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24 juin, 2026

Galaxie (2eme série) n°021 – Janvier 1966

Voici 1966, année de grands bouleversements aux éditions Opta, et incidemment pour les revues que sont Fiction et Galaxie - nous revenons sur la nouvelle direction en fin d'article. Pour l'heure, ce numéro s'équilibre fort bien avec deux nouvelles traitant du collectif dans la société, l'une moqueuse et sarcastique de Robert Sheckley, et l'autre utopique et tendrement grinçante de Theodore Sturgeon. Des trois autres nouvelles, on appréciera celles des assez méconnus Lloyd Jr. Biggle et Gordon R. Dickson, respectivement traitant du conditionnement collectif qu'est a justice, et de la représentation du collectif qu'est la classe politique.

Poker menteur pour un epub !

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Sommaire du Numéro 21 :


1 - Robert SHECKLEY, La Mission du Quedak (Meeting of the Minds, 1960), pages 5 à 41, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

2 - Lloyd Jr BIGGLE, La Planète des réprouvés (The Perfect Punishment / Pariah Planet, 1965), pages 42 à 76, nouvelle, trad. René LATHIÈRE, illustré par John GIUNTA *

3 - Algis BUDRYS, Meurs, car tu n'es qu'une Ombre ! (Die, Shadow!, 1963), pages 78 à 97, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE, illustré par Virgil FINLAY *

4 - Theodore STURGEON, Les Talents de Xanadu (The Skills of Xanadu, 1956), pages 98 à 127, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Virgil FINLAY

5 - Gordon R. DICKSON, La Wilf fidèle (The Faithful Wilf, 1963), pages 128 à 148, nouvelle, trad. Marcel BATTIN & Martine CHRISTIAENS, illustré par Virgil FINLAY *

6 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 150 à 151, bibliographie 


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



La mission du Quedak est celle d'un robot organique : amener les êtres vivants à le rejoindre dans ses perceptions collectives. Il vient de Mars d'où a disparu toute vie… Robert Sheckley se méfie de cette mission qui sous des aspects collectivistes, cache la profonde tyrannie du vampirisme.

Mohrlock (dont on appréciera le patronyme hérité de la Machine à explorer le temps de H.G. Wells) a commis un meurtre par accident et en état de légitime défense. Pour sanction, il est envoyé dans une ville prison sur La planète des réprouvés, où les citoyens sont sommés de commettre leur quota de délits hebdomadaires, ou sinon… Une très bonne nouvelle de Lloyd Jr. Biggle, d'un humour à la Sheckley, où est surtout questionné le conditionnement inhérent à toute société pour faire fonctionner ses lois et la justice qu'elle fait appliquer pour le bien de la collectivité.


En parcourant Meurs, car tu n'es qu'une Ombre!, on croirait lire du Edgar Riee Burroughs et ses aventures martiennes de John Carter, mais venant de Algis Budrys, l'exercice donne un arrière-goût suranné. Passable.


10 ans après sa première traduction, on retrouve reformulée la nouvelle Les talents de Xanadu, de Theodore Sturgeon, avec laquelle Galaxie poursuit sa politique de réhabilitation des traductions discutables (et des coupes drastiques) effectuées pour la première série de la revue - la nouvelle passe d'ailleurs de 24 à 30 pages.

A l'occasion de notre billet sur le Galaxie n°35 d'Octobre 1956, nous avions relevé une citation, que voici, d'un traducteur non-crédité :

Depuis qu’il y a des êtres humains, l’homme a toujours été en conflit avec ses propres machines. Ou c’est lui qui les dominera, ou elles le domineront. Il est difficile de prédire quelle est l’éventualité la plus terrifiante. Mais toute civilisation formée essentiellement d’hommes doit en détruire une autre où les machines dominent, sous peine d’être elle-même anéantie. Il en a toujours été ainsi.

Voici maintenant, pour le même passage, la traduction de Michel Deutsch proposée dans ce numéro :

Depuis qu'il y a des êtres humains, il y a eu conflit entre l'Homme et ses machines. Ou c'est l'Homme qui domine les machines, ou ce sont les machines qui dominent l'Homme : il est difficile de dire lequel des deux termes de ce dilemme est le moins désastreux. Mais une culture fondamentalement composée d'hommes doit détruire la culture où les machines ont la primauté, sous peine d'être détruite par elle. Il en a toujours été ainsi. 

On voit que Deutsch abandonne l'aspect "prédiction" pour en faire une vérité générale, ce qui correspond davantage à la version originale. Qu'en conclure ? Que la SF, dans les années 50 en France, était encore un genre qui cherchait à s'imposer, et à s'imposer par sa faculté d'anticipation, et donc à se positionner par rapport au futur. Dix ans plus tard, les machines sont effectivement entrées dans les vies quotidiennes, et il n'est donc plus tant question d'anticipation que de réflexions sur la technique.

Répondant au Quedak de Sheckley, le Xanadu de Sturgeon mise sur la culture, la pratique des arts, une concentration pour sentir les choses et les gestes à faire pour s'exercer, pour développer collectivement la liberté des peuples. Bien entendu, pour que cela reste de la fiction, le tout repose ici aussi sur une symbiose avec une autre forme de vie. Une nouvelle très inspirante quoi qu'il en soit.

La wilf fidèle se révèle être une histoire sympathique, qui moque au passage et allègrement les néologismes coutumiers de la SF, et qui rappellera un peu l'humour de Fritz Leiber et le sens de l'aventure de Jack Vance. Mais c'est bien dans le second degré de ses dialogues et l'ironie de ses personnages que l'on retrouve tout le talent de Gordon R. Dickson. On notera aussi les magnifiques illustrations de Virgil Finlay, à l'honneur dans l'ensemble de ce numéro.



Un mot à présent sur la mention d'un nouveau directeur de publication : Daniel Domange. On se souvient que le directeur jusqu'en décembre 1965, Maurice Renault, n'était pas à proprement parler un érudit ou un amateur en matière de SF, lui préférant de loin le roman policier, mais on lui doit tout de même la naissance de Fiction en 1953, ainsi que la reprise de Galaxie dès 1964.

Voici ce que Galaxie publiera dans son numéro 22 de février 1966 :

À NOS LECTEURS 
Il y a dix-huit ans, Maurice Renault fondait les Éditions OPTA, en lançant en France Mystère-Magazine. C'était un acte de courage et d'audace que d'introduire sur le marché une revue comme celle-ci, alors unique en son genre. Mais Maurice Renault tint le pari, et le gagna ; Mystère-Magazine fut un succès.
Très vite, il sut lui imprimer une personnalité. Spécialiste éclairé du policier, infatigable chercheur, il fit de la revue un carrefour de toutes les tendances, un reflet fidèle de l'évolution du genre, tout en lui communiquant un dynamisme propre.
Puis, en 1953, sentant que la littérature d'évasion était à un nouveau tournant, il tenta un second pari, plus risqué encore que le premier : ce fut le lancement de Fiction, la première revue française de S.F. Là aussi, sa politique de « personnalisation » du magazine eut les plus heureux effets et, rapidement, le succès de Fiction s'affirma, dans le sillage de sa sœur aînée. En 1957, Maurice Renault créait le Club du Livre Policier, autre idée neuve, dont la popularité ne s'est pas démentie depuis. Hitchcock Magazine et Galaxie virent également le jour sous son impulsion. Enfin, l'an passé, il présida aux débuts du Club du Livre d'Anticipation.
Depuis deux ans, Maurice Renault avait également une activité secondaire d'agent littéraire. L'extension croissante de son agence le conduit désormais à se consacrer uniquement à celle-ci et à la direction littéraire du Club du Livre Policier.
Tous nos lecteurs, nous en sommes sûrs, le remercieront avec la rédaction pour l'action qu'il a menée avec tant de succès afin de faire des Éditions OPTA les plus grands spécialistes français du policier et de l'anticipation.
GALAXIE

On connait mieux, à travers quelques témoignages, les circonstances de cette passation de pouvoir. Voyons à titre d'exemple ceux de Jacques Sadoul tout d'abord, dans le n°12 de la revue Univers (mars 1978), et de Jean-Pierre Andrevon dans sa préface au Livre d'Or de la SF consacré à Alain Dorémieux (décembre 1979).

Jacques Sadoul, tout d'abord, déclare :

" Pendant des années, Maurice Renault se contenta de publier deux revues : Mystère Magazine et Fiction, avec l’aide de collaborateurs tels que Jacques Bergier, Igor B. Maslowski et Alain Dorémieux. En 1958, il créa le Club du Livre Policier qui donna une dimension nouvelle aux Éditions Opta. En 1964, Maurice Renault racheta les droits de Galaxie dont la précédente édition française avait fait faillite. Avec Hitchcock Magazine, précédemment publié, cela portait à quatre le nombre des revues de la maison. C’est cette même année que j’y entrais à mon tour, d’abord pour m’occuper des magazines policiers. Je proposais bientôt la création d’un Club du Livre d’Anticipation, sur le modèle du Club du Livre Policier. Parvenir à décider Renault et ses associés fut un travail d’Hercule et, je crois, mon plus grand titre de gloire dans tout ce que j’ai pu faire pour la science-fiction. Le Club débuta fin 1965, Dorémieux en étant le codirecteur. Nous rééditâmes d’abord la trilogie Fondation d’Isaac Asimov et le succès fut immédiat.

L’avenir d’Opta semblait alors assuré lorsque Maurice Renault, qui avait toujours su diriger sa maison avec intelligence et habileté, dut en quitter la direction à la suite d’un changement de majorité des actionnaires. Je ne tardais pas à quitter à mon tour le navire et rejoignis J’ai Lu. Le nouveau patron, M. Daniel Domange, était un publicitaire cent pour cent qui ignorait tout de l’édition. Une politique promotionnelle nulle, jointe à la publication de petits ouvrages aberrants, avait déjà grandement entamé l’équilibre financier de la maison lorsque M. Domange mourut accidentellement. Opta fut alors repris en main par un groupe d’éditions provenant de la Société Encyclopédique Française de Philippe Daudy ; sa fille, Martine Castaing, prenant la direction effective de la maison. Michel Demuth qui était entré dans la maison en 1966, époque où j’en étais encore le directeur littéraire, avait succédé à Dorémieux, lors de la démission de celui-ci survenue un an après mon propre départ (1968-1969).

Jean-Pierre Andrevon, ensuite :

OPTA reste une boîte de publicité, dont la branche édition n’est qu’un rameau de piètre importance, surtout que Maurice Renault a dû prendre sa retraite en 1965, remplacé par Daniel Domange, qui ne connaissait certes rien à la S.-F. mais était conscient de l’essor du genre. Malgré la venue d’un troisième larron, Michel Demuth, Lyonnais, nouvelliste, traducteur, que Dorémieux intègre en 1966 à l’équipe embryonnaire, OPTA reste « une maison de fous », au fonctionnement artisanal, où les trois hommes doivent, avec l’aide d’une seule secrétaire [deux tout de même à partir de 1967], tout faire, de la sélection des textes à la relecture des épreuves.

Dorémieux, qui reste fondamentalement un homme fragile, rêveur, « mal dans sa peau », subit de plus en plus difficilement cet emballement qui court à la rupture. Sa position, il l’occupe sans jamais l’avoir vraiment voulu : pour lui, tout a été le fait de hasards successifs, d’un enchaînement de situations qui l’a porté vers un sommet dont il mesure maintenant la vanité, propices aux vertiges. Les années 1965-1966 sont celles aussi où son mariage, du fait de l’instabilité mentale de sa femme, le précipite dans les méandres bien connus de l’enfer conjugal. Rien ne va plus : Dorémieux ne s’entend pas avec Sadoul, qui doit démissionner début 1968. Et en 1969 c’est une nouvelle crise, qui éclate cette fois entre Dorémieux/Demuth et Daniel Domange. Elle se résout par la démission des deux amis.

Michel Demuth, seul, va finalement réintégrer OPTA, pour sauver les meubles. Il hérite du titre de directeur littéraire, qu’avait endossé Dorémieux depuis le départ de Jacques Sadoul.

Dorémieux garde toutefois la direction de Fiction, qu’il assume de l’extérieur, au milieu de sa débâcle personnelle : en 1969, son mariage se désagrège définitivement. Il n’a plus qu’un but en tête : la fuite. Il quittera Paris fin 1970, en compagnie de Michèle, assistante de rédaction à OPTA, qui deviendra sa seconde femme.

… et plus loin :

Le directeur des éditions OPTA, Daniel Domange, s’est tué dans un accident d’avion le 31 mai 1971 ; après un interrègne de Mme Domange, la société OPTA revient en 1973 à Philippe Daudy, qui nomme peu après sa fille, Martine Castaing, directrice des publications. C’est une époque de surcompression où OPTA, pour échapper aux créanciers voraces, se lance dans la politique bien connue de la « fuite en avant » : naissent la collection « Anti-Mondes » et le trimestriel « Marginal », tous deux dirigés par l’increvable Michel Demuth et, hors S.-F., une floraison de titres incongrus, comme la revue intello-porno Emmanuelle ou la série OK Docteur

Un accident d'avion ! L'érudit Alain Villemur dans le n°13 d'Univers précise :

C’est au tour du destin de frapper Opta. Le 30 mai 1971, Daniel Domange trouve la mort aux commandes de son avion de tourisme. Dans cet accident périt également un de ses amis, un banquier qui était le principal soutien financier de la société Opta. On continue cependant sous la direction de Mme Domange et Michel Demuth crée, à la fin de la même année, la collection « Anti-Mondes », consacrée aux jeunes auteurs anglo-saxons. « Anti-mondes » débute par la réédition de L’île des morts de Zelazny (publié quelques mois plus tôt en G-Bis) et la publication de La tour de verre de Silverberg.

Nous le voyons, avec 1966, voici l'aube d'une nouvelle période pour les revues Fiction et Galaxie. Les fondations vacillent chez OPTA, les collections concurrentes vont se multiplier par ailleurs (et demain), les coups de poignard dans le dos et les scandales littéraires aussi.

06 mai, 2026

Galaxie (2eme série) n°019 – Novembre 1965

ATTENTION : GRANDES POINTURES ! Un très bon numéro, avec la présence d'une belle nouvelle inédite depuis (!) de Theodore Sturgeon, et un récit de Philip K. Dick qui nous parle (à sa façon) de son métier ; rien que cela nous éclaire d'un rayonnement d'intelligence - et l'on sait que Gordon Dickson, Daniel Galouye et Damon Knight ne sont pas en reste sur ce terrain-là, ce qui ne gâte rien. Quant aux sujets évoqués, nous y explorons plusieurs civilisations en reconstruction, qu'elles s'estiment accomplies ou non.

Quel panache !

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Sommaire du Numéro 19 :


1 - Philip K. DICK, Projet Argyronète (Waterspider, 1964), pages 4 à 36, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY

2 - Gordon R. DICKSON, L'Homme de la Terre (The Man from Earth, 1964), pages 37 à 50, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

3 - Daniel F. GALOUYE, Délivrez-nous du mal (Soft Touch, 1959), pages 51 à 69, nouvelle, trad. Pierre BILLON

4 - Theodore STURGEON, Un monde trop parfait (Granny Won't Knit, 1954), pages 70 à 129, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

5 - Damon KNIGHT Une folie ancienne (An Ancient Madness / Mary, 1964), pages 130 à 152, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par John GIUNTA

6 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 153 à 153, bibliographie

7 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 159, courrier


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


" Pendant la première moitié du XXe siècle, les prescients – ces gens qui étaient capables de lire l’avenir – avaient été si nombreux qu’ils avaient formé une guilde avec des sièges à Los Angeles, New York, San Francisco et en Pennsylvanie. Ce groupe de prescients, qui se connaissaient tous les uns les autres, avait créé un grand nombre de magazines qui avaient été florissants pendant plusieurs décades. Bravement, franchement, les membres de la guilde des prescients avaient révélé dans leurs écrits leurs connaissances de l’avenir. Et pourtant, dans l’ensemble, la société ne leur avait prêté que peu d’attention. "
Des magazines publiés par des humains capables de voir l'avenir, qui restent ignorés du grand public, voilà comment dans Projet argyronète le jeune Philip K. Dick décrit ces magazines qui aux Etats-Unis  ont fleuri comme des primevères : Galaxy, If, Astounding...

Il y est entre autres question d'une  nouvelle de Poul Anderson intitulée Night fly, parue dans le numéro d'Août 1955 du magazine "IF". Nous ne serons pas surpris de ne pas l'y trouver (mais d'y voir au sommaire une autre nouvelle de Dick, The Mold of Yancy, en VF : A l'image de Yancy dans l'anthologie Dédales démesurés - Casterman 1982), et même que cette nouvelle n'existât pas du tout. Il en va de même pour The fisher of men de Ray Bradbury (présumée in IF de mai 1971, ce numéro fera d'ailleurs partie de la période bimensuelle du magazine).
C'est que Dick s'amuse dans la sphère du "probable", à l'image de la fragile tension qui recouvre une surface d'eau sur laquelle évolue l'araignée d'eau (ou argyronète), tension de surface qui peut éclater au moindre choc mais se reforme aussitôt après la dispersion de l'eau.


Malgré quelques détails scénaristiques hâtivement menés (une scène dans l'espace sans utilité, un manuscrit tapé à la machine dont l'auteur identifie l'écriture comme étant la sienne…), Dick s'amuse à faire sauter quelques clichés romantiques de la SF : les voyages interstellaires sont inaugurés par des prisonniers volontaires (comme pour la colonisation de l'Océanie faite par des bagnards en remise de peine), les instances du futur ne comprennent rien au XXème Siècle et restent campées sur leurs préjugés (comme si nous prenions nos clichés sur le Moyen-Âge pour argent comptant), mais surtout : une bonne partie de la nouvelle se déroule lors d'une convention de SF, mettant en scène plusieurs auteurs - Poul Anderson en tête. Le tout est terriblement plaisant !
On y relèvera au passage ce sommet d'abnégation de Dick :
C’est Philip Dick qui a écrit ça, » dit Anderson. « The defenders. »
— « Est-ce que vous le connaissez ? » demanda Tozzo.
— « Je l’ai rencontré hier à la Convention, » dit Anderson. « Pour la première fois. Un type très nerveux. Il avait presque peur d’entrer. »

 

A la lecture de L'homme de la Terre, des adages se bousculent : A Rome, fais comme les romains ; Nul n'est censé ignorer la loi ; La loi est dure, mais c'est la loiGordon R. Dickson nous propose un monde construit sur l'esprit de ruche, et les caprices de son chef nés de son ennui. Le tragique d'un humain condamné pour une faute qu'il ignorait commettre emmène le lecteur vers un questionnement moral intéressant, même s'il n'est pas poussé ici jusqu'aux derniers retranchements.


"Je ne veux pas et je ne peux pas croire que le mal soit l'état normal des hommes" écrivait Fiodor Dostoïevski dans Le rêve d'un homme ridicule. Dans Délivrez nous du mal, un homme d'une conviction similaire est considéré comme un "quidam", comprenez : un mutant frappé d'ostracisme comme un intouchable. La société future qui le pourchasse agit selon les mêmes paradoxes que la nôtre, et prêche le bien moral dans une turpitude sociale et un individualisme ambiant. Mais, comme souvent avec les histoires de mutant, ce qui pourrait passer pour un égarement de la nature n'est peut-être qu'une ébauche… Un intéressant récit de Daniel F. Galouye.


" Tu ne sais pas… tu ne peux pas savoir… ce qui m’est arrivé. De quoi alimenter une douzaine de rêves. Et tout cela s’est abattu sur moi comme un rêve – avec des bribes de vie réelle. Elle murmura avec ferveur : C’est peut-être que nous sommes devenus fous tous les deux. À moins que ce ne soit le monde qui se fende en deux, et nous avons pénétré dans la fissure pour entrer dans… ou peut-être n’est-ce qu’un rêve après tout, que nous avons partagé en commun. Mais que m’importe, il était magnifique… "

Après une extinction massive de l'humanité, une civilisation humaine s'est péniblement reconstituée, jusqu'à l'invention de la téléportation appelée ici "transplat". La planète put être investie de nouveau, mais ce fut la fin des territoires, des particularités géographiques, comme de la pénurie de matière. Et une chose, allant s'amenuisant, devînt une denrée précieuse : l'intimité. Theodore Sturgeon pose la problématique essentielle de tout instinct de progrès : l'accomplissement et la fin de l'Histoire, la Stase, et la tyrannie de l'injonction à l'immobilisme social. Brillamment mené, avec tous les codes classiques des récits d'utopie, Un monde trop parfait propose un antidote souverain à la Stase : l'exploration infinie de l'espace infini.

On y relèvera quelques détails :

" (...) il ne s’agissait pas de gens vêtus de façon indécente de tissus étrangers qui moulaient le corps au lieu de s’en écarter pudiquement !

La chaleur lui était montée à la figure et il se rendit compte qu’il suffoquait. Son corps était tout moulu et il s’aperçut qu’il avait dû tomber à genoux sur le tapis.

Il se remit tout tremblant sur ses pieds et se laissa accaparer par le réflexe d’ajuster ses pantalets. Ceux-ci étaient nets, luisants, parfaitement cylindriques ; rien à voir avec le galbe délicatement rosé de cette… jambe. Et cette fille avait aussi des orteils. Lui était-il jamais venu à l’esprit de se demander si les femmes possédaient des orteils ? Sûrement pas ! Et pourtant, le fait était là : elle en avait !

Contrairement à ce que figurent les illustrations de Tonney (que nous avons ajoutées en bonus à l'epub), on repensera plutôt aux "Pif-paf", les hommes "pudiques" de la cité enterrée du Monde d'Edena de Moebius (notre illustration).

" La matière ne voyage pas davantage que dans le cas du transplat. Elle cesse d’exister en un point et la loi de la conservation de la matière la fait apparaître en un autre point. " 

La loi de conservation de la matière, ou loi d'équivalence, est aussi évoquée dans des nouvelles traitant du voyage dans le temps, comme Un travail de romain ! de Poul AndersonWinthrop aimait trop le XXVe Siècle, de William Tenn, ou Culbute dans le temps de Chad Oliver ; la nouvelle de Sturgeon leur est antérieure de trois à quatre ans, mais la première acceptation de cette loi (imaginaire) revient peut-être à John Wyndham dans sa nouvelle Voyage dans les siècles  (Pillar to post - 1951).



Avec Une folie ancienne, nous sommes confrontés là encore à une civilisation qui se relève et qui, cette fois par le contrôle des naissances et des castes génétiques, vit aussi dans ce phénomène de stase, d'histoire figée. Mais ici c'est la réémergence de l'énamourement qui pourrait redynamiser l'occupation du territoire. Un joli conte de Damon Knight, fort bien tourné.



14 janvier, 2026

Fiction n°133 – Décembre 1964

1964 touche à sa fin, ainsi que la première moitié des années 60, avec cette publication bien équilibrée entre textes français et anglo-saxons. On appréciera vraiment le texte mis en vedette de Theodore Sturgeon, auteur toujours aussi étonnant dans son traitement si personnel du genre science-fiction. Les autres textes, quasiment tous des raretés, maintiennent un bon niveau d'ensemble. Mais notons surtout - signe d'une époque qui cherche sans doute à se renouveler - que c'est aussi le dernier numéro à publier des auteurs, parmi nos baroudeurs et baroudeuses, tels que Jacques Sternberg, avec des textes brefs restés en majorité inédits depuis, Maurice Renard, avec une somptueuse œuvre de jeunesse, et Jane Roberts la grinçante mais méconnue de notre côté européen de l'Atlantique.


Charmante miniature de Philippe Jean

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Sommaire du Numéro 133 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 7, bibliographie


NOUVELLES


2 - Theodore STURGEON, L'Amour et la mort (When you care, when you love, 1962), pages 8 à 46, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

3 - Gilbert ATLANTE, Cauchemar vert, pages 47 à 52, nouvelle

4 - Avram DAVIDSON, L'Évasion (The Certificate, 1959), pages 53 à 57, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

5 - Pierre VERSINS, Lionel Storm, pages 58 à 60, nouvelle *

6 - Jane ROBERTS, Nettoyage en profondeur (Three Times Around, 1964), pages 61 à 66, nouvelle, trad. Christine RENARD *

7 - Roland TOPOR, Preuve par l'absurde, pages 67 à 71, nouvelle *

8 - Jacques STERNBERG, La Géométrie dans l'impensable, pages 72 à 78, nouvelle *

9 - Kit REED, Le Tigre automate (Automatic Tiger, 1964), pages 79 à 92, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

10 - Maurice RENARD, Le Lapidaire, pages 93 à 127, nouvelle


CHRONIQUES


11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 128 à 135, critique(s)

12 - (non mentionné), Biblio-bref / Le rayon des nouveautés, pages 136 à 137, article

13 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 138 à 139, critique(s)

14 - Bertrand TAVERNIER, Monsters, Chillers et Spookatons, pages 141 à 145, article

15 - Alain DORÉMIEUX & Jacques GOIMARD, Deux héros retrouvés : Mandrake et Flash Gordon, pages 147 à 158, critique(s)

16 - (non mentionné), Table des récits parus dans « Fiction » : deuxième semestre 1964, pages 159 à 160, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Immanquablement, ce serait déflorer le sel de cette belle nouvelle que de dire que L'amour et la mort pourrait être la source d'inspiration de (spoiler) ces films que sont The Truman Show ou Synecdoche New-York. Les va-et-vient de l'intrigue pour présenter les différents protagonistes de l'histoire nous rappelleront quant à eux le style de Kurt Vonnegut, ainsi que la famille Wyke si proche dans sa folie douce et sa mégalomanie de la famille Rumfoord des Sirènes de Titan (1959) du même Vonnegut. Et doit-on rappeler que l'alter ego de Vonnegut, son "moi en mieux", se nomme Kilgore Trout (truite) et qu'il aurait été inspiré à Vonnegut par Sturgeon (esturgeon) ? Quoi qu'il en soit, voilà une fois encore une magnifique nouvelle de Theodore Sturgeon.

A noter qu'Alain Dorémieux en proposera une nouvelle traduction dans son anthologie "Symboles secrets" consacrée à Theodore Sturgeon (Casterman, 1980, repris en Omnibus, 2005).


Ce même Alain Dorémieux qui avoue revisiter dans Cauchemar vert la Shambleau de Catherine L. Moore. En effet, mais c'est aussi une planète piège qu'il évoque, tandis que nous retrouvons, malgré le couvert du pseudonyme de Gilbert Atlante, cette obsession des rapports des hommes avec des femmes toujours un peu mantes religieuses.


L'envahisseur qui a asservi l'humanité ne peut que se conduire en nazi… ou en bureaucrate. Avram Davidson fait état d'une existence d'esclave privée de sens, des corps machine et des esprits inhibés par la peur; mais où subsiste encore un désir : L'évasion. Mais pour aller où ?

 

Lionel Storm est une petite nouvelle sur une spéculation scientifique, comme Pierre Versins sait si bien les faire. Ici : magnétisme et décollage vers l'espace.



Tout comme dans la nouvelle précédente de Avram Davidson, la modernité peut révéler quelque motivation terrifiante dans ses aspirations à l'efficacité, à l'échelon industriel de ses capacités, à la mécanisation de ses compétences, ou à ses velléités de pureté. Jane Roberts - le devinera-t-on  en révélant le titre : Nettoyage en profondeur ? - évoque ici l'enfer des … laveries automatiques.


Dans Preuve par l'absurde, qui témoigne d'une certaine vie parisienne, Roland Topor se moque gentiment des occultistes à la petite semaine qui se nourrissent d'explications tautologiques et sont "abonnés à Planète" - la revue ésotérico scientifique de Pauwels et Bergier fondée après le succès controversé de leur essai Le matin des magiciens. Il faut dire aussi que le mouvement Panique de Topor, Arrabal, Sternberg et Jodorowsky aurait lui plutôt tendance à provoquer du scandale plutôt que de créer du mystère.


On continue avec les "paniques" : les "textes brefs" de Jacques Sternberg  (comme la rédaction de Fiction nommait depuis plusieurs mois leur parution annoncée) jouent sur une idée souvent métaphysique et distille l'essence d'une angoisse sourde et qui ne se révèle jamais jusqu'au bout, laissant le lecteur se dépatouiller avec une délicieuse étrangeté. La géométrie dans l'impensable tient bien cette promesse. On savait que l'auteur se faisait rares dans les pages de Fiction, que ses appétits le menaient vers d'autres formes et d'autres univers littéraires. Ces textes brefs de La géométrie dans l'impensable seront les derniers publiés dans la revue, bien que Sternberg ne quittât pas pour autant la science-fiction ni le fantastique par la suite.

Notons que parmi ces textes brefs, seule "La créature" sera reprise dans son recueil "Univers zéro" (Marabout, 1970).


Celui qui possède le tigre détient le pouvoir, mais seul le tigre est puissant. Voilà en substance le contenu de Le tigre automate, fable morale de Kit Reed un peu cousue de fil blanc mais fort agréable à suivre dans l'évolution des sensations qu'elle procure.


Côté "Classiques", on notera que le fantastique n'intervient qu'à la toute fin de Le lapidaire, nouvelle au style chatoyant et finement ciselé. Certes, l'enjeu est ténu et les circonstances longuement détaillées, mais le verbe de Maurice Renard (c'est l'une de ses primes histoires parues en 1905 sous le pseudonyme de Vincent Saint-Vincent) sait déjà illuminer et charmer.



Dans la rubrique des films, Bertrand Tavernier ouvre son compte-rendu sur le cinéma de SF aux USA  par un bon instantané de l'époque. : 

Monsters, Chillers et Spookatons

La science-fiction enterrée ? Le fantastique en voie de disparition ? Allons donc ! Il suffit de faire un petit tour du côté de New York ou de Los Angeles pour s'apercevoir de la fausseté de ces affirmations. 

Ces deux genres, au contraire, sont en train de reconquérir un vaste public, tant par le biais des livres et des revues que des films et de la télévision. Il est vrai que l'Américain moyen est déjà conditionné par le contexte dans lequel il vit, extraordinaire tremplin pour l'imagination : villes aux constructions fabuleuses, mythiques, qui sans arrêt se transforment, changent de visage. En quelques mois, nous affirmait Roger Corman, des immeubles entiers disparaissent, sans cesse remplacés. Il n'est pas rare de voir des gens errer à la recherche d'un pâté de maisons qui n'existe plus ou qui s'est transformé en gratte-ciel futuriste… Asimov n'est pas si loin.

Le public, on essaye de le prendre maintenant dès le plus jeune âge, en lui donnant, à la place des panoplies d'indiens, des scaphandres et des armes atomiques lui permettant d'affronter – frisson nouveau – des monstres mécaniques tenant le milieu entre Godzilla et Dinosaurus : un tour de clé et les voilà qui saccagent une ville miniature ou des rampes de fusées, détruisent le train électrique avant de se heurter au cosmonaute qui les stoppe grâce à son armement ultra-moderne.

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