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29 octobre, 2025

Fiction n°128 – Juillet 1964

Fiction poursuit sa publication des nouvelles de Cordwainer Smith, avec bonheur, et propose deux nouvelles sur le mythe du "Juif errant" - un des plus célèbres immortels. Il est d'ailleurs beaucoup question de voie de survie et de "guérir de la mort" dans ce numéro.

Chimère Cimer !

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Sommaire du Numéro 128 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie


NOUVELLES


2 - Cordwainer SMITH, Boulevard Alpha Ralpha (Alpha Ralpha Boulevard, 1961), pages 7 à 35, nouvelle, trad. Pierre BILLON

3 - Harry HARRISON, Planète de survivance (Survival Planet, 1961), pages 36 à 48, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

4 - Doug MORRISSEY, Nouvelle lune (New Moon, 1958), pages 49 à 74, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

5 - Miriam Allen DEFORD, La Cage (The Cage, 1961), pages 75 à 91, nouvelle, trad. Michel DEMUTH

6 - J. G. BALLARD, Le Vinci disparu (The Lost Leonardo, 1964), pages 92 à 109, nouvelle, trad. Pierre BILLON

7 - Claude-François CHEINISSE, Le Vieux, pages 110 à 116, nouvelle *

8 - Jean CASSOU, Guérir de la mort, pages 117 à 131, nouvelle *

CHRONIQUES


9 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 132 à 146, critique(s)

10 - Jacques GOIMARD, Les Jeux et les ris, pages 147 à 155, article

11 - Jean-Paul TOROK, Du vampirisme comme un des beaux-arts, pages 155 à 157, article

12 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 158 à 159, courrier


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Partout, hommes et femmes travaillaient avec une volonté farouche à construire un monde plus imparfait.

Après des siècles d'une vie parfaitement contrôlée grâce à la machine, deux Seigneurs (à la fois gouverneurs et programmeurs) réforment ce contrôle total et s'en remettent à l'imprévu et hasard pour combattre l'ennui suicidaire où s'était enlisée l'humanité. Ce contexte est délicatement évoqué par un couple de personnages dont on a réformé les personnalités pour en faire deux "français" (si, si !), nommés Paul et Virginie… Bien entendu, il est question de redécouvrir les sentiments humains depuis une éducation et des valeurs intériorisées artificiellement, et de leur donner sens à travers les expériences concrètes de l'émerveillement et du péril. Et comme dans le roman de Bernardin de Saint-Pierre, on sent venir le drame. Avec ce Boulevard Alpha Ralpha, Cordwainer Smith commence à dessiner une Histoire de l'Humanité à venir fascinante, car elle semble avoir déjà résolu tous les problèmes posés par les autres auteurs de S.F.


Une courte nouvelle ensuite à propos d'une planète destinée à être détruite par un ancien Empire esclavagiste. Après la chute de celui-ci, on mène l'enquête sur les raisons de cette destruction programmée. Bien qu'écrite en 1961, on retrouve chez Harry Harrison et dans Planète de survivance le charme galactique des nouvelles des décades précédentes.


Un vaisseau en perdition et son équipage privé de mémoire suite à un dysfonctionnement du système d'hibernation. Nouvelle lune dessine un cauchemar dans une ambiance délétère bien orchestré par Doug Morrissey.


Un généticien fait se développer une race d'insectes qui résisteraient aux radiations si une apocalypse nucléaire venait à détruire l'espèce humaine. Un peu poussive, ce qui n'est pas dans les habitudes de Miriam Allen Deford, l'histoire de La cage manque de tenue dans ses péripéties et de danger dans ses enjeux pour nous emporter tout à fait.


J. G. Ballard propose avec Le Vinci disparu une histoire tout à fait dans le style d'Avram Davidson, où le vol d'une toile monumentale au Louvre cache en réalité des "repentirs" - d'autant plus cocasses que le De Vinci volé est en réalité… inventé !


Ballard évoque le mythe du Juif Errant en en faisant un richissime duc aux identités multiples, comme un Cagliostro. Claude F. Cheinisse en fait Le vieux, un bourlingueur des mers, et évoque avec la création de l'Etat d'Israël la fin de l'errance de tout un peuple. On assiste un peu aux débuts conflictuels d'un exode et de la constitution d'un état qui se superpose à une colonie britannique - rien d'étonnant que la crise diplomatique y paraisse permanente. On croirait lire du Jean Ray - l'antisémitisme fort heureusement en moins.


D'un style plus insolite que fantastique, assez proche de celui de Marcel Béalu, Jean Cassou nous invite à Guérir de la mort, et propose ses remèdes à la peur de la mort : l'amitié, l'amour, la répétition des gestes quotidiens, mais aussi l'imagination du danger là où il n'y a qu'étrangeté que l'on peut traverser en demeurant intact, ou encore... le meurtre. Etrange et plus profond qu'il n'y parait.



Dans la Revue des livres, Gérard Klein divulgâche un peu la découverte d'un roman de Herbert W. Franke devenu difficile à trouver de nos jours. Nous vous le proposons en bonus (par un clic sur la couverture de l'ouvrage).

BONUS !
Herbert W. Franke - La cage aux orchidées

 

Deux groupes, sur une planète inconnue, se disputent une ville, ou plutôt le secret d’une ville. Deux garçons et une fille progressent vers le centre de cette ville énigmatique, avec des allures de voyous. Ils brûlent de l’enthousiasme de la découverte et, en même temps, de l’excitation du jeu. Car ils luttent contre l’autre équipe. Leur quête n’a rien de scientifique. Ce qu’ils cherchent, c’est à connaître, avant les autres, le visage, l’apparence des êtres disparus qui peuplèrent la planète et construisirent la ville ; c’est, au fond, à atteindre la dernière case de ce singulier jeu de l’oie. Tous les coups sont permis. Même les coups bas. La mort est la rançon de l’imprudence.


Une mort temporaire, toutefois, même si elle ne renie rien de la souffrance et de l’angoisse ! À peine le premier essai a-t-il sombré dans la destruction que le second commence. Nos héros immortels s’affrontent comme des enfants sur un terrain de jeu ; mais avec des armes un peu plus sérieuses qu’une chaîne de vélo. Ils se traquent dans la ville déserte, s’exécutent, recommencent, attentifs à démêler le sens du labyrinthe entre deux combats. Leurs loyautés sont changeantes, leurs passions instantanées. Leurs vies sont les foulards qui s’échappent des ceintures de grands jeux. Tout est irréel. La ville n’est qu’une occasion de faire semblant d’être, d’avoir peur, de souffrir. Voilà pour le premier thème : des blousons noirs se disputant le trésor de l’inconnu, non pour le posséder, mais pour le ravir. Des gamins éventrant un cheval de bois, une poupée pour découvrir ce qu’ils contiennent, et s’arrachant les morceaux. Des jeux stériles et somme toute impitoyables.


Le second thème concerne la ville elle-même. Car ils pénètrent en elle, d’abord poussés dans l’aventure par le souci de triompher, puis évoluent lentement vers la recherche du secret. Et la ville se défend bien, à force d’illusions. Ses habitants semblent l’avoir abandonnée, sous le couvert de défenses efficaces, pour de bon, sans même laisser derrière eux le signe de ce qu’ils furent. Convertie en luna-park, la ville oubliée accueille ses nouveaux parasites. Elle est morte au dehors et ses murailles comme ses demeures s’effondrent sous la caresse du temps et sous l’impact des météores. Mais elle vibre encore, à l’intérieur, d’une vie mécanique, génératrice de rêves. Car la progression de nos héros vers le cœur de la ville est aussi une démarche vers une illusion toujours plus perfectionnée. Un point pressé dans la muraille, et des scènes immuablement recommencées surgissent d’un passé inappréciable. Est-ce vers le rêve, dans la profondeur centrale de la ville, que se sont évadés ses habitants ?


Troisième thème. Si nos héros risquent leur vie, s’ils se massacrent avec générosité, s’ils ne reculent pas, pour fracturer les serrures de la ville, devant des expédients aussi considérables qu’une bombe atomique, c’est qu’ils ne risquent rien et qu’ils agissent en somme par procuration. Leurs corps sont à l’abri sur une planète lointaine, la Terre, et ce sont des marionnettes à leur image qu’ils manipulent au milieu des dangers. D’où le Jeu. La ville tout entière est devenue un billard électrique géant.


Rien n’est interdit parce qu’on n’est pas, physiquement, présent. Et lorsque nos héros, saisis à la fin par la curiosité au point de conclure des alliances, percent enfin le secret de la ville, c’est pour découvrir que ses habitants ont le visage de leur propre avenir, qu’ayant été au bout de l’illusion que dispensent sans effort, dans l’immobilité, des machines protectrices, ils ont renoncé tout à fait à la vie, et baignent dans l’inaccessible nirvana biologique. Réduits à un état larvaire, ils sommeillent dans des cryptes. L’explosion déclenchée par les humains pour tenter d’atteindre le cœur de la cité en a tué quelques-uns ; et c’est l’occasion d’un étrange procès où deux de nos héros humains s’entendent condamner à une mort que nul, sur ce monde, ne peut leur infliger. Réveillé par l’accident, toutefois, l’un d’eux s’arrachera à l’illusion du jeu et s’avancera, titubant, vers la réalité, si faible que ses chances de l’atteindre, et plus encore de la vaincre, apparaissent négligeables.


Le sujet de ce livre est donc l’aliénation. C’est un sujet aujourd’hui commun, et plus particulièrement peut-être dans la littérature allemande, que cette aliénation infligée à l’homme par la machine et par la civilisation, qui l’extraient toutes deux de la nature. En cela, le livre de Herbert W. Franke, qui s’enfonce dans le pessimisme en concluant à la quasi impossibilité pour une espèce intelligente d’échapper au mirage, n’est pas d’une originalité remarquable. Il a toutefois le mérite de nous présenter deux stades de l’aliénation qui sont au-delà du nôtre. Dans le premier, celui des humains, quoique le contact du réel ne soit plus immédiat, la communication demeure possible et, avec elle, le refus et la conscience. Les équipes luttent l’une contre l’autre, même si c’est dans le cadre d’un jeu. Dans le second, au contraire, le rêve est devenu le mur étanche qui circonscrit d’irréversibles solitudes. L’homme – car c’était bien d’hommes qu’il s’agissait – a accompli son orbe. Rejeté au début des temps, ou, du moins, de son temps, de la nature inconsciente, incapable à la fois d’assumer cet exil et de résoudre cette contradiction, il s’est échappé avec un succès croissant dans l’irréalité par les truchements successifs du langage et de la machine. Ne pouvant supporter d’être exclu de l’univers extérieur, il s’est réfugié dans l’autre, l’interne, au point de succomber tout à fait à l’éternelle tentation du solipsisme. Soucieux de réduire les conflits et résultant lui-même d’innombrables conflits, il se nie et s’achève en atteignant son but. Il sort alors de l’Histoire, non pour atteindre un monde de plus grande réalité, mais de moindre connaissance. Devenu aveugle et sourd, insensible, protégé, il cesse même de rêver, et retourne à l’obscure et fragile rumination du protoplasme. Soucieux d’abolir toute agression, il s’enferme lui-même dans une cage indestructible, la cage aux orchidées.


Ce procès que Herbert W. Franke intente à l’homme par la voix impassible des machines est, on le voit, à la fois de nature métaphysique et de signification sociale. D’un côté, il condamne presque irrémédiablement ce qui est jeu en nous, c’est-à-dire aussi création, mystère, invention et rêve, qui nous détournent avec une louche sollicitude à la fois du monde et des autres. De l’autre, il s’attaque au temps présent et rejette cette épaisseur technique qui nous écarte du réel. Ces engins, ces illusions parfaites sont nos voitures et nos films qui contiennent certes les germes de tous les solipsismes. Le spectacle est une procuration, et déjà l’effet de ces interpositions se fait sentir : la violence est tolérée mieux et plus que jamais (tolérée et non subie), parce qu’elle est contemplée plus souvent qu’elle n’est ressentie ; il y a dans la conduite automobile une redoutable irréalité qui débouche quelquefois sur l’interruption d’un destin. La ligne de démarcation entre le rêve et la réalité oscille au point que le rêve s’empare parfois entièrement de l’être, tandis que le réel ne lui laisse plus qu’un goût de cendres insupportable. Au demeurant, notre réalité quotidienne ne peut lutter à armes égales avec l’imaginaire, parce que l’écran même dont l’homme social s’entoure pour mieux se protéger contre l’incertitude du temps neutralise pour lui le sel des choses.


Si la dureté des circonstances de la vie aliène, leur morne douceur aliène tout autant. Les blousons noirs ne sont que d’éternels guerriers, oubliés d’un combat qui se mène sans eux, ailleurs ou avant eux, et auquel ils n’ont eu et n’auront pas de part. Puisque la réalité leur refuse un défi à la dimension de l’énergie humaine, il leur faut en trouver un dans l’inutile. En bref, l’homme cherche à surmonter les malédictions des dieux, mais, y étant parvenu, il se perd faute d’adversaires. Les décadences, selon l’évangile de Franke, résultent, pour une société ou pour un homme, de la satisfaction de leurs propos. Un homme qui accomplit son destin meurt. Une société s’immortalise dans l’absence, ou disparaît.


Roman désespéré, au fond, malgré la ligne d’horizon qu’il dévoile à la fin, le livre de Franke est sans doute profondément imprégné de la situation de l’Allemagne contemporaine, c’est-à-dire de celle d’une société sans idéal, ou plutôt sans défi autre que celui de vieux revenants, d’une société écrasée par la sécurité. En quoi il intéresse et inquiète, car il témoigne d’une crise morale si grave et si profonde qu’on ne lui voit d’issue que dans la quête d’on ne sait quel mystère et l’irruption d’on ne sait quel délire absurde et brutal. La bourgeoise Allemagne est proche des blousons noirs en ce qu’elle ne se conçoit pas d’autre avenir que celui de la vacance. Et c’est ce mal, si l’on ne vient combler ce loisir, qui s’étend aujourd’hui à la vitesse de la gangrène dans une chair trop saine, mais tuméfiée. Nul n’en est exempt.


La forme du livre de Franke sert convenablement son propos, sans plus. L’exposition adroite cerne bien un mystère que j’ai malheureusement peut-être défloré. Et le soin minutieux, systématique avec lequel l’auteur décrit sa ville aurait quelque chose de fascinant si la traduction ne l’avait sans doute aucun défigurée. J’ai tenté en vain de me retrouver dans ce labyrinthe que Franke a pourtant voulu précis. On l’a trahi. La carte est fausse et, quoique derrière elle, on puisse discerner encore les ombres du paysage, c’est dommage. Il faut déplorer que la première œuvre allemande accueillie dans cette collection ait été de la sorte maltraitée avec une application toute scolaire.

Gérard KLEIN

02 juillet, 2025

Fiction n°118 – Septembre 1963

Un numéro très éclectique qui voit entre autre publiée la dernière nouvelle de Julia Verlanger dans Fiction, de la poésie de SF, Avram Davidson toujours apprécié, et un nouvel opus critique des Lettres d'Amérique par Alfred Bester.

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Sommaire du Numéro 118 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie


NOUVELLES

2 - James WHITE, Mystère au rayon des jouets (Counter Security, 1963), pages 5 à 26, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

3 - James Henry SCHMITZ, Le Réfractaire (These Are the Arts, 1962), pages 27 à 42, nouvelle, trad. Christine RENARD *

4 - Julia VERLANGER, Chasse au rêveur, pages 43 à 50, nouvelle

5 - Fritz LEIBER, Si les mythes m'étaient contés (Myths My Great-Granddaughter Taught Me, 1963), pages 51 à 56, nouvelle, trad. Christine RENARD

6 - Colette GOUDARD, Le Rendez-vous, pages 57 à 62, nouvelle *

7 - Avram DAVIDSON, Une vengeance théâtrale (Mr. Stilwell's Stage, 1957), pages 63 à 74, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Philip Maitland HUBBARD, La Brique d'or (The Golden Brick, 1963), pages 75 à 84, nouvelle, trad. Christine RENARD *

9 - Jean CASSOU, La Fille du roi d'Angleterre, pages 85 à 97, nouvelle *

10 - William Fryer HARVEY La Bête à cinq doigts (The Beast With Five Fingers, 1928), pages 98 à 124, nouvelle, trad. Françoise MARTENON & Roland STRAGLIATI

11 - Charles DOBZYNSKI, L'Opéra de l'espace, pages 125 à 135, extrait de roman

CHRONIQUES


12 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 136 à 153, critique(s)

13 - Alfred BESTER, Lettres d'Amérique, pages 154 à 159, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

14 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 160 à 162, critique(s)

15 - F. HODA, Le Monde des idées, pages 163 à 167, article

16 - Jacques GOIMARD, Revue des revues, pages 167 à 174, critique(s)

17 - (non mentionné), En bref, pages 175 à 175, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Mystère au rayon des jouets démarre en enquête policière menée par le veilleur de nuit d'un grand magasin pour basculer subitement en récit de Premier Contact. James White en profite pour faire état de certains clichés de la science-fiction, avec au passage une évocation de ceux de Lovecraft : 

Tully eut un frisson en songeant à ce qu'il ressentirait si l'autre devait lui arracher les deux bras et une jambe, lui retirer un… Il s'efforça désespérément de chasser cette idée pour ne plus penser qu'à des êtres pacifiques, civilisés, mais son esprit était incapable d'oublier l'autre espèce. Cette race venue d'outre-ciel, que Lovecraft s'ingéniait naguère à décrire…
Selon Lovecraft, la totalité de l'espace-temps était le domaine d'entités monstrueuses, d'êtres aussi glacés, aussi inhumains que les infinis interstellaires où ils vivaient. L'homme, avec son souci du bien et du mal, n'occupait qu'une place infime, cramponné à un minuscule grain de poussière, ignoré et ignorant dans ce continuum qui n'était qu'une obscénité blasphématoire. Tully n'aimait pas la cosmogonie de Lovecraft, mais ce dernier avait un tel talent d'écrivain que ses récits continuaient à le hanter malgré tout. Or les êtres pensés par Lovecraft étaient du genre même à dépecer une créature vivante, intelligente, sans plus de pitié que n'en montre un gamin écervelé quand il arrache les pattes à une mouche.

Un autre extrait de nouvelle, qui ne sera pas sans nous rappeler l'hypnose qui frappe la majorité de nos amis terriens :

(…) en cette ère de confort et d'abondance, les gens avaient un besoin croissant de sensations fortes et d'émotions, aussi les élucubrations les plus idiotes faisaient-elles l'affaire. Étant donné que tout le monde, même dans les coins les plus reculés, avait son poste de télévision, il s'ensuivait qu'une publicité bien montée pouvait retenir l'attention de l'univers entier. En général, cela durait un mois ou deux.

Une paranoïa toute dickienne fait balancer la lecture de Le réfractaire de la suspicion à un doute ironique. La chute n'en est que mieux ressentie. James Henry Schmitz est aussi mieux servi par la traduction de Christine Renard qu'à l'époque de ses parutions dans Galaxie.

Chasse au rêveur augure sans doute l'introduction à des aventures à venir pour Kern, le mercenaire au grand cœur (qu'on retrouvera en effet dans le recueil "Les oiseaux de cuir" sous le pseudonyme de Gilles Thomas, au Fleuve Noir). Un poil attendu, cette histoire se lit avec le même plaisir coupable ressenti en parcourant un volume de la collection Anticipation…

Ce sera, nous l'avons dit, la dernière nouvelle publiée dans Fiction de Julia Verlanger. Ce ne sera pas de l'ostracisme, en témoigne cette introduction (sans doute signée par Alain Dorémieux) :

Julia Verlanger n'écrit pratiquement plus, et c'est dommage. Elle avait démontré, il y a quelques années, un talent plaisant et rafraîchissant, portant sur un grand éventail de genres. Nous ne pouvons, en publiant cette dernière nouvelle d'elle extraite de nos réserves, que lui adresser cette requête : « Chère Madame, remettez-vous, de grâce, à votre machine à écrire ! »

Fritz Leiber, vivement, réinterprète les mythes nordiques sous l'angle de la guerre froide que traverse le monde en 1963, dans Si les mythes m'étaient contés. Il ne fait pas qu'en détailler les correspondances, mais donne un sens même à ce qu'il y ait des correspondances. Fort habile.

Bien qu'il y ait des allusions dans le décor à des éléments de SF, le Le rendez-vous que propose Colette Goudard bien que court, est passablement ennuyeux.

 

On se souvient de "La boîte à musique" de Odette Ravel (Fiction n°116), nouvelle à laquelle il manquait d'un enjeu satisfaisant pour emporter le morceau. Avram Davidson, avec une boîte magique de même acabit, dresse une diablerie de son goût, Une vengeance théâtrale autrement plus satisfaisante, toujours avec l'air de ne pas y toucher, en distrayant le lecteur avec un contexte de services aux inventions, et masquant son intrigue véritable.

Rapproché de Montague Rhodes James, Philip Maitland Hubbard signe en effet une histoire où le surnaturel surgit du quotidien. Un homme est isolé sur un bateau au large de la Cornouailles, et propose au narrateur de vendre pour lui La brique d'or, un lingot d'or pur…

Jean Cassou imagine une vie parallèle pour Elisabeth Princesse d''Angleterre, qui n'avait pas été couronnée quand la nouvelle fut écrite. La fille du roi d'Angleterre date de 1933 (in "Les cahiers du Sud n°150 -avril 1933). Elisabeth a 7 ans et ne sera couronnée qu'en 1952. Comme la nouvelle l'évoque majeure, on peut imaginer que Jean Cassou extrapole sur l'année 1946 environ. Le plus troublant est qu'il imagine Elisabeth épouser un roturier, et qu'en réalité c'est son oncle Edward en 1936 qui abdiquera pour des raisons assez similaires. Sans doute que Cassou a simplement eu besoin d'une véritable princesse moderne pour donner à son récit le sel voulu pour des gens qui courent après des chimères pour enchanter le monde et la vie.

Une ambiance oppressante pour un bourreau habile : La bête à cinq doigts est une main possédée et habité d'une vie autonome contre-nature. On y détecte aussi cet humour à froid typiquement anglo-saxon de la part du méconnu W. F. Harvey.

L'opéra de l'espace propose de la poésie de SF. La forme est suffisamment rare pour qu'on la signale. Et les vers sont bien rythmés. Une curiosité signée Charles Dobzynski.



La rubrique Livres d'Amérique signée Alfred Bester nous délivre toujours son lot de petites notes anecdotiques et croustillantes. En voici une, qui décrit l'univers éditorial SF des USA dans les années 30 :

Dans les années trente, lorsque les auteurs et les éditeurs de science-fiction avaient coutume de se réunir à déjeuner une fois par semaine, le soussigné était un débutant rougissant et timide qui écoutait avec vénération la conversation des grands. Il y avait Otto Binder, représentant la moitié d'Eando Binder qui écrivait effectivement ; Manly Wade Wellman, qui avait toujours à sa disposition un verre de vin et une centaine d'anecdotes sur le Sud ; Malcolm Jameson, officier naval jusqu'au bout des doigts, et sa jolie fille, vers laquelle convergeaient tous les regards ; et Edmond Hamilton, un gentleman austère, avec une mince moustache à la Clark Gable.

C'étaient là les auteurs actifs qui, avec quelques autres, assuraient les affaires des vieux magazines comme Thrilling Wonder, Startling, Astouding et Amazing Stories. Nous nous souvenons d'avoir demandé à un rédacteur en chef quelle était la qualité particulière qui rendait ces auteurs si précieux. Il nous avait répondu : « La régularité. Ils écrivent parfois une histoire véritablement mémorable, mais ils n'en écrivent jamais de mauvaises. Nous pouvons toujours compter sur eux. »

Savez-vous depuis quand existe la catégorie "Cinéma Bis" ? Il semblerait bien que cela soit depuis 1963. Jacques Goimard passe en revue les revues, et en extrait cette analyse :

(…) laissons parler Cinéma 63, la plus lue de toutes les revues de cinéma, donc celle qui peut faire le plus pour le cinéma fantastique, d'autant que ses positions généralement raisonnables (quelquefois trop) incitent mieux l'agneau-lecteur à se jeter sans méfiance dans la gueule du loup.

Cette revue ouvre, dans son numéro d'avril, le dossier du « cinéma-bis » : notion plus large que celle de cinéma fantastique ou SF, et qui recouvre en gros tout le cinéma fou, celui que les rédacteurs définissent, un peu restrictivement d'ailleurs (et Fritz Lang ?), par son incompatibilité avec les valeurs traditionnellement admises des historiens de cinéma.

Pierre Billard, dans son introduction, situe bien le moment historique : « Le moment a sonné des révisions déchirantes. Le cinéma tout entier est remis en question. Les films de second rayon voient s'ouvrir devant eux le purgatoire d'une projection dans un club de fanatiques, le paradis d'un numéro spécial dans une revue spécialisée. Le vrai, le grand cinéma de nos pères et de notre jeunesse, le cinéma parlant, pensant, adulte, académique, est contesté de tous côtés. Voici venir le règne du cinéma-bis, absurde, abracadabrant, fantastique, horrible, magique et charmant. » (p. 34). 

En fait l'attitude de la nouvelle génération n'est plus exactement celle des amateurs traditionnels de fantastique : le « cinéma-bis » est devenu pour elle l'instrument d'une révolte généralisée contre le cinéma de papa. Pierre Billard, quant à lui, adopte une position nuancée, considérant cette remise en question comme stimulante, à condition de ne pas exagérer ; « à condition de ne pas remplacer l'académisme par un byzantinisme plus stérile encore. À condition de ne pas remplacer les faux dieux abattus par un culte tout aussi absurde du futile, de l'ornemental, du superficiel et du désinvolte bâclé. À condition de ne pas prendre l'insolence pour du génie, ni l'anti-intellectualisme pour de la culture « moderne ». (p. 34). 

30 avril, 2025

Fiction n°109 – Décembre 1962

Sur une première couverture du peintre Michel Jacubowicz (que nous ne confondrons pas avec le critique Maxim Jacubowski), un numéro qui tient bien ses promesses, tant au niveau des auteurs anglo-saxons que des auteurs francophones. Domine une touche peut-être plus fantastique que science-fiction, mais l'on ne s'en plaindra pas.

ça clique droit au cœur de l'épouvante !

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Sommaire du Numéro 109 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES

2 - Clifford D. SIMAK, L'Arbre à dollars (The Money Tree, 1958), pages 7 à 38, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

3 - Fritz LEIBER, Chants secrets (The Secret Songs, 1962), pages 39 à 48, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

4 - Theodore STURGEON, Une fille qui en a (The Girl Had Guts, 1957), pages 49 à 71, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

5 - Michel EHRWEIN, Les Histoires, pages 72 à 79, nouvelle *

6 - Nathalie HENNEBERG, Des ailes, dans la nuit..., pages 80 à 108, nouvelle

7 - Jean RAY, Josuah Güllick, prêteur sur gages, pages 109 à 114, nouvelle

8 - John W. VANDERCOOK, Rencontre avec la peur (Funk, 1929), pages 115 à 134, nouvelle, trad. Anne MERLIN *

9 - Jean CASSOU, Le Monstre, pages 135 à 142, nouvelle *

10 - Pat MALLET & Michel PELTIER, La Vie privée du vampire, pages 143 à 145, bande dessinée

CHRONIQUES

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 147 à 161, critique(s)

12 - (non mentionné), En bref, pages 162 à 163, article

13 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 165 à 167, article

14 - F. HODA, Savants fous et cerveau électronique, pages 169 à 172, article

15 - Jacques GOIMARD, L'Anti-Pygmalion, pages 172 à 175, article

16 - (non mentionné), Table des récits parus dans « Fiction ». Deuxième semestre 1962, pages 175 à 176, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

L'Arbre à dollars en ferait rêver plus d'un. Kurt Vonnegut évoquera même un roman éponyme de Kilgore Trout (appelé "Money tree" dans les bibliographies de Trout, mais que l'auteur ne daigne pas nommer)  dans son propre "Abattoir 5". Quoi qu'il en soit, et quand il s'agit d'argent facile et d'une forte somme à rafler, de deux choses l'une : soit vous voilà au casino, soit en plein cœur d'un polar. Clifford D. Simak ne s'y trompe pas, et c'est dans l'ambiance du second que son héros oscille comme à la roulette entre mouise et baraka. Mais ç'aurait été gratuit de s'arrêter là, et Simak nous laisse entrevoir que de toutes les espérances, l'argent est certainement la plus vile.

On imagine bien Philip Dick avoir une révélation en lisant ces Chants secrets de Fritz Leiber, tant on croirait y retrouver ses ornements habituels (mais pas encore produits). Voilà qui prouve une fois de plus la grande modernité de Leiber qui traite ici de la science-fiction en tant que contre-culture, de télévision en tant que distraction, et de drogues en tant que prison alternative ("les barreaux de la Liberté" comme le formule très adroitement Leiber).

 Theodore Sturgeon poursuit ses recherches sur la symbiose ; après le gestalt des mutants, voici les organismes extraterrestres similaires aux concombres des mers dont les facultés régénératives sont étonnantes. Tout naturalisme mis à part, le style de Sturgeon est dynamique et fort bien maîtrisé, et le scénario de Une fille qui en a solidement bâti. On pourrait s'étonner que la rédaction de Fiction (sans doute Alain Dorémieux) qualifie le sujet ici développé de "névrotique" chez Sturgeon, alors que bien des titres de la collection Angoisse au Fleuve Noir le sont souvent beaucoup plus. Mais il est vrai que semblable littérature ne trouve habituellement guère sa place dans cette revue...

On pourrait espérer un peu de décalage avec cette rencontre du troisième type que font un groupe d'enfants dans Les histoires. Mais Michel Ehrwein y manque sa cible, et son récit demeure un peu fade.

Avec Josuah Güllik, prêteur sur gages, et malgré un antisémitisme fort déplorable que Jean Ray n'aurait rien perdu à laisser de côté, il nous propose un petit conte à la Dickens, mais sans la rédemption possible. Ses vilains, Jean Ray les préfère damnés.

L'antisémitisme gratuit de Jean Ray ne laissera pas indifférent le lectorat de Fiction. En témoigne ce courrier de lecteur publié dans la "Tribune libre" du n°112.

" Amateur de science-fiction, ayant tout lu, de Guy l'Éclair à van Vogt, presque spécialiste et membre d'un petit club d'amateurs, je tiens à vous informer que le n° 109 de votre revue est le dernier que j'aurai lu.
En effet, je considère comme inadmissible la présence dans votre revue, qui devrait être mieux que progressiste, étant entièrement axée sur l'avenir, de récits comme « Josuah Gullick, prêteur sur gages ».
Je pensais que 2.000 ans de pogroms et 6.000.000 de morts au cours de la dernière guerre étaient suffisants. Il paraît que non.
Des gens plus intelligents que vous ont depuis longtemps remplacé les histoires juives par des histoires écossaises, jugeant probablement que l'antisémitisme n'était pas indispensable.
À l'afenir, che verai tonc des egonomies, z'est à tire 2 F. 50 par mois.
Shalom. "
(Henri Lévy, Marseille).

Ce à quoi la rédaction de Fiction répond :

On nous avait accusés de tout dans le passé, d'être successivement fascistes et communistes, entre autres. Nous voici maintenant devenus antisémites ! Notre meilleure réponse à M. Henri Lévy sera la publication dans « Fiction spécial n° 4 » de la nouvelle « Heureux comme Dieu en France », de Battin et Gheorghiu, qui lui prouvera exactement le contraire… (N.D.L.R.) 

Rencontre avec la peur, et même la peur de la peur, qui rôde et qui tue… sans rien faire d'autre qu'être évoquée. Avec ce récit qui prend bien le temps de poser décor et caractères, dans la région colonisée du Nigéria, on retrouve les racines d'un sentiment qui "dépasse en âpreté toutes les autres épreuves" comme l'écrivait Montaigne. John W. Vandercoock signe ici sa deuxième et dernière contribution à Fiction. Dommage, on aurait aimé découvrir davantage de cet auteur fin et étonnant.

Au regard de la biographie de Nathalie Henneberg, on retrouvera bien des correspondances entre fiction et réalité dans Des ailes dans la nuit… Mais espérons-le les destins ne se croiseront pas davantage. Dans cette histoire de plan intermédiaire, piège tendu et incompréhensible, on oscille sans cesse entre la fascination et l'effroi. On s'accordera à trouver à Nathalie Henneberg une inspiration plus volontiers fantastique que scientifique, et ce récit nous y fait gouter plus que de raison.

Le monstre est un petit récit de Jean Cassou qui articule bien les effets de la confrontation d'un esprit simple avec un monstre, et l'identification projective qui s'ensuit. La fin un peu abrupte aurait peut-être méritée davantage de soin.

A propos de son auteur, on peut lire :

" Raphaël Jean Lépold Cassou dit Jean Cassou, né le 9 juillet 1897 à Bilbao et mort le 15 janvier 1986 à Paris, est un écrivain, résistant, conservateur de musée, critique d'art, traducteur, et poète français. Il est également le directeur-fondateur du musée national d'Art moderne de Paris et le premier président de l'Institut d'études occitanes." (Source : Wikipedia)

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