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17 juin, 2026

Fiction n°145 – Décembre 1965

Entrée de Daniel Walter dans le cénacle des auteurs de science-fiction française, et 29ème pilier de notre panthéon… Celui qui assurera l'intérim éditorial d'Alain Dorémieux à partir de 1984 sera aussi à cette époque-là directeur des collections C.L.A. et Galaxie-Bis (nourrissons de 1965). Un destin relie peut-être ces trois entités, dans ce numéro qui traite pour beaucoup de liens, de relations, de liaisons, voire d'emprise.

Comme un mirage, la copie d'un livre
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Sommaire du Numéro 145 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 8 à 8, bibliographie

NOUVELLES


2 - Michel DEMUTH, Les Grands équipages de lumière (2030), pages 10 à 44, nouvelle

3 - Avram DAVIDSON, Génocide (Now Let Us Sleep, 1957), pages 45 à 60, nouvelle, trad. GERSAINT

4 - ARCADIUS, La Chanson perdue, pages 61 à 72, nouvelle *

5 - Miriam Allen DEFORD, Les Transfuges (Slips Take Over, 1964), pages 73 à 87, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

6 - Jane BEAUCLERCK, Seigneur Lunaire (Lord Moon, 1965), pages 88 à 99, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

7 - Jean-Michel FERRER, Le Monde terne de Sébastien Suche, pages 100 à 103, nouvelle

8 - Kit REED, La Colonie des orphelins (On the Orphans' Colony, 1964), pages 104 à 111, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

9 - Jérôme SERIEL, Le Fabricant d'événements inéluctables, pages 112 à 117, nouvelle

10 - Winona McCLINTIC, Le Chemin hors de la ville (The Way Out of Town, 1960), pages 119 à 125, nouvelle, trad. Claude CARME *

11 - Daniel WALTHER, Les Étrangers, pages 126 à 130, nouvelle *

CHRONIQUES


12 - Maxim JAKUBOWSKI, Lettre d'Angleterre : L'Année dernière au Mount Royal, pages 131 à 134, article

13 - Gérard KLEIN, Exécution et apothéose de Jacques Sternberg, pages 135 à 138, article

14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 139 à 149, critique(s)

15 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 150 à 151, critique(s)

16 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 152 à 153, critique(s)

17 - (non mentionné) , En bref, pages 155 à 157, article

18 - (non mentionné) , Table des récits parus dans "Fiction" - Treizième année (deuxième semestre 1965 : n°s 140 à 145 bis), pages 158 à 159, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Dernières parutions pour quelques auteurs et autrices et ce numéro : Arcadius, Jérôme Sériel et Jane Beauclerck, dont on regrettera pour cette dernière (beaucoup moins pour les deux autres) que les publications soient si rares dans l'espace francophone.

Le nouvel opus des "Galaxiales" de Michel Demuth jouit d'une aura de production "faite maison" dans Fiction. En témoigne cette note assez peu commune :

" Nous avons reçu de divers lecteurs des témoignages de sympathie et d'encouragement pour cette entreprise, et nous continuons de solliciter vos avis. Car c'est un peu de vos suffrages que dépendra la continuation régulière de cette série dans Fiction. Écrivez-nous donc pour nous dire ce que vous pensez des « Galaxiales ». "

Nul doute que Michel Demuth aurait aimé écrire des "webfictions" s'il avait publié de nos jours.

L'épisode ici présenté, Les grands équipages de lumière, offre un récit double, avec d'une part l'histoire d'une forme de vie minérale en plein essor et qui se répand dans l'espace après avoir consommé toute sa planète, et d'autre part le récit des premiers colons dans un vaisseau-arche en proie aux dysfonctionnement de leur moteur. Du suspens, quelques péripéties, dont certaines rappelleront le ton de J. T. McIntosh, et un récit enfin pleinement S.F. pour ces Galaxiales. 

On pourrait imaginer que les lecteurs de 1965, ayant pu lire précédemment le tableau chronologique des Galaxiales à venir, en auront sans doute fantasmé les épisodes - amplifiant l'effet d'annonce bien éprouvé et créé par le tableau récurent des nouvelles à paraître dans la revue (certaines se faisant attendre plus d'un an…). Habile de la part de l'auteur, ce jeu possède toutefois le revers de proposer un récit plus décevant que celui évoqué par le titre.


A propos de titre, il est dommage que le titre français dévoile tout le sujet de cette très belle nouvelle sur la question du Génocide. Avram Davidson y déploie sa démonstration habilement, comme toujours, mais le titre original ("Et maintenant, dormons !") avait l'avantage de cristalliser ses effets sur la chute.


Arcadius recycle et condense plusieurs idées déjà parcourues dans la revue : "La vana" de Alain Dorémieux, "L'arbre" de Robert F. Young, un ton à la Sternberg… Mais la mélodie et les arrangements de La chanson perdue se laissent apprécier, comme le bon sous-produit de variété qu'il est.


Pour la première fois, Miriam Allen deFord se sert de sa connaissance des éléments fortéens (voir son article sur Charles Fort dans le Fiction n°24 - novembre 1955) pour tisser sa nouvelle, qui traite de glissements involontaires entre mondes parallèles et Les transfuges qui subissent un monde dont les repères ont disparus. Un peu didactique au début, mais le développement est assez angoissant, et évoque la décompensation psychique.


Après avoir posé les bases de son monde, Jane Beauclerck nous invite à suivre les aventures concises d'un héros rusé mais bienveillant, Le seigneur Lunaire (dont le titre de Lord Moon rend bien mieux en version originale). Toujours ce ton de fable et ce mélange féodal et technologique, avec au passage une habile parade contre les appétits coloniaux des visiteurs de l'espace.


Le Monde terne de Sébastien Suche est une ode aux lecteurs de SF, où se multiplient les références, et où le principe d'évasion n'est pas de fuir le réel, mais bien de lutter contre la répétition de la vie quotidienne. Intéressant récit pour une fois un peu plus détaillé de Jean-Michel Ferrer (soit Michel Demuth qui phagocyte les pages de ce numéro).


Kit Reed propose deux variations : une sur le thème du vampire et une autre pour une nouvelle planète piège, dans un style faussement naïf. La colonie des orphelins est bien menée, même si peu surprenant.


Jérôme Sériel, dont on déplorera l'usage de certains mots en "n", se stylise et fabrique ses phrases, mais oublie un tant soit peu son histoire qui aurait pu être du Borgès … s'il en avait eu l'intellect. Le fabricant d'événements inéluctables semblable à un Dieu ou au fatum romain aurait pu nous intriguer davantage, mais est rendu flou par un usage immodéré d'images ineptes qui ralentissent les descriptions. Au revoir, Jérôme Sériel, rendez-vous avec le Troisième Type !


Le chemin hors de la ville, de Winona McClintic, pose une ambiance d'apocalypse et l'insouciance de ses observateurs rendent à cette nouvelle un aspect absurde et inquiétant, allégorique. Bref : tout l'inverse de la nouvelle de Sériel.


Inquiétante étrangeté là aussi pour Les étrangers, première nouvelle (sur un total de 42 !) de Daniel Walther publiée dans Fiction (il y est même orthographié "Walter"). Comme dans celle de deFord, il y est question d'un glissement dans un monde sans doute parallèle et surtout hostile aux transfuges. Concis et efficace.

Comme nous l'avons évoqué plus haut, il faudra attendre une petite quinzaine d'années avant que Daniel Walther entre aux éditions Opta en qualité de Directeur des Collections du Club du Livre d'Anticipation et de Galaxie Bis. A propos de Daniel Walther et son entrée dans l'équipe éditoriale de Fiction, nous pouvons lire :

" J'ai commencé mon travail pour les éditions Opta au début des années 80. ça s'est fait sur un coup de fil de Juliette Weingand. Je précise bien que c'est Opta qui est allé vers moi et non le contraire, car, il fut un temps, certains se posaient des questions sur mes dons d'intrigant dissimulé en province. Passons.

          Je suis également devenu éditorialiste après le départ d'Alain [Dorémieux]. A ma propre demande cette fois. Non pas pour être partout à la fois mais parce que je considérais une revue sans éditorial comme un bon repas sans vin.

          Ne nous attardons pas sur ce chapitre. Parlons plutôt de mon temps éditorial. Je considère, avec le recul, que je n'ai pas si mal travaillé que ça. Et dans des conditions souvent difficiles. Dès mes débuts, je considérais que je devais publier de tout, du (bon) space opéra à la hard science-fiction en passant par l'heroic fantasy, la fiction spéculative et, bien sûr, le Fantastique (avec un F capital !).

          Il me semblait également indispensable de publier, du moins en Galaxie-bis, des auteurs français (ou de langue française) et des écrivains d'autres pays que la Grande Bretagne ou les Etats-Unis. Hélas ! De ce côté-là, ce fut l'échec. Noir. Total. Aucun des romans français ne s'est vendu. Et pourtant, contrairement à ce qu'ont prétendu des amis très chers, soucieux de me rendre service, il ne s'agissait pas de fonds de tiroir. Ou bien faut-il considérer Scènes de guerre civile de Jean-Pierre HUBERT comme un fond de tiroir seulement parce qu'il n'a pas plu à d'autres directeurs littéraires !

          Echec également, peut-être plus noir encore, dans le domaine étranger : j'ai publié un Roumain (Vladimir COLIN), un duo d'Allemands (Ronald M. HAHN et Harald PUSCH), un Néerlandais (Jacob CARROSSA)... Quoi, qu'allais-je faire dans cette galère-là ? !

          En France, on se fout pas mal de savoir qu'on fait de la S.-F. dans le monde entier ou presque. On reste assis sur ses habitudes.

          J'avais l'intention de publier un Hongrois (Peter ZSOLDOS), un Tchèque (Josef NESVADBA), un autre Roumain (Mircea OPRITA) et plusieurs Allemands et Autrichiens.

          Glissons, glissons.

          Par contre, dans le domaine anglo-saxon et américain, j'ai eu quelques satisfactions. Je fus le premier à publier C.J. CHERRYH, Mark GESTON, Barbara HAMBLY, Ansen DIBELL, James KAHS, Pamela SARGENT, lan WALLACE, etc. Je suis fier, également, d'avoir présenté aux lecteurs francophones le premier recueil de Dennis ETCHISON, un écrivain réellement fantastique et bien plus talentueux que certaines grosses machines yankees spécialisées dans la production à outrance. Quand vous avez réussi à faire paraître un recueil comme Les Seigneurs des moissons de Keith ROBERTS, vous vous dites que, tout bien considéré, votre goût n'est pas si mauvais que ça !

          Evidemment, chez Opta, nous n'étions pas riches, et certains textes que j'aurais aimé publier me sont passés sous le nez. Ce qui se vendait le mieux c'était, tu l'as deviné, le lancinant et répétitif Gor. Le roman-fleuve de John NORMAN. Plus d'une fois, j'en ai eu assez de ces sornettes machistes, mais les lecteurs adoraient ça. Je recevais des lettres impossibles dans lesquelles on me suppliait de ne pas interrompre cette géniale série.

          Finalement, j'ai laissé vivre John NORMAN et ses femmes esclaves. Puisqu'elles permettaient à Opta de faire des sous. Et ces sous-là permettaient par ricochet de publier des choses moins stupides.

          J'ai voulu des collections éclectiques. Avec des séries populaires comme celle de Jo CLAYTON, des épopées comme Les Royaumes de Tartares, des ouvrages-hommages comme le CLA consacré au regretté et sous-estimé Robert F.YOUNG, des fantaisies fantastiques comme La Quête de Nifft le Mince, de la SF moderne comme celle Pamela SARGENT...

          Allons, allons, il n'est pas possible de tout citer.

          Au lecteur d'apprécier.

          Je regrette amèrement que nos collections n'aient pas tenu devant l'adversité et, il faut bien le dire, devant les retours de bâton d'une distribution des plus sujettes à caution...

          Et puisque nous en sommes là de notre propos, j'aimerais dire un mot de la revue Fiction, dans laquelle j'ai fait mes premiers pas à la fin de l'année 1965 et dont je ne fus jamais, contrairement à ce que l'on a pu croire, rédacteur en chef.

          Il est certain que Fiction n'est plus [en novembre 1988] ce qu'il fut sous DOREMIEUX ou plus tard sous Daniel RICHE. Mais la revue a publié récemment son numéro 400. Et elle continue de faire paraître des textes français presque tous les mois. Elle demeure la seule revue mensuelle professionnelle (mais si, mais si !) en France.

          Quand il y en aura une autre, les grandes gueules qui aboient actuellement à tort et à travers contre Fiction pourront hurler de plus belle. J'aimerais, sincèrement, passer à une autre question ! "

(Extrait de Phénix 17 - juin 1989 ; interview réalisée par Michel Lamart).



Le quatrième de couverture (ci-contre) nous propose de très belles trombines d'auteurs, certains encore bien jeunes (on apprécie le cliché de Brunner et la bonne bouille de Silverberg), à l'occasion du compte-rendu de Maxim Jakubowski sur la Convention 1965 de SF qui s'est tenue pour une fois en Europe (à Londres).
Jakubowski rapporte des bruits de couloirs dont il ne peut pas avoir idée de ce qu'ils représenteront quelques années plus tard, comme par exemple ceci :

" On put ainsi apprendre que le prochain film de Stanley (Dr Folamour) Kubrick sera un film de SF basé sur un roman encore inédit d'Arthur Clarke. Le bruit circula que Peter Sellers y jouerait tous les rôles d'extra-terrestres, mais il fut démenti."

Mais il est dommage que Jakubowski ne rapporte pas vraiment les propos qui ont eu des airs de confrontations entre ancienne et nouvelle vague. Citons-en par exemple cet extrait :

" La dernière table ronde, lundi, fut passionnante. Il s'agissait d'un débat SF et Politique. Cinq personnes y prenaient part, mais ce fut dés le départ un accrochage puis un affrontement violent entre l'immuable père de la SF moderne, John Campbell, et l'Anglais John Brunner. Ce débat ne fut pas sans insultes et coups d'éclat et la salle, anglaise, prit vite parti contre Campbell et certaines conceptions U.S. La table ronde dura trois heures, un record, pendant lesquelles furent évoqués les troubles raciaux de Los Angeles, le Vietnam, l'église catholique, enfin toute la gamme des sujets réputés brûlants. John Brunner y fut vraiment brillant et démolit systématiquement les arguments de Campbell qu'il arriva même à faire bredouiller. Celui-ci se couvrit de honte avec ses théories farfelues sur l'esclavage et les sociétés primitives. La SF fut souvent oubliée mais personne n'alla s'en plaindre. "

On aurait bien aimé en savoir plus sur le fond, et sur ce qui a tant fait bredouiller Campbell. Ironie du sort : John W. Campbell, rédacteur en chef de la revue Astounding, sera mis à l'honneur du Fiction Spécial n°8, anthologie reprenant les "meilleures" nouvelles de la revue américaine.




Pour finir, nous vous proposons de lire la recension que Demètre Ioakimidis fait du dernier roman de Galouye en date traduit en français : Les seigneurs des sphères, que nous vous proposons en Bonus.

Daniel F. Galouye.
Les seigneurs des Sphères

Bonus !
Dans son premier roman, qui fut traduit dans la même collection sous le titre de Le monde aveugle, Daniel Galouye utilisait une idée fondamentale (l'humanité vivant dans des galeries souterraines où elle n'utilise pas le sens de la vue) et en tirait les conséquences logiques extrêmes dans un récit remarquablement cohérent. Dans ce récit légèrement plus récent, il a pris un thème familier à tout lecteur de science-fiction (celui de l'humanité souffrant sous la domination d'envahisseurs venus d'Ailleurs) et l'a traité d'une façon originale et, à plus d'un égard, mémorable. La réussite est peut-être moins impressionnante que celle du Monde aveugle, mais la domination des Sphères a un relief et une vraisemblance qui distinguent Galouye des tâcherons exploitant à la ligne des thèmes éprouvés.

En 1993, au début du récit, les survivants de l'humanité mènent des existences de réfugiés, sur une planète dominée par les Sphères. D'où viennent celles-ci ? Le contact avec elles n'a jamais été établi, depuis leur venue en 1977, et il ne l'est pas non plus, d'ailleurs, durant l'année couverte par le roman. Les Sphères ont édifié d'étranges « cités » de lumière, d'où elles sortent régulièrement pour chasser et tuer des humains qu'elles ont, selon des lois mystérieuses, « choisis ». Les raisons dictant ce choix, les causes du Jour de l'Épouvante – cet enfer qu'elles imposent à la Terre chaque année à date fixe, le 25 septembre – et, à travers ces causes, la nature de leur lieu d'origine, tout cela est progressivement découvert au cours du récit par le petit groupe que l'auteur place au centre de l'action.

Ce groupe est conventionnel : Il comprend surtout quelques militaires de l'armée américaine, qui résistent poussés par leur amour-propre au moins autant que par leur raison. Mais l'auteur a eu le mérite de n'y inclure aucun surhomme. Si le capitaine Geoffroy Maddox finit par triompher des Sphères, avec son petit groupe, c'est grâce à sa ténacité, au hasard qui lui permettra de comprendre quelques particularités des Sphères, et à son intelligence qui lui fera tirer le maximum de ce hasard. Ce côté non héroïque de la résistance – à l'opposé de celui dépeint par Robert Heinlein dans Sixième colonne – est un des apports intéressants, sinon nouveaux, de Galouye à son thème. Un autre, plus notable, est le caractère parfaitement extra-terrestre des Sphères : elles ne peuvent être décrites en termes empruntés à l'un des règnes de la nature, pas plus que leurs « cités » de lumière, et pourtant elles ont les unes et les autres une réalité presque sensible, colorée et vivante en tout cas. Devant de telles entités, Maddox et son groupe sont désemparés, et on les comprend. On comprend aussi que les Sphères aient pu inspirer un culte à des fanatiques ; et quoi de plus plausible que le désir d'affirmation manifesté dans ce monde désorganisé par de minables politiciens de province ?

Le titre original du roman est plus heureux que celui de la traduction française. En effet, les seigneurs en question sont les Sphères elles-mêmes ; et ces Sphères sont indubitablement les seigneurs du psychon. Ce dernier terme, inventé par un des personnages au cours du roman, désigne le « quantum d'énergie mentale ». Et c'est en réalisant les possibilités du psychon que Maddox et ses compagnons finiront par sauver la Terre. Un autre point à l'actif de l'auteur, à ce sujet : cette découverte est présentée de manière plausible, elle est graduelle, hésitante, inquiète parfois. Maddox ne comprend pas toujours parfaitement les possibilités de l'énergie mentale, et il lui arrive de s'en servir mal. Là encore, le lecteur se dit que c'est bien ainsi que les choses se passeraient en réalité.

La traduction de Claude Saunier est attentive, et le livre en valait assurément la peine. Ce roman confirme que Daniel Galouye pourrait bien être, avec Walter Miller et quelques autres, un des meilleurs auteurs de science-fiction nés il y a quarante ou quarante-cinq ans, et venus assez tardivement au genre (par opposition à Asimov et à Anderson, par exemple, qui appartiennent à la même génération, manifestent des qualités au moins aussi marquées, mais sont de « vieux professionnels »). Ceux qui ont aimé Le monde aveugle ne seront pas déçus par ce nouveau roman qui montre cette fois, chez son auteur, un pouvoir assez rare de visualiser les scènes qu'il décrit.

Demètre IOAKIMIDIS

Rappelons que ce roman a fait l'objet d'une "préquelle" sous la forme d'une nouvelle qui se lit fort bien en introduction au roman : La Cité des sphères (in Galaxie (2ème série) n° 8, OPTA 12/1964 ).

 

03 juin, 2026

Fiction n°143 – Octobre 1965

De très bonnes signatures pour des récits restés pour la grande majorité sans édition ultérieures - un numéro collector, donc ! On y remarquera l'entrée du nouveau Gérard Torck, qui proposera quelques nouvelles à Fiction et un peu plus tard à la revue "Horizons du Fantastique". Un numéro qui ne laisse pas sur sa faim, à mordre à pleines dents.

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Sommaire du Numéro 143 :


1 - (non mentionné) , Vous lirez bientôt dans "Fiction", pages 8 à 8, bibliographie


NOUVELLES


2 - Chad OLIVER, L'Esprit gardien (Guardian Spirit, 1958), pages 9 à 50, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

3 - Avram DAVIDSON, La Sixième saison (The Sixth Season, 1960), pages 51 à 63, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

4 - Gérard TORCK, Celui qui se souvenait, pages 64 à 69, nouvelle *

5 - Nathalie HENNEBERG Le Soleil de Thulé, pages 70 à 113, nouvelle

6 - Ward MOORE, Le Mystérieux laitier (The Mysterious Milkman of Bishop Street, 1965), pages 114 à 128, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

7 - Jacqueline H. OSTERRATH, Pour le meilleur et pour le pire, pages 129 à 140, nouvelle *

 

CHRONIQUES


8 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 149, critique(s)

9 - (non mentionné) , En bref, pages 151 à 151, article

10 - Alain DORÉMIEUX & Jacques GOIMARD, L'Écran à quatre dimensions, pages 152 à 158, article

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


"(…) il y a le fait que des régions sous-développées constituent un bien médiocre marché pour une civilisation industrielle. Le développement de la propulsion ionique avait permis de développer le commerce interplanétaire et les usines terriennes n'étaient pas prévues pour construire en série des pointes de flèches. Si on veut vendre des postes de télévision, il est préférable de développer préalablement l'énergie électrique. Si on désire vendre des tracteurs, il serait souhaitable que l'agriculture ait déjà été inventée. Si on s'adresse aux consommateurs, une population nombreuse et prospère vaut vieux qu'une tribu squelettique et affamée.

L'esprit humain est ainsi fait qu'il est capable de justifier par des arguments humanitaires les causes les plus détestables. Il vous démontrera que toutes ses entreprises, depuis les Croisades jusqu'à la traite des esclaves, lui ont été inspirées par les sentiments les plus nobles et les plus désintéressés."

"Et pan pour le Plan Marshall !", pourrait-on ajouter à cet extrait de L'Esprit gardien. Chad Oliver, en sa qualité d'auteur américain, ne pense peut-être pas être si subversif pour un lecteur européen. On apprécie tout de même le détachement anthropologique dont il a toujours fait preuve, du fait de sa formation professionnelle. Dans cette veine qu'il nourrit avec talent, Chad Oliver nous propose de reconsidérer le sauvage par rapport au primitif, le progrès comparé à la pérennité des traditions, la technologie en balance avec l'harmonie. Confronté à une peuplade sur une planète colonisable, son héros doit percer le mystère des indigènes qui ne connaissent ni enfants, ni vieillards, ni même sens de l'Histoire…


Un autre récit d'observation scientifique, plus physiologique et climatologique qu'anthropologique cette fois-ci, avec La sixième saison, par une équipe de chercheurs sur une planète de l'étoile Vega. L'enjeu en est la compréhension du mystère de la disparition d'un premier équipage, et celle du cycle de vie d'une racine locale permettant de rallonger conséquemment la vie. On ricanera de bon cœur avec cette nouvelle (encore une fois gastronomique) de Avram Davidson.


Une évasion, une cavale, une ville brûlée de soleil et vide de ses habitants… Dans un style singulier et énigmatique, Gérard Torck cherche à nous faire entrevoir des périls qu'on peine un peu à cerner. Mais c'est cette confusion qui fait tout le piquant de Celui qui se souvenait.

A propos de Gérard Torck, la revue déjà citée "Horizons du Fantastique" dira dans son numéro 11 (juin 1970) :

Gérard TORCK : Quelques nouvelles dans « Fiction », poète et auteur de S.F. en puissance et déjà accompli, promet beaucoup et ne nous décevra certainement pas.

L'auteur y fera les déclarations suivantes :

" Avec le retour en force de la SF. française, je pense reprendre de vieux rêves, comme un roman d'Héroic Fantasy, ainsi qu'un ensemble de nouvelles qui se présenterait sous forme de saga du temps actuel : le fantastique en H.L.M..." (...)  Je ne pense pas qu'on puisse parler d'une S.F. française ou même européenne. La S.F., comme le roman policier « thriller », placée dans le contexte américain, se reconnaît immédiatement car il existe une unité de ton, de vision, malgré et peut-être surtout à cause de la multiplicité des talents, qui ne trompe pas les amateurs. La S.F. française n'est pas « une », mais elle souffre surtout d'une dispersion des talents et du manque d'intérêt des lecteurs. (…)  L'âge d'or de la S.F. [française] est arrivé il y a quelques années lorsque N.-C. Henneberg, Carsac, Kije et autre Barbet faisaient sortir leurs œuvres. Malheureusement pour eux et pour nous, le lecteur français n'était pas prêt. Aujourd'hui, les « ténors » français ont peu à peu laissé la S.F. dans l'ombre pour s'occuper d'autres branches de la littérature. (…) Les collections [de SF] actuelles, revues, etc. n'encouragent pas les auteurs français, lesquels ne sont pas connus du public ; le cercle infernal est toujours bouclé ! Il reste à un éditeur de prendre le risque — certainement important — de lancer une revue ou une collection de S.F. littéraire, c'est-à-dire bien écrite, structurée, vivante, dont les héros sont vrais, et qui s’ouvrirait en priorité aux auteurs français. (…) Je pense que les petits fanzines sont une bonne chose, un peu comme le cinéma d'avant-garde à ses débuts : travail bâclé, mais qui permet à tous les fans de lire ou d'écrire sans subir les contraintes des circuits commerciaux. Mais il est nécessaire que ces fanzines quittent très vite, dès qu'ils ont une certaine clientèle, la formule polycopiée pour déboucher sur le semi-professionnel de façon à ne pas tourner en rond. Grâce à eux, la S.F. française s'est maintenue dans des courants peut-être souterrains mais qui permettront à des nouveaux talents de s'imposer un jour. (…)  La spéculation sur les livres [à savoir les anciennes éditions chez Fleuve Noir ou Le Rayon Fantastique que se disputent les collectionneurs] recouvre, à mon avis, une forme de snobisme, mais surtout une très grande soif de retrouver les bons vieux textes, car la clientèle se renouvelle et les jeunes cherchent les classiques, avec la loi de l'offre et de la demande… "


Mêlant comme à son habitude mythologies antiques et enjeux galactiques, Nathalie Henneberg nous propose dans Le Soleil de Thulé de revisiter Faust et la jeunesse éternelle proposée ici à un astronaute réputé d'une part pour sa longévité (car vieilli moins vite du fait de nombreux voyages à la vitesse de la lumière) et d'autre part pour sa grande sapience, dans un univers décadent et assoiffé de vie nouvelle. Mais c'est toujours par un retour aux mythes premiers que ce renouvellement se fait chez cette autrice au talent certain, mais un peu monomaniaque dans ses inspirations (une insurpassable Atlantide, notamment).


Encore un peu de gastronomie après Avram Davidson, avec Le mystérieux laitier de Ward Moore… mais en apparence seulement. Fiction rapproche cette nouvelle de La choucroute de Jean Ray, mais elle en est en réalité le contrepied, et pose surtout et comme si de rien n'était le souci de l'absence de tendresse en notre vallée de larmes. Et si, à l'instar d'un séduisant démon tendant ses pièges, on imaginait un être inversement peu affable mais prolixe de bons augures et facilitateur pour toute chose, ne serait-ce pas aussi éprouvant pour son bénéficiaire ? Car finalement, rien ne vaut pour l'être humain la satisfaction du libre-arbitre, même illusoire.


Encore un thème classique pris à contrepied, Pour le meilleur et pour le pire ; malgré un démarrage plus proche de la comédie de mœurs que du récit insolite, malgré toutes les apparences d'un soupçon de fantastique que l'on voit venir et que l'on croirait complètement éventé,  Jacqueline Osterrath arrive à ses fins avec un récit à chute inattendu. Habile.



Après le succès inattendu (pour Maurice Renault, directeur de publication chez OPTA, mais pas pour Jacques Sadoul à l'initiative de cette publication) du "Fondation" d'Isaac Asimov en version luxueuse, une nouvelle collection s'apprête à être lancée sur le marché. Les amateurs auront deviné qu'il s'agit de la prestigieuse collection "Club du Livre d'Anticipation", ou C.L.A., qui verra de nombreux auteurs de qualité bénéficier d'éditions soignées et illustrées, et souvent de textes par ailleurs inédits, dans des tirages limités à 4000 exemplaires en moyenne. A cela vont s'ajouter dans la même période les débuts de la collection "Galaxie Bis" (voir Galaxie n°13), ce qui témoigne d'une belle santé éditoriale des éditions OPTA, malgré la raréfaction d'autres collection dédiées à la SF. Voici l'annonce que fait ce numéro 143 de Fiction des débuts du CLA (construite sur le modèle du Club du Livre Policier) :


Naissance du Club du Livre d'Anticipation

Devant le succès remporté par notre édition intégrale de FONDATION, nous avons le plaisir d'annoncer la création du CLUB DU LIVRE D'ANTICIPATION.

Ce club se propose d'éditer, à raison de quelques ouvrages par an, les meilleurs titres de la littérature de science-fiction, et ses auteurs les plus prestigieux, en des volumes reliés dignes d'une bibliothèque.
Après FONDATION, premier titre du Club du Livre d'Anticipation (voir page ci-contre), nous présenterons, en novembre prochain, un volume réunissant deux romans d'A. E. van Vogt qui se font suite.
Tous détails seront donnés à ce sujet dans notre prochain numéro.


Les amateurs que nous sommes se réjouissent souvent de l'évasion bon enfant que propose Jack Vance. Dans ce numéro de Fiction, Demètre Ioakimidis nous propose sa recension du roman "Les langage de Pao", en Présence du Futur (et que nous vous proposons en bonus dans l'édition J'ai Lu, en cliquant sur la couverture ci-dessous). On le verra, Ioakimidis n'est pas à proprement charmé par le roman, bien qu'il en apprécie le style ; ses critiques sont toutefois pertinentes, et ne nous pousserons pas à bouder notre plaisir.

Dextreclik en Paonais

Jack Vance

Les langages de Pao

Ce roman combine deux thèmes, dont le premier est de nature sociologique, et dont le second relève de l'aventure pure et simple. L'un et l'autre de ceux-ci sont intéressants en eux-mêmes, mais ils sont traités de façon parfois décevante. Leur combinaison eût pu donner quelque chose de très vivant, mais Jack Vance en a tiré un roman qui, en dépit de passages excellents, laisse le lecteur sur sa faim.


C'est au thème sociologique que se rapporte le titre. La planète Pao est apparemment un monde jadis colonisé par des Terriens, et habité par les descendants de ces colons. Indolents et paisibles, les Paonais se contentent d'une culture en stagnation. Ils parlent une langue qui correspond à leur indolence et à l'apathie avec laquelle ils s'accommodent d'assassinats occasionnels dans leur dynastie régnante. À la suite d'un tel assassinat, un « sorcier » originaire d'un monde voisin propose un plan audacieux pour sortir les Paonais de leur torpeur : la création d'idiomes différenciés pour les divers groupes sociaux, chacun de ces idiomes étant fabriqué de manière à stimuler la créativité propre d'un groupe. Le sujet est intéressant, et Vance le rend tout aussi vraisemblable que le parler « socialiste » standardisé décrit par George Orwell dans 1984


Les aventures sont celles de Béran Perasper, héritier légitime du trône de Pao, que le « sorcier » Palafox emmène sur sa propre planète, pour le soustraire au danger et l'élever. Palafox n'est pas sorcier, en réalité, mais un savant ambitieux qui entend utiliser le jeune prince comme un outil en vue de sa propre conquête de Pao. Béran combinera donc des éléments culturels du monde de Palafox avec ses caractères innés de Paonais.


L'astuce de l'auteur consiste à faire sentir que le monde de Palafox comporte ses propres faiblesses – bien que celles-ci restent naturellement invisibles aux tranquilles Paonais. La principale est une sorte de sclérose due à une tradition trop strictement observée : importation de femmes étrangères destinées à l'enfantement de fils, modification du corps du « sorcier » pour en faire une sorte de super-organisme de robot, patriarcat myope et égoïstement replié sur lui-même. De son éducation, Béran tirera des traits qui s'uniront à ceux de sa propre race pour surprendre finalement Palafox.


Tout cela est ingénieux, et correctement traduit par Élisabeth Gille. L'échec de l'auteur provient de la difficulté qu'il y a à rendre également intéressants les événements individuels et ceux qui affectent l'ensemble d'une vaste collectivité. Jack Vance raconte plus aisément les premiers que les seconds : ses scènes de batailles et de révolutions n'ont pas le mouvement de celles de Poul Anderson, de telle sorte que le lecteur les considère avec une certaine indifférence.


Conscient sans doute de cette faiblesse, l'auteur adopte parfois le point de vue distant de l'historien – avec plus de bonheur, il faut le souligner – et il en résulte une inégalité dans l'équivalent de ce que les peintres appellent la matière.


L'ensemble n'est pas dénué d'intérêt, il s'en faut de beaucoup ; mais les idées utilisées eussent mérité un traitement plus soigné, avec un meilleur contrepoint des deux thèmes principaux.


Demètre IOAKIMIDIS

08 avril, 2026

Fiction n°140 – Juillet 1965

Que de raretés pour ce numéro de Juillet ! Hormis la nouvelle de Michel Demuth qui inaugure le cycle si salué des "Galaxiales" (et une autre signée sous pseudonyme initialement parue dans un autre fanzine l'année d'avant), la totalité n'a jamais bénéficié d'une republication par la suite. Nous retrouvons les noms de ces grands oubliés des collections de SF françaises que sont Chad Oliver et son anthropologie spéculative si charmante, et Avram Davidson ici acoquiné avec Randall Garrett, ou encore dans une moindre mesure Harry Harrison ; ainsi que de micro-auteurs français qui ont dû espérer un temps entrer au cénacle des écrivais publiés - où l'on retrouve le jeune comédien Bernard Haller qui fit ensuite une carrière beaucoup plus remarquée à l'écran qu'à la plume, malgré son talent.


Illustration bien allumée de Jean Lauthe

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Sommaire du Numéro 140 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 9 à 9, bibliographie


NOUVELLES


2 - Chad OLIVER, La Fin du voyage (End of the Line, 1965), pages 10 à 45, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

3 - Michel DEMUTH, L'Été étranger (2020), pages 46 à 68, nouvelle

4 - Terry CARR, Le Saut dans le vide (Brown Robert, 1962), pages 69 à 76, nouvelle, trad. Jean LAUSTENNE *

5 - Jean-Michel FERRER, Une vie alternative, pages 77 à 78, nouvelle

6 - Avram DAVIDSON & Randall GARRETT, L'Appel des sirènes (Something Rich and Strange, 1961), pages 79 à 103, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

7 - Sophie CATHALA, Les Rencontres, pages 104 à 111, nouvelle *

8 - Harry HARRISON, Les Mystères du métro (Incident in the IND, 1964), pages 112 à 120, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

9 - Jean DEMAS, La Femme truquée, pages 121 à 121, nouvelle *

10 - Bernard HALLER, La Jambe, pages 121 à 123, nouvelle *

11 - Marcelle PROVENS, L'Arbre-main, pages 123 à 124, nouvelle *

12 - Jean-Claude PIGUET, La Règle du jeu, pages 124 à 125, nouvelle *


CHRONIQUES

13 - Pierre VERSINS, Une porte peut être ouverte et fermée, pages 126 à 133, article

14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 134 à 143, critique(s)

15 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 144 à 145, critique(s)

16 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 146 à 153, article

17 - COLLECTIF, L'Argus du film étrange, pages 154 à 155, article

18 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 157 à 159, critique(s)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


" Il savait qu'il jouait les don Quichotte, et il se souvint d'avoir pensé que le plus grand malheur des hommes venait du fait qu'ils ne jouaient que trop rarement les don Quichotte. "

Chad Oliver, peut-être un peu plus - un peu trop ? - didactique que dans ses nouvelles précédentes, évoque dans La fin du voyage, toujours avec humanité et intelligence, l'impasse évolutive que l'espèce humaine a prise en s'enfermant dans les cités. Comme avec T. J. Bass quelques années plus tard et son Humanité et demie, Oliver imagine que "le primitif est la grande quête de la modernité".


 « Cela passera, » se dit-il. « Dans quelques minutes, le petit Gregory sera en forme…»

Non, il ne s'agit pas de l'affaire criminelle qui défraya les chroniques judiciaires des années 80, mais bel et bien d'un premier départ pour ces Galaxiales de Michel Demuth. L'on commence par L'été étranger et par le fiasco d'un naufrage. Un robinson, surarmé et conditionné aux plus extrêmes conditions de survie, mène son exploration désespérée. Sans en dévoiler davantage - car il s'agit d'un récit à chute - on peut dire que Demuth commence son exploration du futur par un ratage... Mais un ratage assumé. Gonflé !
On y notera au passage cette phrase assez anodine : " Au détour de la piste, c'était comme un monolithe noir placé en sentinelle ". Un monolithe dites-vous ? Une sentinelle ? N'est-ce pas sans rappeler 2001, l'odyssée de l'espace, que Demuth lui-même traduira moins de cinq ans plus tard ? On se souviendra que La sentinelle, nouvelle de Arthur C. Clarke, qui sera à la base du film de Kubrick, a été écrite en 1951, mais ne sera traduite qu'en 1967 par Brigitte André (Planète n°32 - janvier 1967). Sans doute Demuth l'a-t-il déjà lue en sa version originale. A moins qu'il n'y ait une curieuse affaire de paradoxe temporel dans tout ceci...

A propos de paradoxe temporel, voire spatial : la Terre, et ainsi en va-t-il de tout le système solaire et des astres en général, se déplace dans l'espace. Aussi un voyageur du temps doit-il prendre en compte ce facteur pour parvenir sain et sauf à destination. Cette idée simple est, dans Le saut dans le vide de Terry Carr, contenue en germe et sera la base du roman de Gregory Benford : Un paysage du temps, traduit en 1983 par, non pas Gregory... (ni le grand, ni le petit), mais par Michel Demuth.


Continuons sur la lancée avec l'ami Michel : comme déjà observé, Demuth sous son pseudonyme de Jean-Michel Ferrer semble nous délaisser ses ébauches de nouvelles, ses brouillons. Une vie alternative toutefois gagne par sa concision à véhiculer un sentiment cosmique intéressant.


Dans L'appel des sirènes, signée à quatre mains par Avram Davidson et Randall Garrett, la gastronomie l'emporte sur le fantastique ou la mythologie, et en fait, dans un style foisonnant et empanaché, une parodie de quête. Très plaisant. On y notera au passage la traduction francisée de Miskatonic ("Miskatonique", sic !, Monsieur Pierre Billon) et par cette allusion l'appartenance au Mythe lovecraftien de cette nouvelle, qui entre dans la série : "Ceux des profondeurs".

On parle en psychologie de tests projectifs, des images où l'esprit projette comme en rêve des élaborations allégoriques ou narratives, qui trahissent des mouvements inconscient, tout comme le font les rêves. Dans Les rencontres, par Sophie Cathala, c'est sur une jeune femme que des hommes projettent leurs relations passées et regrettées, l'obligeant par mimétisme à se conformer à une autre qu'elle-même. On repensera au Locataire de Roland Topor, au Zelig de Woody Allen, ou encore au détective privé Tem de Roland C. Wagner. Et l'on plaindra cette pauvre jeune fille de subir plutôt que de se jouer d'un tel talent.


" Ils se trouvaient seuls, isolés dans cette solitude étrange que connaissent les habitants des grandes villes, avec des milliers de gens qui les entourent, et dont ils sont néanmoins toujours séparés. "

Harry Harrison traite une fois encore ce malaise des villes, qui " réunissent le séparé, mais le réunissent en tant que séparé ".
Dans Le modèle de Pickmann de Lovecraft, on évoque les travaux de construction du métro de Boston et les créatures humanoïdes et anthropophages qui y furent découvertes, dans un monde souterrain. Avec Les mystères du métro, Harrison reprend cette idée à son compte, et en fait presque le bras armé d'une justice immanente, s'en prenant aux orgueilleux, aux vaniteux et aux ingrats. Quoi qu'il en soit, ça donne envie de s'éloigner de la bordure du quai.

Retour de la Rubrique " Banc d'essai ", avec La femme truquée de Jean Demas. La fille qui s'y effeuille aurait pu s'appeler Marguerite, mais ce strip-tease organique aurait mérité davantage de sensualité.


Anatomie - Anna Tommy ! - toujours, avec La jambeOn reconnait bien le style de Bernard Haller, qui s'essayait encore à cette époque à faire carrière en tant que chansonnier (nous dirions maintenant stand-up). On le retrouvera quelques années plus tard dans un numéro similaire à cette nouvelle comme agent de contrôle dans "Je sais rien mais je dirai tout" de Pierre Richard.


Après la jambe, la main ; la vie végétale devient, en acquérant la mobilité, un agent persécuteur et assassin, dans L'arbre main, de Marcelle Provens. Ce que l'on y jugera étrange ou insolite, c'est l'absence de bascule quand on passe de la séduction à la persécution.


En 1965, et en réalité pendant une bonne vingtaine d'année encore, les numéros de téléphone ne comportait que 7 chiffres, les trois premiers servant d'indicatif local (et correspondant aux trois premières lettres d'une ville, d'un quartier ou d'une rue). La dernière nouvelle du numéro signée Jean-Claude Piguet, propose d'expliquer La règle du jeu, la procédure à suivre, sur le mode des guides pratiques qui fleurissaient à tout sujet en ces années 60, pour contacter Le Fondateur, soit Dieu... au téléphone. Amusant.


On n'a pas fini de voir se lever Le matin des magiciens, mais en l'absence de Jacques Bergier dans la revue pour défendre son co-auteur, Gérard Klein cloue allègrement Louis Pauwels au pilori. En témoigne ce petit extrait de la Revue des livres :

Le propre d'un concept est de renvoyer à autre chose qu'à une collection arbitraire d'objets ou d'œuvres, et il me semble parfaitement évident que la notion de réalisme fantastique a précisément failli, au moins pour l'instant, à cette tâche. Elle s'élève néanmoins à la dignité d'une ronflante platitude qui dispense à l'occasion le critique et son lecteur des fatigues de l'analyse.

Ouch !




Pour terminer ce tour d'horizon du numéro 140, on appréciera de voir Pierre Versins nous dispenser déjà les premiers jets de sa future Encyclopédie de l'Utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction, avec cet article en deux partie sur les voyages dans le temps : Une porte peut-être ouverte et fermée. L'article est même peut-être plus développé que l'article "Temps" de l'Encyclopédie.

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