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Le Projet REvues Fiction et Galaxie (PReFeG) vous propose (après relectures et corrections), le partage et la mise en ligne des revues Fiction (éditions OPTA) et Galaxie (éditions Nuit&Jour, puis OPTA) au format epub.
Pour obtenir votre exemplaire, cliquez sur la couverture.
Les joies du printemps,
ses canicules précoces, ses graminées allergènes, ses épandages massifs… tout
ce charmant décorum est à la fête aujourd’hui 21 Mars.
Nous ne serons pas en
reste, et nous vous proposons en cadeau bonus aujourd’hui un roman tout à fait
dans le ton grinçant et entêté qui a pu faire le charme de tout un pan de la
science-fiction, surtout durant les années 70. Seulement voilà : « Encore un peu de verdure »,
le roman en question, s’il a bien été publié en France en 1975, date en réalité
de 1947. Saluons ici l’acuité du regard de son auteur, Ward Moore, qui a su très tôt pressentir les soucis générés par la
nécessité de rendre à la planète un rendement de production alimentaire maximum
– souci né surtout des conséquences désastreuses de la Seconde Guerre Mondiale,
entre autres le rationnement qui a subsisté en Europe jusqu’au seuil des années
50.
Quatrième de couverture
de l’unique édition de 1975 (Denoël – Collection Présence du futur n°194) - Traduction
de Jane FILLION.
Voulez-vous devenir l'homme le plus riche du monde ?
Alors répondez simplement à la personne qui a fait passer cette petite
annonce : « Ai mis au point un procédé de mutation artificielle des
plantes. Mettez ce procédé en application. »
Oui, mais méfiez-vous :
vous resterez peut-être seul au monde, contraint de vivre sur mer, car les
herbes folles auront ravagé votre très chère Terre !
Ward Moore, dont nous
avons pu apprécier le ton faussement immoral, voire cynique, dans les numéros 23 et 24 de Fiction, est
né en 1903, et/ou est élevé selon les biographies à Montreal ou dans le New
Jersey. Il est déjà âgé de plus d’une quarantaine d’années quand il écrit « Encore un peu de verdure ». Son
roman le plus connu, « Bring the
jubilee », traduit en 1977 sous le titre « Autant en emporte le temps », est une uchronie dans
laquelle le camp sudiste aurait gagné la Guerre de Sécession.
« Encore
un peu de verdure »,
intitulé en anglais « Greener than
you think » / « Plus vert que vous ne le pensez », aurait pu
s’intituler « Tout pour le
blé ». On y retrouve la cruauté de l’auteur de nous confronter à un
narrateur dénué de moralité et d’empathie, nommé Albert Weener. L’homme, dont
le parcours vers la fortune pourrait un tant soit peu être considéré comme « tiré
par les cheveux », agit en fait comme une allégorie du libéralisme : tout
peut, même dans l’adversité, devenir prétexte à profit. La réduction du
territoire de la planète entière pousse en effet Weener à amasser des biens non
plus pour en faire commerce, mais pour son usage propre.
L’invasion de
« l’herbe du diable » est elle-même une allégorie d’une planète en
souffrance – non pas par la destruction de la nature, mais par une nature
rendue folle par les agissements de l’homme, une nature poussée à l’absurde du
déploiement de sa vitalité. Pas d’idéologie, pas de politique : la vie, en
effaçant toute possibilité de diversité et de singularité, équivaut à la mort
de tout le reste.
Un récit cruel, donc,
parfois peut-être un peu erratique, mais qui pousse en creux son lecteur à pencher vers un peu plus d’humanité, de
défense de la vie à l’état de nature, et du rejet de l’uniformisation.
Le numéro
32 de Fiction, à l’occasion de la publication de sa nouvelle Cercle vicieux, évoquait le roman en ces
termes :
Ward Moore fut naguère le héros d'une fausse manœuvre qu'on
pourrait intituler d'un titre de série noire : « Pas de verdure pour
Denoël » ! En effet, son ouvrage « Encore un peu de verdure »,
qui fut annoncé dans la collection « Présence du Futur », n'y a pas
paru et n'y paraîtra pas pour des raisons dans lesquelles nous ne pouvons
entrer ici sous peine d'excommunication…
Nous n’en savons
malheureusement pas plus sur ces menaces éditoriales. Toujours est-il qu’il
faudra en effet attendre 1975 pour voir le roman paraître enfin.
C’est Jean-Pierre
Andrevon qui s’y collera pour la recension de l’ouvrage dans le numéro 261 de
Fiction, en Septembre 1975 :
En ces
temps de cataclysmes tant littéraires que cinématographiques dont on nous
abreuve et qui sont signes des temps (les crises suscitent toujours des
« réponses » artistiques qui amplifient, déforment, métaphorisent les
phénomènes réels, en même temps qu'elles font fonction de catharsis), il est
frappant de constater combien souvent la végétation est mise à
contribution : Les triffides, Les fleurs de Février, Encore un peu de
verdure(en attendant Terre brûlée de John
Christopher, qui mijote dans l'énorme cuve gestative du C.L.A.) relatent tous
des avatars de l'herbe en folie : elle devient intelligente et mobile chez
Windham, elle est sensitive et hypnogène chez Harker, elle croît à une vitesse
folle chez Moore, elle crève chez Christopher. A la vue de ces exemples, il
serait donc tentant, pour un chroniqueur frappé, tel votre serviteur, par le
démon triomphant de l'écologie, de faire le lien entre les ouvrages cités et
les périls actuels qui menacent l'environnement...
Hélas !
trois fois hélas ! trois des quatre ouvrages, justement, ont une moyenne
d'âge qui les rejette hors de ce champ (c'est te cas de dire !) : Encore
un peu de verdure date de 1947, Les triffîdes de 1950, Terre
brûlée de 1954. Seul, Les fleurs de Février accuse un copyright
de 1970. Faut-il alors faire machine arrière et ne voir, dans cette
prolifération végétale, qu'une pure coïncidence ? Pas davantage... Car
l'ennemi qui a médiatisé les peurs diffuses de l'humanité a de tout temps été
la Nature, souvent dangereuse et prompte à se révolter (ouragans, volcans, raz
de marée, tremblements de terre), et la science-fiction a, depuis ses origines,
accaparé cette peur, renchérissant sur elle sans forcément y chercher des
justifications écologiques. A ce titre, l'herbe n'a pas d'autre signification
que les calamités naturelles évoquées plus haut, elle est simplement un
signe : le catalyseur du récit. Et malgré ça, ces récits de fin du monde
sont parfaitement accordés à leur époque : 47, 50, 54, c'est la guerre
froide et la peur atomique. C'est la peur du cataclysme en grand — qui
prend ici une forme allusive, métaphorique. (…)
Encore
un peu de verdure présente un développement rigoureusement
linéaire : parce qu'une vieille folle, Miss Francis, a inventé une sorte
de fertilisant miracle, le Métamorphosant, parce qu'un représentant de commerce
sur la touche, Albert Weener, en a fait l'essai sur la pelouse miteuse d'un
paisible citoyen d'un bas-quartier de Los Angeles, le monde subit une invasion
contre laquelle science et technique ne peuvent rien, et périt étouffé. C'est
aussi simple que cela : l'herbe des Bermudes (dite aussi herbe-du-diable),
touchée par le produit de Miss Francis, devient si robuste et croît avec une
telle rapidité que rien ne peut s'opposer à son avance. Los Angeles est bientôt
recouverte, puis les Etats-Unis, puis le reste du monde. Aussi simple que cela,
vous disais-je... Et bien plus drôle que vous ne pourriez le
penser ! ! En fait, Encore un peu de verdure (Greener than
you think en anglais — pour pasticher le Darker than you think de
Jack Williamson) est un vrai chef-d'œuvre d'humour noir — pardon, d'humour
vert ! — et, je vous le dis tout net, un vrai chef- d'œuvre tout
court. L'auteur a délibérément choisi le style comédie pour nous conter sa peu
banale fin du monde, écrite à la première personne par la plume de Weener lui-même
qui, près de sa fin, a décidé de coucher son histoire sur le papier. Le récit
de la montée de l'herbe, fait par un irresponsable égoïste et mégalomane,
devient une loufoquerie colossale, une hénaurmité
digne des plus beaux exemples de l'humour à l'américaine qui ne craint pas,
contrairement à celui à l'anglaise qui se chausse en daim, de marcher avec de
gros sabots. En l'occurrence, ces sabots sont ceux du spectacle et de la
satire.
Spectacle, Encore
un peu de verdure a le souffle des grandes productions
cinématographiques, avec mouvements de foule, vues aériennes, technicolor,
grand écran et son stéréophonique, sans oublier quelques incidentes au récit,
comme cette Troisième Guerre mondiale au cours de laquelle bon nombre de
divisions russes débarquées sur le sol américain (Ô scandale !) sont
avalées en douceur en profondeur par l'herbe-du-diable. D'ailleurs, tout
commence à Los Angeles, dont Hollywood n'est qu'un quartier : cet ancrage
ne trompe pas.
Satire, le
roman l'est de l'arrivisme individuel à l'américaine, et du capitalisme
collectif à l'américaine, l'un suscitant l'autre (raccourci simpliste mais
efficace) et les facteurs étant intégrés dans la seule personnalité de
l'abominable Weener, qui fait tranquillement fortune avec la production d'un
aliment de synthèse dont le brevet a été escroqué à un naïf, tandis que le
monde croule, ou plutôt se rétrécit irrévocablement autour de lui. On
n'oubliera pas de sitôt sa phrase favorite : Dans la limite du
raisonnable, bien entendu, qui fera désormais pendant, dans les
annales de la SF, au C'est la vie de Kurt Vonnegut Jr.
On croit
toujours que les traductions ont épuisé le fond classique anglo-saxon. Celle du
roman de Moore, qui s'est faite avec le confortable retard de 28 ans, nous
prouve qu'il y a encore du fameux à glaner dans ce fond-là...
ce n'est pas sans une émotion particulière que nous publions aujourd'hui ce billet, à l'occasion du centenaire de Kurt VONNEGUT Jr., auteur phare de la contre-culture américaine, qui rend "plus forts" ceux qui le lisent (dixit Ogareff que je salue au passage), qui ne s'abaisse jamais à vitupérer en vain, mais qui au contraire constate, interroge, gratte les croûtes et propose pour baume cicatrisant un esprit vif, réveillé, lucide sur la condition humaine et intelligent sur les forces à déployer pour un tant soi peu améliorer quoi que ce soit à l'étonnante marche de l'Histoire.
Nous ne saurions rendre meilleur hommage à un auteur qu'en retournant à son œuvre. Les détails de la vie de Kurt Vonnegut peuvent être consultés sur les habituelles pages Wikipedia, et n'éclairent pas plus ses ouvrages qu'il ne le dit lui-même. Usager de l'auto-fiction, Vonnegut sait convoquer à bon escient son expérience personnelle dans ses romans quand cela s'avère pertinent. Son dernier roman, "Tremblement de temps" (1997, traduit en 2018 chez Super 8 éditions) en est un exemple emblématique. De plus, une transversalité transparait dans toute l’œuvre de Vonnegut, à travers des personnages et des lieux récurrents, qui sont autant de clins d’œil adressés aux lecteurs fidèles. L'écrivain (fictif) Kilgore Trout en est un artefact frappant, ainsi que les allusions à la planète Trafalmadore.
Un "détail" véridique resterait tout de même à évoquer pour apporter un début d'éclairage à ceux qui n'ont pas encore eu la chance de lire Vonnegut. Mobilisé pendant la seconde Guerre Mondiale, Kurt Vonnegut fut fait prisonnier par les forces allemandes durant la Bataille des Ardennes. Embarqué pour Dresde, il s'y trouve en Février 1945 lorsque les forces alliées bombardent la ville de plus de 7000 tonnes de bombes au phosphore, et provoquent la mort de 35 000 civils. Il est l'un des sept américains à avoir survécu à l'épouvantable rôtissoire qu'était devenue la Florence de l'Elble. Si l'ensemble de son expérience sert de fil rouge à son roman le plus connu, "Abattoir 5" (1969, traduit en 1971 au Seuil), on peut toutefois sentir dans bon nombre de ses écrits le traumatisme que cela a pu lui causer et la volonté de s'en remettre qui guide son antimilitarisme profond.
Nous vous proposons donc en ce 11 Novembre 2022 qui marque le centenaire de Kurt Vonnegut, le partage de quelques uns de ses romans, ceux qui ont été numérisés, incidemment les plus anciens de sa bibliographie. Comme toujours dans nos pages, cliquez sur les couvertures pour obtenir votre exemplaire numérique au format epub.
Le pianiste déchaîné - 1952 (VF 1975)
Notre publication du 1er Mai dernier avait déjà développé l'intérêt et la trame de ce premier roman de Kurt Vonnegut Jr.. Vous pouvez vous y reporter ICI.
Quatrième de couverture :
Bienvenue à Ilium, charmante cité industrielle qu'un fleuve
vient diviser : sur une rive vivent les administrateurs, ingénieurs et
fonctionnaires. Sur l'autre, les gens. Les petites gens. Ceux qui font
semblant de travailler dans les Corps de Reconstruction et de
Récupération. Autrefois, ils contrôlaient les machines pour Ilium Works.
Mais la Troisième Guerre mondiale est passée par là : presque toute la
population a été envoyée au front et les machines ont prouvé qu'elles se
contrôlaient aussi bien toutes seules. À présent, les gens se tiennent
tranquilles. Le monde est devenu un endroit très agréable et on se
demande bien pourquoi un administrateur aurait des états d'âme...
Premier roman de l'auteur, dystopie grinçante, Le pianiste déchaîné présente déjà toutes les qualités qui feront la renommée de Kurt Vonnegut Jr.
Les sirènes de Titan - 1959 (VF 1963)
Vonnegut attendra sept ans avant de voir publié un deuxième roman, qui restera à cette époque tout aussi inaperçu que le premier. On notera avec ce second roman que Vonnegut persiste à déployer ses idées au milieu de celles des grands thèmes de la Science-Fiction, une S.F. encore plus assumée, même, dans ce roman-ci, qui détaille le voyage interplanétaire d'un milliardaire "fils à papa", Malachi Constant. Mais comme dans "Le pianiste déchaîné", cette science-fiction là ne s'encombre pas de décrire ou d'anticiper un monde futur, mais bien de parler de son époque. Nous avons donc l'étrange sensation de jeter un coup d’œil sur les années 60 d'un monde parallèle où l'on aurait abandonné la conquête spatiale par manque de financement et de motivation (soit le rebrousse-poil du rêve américain d'alors...).
" L'union de la satire et de la science-fiction a déjà fait l'objet d'exégèses nombreuses. Selon les théories myopes de Kingsley Amis, elle constituerait même la principale justification de la littérature d'anticipation. À plus d'une reprise, cette union – ou tout au moins cette juxtaposition de termes – fut utilisée pour assener au public des fadaises telles que « La république lunatique » de Compton Mackenzie, que les plus fortunés parmi les lecteurs des présentes lignes ont sans doute réussi à oublier : il s'agissait là de thèmes plus ou moins sociaux, très sommairement déguisés en science-fiction, et généralement servis par des auteurs qui tentaient de justifier leurs pas maladroits sur un terrain inconnu. À quelques reprises, cependant, il y eut, dans le domaine de la science-fiction sociale, des réussites, comme « The space merchants » ("Planète à gogos" - Le rayon fantastique 1958/ Note du PReFeG) de Frederik Pohl et Cyril Kornbluth, et surtout « Player piano » de Kurth Vonnegut Jr. ("Le pianiste déchaîné", qui ne sera publié en France chez Casterman qu'en 1975 / Note du PReFeG)
Ce dernier auteur faisait, avec cet ouvrage, son premier essai dans le roman de science-fiction ; cette attaque mordante contre la mécanisation croissante du monde moderne constituait un réquisitoire dont l'éloquence soutenait la comparaison avec « Le meilleur des mondes » de Huxley. Ces « Sirènes de Titan » furent publiées en 1959, sept ans après « Player piano », et elles représentent le second roman de science-fiction écrit par leur auteur. L'ouvrage est aussi différent du précédent qu'il serait possible de l'imaginer, délirant, grandiloquent et hilarant alors que l'autre était méthodique, véridique et sarcastique. Il possède cependant en commun avec « Player piano » – bien qu'exprimé de façon tout autre – un fond de pessimisme qui assombrit l'ensemble, et qui donne une résonance grave aux inventions les plus folles dont la fantaisie de l'auteur a bourré ces pages.
Satire donc, et satire en premier lieu de quelques-uns des thèmes « standard » de la science-fiction ; mais, derrière ceux-ci, c'est leur origine bien réelle que Kurt Vonnegut ridiculise. Lorsqu'il raconte l'invasion de la Terre par les troupes entraînées sur Mars, l'auteur stigmatise le militarisme et l'obéissance aveugle ; lorsqu'il présente un personnage qui connaît l'avenir, c'est pour montrer la futilité d'un tel pouvoir qui, en fin de compte, fait de celui qui le possède un jouet de puissances supérieures ; lorsqu'il présente l'absurde culte de Dieu le Suprême Indifférent, c'est pour attaquer les innombrables sectes qui fleurissent aux États-Unis et qui doivent leur existence à la préoccupation de tel ou tel élément mineurs du Christianisme. Quel que soit le thème « classique » auquel il s'attaque, Kurt Vonnegut le réduit par l'absurde en en magnifiant les côtés ridicules – tel est par exemple le cas des Mercuriens, qui ne vivent que de vibrations, qu'on nomme communément harmoniums, et dont plusieurs moururent de volupté en écoutant « Le sacre du printemps »…
Il y a aussi, simple, franche et brutale, l'attaque contre la bureaucratie, dans ces conseils adressés à un homme d'affaires qui a intérêt à dépister les limiers du fisc : «…imaginez un peu comme vous seriez difficile à surveiller si vous possédiez un immeuble plein jusqu'aux combles de bureaucrates industrieux ; ces gens qui égarent des pièces, utilisent les mauvaises formules, en créent de nouvelles, demandent tout en cinq exemplaires et comprennent peut-être un tiers de ce qui leur est dit… qui décident d'une conférence chaque fois qu'ils s'ennuient, écrivent des rapports quand ils se sentent mal aimés, qui ne jettent jamais rien à moins que cela ne risque de les faire mettre à la porte…» L'évocation possède la cruauté de la vraisemblance, et tous ceux qui ont eu affaire à quelque administration en reconnaîtront sans peine l'authenticité.
Il y a encore, pour la simple beauté de la chose – et évidemment aussi parce que cela contribue au progrès du récit – des gags à l'énormité aussi gratuite que réjouissante, comme celle de ce personnage qui fait fortune en utilisant la Bible pour guide dans ses spéculations boursières, ou comme l'interprétation sémantique d'un certain nombre de grands édifices terrestres : les alignements de Stonehenge, la grande muraille de Chine, la maison dorée de Néron, le Kremlin et le palais de la S.D.N. à Genève sont ainsi destinés à transmettre des messages à un extraterrestre tombé en panne près de Saturne. Dans ces trouvailles, l'imagination de Kurt Vonnegut atteint une truculence sublime : de tous les artifices pouvant servir à faire progresser son histoire, il choisit sans défaillance ceux dont l'hénaurmité est la plus superbe, ce qui confère à son récit une indéniable grandeur dans l'absurde.
Car l'absurdité est au cœur de ces « Sirènes », dans leur action aussi bien que dans leur atmosphère. De quoi s'agit-il, dans l'histoire ? Le meneur de jeu, sournois et malfaisant, est un individu nommé Winston Niles Rumfoord, dont l'astronef s'avança un jour par erreur au cœur d'un infundibulum chrono-synclastique. Cet admirable néologisme désigne une zone privilégiée de l'espace-temps, dont Rumfoord subit les effets. Comme de juste, ceux-ci sont de deux espèces, temporels et spatiaux.
(Un extrait de la pièce "Tabula Rasa" (2010) qui reprend
la définition de " l'infundibulum chrono-synclastique" de Vonnegut.)
En vertu des premiers, Rumfoord peut voir l'avenir et le passé aussi clairement que le présent, ce qui lui permet de manipuler les humains comme de simples pions. En vertu des seconds, il se trouve « répandu » dans l'univers, demeurant en permanence sur Titan, mais apparaissant en outre périodiquement sur Terre et sur Mars, lorsque son infundibulum est coupé par la trajectoire de ces astres. Là encore, on voit une explication pseudo-scientifique poussée jusqu'à ses conséquences les plus absurdes.
Le protagoniste du récit est, au commencement de celui-ci, l'homme le plus riche du monde. Il est bientôt ruiné, et il se trouve alors entraîné dans une odyssée qui forme la substance du roman. Il ira sur Mars, sur Mercure et sur Titan. Ses aventures seront risibles et pathétiques, et il sera un « héros » bien pitoyable : une marionnette dont l'inflexible Rumfoord tirera jusqu'au bout les ficelles, et qui tentera parfois en vain de se dégager de cet esclavage. Il ne bénéficiera jamais de la moindre pitié de la part de Kurt Vonnegut, la plume de ce dernier conservant invariablement quelque acidité lorsqu'elle le place en scène. Là aussi, un des thèmes classiques de la science-fiction est tourné en dérision : ce « héros », qui se nomme Malachi Constant, utilisera pour tenter de se révolter des procédés grâce auxquels ses confrères, dans d'autres romans, ont pu se libérer de la fatalité ; il demeurera, quant à lui, irrévocablement entraîné sur la pente de ce futur que Rumfoord lui a préparé.
Pourquoi, au fait ? La révélation finale est assurément la plus colossale du récit, car elle explique tout simplement la raison d'être de toute l'histoire de l'humanité. La donner ici équivaudrait à détruire le superbe édifice bâti par l'auteur, mais il est permis de dire que son caractère est à l'image de l'ensemble : absurde, et hilarant par sa futilité. Et dans cette révélation éclate le pessimisme de Kurt Vonnegut. La progression grâce à laquelle l'horizon s'élargit tout au long de l'histoire n'est pas le moindre mérite de celle-ci, et c'est un tour de force que d'avoir concilié cet élargissement avec une accentuation de l'absurdité sur laquelle tout se fonde. Tout, littéralement, puisqu'il s'agit de l'ensemble de notre Histoire.
Le style de l'original était à l'image du récit : Kurt Vonnegut passait d'une verve cinglante évoquant Alfred Bester à une fausse douceur attendrie, qui pastichait une des « manières » de Theodore Sturgeon. La traduction, signée Monique Thies, a cependant égalisé tout cela : il en résulte un style laborieux, dont les étincelles originales ont été sévèrement éliminées. Un exemple suffira à donner une idée de ses faiblesses.
Le chapitreIV met en scène les troupes (composées de Terriens enlevés de leur planète d'origine à l'aide de soucoupes volantes) qui, sur Mars, s'entraînent à la guerre. Leur chant de marche a, pour refrain, les mots rented a tent. Même sans savoir l'anglais, on remarque dans ces vocables la combinaison de dentales et de nasales qui servent à imiter le roulement du tambour, et dont le ran-pa-ta-plan des enfants est une illustration. Malheureusement, Monique Thies sait l'anglais : au lieu de procéder par analogie sonore, et de rendre ce refrain par Reine te dédaigne, Reine t'a tanné, ou n'importe quelle autre phrase arbitraire de sens mais évoquant tant soit peu le roulement du tambour, elle a tout bonnement traduit littéralement. Et les pauvres soldats, dans sa version, marchent sur les paroles suivantes, assez peu entraînantes en vérité :
Louer une tente, une tente, une tente / Louer une tente, une tente, une tente / Louer une tente ! / Louer une tente ! / Louer une, louer une tente.
L'action et les trouvailles de l'auteur sont évidemment conservées dans la version française, mais la désinvolture du ton, qui dissimulait l'ironie pessimiste de l'imagination, sont sacrifiées au passage. C'est dommage, car ces « Sirènes de Titan » étaient, à bien des égards, une façon de chef-d'œuvre dans le texte original.
Demètre Ioakimidis.
Nuit noire - 1961 (VF 1976)
"Nuit noire" parait en 1961 aux USA, mais il faudra attendre 1976 pour en voir une traduction en français, chez Le Sagittaire, dans la collection "Contre-coup" qui ne publiera que 8 autres titres, tous de littérature anglo-saxonne hors genre.
Il faut dire que "Nuit noire" est un roman déroutant qui frôle le politiquement incorrect : Howard W. Cambell est un agent américain qui, infiltré au ministère de la propagande du IIIème Reich durant la seconde guerre mondiale, doit rendre des comptes quinze ans plus tard à un tribunal israëlien pour crime contre l'humanité. Le roman est le journal de sa détention, dans l'attente de son procès sur l'issue duquel il ne se fait aucune illusion.
Vonnegut pose d'entrée de jeu ses jalons moraux en préambule : "Nous sommes ce que nous prétendons être". Aussi, quelles que soient les "excuses" que se trouve Campbell, les "faux semblants" auquel sa position d'agent infiltré l'obligeaient, ses prétentions à se faire oublier et mener une vie minable à l'abri des chasseurs de nazis, la réalité de ses agissements ne peut pas s'accommoder avec sa vérité intime, qui devient ainsi l'équivalent d'un mensonge ou d'une auto-fiction. Le citoyen américain Campbell, "héroïque" dans son "sacrifice" pour sa patrie, n'existe pas.
Après avoir tenté de l'étreindre pleinement, Vonnegut abandonne donc pour un temps la science-fiction. On peut toutefois saluer la grande maturité de ce roman de "politique-fiction", genre qui n'était pas encore en vogue, et dont "Nuit noire" aura peut-être agi comme précurseur.
La recension de "Nuit noire" par Jean-Pierre Andrevon, in Fiction n°276 (Janvier 1977) :
"Les œuvres de Vonnegut, même si elles nous parviennent en ordre dispersé (Mother night a
été publié en volume en 1966), continuent de former un collier de
perles rares, liées entre elles par des personnages, ici très
secondaires, là de premier plan. Héros de Nuit noire, Howard W. Campbell Jr. apparaissait, le temps d'un chapitre, dans Abattoir 5 ;
cette fois, il se raconte de la première à la dernière ligne du présent
ouvrage : américain nazifié, propagandiste radiophonique effréné du 3e
Reich capturé longtemps après la guerre par les Israéliens et en
attente d'être jugé, voilà qu'il se prétend agent secret infiltré, qui
profitait de son usage de la radio nazie pour passer des messages codés à
l'intention des alliés. Où est la vérité ? Qu'importe... répond
Vonnegut : ce qui a été fait est fait, nous sommes tous manipulés, et
aucun acte individuel ne peut rien changer au monde lorsque le monde est
fou. Démythifiante, profondément amère, concrétisant la faillite des
idéologies et l'absurdité du patriotisme, cette fiction politique opte
délibérément pour la gravité, contre le sarcasme. Mais le talent est
toujours là ; décidément, Vonnegut est un grand, bonhomme."
Jean-Pierre Andrevon.
On aura noté que la publication de "Nuit noire" a suivi en France celle de "Abattoir 5" - ce qui fait dire à Andrevon qu'il pourrait s'agir d'un développement d'un personnage secondaire issu du roman précédent, comme si Vonnegut tirait ici à la ligne. On aura compris, en rétablissant l'ordre chronologique d'écriture, que l'apparition de Howard W. Campbell jr. dans "Abattoir 5" est plutôt un clin d’œil bien appuyé à ce roman-ci.
Nous vous proposons pour compléter le plaisir de lire et relire "Nuit noire", la plus récente traduction parue aux Éditions Gallmeister en 2016, sous le titre "Nuit mère".
Le quatrième de couverture :
« Je suis américain de naissance, nazi de réputation et apatride
par inclination. » Ainsi s’ouvrent les confessions de Howard W. Campbell
Jr. qui attend d’être jugé pour crimes de guerre dans une cellule de
Jérusalem. Ce dramaturge exilé en Allemagne est connu pour avoir été le
propagandiste de radio le plus zélé du régime nazi. Mais il clame
aujourd’hui son innocence et prétend n’avoir été qu’un agent infiltré au
service des Alliés. Il lui reste désormais peu de temps pour se
disculper et sauver sa peau.
Un imaginaire satirique, fait d’humour noir, d’antimilitarisme, d’aphorismes et de digressions.
LIBÉRATION
Voici un auteur doué d’une excellente oreille, d’une prose imagée et d’un message.
LIRE
Le berceau du chat - 1963 (VF 1972)
C'est deux ans après "Mother night" que parait "Cat's cradle", en 1963. Vonnegut conservera ce rythme de publication jusqu'à "Abattoir 5" en 1967. Pour l'édition française, il faudra attendre près de dix ans, soit 1972, pour que paraisse "Le berceau du chat" aux Editions du Seuil. Le public francophone découvrira donc ce livre après"Abattoir 5" qu'il précède pourtant de deux occurrences bibliographiques.
"Le berceau du chat" pourrait être considéré comme l'ouvrage des déplacements par rapport à la vie personnelle et familiale de Vonnegut. Le survivant de Dresde traite ici d'Hiroshima ; le personnage du père résonne étrangement avec le Kurt Vonnegut sénior, père de junior, voire avec son frère Bernard, pionnier de la dissémination d'iodure d'argent dans l'atmosphère pour provoquer des pluies artificielles (méthode dite de "l'ensemencement des nuages").
Mais c'est surtout par l'extrême modernité de son propos que ce quatrième roman de Vonnegut est frappant. A notre époque inquiète des bouleversements climatiques et en proie à une forme mondiale "d'idiocratie", "Le berceau du chat" traite déjà de la cohabitation mortifère d'une science sans conscience avec une idéologie de la vacuité et du mensonge. Fort de 126 courts chapitres, Vonnegut renoue, en la développant à sa main, avec une forme dépoussiérée de la science-fiction telle qu'on pourra l'apprécier tout au long de ces années 60.
La recension du "Berceau du chat" parue dans le numéro 228 de Fiction (Décembre 1972).
"Abattoir 5, sorti voici un an (et critiqué dans notre numéro 214), datait de 1969. Le berceau du chat,
que les Editions du Seuil éditent aujourd'hui, possède un copyright de
1963, et il n'est pas défendu de penser que c'est le succès remporté par
le précédent roman de Kurt Vonnegut qui a poussé son éditeur à aller
chercher plus avant dans son œuvre. Quoi qu'il en soit, la parenté entre
les deux romans est flagrante : Vonnegut travaille dans la continuité.
Et s'il est patent que l'auteur des Sirènes de Titan a quitté la SF, il n'en demeure pas moins vrai que celle-ci continue à lui servir de tremplin. Le berceau du chat, plus encore que Abattoir 5,
se sert de la SF pour faire un pied de nez à la réalité, pour prendre
du recul par rapport à elle, pour la faire glisser dans le seul tiroir
qui soit vraiment à sa taille : celui de l'absurde. Comme Abattoir 5, Le berceau du chat
est centré sur une destruction massive, et le reflet de cette
destruction en littérature. Mais, alors que dans le premier roman cité
il s'agissait du bombardement de Dresde et du livre que le narrateur
voulait écrire au sujet de cette tragédie, Vonnegut a choisi pour le
second (rappelons qu'il ne s'agit que de l'ordre de parution en France)
l'explosion de la bombe atomique sur Hiroshima. Dresde, Hiroshima, une
même horreur, une même logique absurde de la guerre : l'assassinat de
100 000 civils ou plus. Hier Billy Pèlerin, aujourd'hui Jonas, enquêtent
donc sur ces journées qui n'ont guère ébranlé le cours d'une guerre
finissante de toute façon, mais dont l'évocation fait toujours frémir.
A
la différence de Billy, toutefois, Jonas n'a pas été témoin du
cataclysme (comment l'aurait-il pu ?), aussi ne cherche-t-il pas à
écrire sur l'explosion elle-même, mais sur les faits et gestes des gens
qui ont été dans l'entourage du « père » de la bombe, Félix Hoenikker,
décédé depuis, mais dont les trois enfants sont encore en vie. Et comme
Billy, cependant, Jonas n'écrit pas le livre qui est à la base de sa
quête. Il en écrit un autre, le livre de cette quête (ou enquête), le
livre que le lecteur peut tenir entre ses mains sous le titre de Le berceau du chat.
Mais c'est un livre aussi inutile que celui qui aurait dû primitivement
être écrit, et aussi inutile que n'importe quel autre livre possible en
face d'une tragédie comme celle d'Hiroshima, et de tous les autres
Hiroshima potentiels contenus dans l'invention de la bombe atomique.
Car, lorsque Jonas l'achève, il est à peu de chose près le dernier homme
vivant sur Terre, et le livre ne peut avoir d'autre lecteur que son
propre auteur. La boucle est bouclée :
« Si
j'étais plus jeune, j'écrirais une histoire de la bêtise humaine ; et
je monterais jusqu'au sommet du mont McCabe, où je m'allongerais sur le
dos avec mon histoire en guise d'oreiller ; et je prendrais par terre un
peu du poison bleuâtre qui transforme les hommes en statues ; et je me
transformerais en un gisant au sourire sardonique, un pied de nez dressé
vers Qui-vous-savez. » (p. 203 et dernière).
Pour
que cette boucle se boucle, il aura fallu cependant le temps d'un
livre, le temps qui s'écoule entre Hiroshima et la fin du monde
pressentie. Un livre absurde, naturellement, qui raconte n'importe quoi,
n'importe comment : précisément Le berceau du chat, où l'on ne
trouve pas plus de berceau ou de chat que de tambour ou de trompette
selon Bernard Shaw, simplement une figure abstraite faite avec de la
ficelle tendue entre des doigts croisés et qui se nomme « berceau du
chat ».
Comment
Jonas contacte les enfants Hoenikker, Newton le nain qui faillit
épouser une danseuse ukrainienne aussi petite que lui et ayant « choisi
la liberté », Angela, fanatique de la trompette et Frank, passionné de
modèles réduits, devenu général dans la République de San Lorenzo, île
des Caraïbes plus ou moins calquée sur Haïti ; comment Jonas s'embarque à
destination de San Lorenzo où il est appelé à succéder au vieux
dictateur « papa » Mozano ; comment il en vient à épouser la foi en
Bokonon, prophète san lorenzien qui s'exprime en « calypsos » d'une
grande sagesse ou d'une grande stupidité, et dont le livre sacré
commence par : « Toutes tes vérités que je vais vous dire sont des mensonges éhontés »
; et comment cette histoire absurde suscitée par un monde qui ne l'est
pas moins prend fin, et comment le monde prend fin lui aussi peu avant
la fin de l'histoire... c'est ce que vous apprendra Le berceau du chat,
un livre d'à peine deux cents pages, divisé en 127 tout petits
chapitres, parce qu'il faut bien faciliter la lecture aux généraux que
Vonnegut, dit-on, souhaite avoir parmi ses lecteurs.
Mais un général s'égarerait sûrement à la lecture du Berceau du chat,
en cherchant et le berceau, et le chat. Et si par hasard ce général
arrivait jusqu'à la page 180, il s'étoufferait sûrement en lisant ce
curieux discours prononcé lors d'une cérémonie en l'honneur des « Cent
martyrs de la démocratie » :
« Je
ne dis pas qu'à la guerre, s'ils doivent mourir, les enfants ne meurent
pas comme des hommes. A leur honneur éternel comme à notre éternelle
honte, c'est bien comme des hommes qu'ils meurent, rendant ainsi
possible la célébration virile des fêtes patriotiques.
Ils n'en sont pas moins des enfants assassinés.
Et
je vous propose ceci : si nous devons rendre sincèrement hommage aux
cent enfants perdus de San Lorenzo, nous ne saurions mieux passer la
journée qu'en méprisant ce qui les a tués, c'est-à-dire la bêtise et la
méchanceté de toute l'humanité.
Quand
nous commémorons les guerres, nous devrions peut-être arracher nos
vêtements, nous peindre en bleu et marcher à quatre pattes toute la
journée en grognant comme des porcs. Ce serait surement plus approprié
que les grands discours et les étalages de drapeaux et de canons bien
huilés ».
C'est
presque du Cavanna : Kurt Vonnegut n'y va pas de main morte. Sa
république d'image d'Epinal, ses savants fous et distraits, sa religion
fantoche ont certes de quoi irriter. Mais cet usage immodéré
d'archétypes qui ont fait leur temps et font eau de toutes parts répond à
un but bien précis : enfoncer le clou de l'absurde dans le crâne des
lecteurs, qu'ils soient ou non généraux. Et même ce portrait express de
l'écrivain (« Ecoutez : quand j'étais plus jeune — il y a de cela deux épouses, 250 000 cigarettes, 3 000 litres de tord-boyaux »),
qui ne fera pas sourire du bout des lèvres et semble issu d'une Série
Noire des années 40 — gageons que c'est tout à fait voulu, que la lourde
patte de Vonnegut s'est faite plus pesante encore, pour bien être à la
hauteur de ses cons de généraux de lecteurs, pour bien nous faire
comprendre que la littérature, après tout...
Que
dire alors de cette fin du monde qui tire un trait sur tout ? Provoquée
par la « glace-9 », une substance inventée juste avant sa mort par
Hoenikker (sur la demande d'un général — bien sûr ! — qui avait la
hantise de la boue et des marines qui s'enfoncent dedans en montant à
l'assaut), substance qui a la particularité réjouissante de transformer,
par réaction en chaîne, toute l'eau du globe (y compris celle contenue
dans le corps humain) en glace, elle est naturellement le contraire de
l'apocalypse nucléaire : ici les flammes de l'enfer, là le blanc et
silencieux gel — la mort « propre » dont rêvent les stratèges de
l'absurde, l'arme absolue et absolument efficace, les cristaux qui
lavent plus blanc, que Barjavel déjà, dans Le diable l'emporte, avait utilisée avec le même humour vengeur sous le terme de « eau drue ».
Avec
la glace-9 apparaît donc la SF, qui en a vu d'autres mais tient, ici
comme ailleurs, un rôle essentiel : celui d'extrapoler sur la réalité, de
façon à ce que cette réalité, secouée dans sa matière atomique, nous
explose en pleine figure et nous montre à nu son cadavre, avec ses
poumons cancéreux et ses tripes rongées par les vers.
Doit-on ajouter (même si Le berceau du chat ne nous parait pas tout à fait au même niveau de réussite que Abattoir 5)
que Kurt Vonnegut Jr est un grand écrivain ? C'est inutile. Mais que
cette grandeur soit faite d'archétypes remoulus, d'un gros humour qui
met les pieds dans le plat, d'une « hénaurmité » de situations qui va
au-delà de la contestation proprement politique — cela ne semblera-t-il
pas surprenant ? Pas davantage, car ces traits forment le portrait d'une
Amérique qui a trouvé, en Vonnegut, un écrivain à sa mesure. Certes, il
n'est pas le seul. Mais c'est justement ce qu'il y a de merveilleux.
Jean-Patrick EBSTEIN
Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater - 1965 (VF 1976 sous le titre "R comme Rosewater !")
" Eliot (...) s’invita à une conférence d’auteurs de science-fiction dans un motel de Milford, en Pennsylvanie. Norman Mushari apprit cet épisode en lisant le rapport d’un détective privé qui figurait dans les dossiers du cabinet McAllister, Robjent, Reed & McGee. Le vieux McAllister avait engagé ce détective pour suivre Eliot à la trace, au cas où certains de ses agissements pussent par la suite mettre légalement la Fondation dans l’embarras.
Ce rapport comprenait, au mot près, le discours qu’Eliot avait prononcé devant les écrivains. La réunion, y compris l’intervention alcoolisée d’Eliot, avait été enregistrée.
“Je vous aime, mes salauds, avait déclaré Eliot à Milford. Je ne lis plus que vous. Vous êtes les seuls à oser parler des changements réellement formidables de notre époque, les seuls à être suffisamment fous pour réaliser que la vie est un voyage spatial, et pas des plus courts, d’ailleurs – un voyage qui durera des milliards d’années. Vous êtes les seuls à avoir les tripes de vous soucier réellement de l’avenir, à constater réellement ce que nous font les machines, ce que nous font les guerres, ce que nous font les villes, ce que nous font les grandes idées trop simples, ce que nous font les gigantesques malentendus, erreurs, accidents et catastrophes. Vous êtes les seuls à être suffisamment givrés pour vous tourmenter sur l’infini du temps et de l’espace, sur des mystères qui ne mourront jamais, sur le fait que nous sommes là en train de déterminer si le voyage spatial du prochain milliard d’années nous conduira au Ciel ou en Enfer.”
Eliot avoua par la suite que les auteurs de science-fiction écrivaient comme des pieds, mais il ajouta que c’était sans importance. Il déclara qu’ils n’en étaient pas moins des poètes, puisqu’ils étaient plus sensibles aux changements importants que quiconque savait écrire. “Ras-le-bol des peigne-culs talentueux qui font de la dentelle sur la moindre petite expérience de la moindre petite vie, alors que les vrais sujets sont les galaxies, les éons, et les milliers de milliards d’âmes qui n’ont pas encore vu le jour.”
— J’aimerais tant que Kilgore Trout soit parmi nous, dit Eliot, pour pouvoir lui serrer la main et lui dire qu’il est le plus grand auteur vivant de notre temps. On m’informe à l’instant qu’il n’a pas pu venir, car il ne peut se permettre d’abandonner son travail ! Et quel travail notre société confie-t-elle à son plus grand prophète ? (Sa gorge se serra, et, pendant quelques instants, Eliot fut incapable de nommer le métier qu’exerçait Trout.) Ils en ont fait un commis aux stocks dans un centre d’encaissement de timbres-cadeaux à Hyannis !
C’était vrai. Trout, l’auteur de quatre-vingt-sept livres de poche, était un homme très pauvre et inconnu en dehors du domaine de la science-fiction. Il avait soixante-six ans lorsqu’Eliot le cita avec tant d’enthousiasme.
— Dans dix mille ans, prédit Eliot dans son ivresse, les noms de nos généraux et ceux de nos présidents auront été oubliés, et le seul héros de notre époque à être resté dans les mémoires sera l’auteur de2BRN2B.
Il s’agissait du titre d’une œuvre de Trout, titre qui, après examen, se révélait être la fameuse question posée par Hamlet.
Mushari, consciencieux, se mit en quête d’un exemplaire du livre pour compléter son dossier sur Eliot. Aucun libraire digne de ce nom n’avait entendu parler de Trout. Mushari finit par tenter sa chance dans une petite boutique d’objets cochons. Là, au milieu d’une pornographie des plus crues, il découvrit des exemplaires tout abîmés de chacun des livres jamais écrits par l’auteur.2BRN2B,initialement publié à vingt-cinq cents, lui coûta cinq dollars, soit le même prix que le Kâmasûtra de Vitsayana."
Nous n'avons pas résisté d'ouvrir cette note sur ce message d'amour pour la science-fiction qu'envoie - dès le chapitre 2 de "Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater" - Vonnegut à travers le pauvre Eliot Rosewater - sorte de pendant messianique au Malachi Constant des "Sirènes de Titan" - message dont le destinataire principal, Kilgore Trout, est encore inconnu des lecteurs aguerri de Vonnegut. On le sait déjà, il sera l'un des protagonistes du très attendu "Abattoir 5", et de nouveau le lectorat français pourra nourrir l'impression, lors de l'édition de "R comme Rosewater" au Seuil en 1976, que Vonnegut tire à la ligne en développant sur un roman le personnage secondaire d'un précédent. Comme avec Howard W. Campbell, c'est le mouvement inverse qu'il faut considérer, "Abattoir 5" faisant office d'infundibulum aux écrits qui l'auront précédé.
C'est par l'apparition de Trout, et son rôle de mentor involontaire, que Vonnegut garde ici un pied dans la science-fiction. Peine perdue peut-être pour le lectorat français, l'ouvrage ne sera même pas référencé dans les rubriques habituelles de Fiction... Vonnegut développera d'avantage le personnage de Kilgore Trout, le plus talentueux des auteurs de S.F., et le plus mal servi par les éditeurs aussi, dans "Le breakfast du champion" (1973).
Quatrième de couverture de l'édition au Seuil, collection Fiction & Cie, sous le titre "R comme Rosewater !" :
" Il se pourrait bien que Vonnegut soit la conscience - légèrement ambiguë
- d'une Amérike complètement sinoke : il s'est fait le gardien de ses
débordements les plus infektieux, comme d'autres se font huissiers ou
pêcheurs de perles. Il a entouré la Bête d'un réseau de boîtes de soupe
Campbell vides, il lâche sur elle des troupeaux de bergers allemands
apatrides et il barbouille de Ketchup la moindre de ses institutions. A
l'hystérie du vieil animal libéral, il réplique par un chahut verbal
burlesque, hypercoloré, bafoueur, woody-allenien à souhaits,
helzapopinesque comme c'est pas permis, en un mot : vonneguteux (les
jeunes des States disent : vonnegutsy). Après la guerre (Abattoir 5), la
science débilo-sénile (Le Berceau du chat), la société surfaite (Le
Breakfast du champion), ce sont les institutions de bienfaisance (en
termes vonneguteux : si l'on ne prête qu'aux riches, on ne prend qu'aux
pauvres ! ) qui lui servent de cible : Eliot Rosewater, 46 ans,
président de la Fondation Rosewater et mécène suave de Rosewater City
est un joyeux imbécile plein d'humour (involontaire) et d'argent
(hérité). Son rêve : être le big chief des pompiers ; obsession
principale : se prend pour Hamlet (c'est pas grave ! ) ; sa passion :
semer le bordel au téléphone (et comment ! ) ; sa seule admiration :
Kilgore Trout, "auteur de 87 livres de poche" , bien connu des lecteurs
de Vonnegut ; son destin : berner tout le monde, son sénateur de père,
sa gourde de femme, ses faux-jetons de comptables. Bref : s'envoyer en
l'air en faisant la nique (la nike ? ) au Grand Kapital, à la propriété
privée, aux lois sur l'héritage... Petite précision : R comme Rosewater est le livre le plus drôle que l'Amérique nous ait envoyé depuis longtemps. "
Nous proposons ici la réédition datée de 2014 aux éditions Gallmeister, sous le titre "Dieu vous bénisse monsieur Rosewater".
Abattoir 5 - 1967 (VF 1971)
C'est véritablement avec cet ouvrage que Vonnegut gagne ses lettres de noblesse, tant aux Etats-Unis qu'en France. Synthèse de tous ses ouvrages précédents, Vonnegut s'attaque enfin directement à son propre traumatisme - le bombardement de Dresde dont il fut le témoin direct - sans pour autant tomber dans l'ornière d'une autobiographie complaisante ou larmoyante. L'absurdité ne réside pas tant dans la destruction de masse des populations civiles en temps de guerre, que dans l'âge de ceux qui la font, ou du moins la subissent en tant que soldats : ni plus ni moins des enfants. L'ouvrage est ainsi sous-titré : La croisade des enfants.
La recension d'"Abattoir 5" dans le numéro 214 de Fiction (Octobre 1971) par Jean-Pierre Andrevon :
" Abattoir 5 n'est pas une histoire de science-fiction. « C'est une histoire vraie, plus ou moins. Tout ce qui touche à la guerre, en tout cas, n'est pas loin de la vérité. J'ai réellement connu un gars qu'on a fusillé à Dresde pour avoir pris une théière qui ne lui appartenait pas. Ainsi qu'un autre qui menaçait de faire descendre ses ennemis personnels par des tueurs à la fin des hostilités. Et ainsi de suite... » (p. 11). Mais c'est une histoire qui tourne autour de la SF, qui y emprunte certains thèmes, qui passe par certains de ses détours. Mais en les survolant, sans avoir l'air d'y toucher, ou alors à la manière de gags — comme celui du temps inversé, cher à Philip K. Dick, et qui ne fait ici que l'objet d'une trentaine de lignes du genre : « La formation survole à contre-courant une ville allemande en flammes. Les bombardiers ouvrent leur trappe, déploient un magnétisme miraculeux qui réduit les incendies. les ramasse dans des cylindres d'acier et enfourne ceux-ci dans le ventre des coucous. (...) Quand les bombardiers regagnent leurs bases, les cylindres d'acier sont ôtés des râteliers et réexpédiés aux Etats-Unis où les usines tournant nuit et jour pour les démanteler et séparer les dangereux composants, les réduisant à l'état de minéraux. (...) Puis on envoie ces minéraux à des spécialistes, dans des régions lointaines, il s'agit pour eux de les enfouir, de les dissimuler habilement, afin qu'ils ne puissent jamais plus nuire à personne. » (p.71).
On pourra compléter en reprenant une citation que Pierre Versins débusquait dans son article "Une porte peut être ouverte et fermée", issue des Récits de l'infini, de Camille Flammarion, à propos de cette même inversion du sens du temps :
Au lieu de perdre la bataille, c'était l'empereur qui la gagnait, de prisonnier devenant souverain, Waterloo était un 18 brumaire !…
Un extrait de la pièce "Tabula Rasa" (2010) reprenant ce texte de Vonnegut.
En réalité, et on l'aura compris à ces quelques extraits, Abattoir 5 est un livre sur l'Amérique et sur la guerre — deux notions qui peuvent difficilement être séparées, surtout si le terme guerre évoque la violence à l'état brut, à l'état « sauvage », la violence absurde, aveugle, incompréhensible. Kurt Vonnegut y met l'accent dès la deuxième phrase de son roman : oui, il a réellement connu un gars qu'on a fusillé parce qu'il avait volé une théière... Et lorsqu'on fusille pour une théière, le fond de l'horreur n'est-il pas atteint par l'absurde ? De toute façon, la notion de violence transcende considérablement celle de guerre — qui n'est que la contraction spatiale et temporelle d'une violence particulièrement exacerbée. La guerre de 1939/45, justement, qui est, sinon le sujet du livre, tout au moins son « objet », n'est là que comme un point de repère, d'éclatement, de conjonction de lignes de force. Mais la violence ne s'est pas arrêtée avec la fin de la guerre, avec cette guerre-là :
« Robert Kennedy dont la maison de vacances est située à quatorze kilomètres de celle où j'habite toute l'année a été atteint d'une balle il y a quarante-huit heures. Il est mort hier soir. C'est la vie. Martin, Luther King a été abattu le mois dernier. Lui aussi est mort. C'est la vie. Et chaque jour mon gouvernement me communique le décompte des cadavres que l'art militaire fait fleurir au Vietnam. C'est la vie. Mon père s'est éteint, ça fait des années maintenant, de mort naturelle. C'est la vie. C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix.« (p.185). Et, à ce stade de violence perpétuelle, qui se déploie dans l'espace et dans, le temps, qui se révèle dans le comportement, dans les objets mêmes, on touche bien à une forme particulière d'absurde, donc finalement à une sorte de science-fiction. Une science-fiction certes vécue, mais dont les composants paraissent si effroyables qu'on parvient, par un réflexe d'autodéfense, à n'y plus croire du tout. Ainsi, Abattoir 5 se voulait, dans son projet, être le récit de l'anéantissement de Dresde, auquel l'auteur, Kurt Vonnegut, avait assisté alors qu'il était jeune soldat. Dresde est une ville allemande. Au début de 1945, elle avait été déclarée « ville ouverte », n'abritait aucune troupe, ne possédait aucune usine d'armement. Elle n'était habitée que par des civils et des prisonniers alliés. Pourtant, dans la nuit du 13 février, les bombardiers américains ont rayé la ville de la carte en y lâchant je ne sais plus combien de tonnes de bombes. I ! y a eu 135 000 morts, tous civils, à peu près deux fois plus qu'à Hiroshima. Pourquoi ce bombardement de Dresde ? On ne l'a jamais su exactement. Secret d'état-major. C'est comme ça. C'était la guerre, il fallait en hâter la fin... Mais cette horrible tragédie, Kurt Vonnegut, malgré les appels pressants de son éditeur, ne parvient pas, même vingt ans après, à y retourner, fût-ce en mémoire, fût-ce par écrit. Du moins pas en personne. Alors il s'invente un double, Billy Pèlerin, soldat comme lui, et qu'un hasard funeste a placé à Dresde cette horrible nuit du 13 février 1945. Seulement, même dans un roman « plus ou moins vrai » qui commence par : « Ecoutez, écoutez, Billy Pèlerin a décollé du temps » et qui finit sur trois notes d'oiseau moqueur : « Cui-cui-cui ? » il n'est pas facile de se replonger dans l'horreur. Alors Kurt Vonnegut va rôder autour de l'épicentre de la tragédie, il va tourner autour dans le temps, tracer autour d'elle des cercles concentriques de plus en plus étroits, en louchant du côté de l'ouragan de feu, mais sans jamais y pénétrer vraiment. Le livre s'achève (roman à peu près vrai, souvenirs fictifs) alors que nous avons à peine posé le pied dans Dresde, alors que nous n'aurons même pas assisté à l'exécution de ce « pauvre Edgar Derby » fusillé pour une théière, dont l'annonce du triste sort est pourtant rappelée à peu près toutes les deux pages. Le livre est ainsi constamment soumis à une curieuse oscillation temporelle, effet de balancier qui rejette Billy Pèlerin dans le futur ou dans le passé aussitôt que le cours du récit l'amène trop près du 13 février mortel. Technique du roman moderne, bien sûr, mais plus que cela : technique imposée par cette horreur de l'horreur qui fige la plume du romancier dès qu'il veut aborder la pièce centrale de son livre, et qui trouve sa justification seconde dans les fantasmes de Billy Pèlerin, qui a eu la révélation que la mort n'existe pas, que l'existence se mord la queue, qu'elle n'est qu'une perpétuelle errance circulaire à travers tous les instants de la vie éternellement revécus. C'est un moyen comme un autre de lutter contre la mort, de se convaincre que la mort n'existe pas. De s'en débarrasser : à défaut d'effacer la violence, on peut toujours éluder son effet le plus direct. De là cette expression qui revient, comme une ritournelle, souligner les passages les plus tragiques : « C'est la vie. » Et tout le reste, toutes les enjolivures (Billy Pélerin enlevé par une soucoupe volante et exposé dans un zoo de la planète Tralfamadore en compagnie de la pulpeuse vedette de cinéma Montana Patachon ; la rencontre avec le mythique auteur de science-fiction Kilgore Trout, dont l'œuvre colossale et absolument inconnue, sauf d'un seul fan, est d'une inspiration aussi rebattue et aussi minable que l'aventure de Billy sur Tralfamadore), tout cela n'est là que pour reculer l'inéluctable, pour le nier, manière de se dire : la guerre, la mort... ce n'est que de la science-fiction, cela n'existe pas. Sur Tralfamadore au moins, on ne meurt jamais, non plus que dans les livres. C'est dire que le roman de Kurt Vonnegut est profondément amer, acerbe, et comme tel prodigieusement drôle aussi, d'une drôlerie fatiguée et morne qui fait penser un peu à Leiber, un peu à Sturgeon — et qui donc est profondément américaine, mais à la manière de ces Américains fatigués de l'Amérique — et qui finalement appartient en propre à Kurt Vonnegut Jr. Il faut se souvenir qu'on trouvait déjà ces qualités au service d'une intrigue très classiquement SF, mais déjà contestataire, dans son roman Les sirènes de Titan, publié il y a une dizaine d'années dans Présence du Futur, et qui n'a peut-être pas eu tout le succès qu'il méritait. On peut en profiter pour relire cette satire féroce de l'armée, de la publicité, de l'argent, après avoir savouré en connaisseur Abattoir 5 — un chef-d'œuvre de la littérature actuelle, toutes barrières de genre abattues. "
Jean-Pierre ANDREVON
Le breakfast du champion - 1973 (VF 1974)
Il était temps, après avoir eu malgré lui l'ascendant sur Eliot Rosewater et Billy Pilgrim, que Kilgore Trout se mette à réaliser l'influence qu'il exerce sur ses lecteurs - tout comme Vonnegut. Son septième roman plonge dans la meta-fiction avec bonheur : Kilgore Trout comprend sa condition d'être de papier, tous ses congénères ne sont que des êtres plus ou moins écrits dont les actes suivent un plan souvent absurde... et ensuite ?
Il s'agit peut-être là du plus léger roman de Vonnegut, et les six années qui le séparent du précédent n'en font pas pour autant l'ouvrage de la maturité. Car on dirait que Vonnegut se parodie, s'amuse avec les codes et les décors qu'il avait lui-même patiemment posés d'ouvrage en ouvrage. Comme s'il n'y croyait finalement plus, ou qu'il désirâsse mettre fin au jeu de dupes qu'est la fiction.
L'ensemble est pourtant toujours très drôle, et ici l'humour s'accommode même d'un jeu de petits dessins qui parsèment le récit sur un rythme soutenu - et souvent un dessin vaut en effet mieux qu'un discours. Voici donc une oeuvre singulière, initialement publiée aux Editions du Seuil, puis reprise dans la collection de poche J'ai Lu. Elle sera retraduite et rééditée chez Gallmeister en 2014 sous le titre "Le petit-déjeuner des champions".
La recension du "Breakfast des champions" parue dans Fiction n°256 (Avril 1975), toujours par Jean-Pierre Andrevon :
" Septième ouvrage de Kurt Vonnegut. Le breakfast du champion (1972) est dans la ligne duBerceau duchat(1963) etd'Abattoir 5
(1969) : c'est-à-dire que, sous un mince artifice de loufoquerie
fantastique (ici l'introduction de « substances chimiques nocives » dans
un cerveau humain, ce qui rend son propriétaire fou furieux), il ne
parle de rien d'autre que de notre monde — ce qui n'est pas si mal.
Notre monde dingue-dingue-dingue, bien sûr : ce pourquoi le soupçon de
folie qui prend Dwayne Hoover au cerveau et l'amène à cogner sur le
museau de quelques-uns de ses concitoyens est parfaitement à sa place
dans ce roman, dont il peut être considéré comme la synecdoque, ou le
point nodal...
Roman ? Non carLe breakfast du champion
n'a ni commencement ni fin, ni queue ni tête, ni tambour ni trompette.
Et ainsi de suite. (Comme l'écrit Vonnegut toutes les deux lignes.) Se
préoccuper de fin et de commencement, de tête et de queue (encore qu'une
certaine insistance à nous faire connaître les mensurations du pénis de
tous ses personnages...), c'est bien au-dessus des aspirations de
Vonnegut. Le monde étant composé de fous (ou de robots programmés pour
une folie générale, incurable, définitive), pourquoi écrire à
l'intention de ces fous un livre qui aurait un sens quelconque ? Aussi,
de sens, le... roman de M. Vonnegut n'a que celui de l'Histoire en
marche (ou de l'air du temps respiré d'une narine perspicace,
dédaigneuse, ironique), qu'il reflète fidèlement, comme en un miroir,
pour les beaux yeux de ces fous (ou de ces robots programmés) que nous
sommes. nous pauvres lecteurs.
M. Vonnegut (je tiens au « monsieur », qui précise bien que le susnomméest
une individualité respectable et doué du libre-arbitre qui nous fait
défaut) a déjà consacré deux romans au massacre — notre plus belle
conquête : Le berceau du chat c'était Hiroshima, Abattoir 5,
Dresde. C'est bien suffisant (a-t-il dû penser). Les massacres
continuant gaiement (preuve qu'un livre ne peut rien changer à rien — ce
dont on se serait bien douté, tout fous que nous sommes...), M.
Vonnegut s'est borné cette fois à inscrire dans son miroir (qu'il
appelle unvide, à la mesure de notre pensée quand on se
regarde dedans, sans doute) quelques-unes de nos bêtises, de nos tares :
la bagnole considérée comme un des beaux-arts. le sexe comme un moyen
de se pousser du col, le lynchage des Nègres comme un passe-temps
amusant, la pollution comme un spectacle pittoresque, la vénération de
la culture comme le fin fond de l'imbécillité...
En
fait, le portrait qu'il trace ici de l'existence de la bête verticale
est si schématique qu'il se pourrait très bien qu'il ait été fait, non
pour le supposé modèle, mais pour des créatures d'une autre galaxie qui
auraient ainsi une idée vague mais juste de la vie sur cette misérable
planète appelée Terre. M. Vonnegut serait alors un écrivain de
science-fiction natif de la nébuleuse d'Andromède, qui aurait inventé de
toute pièce, pour les Andromédiens, un monde absurde, logique, et
absolument dégoûtant, M. Vonnegut serait le Sheckley d'Andromède que je
n'en serais point étonné. S'expliquerait en tout cas la présence de tous
ces dessins (de l'auteur) qui parsèment l'ouvrage (un camion, un
mouton, un serpent, un « castor bouche-ouverte »1,une
chaise électrique, etc.), et qui ne seraient alors là que pour préciser
dans l'esprit des lecteurs andromédiens certains détails de la vie
terrestre, sans pour cela que l'auteur ait à sacrifier à ces oiseuses
descriptions qui alourdissent d'ordinaire les romans de science-fiction
— même sur Andromède.
Un des personnages principaux du livre est d'ailleurs lui-même écrivain de SF : c'est Kilgore Trout, bien connu depuis Abattoir 5.
C'est une piste qui va en droite ligne vers mon hypothèse. L'auteur en
personne intervient en outre dans le déroulement de son ouvrage, pour
bien montrer qui est le patron dans ce foutu bordel : lui, et pas nous,
pauvres créatures de papier. C'est une autre piste. On n'en manque pas,
dans Le Breakfast du champion. On n'en manque même si peu
qu'elles ont tendance à s'embrouiller, et que l'hardie hypothèse
construite quelques lignes plus haut n'est peut-être que le résultat de
la surchauffe des cellules grises d'un critique au dernier degré de
l'éthylisme. Allez savoir ! Et puis quelle importance, au fond ; nous
sommes tous des robots programmés pour lire le bouquin de M. Vonnegut
Kurt Jr., il ne nous a créés que pour ça. On n'y coupera pas, et on a
bien de la chance : qu'est-ce qu'il est bon, le bouquin de M. Jr.
Vonnegut Kurt ! Et qu'est-ce qu'il est marrant !
P.S. : Je suis programmé pour écrire ça, alors..."
Note :
1.
II est impossible de préciser ce qu'est un castor bouche-ouverte dans
une revue qui s'adresse pour une part à des moins de 18 ans.
Jean-Pierre ANDREVON
Pour terminer cet hommage, et bien qu'il manque à ce panégyrique tous les ouvrages qui suivent "Le breakfast du champion", j'aimerais saluer ici, en ce 11 Novembre 2022, l'infatigable travail titanesque des continuateurs de
qui fêtent aujourd'hui leurs 11 années d'existence. Ce blog est une merveille de recensement et de préservation du cinéma dit "de genre", mais pas que, accompagné d'un inestimable service de remise en ligne de films introuvables, de mise en place de versions sous-titrées qui n'existent nulle part ailleurs, de fiches complètes et d'un espace de commentaires souvent passionants... Vous pouvez par exemple, et pour raccorder à notre sujet de ce jour, y (re)découvrir l'adaptation cinématographique que George Roy Hill avait réussi de l'oeuvre phare de Vonnegut, "Abattoir 5", et c'est ICI !
Longue vie à l'UFSF ! Joyeux anniversaire à vous, Polo, Radis Noir, Patrick, et tous les autres...
ET encore... Joyeux anniversaire, Kurt, mon ami, tout en haut de ma bibliothèque, toujours à disposition tant j'aime à te relire régulièrement.
Cliquez sur la couverture pour obtenir votre epub, fichtre ! Bonne fête du travail à toustes !
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Lorsque « Player
piano » parait en 1952 aux Etats-Unis, Kurt Vonnegut n’est qu’aux
prémices de l’aube de sa carrière d’écrivain ; il n’est pas encore le
héraut de la contre-culture américaine qu’il deviendra à la fin des années 1960
avec son célèbre « Slaughterhouse 5 »
(« Abattoir 5 » en
français.) L’ouvrage ne fait pas grand bruit, et Vonnegut n’a d’ailleurs pas
encore renoncé à sa petite carrière dans les relations publiques des usines
General Electric de New-York. L’homme sent pourtant sans doute qu’il a son mot
à dire ; les États-Unis vivent l’Âge d’Or de l’American Way of life, et au milieu de cet enthousiasme qui dépasse
les frontières de cette nation, la voix de Vonnegut s’élève déjà comme un appel
iconoclaste à penser, et à fortiori à penser le travail.
À poser les principes simplement, sans les édulcorer
ni les vulgariser, Kurt Vonnegut excelle ; c’est même une constante dans
son œuvre, et qui fait tout le mordant de son ironie et infuse une franche
gaieté chez son lecteur. Vonnegut, voyant s’installer des fraiseuses automatiques
à la General Electric, là où auparavant l’on voyait encore des ouvriers
spécialisés – certes dans des tâches répétitives et peu épanouissantes – s’interroge
sur le bien fondé de tels automatisation. Il l’écrit : « le travail (est) destiné à faire
progresser la société » (Chapitre XXVII). On ne peut en effet dénier
que faire faire à une machine automatique des taches répétitives, parfois
contraignantes physiquement, demandant rigueur d’exécution et de précision sans
tolérer de relâchement, permet, Platon lui-même l’évoquait dans sa République, de libérer l’homme d’un
labeur qui n’apporte rien d’autre que de la production. Aussi cette production
s’accroît, mais de surcroît voilà l’homme libéré…
Est-ce réellement là le bien-fondé de l’automatisation ?
Vonnegut le note déjà, dès cette année 1952 : un ouvrier spécialisé
remplacé par une machine ne se verra pas promu à un poste ni plus rémunérateur,
ni plus épanouissant. Il sera, la logique du profit et des baisses de coûts de
production primant, tout simplement débauché, et grossira les rangs des
ouvriers au chômage. Puis, une génération passant, ces ouvriers eux-mêmes
deviendront obsolètes dans la société sans que cette société-même n’ait eu le
soin de les « recycler » (entre guillemets car on ne recycle jamais
que la matière, non pas l’homme ; bien qu’ouvrier il puisse être considéré
comme ressource humaine, à l’instar
du soldat pris pour chair à canon.)
Ainsi, les masses laborieuses, qui jusqu’alors
toléraient le labeur en échange d’un salaire, et d’un emploi sans qualification
autre que celle acquise sur le terrain, n’ont plus qu’à se retirer d’une société
qu’ils ont contribué à bâtir, et qui continue sans eux sa marche en avant vers un monde de progrès – de progrès technique s’entend,
non de progrès social, ou plus largement humain. Voilà de nouveaux spectateurs,
qui n’avaient pourtant à l’origine pas vocation à n’être QUE cela, assistant
sans pouvoir y changer quoi que ce soit au déploiement d’un monde mécanisé – et
plus exactement se mécanisant - qui
se déroule non pas pour eux, mais sans eux, malgré eux, en dépit d’eux, … au mépris
d’eux.
« Il savait, de tout son cœur,
que la condition humaine était un effroyable gâchis, mais un gâchis si logique,
mené si intelligemment à terme, qu’il ne voyait pas comment l’histoire aurait
pu prendre une direction différente. » (Chapitre X)
Dessin original de Moebius !
Pourtant, Vonnegut choisit pour articuler son point de
vue non pas un de ces êtres déclassés, mais l’un des responsables de cette
mécanisation, un ingénieur nommé Paul Proteus, fils lui-même d’un ingénieur
célèbre, et célébré pour les grandes innovations technologiques qu’il a
contribué à mettre au point durant une Troisième Guerre Mondiale dont le lecteur
ne saura pas grand’ chose (mais qu’importe, le contexte déjà prégnant de la
Guerre Froide suffit pour laisser imaginer de quel type de conflit il peut s’agir).
Paul Proteus est donc l’héritier d’un système, et doit sans doute à sa filiation
sa place d’ingénieur en chef dans une usine d’Ilium (ville industrielle imaginée par Vonnegut, qui ressemble en
tous points à la réelle Schenectady dans la région industrielle de New-York, et
où Vonnegut travaillait alors). Proteus jr. se doit d’être conforme à l’ingénieur idéal qu’on
place désormais au pinacle de cette société, quelque peu rétrofuturiste tant elle ressemble dans ses modes d’existence à la
société de consommation naissante des États-Unis des années 50. Conforme, mais
quand bien même ! Ne possède-t-il pas tout ce qu’un être humain
normalement constitué serait en droit de désirer, à commencer par un travail
peu contraignant mais très bien rémunéré, avec des responsabilités, certes,
mais peu de réflexion au final, puisque les choix, les stratégies de production
comme les orientations sociales, sont gracieusement organisés par EPICAC, le
glorieux ordinateur dont les tubes à vide et les cartes perforées débordent d’un
sous-sol hyper-sécurisé.
« …de
même que la religion et le gouvernement s’étaient divisés en deux entités
distinctes des siècles auparavant, aujourd’hui, grâce aux machines, la
politique et le gouvernement vivaient côte à côte mais n’avaient pratiquement
plus de contact. » (Chapitre XI)
Un travail, donc. Un foyer, ensuite, une belle demeure
dans les quartiers riches, gouvernée par une belle jeune femme dont les seules
préoccupations sont d’appuyer sur les boutons des appareils électroménagers et
d’imaginer, sans grande audace d’ailleurs, la décoration de son intérieur. Une
grande liberté d’action pour finir, et des droits sociaux étendus, mais dont
sont privés ceux de l’autre rive, les
fils et petits-fils de ces ouvriers spécialisés débauchés après-guerre, que l’État
peine à occuper dans des unités militaires, policières, ou de « Reconstruction
et de Récupération ». Et tout cela, (Paul Proteus le réalise lorsqu’un de
ses anciens collègues lui annonce sa démission d’un haut poste), sans jamais
véritablement réfléchir ni penser à ce que devrait,
pourrait être une société humaine, c’est-à-dire
organisée pour faire progresser la condition humaine. Vonnegut, déjà rompu à l’exercice
des formules percutantes, écrit alors : « Le système n’est pas une réflexion, c’est un réflexe. »
(Chapitre VIII).
Ainsi, la démonstration se déroule-t-elle patiemment
tout au long de ce premier roman de Vonnegut. La société se mécanisant n’est
plus une société humaine, mais une machine. « Les
gens s’aperçoivent de plus en plus que du train où les machines changent le
monde, leurs anciennes valeurs n’ont plus cours. Les gens n’ont plus alors
d’autre choix que de devenir eux-mêmes des machines de second ordre ou les
servants des machines. » (Chapitre XXIX). Ces anciennes valeurs qui n’ont
plus cours n’appellent pourtant pas, on pourrait le redouter, à une forme réactionnaire de la pensée. Vonnegut ne
déplore pas que la marche du monde changeasse
le monde, mais que l’homme, comme pris par une compulsion morbide, organise les
instruments de sa perte, de sa disparition même, en plaçant la machine comme
unique outil à sa force d’action sur le monde. Et lors même qu’un complot se
fomente pour renverser l’ordre établi, la vacuité politique de ses instigateurs
est telle que la révolte ne saurait être rien d’autre qu’un immense gâchis, les
laissés pour compte se comportant
comme des enfants sans surveillance brisant leurs jouets dans une fougue
rageuse - mais brève.
Qu’on ne se méprenne pourtant pas, « Le pianiste déchaîné » n’est
pas pour autant l’œuvre misanthrope d’un « anarchiste
de droite » (comme on pourrait le penser pour un roman de Céline ou un
scénario d’Audiard). Si Vonnegut deviendra par la suite l’un des hérauts de la
contre-culture américaine, c’est bien parce qu’il déploie, et continuera de
déployer dans son œuvre, l’articulation d’un amour profond pour ses congénères
humains avec une lucide désillusion quant à leurs réelles motivations à changer le monde et transformer la vie à la
poursuite du bonheur, du moins à faire société ensemble plutôt que les uns
au mépris des autres. L’un de ses derniers ouvrages parus, une compilation de
certains de ses discours aux étudiants sortants des grandes universités, s’intitule
– point de vue éditorial un peu démagogique sans doute – « Elle est pas belle la vie ? ». Voilà bien
Vonnegut, avec son air de chien triste pourtant capable de déclencher le rire
intelligent chez le plus naïf, le plus candide de ses congénères, par le biais
d’une formule choisie, comme le ferait un slogan publicitaire, mais toutefois et
toujours pour faire la promotion d’un regard critique plutôt que vanter les
mérites d’un produit. Il n’y a pas de désespoir ni d’abattement dans sa vision
des hommes et des oppressions qu’ils s’infligent, mais toujours, d’une part,
une grande bêtise constatée dans l’échafaudage d’une société inepte, et d’autre
part une volonté de combat, une énergie folle doublée d’une formidable envie de
vivre, vivre et vivre encore. « Ma
sympathie va à n’importe quel homme qui se bat contre une machine »
(Chapitre V) fait-il dire à l’un des personnages, lorsque s’ouvrent des paris
autour d’un tournoi de dame entre Paul Proteus l’ingénieur et Charley-les-dames
le robot. La scène résume parfaitement l’humour poli mais narquois de Vonnegut :
la machine grille avant même d’avoir pu jouer son premier coup - et ses jeunes
inventeurs d’accuser Proteus de sabotage sans qu’il ait même levé le petit
doigt. Une fois pour toute, le fantasme de la technologie n’est pas la technologie, et l’on aura beau organiser et rendre « efficiente »
par la mécanisation la plus implacable des oppressions (celle de n’avoir plus à
penser, par exemple) la réalité sera toujours prolixe en imprévus, il y aura
toujours des pannes, des singularités, des électrons libres qui n’entreront pas
dans les modélisations, aussi complexes soient-elles.
Un dernier mot sur le roman ; quelques chapitres,
assez savoureux dans la fluidité de leurs démonstrations par l’absurde,
empruntent à la technique des « Lettres
persanes » de Montesquieu ; un souverain d’un état exotique et
lointain, imaginaire mais plausible, fait une visite officielle dans ces États-Unis
reconstruits d’après la Troisième Guerre Mondiale, par curiosité plus que par
intérêt. Si cette trame de l’histoire ne porte pas à plus de conséquences que
cela dans le destin d’affranchi de Paul Proteus, elle demeure l’un des aspects
du roman dont les lecteurs se souviennent le plus. Il en va de même pour les
chapitres centraux décrivant les olympiades organisées par les usines d’Ilium
pour leurs cadres et ingénieurs. Vonnegut voyait déjà en 1952 les dérives
infantiles du monde du travail par les techniques de management. Lors de la
parution du « pianiste déchaîné »
en France en 1975, ces techniques s’enracinaient en Europe. Dans un temps comme
dans l’autre, d’un continent à l’autre, on s’accordait à rire de cette
science-fiction qui n’en était pourtant pas. Quelques paires de dizaines d’années
plus tard, on parlera de souffrance au
travail, de burn-outs, de mises au placard des séniors. Tous ces
fléaux font la trame de fond du « Pianiste
déchaîné », ce qui fait de ce roman non pas de la science-fiction ou
de la spéculative-fiction, mais bel et bien un témoignage plein d’acuité sur la
société américaine du début de son « Âge d’Or ».
Mise à jour du 29 avril 2023 : En préparant la publication de notre billet sur le n°39 de la revue Fiction, une référence de Gérard Klein à un ouvrage intitulé "Utopia 14" retient notre attention. En approfondissant nos recherches, nous découvrons qu'il s'agit d'un titre alternatif au "Player piano" ! Les éditions de poche Bantham Books souhaitaient en effet attirer vers Vonnegut les lecteurs de science-fiction, et publièrent cet "Utopia 14" en ce sens.