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22 avril, 2026

Galaxie (2eme série) n°017 – Septembre 1965

Le retour de Ray Bradbury (avec une histoire d'envahisseurs bien paranoïde!) et les fidèles auteurs de Galaxie : Robert Sheckley en tête, le rare Robert F. Young et la petite dernière de Cordwainer Smith, ainsi que dans le rôle du tonton de retour de terres lointaines : Lester Del Rey… Une très jolie réunion de famille en somme pour un numéro qui privilégie les publications américaines "récentes" (1962 et 1964 pour la plupart).


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Sommaire du Numéro 17 :


1 - Cordwainer SMITH, La Ballade de C'mell (The Ballad of Lost C'mell, 1962), pages 4 à 25, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY

2 - Harry HARRISON, L'Oiseau de malheur (Unto My Manifold Dooms / The Many Dooms, 1964), pages 26 à 42, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Norman NODEL *

3 - Ray BRADBURY, Viens dans la cave... (Boys! Raise Giant Mushrooms in Your Cellar! / Come Into My Cellar, 1962), pages 43 à 58, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

4 - Margaret SAINT-CLAIR, Roberta (Roberta, 1962), pages 59 à 65, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

5 - Robert F. YOUNG, Petit chien perdu (Little Dog Gone, 1964), pages 66 à 99, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Gray MORROW

6 - Lester DEL REY, Le Robot vengeur (To Avenge Man, 1964), pages 100 à 137, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Gray MORROW

7 - Robert SHECKLEY, La Vie de pionnier (Subsistence Level, 1954), pages 138 à 152, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

8 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 153 à 153, bibliographie

9 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs de Galaxie (2ème série), pages 154 à 155, courrier (manque à notre epub)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Pleine d'ellipses et de temps élastique, La ballade de C'Mell permet à Cordwainer Smith d'asseoir avec assurance la construction de son cycle de l'Instrumentalité, en jouant davantage à y semer les allusions à d'autres récits, pour la plupart pas encore publiés. Son style demeure irréprochable et son fond moral toujours empreint d'une grande tendresse. Ici, il s'agit de la fin de l'ostracisation des hommes animaux - c'est à dire d'animaux génétiquement modifiés pour qu'ils ressemblent à des hommes mais qui néanmoins demeurent asservis - et du mouvement un peu mystique qui les libèrera.


La prospection d'une exoplanète au climat hostile - mortel même - demande une rigueur et une discipline qui ne se discutent pas. Ainsi pour des questions de survie pour l'équipage, un gaffeur ou un distrait, un maladroit, devient un danger mortel pour tous, qui l'appellent L'oiseau de malheur. Harry Harrison soulève la question du profil acceptable pour devenir spationaute, mais aussi la discipline militaire qui prévaut.


Ray Bradbury est un scénariste efficace, à condition d'abandonner ses postures poétiques qui à force deviennent un peu creuses et n'ont d'utilité qu'en tant que "trucs qui marchent". En témoigne par exemple cette phrase, absolument gratuite dans le récit : "Il entendait la voix claire de Mrs. Goodbody retentir dans l’air du matin – un matin vieux d’un million d’années. Il entendait la voix de Roger pareil à un nuage assombrissant le soleil de midi." Quoi qu'il en soit, nous voici avec Viens dans la cave… plongés dans une bonne histoire d'envahisseurs tendue par le terrible vecteur du "trop tard!" qui rend le tout bien terrible.


Roberta pourrait ne pas être de la SF, puisque c'est une histoire de transition sexuelle. Bien que médicalement déjà possible en 1965, cela restait encore très marginal, et ne manquait pas de soulever des préjugés, comme on pourrait se le demander ici dans cette histoire qui tourne au délire paranoïaque. Margaret Saint-Clair cependant est toujours alerte à provoquer de l'aversion.

Un acteur, Nicholas Hayes, devenu las, se noie dans l'alcool, jusqu'à être adopté par deux compagnons de route : une de ses admiratrices nommée Moira - le nom que l'on donne aux Parques du destin - et Le  petit chien perdu, plus exactement "chienperdu" - pendant extraterrestre de nos si fidèles compagnons. Commence pour Nicholas un chemin de reconstruction de l'amour propre, et de l'amour tout simplement. Comme toujours avec Robert F. Young, ce chemin passe par la poésie et ici par… William Shakespeare.

"Ils étaient venus avec le feu et le poison. Il faudrait les retrouver et les vaincre. Sam avait cru que l’on ne trouvait le Mal que dans la fiction. Mais, maintenant, le Mal dominait l’univers. Il devrait l’affronter, comme dans la fiction. Le mal devrait être éliminé avec une souffrance aussi grande que celle qu’il avait provoquée. Mais une telle justice était apparemment le seul grand mensonge de la fiction."

A l'heure de l'extinction massive de l'Homme, un dernier robot, fidèle et devenu plus qu'une machine, découvre les livres qui lui avaient jusqu'alors été interdits, mais peine à distinguer fiction et document formel. Il devient Le robot vengeurLester Del Rey interroge la place de la fiction dans la culture, et principalement la plus fondatrice de toutes : le mythe et son corolaire la religion. On repensera à l'héritage de la terre, laissé par les hommes aux robots et aux chiens, dans Demain les chiens de Clifford Simak, mais ici le robot doit composer avec un sentiment d'injustice et une volonté de la réparer par la vengeance.


"Amelia avait été élevée dans un foyer suburbain classique où toutes les tâches domestiques étaient programmées à l’avance. Ici, chaque fonction était assumée par une machine spécialisée, et l’on n’avait pas le temps de les ranger dans les niches murales prévues à cet effet : elles traînaient partout, gâchant le décor, et la maison ressemblait à une quincaillerie."
Robert Sheckley moque très gentiment l'espèce humaine qui rend héroïque les colon en les appelant Les pionniers, alors que pour tout labeur ils doivent vivre dans l'isolement et faire travailler durement des robots ; d'autant que le pionnier qui aime tant la vie "à la dure" ne fait réellement que préparer le terrain pour tout l'humanité et sa civilisation de confort et de marchandises à écouler.
A propos des robots qui travaillent dur, on pourra y lire :
"Les robots travailleurs sont stupides et grossiers. Ils sont obstinés et acariâtres. Il convient d’employer la manière forte pour se faire obéir d’eux. Si besoin en est, n’hésitez pas à leur flanquer des coups de pied dans les fesses.
Phillips haussa les sourcils.
« Maltraiter un robot ?
— Il convient de leur faire voir qui, de vous ou de lui, est l’humain.
— Mais, à l’École Coloniale, on nous a enseigné à respecter leur dignité, protesta l’autre.
— Un certain nombre de notions terriennes n’ont pas cours ici, répliqua sèchement Dirk. Écoutez ce que je vous dis. J’ai été élevé par des robots et quelques-uns de mes meilleurs amis sont des robots. Je sais de quoi je parle. Si vous voulez qu’ils vous respectent, il n’y a pas d’autre moyen."
La réalité de l'esclavagisme n'est qu'à peine voilée. Cette problématique du robot ayant remplacé l'esclave est un grand thème de la SF. Comme du temps de la traite d'êtres humains, le dominateur se trouve toujours de bonnes raisons d'agir ainsi, et justifie sa douteuse moralité par un exercice de la violence comme "forcé", comme s'il n'y avait pas le choix, et considère le dominé comme ne faisant pas (ou "pas tout à fait") partie de l'humanité véritable. Dans Blade runner / Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick, c'est la conscience d'être (et d'être mortel) qui humanise l'androïde, à savoir : le robot à l'image de l'homme. Bien entendu, du temps de la "traite négrière", les esclaves se savaient déjà faire partie de l'humanité. Mais on leur refusait ce statut. On retrouve, nous l'avons vu, cette malheureuse ostracisation dans La ballade de C'Mell dans ce numéro.

Finalement, la problématique serait : "Peut-on moralement hiérarchiser des degrés à la conscience d'être ?" Vous avez quatre heures.


Et maintenant, une PETITE ANNONCE :

Notre Centaurien a eu beau faire cligner trois fois ses yeux, chercher dans les méandres parfois occultes de la toile, le miracle ne s'est pas produit : il n'a pas retrouvé le texte original du Courrier des lecteurs de ce numéro 17 de Galaxie.

Si parmi nos lecteurs quelqu'un possède ce numéro au format papier, le Centaurien serait très heureux de recevoir ne serait-ce qu'une photo des pages 154 et 155 de cette revue. Si vous désirez lui rendre ce service, vous pouvez laisser en commentaire le moyen de vous contacter. Bien évidemment, ce commentaire ne sera pas publié, mais votre contribution sera hautement considérée.

06 août, 2025

Fiction n°123 – Février 1964

Fiction inaugure la formule "Numéro spécial" dédié à un auteur - et l'on commence par le représentant de la science-fiction pour ceux qui ne lisent pas de science-fiction : Ray Bradbury. Des articles biographiques accompagnent deux de ses nouvelles, et par conséquent peu d'autres récits, mais offre en revanche une documentation précieuse pour les lecteurs de 1964, qui n'imaginaient pas qu'un jour les données de tous genres se trouveraient au bout du clic.

"La cargaison perdue" - au moins dix de retrouvées… 

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Sommaire du Numéro 123 :

SECTION SPECIALE BRADBURY :


1 - Ray BRADBURY, Phénix (Bright Phoenix, 1963), pages 3 à 10, nouvelle, trad. Christine RENARD

2 - Ray BRADBURY, L'Abîme de Chicago (To the Chicago Abyss, 1963), pages 11 à 21, nouvelle, trad. Christine RENARD

3 - Sam MOSKOWITZ, Qu'est-ce qui fait brûler Bradbury ?, pages 23 à 34, article, trad. Jacques GOIMARD

4 - William Francis NOLAN, Bradbury : un poète en prose à l'âge de l'espace, pages 35 à 47, article, trad. Jacques GOIMARD

5 - (non mentionné), Index général des œuvres de Ray Bradbury, pages 48 à 55, bibliographie


SCIENCE-FICTION :


6 - Nathalie HENNEBERG, Le Rêve minéral, pages 56 à 92, nouvelle

7 - Michel DEMUTH, Les Jardins de Ménastrée, pages 93 à 102, nouvelle

8 - Alfred BESTER, Ces derniers temps (They Don’t Make Life Like They Used To, 1963), pages 103 à 136, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH


RUBRIQUES :


9 - Alfred BESTER, Alfred Bester démoli par Alfred Bester, pages 137 à 139, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

10 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 140 à 150, critique(s)

11 - Jacques GOIMARD, Avènement du cinéma maudit, pages 151 à 158, article

12 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 158 à 158, bibliographie


"Fahrenheit 451" se termine sur une communauté de résistants qui se dénomment "hommes-livres". Dans Phénix qui fut le ferment initial de son célèbre roman, Ray Bradbury commence par là, par cette petite ville d'où l'on tente l'auto-da-fé, mais où les lecteurs (ceux de l'histoire, auxquels on peut s'identifier) ont déjà mesuré l'ampleur du désastre et se sont organisés en conséquence. Sans doute un peu naïf, Bradbury imagine toutefois la puissance d'une résistance passive et pacifique.

Après l'effacement de la culture, le fléau - qu'il soit guerre ou catastrophe - vient emporter le reste, la surface des choses, le médiocre toc. Mais que celui qui s'en souvient en perpétue le souvenir, qu'il le dise, et le voilà devenu l'aède, le conteur, celui qui cimentera de nouvelles histoires et une nouvelle culture. L’abîme de Chicago rencontre fort bien la nouvelle précédente, et sera choisie par Ray Bradbury quand il adaptera certaines de ses nouvelles pour le théâtre.

(...) il faudrait vendre beaucoup de textes « publics » aux revues qui payent bien pour gagner l’argent nécessaire. Depuis que je paraissais régulièrement dans les magazines populaires, j’avais peur que les rédacteurs en chef des magazines de grande diffusion ne se formalisent si j’utilisais mon vrai nom. Je ficelai donc trois nouvelles histoires sous le nom de William Elliott – et, en l’espace de trois jours, je reçus trois chèques de Collier’s, de Mademoiselle et de Charm ! (...)  J’écrivis immédiatement aux trois rédacteurs en chef, leur révélant mon véritable nom, et il s’avéra qu’aucun d’entre eux n’avait jamais entendu parler de Ray Bradbury, et qu’ils se feraient un plaisir de restituer mon véritable patronyme. C’était la percée ; le mur était par terre.

(Sur la nécessité des pseudonymes, Propos de Ray Bradbury, rapportés par William F. Nolan in "Bradbury : un poète en prose à l’âge de l’espace" / voir l'intégralité de l'article dans notre page dédiée.) 

(...) les Cristaux sont opaques et pesants ; à leur état originel, ils sont sans voix, sans ouïe, presque privés d’organes. Je crois qu’ils voient, qu’ils perçoivent à travers leur texture. Leur seule faculté extérieure est de rêver – ils communiquent leurs rêves aux Humains qui, alors, sont perdus et se laissent dévorer sans résistance.

On pensera à Cthulhu, qui rêve et qui attend, devant cette évocation d'un fléau d'un genre nouveau développé par Nathalie Henneberg, dans Le rêve minéral. Elle se repose sur d'anciens mythes, tels "les nains de pierre des Incas, le Commandeur, la Vénus d’Ille… ", auxquels on peut encore ajouter le Golem et le Monstre de Frankenstein… On repensera aussi beaucoup au personnage du sculpteur - créateur de "La naissance des Dieux" dont on retrouve un avatar. Bref, voici un florilège de tous les grands thèmes de Nathalie Henneberg, toutes ses figures récurrentes et leurs personnalités, dans ce péril minéral qui offre à l'autrice l'occasion de détailler un champ lexical foisonnant. Mais … l'intrigue ne suit pas, comme si elle s'était lassée de son histoire en cherchant à la conclure.

Michel Demuth a certainement lu Ballard et ses jardins du temps pour composer Les jardins de Ménastrée. On en retrouve principalement le motifs du couple aristocratique et contemplatif. Toutefois, Demuth en fait autre chose, poursuivant par l'imagerie fantastique les allégories qui dominent le temps, ici les vampires. 

Un autre couple : deux survivants, un homme et une femme, hantent un New York en ruines. Chacun tente de poursuivre la vie qu'il a toujours connue, sans plus d'imagination que celle dictée par le plaisir. Ils se rencontrent... Qu'est-ce qu'ils se racontent ? Alfred Bester nous emporte avec une bluette douce amère entre deux êtres qui s'efforcent de ne pas penser à l'avenir autrement que dans la poursuite du passé ; mais la marche du monde n'en est pas figée pour autant dans Ces derniers temps.


Pourquoi le genre "bis" doit-il être considéré comme "maudit" ? Il y a peut-être à la base une simple affaire de circonstances, comme nous l'évoque Jacques Goimard dans ce passage :

Fiction, renonçant pour une fois à arriver à la fin de l’engagement et à compter les morts, vous offre en primeur cet exploit mémorable : un compte rendu de film qui précède la sortie en exclusivité !

Profitons de l’occasion pour remarquer que cette démarche, fort naturelle partout ailleurs, est presque toujours impossible dans notre domaine, du simple fait que les films sortent à la sauvette et que les distributeurs n’organisent pas de previews. Dans ces conditions, les comptes rendus les plus vite faits, par le simple jeu des délais d’impression d’une revue mensuelle, sortent toujours après la fin de l’exclusivité, et nos lecteurs parisiens ont les plus grandes difficultés à voir les films que nous leur conseillons (ne parlons pas des lecteurs de province, qui n’ont pratiquement jamais rien à se mettre sous la dent). Sur ce point comme sur les autres, nous avons tout à gagner à un retour à des habitudes plus normales. Et une conversion des distributeurs n’est possible que si le cinéma fantastique cesse d’être un genre maudit en France.


Toujours appréciées car bien circonstanciées et pertinentes, les critiques de Demètre Ioakimidis n'en finissent pas de nous donner l'envie de lire. Nous vous proposons, en Bonus à ce numéro, de lire "Le monde aveugle", et la critique de ce roman de Daniel Galouye, fort peu traduit en France. Comme à l'accoutumée, "enregistrez la cible du lien sous", comme dit le proverbe spécieux.

Daniel F. Galouye : Le monde aveugle

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Il faut bien parler d’abord de la « prière d’insérer », puisqu’il s’agit d’un texte destiné à présenter l’ouvrage à celui qui est sur le point d’en commencer la lecture. Et il faut bien relever la maladresse qui s’y trouve commise : avant d’aborder ce Monde aveugle, on trouve, dans cette « prière d’insérer », la vérité dont l’auteur a minutieusement préparé la révélation dans son roman. On y apprend que la « force psychique incompréhensible », à laquelle le protagoniste se heurte à plusieurs reprises au cours de l’action, est tout simplement la lumière. On y apprend également que les « monstres » qui viennent hanter le monde aveugle où il vit ne sont que des sauveteurs, des humains qui n’ont pas oublié l’usage de la lumière.

Voilà donc un texte de présentation privant gauchement le lecteur d’une chute ; chute qui n’est pas le dénouement lui-même, mais que l’auteur avait préparée avec beaucoup d’adresse, livrant progressivement des indices permettant au lecteur – sans jeu de mots – d’éclairer sa lanterne. Cependant, l’intérêt du roman ne réside pas exclusivement en cette révélation, il s’en faut de beaucoup. Le récit est bâti avec grand soin, et aussi avec suffisamment d’art pour ne jamais sentir l’effort.

Le thème est proche de celui du Pays des aveugles de Wells, à cela près que Daniel Galouye est allé beaucoup plus loin que l’auteur de la Guerre des mondes dans la minutie et la vraisemblance des détails, et que son dénouement est à l’opposé de celui choisi par Wells. Ce Monde aveugle est celui d’un système très étendu de souterrains, où des communautés d’humains ont vécu durant plusieurs générations, ignorant ce qu’est la lumière, et donnant à ce mot lui-même une signification purement mystique. Cette lumière, ils ont appris à s’en passer, puisqu’ils ne la rencontrent que très exceptionnellement. Et, dans de tels cas. Ils ne la reconnaissent pas pour ce qu’elle est ; ils parlent de « silence rugissant », perdus qu’ils sont devant les sensations inhabituelles que leurs nerfs optiques transmettent à leurs cerveaux :

« C’était comme si toute la Radiation se déchaînait dans ma tête. Ce n’était ni un son, ni une odeur, ni une sensation tactile » (p. 23)

Une question, à ce propos, peut être posée à l’auteur : est-ce que, après plusieurs générations passées dans une obscurité totale, l’homme conserverait encore le sens de la vue ? Celui-ci ne s’atrophierait-il pas assez rapidement, faute d’emploi ? On peut cependant accorder à Daniel Galouye le droit de recourir à ce qui est, après tout, une invraisemblance, tant est intéressante la façon dont il présente la redécouverts de ce sens oublié chez son protagoniste.

Car, comme tous les habitants du monde aveugle, Jared a été habitué à se servir de son odorat, de son toucher et surtout de son ouïe pour accomplir les actes qui, chez nous, mettent en jeu les yeux. Il utilise, pour se guider dans des couloirs inconnus, des pierres qu’il fait se choquer, l’écho de ce bruit le renseignant sur la structure du sol, les coudes des galeries ou l’allure des êtres qui sont en face de lui. Tous ses actes sont guidés par les messages qui lui parviennent ainsi. Daniel Galouye a su imaginer un système de société et des coutumes de « bon usage » en fonction de la limitation imposée à ses personnages. Tel est, par exemple, le rite des « dix Souches de familiarisation », par lequel deux nouvelles connaissances se manifestent leur confiance réciproque, et apprennent à s’identifier pour leurs rencontres ultérieures.

Daniel Galouye a également pris le soin de repenser le langage qu’utiliserait une telle société. Nous sommes heureusement très loin des effets de ponctuation arbitraire et des néologismes aussi laborieux que gratuits par lesquels certains voulaient suggérer le passage du temps. Puisque ce monde, étant « aveugle », ignore la lumière, ses habitants ont remplacé, dans les tournures courantes de leur langage, le verbe voir par le verbe entendre. La façon de compter le temps s’en trouve modifiée : on ne l’évalue pas en années, puisque l’apparence du ciel et les variations saisonnières du temps sont également inconnues, mais on parle de gestations. Il n’est pas question d’hier, mais de la période précédente, avant le sommeil. Sur ce point, le lapsus calami qui fait précisément apparaître ce mot de hier dans la bouche du Penseur, au début du chapitre VII, est dû au traducteur et non à l’auteur.

Celui-ci a pensé à la subsistance de ses « aveugles » : il les a fait disposer de plantes qui, au lieu de se nourrir de la chaleur du soleil, utilisent celle de sources chaudes, et servent de pâture à un bétail qui a suivi les hommes sous terre. La possibilité de réactions différentes des organismes humains en face de ces conditions anormales a également été envisagée. L’habileté à détecter par le son est évidemment variable selon les individus, mais il est aussi question de mutations. Certains de ces « aveugles » sentent les rayons infra-rouges, et peuvent donc se guider par la chaleur ; ils sont naturellement considérés comme anormaux par ceux qui n’ont pas ce pouvoir. On rencontre également des télépathes, des chauves-souris géantes, pour lesquelles le traducteur a conservé le terme anglais de soubats, et ces « monstres », dont Daniel Galouye révèle la nature moins promptement que ne le fait l’anonyme auteur de la « prière d’insérer ». Il y a tout un monde, dont les habitants sont évoqués avec minutie et vraisemblance, dans leurs actes quotidiens aussi bien que dans leurs croyances. La nature de celles-ci suggère assez clairement quelle a pu être la cause de cette retraite sous la surface de notre globe.

Précisément, le protagoniste, Jared, se demande quelle est l’essence de ces divinités que sont « les Démons Jumeaux Cobalt et Strontium, les Deux « U », Deux-Cent Trente Cinq et Deux-Cent Trente Huit, Plutonium du Niveau Deux-Cent Trente Neuf, et cet habitant immense et malfaisant de l’Abîme Thermonucléaire, Hydrogène…» Jared est un aventurier, et non un génie. Il possède des atouts appréciables sur le plan physique – sa maîtrise dans l’usage des pierres à échos n’est pas le moindre de ceux-ci – mais il n’a pas de ces intuitions, géniales et peu vraisemblables qui caractérisent bien des héros de romans. Au contraire, sa simplicité est assez proche de la naïveté, et elle ne devient attachante que grâce à la décision qui l’anime : Jared veut apprendre ce qu’il y a derrière les légendes, derrière le mot lumière, et c’est le récit de ses découvertes qui constitue la substance du roman. C’est à travers la quête de Jared que le lecteur découvre les particularités de ce monde aveugle, que l’auteur a voulu beaucoup plus étrange qu’effrayant. La crainte de l’obscurité, en tant qu’instinct, a naturellement disparu chez des hommes qui s’y trouvent continuellement plongés.

Le récit est mené sur un rythme varié, l’action alternant avec les moments de réflexion de Jared et de sa compagne Délia – dont il ne comprend pas le mystérieux pouvoir – lesquels s’efforcent d’ordonner progressivement en un ensemble cohérent ce qu’ils apprennent. Mais Daniel Galouye est trop habile pour découvrir tout son jeu d’un seul coup : à une énigme résolue succède un nouveau problème, et les pièces du puzzle ne se groupent pas toutes à la fois. C’est pourquoi la maladresse de la « prière d’insérer » est moins grave qu’on pourrait le penser de prime abord.

Au point de vue purement narratif, on peut reprocher à l’auteur d’avoir notablement ralenti son action vers la fin de son roman. Après la découverte de la lumière, Jared piétine, recule même, et son accoutumance au monde nouveau sur lequel sa quête a débouché se déroule de façon hésitante, les points étant mis assez laborieusement sur les i. Cela est probablement dû à un scrupule de vraisemblance, louable en soi d’ailleurs : l’auteur tient à présenter l’« explication » selon la même perspective qui avait été utilisée pour l’« énigme ». Le rapprochement avec un roman policier n’est pas fortuit, ce passage de l’obscurité à la lumière pouvant évidemment être symboliquement interprété comme la recherche de la vérité derrière les « apparences » – c’est-à-dire derrière les messages des sens. Comme un auteur policier qui tient à soigner la vraisemblance de son récit, Daniel Galouye refuse d’escamoter, ou même d’abréger, les dernières phases de celui-ci. Lorsque le roman s’achève, Jared a déjà fait le pas décisif, il accepte d’entrer dans cette communauté nouvelle, qui vit en pleine lumière. À la recherche matérielle, l’auteur a tenu à ajouter l’avance psychologique.

La traduction de Frank Straschitz est bonne, consciencieuse, et elle respecte le texte aussi bien que le rythme : ce que devrait en principe faire toute traduction. Comme cette généralité est très loin de correspondre à la réalité, il est juste de rendre hommage à un traducteur qui prend la peine de lire et de comprendre ce qu’il est chargé de rendre en français.

Ce roman est le premier qu’ait signé Daniel Galouye. À la convention mondiale de science-fiction de 1962, il remporta la seconde place parmi les meilleurs romans de l’année, suivant immédiatement Stranger in a strange land de Robert A. Heinlein. Il y a gros à parier qu’il supportera le passage des années mieux que le roman de Heinlein, surchargé de fastidieux sermons. Ce Monde aveugle possède une homogénéité, une cohérence de structure et une netteté de narration qui lui confèrent cette qualité de vie qui marque la meilleure science-fiction. Daniel Galouye sait être minutieux sans devenir fastidieux.

Demètre IOAKIMIDIS

Terminons ce tour d'horizon  d'un numéro plus varié qu'il n'y paraîtrait (du fait de sa "spécialité"), et voyons du côté de Jean Ray ce que la sortie du premier volume de ses "œuvres complètes" (sic), chez Robert Laffont, a pu susciter chez son admirateur de toujours, Jacques Van Herp :

Portrait d’une page dans Match, interview à Lectures pour Tous et dans Les Lettres Françaises, un film en projet sur Harry Dickson, un autre sur La Cité de l’indicible peur, présentation à la Maison des Écrivains Belges, ce bastion académique, N. Henneberg. citant Jean Ray comme voyant, et prophète dans Le sang des astres, Béjart montant La bague, ballet tiré des Contes du Whisky, c’est la gloire et méritée. Une chose me gêne dans ce concert, on n’y souffle mot de Mystère-Magazine ou de Fiction, revues sans lesquelles rien de ceci ne serait arrivé, car le public de Jean Ray fut créé, imposé par elles, ce dont tous ses amis les remercient.

On comprend bien que Van Herp puisse se sentir spolié. Cela ne l'empêche pas de lâcher l'air de rien ce qui n'est plus un secret pour personne, mais qu'il aura su dévoiler peu à peu : "Nous aurons droit à un échantillon de Harry Dickson, mais de John Flanders". Etrangeté éditoriale, vu que Ray n'a jamais signé ses Harry Dickson (pourquoi donc les rééditer sous le pseudonyme de Flanders ?). Plus loin encore : "Pas trace non plus de ces contes publiés en 1931 dans Weird Tales, et directement écrits en anglais". Là, il y a de quoi bondir de sa chaise, et nous faisons solennellement appel aux spécialistes pour éclairer notre lanterne sourde. Et enfin :

Cette veine réaliste est bien dans la ligne de l’auteur, qui l’épancha librement dans les récits signés John Flanders, imprimés par des moines, et dont des fragments sont passés dans La cité, comme un conte du n°168 de Harry Dickson, L’ombre de minuit quarante-cinq. Car Jean Ray, sous ses multiples masques, marque tout de sa griffe.

Le conte en question ("L'ombre de minuit quarante-cinq") sera repris dans le volume 19 de l'intégrale chez NéO.

Le prochain numéro de Fiction consacré à un auteur ne tardera pas : il s'agira du numéro 126, de mai 1964, consacré à … Jean RAY !

07 mai, 2025

Fiction n°110 – Janvier 1963

Beaucoup de publications exclusives à ce numéro de Fiction, et une bonne proportion d'auteurs francophones ; on notera l'argument de vente (qui ne sera que très peu utilisé dans cette formule de Fiction) de mettre en avant (sur la couverture) un auteur reconnu, ici : Ray Bradbury avec en avant-première un extrait de "La foire des ténèbres" dans une traduction originale de Michel Deutsch. Mais l'on en retiendra surtout "Le léviathan de l'espace" de Robert F. Young, et l'incomparable Jorge Luis Borges avec "La bibliothèque de Babel".

On poursuit la collection des couvertures abstraites

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Sommaire du Numéro 110 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES

2 - Robert F. YOUNG, Le Léviathan de l'espace (Jonathan and the Space Whale, 1962), pages 7 à 39, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

3 - Charles BEAUMONT, L'Œil du père (Oh Father of Mine, 1957), pages 40 à 44, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

4 - Jérôme SERIEL, Les Planètes d'Aval, pages 45 à 54, nouvelle *

5 - Algis BUDRYS, La Liberté tombe du ciel (Falling Torch, 1958), pages 55 à 87, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

6 - Ray BRADBURY, Le Manège (Nightmare Carousel, 1962), pages 88 à 106, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

7 - Jean RAY, Les Étranges études du Pr. Paukenschlâger, pages 107 à 112, nouvelle

8 - Jorge Luis BORGES, La Bibliothèque de Babel (La biblioteca de Babel, 1941), pages 113 à 119, nouvelle, trad. Nestor IBARRA

9 - Lise DEHARME, Dans la nuit, pages 120 à 122, nouvelle *

10 - Maxim JAKUBOWSKI, Bribes, pages 123 à 125, nouvelle *

11 - Christine RENARD, À la croisée des parallèles, pages 126 à 128, nouvelle

12 - Monique DORIAN, Le Rêve prisonnier, pages 129 à 131, nouvelle *

13 - Pat MALLET & Michel PELTIER, La Vie privée du vampire, pages 133 à 135, bande dessinée 

CHRONIQUES


14 - Demètre IOAKIMIDIS, Alfred Bester, le dilettante de la S.F., pages 136 à 141, article

15 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 142 à 145, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

16 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 146 à 167, critique(s)

17 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 168 à 169, critique(s)

18 - (non mentionné), En bref, pages 170 à 171, article

19 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 173 à 176, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Une nouveauté éditoriale pour ce numéro 110 : le sommaire est suivi d'une présentation générale du numéro, en remplacement de la note d'introduction située avant chaque nouvelle. Un choix qui n'est pas aussi anodin qu'il n'y parait, et restera éphémère. Nous vous en livrons ici le contenu (et le ferons tant que durera ce choix éditorial - à savoir le Fiction n°115), tout en continuant de vous proposer nos propres notes de lecture).

Note éditoriale du n°110 :

Deux novelettes en vedette dans ce numéro : « Le Léviathan de l'espace », où l'un de nos auteurs de fond, Robert Young, reprend son mythe favori : l'homme confronté à un élément gigantesque (voir « La déesse de granit » ainsi que « L'ascension de l'arbre ») ; et « La liberté tombe du ciel », passionnant récit d'Algis Budrys (auteur encore peu connu du public français), qui transpose dans un contexte SF le thème – très proche de l'expérience française 1940-1944 – de la résistance à un envahisseur.

 

Autres histoires de science-fiction : « L'œil du père », pochade où Charles Beaumont traite (à sa manière – et avec une belle désinvolture) du paradoxe temporel ; et « Les planètes d'Aval » fantaisie du jeune auteur français Jérôme Sériel (dont le second roman, « Le satellite sombre », critiqué dans ce numéro, vient de paraître chez Denoël).

 

Côté fantastique, un événement : la parution dans « Fiction » d'un épisode du tout nouveau roman (inédit en français) de Ray Bradbury, « Something wicked tbis way comes » ; titré par nous « Le manège », cet épisode se présente en fait comme un récit indépendant ; c'est du super-Bradbury, alliage de tendresse et de cruauté, de poésie et de terreur.

 

Nous poursuivons en outre notre série de rééditions d'anciennes histoires de Jean Ray, avec « Les étranges études du Pr. Paukenschläger », où se trouve annoncé un thème qui s'est poursuivi ensuite à travers l'œuvre de l'auteur : celui du contact avec un monde situé dans une autre dimension.

 

L'insolite est représenté ce mois-ci par un nouveau texte extrait des « Fictions » de Jorge Luis Borges : « La bibliothèque de Babel », image métaphorique de l'univers ; et par « Dans la nuit », histoire inédite (plutôt criminelle ?) de Lise Deharme, dont le dernier roman, « Pierre de la Mermorte », vient de paraître chez Julliard.

 

Après le Banc d'Essai (trois courts contes « en marge » dus à des jeunes auteurs), mentionnons la suite des scènes (en images) de la vie des vampires, par Patrick Mallet et Michel Peltier. Et passons à la Chronique Littéraire : une présentation d'Alfred Bester par Demètre Ioakimidis, lequel traduit plus loin un nouvel article du même Bester sur les « Livres d'Amérique ».

Rien de très instructif, on le notera, et l'on regretterait presque les petites notules bio-bibliographiques que permettaient "l'ancienne formule". Nous citerons en ce sens l'avis d'un lecteur paru dans la rubrique Tribune Libre dans le n°113 :

(…) Votre nouvelle présentation est plaisante, et la qualité du papier est appréciable ; mais pourquoi avoir supprimé les textes de présentation au début de chaque nouvelle ?

Votre but, votre raison d'être même, est de nous présenter des textes variés, variés dans le style, le sujet, la façon de traiter celui-ci, l'origine de l'auteur, etc.

Comme beaucoup de vos lecteurs sans doute, je « déguste » mon « Fiction », ne lisant qu'une ou deux nouvelles à la fois, et j'aime choisir celles-ci en fonction de l'état d'esprit du moment. Alors, devant la suppression de la préface, je suis obligé de me reporter à la page de présentation, un peu succincte à mon goût. (…)

Jacques Pachter - Valenciennes (Nord). 

Dans Le Léviathan de l'espace, on découvre tout un monde enclos dans le ventre d'un être aux dimensions planétaires et comparable à une baleine (et l'on notera le défi descriptif que Robert F. Young s'est imposé, et qui rappellera celui de Larry Niven dans "L'anneau-monde" qui paraîtra quelques années plus tard).

C'est par le biais d'un personnage extérieur à ce monde que l'on découvre cette "utopie".

"Les gens de la Flotte étaient entrés en orbite avec les premiers cosmonautes américains et faisaient à présent partie intégrante de l'espace comme autrefois de l'océan."

On parle bien de "cosmonautes américains" - signe que les Etats-Unis n'en étaient pas au même stade dans la course à l'espace, tout au moins du point de vue sémantique - mais aussi et surtout du mythe biblique de Jonas dans le ventre de la baleine, et des récits de baleiniers tels le "Moby Dick" d'Herman Melville. On est très surpris au début de noter que la petite communauté d'humains vivants dans le ventre de la baleine, et ignorant tout de sa condition, soit organisée sur le modèle américain des années 50-60. Young sous-entendrait il que sa société contemporaine soit une sorte de Jardin d'Eden ? La chose est questionnable, et l'auteur ne s'en prive d'ailleurs pas : 

" (…) il lut, par les dimanches après-midi tout dorés de soleil, les journaux dominicaux qui louaient la noblesse et la grandeur d'âme naturelles de tous les bons Prospériens, qui les adjuraient de faire encore et encore des enfants, car les enfants n'étaient-ils pas des consommateurs, et le succès d'une économie fondée sur la loi de l'offre et de la demande ne réclamait-il pas avant tout un accroissement de la consommation, et une économie fondée sur la loi de l'offre et de la demande n'était-elle pas la seule base sur laquelle on pouvait bâtir le Monde de Demain ?

Young pose en fait le dilemme "écologie - développement" à partir de cette allégorie du ventre de la baleine. Comment prendre conscience de vivre dans un monde aux ressources limitées quand le but du progrès est de "prospérer", de "croître", et de coloniser d'autres mondes ? Le pillage s'avère être principalement le moteur d'un mécanisme de déni, et l'être peu avisé sape les assises même de son monde ridiculement fini. 

Un peuple insouciant de la finitude de son univers, un dieu-baleine dont le monde est le ventre, un étranger qui n'est pas voué à devenir prophète mais qui se fera sauveur… Malgré une idéologie très gnostique, Young parvient à toucher du doigt un intérêt supérieur à tout cela : le respect du vivant, pour ce qu'il est et non pour ce qu'il peut nous prodiguer.

Sous L'œil du père, Charles Beaumont s'amuse avec le paradoxe de Saint-Menoux (dans "Le voyageur imprudent" de René Barjavel : qu'advient-il du voyageur temporel qui assassine son ancêtre ?). Mais ici, Beaumont inverse le problème : quel père engendrera un tel fils parricide ?

Avec Les planètes d'Aval, nous voilà témoins d'une histoire inepte, une fois de plus avec un Jérôme Sériel qui se prend pour Flaubert. On aimerait le condamner à peindre ses propres représentations tant le foisonnement d'images les rend inutiles, et l'excès de néologismes ôte toute véritable poésie à ses lourdes descriptions. Quant aux personnages, à l'intrigue, au développement et à la chute, mieux vaut ne pas se prononcer.

La liberté tombe du ciel  traite des méfaits d'un conflit long. Le film de Louis Malle "Lacombe Lucien" (1974) évoquera un parcours comparable d'un jeune homme refoulé par les maquisards qui rejoindra l'envahisseur. On pourrait croire à de la S.F. , à travers son décorum (colons terriens revenus du Centaure pour sauver la planète-mère, Envahisseurs, armement moderne), mais tout cela n'est rien de plus qu'un épisode de guerre, peut-être même un peu longuet pour ce qu'il tente d'exprimer. Algis Budrys a toutefois un métier sûr pour nous mener jusqu'au bout.

Fiction en fait son argument de vente principal : un inédit de Ray Bradbury. Il s'agit en fait d'un extrait de "La foire des ténèbres", dans une traduction différente de celle qui paraîtra chez Denoël. On retrouve dans Le manège le goût bradburyen pour les choses du passé, et c'est même ici l'enjeu de ce manège diabolique que de les rendre au présent. 

" Le petit tertre sablonneux que nous occupons est, parait-il, parmi ces lieux étrangement privilégiés. L'appareil du professeur est destiné à provoquer des ondes spéciales qui forceront, pour ainsi dire, la porte du mystérieux monde voisin."

Le décor posé dans Les étranges études du Pr. Paukenschläger rappelle celui de la dune du Pyla qu'utilisera plus tard René Réouven dans "Les survenants", sur un sujet similaire. On pensera également à "De l'au-delà" de H. P. Lovecraft avec cette nouvelle de jeunesse de Jean Ray, qui oscille encore entre plusieurs types de narrations, défaut qu'il corrigera bien vite.

S'ouvrant sur une citation d'un ouvrage de Robert Burton (1621), un auteur qualifié de "borgésien",  Jorge Luis Borges, toujours dans l'allégorie, nous invite une fois de plus à revisiter la forme de l'univers, ici dans La bibliothèque de Babel, recueillant toutes les combinaisons d'écrits à base des "25 caractères de base de la typographie". S'ensuit une description délicieusement absurde et vertigineuse d'un peuple de lecteurs et de bibliothécaires, de leurs dogmes et de leurs suppositions… Encore une fois magistral.

Douche écossaise pour poursuivre Dans la nuit, d'une autrice pourtant issue de la "Grande" littérature puisqu'il s'agit d'une muse du surréalisme, Lise Deharme. Mais sa nouvelle est un peu abstruse, parodiant une intrigue policière pour mieux la rendre caduque. On en appréciera le style pour ce qu'il est, mais moins pour ce qu'il dit.

De même pour Bribes de Maxim Jakubowski. On pourrait vraiment se demander ce que vient faire cette nouvelle dans cette revue. Toutefois, Jacubowski se fera connaître dès 1963 en publiant une anthologie de science-fiction, "Loin de Terra", et sera à la fois libraire à Londres, critique, et romancier...

On entend le remord français, du français qui n'a pas eu à souffrir de la déportation durant la 2nde G.M. , dans À la croisée des parallèles. On entend également la spoliation des familles juives, et la participation réelle ou mensongère à des faits de Résistance. Quand on y lit : "C'était en 1940. Les rumeurs de guerre s'intensifiaient. ", nous sommes en droit de nous demander ce que Christine Renard entendait par "rumeurs" : l'écho lointain de ce qui est ou bien le soupçon de ce qui vient (auquel cas nous voilà déjà dans un monde parallèle.) Toutefois, l'impression d'avoir deux vies distinctes, le sentiment schizophrène de ne pas devoir les mélanger, de les rendre donc parallèles et clivées, s'exprime cependant parfaitement dans ce contexte historique. Là où il y avait matière à un petit roman historique, Christine Renard, par sa concision, en a fait une petite réflexion fantastique.

Dans Le rêve prisonnier, on rêve de Laïma. Laïma, on le comprend bien vite, c'est la lamie, le vampire femelle qui obsède sa victime mâle ; on repense aussi à la Vana de Dorémieux, sans doute co-auteur de cette nouvelle. Une fois de plus, on ne saurait comprendre complètement cette nouvelle de Monique Dorian sans se figurer la folie douce et pénétrante qui poussa à la démence la femme de Dorémieux, et celui-ci à l'interner.

Le courrier de la Tribune Libre défend Nathalie Henneberg suite à la publication de la "pique" que lui lançait Marcel Battin (auteur et éditeur d'une revue d'amateur) (voir Fiction 108 et 109).

Je suis libraire. C’est à ce titre surtout que je vous écris. La déclaration inqualifiable de Marcel Battin concernant Nathalie Charles-Henneberg me consterne par sa grossièreté et m’étonne par sa prétention.
Comme tous les libraires de Paris, je vends « Fiction » et je peux vous certifier que lorsque le nom « Henneberg » figure au sommaire, je n’ai pas d’invendus dès la première semaine. Même observation pour les romans de cet auteur. Dans mon quartier, pourtant assez réfractaire à la science-fiction, j’ai des habitués qui achètent tout ce qui est signé Henneberg.
Je cite, de mémoire, le jugement prononcé par l’un de mes clients, à propos de « La forteresse perdue » : « Elle s’est surpassée ! Elle est extraordinaire ! Chapeau ! » Et d’un autre, à propos des « Dieux verts », qu’il recommandait à un ami : « Prenez ce livre ; puisque vous voulez vous initier à la science-fiction, autant commencer par un chef-d’œuvre ».
(M. Boulestin, Paris). 
Fidèle lectrice de « Fiction », j’ai lu avec indignation et surprise la déclaration – aussi grossière qu’étonnante – de Marcel Battin à propos de Nathalie Charles-Henneberg.
Quoi ! Nous avons là un des meilleurs auteurs de la science-fiction française, un auteur qui a son « ton » particulier, son propre univers et que même les étrangers apprécient, et parce que Marcel Battin est « horripilé », nous cesserions de lire cet auteur, que nous estimons tous, dans les pages de « Fiction » ?
Cette horripilation, n’est-ce pas une légère démangeaison d’envie ?
J’ai commencé à acheter votre revue parce que j’y avais lu un récit de Charles et Nathalie Henneberg, et je continue à l’acheter dans l’espoir d’en lire d’autres.
(Colette Cassar, Paris).
Que la rapidité de ma réaction – qui ne sera pas solitaire ! – prouve à Monsieur Battin que la « Bergère », comme il dit, n’horripile pas tout le monde. Car tout le monde n’a pas le poil aigri et envieux ! Curieux ! Moi, ce sont les prophétaillons de bas augure qui me déplaisent, Ces masochistes systématiques, qui distillent bouc et mélasse odoriférantes en extrapolant sur le futur à partir de leurs petits états d’âme mitonnés dans l’amertume, ont évidemment l’irremplaçable avantage que leur donne le penchant actuel d’une fraction de lecteurs pour le morbide, surtout s’il se pare d’une vulgarité baptisée Conscience Dépouillée du Présent. Il est plus facile, on le sait, de couper des ailes que de les ouvrir, et de prêcher le désespoir que l’espoir. 
Qu’un visionnaire peigne un tableau sinistre devient frappant et respectable lorsqu’il s’agit, par exemple, d’un Barjavel, ou du cher Jacques Sternberg, qui ressent en poète et écrit en logicien jusqu’auboutiste. Seulement, on n’oublie pas ces auteurs-là, dès la première œuvre qu’on en lit. On ne saurait en affirmer autant de Monsieur Battin.
Je n’aperçois pas, d’ailleurs, en quoi les Henneberg sont pastoraux. Sinon parce qu’ils croient au Prince Charmant – je veux dire qu’on retrouve toujours chez eux un couple prédestiné uni au-delà des magies obscures de l’espace et du temps, dans une vie ou un néant.
C’est là, j’en jurerais, que le bât blesse Marcel Battin. Eh bien oui. Monsieur, c’est beau, j’en veux et j’y crois aussi, et zut aux affreux, aux jaloux, aux ratiocineurs, aux grinçants. (Et aux déverseurs de bitume quand ils n’ont pas l’envergure biblique.) Ils font des cauchemars ? C’est fâcheux, mais qu’ils ne nous étouffent pas dans leurs petits phantasmes personnels à leur mesure.
D’ailleurs, la « Bergère » ne donne pas dans le rêve rose, que je sache. L’horreur, si raffinée soit-elle, si intimement mêlée au merveilleux, ne demeure pas moins essentielle chez les Henneberg. N’est-elle pas aussi sauvage que douce, aussi cruelle que tendre ? Le futur de « La forteresse perdue » est-il arcadien, anacréontique ? Curieuse Bergère !
Et puis, il ne s’agit pas d’un rêve, mais d’un monde. D’un monde de poète – parce que les Henneberg l’ont porté en eux, formé, bâti, construit, fignolé, exploré – en démiurges.
Sans doute l’art hennebergien est-il, dans sa conception idéaliste des rapports humains, plus sensible aux esprits féminins et plus proche d’eux. Cependant, j’aimerais bien savoir ce que dit un Louis Pauwels de cette foi dans le couple, axe du monde hennebergien. Le jugement que Pauwels porta sur André Breton pour avoir « dressé » à l’Amour une statue de cristal et de sang me semble très applicable, dans une sphère différente bien sûr, aux Henneberg (cf « Lettre à Elle », parue en éditorial dans « Arts » sous sa signature voici dix ans environ.)
Tout de même, les Henneberg ne « font » pas pour « Les Veillées des Chaumières ». Leurs amants sont blessés, déchirés, je dirais même qu’ils s’atteignent en se transcendant si le jargon pseudo-philosophique ne me faisait esbaudir toute seule. Ce ne me semble pas un hasard si l’une de leurs nouvelles se nomme « Ysolde »… Oui, décidément, ils croient au mythe, au miracle-mirage de l’amour accompli. Qu’importe quand et où et par quel moyen Bellatrix rejoint son astronaute terrien ; ou Lorris, Ysolde ; ou Catherine Sforza, César Borgia ; ou Stéphane de Norwid, la visiteuse troublée de son château polonais ; ou Alix, son héros torturé ; ou Lars, Miâ-la-fleur ; ou Timna de Sodome, Elléor l’Arcturien…
(Micheline Bazin, Paris)

Toujours dans  l'humeur règlement de comptes à OK Corral, on pourra lire dans "Ici, on désintègre !" Jacques Goimard s'en prendre très vertement à la traduction de "Time and again"  de Clifford D. Simak parue sous le titre "De temps à autre" au Rayon Fantastique (et demeurée plus connue sous le titre que lui avait donné Galaxie : "Dans le torrent des siècles"). Signée A. Yeurre, et que Goimard qualifie de "turlutaines", nous assistons peut-être ici à un jeu de cache-cache où personne n'est dupe ; l'encyclopédique site Noosfere rapporte A. Yeurre comme un pseudonyme de Pierre Versins, proche de la rédaction au point de publier fréquemment des recensions et des articles de fond. On aurait du mal à imaginer le jeune Jacques Goimard, qui fait ses débuts, certes, dans la revue,  tout ignorer de qui se cachait sous ce pseudonyme. La vérité est A. Yeurre...

On peut lire au détour de cette diatribe : "Mais « Galaxie » a cessé de paraître, et ses premiers numéros sont devenus introuvables". En 1963, nous sommes neuf ans après leur parution - et voilà une remarque qui nous montre bien la fragilité d'un tel ensemble éditorial (et le PReFeG souhaite saluer ainsi toute l'armée des ombres qui a oeuvré à numériser toutes ces revues.)

On notera dans la même rubrique le nom d'un Ch. Du Chesne, nouveau dans l'équipe critique ? Nous n'en savons encore rien.

Sans se situer dans la polémique, et bien que l'auteur en question ne renonce pas à s'y compromettre de temps à autre, notons l'article de Demètre Ioakimidis : "Alfred Bester, le dilettante de la SF", reproduit en intégralité dans notre page dédiée.

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