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17 juin, 2026

Fiction n°145 – Décembre 1965

Entrée de Daniel Walter dans le cénacle des auteurs de science-fiction française, et 29ème pilier de notre panthéon… Celui qui assurera l'intérim éditorial d'Alain Dorémieux à partir de 1984 sera aussi à cette époque-là directeur des collections C.L.A. et Galaxie-Bis (nourrissons de 1965). Un destin relie peut-être ces trois entités, dans ce numéro qui traite pour beaucoup de liens, de relations, de liaisons, voire d'emprise.

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Sommaire du Numéro 145 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 8 à 8, bibliographie

NOUVELLES


2 - Michel DEMUTH, Les Grands équipages de lumière (2030), pages 10 à 44, nouvelle

3 - Avram DAVIDSON, Génocide (Now Let Us Sleep, 1957), pages 45 à 60, nouvelle, trad. GERSAINT

4 - ARCADIUS, La Chanson perdue, pages 61 à 72, nouvelle *

5 - Miriam Allen DEFORD, Les Transfuges (Slips Take Over, 1964), pages 73 à 87, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

6 - Jane BEAUCLERCK, Seigneur Lunaire (Lord Moon, 1965), pages 88 à 99, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

7 - Jean-Michel FERRER, Le Monde terne de Sébastien Suche, pages 100 à 103, nouvelle

8 - Kit REED, La Colonie des orphelins (On the Orphans' Colony, 1964), pages 104 à 111, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

9 - Jérôme SERIEL, Le Fabricant d'événements inéluctables, pages 112 à 117, nouvelle

10 - Winona McCLINTIC, Le Chemin hors de la ville (The Way Out of Town, 1960), pages 119 à 125, nouvelle, trad. Claude CARME *

11 - Daniel WALTHER, Les Étrangers, pages 126 à 130, nouvelle *

CHRONIQUES


12 - Maxim JAKUBOWSKI, Lettre d'Angleterre : L'Année dernière au Mount Royal, pages 131 à 134, article

13 - Gérard KLEIN, Exécution et apothéose de Jacques Sternberg, pages 135 à 138, article

14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 139 à 149, critique(s)

15 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 150 à 151, critique(s)

16 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 152 à 153, critique(s)

17 - (non mentionné) , En bref, pages 155 à 157, article

18 - (non mentionné) , Table des récits parus dans "Fiction" - Treizième année (deuxième semestre 1965 : n°s 140 à 145 bis), pages 158 à 159, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Dernières parutions pour quelques auteurs et autrices et ce numéro : Arcadius, Jérôme Sériel et Jane Beauclerck, dont on regrettera pour cette dernière (beaucoup moins pour les deux autres) que les publications soient si rares dans l'espace francophone.

Le nouvel opus des "Galaxiales" de Michel Demuth jouit d'une aura de production "faite maison" dans Fiction. En témoigne cette note assez peu commune :

" Nous avons reçu de divers lecteurs des témoignages de sympathie et d'encouragement pour cette entreprise, et nous continuons de solliciter vos avis. Car c'est un peu de vos suffrages que dépendra la continuation régulière de cette série dans Fiction. Écrivez-nous donc pour nous dire ce que vous pensez des « Galaxiales ». "

Nul doute que Michel Demuth aurait aimé écrire des "webfictions" s'il avait publié de nos jours.

L'épisode ici présenté, Les grands équipages de lumière, offre un récit double, avec d'une part l'histoire d'une forme de vie minérale en plein essor et qui se répand dans l'espace après avoir consommé toute sa planète, et d'autre part le récit des premiers colons dans un vaisseau-arche en proie aux dysfonctionnement de leur moteur. Du suspens, quelques péripéties, dont certaines rappelleront le ton de J. T. McIntosh, et un récit enfin pleinement S.F. pour ces Galaxiales. 

On pourrait imaginer que les lecteurs de 1965, ayant pu lire précédemment le tableau chronologique des Galaxiales à venir, en auront sans doute fantasmé les épisodes - amplifiant l'effet d'annonce bien éprouvé et créé par le tableau récurent des nouvelles à paraître dans la revue (certaines se faisant attendre plus d'un an…). Habile de la part de l'auteur, ce jeu possède toutefois le revers de proposer un récit plus décevant que celui évoqué par le titre.


A propos de titre, il est dommage que le titre français dévoile tout le sujet de cette très belle nouvelle sur la question du Génocide. Avram Davidson y déploie sa démonstration habilement, comme toujours, mais le titre original ("Et maintenant, dormons !") avait l'avantage de cristalliser ses effets sur la chute.


Arcadius recycle et condense plusieurs idées déjà parcourues dans la revue : "La vana" de Alain Dorémieux, "L'arbre" de Robert F. Young, un ton à la Sternberg… Mais la mélodie et les arrangements de La chanson perdue se laissent apprécier, comme le bon sous-produit de variété qu'il est.


Pour la première fois, Miriam Allen deFord se sert de sa connaissance des éléments fortéens (voir son article sur Charles Fort dans le Fiction n°24 - novembre 1955) pour tisser sa nouvelle, qui traite de glissements involontaires entre mondes parallèles et Les transfuges qui subissent un monde dont les repères ont disparus. Un peu didactique au début, mais le développement est assez angoissant, et évoque la décompensation psychique.


Après avoir posé les bases de son monde, Jane Beauclerck nous invite à suivre les aventures concises d'un héros rusé mais bienveillant, Le seigneur Lunaire (dont le titre de Lord Moon rend bien mieux en version originale). Toujours ce ton de fable et ce mélange féodal et technologique, avec au passage une habile parade contre les appétits coloniaux des visiteurs de l'espace.


Le Monde terne de Sébastien Suche est une ode aux lecteurs de SF, où se multiplient les références, et où le principe d'évasion n'est pas de fuir le réel, mais bien de lutter contre la répétition de la vie quotidienne. Intéressant récit pour une fois un peu plus détaillé de Jean-Michel Ferrer (soit Michel Demuth qui phagocyte les pages de ce numéro).


Kit Reed propose deux variations : une sur le thème du vampire et une autre pour une nouvelle planète piège, dans un style faussement naïf. La colonie des orphelins est bien menée, même si peu surprenant.


Jérôme Sériel, dont on déplorera l'usage de certains mots en "n", se stylise et fabrique ses phrases, mais oublie un tant soit peu son histoire qui aurait pu être du Borgès … s'il en avait eu l'intellect. Le fabricant d'événements inéluctables semblable à un Dieu ou au fatum romain aurait pu nous intriguer davantage, mais est rendu flou par un usage immodéré d'images ineptes qui ralentissent les descriptions. Au revoir, Jérôme Sériel, rendez-vous avec le Troisième Type !


Le chemin hors de la ville, de Winona McClintic, pose une ambiance d'apocalypse et l'insouciance de ses observateurs rendent à cette nouvelle un aspect absurde et inquiétant, allégorique. Bref : tout l'inverse de la nouvelle de Sériel.


Inquiétante étrangeté là aussi pour Les étrangers, première nouvelle (sur un total de 42 !) de Daniel Walther publiée dans Fiction (il y est même orthographié "Walter"). Comme dans celle de deFord, il y est question d'un glissement dans un monde sans doute parallèle et surtout hostile aux transfuges. Concis et efficace.

Comme nous l'avons évoqué plus haut, il faudra attendre une petite quinzaine d'années avant que Daniel Walther entre aux éditions Opta en qualité de Directeur des Collections du Club du Livre d'Anticipation et de Galaxie Bis. A propos de Daniel Walther et son entrée dans l'équipe éditoriale de Fiction, nous pouvons lire :

" J'ai commencé mon travail pour les éditions Opta au début des années 80. ça s'est fait sur un coup de fil de Juliette Weingand. Je précise bien que c'est Opta qui est allé vers moi et non le contraire, car, il fut un temps, certains se posaient des questions sur mes dons d'intrigant dissimulé en province. Passons.

          Je suis également devenu éditorialiste après le départ d'Alain [Dorémieux]. A ma propre demande cette fois. Non pas pour être partout à la fois mais parce que je considérais une revue sans éditorial comme un bon repas sans vin.

          Ne nous attardons pas sur ce chapitre. Parlons plutôt de mon temps éditorial. Je considère, avec le recul, que je n'ai pas si mal travaillé que ça. Et dans des conditions souvent difficiles. Dès mes débuts, je considérais que je devais publier de tout, du (bon) space opéra à la hard science-fiction en passant par l'heroic fantasy, la fiction spéculative et, bien sûr, le Fantastique (avec un F capital !).

          Il me semblait également indispensable de publier, du moins en Galaxie-bis, des auteurs français (ou de langue française) et des écrivains d'autres pays que la Grande Bretagne ou les Etats-Unis. Hélas ! De ce côté-là, ce fut l'échec. Noir. Total. Aucun des romans français ne s'est vendu. Et pourtant, contrairement à ce qu'ont prétendu des amis très chers, soucieux de me rendre service, il ne s'agissait pas de fonds de tiroir. Ou bien faut-il considérer Scènes de guerre civile de Jean-Pierre HUBERT comme un fond de tiroir seulement parce qu'il n'a pas plu à d'autres directeurs littéraires !

          Echec également, peut-être plus noir encore, dans le domaine étranger : j'ai publié un Roumain (Vladimir COLIN), un duo d'Allemands (Ronald M. HAHN et Harald PUSCH), un Néerlandais (Jacob CARROSSA)... Quoi, qu'allais-je faire dans cette galère-là ? !

          En France, on se fout pas mal de savoir qu'on fait de la S.-F. dans le monde entier ou presque. On reste assis sur ses habitudes.

          J'avais l'intention de publier un Hongrois (Peter ZSOLDOS), un Tchèque (Josef NESVADBA), un autre Roumain (Mircea OPRITA) et plusieurs Allemands et Autrichiens.

          Glissons, glissons.

          Par contre, dans le domaine anglo-saxon et américain, j'ai eu quelques satisfactions. Je fus le premier à publier C.J. CHERRYH, Mark GESTON, Barbara HAMBLY, Ansen DIBELL, James KAHS, Pamela SARGENT, lan WALLACE, etc. Je suis fier, également, d'avoir présenté aux lecteurs francophones le premier recueil de Dennis ETCHISON, un écrivain réellement fantastique et bien plus talentueux que certaines grosses machines yankees spécialisées dans la production à outrance. Quand vous avez réussi à faire paraître un recueil comme Les Seigneurs des moissons de Keith ROBERTS, vous vous dites que, tout bien considéré, votre goût n'est pas si mauvais que ça !

          Evidemment, chez Opta, nous n'étions pas riches, et certains textes que j'aurais aimé publier me sont passés sous le nez. Ce qui se vendait le mieux c'était, tu l'as deviné, le lancinant et répétitif Gor. Le roman-fleuve de John NORMAN. Plus d'une fois, j'en ai eu assez de ces sornettes machistes, mais les lecteurs adoraient ça. Je recevais des lettres impossibles dans lesquelles on me suppliait de ne pas interrompre cette géniale série.

          Finalement, j'ai laissé vivre John NORMAN et ses femmes esclaves. Puisqu'elles permettaient à Opta de faire des sous. Et ces sous-là permettaient par ricochet de publier des choses moins stupides.

          J'ai voulu des collections éclectiques. Avec des séries populaires comme celle de Jo CLAYTON, des épopées comme Les Royaumes de Tartares, des ouvrages-hommages comme le CLA consacré au regretté et sous-estimé Robert F.YOUNG, des fantaisies fantastiques comme La Quête de Nifft le Mince, de la SF moderne comme celle Pamela SARGENT...

          Allons, allons, il n'est pas possible de tout citer.

          Au lecteur d'apprécier.

          Je regrette amèrement que nos collections n'aient pas tenu devant l'adversité et, il faut bien le dire, devant les retours de bâton d'une distribution des plus sujettes à caution...

          Et puisque nous en sommes là de notre propos, j'aimerais dire un mot de la revue Fiction, dans laquelle j'ai fait mes premiers pas à la fin de l'année 1965 et dont je ne fus jamais, contrairement à ce que l'on a pu croire, rédacteur en chef.

          Il est certain que Fiction n'est plus [en novembre 1988] ce qu'il fut sous DOREMIEUX ou plus tard sous Daniel RICHE. Mais la revue a publié récemment son numéro 400. Et elle continue de faire paraître des textes français presque tous les mois. Elle demeure la seule revue mensuelle professionnelle (mais si, mais si !) en France.

          Quand il y en aura une autre, les grandes gueules qui aboient actuellement à tort et à travers contre Fiction pourront hurler de plus belle. J'aimerais, sincèrement, passer à une autre question ! "

(Extrait de Phénix 17 - juin 1989 ; interview réalisée par Michel Lamart).



Le quatrième de couverture (ci-contre) nous propose de très belles trombines d'auteurs, certains encore bien jeunes (on apprécie le cliché de Brunner et la bonne bouille de Silverberg), à l'occasion du compte-rendu de Maxim Jakubowski sur la Convention 1965 de SF qui s'est tenue pour une fois en Europe (à Londres).
Jakubowski rapporte des bruits de couloirs dont il ne peut pas avoir idée de ce qu'ils représenteront quelques années plus tard, comme par exemple ceci :

" On put ainsi apprendre que le prochain film de Stanley (Dr Folamour) Kubrick sera un film de SF basé sur un roman encore inédit d'Arthur Clarke. Le bruit circula que Peter Sellers y jouerait tous les rôles d'extra-terrestres, mais il fut démenti."

Mais il est dommage que Jakubowski ne rapporte pas vraiment les propos qui ont eu des airs de confrontations entre ancienne et nouvelle vague. Citons-en par exemple cet extrait :

" La dernière table ronde, lundi, fut passionnante. Il s'agissait d'un débat SF et Politique. Cinq personnes y prenaient part, mais ce fut dés le départ un accrochage puis un affrontement violent entre l'immuable père de la SF moderne, John Campbell, et l'Anglais John Brunner. Ce débat ne fut pas sans insultes et coups d'éclat et la salle, anglaise, prit vite parti contre Campbell et certaines conceptions U.S. La table ronde dura trois heures, un record, pendant lesquelles furent évoqués les troubles raciaux de Los Angeles, le Vietnam, l'église catholique, enfin toute la gamme des sujets réputés brûlants. John Brunner y fut vraiment brillant et démolit systématiquement les arguments de Campbell qu'il arriva même à faire bredouiller. Celui-ci se couvrit de honte avec ses théories farfelues sur l'esclavage et les sociétés primitives. La SF fut souvent oubliée mais personne n'alla s'en plaindre. "

On aurait bien aimé en savoir plus sur le fond, et sur ce qui a tant fait bredouiller Campbell. Ironie du sort : John W. Campbell, rédacteur en chef de la revue Astounding, sera mis à l'honneur du Fiction Spécial n°8, anthologie reprenant les "meilleures" nouvelles de la revue américaine.




Pour finir, nous vous proposons de lire la recension que Demètre Ioakimidis fait du dernier roman de Galouye en date traduit en français : Les seigneurs des sphères, que nous vous proposons en Bonus.

Daniel F. Galouye.
Les seigneurs des Sphères

Bonus !
Dans son premier roman, qui fut traduit dans la même collection sous le titre de Le monde aveugle, Daniel Galouye utilisait une idée fondamentale (l'humanité vivant dans des galeries souterraines où elle n'utilise pas le sens de la vue) et en tirait les conséquences logiques extrêmes dans un récit remarquablement cohérent. Dans ce récit légèrement plus récent, il a pris un thème familier à tout lecteur de science-fiction (celui de l'humanité souffrant sous la domination d'envahisseurs venus d'Ailleurs) et l'a traité d'une façon originale et, à plus d'un égard, mémorable. La réussite est peut-être moins impressionnante que celle du Monde aveugle, mais la domination des Sphères a un relief et une vraisemblance qui distinguent Galouye des tâcherons exploitant à la ligne des thèmes éprouvés.

En 1993, au début du récit, les survivants de l'humanité mènent des existences de réfugiés, sur une planète dominée par les Sphères. D'où viennent celles-ci ? Le contact avec elles n'a jamais été établi, depuis leur venue en 1977, et il ne l'est pas non plus, d'ailleurs, durant l'année couverte par le roman. Les Sphères ont édifié d'étranges « cités » de lumière, d'où elles sortent régulièrement pour chasser et tuer des humains qu'elles ont, selon des lois mystérieuses, « choisis ». Les raisons dictant ce choix, les causes du Jour de l'Épouvante – cet enfer qu'elles imposent à la Terre chaque année à date fixe, le 25 septembre – et, à travers ces causes, la nature de leur lieu d'origine, tout cela est progressivement découvert au cours du récit par le petit groupe que l'auteur place au centre de l'action.

Ce groupe est conventionnel : Il comprend surtout quelques militaires de l'armée américaine, qui résistent poussés par leur amour-propre au moins autant que par leur raison. Mais l'auteur a eu le mérite de n'y inclure aucun surhomme. Si le capitaine Geoffroy Maddox finit par triompher des Sphères, avec son petit groupe, c'est grâce à sa ténacité, au hasard qui lui permettra de comprendre quelques particularités des Sphères, et à son intelligence qui lui fera tirer le maximum de ce hasard. Ce côté non héroïque de la résistance – à l'opposé de celui dépeint par Robert Heinlein dans Sixième colonne – est un des apports intéressants, sinon nouveaux, de Galouye à son thème. Un autre, plus notable, est le caractère parfaitement extra-terrestre des Sphères : elles ne peuvent être décrites en termes empruntés à l'un des règnes de la nature, pas plus que leurs « cités » de lumière, et pourtant elles ont les unes et les autres une réalité presque sensible, colorée et vivante en tout cas. Devant de telles entités, Maddox et son groupe sont désemparés, et on les comprend. On comprend aussi que les Sphères aient pu inspirer un culte à des fanatiques ; et quoi de plus plausible que le désir d'affirmation manifesté dans ce monde désorganisé par de minables politiciens de province ?

Le titre original du roman est plus heureux que celui de la traduction française. En effet, les seigneurs en question sont les Sphères elles-mêmes ; et ces Sphères sont indubitablement les seigneurs du psychon. Ce dernier terme, inventé par un des personnages au cours du roman, désigne le « quantum d'énergie mentale ». Et c'est en réalisant les possibilités du psychon que Maddox et ses compagnons finiront par sauver la Terre. Un autre point à l'actif de l'auteur, à ce sujet : cette découverte est présentée de manière plausible, elle est graduelle, hésitante, inquiète parfois. Maddox ne comprend pas toujours parfaitement les possibilités de l'énergie mentale, et il lui arrive de s'en servir mal. Là encore, le lecteur se dit que c'est bien ainsi que les choses se passeraient en réalité.

La traduction de Claude Saunier est attentive, et le livre en valait assurément la peine. Ce roman confirme que Daniel Galouye pourrait bien être, avec Walter Miller et quelques autres, un des meilleurs auteurs de science-fiction nés il y a quarante ou quarante-cinq ans, et venus assez tardivement au genre (par opposition à Asimov et à Anderson, par exemple, qui appartiennent à la même génération, manifestent des qualités au moins aussi marquées, mais sont de « vieux professionnels »). Ceux qui ont aimé Le monde aveugle ne seront pas déçus par ce nouveau roman qui montre cette fois, chez son auteur, un pouvoir assez rare de visualiser les scènes qu'il décrit.

Demètre IOAKIMIDIS

Rappelons que ce roman a fait l'objet d'une "préquelle" sous la forme d'une nouvelle qui se lit fort bien en introduction au roman : La Cité des sphères (in Galaxie (2ème série) n° 8, OPTA 12/1964 ).

 

07 mai, 2025

Fiction n°110 – Janvier 1963

Beaucoup de publications exclusives à ce numéro de Fiction, et une bonne proportion d'auteurs francophones ; on notera l'argument de vente (qui ne sera que très peu utilisé dans cette formule de Fiction) de mettre en avant (sur la couverture) un auteur reconnu, ici : Ray Bradbury avec en avant-première un extrait de "La foire des ténèbres" dans une traduction originale de Michel Deutsch. Mais l'on en retiendra surtout "Le léviathan de l'espace" de Robert F. Young, et l'incomparable Jorge Luis Borges avec "La bibliothèque de Babel".

On poursuit la collection des couvertures abstraites

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Sommaire du Numéro 110 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES

2 - Robert F. YOUNG, Le Léviathan de l'espace (Jonathan and the Space Whale, 1962), pages 7 à 39, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

3 - Charles BEAUMONT, L'Œil du père (Oh Father of Mine, 1957), pages 40 à 44, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

4 - Jérôme SERIEL, Les Planètes d'Aval, pages 45 à 54, nouvelle *

5 - Algis BUDRYS, La Liberté tombe du ciel (Falling Torch, 1958), pages 55 à 87, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

6 - Ray BRADBURY, Le Manège (Nightmare Carousel, 1962), pages 88 à 106, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

7 - Jean RAY, Les Étranges études du Pr. Paukenschlâger, pages 107 à 112, nouvelle

8 - Jorge Luis BORGES, La Bibliothèque de Babel (La biblioteca de Babel, 1941), pages 113 à 119, nouvelle, trad. Nestor IBARRA

9 - Lise DEHARME, Dans la nuit, pages 120 à 122, nouvelle *

10 - Maxim JAKUBOWSKI, Bribes, pages 123 à 125, nouvelle *

11 - Christine RENARD, À la croisée des parallèles, pages 126 à 128, nouvelle

12 - Monique DORIAN, Le Rêve prisonnier, pages 129 à 131, nouvelle *

13 - Pat MALLET & Michel PELTIER, La Vie privée du vampire, pages 133 à 135, bande dessinée 

CHRONIQUES


14 - Demètre IOAKIMIDIS, Alfred Bester, le dilettante de la S.F., pages 136 à 141, article

15 - Alfred BESTER, Livres d'Amérique, pages 142 à 145, chronique, trad. Demètre IOAKIMIDIS

16 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 146 à 167, critique(s)

17 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 168 à 169, critique(s)

18 - (non mentionné), En bref, pages 170 à 171, article

19 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 173 à 176, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Une nouveauté éditoriale pour ce numéro 110 : le sommaire est suivi d'une présentation générale du numéro, en remplacement de la note d'introduction située avant chaque nouvelle. Un choix qui n'est pas aussi anodin qu'il n'y parait, et restera éphémère. Nous vous en livrons ici le contenu (et le ferons tant que durera ce choix éditorial - à savoir le Fiction n°115), tout en continuant de vous proposer nos propres notes de lecture).

Note éditoriale du n°110 :

Deux novelettes en vedette dans ce numéro : « Le Léviathan de l'espace », où l'un de nos auteurs de fond, Robert Young, reprend son mythe favori : l'homme confronté à un élément gigantesque (voir « La déesse de granit » ainsi que « L'ascension de l'arbre ») ; et « La liberté tombe du ciel », passionnant récit d'Algis Budrys (auteur encore peu connu du public français), qui transpose dans un contexte SF le thème – très proche de l'expérience française 1940-1944 – de la résistance à un envahisseur.

 

Autres histoires de science-fiction : « L'œil du père », pochade où Charles Beaumont traite (à sa manière – et avec une belle désinvolture) du paradoxe temporel ; et « Les planètes d'Aval » fantaisie du jeune auteur français Jérôme Sériel (dont le second roman, « Le satellite sombre », critiqué dans ce numéro, vient de paraître chez Denoël).

 

Côté fantastique, un événement : la parution dans « Fiction » d'un épisode du tout nouveau roman (inédit en français) de Ray Bradbury, « Something wicked tbis way comes » ; titré par nous « Le manège », cet épisode se présente en fait comme un récit indépendant ; c'est du super-Bradbury, alliage de tendresse et de cruauté, de poésie et de terreur.

 

Nous poursuivons en outre notre série de rééditions d'anciennes histoires de Jean Ray, avec « Les étranges études du Pr. Paukenschläger », où se trouve annoncé un thème qui s'est poursuivi ensuite à travers l'œuvre de l'auteur : celui du contact avec un monde situé dans une autre dimension.

 

L'insolite est représenté ce mois-ci par un nouveau texte extrait des « Fictions » de Jorge Luis Borges : « La bibliothèque de Babel », image métaphorique de l'univers ; et par « Dans la nuit », histoire inédite (plutôt criminelle ?) de Lise Deharme, dont le dernier roman, « Pierre de la Mermorte », vient de paraître chez Julliard.

 

Après le Banc d'Essai (trois courts contes « en marge » dus à des jeunes auteurs), mentionnons la suite des scènes (en images) de la vie des vampires, par Patrick Mallet et Michel Peltier. Et passons à la Chronique Littéraire : une présentation d'Alfred Bester par Demètre Ioakimidis, lequel traduit plus loin un nouvel article du même Bester sur les « Livres d'Amérique ».

Rien de très instructif, on le notera, et l'on regretterait presque les petites notules bio-bibliographiques que permettaient "l'ancienne formule". Nous citerons en ce sens l'avis d'un lecteur paru dans la rubrique Tribune Libre dans le n°113 :

(…) Votre nouvelle présentation est plaisante, et la qualité du papier est appréciable ; mais pourquoi avoir supprimé les textes de présentation au début de chaque nouvelle ?

Votre but, votre raison d'être même, est de nous présenter des textes variés, variés dans le style, le sujet, la façon de traiter celui-ci, l'origine de l'auteur, etc.

Comme beaucoup de vos lecteurs sans doute, je « déguste » mon « Fiction », ne lisant qu'une ou deux nouvelles à la fois, et j'aime choisir celles-ci en fonction de l'état d'esprit du moment. Alors, devant la suppression de la préface, je suis obligé de me reporter à la page de présentation, un peu succincte à mon goût. (…)

Jacques Pachter - Valenciennes (Nord). 

Dans Le Léviathan de l'espace, on découvre tout un monde enclos dans le ventre d'un être aux dimensions planétaires et comparable à une baleine (et l'on notera le défi descriptif que Robert F. Young s'est imposé, et qui rappellera celui de Larry Niven dans "L'anneau-monde" qui paraîtra quelques années plus tard).

C'est par le biais d'un personnage extérieur à ce monde que l'on découvre cette "utopie".

"Les gens de la Flotte étaient entrés en orbite avec les premiers cosmonautes américains et faisaient à présent partie intégrante de l'espace comme autrefois de l'océan."

On parle bien de "cosmonautes américains" - signe que les Etats-Unis n'en étaient pas au même stade dans la course à l'espace, tout au moins du point de vue sémantique - mais aussi et surtout du mythe biblique de Jonas dans le ventre de la baleine, et des récits de baleiniers tels le "Moby Dick" d'Herman Melville. On est très surpris au début de noter que la petite communauté d'humains vivants dans le ventre de la baleine, et ignorant tout de sa condition, soit organisée sur le modèle américain des années 50-60. Young sous-entendrait il que sa société contemporaine soit une sorte de Jardin d'Eden ? La chose est questionnable, et l'auteur ne s'en prive d'ailleurs pas : 

" (…) il lut, par les dimanches après-midi tout dorés de soleil, les journaux dominicaux qui louaient la noblesse et la grandeur d'âme naturelles de tous les bons Prospériens, qui les adjuraient de faire encore et encore des enfants, car les enfants n'étaient-ils pas des consommateurs, et le succès d'une économie fondée sur la loi de l'offre et de la demande ne réclamait-il pas avant tout un accroissement de la consommation, et une économie fondée sur la loi de l'offre et de la demande n'était-elle pas la seule base sur laquelle on pouvait bâtir le Monde de Demain ?

Young pose en fait le dilemme "écologie - développement" à partir de cette allégorie du ventre de la baleine. Comment prendre conscience de vivre dans un monde aux ressources limitées quand le but du progrès est de "prospérer", de "croître", et de coloniser d'autres mondes ? Le pillage s'avère être principalement le moteur d'un mécanisme de déni, et l'être peu avisé sape les assises même de son monde ridiculement fini. 

Un peuple insouciant de la finitude de son univers, un dieu-baleine dont le monde est le ventre, un étranger qui n'est pas voué à devenir prophète mais qui se fera sauveur… Malgré une idéologie très gnostique, Young parvient à toucher du doigt un intérêt supérieur à tout cela : le respect du vivant, pour ce qu'il est et non pour ce qu'il peut nous prodiguer.

Sous L'œil du père, Charles Beaumont s'amuse avec le paradoxe de Saint-Menoux (dans "Le voyageur imprudent" de René Barjavel : qu'advient-il du voyageur temporel qui assassine son ancêtre ?). Mais ici, Beaumont inverse le problème : quel père engendrera un tel fils parricide ?

Avec Les planètes d'Aval, nous voilà témoins d'une histoire inepte, une fois de plus avec un Jérôme Sériel qui se prend pour Flaubert. On aimerait le condamner à peindre ses propres représentations tant le foisonnement d'images les rend inutiles, et l'excès de néologismes ôte toute véritable poésie à ses lourdes descriptions. Quant aux personnages, à l'intrigue, au développement et à la chute, mieux vaut ne pas se prononcer.

La liberté tombe du ciel  traite des méfaits d'un conflit long. Le film de Louis Malle "Lacombe Lucien" (1974) évoquera un parcours comparable d'un jeune homme refoulé par les maquisards qui rejoindra l'envahisseur. On pourrait croire à de la S.F. , à travers son décorum (colons terriens revenus du Centaure pour sauver la planète-mère, Envahisseurs, armement moderne), mais tout cela n'est rien de plus qu'un épisode de guerre, peut-être même un peu longuet pour ce qu'il tente d'exprimer. Algis Budrys a toutefois un métier sûr pour nous mener jusqu'au bout.

Fiction en fait son argument de vente principal : un inédit de Ray Bradbury. Il s'agit en fait d'un extrait de "La foire des ténèbres", dans une traduction différente de celle qui paraîtra chez Denoël. On retrouve dans Le manège le goût bradburyen pour les choses du passé, et c'est même ici l'enjeu de ce manège diabolique que de les rendre au présent. 

" Le petit tertre sablonneux que nous occupons est, parait-il, parmi ces lieux étrangement privilégiés. L'appareil du professeur est destiné à provoquer des ondes spéciales qui forceront, pour ainsi dire, la porte du mystérieux monde voisin."

Le décor posé dans Les étranges études du Pr. Paukenschläger rappelle celui de la dune du Pyla qu'utilisera plus tard René Réouven dans "Les survenants", sur un sujet similaire. On pensera également à "De l'au-delà" de H. P. Lovecraft avec cette nouvelle de jeunesse de Jean Ray, qui oscille encore entre plusieurs types de narrations, défaut qu'il corrigera bien vite.

S'ouvrant sur une citation d'un ouvrage de Robert Burton (1621), un auteur qualifié de "borgésien",  Jorge Luis Borges, toujours dans l'allégorie, nous invite une fois de plus à revisiter la forme de l'univers, ici dans La bibliothèque de Babel, recueillant toutes les combinaisons d'écrits à base des "25 caractères de base de la typographie". S'ensuit une description délicieusement absurde et vertigineuse d'un peuple de lecteurs et de bibliothécaires, de leurs dogmes et de leurs suppositions… Encore une fois magistral.

Douche écossaise pour poursuivre Dans la nuit, d'une autrice pourtant issue de la "Grande" littérature puisqu'il s'agit d'une muse du surréalisme, Lise Deharme. Mais sa nouvelle est un peu abstruse, parodiant une intrigue policière pour mieux la rendre caduque. On en appréciera le style pour ce qu'il est, mais moins pour ce qu'il dit.

De même pour Bribes de Maxim Jakubowski. On pourrait vraiment se demander ce que vient faire cette nouvelle dans cette revue. Toutefois, Jacubowski se fera connaître dès 1963 en publiant une anthologie de science-fiction, "Loin de Terra", et sera à la fois libraire à Londres, critique, et romancier...

On entend le remord français, du français qui n'a pas eu à souffrir de la déportation durant la 2nde G.M. , dans À la croisée des parallèles. On entend également la spoliation des familles juives, et la participation réelle ou mensongère à des faits de Résistance. Quand on y lit : "C'était en 1940. Les rumeurs de guerre s'intensifiaient. ", nous sommes en droit de nous demander ce que Christine Renard entendait par "rumeurs" : l'écho lointain de ce qui est ou bien le soupçon de ce qui vient (auquel cas nous voilà déjà dans un monde parallèle.) Toutefois, l'impression d'avoir deux vies distinctes, le sentiment schizophrène de ne pas devoir les mélanger, de les rendre donc parallèles et clivées, s'exprime cependant parfaitement dans ce contexte historique. Là où il y avait matière à un petit roman historique, Christine Renard, par sa concision, en a fait une petite réflexion fantastique.

Dans Le rêve prisonnier, on rêve de Laïma. Laïma, on le comprend bien vite, c'est la lamie, le vampire femelle qui obsède sa victime mâle ; on repense aussi à la Vana de Dorémieux, sans doute co-auteur de cette nouvelle. Une fois de plus, on ne saurait comprendre complètement cette nouvelle de Monique Dorian sans se figurer la folie douce et pénétrante qui poussa à la démence la femme de Dorémieux, et celui-ci à l'interner.

Le courrier de la Tribune Libre défend Nathalie Henneberg suite à la publication de la "pique" que lui lançait Marcel Battin (auteur et éditeur d'une revue d'amateur) (voir Fiction 108 et 109).

Je suis libraire. C’est à ce titre surtout que je vous écris. La déclaration inqualifiable de Marcel Battin concernant Nathalie Charles-Henneberg me consterne par sa grossièreté et m’étonne par sa prétention.
Comme tous les libraires de Paris, je vends « Fiction » et je peux vous certifier que lorsque le nom « Henneberg » figure au sommaire, je n’ai pas d’invendus dès la première semaine. Même observation pour les romans de cet auteur. Dans mon quartier, pourtant assez réfractaire à la science-fiction, j’ai des habitués qui achètent tout ce qui est signé Henneberg.
Je cite, de mémoire, le jugement prononcé par l’un de mes clients, à propos de « La forteresse perdue » : « Elle s’est surpassée ! Elle est extraordinaire ! Chapeau ! » Et d’un autre, à propos des « Dieux verts », qu’il recommandait à un ami : « Prenez ce livre ; puisque vous voulez vous initier à la science-fiction, autant commencer par un chef-d’œuvre ».
(M. Boulestin, Paris). 
Fidèle lectrice de « Fiction », j’ai lu avec indignation et surprise la déclaration – aussi grossière qu’étonnante – de Marcel Battin à propos de Nathalie Charles-Henneberg.
Quoi ! Nous avons là un des meilleurs auteurs de la science-fiction française, un auteur qui a son « ton » particulier, son propre univers et que même les étrangers apprécient, et parce que Marcel Battin est « horripilé », nous cesserions de lire cet auteur, que nous estimons tous, dans les pages de « Fiction » ?
Cette horripilation, n’est-ce pas une légère démangeaison d’envie ?
J’ai commencé à acheter votre revue parce que j’y avais lu un récit de Charles et Nathalie Henneberg, et je continue à l’acheter dans l’espoir d’en lire d’autres.
(Colette Cassar, Paris).
Que la rapidité de ma réaction – qui ne sera pas solitaire ! – prouve à Monsieur Battin que la « Bergère », comme il dit, n’horripile pas tout le monde. Car tout le monde n’a pas le poil aigri et envieux ! Curieux ! Moi, ce sont les prophétaillons de bas augure qui me déplaisent, Ces masochistes systématiques, qui distillent bouc et mélasse odoriférantes en extrapolant sur le futur à partir de leurs petits états d’âme mitonnés dans l’amertume, ont évidemment l’irremplaçable avantage que leur donne le penchant actuel d’une fraction de lecteurs pour le morbide, surtout s’il se pare d’une vulgarité baptisée Conscience Dépouillée du Présent. Il est plus facile, on le sait, de couper des ailes que de les ouvrir, et de prêcher le désespoir que l’espoir. 
Qu’un visionnaire peigne un tableau sinistre devient frappant et respectable lorsqu’il s’agit, par exemple, d’un Barjavel, ou du cher Jacques Sternberg, qui ressent en poète et écrit en logicien jusqu’auboutiste. Seulement, on n’oublie pas ces auteurs-là, dès la première œuvre qu’on en lit. On ne saurait en affirmer autant de Monsieur Battin.
Je n’aperçois pas, d’ailleurs, en quoi les Henneberg sont pastoraux. Sinon parce qu’ils croient au Prince Charmant – je veux dire qu’on retrouve toujours chez eux un couple prédestiné uni au-delà des magies obscures de l’espace et du temps, dans une vie ou un néant.
C’est là, j’en jurerais, que le bât blesse Marcel Battin. Eh bien oui. Monsieur, c’est beau, j’en veux et j’y crois aussi, et zut aux affreux, aux jaloux, aux ratiocineurs, aux grinçants. (Et aux déverseurs de bitume quand ils n’ont pas l’envergure biblique.) Ils font des cauchemars ? C’est fâcheux, mais qu’ils ne nous étouffent pas dans leurs petits phantasmes personnels à leur mesure.
D’ailleurs, la « Bergère » ne donne pas dans le rêve rose, que je sache. L’horreur, si raffinée soit-elle, si intimement mêlée au merveilleux, ne demeure pas moins essentielle chez les Henneberg. N’est-elle pas aussi sauvage que douce, aussi cruelle que tendre ? Le futur de « La forteresse perdue » est-il arcadien, anacréontique ? Curieuse Bergère !
Et puis, il ne s’agit pas d’un rêve, mais d’un monde. D’un monde de poète – parce que les Henneberg l’ont porté en eux, formé, bâti, construit, fignolé, exploré – en démiurges.
Sans doute l’art hennebergien est-il, dans sa conception idéaliste des rapports humains, plus sensible aux esprits féminins et plus proche d’eux. Cependant, j’aimerais bien savoir ce que dit un Louis Pauwels de cette foi dans le couple, axe du monde hennebergien. Le jugement que Pauwels porta sur André Breton pour avoir « dressé » à l’Amour une statue de cristal et de sang me semble très applicable, dans une sphère différente bien sûr, aux Henneberg (cf « Lettre à Elle », parue en éditorial dans « Arts » sous sa signature voici dix ans environ.)
Tout de même, les Henneberg ne « font » pas pour « Les Veillées des Chaumières ». Leurs amants sont blessés, déchirés, je dirais même qu’ils s’atteignent en se transcendant si le jargon pseudo-philosophique ne me faisait esbaudir toute seule. Ce ne me semble pas un hasard si l’une de leurs nouvelles se nomme « Ysolde »… Oui, décidément, ils croient au mythe, au miracle-mirage de l’amour accompli. Qu’importe quand et où et par quel moyen Bellatrix rejoint son astronaute terrien ; ou Lorris, Ysolde ; ou Catherine Sforza, César Borgia ; ou Stéphane de Norwid, la visiteuse troublée de son château polonais ; ou Alix, son héros torturé ; ou Lars, Miâ-la-fleur ; ou Timna de Sodome, Elléor l’Arcturien…
(Micheline Bazin, Paris)

Toujours dans  l'humeur règlement de comptes à OK Corral, on pourra lire dans "Ici, on désintègre !" Jacques Goimard s'en prendre très vertement à la traduction de "Time and again"  de Clifford D. Simak parue sous le titre "De temps à autre" au Rayon Fantastique (et demeurée plus connue sous le titre que lui avait donné Galaxie : "Dans le torrent des siècles"). Signée A. Yeurre, et que Goimard qualifie de "turlutaines", nous assistons peut-être ici à un jeu de cache-cache où personne n'est dupe ; l'encyclopédique site Noosfere rapporte A. Yeurre comme un pseudonyme de Pierre Versins, proche de la rédaction au point de publier fréquemment des recensions et des articles de fond. On aurait du mal à imaginer le jeune Jacques Goimard, qui fait ses débuts, certes, dans la revue,  tout ignorer de qui se cachait sous ce pseudonyme. La vérité est A. Yeurre...

On peut lire au détour de cette diatribe : "Mais « Galaxie » a cessé de paraître, et ses premiers numéros sont devenus introuvables". En 1963, nous sommes neuf ans après leur parution - et voilà une remarque qui nous montre bien la fragilité d'un tel ensemble éditorial (et le PReFeG souhaite saluer ainsi toute l'armée des ombres qui a oeuvré à numériser toutes ces revues.)

On notera dans la même rubrique le nom d'un Ch. Du Chesne, nouveau dans l'équipe critique ? Nous n'en savons encore rien.

Sans se situer dans la polémique, et bien que l'auteur en question ne renonce pas à s'y compromettre de temps à autre, notons l'article de Demètre Ioakimidis : "Alfred Bester, le dilettante de la SF", reproduit en intégralité dans notre page dédiée.

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