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07 octobre, 2026

Galaxie (2eme série) n°028 – Août 1966

Après le florilège de grosses pointures du numéro précédent, Galaxie nous propose cette fois des auteurs de moindre renommée (mais pas de moindre talent), à commencer par le très diversifié Gordon R. Dickson et le méconnu Jerome Bixby. Mais enfin, tout de même, et sans surprise aucune : "ils ont du Sheckley" comme dirait mon ami Gilbert.

Bonté divine !
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Sommaire du Numéro 28 :


1 - Gordon R. DICKSON, La Montagne du messager (On Messenger Mountain, 1964), pages 4 à 52, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ, illustré par Gray MORROW *

2 - Robert SHECKLEY, Voulez-vous parler avec moi ? (Shall We Have a Little Talk?, 1965), pages 53 à 75, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - Jerome BIXBY, Ancien testament (Old Testament, 1964), pages 76 à 83, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ

4 - Keith LAUMER, Le Prince et le pirate (The Prince and the Pirate, 1964), pages 84 à 109, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Norman NODEL *

5 - Robert LORY, Débuts dans le monde (Coming Out Party, 1965), pages 110 à 113, nouvelle, trad. René LATHIÈRE, illustré par Norman NODEL *

6 - Bruce McALLISTER, Chasseurs d'hommes (We Hunters of Men, 1965), pages 114 à 139, nouvelle, trad. Yves HERSANT, illustré par John GIUNTA *

7 - Fred SABERHAGEN, La Vie contre la vie (The Peacemaker / The Life Hater, 1964), pages 140 à 148, nouvelle, trad. Michel DEMUTH

8 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 159, courrier 


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



" (…) lorsque deux étrangers se rencontrent dans l’espace, rien n’est connu – et tout est à connaître. Le sort des deux races dépend peut-être de leur première rencontre : celui qui tuera l’autre le premier pour étudier sa carcasse aura peut-être sauvé les siens. Une fois que le contact est pris, il est impossible de revenir en arrière et il est trop tard pour réfléchir. Car ce n’est pas le hasard qui nous a conduits là-bas, pas plus qu’eux, et nos rencontres ne sont pas accidentelles."

A partir de ce contexte, qui rappelle fortement "Premier contact" de Murray Leinster, Gordon R. Dickson tend son ressort dramatique entre deux espèces : la nôtre et une autre très énigmatique quant à sa forme et ses capacités. Jusqu'à ce que des représentants de chacune de ces espèces se retrouvent naufragés sur une planète hostile…

Les amateurs d'escalade comme les alpinistes apprécieront La montagne du messager, où les naufragés doivent gagner les plus hauts sommets pour pouvoir lancer une balise de secours, d'un point situé suffisamment haut pour faciliter sa pénétration dans l'espace. Tout est bien justifié dans ce récit, qui propose une différence notable entre les physiologies des deux espèces en présence, non sans suspens ni adversité. Un bon moment.


Il ne faudrait pas avoir à " éliquer forsiquement les mushkées " dans cette nouvelle de Robert Sheckley intitulée "Voulez-vous parler avec moi ?". Et l'enjeu semble de taille pour ce représentant de l'espèce humaine avide de coloniser une nouvelle planète, et désireux pour cela d'établir un lien durable, voire un asservissement, avec (ou de) la population autochtone.

" On avait fait du chemin sur Terre, depuis l’époque révolue des guerres d’agression. Les livres d’Histoire vous apprenaient comment, jadis, un monarque pouvait tout simplement envoyer ses troupes s’emparer de ce qu’il convoitait. Et si quelqu’un poussait l’audace jusqu’à lui demander le motif de cette guerre, il le faisait décapiter, jeter au fond d’une oubliette, ou coudre dans un sac que l’on balançait ensuite à la mer. Et il n’en éprouvait pas le moindre remords, car il estimait être dans son droit le plus strict.

Ce système, appelé droit du seigneur, était une des principales caractéristiques du laissez-faire capitaliste que connaissaient les anciens.

Mais par la suite, dans la lente succession des siècles, des progrès culturels s’accomplirent. Une morale nouvelle s’imposa. Lentement – mais sûrement, le sens de la justice et de la loyauté fut inculqué à la race humaine. Les souverains, les dirigeants furent désignés par vote et durent respecter les désirs des électeurs. Justice, Clémence, Pitié vinrent au premier plan des pensées des hommes, supplantant l’antique droit du plus fort et la fruste brutalité des jours révolus.

Les temps anciens n’étaient plus qu’un triste souvenir. À présent, aucun dirigeant ne pouvait s’emparer purement et simplement d’un autre pays. Les électeurs n’y auraient pas consenti.

Il fallait, pour le faire, une raison valable.

Ainsi, quand un Terrien possédait en bonne et due forme une propriété sur quelque autre planète, il avait nécessairement besoin de l’intervention de l’armée pour protéger sa propre existence, sa maison et ses biens.

Toutefois, il lui fallait d’abord acheter la propriété. En devenir le légitime possesseur, pour se mettre à l’abri des sénateurs au cœur tendre et des journaux toujours prêts à prendre le parti des extraterrestres, lesdits journaux ouvrant invariablement une enquête lorsqu’on prenait une nouvelle planète sous protectorat.

Sheckley, conscient que le thème de la colonisation est un courant majeur de la SF, extrapole son concept et en donne, avec une illusoire assurance de civilisation respectable, une version modernisée. Nul progrès, puisqu'il est toujours question de s'emparer de la terre de l'autre, mais la guerre et la mort y sont simplement moins expéditifs.

C'est surtout l'occasion de mettre le langage au cœur de la machine à coloniser, et surtout d'en rire beaucoup. Pour ce qui est de la traduction, et étonnamment, René Lathière - dont les compétences de traducteur peuvent parfois se révéler limitées - s'amuse beaucoup avec les néologismes et les mots valises farfelus que propose Sheckley, dans cette nouvelle où démonstration est faite que le pouvoir s'exerce principalement à travers le langage. Construite comme une allégorie à la Swift, et d'un humour absurde bien tendu, on ne s'étonnera pas de retrouver ce texte dans les anthologies sur l'auteur qui suivront (Les univers de Robert Sheckley, C.L.A. 1972 ; Le livre d'or de Robert Sheckley, Pocket 1980).


Avec son Ancien testament, Jerome Bixby s'amuse à rendre aussi pragmatiques que possible les histoires que rapportent les textes sacrés. Le crépuscule des idoles et des anciens cultes pourrait n'être (naître) que la conséquence d'une visite extraterrestre impromptue.


Quant à la nouvelle de Keith Laumer Le Prince et le pirate, on y trouvera de l'aventure, certes ; des péripéties, sans doute ; mais pas de la S.F., malgré d'insipides extraterrestres et des vaisseaux qui servent de parloirs. Bref, un bon moment d'ennui.


Fort heureusement suit une bonne petite nouvelle à chute, Débuts dans le monde, où l'on retrouve le goût de Robert Lory pour les jeux de cache-cache avec le langage.



" N’y a-t-il pas place en vous pour le respect des lieux, des personnes et des époques ? "

Voici la question que pose le protagoniste principal de Chasseur d'hommes qui, comme c'était le cas pour "Une étoile pour trois", pourrait faire partie des récits de colonies terriennes dégénérées. Bien que le verbe y soit simple, et la situation initiale assez manichéenne, l'impression que les descriptions de l'intrigue sont tronquées d'une part des informations peut dérouter le lecteur (ceux qui ont lu "Le monde aveugle" de Daniel F. Galouye connaissent ce sentiment). Pour une colonie qui finirait par retrouver sa place dans l'Empire Galactique terrien, cette nouvelle ne lui offre que la perspective de devenir un haut lieu touristique… On se rappellera des propos de Donald Trump à propos de la bande de Gaza dévastée…


" Les berserkers haïssaient l’humanité. Mais contre ces machines de mort, l’homme gardait l’avantage de l’intelligence. " A la lecture de ce pitch, on comprend bien pourquoi les marchand de technologie de la Silicon Valley nous vendent de "l'Intelligence artificielle" - reste à conserver suffisamment d'intelligence naturelle pour n'être pas dupe de l'artifice, et ne pas se délester de son intellect pour devenir un mort-vivant. Dans La vie contre la vie, ainsi, un homme tente de convaincre un vaisseau de guerre berserker de la supériorité de la vie sur la machine. Mais la machine comme le vivant sont tous deux capables de ruse, et pas nécessairement grâce à l'intellect… Un second récit concis du cycle des berserkers par Fred Saberhagen.

30 septembre, 2026

Galaxie (2eme série) n°027 – Juillet 1966

Pas de petit artisan, rien que des valeurs sûres, qu'elles soient établies (vanVogt, Simak ou Clarke) ou en passe de l'être (Silverberg et Cordwainer Smith). Galaxie appuie sur le champignon de la SF à l'américaine, et semble s'être fait un choix définitif de cette ligne, bien que le débat sur la mixité des continents d'origine des auteurs continue de faire vibrer les pages du Courrier des lecteurs.

"For Sure, it's a right click on a mouse !"

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Sommaire du Numéro 27 :


1 - James Henry SCHMITZ & Alfred Elton VAN VOGT, Point Oméga (Research Alpha, 1965), pages 5 à 69, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Jack GAUGHAN

2 - Clifford D. SIMAK, Du petit gibier (Small Deer, 1965), pages 70 à 83, nouvelle, trad. Frank STRASCHITZ

3 - Robert SILVERBERG, Le Feu bleu (Blue Fire, 1965), pages 84 à 112, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM, illustré par Jack GAUGHAN

4 - Arthur C. CLARKE, Le Chien de lune (Moondog / Dog Star, 1962), pages 113 à 120, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE, illustré par Dick FRANCIS

5 - Cordwainer SMITH, Une étoile pour trois (Three to a Given Star, 1965), pages 121 à 147, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Gray MORROW

6 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 148 à 153, courrier

7 - (non mentionné) , Résultats des référendums sur les n°s 24 et 25, pages 159 à 159, notes (manque à l'epub).




" Elle vit les gens tels qu'ils étaient en réalité… d'un côté les dupes, les simulateurs et les êtres sans caractère ; de l'autre, les forcenés et les dépravés, les habiles et les cyniques. Elle reconnaissait qu'il y avait de par le monde des individus forts, animés de bonnes intentions, mais, en cet instant, c'était surtout aux destructeurs qu'elle était sensible… à la multitude des filous et des parjures – qui avaient tous bonne conscience, elle le voyait maintenant. Mais elle se rendait également compte qu'ils se trompaient sur leur amère expérience. Parce qu'ils étaient cupides et sensuels ; parce qu'ils avaient perdu la crainte du châtiment en ce monde ou en l'autre ; parce qu'ils n'admettaient pas que soient contrecarrés leurs plus futiles caprices ; parce que…
Un souvenir personnel qu'elle avait oublié fulgura dans sa mémoire, celui d'un petit chef de service qui l'avait mise à la porte – c'était son premier emploi – parce qu'elle avait refusé d'aller chez lui.
Toute sa vie, on lui avait appris à ne pas s'apercevoir de ce genre de choses et elle avait essayé de suivre cet enseignement. Mais, à présent, elle laissait le computeur qui fonctionnait quelque part dans son subconscient calculer toutes ces données qui venaient alimenter sa lucidité. "

On pourrait bien entendu apprécier ce passage de "Point Oméga" de Alfred Elton van Vogt et James Henry Schmitz, ne serait-ce que parce qu'un héros ne le devient que lorsqu'il prend conscience de la primauté de la vertu en ce bas monde. Mais ici, ce sursaut qui n'en appelle finalement qu'à la morale (et un tantinet à la crainte du Dies Irae) n'est pas le fruit d'un jeu de situations ou d'expériences, mais est lié à un saut évolutif… artificiel et provoqué en accéléré par un expédient chimique (un peu comme la souris Algernon dans le roman de Daniel Keyes). Les auteurs considèrent bien ce saut comme une progression, mais le plus, au final, est assimilé au travail que ferait un "computer". Voici encore un exemple de la fascination pour cette mécanisation :
"Elle savait que c'était une chose que ce nouveau mécanisme cérébral devait chercher à atteindre en vertu de sa programmation interne."
Bref, pour les amateurs d'histoires de super-mutants évolutifs, comme vanVogt sait les écrire et reproduire à merci, peut-être ce récit sera-t-il distrayant. Mais comme le chemin vers un stade supérieur de l'être humain (tant au niveau de la pensée que de ses capacités physiques) n'est ici que mécanisme, on n'en tire finalement, une fois l'attrait et la curiosité passés, aucun enseignement, avant que l'histoire s'annule d'elle-même. Ennuyeux.

Toujours avec les vieux de la vieille, Clifford D. Simak nous propose par contre un bon petit récit, Du petit gibier, en style direct, sur l'extinction des dinosaures vu par un voyageur amateur dans le temps. Et une fin à la Wells qui pourrait faire frémir.


Kirby se demandait bien où chercher. Une communicabine se présenta au coin de la rue suivante ; il s'y engouffra, opacifiant les écrans. Il enfonça sa plaque d'identité dans la fente et appela la Sûreté des N.U.

Ah, les joies des cabines téléphoniques !… Sans que Robert Silverberg le sache lui-même, Le feu bleu - racontant comment un agent terrien reçoit un "ambassadeur" martien avide de goûter aux paradis artificiels de la Terre - cette histoire, donc, aurait perdu tout le sel de ses péripéties si nos protagonistes avaient eu chacun sur eux un bon vieux smartphone… 

Voici pour suivre un paragraphe typique regroupant les thèmes qu'explorera avec prédilection Silverberg par la suite. On y retrouve aussi les tentatives de spiritualisme moderne propre aux années 60, avec leurs syncrétismes théosophiques, qui fera le ferment de la vague New Age dans les années suivantes.
" Kirby ne savait pas au juste si le culte vorster était une ineptie, une sinistre conspiration contre le bien-être général, ou encore une croyance profonde et sincèrement idéaliste, à moins que ce ne fût un peu des trois.
Il pensait avoir compris l'idée générale. Vorst avait combiné une religion éclectique, empruntant au catholicisme le système du confessionnal, adoptant une partie de l'athéisme de l'ur-bouddhisme, ajoutant une dose de réincarnation hindoue, et assaisonnant le tout à la sauce moderne, avec des réacteurs nucléaires à chaque autel et une quantité de boniments sur l'électron sacré. Mais il était aussi question de capter les âmes des espers pour donner l'énergie nécessaire à une course aux astres ; d'une communion même des esprits non espers et – ce qui était le plus étonnant de tout, la grande idée de l'affaire – d'immortalité personnelle, non pas de réincarnation ; non pas l'espérance du Nirvana mais la vie éternelle pour tous les vivants. Étant donné la surpopulation de la Terre, l'immortalité était loin d'être la préoccupation première de tout homme sain d'esprit. L'immortalité des autres en tout cas ; on est toujours disposé à envisager la prolongation de sa propre vie, n'est-ce pas ? Vorst prêchait la vie éternelle du corps, et les gens marchaient. En huit ans, le culte avait passé d'une cellule à un millier, de cinquante adeptes à des millions. Les vieilles religions faisaient faillite. Vorst distribuait des pièces de bel or brillant, et si ce n'étaient que des pièces factices ses fidèles mettraient un certain temps à s'en apercevoir. "
Voilà donc une nouvelle bien menée par un jeune Silverberg qui commence à aguerrir ses thèmes et son style. La nouvelle ouvre un cycle de cinq récits, qui seront à l'avenir réunies dans le roman "Le chemin de l'espace" (J'ai Lu - 1983).

Arthur C. Clarke nous propose de son côté une tendre histoire d'amitié d'un astronome et de son chien, Le chien de lune ; petite nouvelle plaisante et sans prétention sur un ton assez proche de celui de Simak.


Pour conclure, l'infaillible Instrumentalité envoie ses créations interstellaires, en fait des pilotes humains fondus en leurs vaisseaux de guerre, pour répandre la terreur de l'Homme et coloniser en paix la galaxie. On sent toutefois derrière la grande naïveté du ton d'Une étoile pour trois une ironie douce-amère, parcimonieusement semée par Cordwainer Smith.



Un petit mot pour conclure : nous notons un record absolu de fréquentation du PReFeG en ce mois de Septembre 2026 (plus de 25 000 vues, soit plus de 10 % des consultations totales !). Les Etats-Unis, le Brésil, Singapour, tiennent le haut du pavé. Nous espérons que ce n'est pas là le signe d'une vidange clandestine, d'une récupération éhontée et commerciale, ou d'un algorithme de synthèse qui ferait ses courses (bien qu'il les fasse quoi qu'on en dise, et avec ce que l'on en dit aussi…). Nous saluons donc avec optimisme nos lecteurs américains du nord et du sud, et nos lecteurs d'Asie du sud-est. Faites nous signe via les commentaires !


23 septembre, 2026

Galaxie (2eme série) n°026 – Juin 1966

Un numéro bien campé ! Trentième pilier de notre panthéon, Fred Saberhagen fait son entrée avec son célèbre cycle des Berserkers, à l'histoire éditoriale française, on le verra, assez mouvementée. A sa droite, Isaac Asimov qui s'éclipsera ensuite quelques années de la revue, et à sa gauche, l'hyper productif Robert Sheckley avec une novella dont la traduction de Michel Demuth (pourtant bonne) sera ensuite évincée par celle de Guy Abadia dans ses futures éditions françaises.


"Mais où ai-je mis ma crème solaire ?"


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Sommaire du Numéro 26 :


1 - Fred SABERHAGEN, Les Prisonniers de la machine (Goodlife, 1963), pages 4 à 27, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par COWELS

2 - Isaac ASIMOV, Le Père d'un monde (Founding Father, 1965), pages 28 à 35, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - Arthur Bertram CHANDLER, Les Baguettes sidérales (The Long Way, 1964), pages 36 à 49, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE, illustré par Norman NODEL *

4 - Jerome BIXBY, Le Défenseur (Guardian, 1964), pages 50 à 58, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

5 - Robert SHECKLEY Transfert stellaire (Mindswap, 1965), pages 59 à 148, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Gray MORROW

6 - (non mentionné) , Table des récits parus dans « Galaxie » : janvier-juin 1966 (nos 21 à 26), pages 155 à 155, index

 


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Fred Saberhagen est surtout connu pour la série des Bersekers, des machines de destruction, reliques d'un conflit passé, qui passe pour avoir inspiré la franchise "Terminator" au cinéma. Il a aussi développé une série sur Dracula, une autre sur Sherlock Holmes.

Voici pour ce numéro une introduction à la série Berserker, dont c'est ici la première publication en France. Une bonne manne pour Galaxie qui publiera les nouvelles de cette série de façon quasi-mensuelle en cette année 1966. Elles ne seront reprises en recueil qu'en 1980, dans la collection éphémère Le masque de l'avenir, collection dirigée par Michel Demuth au Editions du Masque sans doute pour (eh oui !) faire concurrence au Club du Livre d'Anticipation des éditions OPTA. Cette édition de Berserker, avec ses somptueuses illustrations de Bilal, est malheureusement une rareté quasi mythique, car ses exemplaires sont passés au pilon par décision de justice (la collection ayant été jugée comme copie du CLA). La collection ne connaîtra ainsi pas de suite. Ce livre est ainsi jugé par certains comme "le plus mythique de la SF française." La nouvelle Les prisonniers de la machine, quant à elle, est bien représentative de la série : de la bonne SF classique, au manichéisme toujours remis à l'ouvrage, malgré un style un peu simple. On y rencontre des machines extraterrestres dont la mission est d'éradiquer la vie, toute vie.

Avec Le père d'un monde, on ressent tout le ton professoral d'Isaac Asimov, qui fait sa leçon de biochimie en utilisant ses personnages comme des allégories de l'humanité échouée dans un monde hostile. Une humanité pugnace, qui n'hésiterait pas à faire des sacrifices pour terraformer un monde hostile au bénéfice des temps futurs.


Les baguettes sidérales sont avant tout des baguettes de sourcier, mais certaines conditions les font non pas trouver des sources, mais remonter vers elles. Le comble de tout cela : la Terre elle-même pourrait être une planète piège. Une fin un peu sèche pour cette nouvelle tout de même agréable d'Arthur Bertram Chandler.


Jerome Bixby maîtrise très sûrement ses effets pour instiller la peur, dans Le défenseur, histoire de premiers terriens atteignant Mars, et ne trouvant rien de mieux à faire que de piller un temple. La collection des motifs de l'effroi colle aux basques de Pym (!) et de Adams : vision fragmentaire d'un temple sombre et mystérieux, dialogue conjectural sur la célébration qu'il représente, crainte du châtiment et actes impies qui se superposent, environnement à l'apparence fragile recouvrant d'autres périls endormis, le tout dans un suspens grandissant à mesure que sont semés par l'auteur les indices de ce qui va advenir… Un très bon texte digne d'anthologies. Michel Demuth ne s'y trompera pas en reprenant Le défenseur, sous une nouvelle traduction de Jacques Potot, dans sa série Marginal (Anthologie de l'imaginaire que l'on pourrait dénommer aussi : "les trésors de Galaxie") .

Elon Musk aurait-il lu Robert Sheckley ? On peut se le demander à la lecture des lignes suivantes de Transfert stellaire :
Seul un multimillionnaire pouvait s'offrir le luxe de voyager en personne à travers les étoiles. Mais seul un imbécile pouvait se résoudre à utiliser le Transfert !
Le Transfert est une technique permettant d'échanger deux esprits, l'un passant dans le corps de l'autre, de façon quasi instantannée et quelle que soit la distance qui sépare les deux. De là naissent tout une variété de situations, et Sheckley en explore quelques unes, non sans jouer d'un certain humour parfois tautologique :
Il se retrouva dans une petite pièce qui semblait sortie tout droit des pages d'un vieux roman historique. Les blocs vénérables de calculateurs électroniques anciens mais solides apparaissaient contre le mur. Près de la porte, il y avait un des premiers modèles de traducteur psychotype. Les fauteuils avaient la forme abrupte et le revêtement de plastique pastel d'une époque plus tranquille. Il ne manquait à la pièce qu'une réplique massive de Moraeny pour qu'elle fût une réplique parfaite d'une scène tirée des pages de Sheckley ou de quelque autre ancien poète de l'Âge de la Transmission. 
On comprend vite qu'un marché s'ouvre avec le transfert : celui des corps disponibles :
Il lui fallait trouver un esprit pour habiter son corps durant son absence. Mais ceci n'était pas trop difficile. Il y a beaucoup trop d'esprits dans la galaxie et pas assez de corps. (Comment la chose était possible, nul ne le savait vraiment. ! Après tout, chacun avait donné un corps pour commencer. Mais il y a toujours des gens qui finissent avec plus que ce dont ils ont besoin, que ce soit de l'argent, du pouvoir ou des corps, et d'autres qui finissent avec moins.) 
Pour nous autoriser une digression, les joueurs de jeux de rôles n'ont sans doute pas oublié ces deux psychoses si particulières qui pouvaient faire tout le piment de parties de L'appel de Cthulhu, le pançaïsme et le donquichottisme. Un pançaïste face aux Grands Anciens leur est un ennemi redoutable. En voici une explication au détour de la novella de Sheckley :

Marvin acquiesça d'un air pensif. « Et quoi d'autre ? »
— « Rien qui vaille la peine d'être mentionné. Seulement de la paperasserie, des actes d'abandon des droits et immunités, toutes ces choses. Et, bien sûr, l'avertissement habituel que je dois vous faire concernant la déformation métaphorique. »
— « D'accord, » dit Marvin. « J'aimerais que vous m'en parliez. »
— « Je viens de le faire, » dit Blanders. « Mais je vais répéter : attention à la déformation métaphorique. » 
— « D'accord, » dit Marvin. « Mais j'ignore de quoi il s'agit. »
— « C'est vraiment très simple, » dit Blanders. « Vous devez la considérer comme une forme de folie situationnelle. Voyez-vous, votre capacité d'assimilation de l'inhabituel est limitée et ces limites sont rapidement atteintes et dépassées lorsque l'on voyage vers d'autres planètes. Nous affrontons alors trop de choses nouvelles. Cela devient insupportable et notre esprit cherche un soulagement dans le processus de compensation par analogie. Il crée un pont entre la réalité acceptée et l'inconnu refusé, ramenant cet inconnu intolérable au familier désirable. Alors, incapable de répondre au flot de renseignements par le processus normal de l'analogie de conception, le sujet devient victime de l'analogie de perception. Ce processus est également connu sous le nom de Pançaïsme. Cela est-il clair ? »
— « Non, » dit Marvin. « Pourquoi l'appelle-t-on Pançaïsme ? »
— « Le concept s'explique de lui-même, » dit Blankers. « Don Quichotte croyait que les moulins à vent étaient des géants alors que Sancho Pança croyait que les géants étaient des moulins. Le Quichottisme peut être défini comme la perception des choses ordinaires sous la forme d'entités rares. Son contraire est le Pançaïsme qui est la perception des choses rares sous une forme ordinaire. »
— « Voulez-vous dire, » demanda Marvin, « que je peux croire que je vois une vache alors qu'il s'agit en vérité d'un Altaïrien ? »
— « Exactement, » dit Blanders. « C'est assez simple, lorsque vous vous appliquez. Signez ici et là et nous en aurons fini. »
Et toujours à propos de L'appel de Cthulhu, Sheckley ne se prive pas de reprendre à sa sauce le démon créé par Lovecraft :
Une fois hors de tout danger immédiat, Marvin reprit brusquement ses esprits. Les effets de la déformation métaphorique disparurent pendant un instant et il connut une rémission dans sa perception. Il était maintenant tristement évident que le « cow-boy » était en fait un grand coléoptère parasite de l'espèce S. Cthulu. Il ne pouvait s'y tromper, étant donné que le Cthulu est caractérisé par un second canal salivaire situé vers le bas et légèrement à gauche du ganglion subœsophagal.
Ces coléoptères se nourrissaient des émotions secrètes, les leurs étant depuis longtemps atrophiées. D'habitude, ils attendaient dans les endroits sombres le Celsien insouciant qui viendrait à passer à portée de leurs segments maxillaires. C'est ce qui était arrivé à Marvin.

On trouve aussi d'autres idées à foison, dont celle-ci qui pourrait fort bien avoir inspiré Roger Zelazny pour son cycle des Princes d'Ambre (1970) :
De tous les royaumes de probabilité possibles dans le Monde Tordu, l'un peut être exactement comme notre Monde. Et un autre peut être comme notre monde à un détail près. Et un autre à deux détails près, et ainsi de suite. Et aussi… il peut en exister un qui soit complètement différent de notre monde à part un détail, et ainsi de suite.
 
Assez proche de L'univers en folie de Fredric Brown, ce court roman de Sheckley sera réédité en volume dans une version rallongée et une nouvelle traduction sous le titre Echange standard (traduction Guy Abadia, collection Ailleurs et demain - Robert Laffont 1973, publié avec La dimension des miracles.) Chez Sheckley, comme l'écrira Andrevon dans la recension du n°236, "l'univers est illisible", et rend dingue celui qui prétend "quitter sa banlieue solaire" (sauf ou surtout s'il a recours au pançaïsme). En prenant pour acquis la possibilité de dissocier le corps et l'esprit, on peut admettre la potentialité non plus fantastique de la métempsychose, mais scientifictionnelle du "mindswap", du transfert d'esprit. Sheckley ne nous dupe pas avec des progrès extraordinaires et fait grincer ses rouages : une telle potentialité régie par une efficacité scientifique crée inévitablement, on l'a vu, un marché.. Là où Sheckley s'en tire avec un mouvement "brownien", c'est avec la notion que tout esprit plongé dans un corps étranger exerce une poussée sur la perception de ce qui l'environne pour ne pas raison perdre. Nous voilà au seuil d'un paradoxe à la Lewis Carroll : s'en remettre à la psychose pour ne pas devenir fou.




MISE A JOUR DU 26/09/2026 :
Quelques petits détails de mise en page dans l'epub, qui ne se sont pas montrés satisfaisants, ont été revus (les illustrations pleines pages notamment). Le lien proposé en début de billet ouvre sur le bon epub "perfectionné". Merci.

Bon, puisque vous avez été bien sages, vous avez gagné les images extraites du "livre le plus mythique de la SF en France", à savoir les illustrations de Enki Bilal pour l'édition pilonnée des Berserker :

16 septembre, 2026

Fiction n°150 – Mai 1966

Une farandole de bons "petits" auteurs entourent Jack Vance et son deuxième opus de Cugel l'astucieux pour ce numéro de mai 1966. On notera l'entrée du scénariste Claude J. Legrand, surtout renommé auprès des bédéphiles, celle du passage éclair de l'illustrateur Jean Alessandrini, et la dernière parution de l'appréciable Docteur Nourse.

Une rencontre de Jean Alessandrini

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Sommaire du Numéro 150 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 7, bibliographie

NOUVELLES


2 - Chad OLIVER, Corps de rechange (A Stick for Harry Eddington, 1965), pages 9 à 26, nouvelle, trad. Yves HERSANT *

3 - Ron GOULART, Caméléon (Chameleon, 1964), pages 27 à 48, nouvelle, trad. Jean LAUSTENNE *

4 - Arthur PORGES, Le Tournant décisif (Turning Point, 1965), pages 49 à 55, nouvelle, trad. Yves HERSANT *

5 - Robert F. YOUNG, Idylle dans un relais temporel du XIe siècle (Romance In An Eleventh-Century Recharging Station, 1965), pages 56 à 64, nouvelle, trad. Yves HERSANT

6 - Claude J. LEGRAND, Sur mesures, pages 65 à 67, nouvelle

7 - Jack VANCE, Les Montagnes de Magnatz (The Mountains of Magnatz, 1966), pages 68 à 95, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

8 - Thomas OWEN, Le Grand amour de Madame Grimmer, pages 96 à 102, nouvelle

9 - Alan E. NOURSE & Philip H. SMITH, Les Mains du miracle (A Miracle Too Many, 1964), pages 103 à 115, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

10 - Roland TOPOR, Le Jeu, pages 116 à 119, nouvelle *

11 - Gabriel DEBLANDER, ...où fleurit l'étranger, pages 120 à 125, nouvelle 


CHRONIQUES

12 - COLLECTIF, Revue des livres, pages 127 à 143, critique(s)

13 - Maxim JAKUBOWSKI, Revue des films, pages 144 à 145, article

14 - Gérard KLEIN, De quelques images fantastiques (2), pages 147 à 151, article

15 - Gérard KLEIN, Notes de lecture, pages 152 à 153, critique(s)

16 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 154 à 155, critique(s)

17 - Tony CARTANO, Fastes d'enfer de Michel de Ghelderode, pages 156 à 157, critique(s)

18 - (non mentionné) , En bref, pages 158 à 158, article

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Un exemple de son talent

Un mot sur l'illustrateur Jean Alessandrini pour commencer, qui signe ici la couverture. Goncourt discret de littérature jeunesse en 1994, typographe réputé, graphiste du journal Pilote dès 1970 (il en est le créateur du logo), illustrateur des couvertures de nombreux classiques chez Marabout Fantastique, Jean Alessandrini est une sorte de touche à tout qui sait mêler habilement langage et image. Auteur de séries pour enfants et adolescents, qu'il illustre lui-même, il fera la joie des lecteurs de Pilote avec ses pages de jeux drolatiques et foutraques. La couverture de ce numéro de Fiction rompt avec leur goût marqué pour l'abstrait, et ne sera pas forcément appréciée des lecteurs. L'avenir lui donnera toutefois raison, les couvertures de Fiction s'orientant peu à peu vers un style plus BD, avec bientôt des auteurs comme Druillet, Mario Sarchielli ou Claude Lacroix…

Côté nouvelles : Dans une société où le jeunisme prime, les "anciens" qui deviennent quinquagénaires doivent lutter contre un penchant réactionnaire bien tentant. Mais dans ce récit de Chad Oliver, il est possible de faire l'échange avec une autre vie, dans un Corps de rechange, et dans une autre société plus primitive où les anciens sont respectés. Un drôle de rétrofuturisme quand on constate de nos jours l'uniformisation des modes de vie et la raréfaction des sociétés dites "premières", avec toujours ce penchant anthropologique d'Oliver qui fait sa "patte".

Caméléon de Ron Goulart est une histoire à l'emporte pièce digne d'un James Bond un peu particulier, puisque l'agent en question est doué du don de métamorphose. On repensera sûrement à Otho, l'androïde métamorphe et compagnon du Capitaine Futur, le héros d'Edmond Hamilton. Plaisant et un tantinet parodique, dans un cadre qui rappellera tout autant Haïti sous les agissements "zombistes" des Tontons Macoute.

Le tournant décisif prend corps dans un contexte intéressant de rats parvenus à dominer la planète, après la destitution de l'homme et la guerre atomique, mais on pourra déplorer une chute par trop naïve, qui se ressert du truc éculé de la repopulation à partir d'un couple primordial et originel. Dommage que le soufflé retombe trop vite, car Arthur Porges nous avait habitués à mieux. Nous ne retrouverons finalement Porges dans Fiction qu'en 1988, pour une toute dernière parution en France.

Robert F. Young nous abreuve encore de poésie en rappelant que les exploits science-fictionnels peuvent aussi avoir des allures de miracles de contes de fées, pour cette Idylle dans un relai temporel du XIe Siècle. Comme toujours, c'est l'insatisfaction d'une vie privée d'enchantement qui fait le moteur intime de ses protagonistes.

Claude J. Legrand est ainsi adoubé dans la revue : "Sous la plume d'un Français nouveau venu, un conte percutant dans une veine très anglo-saxonne." Concise et habilement menée, Sur mesures est en effet une bonne histoire de mutant avec sa chute gentiment aménagée.
Claude J. Legrand paraîtra peu dans Fiction, mais fera toutefois les belles pages du fanzine Lunatique ; il sera surtout Monsieur Futura, une revue de chez Lug pour laquelle il scénarisera de très belles séries :  Jaleb le télépathe, La brigade temporelle (du Poul Anderson à la française), Jeff Sullivan …
Les amateurs de ces magazines "vintage" auront tout le loisir de redécouvrir Futura et un billion d'autres bandes dessinées dans l'incroyable et généreux site de partage BD Mag Exhumator, que nous saluons au passage ici avec le plus grand respect.

Cugel l'astucieux aux prises avec les rusés, continue son périple tant bien que mal dans Les montagnes de Magnatz. On découvre sous la plume de Jack Vance un héros finalement assez amoral, défendant avant tout son plaisir immédiat, et c'est ce qui fait aussi son point faible. Le troisième épisode paraîtra dans le n°152.

Le Grand amour de Madame Grimmer est un exemple de fantastique qui frappe après coup, où Thomas Owen distille ses indices sans en avoir l'air. Assez plaisant.


Une bonne (et dernière) nouvelle du Docteur Alan E. Nourse et d'un acolyte lui aussi médecin, l'inconnu Philip H. Smith, Les mains du miracle sont donc écrites à quatre mains… On y traite intelligemment des ambigüité de la pratique de la médecine en tant que commerce : soulager plus que soigner, guérir mais pas trop vite, faire des choix sans en avoir l'air… Car la médecine, la démonstration en est faite,  a horreur des miracles.

Roland Topor est l'inventeur de Jumanji ! Inutile d'en dire plus, mais l'attrait pour Le jeu est très bien rendu. Et surtout, n'y pensez pas, vous perdriez.


Comme dans sa nouvelle précédemment publiée (Les murs, in Fiction n°147), Gabriel Deblander s'attache à l'ambiance plutôt qu'à la péripétie. …où fleurit l'étranger, c'est l'attente qui précède l'arrivée de visiteurs d'un autre monde, et le traitement narratif parvient à rendre fantastique un thème de pure SF. Intéressant.

On se souvient de la note de la rédaction de Fiction dans le précédent numéro à propos d'un genre inconnu en France : "l'heroic fantasy". Dans ce numéro 150, nous pouvons lire au détour d'une recension :

"Souvent, on ne va pas sans penser à ce chef-d'œuvre inconnu en France : The fellowship ot the ring du professeur Tolkien, qui est à la fable morale ce que l'astronautique est à l'aviation."

Fort heureusement, cette lacune sera comblée en 1972, par les bon soin des éditions Christian Bourgois.


L'Amérique en 1966... du moins les U.S.A., était bien loin de notre contemporaine cousine des jours actuels. Tel est du moins le constat que nous pourrions faire à la lecture de cette note de Gérard Klein sur le dernier numéro de la revue "Esprit" consacrée aux thèmes "Prospective et Utopie". Mais jugez plutôt :

" (…) malgré ses précautions intellectuelles, Gilbert Lascault [a] cédé à la naïveté en écrivant à propos du roman de Sheckley : « L'anticipation nous révèle ainsi le désespoir de la société américaine, dans la mesure où elle prend conscience d'elle-même. Elle ne trouve rien de bon, rien de solide, ni en elle-même ni hors d'elle-même…»

Voilà un jugement qui surprendrait fort l'écrivain américain. Je le connais personnellement et je crois pouvoir dire qu'il n'est rien moins que désespéré de sa société. Il n'y adhère certes pas totalement, mais il mène en son sein une existence que la plupart des écrivains européens considéreraient comme proprement utopique, et il en est conscient. L'erreur est d'ailleurs fréquente de la part de gens qui connaissent mal la société américaine et la violence de sa contestation interne, qui paraît plutôt à l'observateur un signe de santé que le symptôme de tares irrémissibles. La violence de cette contestation est inconnue depuis longtemps en Europe, ou alors elle s'y accompagne d'un rejet total, métaphysique, de l'idée même de vie en société. Rien de tel, sauf cas extrême, aux États-Unis. Quiconque prendrait Bradbury ou Sheckley pour des sortes de Dostoievsky américains de l'anticipation, s'exposerait à de rudes mécomptes en considérant la face joyeuse et rebondie du premier, l'allure décontractée et modérée du second. Ils ne sont pas Dostoievsky. Ils ont lu Dostoievsky, ce qui n'est pas la même chose, et ils contestent, dans une société où l'esprit même de contestation est encouragé à un point dont nous n'avons guère idée ici (ne serait-ce que pour réagir contre un pesant conformisme économique) et où cette contestation est considérée, par les individus et par les groupes sociaux, même lorsqu'elle est gênante, comme un facteur nécessaire de progrès. Il y a dans la société américaine une recherche permanente du commun accord et un rejet permanent de ce commun accord. Les générations d'écrivains et d'intellectuels s'y succèdent comme des émigrés de l'intérieur, qui sont progressivement absorbés et remplacés par de nouvelles couches de protestataires. La contestation américaine est toujours contenue dans l'ici et le maintenant. Donner à telle ou telle de ses manifestations la valeur d'une réflexion générale de la société américaine sur elle-même, c'est s'exposer à un contre-sens que relèveraient certainement les auteurs eux-mêmes. Incidemment, cette attitude anglo-saxonne, pour ne pas dire protestante, rend peut-être compte du développement de la science-fiction dans ce pays. La science-fiction exclut presque par définition un contenu métaphysique, même si elle y fait référence. Elle n'est pas fondamentalement le véhicule d'un jugement de valeur sur la société ou sur le monde, mais de plusieurs jugements partiels, éventuellement exclusifs les uns des autres, et ses auteurs le savent. C'est un point de vue que des latins, catholiques de surcroît, ont généralement quelque peine à saisir. 

Les universités américaines distribuent depuis quelques années des bourses fort généreuses aux écrivains et aux poètes. La distribution des bourses est pratiquement fonction de la violence de la contestation dont font preuve les susdits, ou au moins de l'originalité qu'ils y mettent, au point qu'il s'agit d'un intarissable sujet de plaisanterie pour les beatniks du Village. Un écrivain aussi violent que LeRoi Jones, qui ne mâche guère ses mots à l'égard de la société « blanche, protestante et américaine », a pu, en fait, composer la majeure partie de son œuvre en vivant de tels subsides. Et si, à notre connaissance, Robert Sheckley n'en a pas encore reçu, c'est d'une part parce qu'aux États-Unis comme ici la science-fiction n'est pas considérée comme une littérature « sérieuse », et d'autre part parce que son livre y est sans doute considéré, peut-être à tort, comme beaucoup trop anodin.

Gérard KLEIN


Versons à présent une autre pièce au dossier de la "rayalité" (ce bon mot est du biographe Geert Vandamme). La "rayalité", c'est à dire à l'écriture plus ou moins consentie, consciente ou délibérée, de la biographie "arrangée" du "Maître gantois" Jean Ray. Ici, Jacques Van Herp se pose en défenseur de l'extraordinaire vie de contrebandier, de dresseur de tigre, de marin expert… que Jean Ray a véhiculé avec la complicité plus ou moins naïve (c'est sur ce point que peut se tenir le débat) de Henri Vernes et de Van Herp lui-même (qui feint par exemple de ne pas remarquer une annonce de Jean Ray dans la Revue Belge datant d'un… 1er avril !). En défenseur, disions-nous, car sans les citer directement (et on peut se figurer qu'elles lui auraient été faites par oral), Van Herp s'en prend à des accusations de mensonge (qu'on serait pourtant en droit de se permettre, au moins sous la forme d'une lippe taiseuse et dubitative). C'est à l'occasion de la réédition chez Marabout des Contes du whisky que Van Herp écrit ceci :

Publiés en 1925, à la Renaissance du Livre, Les contes du whisky sont la première œuvre de Jean Ray dont il nous est possible de trouver trace. Ils furent conçus « lors des veillées à bord des caboteurs baltes, nés dans le vent et la salure, dans la fumée des ports et des gaillards d'avant ».
Dans aucune autre œuvre on ne respire, autant qu'ici, l'iode et le sel des lames. Car, quoiqu'en pensent, quoiqu'en veuillent insinuer d'aucuns que la légende gêne, qui désirent transformer Jean Ray en un individu falot, menteur, mythomane, trompant à longueur de journée ceux qui l'entouraient, Jean Ray fut bien l'homme de sa légende. Et les preuves ne manquent pas.
Il y a ceux qui l'ont connu : Madame Daskalidès qui le rencontra à Athènes et à Stamboul vers 1920 ; Il y a cet étonnant personnage, rencontré dans la ville chinoise de Singapour par un de mes amis Robin Cotton. Officiellement domicilié à Suva, auteurs de biographies d'aventuriers et de pirates. Il vit à plus de quatre-vingts ans, à bord de son navire.
Il entretint mon ami de sa jeunesse, de cette époque, d'avant 1914, où il naviguait dans les mers du Sud en compagnie de trois compagnons, devenus écrivains par la suite : l'Anglais De Vere Slackpoole, l'Égyptien Messalim Hadj, et un Flamand, un John Ray, devenu auteur de romans policiers, de romans fantastiques et d'ouvrages pour enfants. 
Il y a aussi cette présentation dans le numéro du 15 juillet 1925 de la Revue Belge, parlant de sa fréquentation de la Rum-Row, et celle du 1er avril de la même année, annonçant son départ à bord d'un morutier partant pour l'Islande. Voilà qui cadre mal avec l'image qu'on veut donner du sédentaire n'ayant jamais quitté Gand. 
Puis il y a ces preuves indirectes, tirées de l'œuvre : le seul nom d'écrivain paraissant dans Harry Dickson est De Vere Stackpoole ; la seule fois qu'un lion de cirque apparaît, il se nomme Champion, nom que Jean Ray revendiquait pour son lion. On a voulu que, là également, il ait inventé, mais ceux qui, en septembre 1965, virent le film consacré par la Télévision Belge à Jean Ray purent le voir, à 76 ans, dans la cage aux lions, et, de l'avis du dompteur, Jean Ray avait manifestement l'habitude des fauves. 
Ses premiers textes en néerlandais portent trace de nombreux germanismes, germanismes du langage usuel, comme il peut résulter d'une longue fréquentation. Or, Jean Ray affirme avoir navigué à bord de navires allemands et avoir recruté pour ses navires contrebandiers d'anciens sous-mariniers de la guerre de 1914. 
Enfin, il y a ce fait qui m'est arrivé, j'ai écrit, en compagnie d'un ami, un roman maritime, dont le navire était un brick, puis, avant de recopier le manuscrit, nous avons transformé le navire en un schooner, jugé plus « commercial ». Je porte le texte à Jean Ray. Il le lit et soudain me harponne : « Mais qu'est-ce qui t'a pris ? Ça, un schooner ! Mais c'est la manœuvre du brick ! Jamais un schooner n'a eu pareille voilure !…» 
Maintenant, que Jean Ray ait souvent menti, je n'en doute pas, et je suis bien certain qu'il a aimé se moquer de ses concitoyens il a raconté bien des histoires de brigands, effroyables, énormes, destinées à faire sursauter les bourgeois bien-pensants. Il suffit de reprendre le numéro 124 de Fiction où van Hageland rapporte comment Jean Ray déclarait avoir voulu prendre la place du bourreau de Canton. Cela, il le racontait à un dîner dans l'abbaye d'Averbode, et je vois d'ici se plisser de malice son œil oblique devant les têtes suffoquées ou semi incrédules de ses compagnons de table. 
On comprend que certains, qu'il se plaisait à choquer, tentent de le ramener à de plus modestes proportions. [...]

(Extrait de la recension des Contes du whisky, par Jacques Van Herp, in Fiction n°150 - mai 1966)

Il est sans doute déplorable que de talentueux connaisseurs comme Jacques Van Herp aient perdu leur temps et leur énergie à défendre autant de superficialité, le talent de Jean Ray n'ayant pas besoin d'être réhaussé par une telle mythologie. Mais l'objet de tout ceci est plus trivial qu'il n'y paraîtrait, et pourrait masquer des "trous" moins glorieux dans la vie de Jean Ray : quelques mois de prison ferme pour escroquerie. Mais ceci est une autre affaire…


Terminons ce billet par le partage d'une œuvre devenue rare, qui avait déjà la particularité d'être le premier (le seul ?) roman de SF écrit en langue bretonne. Il s'agit de L'île sous cloche, par Xavier de Langlais, ici défendu par un autre érudit : Pierre Versins. Nous vous proposons ce roman en partage au format numérique dans sa réédition chez "Présence du Futur".

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L'
île sous cloche : par Xavier de Langlais.
 

Ce livre a une petite histoire : Il est sans doute le seul roman de science-fiction à avoir jamais été écrit en breton ; l'édition originale, on outre, imprimée dès 1944, a été en grande partie détruite par un bombardement et n'a été reconstituée qu'en 1949, avec des feuilles sauvées et le reste réimprimé ; entre temps, en 1946, une traduction française, due à l'auteur lui-même, en avait paru. Et maintenant, consécration en quelque sorte, le roman est paru dans la collection « Présence du Futur ».

Il s'agit, selon notre goût, d'un des rares chefs-d'œuvre que nous ait donnés la littérature conjecturale ; qu'il nous vienne d'une langue, non pas rare (l'auteur a pris la peine de nous indiquer, dans l'édition originale française, qu'elle était parlée, avec ses variantes, par plus de trois millions d'hommes), mais hermétique et difficile, un peu merveilleuse déjà à nos yeux de tard-venus, joue un rôle sans doute dans notre appréciation ; et cela se justifie à la lecture en français, où demeure comme un reflet de mystère, dû sans doute à l'original, qui s'ajoute à ce que l'élaboration du thème apporte.

C'est une satire, entre autres : le thème est connu, il a déjà été mis en œuvre par Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes ; et au moment même où René Barjavel l'amenait plus loin encore dans la seconde partie du Voyageur imprudent (1943 en pré-originale, 1944 en volume), Xavier de Langlais écrivait. 

Savait-il exactement ce qu'il faisait alors ? Dans l'avant-propos de l'édition française originale (qui ne figurait pas dans l'édition bretonne, et pour cause), il y a ceci : « Le coup de foudre d'Hiroshima doit être considéré comme le prélude d'une cascade de prodiges, inimaginables hier encore. Le règne de la pesanteur est purement et simplement révolu mais, suprême revanche, c'est sous le signe de la bombe atomique que s'amorce l'ère des relations interplanétaires… Notre terre en sautera sans nul doute, et la galaxie avec elle ; toute la question est de savoir si elle sautera à temps, nous voulons dire avant que l'homme n'ait eu le loisir de tenter sur lui-même l'ultime expérience. Car, de toute éternité, son destin l'attend là : chaque progrès dans la connaissance des êtres et des choses le rapproche de l'instant où, las des joies dérisoires de l'analyse, il s'essaiera à la synthèse. » Difficile de mieux exposer un thème. Xavier de Langlais doit penser à son roman, avec une certaine amertume, en lisant de temps en temps des articles annonçant à grand fracas la venue des Cyborgs. 

Liliana est une jeune fille dont nous n'apprenons rien : elle est le témoin, mais un témoin privilégié. Tous ceux qui visitent l'utopie ont, d'habitude, un passé, une vie ; elle, c'est à peine si elle connaît le monde dont elle vient, notre monde, en aboutissant à la suite d'un traditionnel naufrage aux rivages de l'Île sous Cloche. Elle est disponible, si disponible qu'elle s'ouvrira au plus fou des fous, le matricule 1.020 qu'elle appellera Milvain. Car si, dans notre univers, tout le monde est spécialiste, c'est encore plus vrai du monde fermé qu'est l'Île sous Cloche : là, tous les corps sont spécialisés, et pas seulement les gestes. Chez nous, l'ouvrier apprend à visser à longueur de journée le même boulon, le professeur à seriner à longueur de carrière que nos ancêtres les Gaulois avaient… Dans l'Île sous Cloche, ce même professeur n'existe pas, sans doute, mais l'ouvrier, qu'a-t-il besoin de jambes, d'un cerveau, et de tas de choses extérieures à son travail, superfétatoires ? Il aura sans doute un corps, comme point d'appui, mais il ne disposera en outre que d'un bras, terminé en tournevis par exemple. Et ici, nous en arrivons à ce qui fait un des charmes de l'ouvrage, et son très grand intérêt : l'invention verbale étourdissante qui y règne. 

Jarry est passé par là, certainement, avec son Crochet-à-Nobles, mais il eut frémi d'allégresse en lisant, par exemple, ceci :

« Il y en a encore qui ont plusieurs doigts à chacune de leurs mains (les Spécialistes-Camériers qui desservent cette cellule appartiennent à cette catégorie), il en est qui n'ont qu'un doigt unique, et quelques-uns, même, qui en sont tout-à-fait démunis (les Spécialistes Transvaseurs-de-Breuvage-Fumigène, par exempte). 

» Tout ceci selon les exigences de leur métier. 

» Parmi ceux qui n'ont qu'un doigt unique, on peut ranger, entre autres : les Spécialistes Troueurs-de-Trous, les Foreurs-et-Fileteurs-d'Écrous-de-Cristal, et les Visseurs-de-Vis-Doigts.

 » Parmi ceux qui n'ont pas de doigt du tout, on peut noter : les Maçons-Maçonneurs-de-Murailles, les Projecteurs-de-Bombes-à-Pieds, les Spécialistes Enfourneurs-de-Corps-Morts, et quantité d'autres travailleurs…»

L'analyse de cette richesse est à peu près impossible, mais on peut tenter une synthèse, en quelque sorte ; une synthèse stylistique dans le goût suivant :

« C'est l'automate de chair qui sera la grande attraction de l'avenir. Prêtez l'oreille à ce martellement syncopé qui l'annonce : cœur ou piston ? L'homme machine s'avance dans les coulisses du temps […] Mes caractéristiques nomino-numérales sont les suivantes : Sa Proéminence le Super-Sérocéphale Propulseur de Roue Numéro sept [… viennent ensuite…] les Hydrocéphales ou Moyennes Unités[... se scindant en…] Co-Coadjuteurs Combineurs et Réalisateurs [… et…] Vice-Co-Coadjuteurs Constatateurs et Vérificateurs [… ou…] Super-Veillants [… au-dessous de qui…] les Spécialistes Microcéphales […ou…] Unités Négligeables [… ou encore…] Plèbe Numérique [… qui se compose de, entre tant d'autres dont certains déjà cités…] Spécialistes Polisseurs-d'Arbres-de-Fer [… se scindant à leur tour en…] Spécialistes Asticoteurs-de-Troncs et Spécialistes Asticoteurs-de-Branches […] Spécialistes Lampadaires, Spécialistes Ingéreurs-Digéreurs-de-Mortier, les Hardis-Pourvoyeurs-Convoyeurs-en-Vase-Spécifique, les trois familles de Spécialistes – Foreurs-et – Paracheveurs-de-Venelles-et-de-Halls-en-Dôme [… dont…] les Spécialistes Déblayeurs-et-Éjecteurs-de-Gravois [… le tout étant basé sur…] la science infragerminatoire. » 

On notera toutefois que la version « Présence du Futur » comporte d'assez notables variantes avec le texte français original. Certaines sont bonnes, d'autres négligeables, mais il en est certaines qui font disparaître cette naïveté recherchée qui était un des charmes de la première traduction (ne serait-ce que ce « navire aux blanches voiles » de la première phrase, devenu un simple « navire »).

Donc, Liliana est dans l'Île sous Cloche, affrontant ce qui, pour elle, ne peut être qu'une colonie de monstres. Mais pourquoi sont-ils ainsi, spécialistes si spécialisés qu'ils n'ont plus, généralement, de l'homme qu'une de ses parties, qu'un de ses attributs (cet être qui n'est qu'une panse et qui s'imbibe abusivement pour devenir contre-poids de l'ascenseur, puis urine et permet ainsi à l'ascenseur de redescendre, lui montant ; cet autre qui ne sert, à la lettre, par sa vastitude que de porte à la prison, et tant d'autres merveilles d'imagination) ?

C'est, nous dit-on, qu'ils n'ont pas d'âme, les îlesouclochiens. On la leur ôte, par une opération chirurgicale assez féroce, dès leur entrée au monde ; entrée qu'ils font par l'intermédiaire, bien entendu, de spécialistes sans doute porteurs-de-petits-d'hommes. Et ceux qui, l'opération mal réussie ou pour toute autre raison, semblent regretter de n'en avoir pas, on les fourre dans l'Asile-Démentiel, cet asile qui, étrangement, est la seule porte vers notre monde.

Étrange ? Ou machiavélique ?

Car ici se pose la question : le monde de l'Île sous Cloche est un monde, évolué, qui représente sans nul doute notre monde à venir. Dans la ligne de ce meilleur des mondes présenté par Huxley ou dans celle que découvre le voyageur imprudent de Barjavel. Mais rien n'est si simple. Car, à bien lire le livre, on se demande si l'Île sous Cloche n'est pas plutôt – ou au moins aussi – le creuset de notre propre humanité. Ou alors, serait-ce pour rien que l'Asile-Démentiel, dont les fous sont fous précisément parce qu'ils rejoignent la forme non-spécialisée de l'homme, est la seule issue hors de l'Île, vers le monde des hommes ? Est-ce seulement parce que Liliana, à la fin, y sera jetée, et par là pourra repartir vers nous avec Milvain, le plus fou des fous et, par conséquent, le plus proche de nous ? 

C'est, nous paraît-il, la seule et unique fois qu'un tel Éternel Retour nous est mis dans la main, comme un marché. Et c'est aussi, plus que le personnage inaltérable de Liliana, qui traverse cet enfer sans en être vraiment changée, la personnalité (en apparence secondaire) de Milvain qui importe : elle est l'espoir de ce monde, et du nôtre en même temps. Rien n'empêchera le lecteur de voir en ces deux êtres un Adam et une Eve chassés d'un Enfer terrestre remplaçant un Paradis dont la notion a fait son temps.

Pierre VERSINS.

 

L'île sous Cloche par Xavier de Langlais : Denoël, « Présence du Futur ».

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