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12 novembre, 2025

Fiction n°130 – Septembre 1964

Un numéro équilibré entre SF et Fantastique, avec une offre généreuse en récits courts. On pourra y apprécier J. T. McIntosh décidément devenu très taquin, à l'instar de Robert F. Young. Même Gérard Klein nous chatouille avec un récit à chute. Etonnamment, c'est le (d'habitude) facétieux James White qui est ici le plus sérieux.

Dans les profondeurs de la Fiction !


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Sommaire du Numéro 130 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie

NOUVELLES


2 - J. T. McINTOSH, Sacrifice humanoïde (Humanoid Sacrifice, 1964), pages 7 à 30, nouvelle, trad. Christine RENARD *

3 - Gérard KLEIN, Magie noire, pages 31 à 43, nouvelle

4 - Robert F. YOUNG, Rapport sur le comportement sexuel des habitants d'Arcturus 10 (Report on the Sexual Behavior on Arcturus X, 1957), pages 44 à 55, nouvelle, trad. Christine RENARD

5 - James WHITE, Le Pilote (Fast trip, 1963), pages 56 à 94, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Jack SHARKEY, La Proie (Trade-in, 1964), pages 95 à 107, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

7 - Daniel MEAUROIX, Quel cataclysme ?, pages 108 à 113, nouvelle

8 - Robert M. jr. GREEN, Les Habitants de nulle part (No Place Like Where, 1964), pages 114 à 126, nouvelle, trad. Pierre BILLON

9 - G. O. DUVIC, Irma, pages 127 à 134, nouvelle *

10 - Philip WINSOR, Maman (Mama, 1963), pages 135 à 137, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE *

CHRONIQUES


11 - Jacques VAN HERP, Les Mondes défunts et les mondes cachés, pages 139 à 151, article

12 - Roland STRAGLIATI, Livres de cinéma, pages 153 à 157, critique(s)

13 - Pierre HALIN, Notes de Lecture, pages 159 à 159, critique(s)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Fiction évoque un "nouveau" J. T. McIntosh ; en effet, on a un peu la sensation de lire du Robert Sheckley avec cette histoire de réparateur de coordinateur de régulation météorologique sur une planète étrangère (et on se rappellera des aventures de Cergue et Arnaud). Avec intelligence, McIntosh mêle dans Sacrifice humanoïde : logique spécieuse (penser comme une machine) et pillage colonial (un terrien capturé et maintenu en hibernation avant l'entrée de la Terre dans la Fédération galactique…) ; bref, une nouvelle légère et plaisante.


"Peut-être Dieu accorde-t-il aux physiciens ce qu’ils attendent, et aux croyants ce qu’ils désirent, pourvu qu’ils y croient avec assez de force." S'en remettant par désespérance à faire de la magie pour relancer leur vaisseau en panne, trois naufragés vont découvrir à leurs dépend qu'il est un temps pour tout, pour la croyance comme pour la science. Magie noire est bon récit signé Gérard Klein.


Parodiant le rapport Kinsey sur les mœurs sexuelles des habitants des Etats-Unis, Robert F. Young propose son Rapport sur le comportement sexuel des habitants d’Arcturus 10une petite histoire un poil machiste, du moins qui joue sur ce cliché du héros sauvant l'héroïne du péril. Mais l'ensemble reste bon enfant.


Après Gérard Klein et ses naufragés un poil infantiles, Le pilote ferait presque figure de documentaire tant il brille par son réalisme et son sérieux. Peut-être James White y est-il trop sérieux, mais ces passagers d'une semi-épave initialement partis pour un voyage Terre-Mars demeurent de bien courageux survivants.

On ne voit pas venir la chute au propre comme au figuré de La proie, histoire d'homme frappé par une sénescence prématurée. Un conte cruel de Jack Sharkey, malgré un arrière-goût mysogine.


On repensera inévitablement à la nouvelle de Dino Buzzati "Il était arrivé quelque chose" (in Fiction n°80) à la lecture de Quel cataclysme ?. Là aussi, un train semble se précipiter vers le foyer d'une catastrophe, et personne n'en veut rien dire, laissant le protagoniste dans la cruelle ignorance du péril vers lequel il se précipite. Daniel Meauroix (Dorémieux servi que par lui-même) va cependant un peu plus loin que son homologue italien, mais sans rien dévoiler au final.


Jusqu'où doit-on accepter l'anonymat volontaire des grands ensembles, où surnage l'impression de vies interchangeables ? Dans sa parodie des grands thèmes de la S.F., Marcel Gotlib imaginait un homme persuadé d'avoir pénétré dans un monde parallèle, alors qu'il s'était tout bonnement trompé d'appartement. Dans Les habitants de nulle part, de Robert M. Green, c'est l'inverse, mais cela est tout aussi cocasse… Pour ce qui est de l'auteur : " Cette signature est apparue dans The Magazine of Fantasy and Science Fiction de 1964 à 1967, au rythme d’une fois par an." (Source : "Histoires de la quatrième dimension - Livre de Poche 1983). Il s'agit d'un auteur canadien selon BDFI.



Irma est une histoire de justice immanente construite en deux temps. On pourra apprécier le scénario mais la technique est encore à parfaire. Malgré son travail de titans et sa minutie de fourmis, la Database BDFI crédite cette nouvelle de G. O. Duvic au bénéfice de Patrice Duvic - auteur, journaliste et anthologiste de SF et de Fantastique (on lui doit beaucoup de "Livres d'or" chez Pocket et la série "Asimov présente"). Il n'en est rien en réalité : Patrice Duvic ne publiera sa première nouvelle, "La route illustrée", qu'en 1965, dans le n°13 de la revue Lunatique. G. O. Duvic est en fait le pseudonyme d'un romancier et auteur de chansons. - auteur de romans policiers sous son nom véritable et sous les pseudonymes Maurice Lambert et Go Wilcox. (source BNF).

Pour finir : avec Maman, nous observons l'entrée d'un nourrisson dans le langage. Philip Winsor (professeur de lettres à l’université de Columbia, dixit Fiction) induit qu'un autre savoir hors des mots préexiste à cela, mais qui est chassé par l'incursion de la langue.

02 juillet, 2025

Fiction n°118 – Septembre 1963

Un numéro très éclectique qui voit entre autre publiée la dernière nouvelle de Julia Verlanger dans Fiction, de la poésie de SF, Avram Davidson toujours apprécié, et un nouvel opus critique des Lettres d'Amérique par Alfred Bester.

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Sommaire du Numéro 118 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie


NOUVELLES

2 - James WHITE, Mystère au rayon des jouets (Counter Security, 1963), pages 5 à 26, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

3 - James Henry SCHMITZ, Le Réfractaire (These Are the Arts, 1962), pages 27 à 42, nouvelle, trad. Christine RENARD *

4 - Julia VERLANGER, Chasse au rêveur, pages 43 à 50, nouvelle

5 - Fritz LEIBER, Si les mythes m'étaient contés (Myths My Great-Granddaughter Taught Me, 1963), pages 51 à 56, nouvelle, trad. Christine RENARD

6 - Colette GOUDARD, Le Rendez-vous, pages 57 à 62, nouvelle *

7 - Avram DAVIDSON, Une vengeance théâtrale (Mr. Stilwell's Stage, 1957), pages 63 à 74, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Philip Maitland HUBBARD, La Brique d'or (The Golden Brick, 1963), pages 75 à 84, nouvelle, trad. Christine RENARD *

9 - Jean CASSOU, La Fille du roi d'Angleterre, pages 85 à 97, nouvelle *

10 - William Fryer HARVEY La Bête à cinq doigts (The Beast With Five Fingers, 1928), pages 98 à 124, nouvelle, trad. Françoise MARTENON & Roland STRAGLIATI

11 - Charles DOBZYNSKI, L'Opéra de l'espace, pages 125 à 135, extrait de roman

CHRONIQUES


12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 136 à 153, critique(s)

13 - Alfred BESTER, Lettres d'Amérique, pages 154 à 159, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

14 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 160 à 162, critique(s)

15 - F. HODA, Le Monde des idées, pages 163 à 167, article

16 - Jacques GOIMARD, Revue des revues, pages 167 à 174, critique(s)

17 - (non mentionné), En bref, pages 175 à 175, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Mystère au rayon des jouets démarre en enquête policière menée par le veilleur de nuit d'un grand magasin pour basculer subitement en récit de Premier Contact. James White en profite pour faire état de certains clichés de la science-fiction, avec au passage une évocation de ceux de Lovecraft : 

Tully eut un frisson en songeant à ce qu'il ressentirait si l'autre devait lui arracher les deux bras et une jambe, lui retirer un… Il s'efforça désespérément de chasser cette idée pour ne plus penser qu'à des êtres pacifiques, civilisés, mais son esprit était incapable d'oublier l'autre espèce. Cette race venue d'outre-ciel, que Lovecraft s'ingéniait naguère à décrire…
Selon Lovecraft, la totalité de l'espace-temps était le domaine d'entités monstrueuses, d'êtres aussi glacés, aussi inhumains que les infinis interstellaires où ils vivaient. L'homme, avec son souci du bien et du mal, n'occupait qu'une place infime, cramponné à un minuscule grain de poussière, ignoré et ignorant dans ce continuum qui n'était qu'une obscénité blasphématoire. Tully n'aimait pas la cosmogonie de Lovecraft, mais ce dernier avait un tel talent d'écrivain que ses récits continuaient à le hanter malgré tout. Or les êtres pensés par Lovecraft étaient du genre même à dépecer une créature vivante, intelligente, sans plus de pitié que n'en montre un gamin écervelé quand il arrache les pattes à une mouche.

Un autre extrait de nouvelle, qui ne sera pas sans nous rappeler l'hypnose qui frappe la majorité de nos amis terriens :

(…) en cette ère de confort et d'abondance, les gens avaient un besoin croissant de sensations fortes et d'émotions, aussi les élucubrations les plus idiotes faisaient-elles l'affaire. Étant donné que tout le monde, même dans les coins les plus reculés, avait son poste de télévision, il s'ensuivait qu'une publicité bien montée pouvait retenir l'attention de l'univers entier. En général, cela durait un mois ou deux.

Une paranoïa toute dickienne fait balancer la lecture de Le réfractaire de la suspicion à un doute ironique. La chute n'en est que mieux ressentie. James Henry Schmitz est aussi mieux servi par la traduction de Christine Renard qu'à l'époque de ses parutions dans Galaxie.

Chasse au rêveur augure sans doute l'introduction à des aventures à venir pour Kern, le mercenaire au grand cœur (qu'on retrouvera en effet dans le recueil "Les oiseaux de cuir" sous le pseudonyme de Gilles Thomas, au Fleuve Noir). Un poil attendu, cette histoire se lit avec le même plaisir coupable ressenti en parcourant un volume de la collection Anticipation…

Ce sera, nous l'avons dit, la dernière nouvelle publiée dans Fiction de Julia Verlanger. Ce ne sera pas de l'ostracisme, en témoigne cette introduction (sans doute signée par Alain Dorémieux) :

Julia Verlanger n'écrit pratiquement plus, et c'est dommage. Elle avait démontré, il y a quelques années, un talent plaisant et rafraîchissant, portant sur un grand éventail de genres. Nous ne pouvons, en publiant cette dernière nouvelle d'elle extraite de nos réserves, que lui adresser cette requête : « Chère Madame, remettez-vous, de grâce, à votre machine à écrire ! »

Fritz Leiber, vivement, réinterprète les mythes nordiques sous l'angle de la guerre froide que traverse le monde en 1963, dans Si les mythes m'étaient contés. Il ne fait pas qu'en détailler les correspondances, mais donne un sens même à ce qu'il y ait des correspondances. Fort habile.

Bien qu'il y ait des allusions dans le décor à des éléments de SF, le Le rendez-vous que propose Colette Goudard bien que court, est passablement ennuyeux.

 

On se souvient de "La boîte à musique" de Odette Ravel (Fiction n°116), nouvelle à laquelle il manquait d'un enjeu satisfaisant pour emporter le morceau. Avram Davidson, avec une boîte magique de même acabit, dresse une diablerie de son goût, Une vengeance théâtrale autrement plus satisfaisante, toujours avec l'air de ne pas y toucher, en distrayant le lecteur avec un contexte de services aux inventions, et masquant son intrigue véritable.

Rapproché de Montague Rhodes James, Philip Maitland Hubbard signe en effet une histoire où le surnaturel surgit du quotidien. Un homme est isolé sur un bateau au large de la Cornouailles, et propose au narrateur de vendre pour lui La brique d'orun lingot d'or pur…

Jean Cassou imagine une vie parallèle pour Elisabeth Princesse d''Angleterre, qui n'avait pas été couronnée quand la nouvelle fut écrite. La fille du roi d'Angleterre date de 1933 (in "Les cahiers du Sud n°150 -avril 1933). Elisabeth a 7 ans et ne sera couronnée qu'en 1952. Comme la nouvelle l'évoque majeure, on peut imaginer que Jean Cassou extrapole sur l'année 1946 environ. Le plus troublant est qu'il imagine Elisabeth épouser un roturier, et qu'en réalité c'est son oncle Edward en 1936 qui abdiquera pour des raisons assez similaires. Sans doute que Cassou a simplement eu besoin d'une véritable princesse moderne pour donner à son récit le sel voulu pour des gens qui courent après des chimères pour enchanter le monde et la vie.

Une ambiance oppressante pour un bourreau habile : La bête à cinq doigts est une main possédée et habité d'une vie autonome contre-nature. On y détecte aussi cet humour à froid typiquement anglo-saxon de la part du méconnu W. F. Harvey.

L'opéra de l'espace propose de la poésie de SF. La forme est suffisamment rare pour qu'on la signale. Et les vers sont bien rythmés. Une curiosité signée Charles Dobzynski.



La rubrique Livres d'Amérique signée Alfred Bester nous délivre toujours son lot de petites notes anecdotiques et croustillantes. En voici une, qui décrit l'univers éditorial SF des USA dans les années 30 :

Dans les années trente, lorsque les auteurs et les éditeurs de science-fiction avaient coutume de se réunir à déjeuner une fois par semaine, le soussigné était un débutant rougissant et timide qui écoutait avec vénération la conversation des grands. Il y avait Otto Binder, représentant la moitié d'Eando Binder qui écrivait effectivement ; Manly Wade Wellman, qui avait toujours à sa disposition un verre de vin et une centaine d'anecdotes sur le Sud ; Malcolm Jameson, officier naval jusqu'au bout des doigts, et sa jolie fille, vers laquelle convergeaient tous les regards ; et Edmond Hamilton, un gentleman austère, avec une mince moustache à la Clark Gable.

C'étaient là les auteurs actifs qui, avec quelques autres, assuraient les affaires des vieux magazines comme Thrilling Wonder, Startling, Astouding et Amazing Stories. Nous nous souvenons d'avoir demandé à un rédacteur en chef quelle était la qualité particulière qui rendait ces auteurs si précieux. Il nous avait répondu : « La régularité. Ils écrivent parfois une histoire véritablement mémorable, mais ils n'en écrivent jamais de mauvaises. Nous pouvons toujours compter sur eux. »

Savez-vous depuis quand existe la catégorie "Cinéma Bis" ? Il semblerait bien que cela soit depuis 1963. Jacques Goimard passe en revue les revues, et en extrait cette analyse :

(…) laissons parler Cinéma 63, la plus lue de toutes les revues de cinéma, donc celle qui peut faire le plus pour le cinéma fantastique, d'autant que ses positions généralement raisonnables (quelquefois trop) incitent mieux l'agneau-lecteur à se jeter sans méfiance dans la gueule du loup.

Cette revue ouvre, dans son numéro d'avril, le dossier du « cinéma-bis » : notion plus large que celle de cinéma fantastique ou SF, et qui recouvre en gros tout le cinéma fou, celui que les rédacteurs définissent, un peu restrictivement d'ailleurs (et Fritz Lang ?), par son incompatibilité avec les valeurs traditionnellement admises des historiens de cinéma.

Pierre Billard, dans son introduction, situe bien le moment historique : « Le moment a sonné des révisions déchirantes. Le cinéma tout entier est remis en question. Les films de second rayon voient s'ouvrir devant eux le purgatoire d'une projection dans un club de fanatiques, le paradis d'un numéro spécial dans une revue spécialisée. Le vrai, le grand cinéma de nos pères et de notre jeunesse, le cinéma parlant, pensant, adulte, académique, est contesté de tous côtés. Voici venir le règne du cinéma-bis, absurde, abracadabrant, fantastique, horrible, magique et charmant. » (p. 34). 

En fait l'attitude de la nouvelle génération n'est plus exactement celle des amateurs traditionnels de fantastique : le « cinéma-bis » est devenu pour elle l'instrument d'une révolte généralisée contre le cinéma de papa. Pierre Billard, quant à lui, adopte une position nuancée, considérant cette remise en question comme stimulante, à condition de ne pas exagérer ; « à condition de ne pas remplacer l'académisme par un byzantinisme plus stérile encore. À condition de ne pas remplacer les faux dieux abattus par un culte tout aussi absurde du futile, de l'ornemental, du superficiel et du désinvolte bâclé. À condition de ne pas prendre l'insolence pour du génie, ni l'anti-intellectualisme pour de la culture « moderne ». (p. 34). 

31 décembre, 2024

Cadeau bonus : Fiction spécial n° 3 - Les meilleurs auteurs anglo-saxons (Juin 1961)

C'est en juin 1961 que parut le troisième numéro spécial de la revue Fiction. Quittant sa ligne d'origine, qui était de faire découvrir l'école française de la science-fiction, Alain Dorémieux se penche sur une anthologie plus classique de récits d'auteurs anglo-saxons. On y retrouve en grande partie des auteurs déjà reconnus, ainsi que d'autres plus rares, voire jusqu'alors jamais édités en France.

Voyons ce qu'en dit Dorémieux dans son Introduction :

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Voici le troisième numéro spécial de « Fiction ». Ceux de 1959 et 1960 ont été des succès, et ce qui n’était au début qu’une expérience plus ou moins hasardeuse est en passe de devenir une tradition annuelle.

Cette année, au lieu d’explorer la science-fiction française, nous avons décidé de jeter un regard sur la science-fiction anglo-saxonne. Dix-sept auteurs ont été réunis dans ces pages : onze américains et six anglais, certains très connus et d’autres moins – mais tous avec des récits représentatifs des différentes voies offertes à la science-fiction moderne.

On ne manquera pas de noter que la couleur générale de nombre d’entre eux est pessimiste. Au premier plan des préoccupations de nos auteurs, s’inscrit la guerre, celle de demain sur Terre (Alfred Bester, Robert Bloch) ou celle qui, se déroulant sur un monde lointain, n’en est pas moins le symbole de toutes les luttes humaines (James White).

Après les violences de la guerre, ses conséquences : proches (Richard Matheson) ou lointaines (Henry Kuttner), mais toutes propres à donner le frisson. Le monde futur n’est pas gai. Il n’est pas très réconfortant non plus en état de paix, s’il faut en croire Kornbluth. Seul peut-être Arthur Clarke nous dépeint une société qui a trouvé, malgré des conditions naturelles défavorables, son harmonie et son équilibre.

Et l’exploration de l’espace ? Elle réserve toujours des surprises : aventures étranges (Jack Williamson) ou découvertes scientifiques curieuses (E.R. James). Mais elle est en quelque sorte « officialisée », et ne se prête pas à des développements lyriques ou épiques. Quant aux extra-terrestres, le temps est loin où ils n’étaient que des monstres assoiffés de sang terrien. Ils ne se manifestent plus guère, sinon pour poser aux savants un problème fortuit (William Morrison).

Le voyage dans le temps reste toujours à la mode, qu’il soit une porte de sortie pour fuir le présent (Donald Malcolm) ou simplement un tragique accident (J.G. Ballard). Et hors du continuum espace-temps, il peut y avoir encore place pour d’autres dimensions : c’est ce que nous rappelle Jerome Bixby.

L’homme lui-même, enfin, demeure une étrange machine, pleine de mystères. Mystères d’ordre physiologique, cocasses (H.L. Gold) et inquiétants (Gerald Kersh), ou mystères plongeant plus profondément dans les abîmes mentaux (Elisabeth Mann Borgese).

Le mot de la fin, c’est peut-être Fritz Leiber qui nous le fournit, sur le mode humoristique : à quoi bon toute cette agitation humaine, dit-il en substance, puisque le véritable maître du monde, ce n’est pas l’homme, mais… le chat ?

Seulement, personne ne s’en doute…

 

Sommaire du Fiction Spécial n°3 :


1 - (non mentionné), Introduction, pages 3 à 4, introduction

2 - J. G. BALLARD, Zone de terreur (Zone of Terror, 1960), pages 5 à 20, nouvelle, trad. François VALORBE

3 - Alfred BESTER, On demande poète... (Disappearing Act, 1953), pages 21 à 37, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

4 - Jerome BIXBY, La Meilleure des vies (It's a Good Life, 1953), pages 38 à 54, nouvelle, trad. François VALORBE

5 - Robert BLOCH, À l'aube du grand soir (Daybroke, 1958), pages 55 à 62, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

6 - Elisabeth MANN-BORGESE, Les Jumeaux (Twin's wail, 1959), pages 63 à 81, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

7 - Arthur C. CLARKE, Berger des profondeurs (The Deep Range, 1954), pages 82 à 89, extrait de roman, trad. P. J. IZABELLE

8 - Horace L. GOLD, Un homme à l'envers (The Man with English, 1953), pages 90 à 98, nouvelle, trad. CATHERINE

9 - E. R. JAMES, Dispositif d'arrosage (Sprinkler System, 1959), pages 99 à 111, nouvelle, trad. François VALORBE *

10 - Gerald KERCH, Qu'est devenu le caporal Cuckoo ? (Whatever happened to caporal Cuckoo ?), pages 112 à 134, nouvelle, trad. CATHERINE

11 - Cyril M.KORNBLUTH, Avènement sur la chaîne douze (The Advent on Channel Twelve, 1958), pages 135 à 137, nouvelle, trad. CATHERINE

12 - Henry KUTTNER, Dans les siècles des siècles (A Cross of Centuries, 1958), pages 138 à 149, nouvelle, trad. CATHERINE

13 - Fritz LEIBER, L'Univers est à eux (Space-Time for Springers, 1958), pages 150 à 160, nouvelle, trad. CATHERINE

14 - Donald MALCOLM, Les Éclaireurs (The pathfinders, 1960), pages 161 à 168, nouvelle, trad. François VALORBE

15 - Richard MATHESON, Danse macabre (Dance of the Dead, 1955), pages 169 à 182, nouvelle, trad. Bruno MARTIN

16 - William MORRISON, Médecin de campagne (Country Doctor, 1953), pages 183 à 201, nouvelle, trad. François VALORBE *

17 - James WHITE, Cénotaphe (Tableau, 1958), pages 202 à 223, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

18 - Jack WILLIAMSON, Factice (The Happiest Creature, 1953), pages 224 à 238, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

19 - (non mentionné), Nouvelles dans "Fiction" des auteurs de ce numéro, pages 239 à 239, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


J. G. Ballard, nouveau venu dans notre panthéon, signe avec Zone de terreur une nouvelle qui propose déjà quelques uns de ses grands thèmes : la psychose et ses facteurs sociaux d'aggravation, la psychiatrie comme vision mécaniste de l'esprit, les rapports pervers ou corruptibles entre les êtres humains, ou encore la survie dans un monde en pleine déliquescence. Fort appréciable, cette nouvelle nous emmène graduellement à accepter l'irréel et le fantasmatique comme argent comptant, jusqu'au tragique.

« Nous devons devenir une nation d’experts. » déclara le Général Carpenter à l’Association Nationale des Universités Américaines. « Chaque homme, chaque femme, doit être un outil spécifique adapté à une tâche spécifique, bien trempé et aiguisé, par l’entraînement et l’éducation, dans le but de gagner la lutte pour le Rêve Américain. »

Voilà exposé le grand problème de l'éducation à l'américaine. Avec un style dynamique, Alfred Bester signe dans On demande poète… une histoire qu'on pourrait attribuer à Robert F. Young, sur le thème de la conquête de l'intangible poésie du monde. Drôle et profond à la fois. 

Dieu en principe régulateur pourrait-il être appréciable dans une communauté forclose ? Un jeune mutant possède des facultés semblables à celles du Créateur, et le voilà tyran. La meilleure des vies est fort bien construite par Jerome Bixby, une nouvelle qui sonne comme de la SF mais demeure indéniablement du fantastique. Elle fera l'objet d'une adaptation dans la troisième saison de "La quatrième dimension" sous le titre "C'est une belle vie" (diffusion en 1961 aux USA). Devenu un incontournable de la série, la nouvelle sera adaptée de nouveau (et modernisée par Richard Matheson) dans un sketch réalisé par John Landis pour le film "La quatrième dimension' (1983).

Les véhicules étaient morts. L’autoroute était un cimetière d’autos. Il s’approcha à pied, passant avec respect près des cadavres des Cadillac, des Chevrolet, des Buick. De près il put constater l’évidence de fins violentes : le verre fracassé, les pare-chocs enfoncés et les capots bosselés.

Il observa de nombreux signes de luttes pitoyables ; ici une minuscule Volkswagen, coincée et écrasée entre deux énormes Lincoln ; là une MG, qui avait péri sous les roues d’une Chrysler. Mais maintenant toutes étaient inertes.

Il avait du mal à imaginer avec une lucidité identique la tragédie qui avait touché les gens à l’intérieur de ces autos. Ils étaient morts aussi, bien sûr, mais leur trépas semblait insignifiant. Peut-être sa pensée avait-elle été affectée par l’attitude de l’époque, devant laquelle l’homme tendait de moins en moins à être identifié comme individu, et de plus en plus à être considéré selon le statut symbolique de la voiture qu’il possédait. Lorsqu’un étranger conduisait dans la rue, on pensait rarement à lui en tant que personnage ; la réaction immédiate était : « Voilà une Ford – voilà une Pontiac – voilà une de ces grosses Impérial. » Et les hommes se vantaient de leurs voitures plutôt que de leurs caractères. Ainsi la mort des automobiles paraissait-elle plus importante que celle de leurs propriétaires. Il ne semblait pas que des êtres humains eussent péri dans cette ruée pour s’échapper de la cité ; c’étaient les voitures qui, prises de panique, avaient foncé vers la liberté, et n’y avaient pas réussi.

On croirait lire ici un extrait de "Plague on wheel" de Kilgore Trout ; nous explorons en réalité avec le protagoniste de À l’aube du grand soir une ville après la chute d'une bombe nucléaire. Le ton de Robert Bloch oscille intelligemment entre l'ironie et la pitié envers une société humaine, plus précisément américaine, inepte et ballotée au gré des mouvements de la guerre.

Les quelques nouvelles qui suivent sont un peu décevantes compte tenu des visées éditoriales de cette anthologie. Les jumeaux est une bonne nouvelle de Elisabeth Mann-Borgese (fille de Thomas Mann), mais elle n'a rien de SF, et confine à peine au fantastique.

Quant à Berger des profondeurs, il s'agit d'une petite chronique spéculative sur le retour à l'océan que pourrait faire l'homme à l'avenir. Assez factuel, malgré tout - on pourrait s'attendre à mieux de la part d'Arthur C. Clarke ; il s'agit en fait d'un extrait du roman "Les prairies bleues" ("The deep range" - 1955), qu'Albin Michel ne traduira qu'en 1972 pour sa collection SF.

Le dérèglement de tous les sens, s'il est un moyen d'inspiration recherché par Rimbaud, peut devenir un étrange handicap. On s'amusera du surréalisme potentiel de la situation à la lecture de Un homme à l’envers, par Horace L. Gold, bien qu'elle soit un peu légère toutefois pour figurer dans une anthologie.  

Comme avec la nouvelle de Clarke, nous avons à faire dans Dispositif d’arrosage avec une chronique, bien menée par E. R. James, mais qui n'apporte pas grand chose en matière de SF - hormis une anecdote de xénobiologie.

On retrouve la qualité escomptée avec les nouvelles suivantes. Dans Qu’est devenu le caporal Cuckoo ?, Gerald Kersh fait de l'autofiction et nous rapporte un chemin de vie qui sort de l'ordinaire. Tout y est bien documenté et le style est enlevé et fort agréable. 

 Vous tournez la tête aux jeunes spectateurs en leur répétant à jamais qu’ils seront les maîtres du XXIe siècle, sans penser que ceux qui en vérité viendront au pouvoir sont en train de faire leurs devoirs au lieu de regarder la télévision.

De nos jours, on arriverait même à nous vendre des carrières d'influenceurs… Le règne de l'idiocratie commence dans Avènement sur la chaîne douze, une très efficace nouvelle de Cyril M. Kornbluth, toujours aussi talentueux, en plus d'être acerbe et lucide sur les rouages de notre modernité.

Un Messie immortel, régénéré siècle après siècle par un procédé mécanique… de corps, mais pas d'esprit. Dans les siècles des siècles est une belle nouvelle d'Henry Kuttner sur le mal toujours à l'affût.

Il parait que les chats considèrent les humains comme étant de leur espèce. Fritz Leiber joue de cette idée avec délectation, et brouille sans cesse les pistes dans L’univers est à eux. 

Après ces bons morceaux, on passera sur le style un peu simple de Donald Malcolm, et sur la vie dure des premiers mythes bibliques quand ils sont pris pour argent comptant. On sent bien dans Les éclaireurs que la science-fiction n'est qu'un prétexte.

A propos de cet auteur, on saura "qu'après s’être fait connaître comme journaliste scientifique, l’auteur britannique Donald Malcolm s’est lancé en 1957 dans la science-fiction, publiant la plupart de ses récits dans la revue New Worlds." (in Histoires de voyages dans le temps - Pocket).

Un véritable morceau d'anthologie, par contre, que Danse macabre, de Richard Matheson, bien mené tant par les effets de dégoûts, de crainte furtive, de suspens et de régression morale, que par les incursions stylistiques qui explicitent le contexte (à la façon d'un John Dos Passos - en condensant la narration et en allégeant les protagonistes ou le narrateur de nécessités anecdotiques. John Brunner utilisera cet effet dans ses écrits à venir, notamment dans "Tous à Zanzibar"). Dans Danse macabre proprement dite, la violence des effets d'une guerre - on parle ici de la 3e mais peu importe son rang dans l'histoire - et ses traumatismes, sont ici montrés comme digérés par la jeune génération qui suit la fin du conflit. Pas vraiment de la résilience, donc, mais plutôt une introjection (une banalisation peut-être) de la violence dans la mentalité d'après-guerre.

 Du bon et classique William Morrison, pour suivre. Comme précisé dans l'introduction de Médecin de campagne, "William Morrison est médecin de sa profession ; c’est ce qui donne un tel accent d’authenticité à ses descriptions." On se souvient aussi que ses nouvelles traitent souvent des confrontations du vivant sur des échelles vertigineusement différentes. Ici, nous retrouvons de la péripétie, un brin d'enquête médicale, et les confrontations d'échelles créatrices de situations.

Une rencontre "inter espèces" qui débouche sur un conflit guerrier pour cause de préjugés inhérents à chacune des parties, voilà un sujet plutôt classique pour Cénotaphemais bien mené par un James White avant tout pacifiste et plein d'espoir pour la paix entre les peuples, ce qui est appréciable.

Encore un thème devenu classique : le zoo galactique ; nous en avions vu d'autres (chez Robert Silverberg par exemple, dans sa nouvelle Spécimen de galaxies), mais dans Facticela mesure de protection et d'isolement de la Terre par des extraterrestres "plus évolués" change la donne, et cette nouvelle du vétéran Jack Williamson rappellera étonnamment les futurs mondes truqués que Philip Dick n'a pas encore conçus. 


Pour conclure, une anthologie peut-être pas tout à fait au diapason avec ce qu'elle prétend proposer, car les nouvelles ne sont pas toutes des récits d'anticipation, et les auteurs pas forcément les meilleurs. Mais les découvertes sont au rendez-vous (J. G. Ballard, bien entendu, mais aussi James White et Gerald Kersh), et l'ensemble est tout de même de bonne (voire très bonne) facture. A l'avenir de ces numéros spéciaux, Dorémieux prendra peut-être moins de risques en revenant à des auteurs français d'une part, et des textes dits de "l'âge d'or" d'autre part. A suivre… 

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