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02 septembre, 2026

Cadeau bonus : Fiction Spécial n °9 : L'Âge d'or de la science-fiction - Astounding 2ème série, 1947-1951 (Mai 1966)

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Poursuivant la publication de la manne offerte par la revue américaine Astounding (car Fiction ne se contente plus depuis quelques temps de traduire en français l'unique revue Fantasy & Science Fiction), Fiction nous propose en ce printemps 1966 non pas un florilège choisi par sa rédaction, mais la traduction d'un second recueil américain consacré aux "meilleurs morceaux" de la revue de John W. Campbell.
Nous en apprécierons une très large partie, mais nous ne manquerons pas de nous souvenir que les années 1947 à 1951 étaient marquées par les tambours battants de la Guerre Froide ; la production américaine de l'époque s'en ressent grandement, malgré le vœu pieu de ce genre de littérature de nous permettre de quitter les temps actuels ou passés pour nous plonger dans les émerveillements ou les cauchemars de l'avenir.

La peur de l'anéantissement global de l'espèce humaine, aveuglée par son "instinct belliqueux", n'en est qu'un aspect. Si certains auteurs extrapolent davantage sur les reconstructions possibles de l'après-guerre totale, comme Theodore Sturgeon, ou si d'autres imaginent des alternatives à la bipolarité d'un conflit mondial à venir, comme Lester del Rey, cette anthologie nous propose également quelques morceaux de propagande à l'américaine, l'anti communisme primaire poussé à toute berzingue, qui demeurent intéressants dans l'après coup pour nous donner un aperçu de l'état d'esprit d'alors, bien qu'ils ne brillent pas par l'intelligence de leur propos.
Mais au moment de sa publication en France, nous voilà non plus en 1951, mais en 1965, et de tels "pamphlets" (faute de mieux les définir) peuvent déjà à ce moment passer non plus pour des récits d'un "âge d'or", mais plutôt pour ceux de "l'âge de fer" (voire de "l'âge de l'os de tibia fracassant un crâne de singe").
Nous reviendrons plus avant, exemples à l'appui, sur cette réserve, mais nous pouvons déjà admettre que le travail de Pierre Billon à la traduction est honorable, malgré un choix de nouvelles qui aurait pu, pour certaines, être un peu plus éclairé pour une publication plus tardive, en France.

Sommaire du Fiction Spécial n°9 :
1 - (non mentionné) , Introduction, pages 5 à 6, introduction
2 - Thomas L. SHERRED, Une fenêtre sur l'histoire (E for Effort, 1947), pages 9 à 59, nouvelle, trad. Pierre BILLON
3 - William TENN, Jeu d'enfant (Child's Play, 1947), pages 61 à 87, nouvelle, trad. Pierre BILLON
4 - Theodore STURGEON, Et la foudre et les roses (Thunder and roses, 1947), pages 89 à 109, nouvelle, trad. Pierre BILLON
5 - Eric Frank RUSSELL, La Fin du voyage au bout de la nuit (Late Night Final, 1948), pages 113 à 146, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
6 - Kris Ottman NEVILLE, Guerre froide (Cold War, 1949), pages 147 à 157, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
7 - Clifford D. SIMAK, Éternité perdue (Eternity Lost, 1949), pages 159 à 183, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
8 - Lester DEL REY, Par-dessus bord (Over the Top, 1949), pages 185 à 198, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
9 - Henry BEAM PIPER, Le Dernier ennemi (Last Enemy, 1950), pages 199 à 256, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
10 - Murray LEINSTER, Note historique (Historical Note, 1951), pages 257 à 267, nouvelle, trad. Pierre BILLON * 
* Nouvelle restée sans publication postérieure à celle présentée ici.

FICTION présente son nouveau numéro Spécial :

L'introduction tout d'abord :

" Le genre qu’il est convenu d’appeler science-fiction connaît aujourd’hui une vogue sans pareille. Mais ses origines sont lointaines, et son « Âge d’Or » remonte à une vingtaine d’années.

De cet Âge d’Or, une première physionomie fut offerte en décembre 1965 par le précédent tome de cette anthologie, qui rassemblait huit récits recensant la période 1940-1947.

Tous ces récits provenaient de la célèbre revue américaine Astounding, la plus prestigieuse revue de science-fiction des années quarante.

Avant Astounding et son rédacteur en chef John W. Campbell, il n’existait pas de magazine de science-fiction sérieux digne de ce nom. Après lui, le nom même d’Astounding devint le symbole d’une science-fiction adulte, cohérente, scientifiquement vraisemblable, empreinte d’un souci de réalisme : caractéristiques qui firent prendre au genre un tournant décisif et le marquèrent durablement.

Parmi les auteurs découverts par Campbell à cette époque et publiés en vedette par Astounding, figurent la plupart des grands maîtres de la science-fiction : Robert Heinlein, Isaac Asimov, A. E. van Vogt, Clifford D. Simak, Theodore Sturgeon, Henry Kuttner, etc. Sans compter ceux qui, tels Jack Williamson ou Murray Leinster, avaient fait leurs débuts auparavant mais écrivirent dans Astounding leurs œuvres les plus achevées.

Dans le premier tome, nous avons assisté à l’éclosion et l’élaboration de la science-fiction moderne, à travers quelques textes mémorables. Aujourd’hui, un second tome s’imposait. La période qu’il embrasse est celle de l’épanouissement, et dès le premier texte présenté, cette science-fiction moderne apparaît déjà à son point culminant.

Cette anthologie s’achève en 1951. Par la suite, c’est le boom que l’on connaît, l’expansion de la science-fiction et son développement, sa diffusion dans les principaux pays d’Europe, mais son cheminement antérieur restait encore mal connu, surtout dans le domaine de la nouvelle. D’où l’intérêt historique de ce recueil et de celui qui l’a précédé, et l’importance qu’ils garderont aux yeux des amateurs. "

Et le quatrième de couverture pour faire la réclame à tout ceci :

9 CHEFS-D'ŒUVRE DE LA SCIENCE-FICTION

      « La science-fiction est la littérature de l'ère scientifique.

     Contrairement aux autres littératures, elle pense que le changement est l'ordre naturel des choses, que l'Homme a des buts à atteindre, bien plus vastes que tous ceux qu'il envisage aujourd'hui » :

     Ainsi s'exprime John W. Campbell, rédacteur en chef de Astounding, le plus grand magazine américain de science-fiction entre 1940 et 1955.

     La présente anthologie rassemble neuf passionnants récits issus de ce magazine, neufs récits qui sont des jalons dans l'Age d'Or de la science-fiction.

     Chacun d'eux représente un point d'achèvement et un sommet.

Un livre qui vous ouvre les portes du futur !

Comme nous le voyons, le but déclaré serait pour Campbell non pas de réfléchir à la technologie galopante et aux changements radicaux qu'elle impose après-guerre, mais bel et bien de préparer les mentalités à accepter "l'ère scientifique", dénommée telle comme pour affirmer son inéluctabilité, voire son infaillibilité et la grande Lumière de Vérité qu'elle irradie devant elle. Encore, à cette époque, le "progrès" représentait-il une promesse, un bienfait à saisir, presque une offre promotionnelle. Le discours dominant de nos jours nous imposerait plutôt une injonction à nous y adapter. La machine et son utilisation diffuse à tous les échelons de notre vie sociale a , semble-t-il, pris le pas sur le devenir de l'espèce humaine ou ses projets de société.

Venons-en aux nouvelles proprement dites.

Une fenêtre sur l’Histoire (1947), signée T. L SHERRED est une nouvelle remarquable par sa construction, dans un style dynamique et très plaisant, qui repose sur le postulat de pure science-fiction d'une machine permettant de visualiser n'importe quel moment du passé sans restriction d'espace. Un miracle technique qui pourrait, comme on s'y attend, tout bouleverser, principalement sur les divers "récits nationaux" et les couleuvres que l'Histoire officielle nous aura fait avaler. Les protagonistes sont fort rusés, mais les Etats, inquiets d'être malmenés, conservent leur toute puissance. Le style est dynamique, enlevé, intelligent, et il est très étonnant que cette nouvelle n'ait jamais été reprise en anthologie, du moins francophone (son unique republication ultérieure sera pour le sixième volume de l'éphémère collection Etoile Double chez Denoël), car c'est un véritable bijou qui n'a pas pris une ride, et qui trouve même une seconde lecture contemporaine réactualisée de par nos capacités techniques actuelles à pouvoir fabriquer de fausses images présentant toutes les apparences du vrai. Un choix, donc, bien justifié, qui transcende son contexte temporel.

" Avait-il vraiment envie de dédoubler Tina ? Oui, en dépit de tout. Elle était toujours la femme qu’il désirait plus qu’aucune autre. Et lorsque l’original aurait épousé Lew, la réplique n’aurait d’autre ressource que de se rabattre sur lui-même. Seulement… la jumelle posséderait les caractéristiques de Tina à l’instant où seraient prises les mensurations ; et rien ne disait qu’elle n’exigerait pas d’épouser Lew, elle aussi. " 
On pourrait reconnaître là l'intrigue du Triangle à quatre côté de William Temple fraichement résumée (voir notre article ICI). En réalité, Temple écrira son roman deux ans après ce Jeu d'enfant (1947) qu'a produit William Tenn. Celui-ci rapporte dans une interview qu'il n'est pas précisément fier de cette nouvelle, mais qu'elle lui valut un grand nombre de publications dans des anthologies, grâce aux bons soins de son agent littéraire... Theodore Sturgeon, excusez du peu. Le propos - un kit de production d'êtres humains modélisés, arrivé par erreur du futur au mauvais destinataire - rappellera Tout smouales étaient les borogoves, de Lewis Padgett (à savoir Henry Kuttner et Catherine L. Moore). Tenn pensait en effet écrire une nouvelle à la manière de Henry Kuttner, sans savoir qu'il était aussi l'auteur de Tout smouales étaient les borogoves, et sans même connaître cette nouvelle sensiblement proche de la sienne. D'un William à l'autre, que Tenn inspirât à son tour Temple, rien n'est moins sûr, mais ce Jeu d'enfant a toutefois le mérite d'être bien équilibré, et d'annoncer déjà l'humour cruel des nouvelles à venir de William Tenn.

Theodore STURGEON, qui bien entendu n'était pas qu'agent littéraire, et ce pour notre plus grand bonheur, propose avec Et la foudre et les roses (1947) une vision assez réaliste de ce qui pourrait s'organiser après une guerre atomique. Retenons-en surtout que le message de Sturgeon, véhiculé - comme toujours - par une belle poésie, est de ne pas céder à l'esprit de revanche qui ne ferait que tout achever de détruire. Une belle nouvelle à relire par temps de guerre, en souhaitant ne pas avoir à s'y référer trop vite. 

Toujours sur le registre séminal des influences, peut-être que Marion Zimmer Bradley avait-elle lu La Fin du voyage au bout de la nuit (1948) en composant en 1955 son Marée montante. On y retrouve ici les mêmes germes subversifs d'une société débarrassée du souci de la production, bien que cette histoire traite surtout du changement de mentalité qui s'opère chez des colons extraterrestres guerriers et rigides, confrontés à une vie libre et pastorale. Son auteur, Eric Frank RUSSELL, est  - rappelons-le - un auteur d'un humanisme charmant, malheureusement trop rare (même s'il figurait déjà dans l'anthologie Astounding précédente).

Theodore Sturgeon nous en avait donné un avant-goût : nous entrons maintenant dans les récits préoccupés par la Guerre Froide qui a marqué la production américaine de cet "Âge d'Or de la science-fiction". Kris Neville imagine dès 1949 - en pleine prise de conscience de la Guerre Froide et dans l'anxiété qui régnait alors - ce qu'on appellera plus tard la "Guerre des étoiles", non pas le film, mais le système de défense et d'attaque des deux grandes nations adverses déplacé dans l'espace, avec un réseau de stations spatiales armées de missiles atomiques. Curieusement, Neville ne va pas encore jusqu'à l'automatisation et la transmission radio, mais nous figure ces stations comme habitées, chacune par son gardien propre, le doigt potentiellement sur le gros bouton rouge. On le constate avec l'auteur, et comme l'écrira Ward Moore deux ans après dans Le vaisseau-fantôme, il faudra bien prévoir des pousse-boutons pour les pousse-boutons … 
 
Quittons un instant le contexte de guerre larvée pour nos intéresser à un sujet universel (et même sans doute le premier sujet de la littérature) : la quête d'immortalité. Clifford D. SIMAK explore dans Éternité perdue (1949) la possibilité de la vie prolongée scientifiquement, et ainsi de l'immortalité potentielle, en rappelant qu'il ne pourra s'agir que d'un privilège maquillé en salaire dû au mérite. Accorder une fois ce privilège n'est pas pour autant le renouveler tacitement, et le bail pour la vie éternelle ne saurait être alloué qu'à certaines conditions précises. Sans compter que la peur infantile de la mort gagne du terrain à mesure que se prolonge la vie, et infantilise les immortels… La fable est habile, et même étonnamment grinçante au regard du ton habituel de Simak, plutôt tendre dans ses autres récits. 

" Déjà, les nations commençaient à se retrancher chacune dans son isolement, ce qui signifiait que le monde courait de nouveau vers une crise. La peste qui, quatre ans auparavant, avait soudain éclaté en Chine avait mis fin à la crise précédente, toutes les nations s’étant solidarisées, soit par altruisme, soit par intérêt, et ayant été contraintes de travailler en commun. Mais cela n’avait pas duré. Un traitement avait été découvert, après que deux millions de personnes eurent péri ; ensuite, il ne restait plus rien qui pût maintenir la coopération internationale que la catastrophe avait soudain suscitée. "
La Guerre Froide, donc, et la conquête spatiale vue non pas comme indice de compétition comme ce sera le cas avec Vanguard et Spoutnik, mais plutôt comme contrepoint, comme motivation suffisamment essentielle pourr couper l'herbe sous le pied à la course à l'armement. Dans Par-dessus bord (1949), le ton employé par Lester del REY est iconoclaste, et n'est pas l'expression de l'état d'esprit d'un militaire qui "pèterait un boulon", mais bien celui du ras-le-bol d'un homme particulier, recruté dans la population civile justement pour sa particularité d'être un homme de petite taille. On se souvient que durant un temps, le bruit a circulé que les astronautes seraient sélectionnés selon ce critère (de taille et de poids) pour optimiser le tonnage et la surface habitable minimum dans une capsule spatiale (voir en cela Le saviez-vous du Galaxie 1ère Série n°53 d'Avril 1958). Pour la petite histoire, Lester del Rey sera l'époux de Judy-Linn Benjamin, atteinte de nanisme, avec qui il fondera la célèbre maison d'édition delRey books. Judy-Linn sera, quant à elle, l'autrice de la première novellisation de Star Wars.

On aimerait pouvoir passer sur l'anti communisme primaire de Henry BEAM PIPER, tel qu'allègrement déployé dans Le dernier ennemi (1950). L'extrait suivant pourrait être légitime (bien que gratuit) :
" Je me souviens de quelques histoires que me racontait mon grand-père lorsqu’il était représentant paratemporel dans le Quatrième Niveau, il y a de cela quatre cents ans ; il avait, disait-il, échappé de justesse à plusieurs reprises, aux foudres de la Sainte Inquisition. Je crois que cette redoutable institution opère encore actuellement dans le secteur américano-européen, sous le nom de NKVD. "
H. BEAM PIPER ne s'arrête pas là. Son récit pourtant mêle assez habilement mondes parallèles et civilisations extraterrestres usant de leur influence avec délicatesse pour ne pas provoquer d'ingérence brutale dans les sociétés moins "avancées". Et là encore, il est question d'immortalité, ou plutôt du contrôle scientifique de la réincarnation, volant à l'immanence du "Karma" son sens de la justice et de la morale. Voyons par exemple l'extrait suivant :
" (...) puisque les Statisticalistes soutiennent que la réincarnation se produit purement au hasard, ils visent à créer une société entièrement sans classes, dans laquelle, en théorie, chaque individualité possédera le maximum de chances de se réincarner dans les meilleures conditions d’égalité avec le reste de la population. Le programme politique implique en conséquence la complète socialisation de tous les moyens de production et de distribution, l’abolition des titres héréditaires, la suppression de la transmission des richesses par voie d’héritage – voire la suppression pure et simple de la propriété individuelle – et le contrôle total par le gouvernement de toutes les activités économiques, sociales et culturelles. Bien entendu, » dit le Dr Harnosh, « la politique n’est pas du tout de mon ressort et je ne me permettrais pas de juger, par avance, quel serait le fonctionnement d’un tel régime. » 
— « J’aurais moins de scrupules que vous, docteur, » répondit Verkan Vall, pensant à toutes les lignes temporelles où il avait pu voir de tels systèmes en application. « Vous n’en seriez certainement pas édifié, docteur. "
On le comprend, le modèle politique incriminé est transparent, mais la critique véritable ne va pas plus loin et manque définitivement d'arguments politiques. Et le ton est sentencieusement donné dans l'extrait suivant :
" Cinq hommes étaient assis à une table proche. Ils étaient entrés avant que les étoiles n’aient commencé de pâlir, et les serveurs leur apportaient à peine les premiers plats. Deux d’entre eux étaient des Assassins, et les trois autres d’une race que Verkan Vall avait appris à reconnaître sur toutes les lignes temporelles – celle des politiciens gauchistes arrogants, sûrs d’eux-mêmes, ambitieux, qui savent ce qui convient à chacun, mieux que les intéressés eux-mêmes, convaincus qu’ils sont de posséder la Vérité en tout, ceux qui professent une opinion différente de la leur étant, par conséquent, non seulement des êtres ignares, mais encore des coquins vénaux. "
Pour apprécier la critique en creux, quelle est donc, pourrait-on se demander, la société idéale, l'utopie à la H. Beam Piper ?
" Il n’ignorait pas que ses yeux parcouraient l’une des cités provinciales mineures d’une civilisation respectablement évoluée. Une civilisation qui construisait ses cités verticalement puisqu’elle avait appris à contrebalancer l’effet de la gravitation. Une civilisation qui dépendait encore des céréales naturelles pour sa nourriture, mais qui avait appris à tirer le maximum de rendement de son sol. Le réseau de barrages et de canaux d’irrigation, qu’il apercevait au-dessous de lui, rivalisait avec ce qu’il y avait de mieux dans le genre sur son propre niveau paratemporel. "
Réponse : une utopie de monades urbaines et de monoculture. En bref : les U.S.A. des années 50. 
On le constate, Le dernier ennemi est un exemple frappant de ce que la S .F. américaine pouvait produire en plein "Âge d'Or" de la Guerre Froide. 

De façon, heureusement, plus potache, Murray LEINSTER dans Note historique (1951) se moque aussi de l'U.R.S.S., avec l'histoire de l'invention d'un appareil volant portatif. Malheureusement, le style en est absent et, de fait, la démonstration de l'absurde bureaucratique qu'on aurait aimé trouver tombe un peu à plat.

Après avoir visité la S.F., le prochain Fiction Spécial donnera la part belle au fantastique et à l'épouvante avec un florilège de la revue "Veird Tales" (sic !)

24 juin, 2026

Galaxie (2eme série) n°021 – Janvier 1966

Voici 1966, année de grands bouleversements aux éditions Opta, et incidemment pour les revues que sont Fiction et Galaxie - nous revenons sur la nouvelle direction en fin d'article. Pour l'heure, ce numéro s'équilibre fort bien avec deux nouvelles traitant du collectif dans la société, l'une moqueuse et sarcastique de Robert Sheckley, et l'autre utopique et tendrement grinçante de Theodore Sturgeon. Des trois autres nouvelles, on appréciera celles des assez méconnus Lloyd Jr. Biggle et Gordon R. Dickson, respectivement traitant du conditionnement collectif qu'est a justice, et de la représentation du collectif qu'est la classe politique.

Poker menteur pour un epub !

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Sommaire du Numéro 21 :


1 - Robert SHECKLEY, La Mission du Quedak (Meeting of the Minds, 1960), pages 5 à 41, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

2 - Lloyd Jr BIGGLE, La Planète des réprouvés (The Perfect Punishment / Pariah Planet, 1965), pages 42 à 76, nouvelle, trad. René LATHIÈRE, illustré par John GIUNTA *

3 - Algis BUDRYS, Meurs, car tu n'es qu'une Ombre ! (Die, Shadow!, 1963), pages 78 à 97, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE, illustré par Virgil FINLAY *

4 - Theodore STURGEON, Les Talents de Xanadu (The Skills of Xanadu, 1956), pages 98 à 127, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Virgil FINLAY

5 - Gordon R. DICKSON, La Wilf fidèle (The Faithful Wilf, 1963), pages 128 à 148, nouvelle, trad. Marcel BATTIN & Martine CHRISTIAENS, illustré par Virgil FINLAY *

6 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 150 à 151, bibliographie 


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



La mission du Quedak est celle d'un robot organique : amener les êtres vivants à le rejoindre dans ses perceptions collectives. Il vient de Mars d'où a disparu toute vie… Robert Sheckley se méfie de cette mission qui sous des aspects collectivistes, cache la profonde tyrannie du vampirisme.

Mohrlock (dont on appréciera le patronyme hérité de la Machine à explorer le temps de H.G. Wells) a commis un meurtre par accident et en état de légitime défense. Pour sanction, il est envoyé dans une ville prison sur La planète des réprouvés, où les citoyens sont sommés de commettre leur quota de délits hebdomadaires, ou sinon… Une très bonne nouvelle de Lloyd Jr. Biggle, d'un humour à la Sheckley, où est surtout questionné le conditionnement inhérent à toute société pour faire fonctionner ses lois et la justice qu'elle fait appliquer pour le bien de la collectivité.


En parcourant Meurs, car tu n'es qu'une Ombre!, on croirait lire du Edgar Riee Burroughs et ses aventures martiennes de John Carter, mais venant de Algis Budrys, l'exercice donne un arrière-goût suranné. Passable.


10 ans après sa première traduction, on retrouve reformulée la nouvelle Les talents de Xanadu, de Theodore Sturgeon, avec laquelle Galaxie poursuit sa politique de réhabilitation des traductions discutables (et des coupes drastiques) effectuées pour la première série de la revue - la nouvelle passe d'ailleurs de 24 à 30 pages.

A l'occasion de notre billet sur le Galaxie n°35 d'Octobre 1956, nous avions relevé une citation, que voici, d'un traducteur non-crédité :

Depuis qu’il y a des êtres humains, l’homme a toujours été en conflit avec ses propres machines. Ou c’est lui qui les dominera, ou elles le domineront. Il est difficile de prédire quelle est l’éventualité la plus terrifiante. Mais toute civilisation formée essentiellement d’hommes doit en détruire une autre où les machines dominent, sous peine d’être elle-même anéantie. Il en a toujours été ainsi.

Voici maintenant, pour le même passage, la traduction de Michel Deutsch proposée dans ce numéro :

Depuis qu'il y a des êtres humains, il y a eu conflit entre l'Homme et ses machines. Ou c'est l'Homme qui domine les machines, ou ce sont les machines qui dominent l'Homme : il est difficile de dire lequel des deux termes de ce dilemme est le moins désastreux. Mais une culture fondamentalement composée d'hommes doit détruire la culture où les machines ont la primauté, sous peine d'être détruite par elle. Il en a toujours été ainsi. 

On voit que Deutsch abandonne l'aspect "prédiction" pour en faire une vérité générale, ce qui correspond davantage à la version originale. Qu'en conclure ? Que la SF, dans les années 50 en France, était encore un genre qui cherchait à s'imposer, et à s'imposer par sa faculté d'anticipation, et donc à se positionner par rapport au futur. Dix ans plus tard, les machines sont effectivement entrées dans les vies quotidiennes, et il n'est donc plus tant question d'anticipation que de réflexions sur la technique.

Répondant au Quedak de Sheckley, le Xanadu de Sturgeon mise sur la culture, la pratique des arts, une concentration pour sentir les choses et les gestes à faire pour s'exercer, pour développer collectivement la liberté des peuples. Bien entendu, pour que cela reste de la fiction, le tout repose ici aussi sur une symbiose avec une autre forme de vie. Une nouvelle très inspirante quoi qu'il en soit.

La wilf fidèle se révèle être une histoire sympathique, qui moque au passage et allègrement les néologismes coutumiers de la SF, et qui rappellera un peu l'humour de Fritz Leiber et le sens de l'aventure de Jack Vance. Mais c'est bien dans le second degré de ses dialogues et l'ironie de ses personnages que l'on retrouve tout le talent de Gordon R. Dickson. On notera aussi les magnifiques illustrations de Virgil Finlay, à l'honneur dans l'ensemble de ce numéro.



Un mot à présent sur la mention d'un nouveau directeur de publication : Daniel Domange. On se souvient que le directeur jusqu'en décembre 1965, Maurice Renault, n'était pas à proprement parler un érudit ou un amateur en matière de SF, lui préférant de loin le roman policier, mais on lui doit tout de même la naissance de Fiction en 1953, ainsi que la reprise de Galaxie dès 1964.

Voici ce que Galaxie publiera dans son numéro 22 de février 1966 :

À NOS LECTEURS 
Il y a dix-huit ans, Maurice Renault fondait les Éditions OPTA, en lançant en France Mystère-Magazine. C'était un acte de courage et d'audace que d'introduire sur le marché une revue comme celle-ci, alors unique en son genre. Mais Maurice Renault tint le pari, et le gagna ; Mystère-Magazine fut un succès.
Très vite, il sut lui imprimer une personnalité. Spécialiste éclairé du policier, infatigable chercheur, il fit de la revue un carrefour de toutes les tendances, un reflet fidèle de l'évolution du genre, tout en lui communiquant un dynamisme propre.
Puis, en 1953, sentant que la littérature d'évasion était à un nouveau tournant, il tenta un second pari, plus risqué encore que le premier : ce fut le lancement de Fiction, la première revue française de S.F. Là aussi, sa politique de « personnalisation » du magazine eut les plus heureux effets et, rapidement, le succès de Fiction s'affirma, dans le sillage de sa sœur aînée. En 1957, Maurice Renault créait le Club du Livre Policier, autre idée neuve, dont la popularité ne s'est pas démentie depuis. Hitchcock Magazine et Galaxie virent également le jour sous son impulsion. Enfin, l'an passé, il présida aux débuts du Club du Livre d'Anticipation.
Depuis deux ans, Maurice Renault avait également une activité secondaire d'agent littéraire. L'extension croissante de son agence le conduit désormais à se consacrer uniquement à celle-ci et à la direction littéraire du Club du Livre Policier.
Tous nos lecteurs, nous en sommes sûrs, le remercieront avec la rédaction pour l'action qu'il a menée avec tant de succès afin de faire des Éditions OPTA les plus grands spécialistes français du policier et de l'anticipation.
GALAXIE

On connait mieux, à travers quelques témoignages, les circonstances de cette passation de pouvoir. Voyons à titre d'exemple ceux de Jacques Sadoul tout d'abord, dans le n°12 de la revue Univers (mars 1978), et de Jean-Pierre Andrevon dans sa préface au Livre d'Or de la SF consacré à Alain Dorémieux (décembre 1979).

Jacques Sadoul, tout d'abord, déclare :

" Pendant des années, Maurice Renault se contenta de publier deux revues : Mystère Magazine et Fiction, avec l’aide de collaborateurs tels que Jacques Bergier, Igor B. Maslowski et Alain Dorémieux. En 1958, il créa le Club du Livre Policier qui donna une dimension nouvelle aux Éditions Opta. En 1964, Maurice Renault racheta les droits de Galaxie dont la précédente édition française avait fait faillite. Avec Hitchcock Magazine, précédemment publié, cela portait à quatre le nombre des revues de la maison. C’est cette même année que j’y entrais à mon tour, d’abord pour m’occuper des magazines policiers. Je proposais bientôt la création d’un Club du Livre d’Anticipation, sur le modèle du Club du Livre Policier. Parvenir à décider Renault et ses associés fut un travail d’Hercule et, je crois, mon plus grand titre de gloire dans tout ce que j’ai pu faire pour la science-fiction. Le Club débuta fin 1965, Dorémieux en étant le codirecteur. Nous rééditâmes d’abord la trilogie Fondation d’Isaac Asimov et le succès fut immédiat.

L’avenir d’Opta semblait alors assuré lorsque Maurice Renault, qui avait toujours su diriger sa maison avec intelligence et habileté, dut en quitter la direction à la suite d’un changement de majorité des actionnaires. Je ne tardais pas à quitter à mon tour le navire et rejoignis J’ai Lu. Le nouveau patron, M. Daniel Domange, était un publicitaire cent pour cent qui ignorait tout de l’édition. Une politique promotionnelle nulle, jointe à la publication de petits ouvrages aberrants, avait déjà grandement entamé l’équilibre financier de la maison lorsque M. Domange mourut accidentellement. Opta fut alors repris en main par un groupe d’éditions provenant de la Société Encyclopédique Française de Philippe Daudy ; sa fille, Martine Castaing, prenant la direction effective de la maison. Michel Demuth qui était entré dans la maison en 1966, époque où j’en étais encore le directeur littéraire, avait succédé à Dorémieux, lors de la démission de celui-ci survenue un an après mon propre départ (1968-1969).

Jean-Pierre Andrevon, ensuite :

OPTA reste une boîte de publicité, dont la branche édition n’est qu’un rameau de piètre importance, surtout que Maurice Renault a dû prendre sa retraite en 1965, remplacé par Daniel Domange, qui ne connaissait certes rien à la S.-F. mais était conscient de l’essor du genre. Malgré la venue d’un troisième larron, Michel Demuth, Lyonnais, nouvelliste, traducteur, que Dorémieux intègre en 1966 à l’équipe embryonnaire, OPTA reste « une maison de fous », au fonctionnement artisanal, où les trois hommes doivent, avec l’aide d’une seule secrétaire [deux tout de même à partir de 1967], tout faire, de la sélection des textes à la relecture des épreuves.

Dorémieux, qui reste fondamentalement un homme fragile, rêveur, « mal dans sa peau », subit de plus en plus difficilement cet emballement qui court à la rupture. Sa position, il l’occupe sans jamais l’avoir vraiment voulu : pour lui, tout a été le fait de hasards successifs, d’un enchaînement de situations qui l’a porté vers un sommet dont il mesure maintenant la vanité, propices aux vertiges. Les années 1965-1966 sont celles aussi où son mariage, du fait de l’instabilité mentale de sa femme, le précipite dans les méandres bien connus de l’enfer conjugal. Rien ne va plus : Dorémieux ne s’entend pas avec Sadoul, qui doit démissionner début 1968. Et en 1969 c’est une nouvelle crise, qui éclate cette fois entre Dorémieux/Demuth et Daniel Domange. Elle se résout par la démission des deux amis.

Michel Demuth, seul, va finalement réintégrer OPTA, pour sauver les meubles. Il hérite du titre de directeur littéraire, qu’avait endossé Dorémieux depuis le départ de Jacques Sadoul.

Dorémieux garde toutefois la direction de Fiction, qu’il assume de l’extérieur, au milieu de sa débâcle personnelle : en 1969, son mariage se désagrège définitivement. Il n’a plus qu’un but en tête : la fuite. Il quittera Paris fin 1970, en compagnie de Michèle, assistante de rédaction à OPTA, qui deviendra sa seconde femme.

… et plus loin :

Le directeur des éditions OPTA, Daniel Domange, s’est tué dans un accident d’avion le 31 mai 1971 ; après un interrègne de Mme Domange, la société OPTA revient en 1973 à Philippe Daudy, qui nomme peu après sa fille, Martine Castaing, directrice des publications. C’est une époque de surcompression où OPTA, pour échapper aux créanciers voraces, se lance dans la politique bien connue de la « fuite en avant » : naissent la collection « Anti-Mondes » et le trimestriel « Marginal », tous deux dirigés par l’increvable Michel Demuth et, hors S.-F., une floraison de titres incongrus, comme la revue intello-porno Emmanuelle ou la série OK Docteur. 

Un accident d'avion ! L'érudit Alain Villemur dans le n°13 d'Univers précise :

C’est au tour du destin de frapper Opta. Le 30 mai 1971, Daniel Domange trouve la mort aux commandes de son avion de tourisme. Dans cet accident périt également un de ses amis, un banquier qui était le principal soutien financier de la société Opta. On continue cependant sous la direction de Mme Domange et Michel Demuth crée, à la fin de la même année, la collection « Anti-Mondes », consacrée aux jeunes auteurs anglo-saxons. « Anti-mondes » débute par la réédition de L’île des morts de Zelazny (publié quelques mois plus tôt en G-Bis) et la publication de La tour de verre de Silverberg.

Nous le voyons, avec 1966, voici l'aube d'une nouvelle période pour les revues Fiction et Galaxie. Les fondations vacillent chez OPTA, les collections concurrentes vont se multiplier par ailleurs (et demain), les coups de poignard dans le dos et les scandales littéraires aussi.

06 mai, 2026

Galaxie (2eme série) n°019 – Novembre 1965

ATTENTION : GRANDES POINTURES ! Un très bon numéro, avec la présence d'une belle nouvelle inédite depuis (!) de Theodore Sturgeon, et un récit de Philip K. Dick qui nous parle (à sa façon) de son métier ; rien que cela nous éclaire d'un rayonnement d'intelligence - et l'on sait que Gordon Dickson, Daniel Galouye et Damon Knight ne sont pas en reste sur ce terrain-là, ce qui ne gâte rien. Quant aux sujets évoqués, nous y explorons plusieurs civilisations en reconstruction, qu'elles s'estiment accomplies ou non.

Quel panache !

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Sommaire du Numéro 19 :


1 - Philip K. DICK, Projet Argyronète (Waterspider, 1964), pages 4 à 36, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY

2 - Gordon R. DICKSON, L'Homme de la Terre (The Man from Earth, 1964), pages 37 à 50, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

3 - Daniel F. GALOUYE, Délivrez-nous du mal (Soft Touch, 1959), pages 51 à 69, nouvelle, trad. Pierre BILLON

4 - Theodore STURGEON, Un monde trop parfait (Granny Won't Knit, 1954), pages 70 à 129, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

5 - Damon KNIGHT Une folie ancienne (An Ancient Madness / Mary, 1964), pages 130 à 152, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par John GIUNTA

6 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 153 à 153, bibliographie

7 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 159, courrier


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


" Pendant la première moitié du XXe siècle, les prescients – ces gens qui étaient capables de lire l’avenir – avaient été si nombreux qu’ils avaient formé une guilde avec des sièges à Los Angeles, New York, San Francisco et en Pennsylvanie. Ce groupe de prescients, qui se connaissaient tous les uns les autres, avait créé un grand nombre de magazines qui avaient été florissants pendant plusieurs décades. Bravement, franchement, les membres de la guilde des prescients avaient révélé dans leurs écrits leurs connaissances de l’avenir. Et pourtant, dans l’ensemble, la société ne leur avait prêté que peu d’attention. "
Des magazines publiés par des humains capables de voir l'avenir, qui restent ignorés du grand public, voilà comment dans Projet argyronète le jeune Philip K. Dick décrit ces magazines qui aux Etats-Unis  ont fleuri comme des primevères : Galaxy, If, Astounding...

Il y est entre autres question d'une  nouvelle de Poul Anderson intitulée Night fly, parue dans le numéro d'Août 1955 du magazine "IF". Nous ne serons pas surpris de ne pas l'y trouver (mais d'y voir au sommaire une autre nouvelle de Dick, The Mold of Yancy, en VF : A l'image de Yancy dans l'anthologie Dédales démesurés - Casterman 1982), et même que cette nouvelle n'existât pas du tout. Il en va de même pour The fisher of men de Ray Bradbury (présumée in IF de mai 1971, ce numéro fera d'ailleurs partie de la période bimensuelle du magazine).
C'est que Dick s'amuse dans la sphère du "probable", à l'image de la fragile tension qui recouvre une surface d'eau sur laquelle évolue l'araignée d'eau (ou argyronète), tension de surface qui peut éclater au moindre choc mais se reforme aussitôt après la dispersion de l'eau.


Malgré quelques détails scénaristiques hâtivement menés (une scène dans l'espace sans utilité, un manuscrit tapé à la machine dont l'auteur identifie l'écriture comme étant la sienne…), Dick s'amuse à faire sauter quelques clichés romantiques de la SF : les voyages interstellaires sont inaugurés par des prisonniers volontaires (comme pour la colonisation de l'Océanie faite par des bagnards en remise de peine), les instances du futur ne comprennent rien au XXème Siècle et restent campées sur leurs préjugés (comme si nous prenions nos clichés sur le Moyen-Âge pour argent comptant), mais surtout : une bonne partie de la nouvelle se déroule lors d'une convention de SF, mettant en scène plusieurs auteurs - Poul Anderson en tête. Le tout est terriblement plaisant !
On y relèvera au passage ce sommet d'abnégation de Dick :
C’est Philip Dick qui a écrit ça, » dit Anderson. « The defenders. »
— « Est-ce que vous le connaissez ? » demanda Tozzo.
— « Je l’ai rencontré hier à la Convention, » dit Anderson. « Pour la première fois. Un type très nerveux. Il avait presque peur d’entrer. »

 

A la lecture de L'homme de la Terre, des adages se bousculent : A Rome, fais comme les romains ; Nul n'est censé ignorer la loi ; La loi est dure, mais c'est la loi… Gordon R. Dickson nous propose un monde construit sur l'esprit de ruche, et les caprices de son chef nés de son ennui. Le tragique d'un humain condamné pour une faute qu'il ignorait commettre emmène le lecteur vers un questionnement moral intéressant, même s'il n'est pas poussé ici jusqu'aux derniers retranchements.


"Je ne veux pas et je ne peux pas croire que le mal soit l'état normal des hommes" écrivait Fiodor Dostoïevski dans Le rêve d'un homme ridicule. Dans Délivrez nous du mal, un homme d'une conviction similaire est considéré comme un "quidam", comprenez : un mutant frappé d'ostracisme comme un intouchable. La société future qui le pourchasse agit selon les mêmes paradoxes que la nôtre, et prêche le bien moral dans une turpitude sociale et un individualisme ambiant. Mais, comme souvent avec les histoires de mutant, ce qui pourrait passer pour un égarement de la nature n'est peut-être qu'une ébauche… Un intéressant récit de Daniel F. Galouye.


" Tu ne sais pas… tu ne peux pas savoir… ce qui m’est arrivé. De quoi alimenter une douzaine de rêves. Et tout cela s’est abattu sur moi comme un rêve – avec des bribes de vie réelle. Elle murmura avec ferveur : C’est peut-être que nous sommes devenus fous tous les deux. À moins que ce ne soit le monde qui se fende en deux, et nous avons pénétré dans la fissure pour entrer dans… ou peut-être n’est-ce qu’un rêve après tout, que nous avons partagé en commun. Mais que m’importe, il était magnifique… "

Après une extinction massive de l'humanité, une civilisation humaine s'est péniblement reconstituée, jusqu'à l'invention de la téléportation appelée ici "transplat". La planète put être investie de nouveau, mais ce fut la fin des territoires, des particularités géographiques, comme de la pénurie de matière. Et une chose, allant s'amenuisant, devînt une denrée précieuse : l'intimité. Theodore Sturgeon pose la problématique essentielle de tout instinct de progrès : l'accomplissement et la fin de l'Histoire, la Stase, et la tyrannie de l'injonction à l'immobilisme social. Brillamment mené, avec tous les codes classiques des récits d'utopie, Un monde trop parfait propose un antidote souverain à la Stase : l'exploration infinie de l'espace infini.

On y relèvera quelques détails :

" (...) il ne s’agissait pas de gens vêtus de façon indécente de tissus étrangers qui moulaient le corps au lieu de s’en écarter pudiquement !

La chaleur lui était montée à la figure et il se rendit compte qu’il suffoquait. Son corps était tout moulu et il s’aperçut qu’il avait dû tomber à genoux sur le tapis.

Il se remit tout tremblant sur ses pieds et se laissa accaparer par le réflexe d’ajuster ses pantalets. Ceux-ci étaient nets, luisants, parfaitement cylindriques ; rien à voir avec le galbe délicatement rosé de cette… jambe. Et cette fille avait aussi des orteils. Lui était-il jamais venu à l’esprit de se demander si les femmes possédaient des orteils ? Sûrement pas ! Et pourtant, le fait était là : elle en avait !

Contrairement à ce que figurent les illustrations de Tonney (que nous avons ajoutées en bonus à l'epub), on repensera plutôt aux "Pif-paf", les hommes "pudiques" de la cité enterrée du Monde d'Edena de Moebius (notre illustration).

" La matière ne voyage pas davantage que dans le cas du transplat. Elle cesse d’exister en un point et la loi de la conservation de la matière la fait apparaître en un autre point. " 

La loi de conservation de la matière, ou loi d'équivalence, est aussi évoquée dans des nouvelles traitant du voyage dans le temps, comme Un travail de romain ! de Poul Anderson, Winthrop aimait trop le XXVe Siècle, de William Tenn, ou Culbute dans le temps de Chad Oliver ; la nouvelle de Sturgeon leur est antérieure de trois à quatre ans, mais la première acceptation de cette loi (imaginaire) revient peut-être à John Wyndham dans sa nouvelle Voyage dans les siècles  (Pillar to post - 1951).



Avec Une folie ancienne, nous sommes confrontés là encore à une civilisation qui se relève et qui, cette fois par le contrôle des naissances et des castes génétiques, vit aussi dans ce phénomène de stase, d'histoire figée. Mais ici c'est la réémergence de l'énamourement qui pourrait redynamiser l'occupation du territoire. Un joli conte de Damon Knight, fort bien tourné.



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