Affichage des articles dont le libellé est Ward Moore. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ward Moore. Afficher tous les articles

03 juin, 2026

Fiction n°143 – Octobre 1965

De très bonnes signatures pour des récits restés pour la grande majorité sans édition ultérieures - un numéro collector, donc ! On y remarquera l'entrée du nouveau Gérard Torck, qui proposera quelques nouvelles à Fiction et un peu plus tard à la revue "Horizons du Fantastique". Un numéro qui ne laisse pas sur sa faim, à mordre à pleines dents.

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture
vous invitera à télécharger le livre au format epub.
("Enregistrer la cible du lien sous...")
Un simple clic suffit sur les liseuses.

Sommaire du Numéro 143 :


1 - (non mentionné) , Vous lirez bientôt dans "Fiction", pages 8 à 8, bibliographie


NOUVELLES


2 - Chad OLIVER, L'Esprit gardien (Guardian Spirit, 1958), pages 9 à 50, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

3 - Avram DAVIDSON, La Sixième saison (The Sixth Season, 1960), pages 51 à 63, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

4 - Gérard TORCK, Celui qui se souvenait, pages 64 à 69, nouvelle *

5 - Nathalie HENNEBERG Le Soleil de Thulé, pages 70 à 113, nouvelle

6 - Ward MOORE, Le Mystérieux laitier (The Mysterious Milkman of Bishop Street, 1965), pages 114 à 128, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

7 - Jacqueline H. OSTERRATH, Pour le meilleur et pour le pire, pages 129 à 140, nouvelle *

 

CHRONIQUES


8 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 149, critique(s)

9 - (non mentionné) , En bref, pages 151 à 151, article

10 - Alain DORÉMIEUX & Jacques GOIMARD, L'Écran à quatre dimensions, pages 152 à 158, article

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


"(…) il y a le fait que des régions sous-développées constituent un bien médiocre marché pour une civilisation industrielle. Le développement de la propulsion ionique avait permis de développer le commerce interplanétaire et les usines terriennes n'étaient pas prévues pour construire en série des pointes de flèches. Si on veut vendre des postes de télévision, il est préférable de développer préalablement l'énergie électrique. Si on désire vendre des tracteurs, il serait souhaitable que l'agriculture ait déjà été inventée. Si on s'adresse aux consommateurs, une population nombreuse et prospère vaut vieux qu'une tribu squelettique et affamée.

L'esprit humain est ainsi fait qu'il est capable de justifier par des arguments humanitaires les causes les plus détestables. Il vous démontrera que toutes ses entreprises, depuis les Croisades jusqu'à la traite des esclaves, lui ont été inspirées par les sentiments les plus nobles et les plus désintéressés."

"Et pan pour le Plan Marshall !", pourrait-on ajouter à cet extrait de L'Esprit gardien. Chad Oliver, en sa qualité d'auteur américain, ne pense peut-être pas être si subversif pour un lecteur européen. On apprécie tout de même le détachement anthropologique dont il a toujours fait preuve, du fait de sa formation professionnelle. Dans cette veine qu'il nourrit avec talent, Chad Oliver nous propose de reconsidérer le sauvage par rapport au primitif, le progrès comparé à la pérennité des traditions, la technologie en balance avec l'harmonie. Confronté à une peuplade sur une planète colonisable, son héros doit percer le mystère des indigènes qui ne connaissent ni enfants, ni vieillards, ni même sens de l'Histoire…


Un autre récit d'observation scientifique, plus physiologique et climatologique qu'anthropologique cette fois-ci, avec La sixième saison, par une équipe de chercheurs sur une planète de l'étoile Vega. L'enjeu en est la compréhension du mystère de la disparition d'un premier équipage, et celle du cycle de vie d'une racine locale permettant de rallonger conséquemment la vie. On ricanera de bon cœur avec cette nouvelle (encore une fois gastronomique) de Avram Davidson.


Une évasion, une cavale, une ville brûlée de soleil et vide de ses habitants… Dans un style singulier et énigmatique, Gérard Torck cherche à nous faire entrevoir des périls qu'on peine un peu à cerner. Mais c'est cette confusion qui fait tout le piquant de Celui qui se souvenait.

A propos de Gérard Torck, la revue déjà citée "Horizons du Fantastique" dira dans son numéro 11 (juin 1970) :

Gérard TORCK : Quelques nouvelles dans « Fiction », poète et auteur de S.F. en puissance et déjà accompli, promet beaucoup et ne nous décevra certainement pas.

L'auteur y fera les déclarations suivantes :

" Avec le retour en force de la SF. française, je pense reprendre de vieux rêves, comme un roman d'Héroic Fantasy, ainsi qu'un ensemble de nouvelles qui se présenterait sous forme de saga du temps actuel : le fantastique en H.L.M..." (...)  Je ne pense pas qu'on puisse parler d'une S.F. française ou même européenne. La S.F., comme le roman policier « thriller », placée dans le contexte américain, se reconnaît immédiatement car il existe une unité de ton, de vision, malgré et peut-être surtout à cause de la multiplicité des talents, qui ne trompe pas les amateurs. La S.F. française n'est pas « une », mais elle souffre surtout d'une dispersion des talents et du manque d'intérêt des lecteurs. (…)  L'âge d'or de la S.F. [française] est arrivé il y a quelques années lorsque N.-C. Henneberg, Carsac, Kije et autre Barbet faisaient sortir leurs œuvres. Malheureusement pour eux et pour nous, le lecteur français n'était pas prêt. Aujourd'hui, les « ténors » français ont peu à peu laissé la S.F. dans l'ombre pour s'occuper d'autres branches de la littérature. (…) Les collections [de SF] actuelles, revues, etc. n'encouragent pas les auteurs français, lesquels ne sont pas connus du public ; le cercle infernal est toujours bouclé ! Il reste à un éditeur de prendre le risque — certainement important — de lancer une revue ou une collection de S.F. littéraire, c'est-à-dire bien écrite, structurée, vivante, dont les héros sont vrais, et qui s’ouvrirait en priorité aux auteurs français. (…) Je pense que les petits fanzines sont une bonne chose, un peu comme le cinéma d'avant-garde à ses débuts : travail bâclé, mais qui permet à tous les fans de lire ou d'écrire sans subir les contraintes des circuits commerciaux. Mais il est nécessaire que ces fanzines quittent très vite, dès qu'ils ont une certaine clientèle, la formule polycopiée pour déboucher sur le semi-professionnel de façon à ne pas tourner en rond. Grâce à eux, la S.F. française s'est maintenue dans des courants peut-être souterrains mais qui permettront à des nouveaux talents de s'imposer un jour. (…)  La spéculation sur les livres [à savoir les anciennes éditions chez Fleuve Noir ou Le Rayon Fantastique que se disputent les collectionneurs] recouvre, à mon avis, une forme de snobisme, mais surtout une très grande soif de retrouver les bons vieux textes, car la clientèle se renouvelle et les jeunes cherchent les classiques, avec la loi de l'offre et de la demande… "


Mêlant comme à son habitude mythologies antiques et enjeux galactiques, Nathalie Henneberg nous propose dans Le Soleil de Thulé de revisiter Faust et la jeunesse éternelle proposée ici à un astronaute réputé d'une part pour sa longévité (car vieilli moins vite du fait de nombreux voyages à la vitesse de la lumière) et d'autre part pour sa grande sapience, dans un univers décadent et assoiffé de vie nouvelle. Mais c'est toujours par un retour aux mythes premiers que ce renouvellement se fait chez cette autrice au talent certain, mais un peu monomaniaque dans ses inspirations (une insurpassable Atlantide, notamment).


Encore un peu de gastronomie après Avram Davidson, avec Le mystérieux laitier de Ward Moore… mais en apparence seulement. Fiction rapproche cette nouvelle de La choucroute de Jean Ray, mais elle en est en réalité le contrepied, et pose surtout et comme si de rien n'était le souci de l'absence de tendresse en notre vallée de larmes. Et si, à l'instar d'un séduisant démon tendant ses pièges, on imaginait un être inversement peu affable mais prolixe de bons augures et facilitateur pour toute chose, ne serait-ce pas aussi éprouvant pour son bénéficiaire ? Car finalement, rien ne vaut pour l'être humain la satisfaction du libre-arbitre, même illusoire.


Encore un thème classique pris à contrepied, Pour le meilleur et pour le pire ; malgré un démarrage plus proche de la comédie de mœurs que du récit insolite, malgré toutes les apparences d'un soupçon de fantastique que l'on voit venir et que l'on croirait complètement éventé,  Jacqueline Osterrath arrive à ses fins avec un récit à chute inattendu. Habile.



Après le succès inattendu (pour Maurice Renault, directeur de publication chez OPTA, mais pas pour Jacques Sadoul à l'initiative de cette publication) du "Fondation" d'Isaac Asimov en version luxueuse, une nouvelle collection s'apprête à être lancée sur le marché. Les amateurs auront deviné qu'il s'agit de la prestigieuse collection "Club du Livre d'Anticipation", ou C.L.A., qui verra de nombreux auteurs de qualité bénéficier d'éditions soignées et illustrées, et souvent de textes par ailleurs inédits, dans des tirages limités à 4000 exemplaires en moyenne. A cela vont s'ajouter dans la même période les débuts de la collection "Galaxie Bis" (voir Galaxie n°13), ce qui témoigne d'une belle santé éditoriale des éditions OPTA, malgré la raréfaction d'autres collection dédiées à la SF. Voici l'annonce que fait ce numéro 143 de Fiction des débuts du CLA (construite sur le modèle du Club du Livre Policier) :


Naissance du Club du Livre d'Anticipation

Devant le succès remporté par notre édition intégrale de FONDATION, nous avons le plaisir d'annoncer la création du CLUB DU LIVRE D'ANTICIPATION.

Ce club se propose d'éditer, à raison de quelques ouvrages par an, les meilleurs titres de la littérature de science-fiction, et ses auteurs les plus prestigieux, en des volumes reliés dignes d'une bibliothèque.
Après FONDATION, premier titre du Club du Livre d'Anticipation (voir page ci-contre), nous présenterons, en novembre prochain, un volume réunissant deux romans d'A. E. van Vogt qui se font suite.
Tous détails seront donnés à ce sujet dans notre prochain numéro.


Les amateurs que nous sommes se réjouissent souvent de l'évasion bon enfant que propose Jack Vance. Dans ce numéro de Fiction, Demètre Ioakimidis nous propose sa recension du roman "Les langage de Pao", en Présence du Futur (et que nous vous proposons en bonus dans l'édition J'ai Lu, en cliquant sur la couverture ci-dessous). On le verra, Ioakimidis n'est pas à proprement charmé par le roman, bien qu'il en apprécie le style ; ses critiques sont toutefois pertinentes, et ne nous pousserons pas à bouder notre plaisir.

Dextreclik en Paonais

Jack Vance

Les langages de Pao

Ce roman combine deux thèmes, dont le premier est de nature sociologique, et dont le second relève de l'aventure pure et simple. L'un et l'autre de ceux-ci sont intéressants en eux-mêmes, mais ils sont traités de façon parfois décevante. Leur combinaison eût pu donner quelque chose de très vivant, mais Jack Vance en a tiré un roman qui, en dépit de passages excellents, laisse le lecteur sur sa faim.


C'est au thème sociologique que se rapporte le titre. La planète Pao est apparemment un monde jadis colonisé par des Terriens, et habité par les descendants de ces colons. Indolents et paisibles, les Paonais se contentent d'une culture en stagnation. Ils parlent une langue qui correspond à leur indolence et à l'apathie avec laquelle ils s'accommodent d'assassinats occasionnels dans leur dynastie régnante. À la suite d'un tel assassinat, un « sorcier » originaire d'un monde voisin propose un plan audacieux pour sortir les Paonais de leur torpeur : la création d'idiomes différenciés pour les divers groupes sociaux, chacun de ces idiomes étant fabriqué de manière à stimuler la créativité propre d'un groupe. Le sujet est intéressant, et Vance le rend tout aussi vraisemblable que le parler « socialiste » standardisé décrit par George Orwell dans 1984


Les aventures sont celles de Béran Perasper, héritier légitime du trône de Pao, que le « sorcier » Palafox emmène sur sa propre planète, pour le soustraire au danger et l'élever. Palafox n'est pas sorcier, en réalité, mais un savant ambitieux qui entend utiliser le jeune prince comme un outil en vue de sa propre conquête de Pao. Béran combinera donc des éléments culturels du monde de Palafox avec ses caractères innés de Paonais.


L'astuce de l'auteur consiste à faire sentir que le monde de Palafox comporte ses propres faiblesses – bien que celles-ci restent naturellement invisibles aux tranquilles Paonais. La principale est une sorte de sclérose due à une tradition trop strictement observée : importation de femmes étrangères destinées à l'enfantement de fils, modification du corps du « sorcier » pour en faire une sorte de super-organisme de robot, patriarcat myope et égoïstement replié sur lui-même. De son éducation, Béran tirera des traits qui s'uniront à ceux de sa propre race pour surprendre finalement Palafox.


Tout cela est ingénieux, et correctement traduit par Élisabeth Gille. L'échec de l'auteur provient de la difficulté qu'il y a à rendre également intéressants les événements individuels et ceux qui affectent l'ensemble d'une vaste collectivité. Jack Vance raconte plus aisément les premiers que les seconds : ses scènes de batailles et de révolutions n'ont pas le mouvement de celles de Poul Anderson, de telle sorte que le lecteur les considère avec une certaine indifférence.


Conscient sans doute de cette faiblesse, l'auteur adopte parfois le point de vue distant de l'historien – avec plus de bonheur, il faut le souligner – et il en résulte une inégalité dans l'équivalent de ce que les peintres appellent la matière.


L'ensemble n'est pas dénué d'intérêt, il s'en faut de beaucoup ; mais les idées utilisées eussent mérité un traitement plus soigné, avec un meilleur contrepoint des deux thèmes principaux.


Demètre IOAKIMIDIS

26 mars, 2025

Fiction n°104 – Juillet 1962

Ward Moore s'amuse et Matheson catéchise, tandis que les auteurs et autrices francophones fréquentent les lisières de la folie, pour ce numéro de l'été 1962.  On notera que, pour quelques uns des auteurs de ce numéro, il s'agira de leur dernière publication dans Fiction - on sent qu'une page se tourne dans le domaine de l'étrange, comme le soulignera en vilipendant Alfred Bester dans sa chronique.. 

Voyagez entre les hachures ...

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture

vous invitera à télécharger le livre au format epub.

Sommaire du Numéro 104 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie

NOUVELLES 

2 - Ward MOORE, Le Rebelle (Rebel, 1962), pages 4 à 12, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM

3 - Rick RUBIN, La Chatte interplanétaire (The Interplanetary Cat, 1961), pages 13 à 17, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

4 - Richard MATHESON, Le Voyageur (The Traveller, 1954), pages 18 à 28, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM

5 - Katherine MacLEAN, L'Équilibre naturel (Interbalance, 1960), pages 29 à 36, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

6 - Brian ALDISS, Le Monde vert - 5 / ...et revivre à jamais (Evergreen, 1961), pages 37 à 75, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

7 - Zenna HENDERSON, Tournez la page (Turn the Page, 1957), pages 76 à 82, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

8 - Roland TOPOR, Orages, pages 83 à 87, nouvelle

9 - Ilka LEGRAND, Fleur de cimetière, pages 88 à 97, nouvelle *

10 - John NOVOTNY, À malin, malin et demi (A Trick or Two, 1957), pages 98 à 105, nouvelle, trad. Daniel MEAUROIX

11 - René BARJAVEL, L'Homme fort, pages 106 à 115, nouvelle

CHRONIQUES

12 - Gil SARTÈNE, Réalisme fantastique ou fantastique idéalisme ? (à propos de "Planète"), pages 117 à 122, article

13 - Jacques GOIMARD, L'Œuvre exemplaire d'A. E. Van Vogt (2), pages 123 à 131, article

14 - (non mentionné), Le Prix Jules Verne 1962 / Club des bandes dessinées, pages 133 à 133, article

15 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 135 à 138, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

16 - F. HODA, Infidèle fidélité, pages 139 à 143, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Le rebelle est une petite potacherie de Ward Moore, une fois n'est pas coutume chez cet auteur, qui s'amuse ici à inverser l'échelle des valeurs sociales et professionnelles (à la manière de Robert Sheckley dans "Tu seras sorcier", in Fiction n°18). Cela donne un discours qui nous laisse entendre des choses en creux, mais on aurait peut-être aimé lire aussi la description de cette société où le discours dominant est d'être principalement axé sur la pratiques des arts.

Une autre histoire d'humour, ici au sujet de la Dévoration, fléau cosmique qui engloutira tout… On s'attend un peu trop à la chute de La chatte interplanétaire, histoire gratuite signée Rick Rubin. Dommage car elle est écrite avec beaucoup d'humour.

Plus sérieusement maintenant. Richard Matheson tente, certes à travers Le voyageur, de démystifier le moment mythologique de la crucifixion de Jésus de Nazareth, mais ce n'est, en bon protestant, que pour rendre l'Homme seul encore plus surhumain. Michael Moorcock reprendra ce thème dans un esprit plus iconoclaste dans "Voici l'homme", en 1969. Cette même année, Kilgore Trout explorera aussi ce thème dans un obscur roman maintenant disparu : "Jesus and the time-machine" (dont le titre reste hypothétique - plus d'informations à ce sujet ici.)

Petite discussion sur L'équilibre naturel entre deux jeunes gens dans un cadre post-apo, comme pourrait en écrire Julia Verlanger. La fin que lui compose Katherine MacLean est trop abrupte cependant pour décrire un monde en reconstruction. On saluera l'autrice dont c'est la dernière publication dans la revue.

« Nous servir de monture est le sort de ceux de sa race. Préparé très jeune à cet office, il ne connaît ni ne souhaite rien d'autre. » Voilà qui rappelle le roman de Carol Emshwiller "La monture" (édité en 2002, mais sans doute composé bien avant). Quoi qu'il en soit, au détour de ce dernier épisode de Le monde vert de Brian Aldisson apprend que le feuilleton publié par Fiction était une version antérieure et non refondue par l'auteur du roman. 

Demeure toutefois la sensation qu'Aldiss a bifurqué pendant son écriture, et qu'il a cherché à rassembler les morceaux à la fin. Si certaines coupes seront en effet bienvenues, il pourrait manquer certains développements à d'autres moments. Mais ne boudons pas notre plaisir ! La lecture d'ensemble de ce Monde vert est très agréable, et puisque ici les protagonistes aspirent à la paix, et que l'on sait qu'ils n'y cultiveront pas leur jardin pour autant (ce serait plutôt l'inverse), on accepte qu'ils tournent le dos au changements malgré tous les signes indiquant la toute fin des temps - sur Terre tout au moins.

Une très jolie nouvelle que Tournez la page, sur les capacités des enfants à intégrer l'imagination dans la construction de la vérité, à l'image des contes de fées. Et toujours cette présence de la pédagogue atypique mais bienveillante, comme le fut sans doute Zenna Henderson elle-même, institutrice de son métier. 

 Côté francophonie, à présent : Comment peut-on savoir si l'on est fou ? Existe-t-il un moyen de se rendre compte ? Cette question que se pose avec justesse Roland Topor dans ces Orages rappellera la problématique que posera Philip Dick dans "Les clans de la lune alphane" deux ans plus tard. Très bien mené.

Du fantastique encore, mais qui n'intervient qu'en dernier recours, et une narratrice qu'on pourrait penser sujette à caution, sont les ingrédients bien salés de Fleur de cimetièreune romance malheureuse et avortée. On retrouve - pour la dernière fois dans la revue - les thèmes obsessionnels d'Ilka Legrand : l'emprise, et la conscience surnaturelle du règne végétal. On pourra aussi repenser à "Vertes pensées" de John Collier (in Fiction n°19).

Une autre potacherie, celle-ci traduite par Alain Dorémieux sous pseudonyme ; un poil machiste, si l'on ose le dire ainsi, mais l'honneur est sauf, dans À malin, malin et demi de John Novotny. Cette nouvelle sera la seule de Novotny reprise dans une anthologie ("Histoires parapsychiques" - de la série de la Grande Anthologie de la Science-Fiction, volume sous la direction de Demètre Ioakimidis).

Pour sa dernière parution dans Fiction, (et malgré l'annonce qui perdurera quelques numéros de la parution à venir de la nouvelle "La fée et le soldat"), René Barjavel nous conte l'histoire de L'homme fort, un surhomme - donc - et même un super-héros à la française, qui exerce son invincibilité sur le fait de guerre, afin d'assurer une paix universelle. Comme le dit l'histoire : "c'était un rêve".  

Nous évoquions la chronique Livres d'Amérique d'Alfred Bester en introduction. On ne peut pas dire que Bester souhaite se faire des amis. Voyons cette phrase, par exemple : "Et il nous reste une question à poser : une femme peut-elle écrire des romans d'action véritablement convaincants ?"  Ooooh, tout de même, Monsieur Bester, le jeu vaut-il la chandelle de se mettre à dos 50 % de l'espèce humaine ? Lisez donc Leigh Brackett, pour commencer...

Mais ne faisons pas notre Goimard en commentant des critiques qui ont plus de soixante ans d'âge. Plus "professionnellement" pour sa part, Bester note que les grands thèmes de la science-fiction semblent s'épuiser, et que de mauvais auteurs s'y accrochent toutefois comme un singe à un pain de sucre.

" On peut évidemment prétendre, au sujet des broutilles susmentionnées, que nous nous trouvons dans une période de transition. La science-fiction a utilisé la majorité des concepts scientifiques et, en ayant épuisé la substance, elle doit nécessairement marquer un temps d'arrêt. Le point est contestable ; cependant, si on l'admet, notre réponse est simple : cessez dans ce cas d'écrire de la science-fiction. Pour l'amour du ciel, taisez-vous si vous n'avez rien à dire. "

16 octobre, 2024

Fiction n°081 – Août 1960

Beaucoup de réflexion sur l'indésirable, ce qui le définit socialement, et ce que la société humaine en fait - à travers le thème du mutant, principalement, ou celui du robot comme avec cette belle nouvelle restée inédite depuis de Lester Del Rey. Et dans ce billet, un bonus pour les plus enthousiastes d'entre vous !

Soyez délicat avec le clic droit, svp.

Sommaire du Numéro 81 :


NOUVELLES

 

1 - Nathalie HENNEBERG, Du fond des ténèbres, pages 3 à 22, nouvelle

2 - Ward MOORE, L'Étranger (The Fellow Who Married the Maxill Girl, 1960), pages 23 à 45, nouvelle, trad. Roger DURAND

3 - Lester DEL REY, Cher vieux robot (Robots Should Be Seen, 1958), pages 46 à 62, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

4 - Gérard KLEIN, Le Jeu, pages 63 à 63, nouvelle

5 - Peter MATHYS, Les Éprouvettes de l'espace (Die Weltraumkapseln, 1959), pages 64 à 79, nouvelle, trad. Paulette VIELHOMME *

6 - Poul ANDERSON, Les Prisonniers (The Martyr, 1960), pages 80 à 98, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

7 - Fitz-James O'BRIEN, Qu'était-ce ? (What Was It? A Mystery, 1859), pages 99 à 109, nouvelle, trad. Pierre VERSINS

8 - André PIEYRE de MANDIARGUES, Clorinde, pages 110 à 113, nouvelle *

9 - Henri DAMONTI, Olivia, pages 114 à 119, nouvelle *

10 - Suzanne MALAVAL, Pour un enfant malade, pages 120 à 120, nouvelle *

11 - Suzanne MALAVAL, Le Vagabond, pages 120 à 121, nouvelle *

12 - Suzanne MALAVAL, La Petite sorcière aux cheveux doux, pages 121 à 122, nouvelle *

CHRONIQUES


13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 124 à 135, critique(s)

14 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 136 à 137, critique(s)

15 - (non mentionné), Prix Jules Verne et Nautilus, pages 139 à 139, article

16 - Christian GRAU-STEF, Tribune libre, pages 141 à 143, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Où l'on évoque les "téléniseurs", terme éponyme d'une nouvelle de Don Thompson (Galaxie n°13 - décembre 1954), mais cela n'est pas le propos de Du fond des ténèbres, signé par Nathalie Charles-Henneberg, qui, toujours fidèle à son mélange de pensée antique et de space-opera, continue de renforcer son histoire du futur mêlée au passé le plus primitif. Beaucoup de lyrisme, des rebondissements parfois un peu ardus à saisir ou à filtrer du flux poétique, mais un ensemble cohérent.

Ne me demande pas si une cuillerée de sucre adoucit l’océan ; laisse-moi croire qu’il en devient d’autant moins salé.

Si la reconnaissance de l'acte vertueux pour sa seule vertu participe au charme de L’étranger, cette belle nouvelle visite de nombreux thèmes de Ward MooreComme dans "Encore un peu de verdure", l'auteur dépeint de nouveau l'idéal du self-made man américain - comme en témoigne l'extrait suivant, mais idéal qui repose en réalité sur l'exploitation des talents d'un autre :

" Malcolm Maxill employa une partie du produit de la récolte abondante de 1940 à l’achat de la ferme voisine. Il était indiscutablement devenu un homme important du Comté d’Evarts. Trois journaliers étaient employés pour les deux fermes ; la maison d’habitation avait été restaurée ; outre des machines agricoles rutilantes, le nouveau garage abritait un camion, deux voitures de tourisme et une limousine commerciale. Le directeur de la banque d’Henryton écoutait les instructions de Maxill avec déférence et le mari de Muriel lui demandait conseil. "

On y retrouve aussi le thème de l'obsession de la sécurité : 

— « Tu voudrais d’autres enfants ? »

— « Naturellement. Pas toi ? »

— « Il m’est toujours difficile de comprendre cette obsession de la sécurité chez les humains. Sécurité de leur situation, de leur ascendance et de leur progéniture. Comment est-il possible de faire avec tant de jalousie des différenciations entre un enfant et un autre à cause de l’existence ou de l’absence d’un rapport biologique avec soi-même ? »

Pour la première fois, Nan le sentit vraiment étranger.

— « Je veux des enfants à moi. 

Toujours un peu sarcastique envers ses contemporains, Ward Moore tente de tirer vers "le haut" notre rapport moral au vivant, en se servant de la fable de l'extraterrestre miraculeux. Qu'un tel être puisse être goutte de miel dans l'océan importe peu, finalement. La littérature elle-même n'a pas d'autre vertu que de changer les opinions une par une.

On songera à " La controverse de Valladolid" - le roman de Jean-Claude Carrière reprenant les minutes d'un véritable procès visant à déterminer si les améridiens avaient ou non une âme (!) - avec Cher vieux robot, de Lester del Rey.

" Quel serait dites-moi, l’avis de six citoyens moyens, possesseurs de robots, dans un procès intenté en vue de démontrer qu’un robot est un être sensible et conscient, susceptible d’être traumatisé parce qu’on refuse de lui accorder un billet de passage ? "

Il est question ici aussi, au-delà de la possibilité d'une conscience, de l'asservissement d'êtres conscients et sensibles, esclavage rendu tolérable en leur déniant justement cette conscience. On asservit ainsi des peuples entiers en leur ôtant toute dignité.

Comme souvent avec les contes ultra-brefs, Le jeu, de Gérard Klein est une petite blague. 

" (…) vous ne serez pas exécuté immédiatement ; ce serait contraire aux lois du gouvernement mondial. Nous nous contenterons simplement de vous expédier dans l’espace à bord d’une fusée monoplace, à commandes automatiques. Vous ne manquerez de rien. Vous ne souffrirez, ni de la faim, ni de la soif, ni du manque d’oxygène, car vos fonctions corporelles auront été suspendues au préalable. Seul votre esprit demeurera en état de veille. Vous pourrez ainsi voyager à travers l’espace pendant des dizaines d’années, si ce n’est plus, sans pouvoir intervenir d’aucune façon. "

Dans Les éprouvettes de l’espace, on pourra repenser au châtiment d'Antigone emmurée dans une caverne avec du pain et de l'eau. La question que soulève Peter Mathys, jeune auteur suisse allemand qui deviendra par la suite avocat d'affaires, reste : Que faire de l'indésirable ? Ici comme chez Henneberg, les mutants aux pouvoirs psy sont une épine dans le pied du corps social, et sont relégués comme des bagnards à la colonisation des terres les plus reculées. Cette nouvelle sera la seule contribution de Mathys à la revue. 

Poul Anderson élabore dans Les prisonniers une théorie du physique et du psychique en vases communicants à l'échelle cosmique. Intéressant, mais le style y perd en péripéties, et fait penser à celui d'Asimov: un peu bavard. 

Côté classiques, Fiction poursuit ses republications de textes de choix avec Qu’était-ce ? de Fitz James O'BrienUn être invisible, assimilé tout d'abord à un fantôme, y est "observé", si l'on peut dire, par un narrateur dont l'honnêteté, voire la santé mentale, peut être questionnée. Un disciple de Poe, dont on retrouve le ton à double interprétation.

Jean-Claude Forest, sur la couverture, a bien su illustrer Clorinde, petit récit à la deuxième personne, un peu ampoulé par moments, d'une rencontre avec le (tout) petit peuple. Par André Pieyre de Mandiargues.

Comme dans ses "Lettres à Juliette" précédemment publiées, Henri Damonti, dans Olivia,  fait parler un amoureux éconduit. Le fantastique ici repose sur des métempsychoses à tiroir, un peu cocasses bien que redondantes, proche d'un délire psychotique. Passable.

Au banc d'essai des jeunes auteurs, on retrouve également Suzanne Malaval avec trois courts récits ; Pour un enfant malade, comme dans "Le marchand de planète" du poète Christian Descamp, on "défroque le ciel" sur un ton de comptine ; Le vagabond traite de l'abandon amoureux source de peine et de mal-être ; et La petite sorcière aux cheveux doux fait changer la peur de camp et passe à la sorcière. Enfantin encore une fois, mais d'un ton très prononcé et personnel.

On appréciera le ton très structuré et déjà professionnel du jeune Demètre Ioakimidis dans la Revue des Livres. Une petite note sur la collection Présence du futur, par exemple :

Les « Présence du Futur » se suivent et ne se ressemblent pas en qualité : le n°39 de cette collection est le captivant « L’espace, le temps et Nathanaël » (de Brian Aldiss) ; le n°40 est porté par ce « Règne du bonheur », dont il est difficile de justifier l’inclusion dans une série de science-fiction. La chose est d’autant plus regrettable que, par la publication de livres tels que « La république lunatique », « Les faits d’Eiffel » et celui-ci, « Présence du Futur » est en train de perdre la place de choix qu’elle occupait parmi les collections de science-fiction éditées en France.

Nous ne résistons pas à l'envie de partager aussi cette critique d'un des premiers romans de John Brunner publié en France. Bien qu'encore loin de son style propre, John Brunner fera partie des auteurs qui compterons considérablement dans l'élaboration des thèmes de la science-fiction dans les années 60 et 70. Voici recensé, donc, Les négriers du cosmos, jamais republié depuis, et que nous vous proposons en Bonus !

Un clic droit
pour obtenir votre epub !

LES NEGRIERS DU COSMOS (Slavers of space), par John Brunner (Ditis). 

Le lecteur de langue française connaît John Brunner par son roman « Threshold of eternity » (Au seuil de l’éternité *), dans lequel le temps, l’espace et les univers se mêlaient en un convaincant ensemble van vogtien. « Les négriers du cosmos » est tout à fait différent : c’est un récit d’aventures à la structure fort simple ; le thème en est la recherche, par un jeune Terrien riche et désœuvré, du mystère qui entoure les androïdes. Ces derniers, importés d’une planète lointaine, sont des êtres synthétiques que leur peau bleue et leur stérilité distinguent seules des hommes ; contrairement aux robots, ils sont capables de réfléchir et de faire preuve d’initiative.

L’action est menée avec vivacité, et le décor est esquissé de façon assez satisfaisante – tout au moins pour la partie de l’action qui se déroule sur la Terre. On peut cependant reprocher à l’auteur d’avoir un peu trop facilité la tâche de son héros : celui-ci ne paraît jamais se trouver devant un danger bien terrible et, même lorsqu’il tombe aux mains de ses ennemis, le lecteur n’éprouve pas de crainte réelle pour lui. Il y a là une question de ton, que John Brunner n’a pas encore vraiment trouvé pour ce genre de récit ; et, dans l’ensemble, il s’y montre moins à l’aise que dans « Threshold of eternity », pourtant beaucoup plus complexe. Peut-être est-ce une affaire de tempérament, peut-être s’agit-il simplement d’une maturité à acquérir (John Brunner est né en 1934, et son assurance est encore susceptible de croître). Cela n’empêche pas ces « Négriers du cosmos » de procurer quelques instants délassants au lecteur qui recherche de la science-fiction d’aventures exempte de complications. La traduction demeure assez fidèle au texte original – plus que ne l’avaient fait les versions françaises des autres romans de la collection.

DEMÈTRE IOAKIMIDIS.

Note du PReFeG : Au seuil de l’éternité - Les cahiers de la science-fiction n°5, Satellite - Editions scientifiques et littéraires - février 1959 ; non republié depuis et devenu introuvable, avis aux partageurs !

Nous avions déjà évoqué le feuilleton haletant de la republication des aventures de Harry Dickson, que nous tentons à notre tour de rendre accessible au plus large public, et de la redécouverte un peu "fortuite" de son auteur - jusqu'alors considéré anonyme - par Henri Vernes, l'auteur de la série Bob Morane (voir à ce propos notre article "Harry Dickson - une intégrale vol. 1").
Pourtant, en janvier 1957, Jacques Van Herp évoquait déjà la paternité de Jean Ray en ces termes : "Enfin il semble bien avoir collaboré aux aventures de Harry Dickson, ces étonnants fascicules édités en Hollande, où, avec une éblouissante richesse de fautes d'orthographe et de syntaxe, se rencontraient des gorgones, des hommes squelettes, des adorateurs du démon, des cas de hantise et de possession." Il semble bien aussi qu'on aime à ne dévoiler que peu à peu le pot-aux-roses ; dans sa recension de "La porte sous les eaux" (réécriture de deux nouvelles de Jean Ray par un Jacques Van Herp sous pseudonyme - ouvrage depuis resté impublié), Pierre Versins use d'une périphrase assez énigmatique : Outre celui qui ne signa pas une bonne cinquantaine de fascicules, les plus fascinantes des aventures de « Harry Dickson ». Euphémisme totalement hermétique à qui ne connaissait pas l'histoire éditoriale des Harry Dickson.

Note de Juin 2025 :  Dans son numéro 115 de Juin 1963, à l'occasion de la recension des "Derniers contes de Canterbury" de Jean Ray, Jacques Van Herp n'usera plus de périphrases absconses et le déclarera tout bonnement "L'auteur anonyme de Harry Dickson". (Voir Fiction n°115).

Nous vous proposons de retrouver ici la recension de Pierre Versins de La porte sous les eaux dans son intégralité :

LA PORTE SOUS LES EAUX, par John Flanders et Michel Jansen (Spès, Col. « Jamboree »).

Jean Ray est un peu notre Lovecraft. Un Lovecraft qui aurait eu la chance d’être reconnu de son vivant. « La ruelle ténébreuse », « Malpertuis », « Le Grand Nocturne » ne sont pas des œuvres inférieures aux grands contes lovecraftiens. Et de même que pour Lovecraft, on peut disputer à perte de vue la question de savoir s’il s’agit de fantastique ou de science-fiction.

Mais il y a aussi un Jean Ray peu connu – et non moins estimable – celui qui signait John Flanders, pour les jeunes, de petites merveilles d’imagination scientifique ou fantastique aux Éditions d’Averbode, des brochures d’une trentaine de pages. Outre celui qui ne signa pas une bonne cinquantaine de fascicules, les plus fascinantes des aventures de « Harry Dickson ». À cette veine quasi ignorée appartiennent « Aux tréfonds du mystère » et « Le formidable secret du pôle », parus fin 1936.

Il a fallu Jacques Van Herp et son érudition prodigieuse pour exhumer ces deux étonnants petits textes et, redevenu pour un temps le Michel Jansen des « Raiders de l’espace », en faire le remarquable roman qu’est « La Porte sous les eaux ». Dire qu’il s’agit là d’une élucidation para-scientifique de la vieille légende de « La Navigation de Saint Brandan » guidera déjà les initiés. La civilisation perdue de Thulé y revit, avec des secrets scientifiques d’une originalité peu commune en science-fiction, et cela suffirait à assurer à ce livre un succès mérité, non seulement auprès du public ordinaire de la collection « Jamboree » mais encore auprès des lecteurs adultes. Mais il y a de plus ce souffle inimitable qui anime l’œuvre tout entière, cette sombre atmosphère qui se dégage du récit et envoûte le lecteur pour ne pas le quitter de sitôt, le volume refermé. Et là, Michel Jansen a réussi ce tour de force d’écrire du Jean Ray authentique sans perdre pour autant sa personnalité. À tel point qu’on peut défier le lecteur qui n’a pas sous les yeux les deux fascicules originaux de faire le départ entre ce qui vient de Jean Ray et ce qu’a ajouté Van Herp. En fait, les chapitres écrits directement par Van Herp (et il en a fallu pour atteindre les 180 pages du volume) sont très exactement ceux que l’œuvre originelle nécessitait. Enfin, dernier compliment non négligeable, la science utilisée ici sous forme d’extrapolation est sans faille.

Une telle collaboration mérite d’être poursuivie, il y a encore des John Flanders inconnus et, outre cela, les esprits de Jean Ray et de Jacques Van Herp sont assez voisins pour qu’ils puissent nous donner des œuvres originales encore plus achevées.

PIERRE VERSINS.

Pour terminer, un petit digestif : auriez-vous déjà considéré les virus comme des formes de vie dégénérées et victimes de leur parasitisme ? Voici ce qu'on peut lire à leur sujet, à l'occasion de la critique de l'ouvrage "La vie sur les planètes" de Robert Tocquet : 

Des êtres comme les virus semblent bien constituer une sorte d’état intermédiaire entre la vie et la matière, pour autant qu’il soit possible d’établir une différenciation réelle entre ces deux catégories. Il n’est cependant pas absolument rigoureux de prendre l’exemple des virus pour défendre l’idée que des êtres vivants ont pu s’organiser « spontanément » dans certaines conditions. Il est en effet à peu près certainement établi que les virus ne sont que des parasites, des êtres dégénérés, et qu’ils doivent leur simplicité, non à leur degré de primitivité, mais à une longue évolution qui leur a fait perdre des caractères fondamentaux de la matière vivante : ils se reposent sur leur porteur pour assurer leur nutrition, voire dans certains cas, semble-t-il, leur reproduction.

Le PReFeG vous propose également