un monde perdu 
Allan Kemp ne peut rester longtemps séparé de sa femme, Véronique, mais ne se résoud pas à abandonner la navigation. Avec Jim Larsen, Dudley Hill et le narrateur, il achète d’occasion un vieil astronef, afin de réaliser le rêve d’y vivre en compagnie de sa femme, à la fois commandant et propriétaire. Ils partent vers la Planète Lointaine où Véronique est restée, mais rencontrent en route un monde peuplé de robots sur lequel ils restent prisonniers. Grâce à la complicité de femmes-robots, ils parviennent à s’évader ; mais c’est pour tomber sur une planète qui sert de repaire à une bande de pirates. Là, ils échangent honteusement la dernière femme-robot (qui était à l’image de Véronique, et commençait à se conduire en être humain véritable) contre des cartes interstellaires. Ils finissent par atteindre leur but, mais leur rêve ne se réalisera jamais, malgré les sacrifices qu’ils ont consentis pour le vivre.
C’est le sens général du livre, qui le rend particulièrement attachant. Il s’en dégage une vision morale et métaphysique assez sombre pour qu’on reste silencieux durant les heures qui suivent sa lecture. Cette position amèrement lucide, cette optique un peu camusienne de Bertram Chandler est parfaitement communiquée par un style narratif très classique, fleurant le tabac blond, le pale ale et le bois ciré. On y trouve les notes d’humour qu’un Anglais ne peut omettre : elles prennent possession du texte lorsqu’il s’agit des femmes-robots et de leurs rapports érotiques avec les astronautes, aussi bien que dans le chapitre décrivant les canailles crasseuses tapies sur une planète dégoûtante (le ton est ici légèrement forcé). Cela n’ôte rien au caractère dramatique de l’ensemble, de même que Shakespeare mêlait poésie, grosse farce et philosophie. On y trouve du reste diverses références dans ce sens : une région de l’espace s’appelle « Secteur Shakespearien », et l’astronef rafistolé « Gente-Dame ».
La traduction est faite dans un français alerte et correct, à deux exceptions près : on ne dit pas des hydrocarbonates, mais des hydrocarbones – bien que ce soit peut-être à tort –, et l’azote a perdu depuis un siècle son ancien nom de nitrogène.
Appuyons pour terminer sur l’intéressante idée qui consiste à se battre contre une machine en se conduisant en agitateur révolutionnaire, et en dressant à l’intérieur de l’ennemi le principe femelle contre le principe mâle. Cette idée conduit à l’inquiétante peinture d’un robot en passe d’accéder à la nature humaine, accession qui le condamne et fait naître en nous de curieux sentiments de révolte et de pitié. Ce thème semble tourmenter certains écrivains Anglais de S.F., puisqu’il était déjà traité dans Pygmalion 2113, d’Edmund Cooper. Mais Chandler le rend vraisemblable en appuyant à plusieurs reprises sur l’idée – bien connue depuis La Mettrie – selon laquelle l’organisme humain est lui-même une machine. Il faut citer aussi les deux phrases qui encadrent le roman et le situent parfaitement en dehors du simple récit d’aventures : « Quand meurt le rêve, que devient le rêveur » ? et « Quand meurt le rêveur, que devient le rêve » ?
André RUELLAN

L'avis du PReFeG : 

(Mise à jour du 09 décembre 2025) : Comme il est écrit dans ce court roman : "Après tout, que sont les êtres humains sinon des machines ? Et qu'est-ce qu'une machine pensante et sensible, de forme humaine, sinon un être humain ?"  C'est ce postulat, qui nous interroge sans cesse dans notre rapport à la machine, au progrès, ou à la médecine, aux soins, aux thérapeutiques, à la vieillesse, ou encore à "l'intelligence", la pensée, la sensibilité…,  pris comme phénomènes "mécanisables", que se propose d'interroger Arthur Bertram Chandler. 

Sans prétention toutefois, ce roman rappelle beaucoup le style que Heinlein a pu développer dans ses romans pour jeunes gens (et qu'on a pu découvrir en épisodes dans les pages de Fiction), surtout par le jeu des adversités et la construction des protagonistes. Si cette "mécanique du vivant" est un thème sur lequel Bertram Chandler est un peu insistant, il n'en produit pas pour autant une thèse et laisse ouvert le champ des questionnements. Bien agréable à lire.

L'avis de Thingamajig, usager du PReFeG :

Comme je le disais un Fleuve Noir ça se lit vite, et je n’ai pas été déçu par le Bertram Chandler. (...)

J’ai mis un peu de temps à entrer dans le récit , je pense d’ailleurs que je vais devoir relire le début.

Peu à peu j’ai été pris par l’ambiance assez particulière qui s’en dégage et paradoxalement par le traitement de la technologie.

Voici un contre exemple à ce que je disais plus haut, ici tout le début du récit insiste longuement sur la mécanique et la technologie des vaisseaux spatiaux. Mais bizarrement, alors que bien souvent ces descriptions risquent de vieillir, ici elles prennent une saveur particulière. On est presque dans un récit de voyage maritime avec son équipage de mécanos et de techniciens baroudeurs. J’ai un peu pensé à l’équipage du Nostromo ou à Han Solo et son Faucon Millenium. On a donc une petite touche « SF rétro diesel » qui fait passer le jargon et pose un climat.

En parlant de diesel l’intrigue avance à cette allure, doucement tout d’abord puis prend un bon rythme qui accélère, voire se précipite, et on peut trouver que ça se termine trop vite. Le vrai sujet se révèle une fois la lecture achevée, d’où la précipitation finale nécessaire. Par petite touche au cours du récit la question de « l’humanité des androïdes » s’impose jusqu’à un dénouement tragique.

Donc, pas déçu du tout ! C'est un très bon petit roman qui s'inscrirait dans "Le Cycle du Monde de Rim" de cet auteur australien, hélas il est peu traduit alors que j'aurais volontiers poursuivi le voyage.

11 juin, 2025

Fiction n°115 – Juin 1963

Entrée du prolifique Harlan Ellison dans le Panthéon du PReFeG, avec sa toute première nouvelle publiée en France et restée inédite depuis - voilà qui devrait réjouir bien des collectionneurs ! On sera aussi charmé par une nouvelle de Claude Seignolle (pour sa seule parution dans la revue), occasion unique de découvrir ce conteur au style remarquable.

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Sommaire du Numéro 115 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES

2 - Brian ALDISS, Jusqu'en Ton sein... (A Kind of Artistry, 1962), pages 7 à 28, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

3 - Carol EMSHWILLER, Atavisme (Adapted, 1961), pages 29 à 37, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

4 - Jacques BERGIER & André RUELLAN, Décalage, pages 38 à 41, nouvelle

5 - Robert F. YOUNG, Les Robots aiment aussi (Your Ghost Will Walk ..., 1957), pages 42 à 53, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

6 - Suzanne MALAVAL, Ce merveilleux matin, pages 54 à 57, nouvelle

7 - Claude SEIGNOLLE, Delphine, pages 58 à 84, nouvelle

8 - Philip José FARMER, Totem et tabou (Totem and Taboo, 1954), pages 85 à 92, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

9 - Harlan ELLISON, Paulie et la belle endormie (Paulie Charmed the Sleeping Woman, 1962), pages 93 à 97, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

10 - Julio CORTAZAR, Les Fils de la vierge (Las babas del diablo, 1959), pages 98 à 109, nouvelle, trad. Laure GUILLE

11 - Bram STOKER, La Maison du juge (The Judge's House, 1891), pages 110 à 128, nouvelle, trad. Françoise MARTENON & Roland STRAGLIATI

12 - GÉBÉ, Humour : Gébé, pages 129 à 133, portfolio *

CHRONIQUES

13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 134 à 155, critique(s)

14 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 157 à 165, article

15 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 167 à 169, article

16 - Jacques GOIMARD, Les Bénédictins de la bande dessinée, pages 171 à 174, critique(s)

17 - (non mentionné), Table des récits parus dans « Fiction » : premier semestre 1963, pages 174 à 175, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Note éditoriale du n°115 :

(Note du PReFeG : ce sera le dernier édito sous cette forme, voir notre extrait de Tribune Libre en fin d'article).

L’HISTOIRE de Derek Ende, son téméraire (et inutile) voyage vers la lointaine et hasardeuse planète Pyrylyn, Thulé des temps futurs, ses aventures avec l’étrange Masse vivante qu’il rencontre, ses rapports inhumains avec Sa Maîtresse, et les singulières expériences biologiques auxquelles celle-ci se livre : tels sont les éléments de l’épopée poétique au ton à part que nous donne Brian Aldiss, l’auteur du célèbre « Monde vert », sous le titre de « Jusqu’en Ton sein... ». C’est une des œuvres les plus marquantes de ce talentueux écrivain britannique.
Les autres histoires de science-fiction de ce numéro réunissent les noms de Carol Emshwiller (« Atavisme »). Jacques Bergier et André Ruellan (« Décalage »), et Suzanne Malaval (« Ce merveilleux matin »).
Le fantastique classique est représenté par un récit typique : « Delphine » de Claude Seignolle. Philip José Farmer, abandonnant pour une fois ses préoccupations philosophiques, nous offre un conte humoristique inattendu sous sa plume : « Totem et tabou ». Et Harlan Ellison, avec « Paulie et la belle endormie », nous prouve que les spectres n’ont pas encore dit leur dernier mot.
La plus curieuse nouvelle du numéro est « Les fils de la Vierge » de Julio Cortazar : une œuvre dont les résonances, longtemps après sa lecture, n’ont pas fini de cheminer dans notre esprit.
Enfin, côté classique, nous présentons la première histoire traduite en français de Bram Stoker, le créateur de l’illustre Dracula : « La Maison du Juge »


L'avis du PReFeG :

On assiste à la décadence de l'espèce humaine et à ses multiples métamorphoses dans Jusqu'en Ton sein…, petite épopée au ton douceâtre composée par Brian Aldiss. Le pantropisme y est accompli, mais l'espèce n'en est pas plus heureuse malgré un hédonisme affiché. Toutefois, malgré un bon point de chute, l'ensemble reste un peu vain.


A travers l'allégorie d'une femme issue d'un métissage avec une autre espèce, Carol Emschwiller évoque la vie d'une personne qui enterre sa singularité sous des tombereaux d'insignifiance et de conformisme. Son mal être est palpable, obsédant, et le titre français, Atavisme, ne rend pas complètement compte de sa douloureuse résignation à "s'adapter".


On peut imaginer Jacques Bergier souffler au détour d'une conversation un sujet de nouvelle à composer. On peut admettre que André Ruellan, médecin de formation, mette son savoir au profit d'une comparaison avec une hypothétique forme de vie extraterrestre. Mais cette nouvelle Guerre des Mondes qui tourne au fiasco pour les envahisseurs - démunis car anthropocentrés - aurait peut-être gagnée à être plus en Décalage et retournée comme un gant ; c'est ici notre primitivisme et notre crasse ignorance qui nous rend vainqueurs…


(Mr Wade s'adresse à ses robots et prend pour poésie ses slogans publicitaires) :

« Votre grand défaut, » reprit Mr. Wade, « vient de votre parfaite indifférence pour un système économique qui assure cependant la prospérité et les loisirs dont l'artiste a besoin pour l'inspiration créatrice. Le premier devoir d'un poète est de rendre hommage au système sans lequel il n'y aurait pas d'art possible, et la meilleure façon pour lui de s'en acquitter est précisément d'aider à maintenir ce système. »

Les robots aiment aussi - René Lathière n'est décidément pas doué pour traduire les titres. On reconnait toutefois les grands thèmes de Robert F. Young : la critique de la société de consommation naissante et à venir, la place de la poésie dans l'épanouissement humain… Et ici robotique.


Ce merveilleux matin, par Suzanne Malavalest une concise histoire de camp de travail forcé, mais qui nous surprend dans sa parabole : la délivrance dans la mort… Demeure le récit.


A travers la figure de Delphine, Claude Seignolle nous invite, dans un style ciselé et somptueux de sensations, à considérer le Vieux Paris populaire et ouvrier qui disparait peu à peu dans les chantiers de la modernité et de la reconstruction qui jalonnèrent les années 50 et 60. Un conte magistral de failles temporelles qui provoquent des fantômes et des paradoxes, dans l'ambiance d'un énamourement adolescent propre à soutirer des soupirs de joie et de douleur mêlées. Dommage que Fiction, malgré son admiration, ne publiât pas d'autres nouvelles de ce saisissant auteur.

Citons pour la plaisir ce que Jean Ray préfaçait dans le recueil "Histoires maléfiques" dont Delphine est extraite :

En 1910, j'ai rencontré les frères Franz et Heinz Heibel, deux octogénaires qui avaient vu brûler Hambourg en 1842.
- Un incendie allumé par des démons à tête de bête, disaient-ils, des « Wähncolfe » !
- « Währwolfinnen », précisa l'aîné, insistant sur le sexe des monstres, elles sont autrement dangereuses, car elles ne gardent pas toujours leur hideuse figure mais peuvent se changer en de très belles femmes ! 
J'ai dû me souvenir de l'heure passée avec les deux vieillards, des années après, quand j'écrivis La Ruelle ténébreuse, comme Claude Seignolle a dû se rappeler d'insolites rencontres, en présentant à ses lecteurs de Ce que me raconta Jacob les lycanthropes nazis, hurlant dans les nuits hantées de la monstrueuse cité hanséatique. 
Claude Seignolle « aventurier de l'insolite » force les portes de l'inconnu, il ne compose pas avec les entités des ténèbres, il consent parfois à traiter avec elles, mais en maître. Sans doute parce qu'elles croient davantage en lui, que lui en elles, ce qui, d'ailleurs, serait le côté « faible » ou plutôt vulnérable des élémentals, des lémures et des larves, selon le fameux grimoire de Stein.
Les pages terribles du Bahut Noir et du Chupador peuvent faire penser à quelques-uns des romans noirs de Walpole et d'Anne Radcliffe, mais cette impression ne dure guère longtemps, car dans celles de Claude Seignolle la fiction recule rapidement à l'arrière-plan, pour faire place à la réalité de documents sans miséricorde.
Car en plein « fantastique », Claude Seignolle fait du document. (Il est du reste merveilleusement armé pour cela par son énorme érudition.)
Dans la plus grande partie de son œuvre, on se trouve soudain devant des faces réelles de la vie noire, qu'à tort ou à raison on veut infernales.
Et, ici, le terme « infernal » se présente automatiquement, car il ouvre un horizon immense à cette œuvre.
J'y reviendrai sans doute un jour, quand, devenu à mon tour un « aventurier de l'insolite », j'aurai pénétré dans l'enfer tel que Claude Seignolle le conçoit, le voit, ou, peut-être, l'installe dans notre vie.

Jean Ray. Mars 1963. - Préface à Histoires maléfiques - Claude Seignolle (Marabout)

 

Philip José Farmer dans un ton qui ne lui ressemble guère, s'amuse avec Totem et tabou sur les métaphores animales dans un cadre réaliste. L'enjeu est minime, la nouvelle concise, et rappellera étonnamment le ton des nouvelles humoristiques de Galaxy. 


Entrée de Harlan Ellison au rang des baroudeurs ; critique, anthologiste et célèbre trublion de la SF américaine. On pourra apprécier Paulie et la belle endormie, une première nouvelle qui démarre en argot chic et perd de son style en entrant dans le fantastique. La situation, toutefois, est fort bien trouvée, même si elle évoque "La belle au bois dormant" et rabaisse la femme au rang d'objet passif et narcissisant (et dont le seul acte dans cette histoire, revenir d'entre les morts, fait peur et n'obéit au final qu'à une sorte de réflexe).

« Faut que j'y aille, Johnny. Je vais y aller tout de suite, là où ils l'ont mise. Et je jouerai jusqu'à ce qu'elle sorte. Je jouerai si bien qu'elle se réveillera, Johnny, t'entends ? Ça la fera pleurer, et elle reviendra. » 

Pour ceux qui la connaisse, difficile de ne pas repenser à la chanson "Réveille-toi" de Ange (1978).


Julio Cortazar "impressionne", et c'est bien là le propos inscrit dans Les fils de la Vierge. Borges utilise le livre comme allégorie de l'univers, Cortazar la photographie. On pendera au "Blow up" d'Antonioni (et à son hommage de DePalma), qui ne seront réalisés que quelques années après. Le geste fixateur du photographe ne serait pas si anodin ou mécanique. Ce serait comme un viol des lois de l'espace-temps… La violence sous-jacente est aussi bien évoquée dans la situation exposée, sans saturation à l'image. Fort bien mené.


Un jeune étudiant en mathématiques loue une chambrée et est persécuté par un rat maléfique. On pourrait croire à un résumé de "La maison de la sorcière" de Lovecraft, mais il s'agit de La maison du juge, titre emprunté à Le Fanu par Bram Stoker. Histoire assez sinistre quand la justice, humaine, divine ou surnaturelle est au service non plus du bien ou de la morale, mais d'une entité maléfique.


Dans la "Revue des livres", et à propos de la nouvelle édition des "Derniers contes de Canterbury" de Jean Ray, Jacques Van Herp lâche le morceau :

Un à un, reparaissent les ouvrages introuvables de Jean Ray. Après « Vingt-cinq histoires noires » et sa moisson d'inédits, puis « Malpertuis », voici que les Éditions Gérard ressortent les « Derniers Contes », parus en 1943. Livre important dans l'œuvre de Jean Ray, le plus complet sans doute, car toutes les facettes de son talent et de ses multiples personnalités s'y trouvent rassemblées. L'auteur anonyme de Harry Dickson, le John Flanders aux récits historiques, l'ancien flibustier de la Rum Row, l'humoriste (car Jean Ray est souvent un humoriste, et de grande classe) contant avec le plus féroce et flegmatique sérieux d'improbables histoires, et le Jean Ray des mondes intercalaires et du fantastique cosmique, tous prirent tour à tour la plume pour narrer cette nuit vécue par Tobias Weep. Ne manquent que l'auteur policier, et celui de SF, et encore…

A côté de cette confirmation sur la paternité de Harry Dickson (semi-vérité, puisque Jean Ray n'en a pas pour autant composé tous les épisodes,) (voir aussi Fiction n°81), continue toutefois de rôder cette rumeur fallacieuse à propos de  "l'ancien flibustier de la Rum Row".

La même critique de Van Herp poursuit une veine déjà creusée : la comparaison de Jean Ray avec Lovecraft. Ainsi, à propos des nouvelles "Le Uhu" et "La terreur rose" :

« Le Uhu » est conté par un fou, fou d'avoir vu le Uhu, d'avoir prononcé son nom dans une maison perdue sur la lande, et aussitôt assaillie par les oiseaux. Les oiseaux, ces reptiles mal déguisés, dont les sournoises écailles sont toujours visibles sur les pattes. Après, un pas ébranle le monde :
« C'était le rythme d'un pas, mais d'un pas d'une monstruosité sans pareille, la marche d'un être inouï, dont le front devait frôler les étoiles. » (p. 173).
« Là-bas s'enfonçait dans l'horizon, qu'il occupait tout entier, un masque formidable… Deux yeux fixes regardaient au ras de la lande, comme un rôdeur de cauchemar guette sur la ligne de faîte d'un mur. » (p. 176).
On songe à « L'appel de Cthulhu », la similitude des noms s'impose. Et pourtant Jean Ray ne connaissait pas à l'époque Lovecraft, dont l'œuvre se trouvait encore éparse dans les revues. De plus sa connaissance du fantastique est spécialement anglaise et allemande, non américaine. Uhu vient de la transposition d'un cri d'oiseau nocturne, le Uhu lui-même étant, au départ, conçu comme un dieu à tête de hibou. Il n'empêche que la simple rencontre est intéressante. À comparer les deux contes, nous touchons du doigt la différence de démarche chez les deux conteurs. Lovecraft narre par le menu la longue tension des ressorts tragiques, Jean Ray en préfère la brusque détente ; l'un s'attarde à la lente éclosion des faits, l'autre à la crise finale. Les monstres de Lovecraft se révèlent parfois décevants, pas ceux de Jean Ray. Pourquoi ? Parce que rien du Uhu n'est précisé, ni le pourquoi de ses manifestations, ni son origine, ses apparences ou ses desseins. On le sait seulement d'une démesure terrifiante, et que certaines nuits son regard barre l'horizon. Nous sommes loin des lignes nettes de Cthulhu, qui peut être combattu, dont les buts et même les moyens d'action restent définis.
Même chose dans « La terreur rose ». Nous ignorerons toujours quelle est la mystérieuse entité tapie au fond de l'eau emplissant les puits de kaolin abandonnés. Nous assistons seulement à sa manifestation : le cône de lumière rose, et le châtiment de celui qui osa le troubler :

« Tartlet s'était mis à grandir égalementIl devenait gigantesque ; sa tête heurta un nuage et s'y enfouit, mais au fur et à mesure de cette infernale croissance, son corps devenait brumeux, vaporeux, pour n'être bientôt plus qu'une ombre démesurée. » (p. 159).


Dans la "Tribune Libre", la remarque d'un lecteur à propos des notes de la rédaction de Fiction - qui ouvraient (avant la "nouvelle formule") sur chacune de ses nouvelles, fournissent un intéressant renseignement éditorial.
Je vous reproche en particulier la suppression des quelques lignes de commentaires qui précédaient chaque nouvelle, et qui donnaient à « Fiction » un ton unique parmi les publications de la presse périodique. Plusieurs amis me l'avouèrent : ce sont ces quelques lignes introductives et explicatives, donnant déjà toute une ambiance préalable à la nouvelle, qui ont fait d'eux des amateurs de fantastique et de science-fiction, bref les lecteurs de « Fiction » qu'ils sont.) Malheureusement il semble que toute évolution de ce genre soit irréversible.

Ce à quoi la rédaction de Fiction répond :

Pas nécessairement, puisque nous sommes en train de revenir peu à peu à la formule des présentations de nouvelles, leur suppression n'ayant constitué qu'une expérience. (N.D.L.R.).

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