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12 novembre, 2025

Fiction n°130 – Septembre 1964

Un numéro équilibré entre SF et Fantastique, avec une offre généreuse en récits courts. On pourra y apprécier J. T. McIntosh décidément devenu très taquin, à l'instar de Robert F. Young. Même Gérard Klein nous chatouille avec un récit à chute. Etonnamment, c'est le (d'habitude) facétieux James White qui est ici le plus sérieux.

Dans les profondeurs de la Fiction !


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Sommaire du Numéro 130 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie

NOUVELLES


2 - J. T. McINTOSH, Sacrifice humanoïde (Humanoid Sacrifice, 1964), pages 7 à 30, nouvelle, trad. Christine RENARD *

3 - Gérard KLEIN, Magie noire, pages 31 à 43, nouvelle

4 - Robert F. YOUNG, Rapport sur le comportement sexuel des habitants d'Arcturus 10 (Report on the Sexual Behavior on Arcturus X, 1957), pages 44 à 55, nouvelle, trad. Christine RENARD

5 - James WHITE, Le Pilote (Fast trip, 1963), pages 56 à 94, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Jack SHARKEY, La Proie (Trade-in, 1964), pages 95 à 107, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

7 - Daniel MEAUROIX, Quel cataclysme ?, pages 108 à 113, nouvelle

8 - Robert M. jr. GREEN, Les Habitants de nulle part (No Place Like Where, 1964), pages 114 à 126, nouvelle, trad. Pierre BILLON

9 - G. O. DUVIC, Irma, pages 127 à 134, nouvelle *

10 - Philip WINSOR, Maman (Mama, 1963), pages 135 à 137, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE *

CHRONIQUES


11 - Jacques VAN HERP, Les Mondes défunts et les mondes cachés, pages 139 à 151, article

12 - Roland STRAGLIATI, Livres de cinéma, pages 153 à 157, critique(s)

13 - Pierre HALIN, Notes de Lecture, pages 159 à 159, critique(s)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Fiction évoque un "nouveau" J. T. McIntosh ; en effet, on a un peu la sensation de lire du Robert Sheckley avec cette histoire de réparateur de coordinateur de régulation météorologique sur une planète étrangère (et on se rappellera des aventures de Cergue et Arnaud). Avec intelligence, McIntosh mêle dans Sacrifice humanoïde : logique spécieuse (penser comme une machine) et pillage colonial (un terrien capturé et maintenu en hibernation avant l'entrée de la Terre dans la Fédération galactique…) ; bref, une nouvelle légère et plaisante.


"Peut-être Dieu accorde-t-il aux physiciens ce qu’ils attendent, et aux croyants ce qu’ils désirent, pourvu qu’ils y croient avec assez de force." S'en remettant par désespérance à faire de la magie pour relancer leur vaisseau en panne, trois naufragés vont découvrir à leurs dépend qu'il est un temps pour tout, pour la croyance comme pour la science. Magie noire est bon récit signé Gérard Klein.


Parodiant le rapport Kinsey sur les mœurs sexuelles des habitants des Etats-Unis, Robert F. Young propose son Rapport sur le comportement sexuel des habitants d’Arcturus 10, une petite histoire un poil machiste, du moins qui joue sur ce cliché du héros sauvant l'héroïne du péril. Mais l'ensemble reste bon enfant.


Après Gérard Klein et ses naufragés un poil infantiles, Le pilote ferait presque figure de documentaire tant il brille par son réalisme et son sérieux. Peut-être James White y est-il trop sérieux, mais ces passagers d'une semi-épave initialement partis pour un voyage Terre-Mars demeurent de bien courageux survivants.

On ne voit pas venir la chute au propre comme au figuré de La proie, histoire d'homme frappé par une sénescence prématurée. Un conte cruel de Jack Sharkey, malgré un arrière-goût mysogine.


On repensera inévitablement à la nouvelle de Dino Buzzati "Il était arrivé quelque chose" (in Fiction n°80) à la lecture de Quel cataclysme ?. Là aussi, un train semble se précipiter vers le foyer d'une catastrophe, et personne n'en veut rien dire, laissant le protagoniste dans la cruelle ignorance du péril vers lequel il se précipite. Daniel Meauroix (Dorémieux servi que par lui-même) va cependant un peu plus loin que son homologue italien, mais sans rien dévoiler au final.


Jusqu'où doit-on accepter l'anonymat volontaire des grands ensembles, où surnage l'impression de vies interchangeables ? Dans sa parodie des grands thèmes de la S.F., Marcel Gotlib imaginait un homme persuadé d'avoir pénétré dans un monde parallèle, alors qu'il s'était tout bonnement trompé d'appartement. Dans Les habitants de nulle part, de Robert M. Green, c'est l'inverse, mais cela est tout aussi cocasse… Pour ce qui est de l'auteur : " Cette signature est apparue dans The Magazine of Fantasy and Science Fiction de 1964 à 1967, au rythme d’une fois par an." (Source : "Histoires de la quatrième dimension - Livre de Poche 1983). Il s'agit d'un auteur canadien selon BDFI.



Irma est une histoire de justice immanente construite en deux temps. On pourra apprécier le scénario mais la technique est encore à parfaire. Malgré son travail de titans et sa minutie de fourmis, la Database BDFI crédite cette nouvelle de G. O. Duvic au bénéfice de Patrice Duvic - auteur, journaliste et anthologiste de SF et de Fantastique (on lui doit beaucoup de "Livres d'or" chez Pocket et la série "Asimov présente"). Il n'en est rien en réalité : Patrice Duvic ne publiera sa première nouvelle, "La route illustrée", qu'en 1965, dans le n°13 de la revue Lunatique. G. O. Duvic est en fait le pseudonyme d'un romancier et auteur de chansons. - auteur de romans policiers sous son nom véritable et sous les pseudonymes Maurice Lambert et Go Wilcox. (source BNF).

Pour finir : avec Maman, nous observons l'entrée d'un nourrisson dans le langage. Philip Winsor (professeur de lettres à l’université de Columbia, dixit Fiction) induit qu'un autre savoir hors des mots préexiste à cela, mais qui est chassé par l'incursion de la langue.

15 octobre, 2025

Fiction n°126 – Mai 1964

Pour ce mois de mai 1964, Fiction propose un numéro spécial Jean Ray. Après Ray Bradbury, c'est donc un auteur francophone qui est ainsi mis à l'honneur, et pas des moindres ; on se souvient qu'à cette époque, Jean Ray est "redécouvert" par le biais d'une "intégrale" de ses œuvres, publiée chez Robert Laffont, et que Fiction (sous la plume de Jacques Van Herp) avait déjà fait prévaloir avoir été la seule revue pendant longtemps à avoir pris en considération cet auteur gantois hors-norme. Mais bien curieusement, ce seront là les dernières publications de Jean Ray dans les pages de Fiction. Par ailleurs, ce numéro rassemble aussi ses valeurs sûres (Fritz Leiber, Avram Davidson, Zenna Henderson…) pour des nouvelles de qualité qui resteront malgré tout sans publication par la suite. Un numéro d'exception, donc.

Ca clique plus très droit, capitaine !

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Sommaire du Numéro 126 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 4 à 4, bibliographie

6 - Albert VAN HAGELAND, Si Jean Ray m'était conté..., pages 48 à 50, article

7 - Jacques VAN HERP, Qui est Jean Ray ?, pages 50 à 53, article

8 - Albert VAN HAGELAND, Quand Jean Ray commente John Flanders, pages 53 à 56, préface

9 - Jacques VAN HERP, Jean Ray parle, pages 56 à 59, article

10 - Albert VAN HAGELAND, Bibliographie de Jean Ray, pages 60 à 67, bibliographie

NOUVELLES


2 - Jean RAY, Bonjour, Mr. Jones !, pages 7 à 10, nouvelle

3 - Jean RAY, La Tête de M. Ramberger, pages 11 à 22, nouvelle

4 - Jean RAY, Croquemitaine n'est plus... (De Boeman is dod, 1948), pages 23 à 39, nouvelle

5 - Jean RAY, Têtes-de-Lune, pages 40 à 47, nouvelle

11 - Thomas OWEN, Au cimetière de Bernkastel, pages 68 à 77, nouvelle

12 - Keith LAUMER, Hybride (Hybrid, 1961), pages 78 à 92, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

13 - Kris Ottman NEVILLE, Jour de colère (Power in the Blood, 1962), pages 93 à 103, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

14 - Fritz LEIBER, Jardin d'enfants (Kindergarten, 1963), pages 104 à 106, nouvelle, trad. Christine RENARD *

15 - Avram DAVIDSON, Le Siège de Santiago (Fair Trade, 1960), pages 107 à 115, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

16 - Zenna HENDERSON, Le Dernier pas (The Last Step, 1958), pages 116 à 130, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

CHRONIQUES


17 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 133 à 142, critique(s)

18 - Jacques GOIMARD & F. HODA & Bertrand TAVERNIER, L'Écran à quatre dimensions, pages 143 à 153, article

19 - Anne TRONCHE, Dado : un voyeur extra-lucide, pages 155 à 155, critique(s)

20 - (non mentionné), En bref, pages 157 à 157, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Les quatre nouvelles ici proposées sont encore à ce moment-là des exclusivités. Elles seront reprise dans une édition ultérieure  : "Le carrousel des maléfices" aux éditions Marabout un peu plus tard en cette année 1964.

Bonjour, Mr. Jones ! décrit une rencontre insolite avec le Diable (seul lui pourrait même déclarer "Le chinetoque" sans prendre aucun recul, mais on retrouve ici le mépris ordinaire de Jean Ray, pas vraiment à propos dans ce cas-là) … Justicier, maître de la vie et bon vivant, on s'entendrait presque volontiers avec un surnaturel aussi prosaïque.

La tête de M. Ramberger, d'ambiance fantastique, révèle au final avec une explication plutôt S.F., et c'est même le grotesque qui ici l'emporte.

Maîtrisant bien son jeu de soupçons, d'indices, de persuasions et de révélation, Jean Ray nous propose avec Croquemitaine n’est plus une nouvelle riche et cruellement appétissante, et nous faire parvenir là où il l'avait souhaité.

Enfin, fantômes de l'avenir, narrateur sujet à caution, paradoxes articulant ensemble inepties et tragédies… Jean Ray n'est jamais si bon comme ici quand il plonge son lectorat dans une lecture attentive aux énigmes qu'il déploie, comme ici avec Têtes-de-Lune.


D'un style dynamique et concis, Keith Laumer compose dans Hybride une histoire de symbiose entre en humain chétif et un arbre extraterrestre. La fin en est même un peu inquiétante. 


Une famille qu'on croirait banale sont en fait des mutants, aux pouvoirs mal dégrossis mais cependant terribles, comme celui de simplifier le Monde. Kris Neville nous laisse en un Jour de colère un texte pleins de non-dits à décrypter.


Hasard étrange, une protagoniste de Jardin d’enfants est prénommée Bettyann - et ce sera le prénom d'une héroïne d'un roman éponyme de Neville.

Avant la nouvelle de Zenna Henderson, Fritz Leiber nous y évoque lui aussi une institutrice, et qui a l'air d'une magicienne... Mais la magie n'a pourtant pas cours. Brève et gentiment surprenante histoire.


Une bonne tranche de rigolade (une fois n'est pas coutume) pour cette nouvelle d'Avram Davidson qui sait se montrer aussi léger en S.F. qu'inquiétant en fantastique. Et pour une fois, René Lathière lui trouve avec Le siège de Santiago un très bon titre français !


On retrouve pour finir le goût de Zenna Henderson pour les appréciations du monde vu par des yeux d'enfants. Dans Le dernier pas, une institutrice revêche et mal aimée est la seule témoin d'un jeu d'enfants qui n'en est pas un : ils scénarisent la réalité à venir. S'ensuit un sentiment de fatalité écrasante.




C'est surtout par son côté documentaire que ce numéro de Fiction brille de sa proposition. Les articles de Hageland et Van Herp sont fort bien documentés, et l'intérêt pour tout amateur de Jean Ray est d'y trouver ici les textes fondateurs qui ont forgé la légende de l'auteur gantois, a qui l'on a prêté une vie sans doute beaucoup plus extraordinaire que sa réalité.

Notre page dédiée vous propose de retrouver le texte "Jean Ray parle" de Jacques Van Herp. Pour l'entendre véritablement parler, on peut retrouver une belle archive (qui date de 1965) sur Jean Ray ICI !


Plus prosaïquement, Fiction se défend toujours de ne pas pouvoir publier de soumission de manuscrit - ce qui témoigne sans doute d'une belle santé de la demande :

ENVOIS DE MANUSCRITS


En raison du très grand nombre de manuscrits qui nous ont été envoyés antérieurement, nous rappelons que nous sommes actuellement dans l’impossibilité absolue d’en examiner d’autres en vue d’une publication ultérieure. Nous prions donc nos lecteurs qui auraient l’intention de nous soumettre des textes de vouloir bien s’abstenir de tout envoi. Nous nous excusons à l’avance de ne pouvoir répondre aux auteurs qui ne tiendraient pas compte de cette recommandation.

Plusieurs lecteurs nous adressent aussi leurs manuscrits en nous demandant de vouloir bien leur en faire la critique et les conseiller. Malgré toute notre bonne volonté, il nous est malheureusement impossible de déférer à ce désir devant la multiplicité des envois.

17 avril, 2024

Fiction n°063 – Février 1959

Une très bonne nouvelle de Cyril Kornbluth, demeurée inédite depuis de surcroît, jouxte un très beau texte de sa comparse en écriture Judith Merril, parmi un tiers de textes français de bonne facture. 

Clique droit Roger,
on repasse te prendre dans 42 ans !

Sommaire du Numéro 63 :

NOUVELLES


1 - Judith MERRIL, Les Souhaits aux étoiles (Wish Upon a Star, 1958), pages 3 à 15, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

2 - Fernand FRANCOIS, Les Temps à venir, pages 16 à 19, nouvelle *

3 - Charles FINNEY, Le Grand chien noir (The Black Retriever, 1958), pages 20 à 27, nouvelle, trad. Alex DIEUMORAIN (aka. Alain Dorémieux) *

4 - Cyril M. KORNBLUTH, Vivez à l'échelle cosmique ! (The Cosmic Charge Account, 1956), pages 28 à 49, nouvelle, trad. CATHERINE *

5 - Julia VERLANGER, Reflet dans un miroir, pages 50 à 52, nouvelle

6 - Brian ALDISS, Comment tuer un brontosaure (Poor Little Warrior!, 1958), pages 53 à 58, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

7 - Philippe CURVAL, Histoire romaine, pages 59 à 64, nouvelle

8 - Robert A. HEINLEIN, Une porte sur l'été (III) (The Door Into Summer, 1956), pages 65 à 115, roman, trad. Régine VIVIER

9 - Richard MATHESON, Au bord du précipice (The Edge, 1958), pages 116 à 124, nouvelle, trad. Daniel MEAUROIX (aka. Alain Dorémieux)

CHRONIQUES


10 - Jacques VAN HERP, Edgar Rice Burroughs, l'inventeur du space-opera, pages 125 à 130, article

11 - Jacques GRAVEN, Le Thermomètre qui voyage dans le temps, pages 131 à 133, article

12 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX & Gérard KLEIN & Roland STRAGLIATI, Ici, on désintègre !, pages 134 à 140, critique(s)

13 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 141 à 143, article

14 - (non mentionné), Notre référendum - Résultats du mois de décembre, pages 144 à 144, chronique


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Dans un vaisseau arche, les femmes si indispensables à la survie de l'espèce prennent la place dominante. C'est Les souhaits aux étoiles, jolie nouvelle de Judith Merril, réunie dans ce numéro de Fiction avec son comparse en écriture récemment décédé, Cyril Kornbluth.

Dans un style direct, presque animal, Fernand François déploie avec Les temps à venir un conte très amer sur la domestication qui suit de près la colonisation. Concis, peu disert mais allant à l'essentiel. Juste et intelligent, qui n'est pas sans rappeler "Oms en série" de Stefan Wul.

Traduction par Alain Dorémieux sous pseudo et ambiance de voisinage pour Le grand chien noir, petite allégorie du danger pulsionnel qui menace les petites communautés paisibles, par Charles Finney, qu'on connait en France surtout à travers son roman "Le cirque du Docteur Lao" (adapté au cinéma par Georges Pal en 1964, visible ici chez nos amis de l'UFSF - https://muaddib-sci-fi.blogspot.com/2011/11/le-cirque-du-docteur-lao-7-faces-of-dr.html.)

La nouvelle suivante est remarquable, comme souvent avec le (mort trop jeune) Cyril Kornbluth. Voici comment Fiction la présente :

Il est impossible d'ouvrir certains magazines français ou américains sans y trouver d'annonces rédigées à peu près dans ces termes : « Les secrets des anciens vont vous être révélés… Voulez-vous acquérir de la personnalité ?… Réussir en affaires ?… Influencer vos proches ?… Écrivez à XXX qui vous enverra gratuitement le Livre Secret des anciens…» 

Il faut croire que les gens qui font ces annonces sont des philanthropes, puisqu'ils ne réclament jamais d'argent. On se demande aussi pourquoi ils ne profitent jamais de leurs secrets pour acquérir eux-mêmes la gloire, la fortune et l'amour… Le regretté C. M. Kornbluth, avec l'ironie acerbe qui lui était particulière (souvenez-vous de « La saison du serpent de mer » ou de « Manuscrit trouvé dans un sablé chinois », dans nos numéros 1 et 55), raconte les conséquences catastrophiques de l'invention d'une méthode de ce genre qui marche réellement !

Les lecteurs attentifs remarqueront que ce type d'annonce pullule dans la revue (rivale) Galaxie (1ère série). Fiction (et Jacques Bergier) enfoncera le clou dans son numéro 66, avec la note suivante de la rubrique "Aux frontières du possible" :

DIEU SOIT LOUÉ !

C. M. Kornbluth, dans sa délirante nouvelle « Vivez à l'échelle cosmique » (voir notre numéro du mois dernier) n'a rien inventé. Jugez-en par l'incroyable texte suivant, qui reproduit intégralement une annonce publicitaire parue en 1947 dans le magazine américain de science-fiction « Starling Stories », dont le numéro en question nous est tombé entre les mains :

« DIEU SOIT LOUÉ… pour la BOMBE ATOMIQUE !

» Elle a apporté à la race humaine la première preuve scientifique du pouvoir radioactif, atomique de l'esprit de Dieu en nous – car nous aussi sommes composés d'atomes.

» Pendant vingt ans nous avons enseigné que toute la puissance de l'univers n'existe pas seulement pour nous, mais en NOUS. C'est l'Esprit de Dieu. La plus fulgurante, dynamique, électrifiante puissance que ce monde connaîtra jamais.

LA PUISSANCE !

LA PUISSANCE !

LA PUISSANCE !

directement de Dieu dans VOTRE Vie.

» Le Pouvoir de réussir chaque bonne chose dont vous avez besoin dans cette vie. Le Pouvoir de vous régénérer, corps et esprit. Le Pouvoir de produire en surabondance des biens matériels et spirituels vous attend parce que LA LOI GOUVERNANT CES CHOSES EXISTE POSITIVEMENT EN VOUS – ET MAINTENANT. Nous vous enseignons comment trouver et utiliser avec intelligence ce pouvoir réel et littéral de l'invisible Dieu.

GRATIS

» Envoyez-nous vos nom et adresse et nous vous enverrons de telles preuves de l'existence de cette Puissance scientifique, spirituelle de Dieu que vous en serez saisi de stupeur.

» Quand vous aurez pénétré la pleine signification des choses merveilleuses qui vous attendent par l'entremise de la puissance de Dieu, vous bénirez le jour où vous avez vu cette annonce. Rappelez-vous, vous n'envoyez aucun argent – seulement vos noms et adresse – et nous vous enverrons pleine et complète information – information si vitale qu'elle peut changer le cours entier de votre vie à venir. N'attendez pas un jour de plus. Envoyez vos nom et adresse aujourd'hui à Psychlana, Dépt. X-29, Moskow, Idaho, et nous vous ferons parvenir gratuitement les renseignements. »

La nouvelle de Kornbluth brosse de cette puissance inédite un plus sombre tableau :

Ce qu'était la vie dans la Zone Pestiférée ? Oh ! il ne s'y passait pas grand-chose. On errait au hasard à la recherche de la nourriture. Bien des gens avaient l'air malade, mais néanmoins satisfait. Les fermiers vous donnaient à manger, l'universel sourire idiot aux lèvres, mais leurs récoltes étaient maigres. Les parasites les décimaient. Personne ne mangeait de viande, apparemment. Personne ne cherchait querelle, personne ne se battait, personne ne disait même un mot désagréable, dans la Zone Pestiférée. Et c'était l'enfer sur terre. 

Vivez à l’échelle cosmique ! est un petit bijou d'humour et un sympathique palimpseste sur l'occulte et ses pouvoirs présumés. Kornbluth réussit une SF très particulière avec des éléments éminemment fantastiques.

Le n°74 de Fiction voquera de nouveau cette nouvelle pour tout à fait autre chose, toujours dans la rubrique "Aux Frontières du possible" :

TOUT FEU TOUT FLAMMES.
Les lecteurs de « Fiction » se souviendront certainement d'une nouvelle du regretté C. M. Kornbluth, intitulée « Vivez à l'échelle cosmique ! » (n° 63). Cette nouvelle décrivait dans la ville de Carbondale en Pennsylvanie des événements extraordinaires défiant les lois naturelles. La réalité n'a pas attendu longtemps pour rattraper la science-fiction. Le magazine Time annonce qu'à Carbondale les flammes sortent de la terre ! Apparemment, la ville est bâtie sur une mine d'anthracite abandonnée et incomplètement exploitée, laquelle mine a pris feu. 3 millions de dollars de crédit ont été mis à la disposition des ingénieurs du gouvernement fédéral pour éteindre cet incendie extraordinaire. Time reconnaît que l'explication que l'on donne du phénomène n'est guère satisfaisante. Les lecteurs de « Fiction » se feront leur propre opinion ! 
(Réf. : « Time », 10 août 1959.)

 

On imagine bien Julia Verlanger avoir lu "Un miroir pour les observateurs" d'Edgar Pangborn, pour composer son Reflet dans un miroir. Une bonne nouvelle malgré une fin un peu trop annoncée.

Comment tuer un brontosaure, ou une partie de chasse que ne renierait pas Bradbury, mais avec ce brin de modernité de plus qui annonce un grand auteur, Brian Aldiss.

Philippe Curval pousse le voyage dans le passé au-delà du paradoxe, et déjoue la règle morale chère à Poul Anderson de ne pas faire dévier l'Histoire. Et c'est aussi au futur Dick que l'on pourra penser, pour son « À rebrousse-temps» en fait, mais surtout au sentiment dickien de vivre notre époque contemporaine comme une illusion gouvernée par l'Empire romain. C'est Histoire romaine.

Rien ne pouvait arriver, puisque rien n'arriverait… je veux dire, « n'était arrivé »… Je cessai de me débattre dans les temps de verbes, me disant que si le voyage dans le temps devenait une réalité courante, la grammaire devrait bien s'en accommoder. (Chapitre X)

Une romance sympathique que Une porte sur l’été de Robert Heinlein, qui se lit avec plaisir. On s'amusera des intuitions spéculatives d'Heinlein, qui invente en bon ingénieur des machines qui feront les composantes de nos ordinateurs domestiques, on plaisantera avec lui de son amour pour les chats - et on laissera de côté l'attrait pour la jeunesse qui n'a pas beaucoup plus d'importance dans ce qui rend ce roman agréable.  

Univers devenus adjacents pour le pauvre héros de Richard Matheson, dans Au bord du précipice. Un court cauchemar qui laisse interloqué.


Dans l'article "EDGAR RICE BURROUGHS, L'INVENTEUR DU SPACE-OPERA", Jacques Van Herp écrit :

Reste le reproche majeur : l'anthropomorphisme perpétuel des personnages. Qu'ils soient Martiens, Vénusiens, gens d'Altaïr ou de Véga, ils sont des hommes. Ils sont noirs, bleus, verts, ils ont parfois des antennes ou quatre bras, mais ils sont des hommes avec les désirs et les passions des hommes. Il y a peut-être là un certain manque d'imagination, mais il y a surtout une nécessité organique. Pour captiver un grand nombre de lecteurs le récit doit sacrifier à cet anthropomorphisme. Un des esprits les plus déliés du XIXe siècle étudia fort bien ceci à une époque où il n'était pas encore question de S.F. 

Rendant compte de l'opérette « Le Voyage dans la Lune », Jules Lemaître regrettait d'abord que tout y évoquât par trop la Terre et se demandait quelles pouvaient être les raisons de cette humanisation. Il terminait son article par ces quelques réflexions :

« Nous n'inventons que ce que nous avons senti et perçu, et nous ne percevons que ce qui est de la Terre. Le Vieil axiome « Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu »{Rien n'est dans l'intellect qui ne soit d'abord dans le sens.}, joignez-y, si vous voulez, ce corollaire : « Nihil est in sensu terrenorum quod non sit terræ » {Rien n'est dans le territoire qui ne soit d'abord sur la terre.}; Voilà le mur de prison où nous nous heurtons éternellement.

Si nous ne pouvons imaginer ni un site, ni une architecture, ni un costume qui ne soit terrestre, c'est que nous sommes incapables aussi de concevoir un autre mode de vie que le nôtre. M. Camille Flammarion, le lyrique astronome, n'a su lui-même en venir à bout. Il nous montre un soleil bleu, un soleil vert, un soleil orange. Mais les couleurs qui sont au-delà du violet foncé, est-ce M. Flammarion qui nous les révélera ?  

Tout revient à dire : ailleurs les arbres sont bleus ou rouges, et plus grands que chez nous, mais enfin ce sont des arbres ; ailleurs les hommes ont des ailes comme les oiseaux ou les insectes de chez nous, mais ce sont des hommes ; ailleurs, les sens sont plus délicats ou plus puissants que les nôtres, mais ce sont là encore des sens de chez nous. Bref, ailleurs c'est mieux que chez nous, mais, au fond, c'est comme chez nous.

Et même, est-ce mieux que chez nous ? 

La vérité, c'est que, en combinant notre organisme avec celui de certaines plantes et de certains animaux, et en supposant portés au dernier degré de perfection des sens et des facultés que nous possédons déjà, nous arrivons à concevoir des formes vivantes assujetties à moins de nécessités que les corps dont nous sommes captifs ; mais ces formes rêvées, nous ne les aimons pas, nous ne désirons même pas qu'elles existent. Au fond c'est d'hommes semblables à nous que notre songerie peuple les planètes. Si les habitants des autres mondes diffèrent de nous essentiellement, nous n'avons et ne pouvons avoir aucune envie de lier connaissance avec eux. » 

Et comme les auteurs doivent gagner l'attention de leurs lecteurs ils peuplent les planètes de créatures humaines, ou à tout le moins humanoïdes.

Au niveau de la spéculation qu'invite à faire toute littérature de science-fiction, on pourra citer la théorie universitaire qui consiste à considérer que les auteurs de SF n'échappent pas à un effet appelé "Bulle de présent" quand ils élaborent leurs futurs imaginaires.

31 janvier, 2024

Fiction n°057 – Août 1958

Entrée du 25ème pilier au sein des auteurs publiés dans Fiction et Galaxie, en la personne de Ron Goulart, très récemment décédé à l'âge de 89 ans. Et une courte nouvelle de Gérard Klein restée inédite depuis, en prime !

 

Ahhh, les filles de Forest !

Sommaire du Numéro 57 :

NOUVELLES 

 

1 - Robert SHECKLEY, Le Prix du danger (The Prize of Peril, 1958), pages 3 à 18, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM
2 - Ron GOULART, Grandeur nature (...And Curiouser, 1958), pages 19 à 26, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *
3 - André COYPEL, Les Captifs, pages 27 à 30, nouvelle
4 - Ray BRADBURY, Icare Montgolfier Wright (Icarus Montgolfier Wright, 1956), pages 31 à 35, nouvelle, trad. Yves RIVIÈRE
5 - Richard WILSON, Pas de frontières (Love, 1952), pages 36 à 41, nouvelle, trad. Evelyne GEORGES
6 - Idris SEABRIGHT, La Mort de chaque jour (The Death of Each Day, 1958), pages 42 à 52, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM
7 - Gérard KLEIN, Drame de famille, pages 53 à 54, nouvelle *
8 - Richard MATHESON, Le Haut Lieu (The Splendid Source, 1956), pages 55 à 70, nouvelle, trad. Yves RIVIÈRE
9 - Michel JANSEN, Excès de vitesse, pages 71 à 75, nouvelle
10 - Zenna HENDERSON, Les Orphelins (Wilderness, 1957), pages 76 à 111, nouvelle, trad. Roger DURAND *
11 - Marcel BRION, Le Carnaval d'Orvieto, pages 112 à 125, nouvelle

 

CHRONIQUES 

 

12 - Jacques VAN HERP, Le Roman de S. F. qui eut le prix Goncourt, pages 126 à 127, article
13 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX & Gérard KLEIN & Igor B. MASLOWSKI, Ici, on désintègre !, pages 129 à 133, critique(s)
14 - (non mentionné), Le Prix Jules Verne 1958, pages 134 à 135, article
15 - F. HODA, Du Japon à l'Italie, pages 136 à 138, article
16 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 139 à 139, article

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


« Un frisson le parcourut. Il avait choisi, se rappela-t-il. Lui seul était responsable. Le test psychologique l'avait prouvé.

Mais, tout de même, quelle était la part de responsabilité des psychologues qui lui avaient fait subir le test ? Et de Mike Terry qui offrait tant d'argent à un homme pauvre ? La société avait tressé la corde et lui avait passé le nœud coulant, et lui se pendait avec en déclarant qu'il agissait librement. »

On retient peut-être de cette excellente nouvelle de Robert Sheckley qu’est Le prix du danger le pari monstrueux d'un pauvre homme alléché par l'appât du gain, et qui doit survivre aux assauts répétés de tueurs lors d'un jeu télévisé. C'est en tous les cas ce qu'a pu en faire le réalisateur français Yves Boisset. Mais il est notable que le héros candidat participe surtout à une escalade de dangers menés par divers jeux télévisés. Notoire aussi que le combat soit partiellement truqué pour satisfaire le plus longtemps possible les téléspectateurs. Et surtout, que tout cela puisse faire événement légal du fait d'une loi sur le Suicide librement consenti. À méditer...

Les adaptations pour l’écran peuvent être retrouvées chez nos inlassables archivistes de l’UFSF ICI (pour le film de Yves Boisset) et ICI (pour l’adaptation de la télé allemande de 1970).

L'émancipation est le sujet de Grandeur nature, cette première nouvelle publiée en France de Ron Goulart, qui s'amuse à prendre à contre pied "L'homme qui rétrécit" de Richard Matheson. Grandeur nature invite les opprimés, ou plutôt les laissé(e)s pour compte à prendre de la hauteur et s'autoriser la réelle mesure de leurs capacités.

Nul doute que André Coypel aura lu "Oms en série" de Stefan Wul. Les captifs est une nouvelle à chute, mais ce serait plutôt ici une rechute.

Très ancrée dans son époque de débuts de course à l'espace, Icare Montgolfier Wright de Ray Bradbury, fidèle à son habituel ton poétique, nous rappellera qu'échapper à la pesanteur est un rêve ancien et récurent de l'humanité.

La figure mythique de la grotte miraculeuse est transportée sur Mars dans Pas de frontières. Richard Wilson y interroge la beauté et les critères esthétiques qui nous font accepter ou repousser l'étranger - critères surtout visuels.

La guerre éternelle que décrit Idris Seabright, avec sa cruauté habituelle, dans La mort de chaque jour, laisse à entendre qu'au-delà un autrement est possible. Comme souvent, c'est l'altruisme et l'empathie qui sont les premières victimes de guerre et qui restent à retrouver pour reconquérir son humanité.

Un inédit (depuis) de Gérard Klein : la paranoïa inhérente au thème de l'invasion devient dans Drame de famille un jeu de passe-passe absurde et peut-être inutile, puisque c’est la mesquinerie qui remplace le banal. Vanitas vanitatis !

Paranoïa, encore. Qui invente les histoires drôles et grivoises ? Le questionnement que se pose le héros de Le haut lieu ne manque pas de pertinence, et Richard Matheson poussera même le bouchon - si l'on peut dire ainsi - plus loin encore, dans un bon prototype d'histoire de complotisme.

Un Excès de vitesse signé Jacques Van Herp sous son pseudonyme de Michel Jansen, et c'est le cosmos en entier qui risque bien de payer l'amende ! On repensera au « Problème du carré pointu » d'Hervé Calixte (in Fiction n°49) ou à « La fin d'un monde » de Allan E. Nourse (in Galaxie n°37).

Dans Les orphelins, Zenna Henderson parvient à renouveler son sujet du Peuple d'outre espace accidentellement égaré sur Terre. Une bonne nouvelle dans la lignée directe de son style et de ses thématiques.

Le style brillant de Marcel Brion nous entraîne dans ce Carnaval d'Orvieto avec l'expérience de l'effroi de qui réalise le pouvoir des masques. L'acidité du ton donne à ce récit le désespoir des meilleures nouvelles fantastiques, qui n'ont de surréel que le point de vue isolé d'un narrateur aux abois.

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