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04 juin, 2025

Fiction n°114 – Mai 1963

Julio Cortazar et Avram Davidson tiennent le haut du pavé dans ce numéro plus fantastique que SF. On y notera aussi un imposant Ecran à quatre dimensions - la revue des films - qui fait état d'un futur monument cinématographique : le premier James Bond, en lui reconnaissant des atours science-fictionnesques.

Au cœur de l'angoisse…

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture

vous invitera à télécharger le livre au format epub.

Sommaire du Numéro 114 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES


2 - Poul ANDERSON, Pour la gloire (The Game of Glory, 1958), pages 7 à 42, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

3 - Nathalie HENNEBERG, Trois devant la porte d'ivoire, pages 43 à 55, nouvelle

4 - Kem BENNETT, Contrebande sidérale (Rufus, 1956), pages 56 à 62, nouvelle, trad. Régine VIVIER

5 - Fereydoun HOVEYDA, L'Éternel triangle, pages 63 à 68, nouvelle *

6 - Avram DAVIDSON, Chambre noire (The Montavarde Camera, 1959), pages 69 à 80, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Christine RENARD, De l'autre côté, pages 81 à 92, nouvelle

8 - Julio CORTAZAR, Axolotl (Axolotl, 1952), pages 93 à 99, nouvelle, trad. Laure GUILLE

9 - Henry JAMES, Les Amis des amis (The Friends of the Friends / The Way It Came, 1896), pages 100 à 127, nouvelle, trad. Marie CANAVAGGIA 

CHRONIQUES


10 - Jean-François ROBIN, Henry James et les contes surnaturels, pages 129 à 131, article

11 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 133 à 136, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

12 - Maxim JAKUBOWSKI, Échos d'Angleterre, pages 137 à 140, article

13 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 141 à 154, article

14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 155 à 165, critique(s)

15 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 166 à 167, critique(s)

16 - (non mentionné), En bref, pages 168 à 169, article

17 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 171 à 175, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Note éditoriale du n°114 :
Dans « Pour la gloire », Poul Anderson démontre une fois de plus sa maîtrise dans la SF d'aventures, teintée de psychologie, nuancée de considérations de mœurs.
 
« Trois devant la porte d'ivoire » est une nouvelle évocation de ce monde futur légendaire où aime à se mouvoir l'imagination de Nathalie Henneberg.
 
L'humour trouve sa place avec « Contrebande sidérale » de Kem Bennett et « L'éternel triangle » de Fereydoun Hoveyda.
 
« Chambre noire » est une histoire surnaturelle à la terreur en sourdine, dans la manière habituelle d'Avram Davidson.
 
Christine Renard fut l'une des débutantes de notre Banc d'Essai ; elle fait ses débuts dans le récit de « long métrage » – et dans le cadre normal de nos textes – avec une nouvelle fantastique à l'atmosphère fascinante : « De l'autre côté ».
 
De l'écrivain argentin Julio Cortázar, un curieux conte qui laisse rêveur : « Axolotl ».
 
Enfin, le classique du mois est le célèbre récit d'Henry James, « Les amis des amis », qui demeure un modèle du récit d'introspection sur un thème surnaturel
.


Dans Pour la gloire, nous découvrons "l'Agent de l'Empire terrien" Dominic Flandry, qui fera l'objet d'un recueil en 1970 (Club du Livre d'Anticipation - OPTA). Ce sera la seule incursion de ce personnage un peu machiste, un poil racisé (c'est à dire pas spécialement raciste, mais établissant des distinction parfois déplacées entre des catégories d'individus selon leurs origines ou leurs couleurs de peau…), en bref tout ce qu'on peut juger le plus vieilli chez Poul Anderson. On pourra toutefois apprécier le métier de l'auteur, bien que la nouvelle ne soit pas d'un intérêt majeur.

Un beau titre pour une expérience scientifique assez inventive : les psychonautes. Nathalie Henneberg imagine la dernière frontière des espaces inexplorés par l'humanité : l'inconscient, et établit une palette qu'elle aurait sans doute souhaité exhaustive à travers trois récits d'exploration. A défaut, nous avons l'impression d'explorer l'inconscient de Nathalie Henneberg elle-même, guidé par ces Trois devant la porte d'ivoire.

Malheureusement divulgachée par son titre français, Contrebande sidérale est suffisamment léger pour qu'on n'en veuille pas à Kem Bennett d'imiter un tantinet Robert Sheckley.


Fereydoun Hoveyda a certainement lu Simak et "Demain les chiens" dans cette histoire de robots cherchant à retrouver leurs vieux maîtres disparus, les humains. Lui qu'on pensait résolument non-aristotélicien cherche cependant à démontrer l'importance essentielle de la triangulation des rapports, L'éternel triangle, (entendons : "le mari, la femme, l'amant") pour rendre possible l'essor d'une nouvelle civilisation. On a lu mieux.

Parmi les récits fantastiques proposant de découvrir une mystérieuse boutique abritant sans doute quelques diableries, Chambre noire de Avram Davidson prend pour cadre l'histoire de la photographie et ses racines françaises, les opticiens Niepce et Daguerre en faire-valoir d'un de leurs disciples plus doué que quiconque, nommé Montavarde. Le tissage entre histoire et fiction est habilement tramé, tant qu'on s'y laisserait prendre. Et l'on finit par penser, avec les "bons sauvages", que la photographie nous vole bien plus que notre image d'un instant.

On avait déjà remarqué le ton particulier de Christine Renard, son goût pour les narratrices sujettes à caution, pour les rapports humains ambigus, et les miroirs. De l'autre côté propose une nouvelle plus conséquente que les précédentes, et Fiction déclare d'ailleurs officiellement que le temps de Christine Renard sur le Banc d'essai a suffisamment duré (voir la note éditoriale). L'ambiance s'y déploie, certes, mais pour autant le propos n'y gagne pas forcément dans ce format "de long métrage".

Prenant pour cadre (après "Gare ton doigt de l'ondoing" de Juliette Raabe dans le Fiction n°113) dans la Ménagerie Jardin des Plantes de Paris, Axolotl est un récit très raffiné de Julio Cortazar, traitant de fascination et de métempsychose. On se souviendra sans doute de la nouvelle de Robert Abernathy ("L'axolotl", in Fiction n° 13, OPTA 12/1954), qui jouait aussi sur la fascination que peuvent susciter ces animaux résolument singuliers, mais de façon plus allégorique. Cortazar, ici, traite son sujet avec un grand réalisme, et c'est là qu'il nous attrape.

Pour son Rayon des classiques, Fiction nous propose une nouvelle fois une nouvelle d'Henry James, lui aussi fervent truqueur des points de vue et des narrateurs en apparence dignes de foi. Les amis des amis n'a hélas pas la charge morbide ou inquiétante du "Tour d'écrou", et peine à nous emporter tant le fil de son action repose sur une absence presque totale de péripéties. Le challenge aurait pu être intéressant, mais son exécution manque de sel…

On ne présente plus "La planète des singes" tant son fil cinématographique a été tiré depuis des décennies. On pourra rappeler que son auteur est français, et qu'il s'agit de Pierre Boulle (dont nous proposons déjà un recueil en Bonus ICI). Bien que les adaptations cinématographiques prennent les plus grandes libertés avec l'œuvre originale, le livre peut toutefois être qualifié de "classique" de la science-fiction.
Mais c'est là marquer le pas d'une opinion calibrée à l'aune des années. Lors de sa sortie, il semble que ce livre n'ait pas fait l'unanimité - du moins est-ce l'avis de Pierre Versins qui nous en livre une critique assez acerbe dans la Revue des livres :

Pierre Boulle : Contes de l'absurde / E=mc2 La planète des singes. 

Le premier de ces deux ouvrages n'est que la réédition collective des deux recueils parus respectivement chez le même éditeur en 1953 et 1957 ; ils ont fait l'objet de critiques, de la part d'Igor B. Maslowski, dans les numéros 1 (octobre 1953, p. 118) et 42 (mai 1957, p. 132) de « Fiction »

Qu'il suffise de dire que les deux contes les plus étonnants des neuf qui forment l'ensemble, « Une nuit interminable » et « L'amour et la pesanteur », n'ont pas vieilli et sont toujours, le premier, la plus ahurissante et complète variation qu'on puisse souhaiter sur le thème des voyages dans le temps (même le récent roman de Gérard Klein, s'il atteint vers la fin une complexité analogue, n'est pas plus fourni), le second, l'élaboration de la plus inattendue (et plus logique) des mésaventures qui peuvent arriver dans un satellite artificiel où la pesanteur n'est pas encore établie : il est difficile désormais de penser à la formule « Action égale réaction » sans se référer à la nouvelle de Pierre Boulle.

Igor B. Maslowski, moins difficile par ailleurs que moi, avait apprécié à peu près également les neuf contes (exception faite, curieusement, de « L'amour et la pesanteur »), et terminait son second article par ces mots : « Quand l'auteur nous donnera-t-il un grand roman de SF ? ». 

Eh bien, c'est fait et mal fait : six ans après paraît « La planète des singes ». Recevant ce roman et me souvenant (avant de les avoir relues) des deux nouvelles indiquées ci-dessus, j'étais prêt à la plus grande bienveillance. Somme toute, le parti-pris n'est pas forcément un mal puisque, décidé à détruire « Fail-safe », je n'ai pu que l'encenser. Et, décidé à dire du bien de Pierre Boulle, je n'en dirai presque que du mal. Aussi, est-il permis d'écrire un roman, aujourd'hui, dans le seul but de nous apprendre que les singes, s'ils étaient des hommes, feraient la chasse aux hommes qui seraient alors leurs singes ?…

Et puis, il est très imprudent, quand on ne connaît visiblement du genre abordé que « L'isle sonante », « Micromégas » et « Les voyages de Gulliver », de se permettre des affirmations tranchantes comme celle-ci : « Je pourrais lui répondre que beaucoup d'hommes, parmi nous, ont eu le pressentiment d'un être supérieur qui leur succéderait un jour, mais qu'aucun savant, philosophe ni poète n'a jamais imaginé ce surhomme sous les traits d'un singe. » Ne sursautez pas ainsi, nous savons que l'idée est vieille, qu'elle remonte au moins au Restif de La Bretonne de « La lettre d'un singe » et qu'en tout cas elle a son chef-d'œuvre depuis 1941 avec « Le règne du gorille » de Lyon Sprague De Camp et P. Schuyler Miller ; mais Pierre Boulle ne le savait pas, c'est tout et c'est assez (on pourrait citer « Demain les chiens », encore, et tant d'autres œuvres que ne fera pas pâlir cette « Planète des singes »). En somme il fallait beaucoup d'outrecuidance, ou d'ignorance, pour ne pas rester muet sur un sujet pareil… Qu'a-t-il dit ? 

On trouve une « bouteille à l'espace ». À l'intérieur, un manuscrit, une histoire : celle de la première expédition interstellaire terrienne, qui aboutit sur une des planètes de Bételgeuse (à propos, si « étoile palpitante » vous semble un terme bizarre, ne vous affolez pas et ne pensez pas que vous ignorez l'astronomie, il s'agit d'une « variable semi-régulière », simplement) ; là, l'espèce dominante est celle des singes (l'auteur pousse l'imitation de son modèle, notre humanité, jusqu'à en faire des racistes : chimpanzés, orangs et gorilles ne peuvent se sentir) ; les hommes ne sont que des animaux sauvages utilisés comme cobayes ou gibier. Comme on le voit, rien de fracassant, c'est le principe même du renversement des rôles utilisé depuis des siècles et qui fit les beaux jours du Théâtre de la Foire au début du XVIIIe (par exemple dans « Le monde renversé », de Le Sage et d'Orneval, 1718). Pourtant, le héros parviendra, après un séjour dans un zoo qui rappelle l'œuvre de Garnett, à faire reconnaître sa qualité d'être pensant et raisonnable, il s'enfuira avec une femme de Bételgeuse dont l'enfant saura parler et reconquérir toutes les facultés, perdues depuis des millénaires, qui font l'homme tel que nous le connaissons. 

«…construit avec les meilleures ressources du roman d'anticipation…», dit la prière d'insérer ; pour ça, oui !

Une histoire, bref, un conte philosophique aimable tel qu'on pouvait encore le supporter un peu dans les cercles littéraires attardés du début du siècle dernier. L'échec est d'autant plus détestable que l'écrivain n'est pas mauvais, loin de là ; en outre, il y a un point intéressant, la découverte que font les singes d'une civilisation humaine qui les aurait précédés, dit la légende, mais au cours du séjour du héros ils en acquièrent la preuve. Intéressant, ce point, car c'est à partir de là que Pierre Boulle eût pu construire un récit vraiment neuf dans le genre, en étudiant l'impact de cette découverte sur l'esprit simien de Bételgeuse.

Il y a une chute, aussi ; le malheur est qu'elle est inscrite d'une façon aveuglante dès les quinze premières pages du livre (c'est dans le « Galaxy » américain, je crois, qu'on a cessé pour la première fois de prendre le lecteur pour un imbécile et de souligner les passages clefs)…

Il reste constant que l'exemplaire de presse que j'ai eu portait la mention « 38e mille ». L'ouvrage aura du succès et, facile à lire, il joindra en somme dans l'esprit de ses lecteurs moyens l'inutile à l'agréable : l'inutile pour la science-fiction. 

Pierre Versins.

25 décembre, 2024

Fiction n°091 – Juin 1961

Autour d'auteurs français ou francophones, Henry James conclue son tour d'écrou névrotique, dans un numéro riche en fantasmes tentant de devenir concrets.

 

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Sommaire du Numéro 91 :


NOUVELLES

 

1 - Julia VERLANGER, Les R.A., pages 3 à 11, nouvelle

2 - Charles L. FONTENAY, La Planète des spectres (Ghost Planet, 1959), pages 12 à 27, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - François VALORBE, La Biothèque à échantillons, pages 28 à 53, nouvelle *

4 - Ron GOULART, Rêves d'une fille de rêve (Dream Girl, 1958), pages 54 à 61, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

5 - Henry JAMES, Le Tour d'écrou (The Turn of the Screw, 1898), pages 62 à 111, roman, trad. Maurice LE CORBEILLER

6 - Robert ANTON, Le Vasabul, pages 112 à 116, nouvelle *

 

CHRONIQUES


7 - Michel EHRWEIN, Lorsque demain s'appelle hier (II), pages 119 à 128, article

8 - Demètre IOAKIMIDIS & Gérard KLEIN & Aimé MICHEL, Ici, on désintègre !, pages 129 à 138, critique(s)

9 - COLLECTIF, Le Coin des spécialistes, pages 140 à 141, critique(s)

10 - F. HODA, Un film sans poncif, pages 142 à 143, article

11 - (non mentionné), Table des récits parus dans "Fiction" - 1er semestre 1961, pages 144 à 144, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Les R.A.pour RadioActifs, mais aussi pour "règne animal", tant ce récit rappelle le récent film français de Thomas Cailley (2023). Ici, la mutation est due aux radiations, comme des scientifiques se plaisent à l'observer de nos jours sur les chiens sauvages vivants à Tchernobyl, mais il est  toujours question d'ostracisme et d'indésirable, un thème cher à Julia Verlanger.

 Chassez le naturel... Dans La planète des spectres, il est question de re-coloniser Mars après un siècle d'abandon du programme spatial. Des colons ont-ils survécu ? Une expédition, un sénateur en tête, est chargée d'étudier cette question. Charles Louis Fontenay, toujours fidèle à sa poésie du concret, nous dévoile comment faire société en adéquation avec le vivant, à la manière d'un Frank Herbert dans "Dune". Mais gare à ce qui revient au galop ! 

A la fin de notre XXème Siècle, un échantillon d'êtres humains voient expérimentalement leur longévité passer à plus de 300 ans, sans signe de sénescences. François Valorbe nous livre le témoignage de l'un d'eux, et démontre l'intérêt d'une finitude biologique pour l'équilibre mental. La Biothèque à échantillons se révèle fort bien construite. 

" Ron Goulart, qui écrit fort peu, n'en est pas moins l'humoriste le plus original de la science-fiction américaine.". Ainsi Fiction présente -t-elle Ron Goulartpour un auteur qui écrit fort peu, notons qu'il sera tout de même parmi les piliers de cette revue.

Dans Rêves d’une fille de rêvedes fantasmes deviennent réalités… On pourrait faire semblant d'y croire, ou les dédaigner - mais cependant demeure réel ce qui les a engendrés.

Toujours pétri de non-dits et de périphrases confuses, les circonvolutions finales dans Le tour d'écrou n'amènent de révélations que dans le tragique constat d'une narratrice rendue folle par des intuitions fantasmatiques. Là encore, la réalité de ce qui engendre les fantasmes reste à interroger. Henry James signe une œuvre bavarde à dessein, pour mieux cacher la vacuité des rapports policés de cette société victorienne bien pensante. Déroutant.

" Robert Anton, qui est de nationalité autrichienne, est l'auteur d'un roman traduit de l'allemand : « Avant le premier jour » (« Rayon Fantastique »). " En réalité, Robert Anton est une autrice d'Autriche. Le Vasabul reste une petite histoire de sorcellerie suffisamment courte pour pallier sa vacuité.


Dans la Chronique littéraire, l'article "Lorsque demain s'appelle hier", scindé en deux parties, se révèle être très mal titré. Michel Ehrwein aurait pu intituler sa copie "Lorsque la vie s'invente ailleurs", et n'en finit pas de digérer "Le matin des magiciens" dans ce qu'il peut y présenter de pire : les approximations de Pauwels et Bergier. On ne découvre finalement rien sur ce passé qui a des accents du futur, ou vice-versa, mais Ehrwein se veut disert et pléthorique sur les écrits relatifs à la vie sur d'autres mondes. On lui préfèrera la rigueur documentaliste d'un Pierre Versins.

Fort heureusement pour la revue, d'autres collaborateurs soignent leurs propos, comme c'est souvent le cas pour le jeune Demètre Ioakimidis. Voici sa recension d'un ouvrage devenu un classique de la science-fiction, que nous vous proposons en bonus adjoint à l'extrait suivant :

Ca c'est du Bonus ! 
Joyeux Noël !

UN CANTIQUE POUR LEIBOWITZ, par Walter M. Miller, Jr. (Denoël, « Présence du Futur »).

Voici le quatrième titre consécutif de « Présence du Futur » qui mérite, sans réserve, d'être qualifié de bon. Il y avait assez longtemps qu'un tel phénomène ne s'était plus produit dans cette collection pour qu'il soit bon de le signaler.

Le présent roman est constitué par la juxtaposition – et le développement – de trois nouvelles publiées entre avril 1955 et février 1957 dans The Magazine of Fantasy and Science-Fiction .

Au fond de l'histoire racontée par Walter Miller, il y a l'idée du perpétuel recommencement. Cependant, la religion catholique de l'auteur est sans doute à l'origine de l'optique particulière selon laquelle il traite son sujet.

Walter Miller retrace d'abord les années d'obscurité consécutive à une guerre atomique : la civilisation est pratiquement détruite, et l'église catholique, par l'intermédiaire de ses monastères, cherche à préserver quelque étincelle de science à travers ce nouveau Moyen Âge. Le premier des épisodes qui constituent le livre se situe six cents ans, environ, après l'annihilation atomique de notre culture. Il raconte l'histoire de Frère Francis Gérard de l'Utah, un jeune novice de l'Ordre Albertien de Leibowitz : sur l'indication d'un mystérieux vieillard, il découvre une relique du fondateur de l'ordre. Il s'agit du schéma d'un circuit électronique (Leibowitz était un ingénieur du XXe siècle qui, ayant survécu à la guerre atomique, créa une communauté de religieux dont la tâche consistait à sauvegarder l'histoire du genre humain au milieu de la barbarie renaissante), schéma auquel Frère Francis ne comprend évidemment rien, mais qui jouera un rôle dans la canonisation d'Isaac Edward Leibowitz. Tout cet épisode est raconté avec un mélange attachant de tendresse et d'humour, et il est seulement dommage que, en développant sa nouvelle, Walter Miller ait choisi de faire de Francis un martyr : celui-ci est en effet tué par une flèche au cours d'une embuscade tendue par un groupe de voleurs ; dans sa forme primitive – telle qu'elle fut publiée en magazine – la nouvelle se terminait au moment où Francis décidait de partir à la recherche des voleurs qui l'avaient précédemment dévalisé, afin de leur expliquer la Vérité dont il venait d'avoir la révélation. 

Cette nouvelle fin pessimiste est peut-être due au désir de l'auteur de donner un ton plus sombre à l'ensemble de sa narration. Le second épisode se situe six siècles après le premier – en l'an de grâce 3174. Il est lié au précédent par le cadre – la vieille abbaye où Francis faisait une copie enluminée du schéma électronique – par le mystérieux pèlerin du premier récit, ainsi que par une statue de Saint Leibowitz qu'un compagnon de Francis avait confectionnée, et devant laquelle l'abbé Dom Paulo aime maintenant méditer.

Dans cette nouvelle, Walter Miller a cherché à dépeindre une nouvelle Renaissance ; les princes régnant sur les diverses parties de ce qui fut jadis les États-Unis se disputent la suprématie du territoire, et l'abbaye présente des avantages stratégiques qui rendent difficiles les relations entre le pouvoir religieux et les divers monarques. Une nouvelle force est cependant entrée en jeu : la science, dont le réveil est représenté par Frère Komhoer, lequel cherche à fabriquer une lampe à arc dans les sous-sols de l'abbaye, ainsi que par Thor Thaddeo Pfardentrott, savant séculier dont les vues s'opposent parfois à l'enseignement de la religion. Walter Miller a eu le grand mérite de montrer que chacun des deux « camps » détient un peu de la vérité, que Dom Paulo, tout comme Thor Thaddeo, a ses faiblesses, et que, malgré les divergences d'opinions qui les séparent, chacun des deux hommes éprouve quelque respect pour l'autre. Il y a bien, ici ou là, quelques longueurs dans les dialogues, mais l'auteur ne se perd pas en subtilités théologiques : il ne s'adresse pas seulement à ses coreligionnaires, mais à tous ceux qui possèdent quelque largeur de vues.

L'étrange vieillard qui apparaît dans cette seconde partie, après avoir rencontré Francis durant le premier épisode, demeure mystérieux et anonyme – bien que Dom Paulo l'appelle Benjamin – est-il une sorte de Juif Errant, ou « simplement » un homme du XXe siècle dont la longévité est le résultat d'une mutation inexpliquée ? Il n'importe guère : il demeure au-dessus du conflit, et relève les faiblesses de l'abbé aussi bien que celles du savant. Dans une certaine mesure, l'auteur en fait son porte-parole, et se sert de lui pour montrer que le véritable conflit n'est pas celui qui sépare l'abbaye et le souverain du pays, mais bien celui qui risque d'opposer Thor Thaddeo et Dom Paulo ; une note optimiste se devine cependant à travers le récit – elle est due au fait que l'abbé et le savant sont tous deux des Hommes de Bonne Volonté, en dépit de leurs faiblesses.

Quant au dernier épisode, il se situe en l'année 3781, alors que la civilisation a rejoint son niveau du XXe siècle ; l'humanité commence à explorer l'espace, et elle est à nouveau sur le point de se suicider collectivement : ce dernier chapitre de l'histoire de l'Ordre se déroule devant un fond de guerre atomique, alors que le dernier abbé, comme ses prédécesseurs, se heurte à nouveau à la science. Que doit-il penser de la mort infligée miséricordieusement, par des médecins, aux victimes des destructions atomiques ? Peut-on abréger des souffrances épouvantables en mettant délibérément un terme à une vie humaine ? L'abbé périra à son tour dans un bombardement atomique – comme périront, à nouveau, la science et presque toute l'humanité. La seule note d'espoir – très ténue – réside en ces colonies que les hommes ont réussi à établir à grand' peine sur des terres lointaines : c'est vers l'une d'elles que s'envole un astronef, emportant quelques membres de l'Ordre…

Le ton de la narration devient de plus en plus grave : il n'y a guère de place, dans les deux derniers épisodes, pour l'humour affectueux qui éclaircissait le premier. Et le récit ultime possède un caractère poignant, ses résonances sont plus sombres encore. Sans grandiloquence, sans abus d'effets faciles, Walter Miller réussit à suggérer l'inquiétude qui étreint ces derniers moines en face de la guerre, dont ils pressentent le caractère inexorable et final.

La qualité suprême du récit – c'est aussi celle des principaux personnages – est sa profonde humanité : il n'y a guère de héros véritable en ces pages, on n'y trouve point de sermon non plus, nulle ironie faussement détachée, et pas davantage de grandiloquence. Les personnages ne peuvent pas être sommairement divisés en « bons » et « méchants » Walter Miller montre avec franchise que les savants détiennent une part de la Vérité, tout comme les religieux ; que les uns et les autres sont capables de se tromper, et que les meilleurs d'entre eux possèdent respectivement la Foi et une bonne foi honnête. Ce livre n'est pas un réquisitoire fatigué – et fatiguant – dénonçant, une nouvelle fois, les méfaits du savoir. Ce dernier n'est aucunement condamnable aux yeux de l'auteur. Ce qui est peut-être condamnable, et en tout cas digne de compassion, c'est le fond de la nature humaine, cette capacité du meilleur et du pire, cette étroitesse de vues et cet entêtement qui n'épargnent personne.

Les conséquences de cette faiblesse peuvent être d'une gravité extrême, puisque Walter Miller prédit, en moins de 2000 ans, deux annihilations de la civilisation. Mais il ne faut pas en conclure qu'il est fondamentalement pessimiste : son livre est, de toute évidence, un avertissement. Il ne présente pas une solution infaillible, mais propose une combinaison de foi et de savoir, tempérée par de la compassion. Quelle que soit la religion du lecteur – ou son athéisme – il lui est difficile de demeurer insensible à une telle sincérité, comme il lui est difficile de ne pas éprouver de la sympathie à l'égard de Frère Francis ou de Thor Thaddeo. Ces personnages possèdent une vraisemblance qui les rend attachants ; le décor sur lequel ils évoluent paraît, lui aussi, réel : il ne nous est pas présenté au moyen de minutieuses énumérations ou d'artificiels raccourcis, mais le lecteur en prend conscience en fonction de l'activité des personnages. 

« Un cantique pour Leibowitz » est donc un excellent récit de science-fiction ; il combine avec un bonheur exceptionnel l'anticipation avec le problème religieux ; il présente, sans prétention mais avec sincérité, un message traduisant les préoccupations de l'auteur. Quel que soit l'angle selon lequel on l'aborde, c'est une sorte de chef-d'œuvre.

Demètre Ioakimidis.

18 décembre, 2024

Fiction n°090 – Mai 1961

Des auteurs bien solides et réputés - Bradbury et Simak pour les plus connus… - accompagnent Henry James avec la première partie de son roman sans doute le plus célèbre : "Le tour d'écrou".

 

Un tour d'écrou à l'imagination
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Sommaire du Numéro 90 :

NOUVELLES

 

1 - Henry JAMES, Le Tour d'écrou (The Turn of the Screw, 1898), pages 3 à 52, roman, trad. Maurice LE CORBEILLER

2 - Ray BRADBURY, L'Odeur de la salsepareille (A Scent of Sarsaparilla, 1953), pages 53 à 59, nouvelle, trad. Jacqueline HARDY

3 - Clifford D. SIMAK, Tous les pièges de la Terre (All the Traps of Earth, 1960), pages 60 à 94, nouvelle, trad. François VALORBE

4 - Miriam Allen DEFORD, Les Racines du mal (Gathi, 1958), pages 95 à 101, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

5 - Robert F. YOUNG, Un modèle dernier cri (Added Inducement, 1957), pages 102 à 109, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Gérard KLEIN, Le Domaine interdit, pages 110 à 111, nouvelle

7 - Jacqueline H. OSTERRATH, Rencontre avec l'Ankou, pages 112 à 116, nouvelle 

CHRONIQUES


8 - Michel EHRWEIN, Lorsque demain s'appelle hier, pages 117 à 126, article

9 - Alain DORÉMIEUX & Demètre IOAKIMIDIS & Jacques VAN HERP, Ici, on désintègre !, pages 127 à 140, critique(s)

10 - COLLECTIF, Tribune Libre, pages 141 à 141, article

11 - F. HODA, Wells à l'écran, pages 142 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Le rayon des classiques se fend d'un roman en deux parties : Le tour d'écrou de Henry James. (Il n'y eut en 1961 que deux précédentes éditions de la même traduction : Le Tour d'écrou (suivi de Les Papiers d'Aspern), traduit par M. Le Corbeiller, préface de Edmond Jaloux, Paris, Stock, Delamain et Boutelleau, 1929 ; réédition de la nouvelle seule, Paris, Club français du livre, coll. « Romans » no 73, 1950).

On devine dans ce roman les sources d'inspiration d'une Shirley Jackson, par exemple. On sera troublé par la sensation d'angoisse diffuse que génèrent les non-dits et les ellipses de la narratrice, ses quiproquos langagiers équivoques, qui participent à nous laisser imaginer l'immonde plutôt que d'en goûter l'acidité. Et les enfants trop policés pour n'être pas polissons rappelleront parfois ceux du roman de John Wyndham, "Les coucous de Midwich".

Avec L'odeur de la salsepareille, Ray Bradbury tire un peu la ligne de la nostalgie dans cette petite histoire de vieux couple, qui rappelle les vers de Richard Gotainer dans "Le taquin et la grognon". Un chouia mysogine, toutefois - l'histoire aurait gagné en force si la personne opprimée par son compagnon, sa compagne, aurait eu vraiment maille à s'affranchir. 

Un robot peut-il faire un saut évolutif ? On repensera à "Cher vieux robot" de Lester del Rey (in Fiction n°81) à la lecture de Tous les pièges de la Terre, par Clifford D. Simak, où un robot se construit une humanité, en accédant pour commencer à la désobéissance, et va même au-delà, comme le ferait un mutant. Une bonne nouvelle et un robot attachant.

Les racines du mal, par Miriam Allen deFordaurait pu être plus exotique, mais ne fait qu'anthropomorphiser les arbres et les plantes, dans une version végétale de "Thérèse Raquin" et consorts. Dommage.

Un pacte faustien moderne : son âme pour un téléviseur dernier cri. Ne manque que l'abonnement à la VOD à Un modèle dernier cri diablement imaginé par Robert F. Young.

Dissoudre et coaguler tout ce qui a été écrit, faire une synthèse absolue du savoir scientifique et artistique, tel est l'enjeu infini du protagoniste de Le domaine interdit, courte nouvelle de Gérard Klein, qui le mènera à synthétiser le nom de… Nous tairons le reste, mais constatons que notre époque réactualise naïvement ce postulat à travers le fantasme d'un savoir encyclopédique exhaustif servant de socle à une "intelligence" de synthèse.

Jacqueline Osterrath passe par une petite circonvolution pour amener son sujet, fort simple bien que terrible. Habile et efficace Rencontre avec l'Ankou.


Les lovecraftomaniaques et les chercheurs en lovecraftologie seront toujours intéressés par ce que pouvait produire la critique lors de la sortie d'un nouveau recueil de H. P. Lovecraft en France. Le fin et franc Demètre Ioakimidis nous produit cette recension à l'occasion du recueil (un peu artificiel) paru chez Denoël en ce printemps 1961 : "Je suis d'ailleurs".

JE SUIS D'AILLEURS (The outsider) par H. P. Lovecraft (Denoël « Présence du futur »).

 


« Lovecraft, qui est américain, a inventé un terrifiant monde de l'espace-tempsson style gagne encore à la traduction française. » Nanti de cette peu compromettante bénédiction qui est signée Jean Cocteau, de l'Académie française, Lovecraft a obtenu les suffrages des amateurs français d'insolite, une vingtaine d'années après sa mort. L'attrait que le démoniaque et le monstrueux exercent sur ses protagonistes, les extra-terrestres terrifiants qu'on devine dans les coulisses de certains de ses récits, ainsi que la précision inquiète avec laquelle il sait dépayser son lecteur, sont autant de gages de son originalité. Celle-ci n'est plus en cause, bien entendu, et les nouvelles de ce recueil en contiennent maint exemple. Mais elles présentent aussi plusieurs faiblesses, dont il y a lieu de dire quelques mots, car elles sont en général négligées au profit des qualités.

En tout premier lieu, il serait à peine exagéré de dire que Lovecraft a écrit non pas un certain nombre de nouvelles, mais bien un certain nombre de fois une même nouvelle. Assurément, le décor et les circonstances du récit varient d'une fois à l'autre, de même que le protagoniste : il demeure néanmoins évident que leur trame est constamment la même : ils racontent la découverte de l'inconnu et du Monstrueux – que ce soit sous l'aspect des Grands Anciens, ou sous celui d'une négation effrayante des lois de la nature. Un homme normal se trouve mis en présence de quelque chose d'insolite et de terrible. La seconde faiblesse de ces récits, c'est qu'ils s'arrêtent presque invariablement là : le narrateur est paralysé par l'effroi, ou bien il fuit, il devient fou, ou encore il met fin à ses jours. Il ne tente jamais d'en savoir plus long sur les êtres dont il vient de découvrir l'existence, et, par conséquent, ceux-ci n'ont pas de véritable relief. Le lecteur a beau savoir qu'ils sont la cause de morts ou de disparitions, il n'est pas gagné par la terreur du héros, car ces monstres n'ont guère d'existence effective pour lui. On souhaiterait connaître – ne serait-ce qu'une fois – ce qui les anime, on voudrait qu'un contact fût établi avec ces machines à faire peur. Tel est un troisième défaut de ces récits : les monstres y possèdent autant de vraisemblance que le dragon des anciennes mises en scène de « Siegfried » – et ils demeurent encore beaucoup plus lointains. 

Enfin, il faut bien reconnaître que si le caractère vague des descriptions de Lovecraft peut vraisemblablement résulter de la terreur qui frappe le narrateur, il ne contribue en revanche guère à communiquer cette crainte au lecteur. Que penser d'un passage comme celui-ci (dans « La peur qui rôde », nouvelle finale de ce recueil) : « Des ombres torrentielles, rouges et visqueuses, se poursuivaient, haletant et glissant, dans les corridors infinis du ciel violet et zébré d'éclairs… phantasmes sans forme, dessins d'un kaléidoscope vampirique… forêt de chênes monstrueusement nourris dont les racines en forme de serpent se tordaient, aspiraient d'innommables sucs dans la terre grouillante de démons cannibales… tentacules en forme de tertres, nés d'un noyau souterrain de pourriture perverse…» ? Quelles que soient les qualités d'un tel passage – dont la traduction française d'Yves Rivière conserve un reflet fidèle – il est difficile d'éprouver de la crainte en le lisant. Contrairement à ce qu'affirme la publicité accompagnant certaines éditions américaines de son œuvre [en particulier dans une édition de poche, « (Cry horror) » qui contient d’ailleurs en majorité les récits de « Je suis d’ailleurs »] , Lovecraft s'accommode parfaitement d'une lecture nocturne.

Cette répétition du schéma fondamental provoque un curieux déplacement de la curiosité ; on ne se demande plus, en abordant ces nouvelles, quelle va être l'explication des phénomènes insolites qui s'y trouvent relatés : on attend le monstre, la goule et le vampire, sinon comme de vieux amis, tout au moins comme de divertissantes connaissances sans lesquelles la soirée – ou, plus souvent, la nuit – ne serait pas complète. Mais on demeure curieux de connaître la façon dont il vont apparaître, le symptôme par lequel le narrateur va être terrorisé.

Les critiques précédentes paraîtront sans doute excessives : après tout, Lovecraft n'est-il pas un poète de l'effroi et de l'inquiétude ? Est-il équitable de l'attaquer pour des motifs plus ou moins « rationalistes » et logiques ? La réponse à une telle question peut être affirmative, à cause de la façon même dont l'écrivain américain bâtissait ses récits : ceux-ci étaient destinés à produire un choc – surprise, inquiétude, effroi – par l'apparition soudaine de l'insolite dans notre bon vieil espace-temps quotidien. Les règles de ce dernier demeurent applicables, puisque l'auteur choisit lui-même d'y placer son action, et puisque ce fond banal sert de repoussoir aux « abominations » qu'il imagine.

Cependant, de telles faiblesses n'excluent aucunement des qualités très réelles. Inconsciemment, Lovecraft s'était approprié l'héritage littéraire d'Edgar Poe, qu'il avait transformé selon les exigences de son propre tempérament. Cette filiation est manifeste par certains détails matériels : dans « Le molosse », la réclusion volontaire et les excentricités des deux protagonistes évoquent le chevalier Dupin et son discret chroniqueur ; et Poe est effectivement nommé dans « La maison maudite ». Mais la parenté est également perceptible de manière moins nette – ou plus subtile : un décor – l'irréel château de « Je suis d'ailleurs » ou la ville où l'on entend « La musique d'Erich Zann » – une atmosphère qui semble être celle d'un passé lointain – « La tourbière hantée » – un personnage marqué par une tare ancestrale – « Arthur Jermyn » – pourraient être issus de l'imagination de Poe. Mais – est-il besoin de le dire ? – Lovecraft utilise de tels éléments selon sa fantaisie personnelle, beaucoup plus sombre que celle de l'auteur des « Histoires extraordinaires ».

Les humains mis en scène dans « Je suis d'ailleurs » sont principalement des jouets de la fatalité, ou tout au moins des intermédiaires ; quelle que soit leur audace initiale, leur scepticisme scientifique ou leur curiosité d'investigateurs, ils ne sont là que pour la terrible découverte que Lovecraft leur imposera. Les sentiments qu'ils peuvent avoir au début du récit disparaîtront devant leur peur, et ils seront obligés de reconnaître l'existence de ces forces mystérieuses dont ils étaient prêts à rire : Joël Manton, à l'esprit « clair, pratique et éminemment logique », reconnaîtra spontanément qu'il a vu « L'indicible » ; Thurber, esthète raffiné, est frappé d'un tel saisissement en voyant « Le modèle de Pickman » qu'il refuse dorénavant de rencontrer ce peintre qu'il admire. L'évolution de la plupart des personnages de Lovecraft est similaire : pleins d'audace au commencement de la nouvelle, ils ne sont plus que le reflet amoindri d'eux-mêmes à la fin – lorsqu'ils ne se suppriment pas.

L'écrivain a cependant magnifiquement su varier le décor, le milieu et ce qu'on pourrait appeler le « climat » dans lesquels ses protagonistes font leurs fatales découvertes. « La cité sans nom », perdue en Arabie, « La tourbière hantée », qui conserve les ruines – et davantage – de l'Irlande païenne et, bien entendu, la Nouvelle-Angleterre et en particulier l'imaginaire cité d'Arkham, s'animent toutes d'une existence étrange et fascinante. Lovecraft sait faire appel à l'imagination lorsqu'il s'agit d'évoquer un cadre qui conserve quelque rapport avec le réel : le lecteur complète, devine, invente selon ce que l'écrivain lui suggère. Il y a là des points de repère à partir desquels on peut rêver ; tandis que les monstres, à force de vouloir être effrayants et « différents de tout », finissent par devenir simplement inconcevables.

Une autre qualité de ces nouvelles – une qualité qui suffit d'ailleurs à compenser leurs défauts – est l'air avec lequel Lovecraft sait raconter son histoire : il connaît le but à atteindre, et il avance dans sa direction sans jamais le perdre de vue. Il est encore, en cela, un héritier de Poe. La plupart des récits réunis dans ce livre ne se rattachent pas au cycle de Cthulhu, auquel ils sont généralement antérieurs (d'après certains bibliographes, la première publication de « La musique d'Erich Zann » daterait de 1922). S'ils ne possèdent pas les résonances cosmiques des nouvelles au fond desquelles on devine les Grands Anciens et les dieux du panthéon lovecraftien, ils ont en revanche une densité et une sorte d'économie qui en font de parfaites réussites narratives. Tel est surtout le cas de « La musique d'Erich Zann », « Le molosse » et « Je suis d'ailleurs », qui constituent de véritables chefs-d'œuvre dans le domaine du conte fantastique. La première de ces nouvelles, surtout, est exemplaire par la combinaison de son décor étrange (un quartier « hors de l'espace » dans une ville française) avec des événements dont la banalité disparaît progressivement pour faire apparaître l'inexpliqué.

Lovecraft possède des admirateurs pour lesquels la moindre des nouvelles qu'il a écrites est saisissante et se situe à l'abri de la plus timide critique. Il semble cependant plus juste de reconnaître qu'il possédait certaines faiblesses : cela ne l'empêchait point d'atteindre souvent une originalité profonde, et plusieurs des sommets de son œuvre sont contenus dans ce livre. Une fois reconnue l'identité des trames qu'il utilisait, il vaut la peine d'admirer la richesse des dessins dont il savait les orner.

Demètre Ioakimidis.

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