Affichage des articles dont le libellé est F. L. Wallace. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est F. L. Wallace. Afficher tous les articles

18 mars, 2026

Fiction n°138 – Mai 1965

Avec la figure du "Réfractaire" développée par Floyd L. Wallace, ce numéro de Fiction nous propose tout un ensemble de nouvelles sur des êtres mis au ban de leur société ou rechignant à se joindre au mouvement d'ensemble, ceux d'ailleurs, les "outsiders", les "hommes en dehors" comme dira plus tard l'essayiste et romancier Colin Wilson.

Une Belle signée Yvonne Sassinot.

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture
vous invitera à télécharger le livre au format epub.
("Enregistrer la cible du lien sous...")
Un simple clic suffit sur les liseuses.

Sommaire du Numéro 138 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 10 à 10, bibliographie

NOUVELLES


2 - Floyd L. WALLACE, Le Réfractaire (Privates All, 1961), pages 11 à 59, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

3 - Gérard KLEIN & Luc VIGAN, La Tunique de Nessa, pages 60 à 73, nouvelle

4 - Jean-Michel FERRER, Fin de contact, pages 74 à 75, nouvelle

5 - Joanna RUSS, La Jeune fille en noir ("I Had Vacantly Crumpled It Into My Pocket ... But by God, Eliot, It Was a Photograph from Life!", 1964), pages 76 à 86, nouvelle, trad. Denise HERSANT *

6 - Avram DAVIDSON, Aussi longtemps que le soleil (Or the Grasses Grow, 1958), pages 87 à 95, nouvelle, trad. Michèle SANTOIRE

7 - Michel MARDORE, Le Portrait de Belle, pages 96 à 126, nouvelle *

8 - Alexandro JODOROWSKY, Les Frères siamois (Los hermanos siameses, 1965), pages 127 à 132, nouvelle, trad. Josette CHAMBELLAND

 

CHRONIQUES


9 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 133 à 141, critique(s)

10 - COLLECTIF, L'Écran à quatre dimensions, pages 143 à 153, article

11 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 154 à 155, critique(s)

12 - Alain DORÉMIEUX, La Science-fiction dépassée ?, pages 156 à 157, article

13 - Michel FRAINIER & Pierre STRINATI, Premier salon des bandes dessinées, pages 158 à 159, critique(s)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


" (...) le lit s'écria : « Dormez ! » Cette pensée ne cessait pas de l'agiter et il poursuivit ses méditations pendant les dix minutes qui lui étaient allouées pour s'endormir d'un sommeil naturel. Il n'avait atteint aucune conclusion et il se trouvait encore éveillé lorsque le lit prit la parole pour la seconde fois et dit : « Dormez. » Cette fois, tout nouveau délai de grâce lui fut refusé. "

Floyd L. Wallace dresse, avec Le réfractaire, un remarquable portrait d'une dystopie où tout a été simplifié en secteurs commerciaux nommées Générales. Au premier abord, on pourrait penser à une critique du bloc de l'est, avec ses planifications quinquennales et nationales. Mais tout est dit dans le titre en V.O. : "Privates, all". Tout est en réalité privatisé, et il n'appartient pas au citoyen de mener une vie en dehors d'une de ces Générales, qui organisent la vie sociale autour du seul travail (et on retrouve cette idée dans les romans de Alain Damasio). La famille est un gouffre de solitudes partagées, les amis ne le sont que dans la mesure où ils jouissent des avantages des autres, chacun dans sa Générale avec ses appointements et ses privilèges mesquins. Le réfractaire qui anime ce récit lutte pour retrouver un semblant de libre-arbitre et pour déroger à l'insatisfaction qu'il sent naître en lui. Mais plus il lutte pour sa liberté, plus sa situation se détériore, l'amenant même au chômage - avant-dernière humiliation sociale - et devient l'esclave de la Générale pour l'Emploi... Mais n'y a-t-il pas une force qui génère de tels citoyens réfractaires ? A qui, finalement, ou à quoi profite le crime ? Une très intéressante nouvelle, assez subversive quand on pense au programme France Simplification par exemple, et qui mériterait sa place dans une anthologie.

Le réfractaire sera la dernière nouvelle originalement publiée en France de Floyd L. Wallace, après dix ans de loyaux services, et d'une qualité croissante.


Luc Vigan de nouveau : on peut certainement parier sur un pseudonyme d'André Ruellan et Gérard Klein, cette fois-ci, voire Klein tout seul... 

Quoi qu'il en soit, on reconnait bien le goût pour le lyrisme de Klein et l'horreur sourde chère à Ruellan, mais on y détecte aussi ces pièges que sont les femmes chez Dorémieux. Encore une fois avec Luc Vigan, il faut en attendre une réédition en recueil pour retracer la paternité de la nouvelle. C'est Gérard Klein qui reconnait l'enfant en ces termes dans la réédition chez NéO de ses Histoires comme si... : "La tunique de Nessa fut ébauchée en compagnie de Kurt Steiner et d’André Ruellan, d’une plume fortement trempée dans l’alcool. Puis, comme Kurt André, requis par d’autres tâches, ne rédigeait pas sa partie, je l’achevai, la publiai d’abord sous le pseudonyme collectif de Luc Vigan et la repris à mon compte enfin.". Cette tunique n'a toutefois pas la portée tragique de son homologue mythique qui provoqua la mort du dem-dieu Hercule et le suicide de sa femme Déjanire, mais vaut plus par son ambiance sableuse d'une planète Mars léthargique et presque hantée que par la trouvaille d'un vêtement vivant. L'ambiance est assez similaire, la complète peut-être, à celle de La planète aux sept masques (in Fiction Spécial n°2).

Toujours chez les français et l'équipe pilier de Fiction, Jean-Michel Ferrer - comprenez Michel Demuth - arrive dans Fin de contact, à nous surprendre en peu de mots, surtout parmi des mots qui font écran à d'autres. On aurait presque envie de souhaiter que le sujet de ce contact entre deux télépathes soit un peu plus développé et soigné, comme si Demuth abandonnait ses ébauches à son alter-ego Ferrer.


" Irvin était amoureux de sa jeune fille. Il en était obsédé et parlait d'elle à miss Kramer d'une façon tout à fait inhabituelle chez lui, un peu (me dit-elle) comme s'il avait été frappé d'une crainte mystérieuse. On aurait dit qu'il était effrayé de la supériorité de son amie, de son élégance, de sa pâleur distinguée et surtout de la façon dont elle le supportait sans rien dire, dont elle l'écoutait, comme s'il avait eu le droit de lui adresser la parole, de l'accompagner dans ses promenades et de lui déclarer avec ferveur qu'Howard Phillips Lovecraft était le plus grand écrivain du monde. "

La jeune fille en noir développe un récit de seconde main qui permet de jouer avec la distanciation comme avec la focale d'un appareil photo, les choses et surtout les gens deviennent flous à force de chercher à faire la mise au pont sur les détails (en témoigne le titre en VO : "I Had Vacantly Crumpled It Into My Pocket ... But by God, Eliot, It Was a Photograph from Life!" ). Joanna Russ manie cette histoire d'emprise (?), de fantôme (?), de fantasme devenu chair (?), d'outsider quoi qu'il en soit, avec sûreté et nous pique dans notre désir de romance et notre ambivalence à désirer lire des histoires fantastiques.

" (...) j'en ai marre d'être un Indien. Un Indien n'a ni présent ni futur. Je ne peux pas être un blanc, ils ne m'accepteraient pas. Tout ce que je peux espérer, c'est : « Salut Grand Chef, Salut Face de Rat. » Peut-être que, par mon apparence, je pourrais passer pour un Mexicain, mais les Mexicains ne m'accepteront pas non plus. Les gens de couleur m'accepteront.

» Ils sont des millions et des millions et, quel que soit le prix qu'ils payent, ils ne se sentent jamais seuls. Et puis ce bon mépris, bien amer, qu'ils éprouvent pour les blancs me convient parfaitement. "

On ne connait que peu cet aspect démographique des Etats-Unis, mais c'est un fait vérifiable que les communautés amérindiennes, surtout celles des Etats de Sud, se sont étroitement mêlées aux communautés afro-américaines ; l'étude musicologique des racines du blues, ou l'observation des influences vestimentaires des costumes des carnavals de Louisiane, par exemple, en témoignent très largement.

La revanche indienne, avec cet esprit qui peut paraître naïf de prendre "au pied de la lettre" les termes d'un contrat - comme ici les accords centenaires passés entre "blancs" et "rouges" pour les droits de propriété des réserves - est un désir de justice presque uchronique. Quoi qu'il en soit, d'un point de vue symbolique, dans Aussi longtemps que le soleil..., Avram Davidson n'a pas tort de fustiger l'instinct de propriété du colon et de pointer son ignorance des lois naturelles des territoires. Une nouvelle aussi concise qu'à l'accoutumée avec cet auteur toujours aussi étonnant.

Il y a de l'énigme dans Le portrait de Belle, récit que Fiction exhume d'un ancien numéro de Mystère Magazine. Il y a de la rêverie et son lot d'étrangeté, et aussi la cruelle emprise d'un être merveilleux, c'est à dire beau et terrifiant à la fois. On pourrait toutefois déplorer un manque de rigueur dans le style recherché par Michel Mardore, une fin un peu bâclée, du beau verbiage parfois usé en inutiles ornements, et qui concourent à cet effet d'énigme dont on pourrait souhaiter moins de circonvolutions. Bref, un conte intéressant par sa double interprétation possible (policière ou fantastique), mais qui aurait gagné à plus de concision et de rigueur dans sa construction.

Très original (on en attendait pas moins de Alexandro Jodorowsky dit "Jodo"), Les frères siamois déclinent, par leurs pensées, les sensations singulières d'un être double affublé d'un seul corps mais dédoublé lui aussi. Pour ceux qui connaissent la bd de Jodo et Moebius, L'Incal, on repensera à ce personnage de l'Imperoratriz, mais ici nous en avons une version primitive et opprimée, mise au ban. Efficace et subtil.


Fiction nous révèle toujours ce bonheur de lire des avis éclairés sur les roman de SF que nous avons pu lire par le passé. Un auteur souvent suivi, car tout de même assez édité en son temps, et jusqu'au nôtre grâce à l'infatigable travail de reprise en intégrales par les éditions Mnemos, répond au nom de James Blish. On pourra lui reprocher quelques faiblesses, comme sa difficulté à constituer un ensemble de personnages complexes, mais on ne lui ôtera pas l'audace de son imagination ni de son intérêt pour la spéculation scientifique.

Avec son engouement habituel et la finesse de ses observations, Demètre Ioakimidis nous donne, une fois de plus, l'envie de découvrir un livre - et que nous avons la joie de vous proposer en Bonus.


James Blish. Aux hommes, les étoiles. 


Un clic droit sur la couverture, et
Aux hommes les epubs !

Ce roman fut d'abord publié en Angleterre en 1956 sous le titre de They shall have stars puis l'année suivante aux États-Unis, sous celui de Year 2018. Il constitue la première page de la vaste épopée du futur à laquelle James Blish a travaillé durant une bonne douzaine d'années. Les œuvres suivantes de ce ce vaste ensemble portent les titres que voici (dans l'ordre dans lequel elles se situent chronologiquement, et non dans celui de leur parution) : A life for the stars, Earthman come home (alias A clash of cymbals) et The triumph of time. (Note du PReFeG : Iokamidis fait une petite erreur, car c'est The triumph of time qui porte aussi le titre A clash of cymbals.) Sans doute est-ce faire preuve d'un optimisme excessif et candide que de former le vœu de voir ces autres ouvrages offerts prochainement aux lecteurs français ? Si cet optimisme devait s'avérer fondé, pourrait-on espérer voir ces romans paraître dans leur ordre logique (A life for the stars, qui est court, et Earthman come home, qui est long, pourraient former ensemble la matière d'un double volume…). Mais assez d'anticipation, laquelle n'a d'ailleurs de scientifique que son sujet. Ouvrons plutôt ce volume. Il est suffisamment intéressant par lui-même pour qu'on s'y plonge sans regret, même sans être assuré de connaître les épisodes ultérieurs de l'histoire future imaginée par James Blish. 


Ce que l'auteur raconte ici, ce sont les circonstances des deux découvertes scientifiques qui rendront possible l'avenir tel qu'il l'a imaginé. L'une de celles-ci permettra le contrôle de la gravitation, l'autre prolongera immensément la durée de la vie humaine : aux hommes, donc, les étoiles James Blish a situé ces découvertes sur un fond social inquiétant, celui des États-Unis devenus en fait une nation policière Au début de ce vingt-et-unième siècle, les méthodes d'inquisition politique sont à peu près les mêmes, raconte Blish, que l'on soit derrière l'Atlantique ou derrière le rideau de fer. Il faut savoir que l'auteur a travaillé à ce roman alors que le sénateur Joseph McCarthy faisait, ô combien, parler de lui. La rédaction de ces pages est contemporaine de cette « chasse aux sorcières » qui fit en fin de compte plus de mal à la réputation internationale des États-Unis qu'aux infiltrations communistes dans les hautes sphères de Washington. C'est pourquoi on voit, dans ces pages, le F.B.I. fourrant son nez – par l'intermédiaire de celui de son chef – dans de nombreux endroits où son intervention ne produit, dans les cas les plus favorables, qu'une perte de temps pour tout le monde. Considérées avec le recul du temps, les enquêtes dirigées par McCarthy apparaissent grand-guignolesques et naïves ; à l'époque, elles étaient inquiétantes, et Blish a su mettre dans ses pages le reflet de l'inquiétude que devaient éprouver bien des Américains au moment où il écrivait son roman. 


Il y a trois décors principaux. Deux sont aux États-Unis : ils reflètent les milieux industriels et politiques respectivement, New York et Washington. Le troisième se place sur Jupiter V, le satellite le plus proche de la planète géante, qui porte le nom d'Amalthée. Du sol de ce petit astre, des hommes dirigent un appareillage télécommandé grâce auquel un pont se construit sur Jupiter.


L'énormité de cette idée est tout à la gloire de James Blish, car elle symbolise clairement la confiance qu'il place en la science et en ses possibilités. Il faut souligner ici que la planète Jupiter sur laquelle les techniciens de Blish construisent un pont, par machines interposées, en cette deuxième décennie du vingt-et-unième siècle, est bel et bien l'enfer de méthane et d'ammoniac que nous découvre la science, et non quelque planète habitable grâce à un artifice d'écrivain de science-fiction. C'est dans ce monde ravagé par des tempêtes dont chacune concernerait un continent aux dimensions de l'Asie, c'est dans cette atmosphère destructrice, que des hommes érigent un pont. Pourquoi ? Pour vérifier la justesse d'une théorie scientifique. Même dans son Amérique mac-carthysée, Blish laisse leur chance aux idéalistes et aux rêveurs qui sont simplement des réalistes, avec une génération d'avance. Les descriptions de l'enfer jovien, de son influence sur la psychologie et les nerfs des techniciens, sont parmi les pages les plus réussies, du point de vue strictement littéraire, que Blish ait jamais placées dans un roman.


Mais ce roman a aussi ses faiblesses, et la plus apparente de celles-ci tient à ce défaut qui est le plus grave de l'écrivain : l'incapacité foncière de James Blish de dessiner des personnages qui s'écartent de quelques types stéréotypés. Sans doute est-ce là la cause du manichéisme assez simple qui anime ses protagonistes ?


James Blish campe d'autant plus clairement ces protagonistes que ceux-ci s'identifient plus complètement au bien ou au mal (tel est du moins le cas dans ce livre, qui date de plus de dix ans ; l'écrivain a assoupli ses ressources entre-temps). Le mal – ou, plus exactement, le côté négatif : rien ne permet de croire que l'homme n'est pas, au fond de lui-même, convaincu de la justice de sa cause – le mal, donc, est personnifié par François Xavier MacHinery, chef héréditaire du F.B.I. Monolithique dans sa détermination et dans sa ténacité, l'homme ne manque pas d'une certaine puissance – ni d'une vraisemblance certaine : qu'on se rappelle, à nouveau, la date de rédaction de ces pages. Les commissions de contrôle et les enquêtes qu'il déclenche pour un oui, pour un non ou pour un peut-être, font de lui un des personnages les plus puissants des États-Unis. Il symbolise, en fait, le danger de l'obscurantisme administratif. Son nom ne prête aucunement au doute : en lui s'incarne toute la machinerie de l'État, dans ce qu'elle a de plus nuisible. Pour ne laisser aucune hésitation à cet égard, Blish a pris soin d'écrire MacHinery et non McHinery, qui eût été également plausible. 


En face de lui, l'homme qui est au centre des forces du bien – ou du progrès, ou de l'avance humaine, comme on veut – est le sénateur Bliss Wagoner (démocrate, Alaska ; élu en 2012 et réélu en 2018). Ce n'est pas seulement les hommes politiques voyant plus loin que le bout de leur nez que Blish a entrepris de résumer en sa personne, mais bien les organisateurs clairvoyants, ces constructeurs d'avenir pour lesquels il a une vive admiration. Ceux que Bliss Wagoner guide – Charity Dillon, Helmuth, Russell, le physicien Giuseppe Corsi lui-même – ne sont, en fin de compte, que des comparses : estimables, mais non indispensables.


L'opposition MacHinery-Wagoner et la grandeur de l'entreprise scientifique évoquée ne suffiraient pas à faire de ce roman une œuvre marquante de la science-fiction contemporaine. Les autres mérites du roman sont au nombre de quatre, principalement.


Tout d'abord, James Blish a abandonné l'idéologie stéréotypée qui consiste à opposer l'U.R.S.S. aux États-Unis, opposition dans laquelle s'enlisent deux sur trois des auteurs de science-fiction en mal de résonances politiques. Blish suppose une évolution dans les caractères des deux blocs politiques, ce en quoi les dix années écoulées depuis l'achèvement de son roman lui ont donné raison (bien que l'évolution réelle ne soit pas celle qu'il a prévue). Il présente donc une nation américaine se soviétisant progressivement, dans le sens du contrôle de l'État, de telle sorte que lorsque l'U.R.S.S. arrive à l'hégémonie mondiale, peu après l'époque décrite dans ce roman, elle y accède sans coup férir. Mais sans profit aussi : ce qu'il y avait de plus valable aux États-Unis a entre-temps quitté la Terre pour l'espace.


En deuxième lieu, Blish connaît et respecte suffisamment la science pour s'en servir valablement lorsqu'il affabule : il extrapole à partie d'éléments connus, existant depuis plusieurs années, et évoque les noms de Blackett et de Dirac en sachant de qui il parle. Cependant, les chapitres comprenant des développements scientifiques ont été assez mal traduits en français par Michel Chrestien, dont le travail est, quant au reste, convenable.


Un troisième élément louable est le sens de la vision cosmique qui distingue ces pages. Les étoiles ne sont pas encore atteintes lorsque le rideau se baisse, mais on sent qu'elles sont proches, qu'elles joueront un rôle dans les chapitres ultérieurs. Blish, ici, ne fait que préparer son épopée : celle-ci aura pour héros John Amalfi, le maire de la future de New York – cette New York du troisième millénaire et des suivants, qui voyagera parmi les galaxies. Mais John Amalfi ne naîtra qu'en 2998, et le lecteur n'a pas droit, ici, à toute l'épopée suggérée par le titre. 


Enfin, James Blish compense sa faiblesse dans la peinture des caractères par une grande clarté dans l'évocation des idées, et des mouvements d'idées. N'est-ce pas ainsi que l'on devrait écrire l'Histoire ? Bien sûr, l'Histoire n'est pas un roman, et ces pages n'ont rien du space-opera, et pas grand-chose du récit d'aventures. Mais elles possèdent en revanche un indéniable cachet de vraisemblance, et une cohésion qui dépasse celle du simple travail bien fait. Ceci est un roman qui pourra convertir à la science-fiction une certaine catégorie d'intellectuels (ceux qui s'interrogent sur le sens de l'Histoire et sur le rôle qu'y jouent les courants d'idées) et qui mérite l'attention de tous les « initiés ». Il n'est pas absolument équilibré, car le facteur humain ne joue pas tout le rôle que l'on en attend, mais il possède plusieurs des meilleures qualités du genre.


Demètre IOAKIMIDIS.


04 février, 2026

Galaxie (2eme série) n°012 – Avril 1965

Devant un choix éditorial très ouvert, on sent cette fois encore que la rédaction de Galaxie conçoit ses numéros comme des petites anthologies sur des thèmes qui se recoupent. On pourrait y redouter l'inconvénient de ne lire que des variations sur un même thème, mais l'ensemble donne tout au contraire l'impression d'un univers de l'avenir cohérent. Pour ce qui est des thèmes ici développés, l'oubli, bienheureux ou non, et le chemin vers la reconstruction du souvenir, voire la réminiscence de sciences qu'on ne pensait pas avoir encore découvertes.

Vision passée d'un futur pas encore paru...
La roue tourne...

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture

vous invitera à télécharger le livre au format epub.
("Enregistrer la cible du lien sous...")
Un simple clic suffit sur les liseuses.

Sommaire du Numéro 12 :


1 - Christopher ANVIL, Piège mental (Mind Partner, 1960), pages 6 à 38, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par HEEKS

2 - Keith LAUMER, Les Filous de la galaxie (The Star-Sent Knaves, 1963), pages 39 à 71, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Jack GAUGHAN *

3 - Cordwainer SMITH, La Planète Shayol (A Planet Named Shayol, 1961), pages 72 à 109, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY

4 - Robert SHECKLEY, Projet Éternité (Forever, 1959), pages 110 à 119, nouvelle, trad. Michel DEMUTH

5 - Floyd L. WALLACE, L'Homme sans mémoire (Forget Me Nearly, 1954), pages 120 à 160, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Ed EMSH * 


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Christopher Anvil compose avec Piège mental un récit qui répond aux codes des histoires d'espionnage, qui nous fait nous intéresser à la cause d'une épidémie de folie qui frappe les habitants d'une résidence. C'est du moins le début d'une intrigue qui rebondit régulièrement, et qui joue sur les effets de condensation du récit inhérents à la nouvelle, en dilatant et contractant les temps dudit récit. On repensera à la nouvelle de Dick "Au temps de Poupée Pat" (1963), ou encore à "Spectacle d'ombres" de Clifford D. Simak (in Fiction n° 22), ou encore à "Un soupçon de néant" de Phillipe Curval (in Fiction Spécial 4).
 

A force de vouloir faire rebondir son récit humoristique Les filous de la Galaxie, Keith Laumer dribble un peu trop et plus rien ne s'installe vraiment. S'ensuit une parodie de SF un peu creuse et compliquée inutilement. Dommage pour cet auteur qu'on apprécie généralement...

Dans La Planète Shayol, la cruauté et l’aberration prennent des dimensions épiques, et les évocations qui en découlent ont plus de correspondance avec les cauchemars d’un Jérôme Bosch qu’avec un quelconque prolongement de nos mœurs contemporaines. (Alain Dorémieux in Histoires fantastiques de demain - Casterman, 1966)

Ainsi Alain Dorémieux présente-t-il ce récit de Cordwainer Smith qui trouvera sa place dans une belle anthologie. Cette nouvelle dessine en creux le projet de l'Instrumentalité, organisation cherchant après des millénaires obscurantistes d'impérialisme galactique, à rendre à l'humanité ce qu'elle a de plus noble : la culture, la miséricorde, la volonté de réparer ses errements et ses cruautés passées, pour faire advenir un âge d'or de la conscience. On notera que le témoin de cette histoire porte le même nom, Mercer, que le prophète que Dick imaginera dans "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques / Blade runner" qu'il écrira pour sa part en 1968.


— « Voyez-vous, le sérum d’immortalité apporte une solution au problème de la puissance politique. Une élite permanente et éclairée est de loin la meilleure forme de gouvernement, infiniment meilleure que l’inefficience incohérente des régimes démocratiques. Mais à travers l’histoire, cette élite, qu’elle fût monarchie, oligarchie, dictature ou junte, a toujours été incapable de se perpétuer. Les leaders meurent, les partisans luttent pour le pouvoir et le chaos revient. Avec l’immortalité, cet ultime défaut sera corrigé. Il n’y aura plus de discontinuité dans la direction car les leaders seront toujours là. »
— « Une dictature permanente, » dit Dennison.
— « Oui. Un gouvernement permanent, bienfaisant, choisi soigneusement parmi l’élite et basé sur la possession unique et exclusive de l’immortalité. Historiquement, c’est inéluctable. La seule question est : qui doit prendre le contrôle ? »
Le pouvoir, tel est le désir du Projet éternité, le vœu enfoui sous le rêve d'immortalité selon Robert Sheckley. Et bien entendu, et non sans humour, dispenser une telle immortalité pour toute l'espèce humaine demeurera un vœu pieu, vite chassé par l'appât d'un tel pouvoir. 
 

Un peu à la façon d'un Alfred Bester et son homme démoli, Floyd L. Wallace déploie une histoire policière dans une société future qui ne connait plus la criminalité. Demeure l'escroquerie, l'usurpation d'identité et les inventions technologiques qui se révèlent,comme dans la nouvelle de Sheckley, d'indésirables trouvailles. Déjà publiée sous le titre Le châtiment rédempteur dans le Galaxie 1ère série n°18 dix ans auparavant, il est à noter qu'en bénéficiant d'une nouvelle traduction pour cette nouvelle publication, la nouvelle L'homme sans mémoire n'a pas seulement changé de titre, mais est passée de 28 à 40 pages. On est tout de même un peu surpris par le choix de cette nouvelle en tant que texte "réhabilité".


On notera, dans la revue ainsi qu'en 4ème de couverture, l'annonce suivante :

ENFIN, TOUT “FONDATION” !

 

La célèbre trilogie d’Isaac Asimov était depuis neuf ans restée incomplète en France, seule la première partie ayant paru autrefois au Rayon Fantastique. Aujourd’hui, vous allez enfin pouvoir en connaître la suite !

 

Nous avons en effet décidé, pour répondre aux désirs de la majorité des amateurs, d’éditer, en un seul volume, les trois romans qui composent ce chef-d’œuvre de la science-fiction.

 

Le tableau de la décadence et de la chute de l’Empire Galactique, esquissé dans Fondation, trouve son épanouissement et son dénouement dans les deux titres suivants : Fondation et Empire et Seconde Fondation, le tout au fil d’une action passionnante, constituant l’une des plus gigantesques constructions qu’ait édifié la science-fiction.


Les éditions Opta ne pensent pas si bien faire en choisissant "Fondation" pour ce tirage limité. Car il s'agit des tout débuts d'une collection qui sera longtemps prestigieuse : le Club du Livre d'Anticipation, plus souvent dénommée "CLA". Pendant plus de 20 ans, de Mai 1965 à Mai 1987, cette collection permettra de publier pour leur première traduction en France des auteurs comme Asimov, Van Vogt, Catherine L. Moore, Robert Heinlein, des anciens comme Edgar Rice Burroughs, mais aussi C. S. Lewis, Philip K. Dick, Philip José Farmer, John Brunner, Michael Moorcock … Forte de sa centaine et quelques de titres, d'une facture de qualité, aux illustrations magnifiques (on retrouve Druillet, Moebius, Moro, mais aussi plus tard Florence Magnin, pour ne citer que les plus connus…), cette collection fait aujourd'hui les choux gras tant des collectionneurs que des amateurs du genre.

Nous devons cette initiative conjointement à Monsieur "science-fiction" chez Opta, à savoir l'infatigable Alain Dorémieux, et à un nouveau venu, qui avait tenté de faire son trou en tant qu'auteur quelques années auparavant, mais qui a fini par regagner l'écurie Opta sous le parrainage de Jacques Bergier, à savoir : Jacques Sadoul.

Pour ceux qui n'en ont jamais entendu parler, Jacques Sadoul est surtout connu pour avoir été le fondateur (encore une fondation, donc) de la très célèbre collection "J'ai Lu - science-fiction" en 1970. Son trait de génie, alors, fut de ne pas préciser sur les couvertures qu'il s'agissait de SF, et donc d'attirer des lecteurs qui auraient pu avoir des à-prioris sur le genre.

Laissons-lui la parole, à travers son autobiographie "C'est dans la poche", au sujet de ses début chez Opta et de cette collection CLA :

Tout avait commencé avec un télégramme en provenance des éditions Opta arrivé à Roques en avril 1964. Il était signé Maurice Renault et non Emile Opta car ce dernier n’a jamais existé. Ce fut une invention tardive pour donner une personnalité au sigle OPTA qui signifiait Office de Publicité Technique et Artistique, une entreprise fondée par Renault. Le roman policier était le péché mignon de ce publicitaire au point qu’il était devenu l’ami d’Ellery Queen. Or, depuis les années 1940, Queen était le principal auteur du genre aux États-Unis. (...) 

Tout naturellement Ellery Queen demanda à son ami Maurice Renault de publier en France une traduction de sa revue, ce fut Mystère Magazine dont le premier numéro parut en janvier 1948. La firme qui l’éditait aux États-Unis lança ensuite The Magazine of Fantasy and Science-Fiction et le proposa à Renault qui le publia, sous le titre Fiction, à partir d’octobre 1953, donnant ainsi un premier élan à la SF française, puis ce furent Suspense en avril 1956 et Alfred Hitchcock Magazine en mai 1961. Le télégramme me proposait de devenir secrétaire de rédaction de Mystère Magazine et Hitchcock car le rédacteur en chef, Alain Dorémieux, n’avait plus le temps de s’en occuper. La maison venait en effet de racheter les droits de la revue Galaxie, abandonnée par ses premiers éditeurs. Pourquoi moi ? Simplement parce que, suite à une critique de La Passion selon Satan, parue dans Fiction, Renault avait eu la curiosité de me rencontrer et que je lui avais fait part de mon désir de travailler dans l’édition. On m’avait effectivement imprimé de belles cartes de visite !

(...)

Si Maurice Renault était un grand amateur de romans policiers, il ne s’intéressait nullement à la SF. Néanmoins il tint à faire inclure dans le contrat signé avec l’édition américaine de Fiction une clause qui permettait de publier des textes d’auteurs français. Il fut d’abord aidé dans cette tâche par Jacques Bergier puis, à partir de novembre 1957, il engagea comme secrétaire de rédaction Dorémieux, un des traducteurs et critiques de la revue. C’était un amateur de polars et de fantastique littéraire qui ne tarda pas à devenir un passionné de SF, donna leur première chance à de nombreux jeunes auteurs français et développa considérablement la partie critique du magazine. Malheureusement, ensuite, peut-être trop exigeant, il les décourageait et plus d’un auteur m’a avoué son intention d’aller se jeter dans la Seine en quittant son bureau. Aucun ne le fit, heureusement.

Après avoir observé quelques mois la maison et constaté que le Club du Livre Policier créé par Maurice Renault avait un public fidèle, je proposai de lancer son équivalent en science-fiction. Convaincre Renault n’alla pas sans mal, il n’y croyait pas, n’aimait toujours pas la SF et le mot lui faisait peur. J’insistai longuement malgré le scepticisme de Dorémieux : « C’est inutile, j’ai déjà essayé », me répétait-il. Pourtant, à force, Renault finit par accepter un essai unique et il choisit d’annoncer un Club du Livre d’Anticipation, mais surtout pas de SF. J’acquis alors les droits de la trilogie Fondation d’Isaac Asimov car seul le premier titre était paru au Rayon Fantastique et les deux suites étaient restées inédites en France. Renault décida de prévendre le volume à la fois par un bulletin de commande imprimé dans Fiction et dans Galaxie, et par une souscription organisée auprès des adhérents du CLP. Le tirage fut fixé à 3800 exemplaires vendus au prix de 25 francs jusqu’à parution, puis 30 ensuite. La présentation (reliure, fers et papier) était très inférieure à celle des ouvrages du Club du Livre Policier tant Maurice Renault s’attendait à un coûteux échec ; il avait d’ailleurs parié avec moi qu’il ne s’en vendrait pas mille. En fait ce fut un raz-de-marée et il ne fut pas possible de satisfaire toutes les commandes, d’autant que l’imprimeur commit une erreur et livra deux cents exemplaires de moins que prévu. L’édition de Fondation du CLA est aujourd’hui très recherchée des collectionneurs et j’en ai récemment vu un exemplaire proposé à 150 euros sur la liste d’un bouquiniste spécialisé dans les romans populaires rares.

La légitimité du Club du Livre d’Anticipation n’étant plus mise en doute, je fus autorisé à acheter de nouveaux titres et reçus le titre de directeur littéraire du club, Dorémieux en étant le codirecteur afin de rassurer les lecteurs de Fiction qui ne me connaissaient pas. Je proposai une liste d’une dizaine de volumes et, parallèlement, une consultation fut organisée auprès des lecteurs de Fiction et Galaxie pour leur demander quels titres ils désiraient voir paraître au CLA. Les huit premiers des deux listes furent identiques, toutefois le volume consacré à Theodore Sturgeon (Cristal qui songe, suivi de Les Plus qu’humains) parut beaucoup plus tard, l’auteur étant injoignable (« Il est en vadrouille quelque part le long de la côte Ouest », nous écrivit son agent). Pour second volume, j’avais choisi Les Armureries d’Isher, suivi des Fabricants d’armes de A. E. van Vogt. Là encore, seul le premier volume était paru au Rayon Fantastique et pas le second alors que l’ensemble formait un tout indissociable. Cette fois la présentation était identique à celle du Club du Livre Policier, soit un volume relié toile, sous jaquette rhodoïd, avec fers dorés, pages de garde illustrées et signet. Il parut en novembre 1965, soit avec un décalage de plus de six mois avec Fondation, mais le succès fut identique et les quatre mille exemplaires tirés furent rapidement souscrits.

(...) le Club du Livre d’Anticipation et les éditions Opta semblaient promis à un bel avenir quand une révolution de palais provoqua le départ de Maurice Renault au début de 1966. Tous les protagonistes en sont morts aujourd’hui et je ne m’étendrai pas là-dessus, qu’il me soit seulement permis de dire que Renault était un homme qui savait lire et que son successeur fut un publicitaire qui savait compter. Je fus promu rédacteur en chef de Mystère Magazine, en revanche, par sotte coquetterie, je refusai que mon nom figure sur Hitchcock dont le niveau des textes était plus faible, et je restai en charge du CLA même si Dorémieux en était théoriquement le codirecteur. En revanche Fiction, Galaxie et Galaxie-bis demeuraient de sa seule compétence. Le Club du Livre d’Anticipation était désormais le plus gros succès de la maison, et, pour la première fois, les écrivains américains s’intéressaient à une édition française de leurs œuvres car rien de comparable n’existait aux États-Unis. Chaque volume comportait deux romans, aussi, désireux de rééditer Les Rois des étoiles, le space opera classique d’Edmond Hamilton, j’écrivis à l’auteur pour lui demander s’il existait une suite. Il me répondit que seule la moitié du roman Retour aux étoiles avait été écrite. Pour le décider à s’y remettre je lui envoyai le volume du CLA consacré à C. L. Moore et je reçus, par retour du courrier, la lettre suivante, datée du 24 décembre 1966 : « Cher M. Sadoul. Grand merci pour le livre contenant les deux romans de C. L. Moore. C’est un très beau livre et je serai assurément heureux de voir Les Rois des étoiles et sa suite publiés dans une aussi belle présentation. Soyez assuré que je ferai tout mon possible pour vous fournir les textes manquants dans les meilleurs délais. » Quelques mois plus tard je reçus une copie dactylographiée des deux dernières parties de Retour aux étoiles qui parut ainsi en France en février 1968, avant sa publication outre-Atlantique. Nous échangeâmes ensuite quelques lettres jusqu’à sa mort, survenue en 1977. Il m’apprit ainsi que Jack Williamson et lui, influencés à leur début par Abraham Merritt, avaient eu le privilège d’être reçus et encouragés par cet auteur lors d’un voyage que les deux amis firent à New York au début des années 1930. Cela les décida à aller passer leurs vacances, en campant et à dos de mulet, dans les montagnes du Yukon où Merritt avait situé l’action de sa célèbre nouvelle, Les Êtres de l’abîme. La randonnée eut lieu, mais Hamilton ne me précisa pas s’ils avaient découvert le cratère au fond duquel gîtaient ses monstrueux habitants.

Lors d’une Convention mondiale de SF tenue aux États-Unis en 1973, les éditions Opta reçurent un prix spécial pour l’exceptionnelle qualité des volumes du CLA. Ironie du sort, c’est à moi qu’il fut remis en l’absence de tout représentant d’Opta alors que j’avais quitté la maison depuis mars 1968.

(Jacques Sadoul : "C'est dans la poche !" - Bragelonne 2006, extrait) 

Nous reviendrons bien entendu sur les agissements éditoriaux de Jacques Sadoul ; on peut toutefois noter qu'en cette année 1965, est déjà en train de se dessiner l'avenir du genre en France, et que, déjà, de nouvelles têtes viennent à pousser.

17 décembre, 2025

Galaxie (2eme série) n°010 – Février 1965

Premier opus de la "Geste des Princes-Démons" de Jack Vance, et c'est tout son panache romanesque que l'on y retrouve déjà. Mais les meilleures surprises ne viennent pas d'un inédit de Van Vogt, qu'on pourra en effet laisser dans les tiroirs (bien qu'il connaîtra une suite), mais bien d'un autre inédit, de Floyd L. Wallace celui-ci, un bon cran au-dessus de ses autres nouvelles - qui étaient tout de même d'un niveau correct, rappelons-le.

Cliquez sur cette célèbre couverture
de Ed EMSH pour y jeter un oeil !

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture

vous invitera à télécharger le livre au format epub.
("Enregistrer la cible du lien sous...")
Un simple clic suffit sur les liseuses.

Sommaire du Numéro 10 :


1 - Jack VANCE, Le Prince des étoiles (The Star King, 1963), pages 2 à 69, roman, trad. Pierre BILLON, illustré par Ed EMSH

2 - Floyd L. WALLACE, Le Grand ancêtre (Big Ancestor, 1954), pages 70 à 95, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Ed EMSH *

3 - Jack SHARKEY, Les Dons du Twerlik (The Twerlik, 1964), pages 96 à 102, nouvelle, trad. Marcel BATTIN & Martine CHRISTIAENS *

4 - Damon KNIGHT, Autodafé (Auto-da-Fe, 1961), pages 103 à 110, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Bob RITTER

5 - Charles VAN DE VET, Métamorphose (Metamorphosis, 1960), pages 111 à 123, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Bob RITTER *

6 - Alfred Elton VAN VOGT, Le Silkie (The Silkie, 1964), pages 124 à 151, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Gray MORROW *

7 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro parues dans l'ancien "Galaxie", pages 153 à 153, bibliographie

8 - (non mentionné), Référendum sur le n° 8, pages 155 à 155, notes


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Certains aspects du Prince des étoiles rappelleront la récente nouvelle de Jack Sharkey, "Une question de protocole", par la description de seconde main d'une planète où le règne du vivant passe par les états végétaux, insectoïdes puis humanoïdes, avec la même fragilité dans leur cycle de vie. Mais l'enjeu qui court tout du long de ce roman de Jack Vance est tout autre, puisqu'il s'agit de la justice, du maintien de la justice dans un univers corrompu, et ainsi de la tentation de la justice sommaire.
Ce passage, par exemple, décrit assez bien les mécanismes de corruption qui menacent les Gardiens de la Paix dans leur exercice policier :

Allocution du Seigneur Jaiko Jaikoska, président du Conseil Exécutif, à l'Assemblée Législative Générale, Valhalla, Tau Gémini, 9 août 1028 :
« Je vous engage à ne pas souscrire à cette sinistre mesure. L'humanité a fait à maintes reprises la triste expérience de ces forces de police aux pouvoirs démesurés… Sitôt que cette police échappe au contrôle diligent d'une tribune locale pointilleuse, elle devient arbitraire, implacable, et constitue un état dans l'état. Ses membres ne se soucient plus de justice ; ils ne pensent plus qu'à se donner le statut d'une élite privilégiée et enviée. Ils prennent pour de l'admiration et du respect l'attitude de méfiance et d'incertitude que la population adopte à leur égard, et on les voit bientôt jouer les matamores en brandissant des armes avec ostentation dans une mégalomanie euphorique. Le peuple, de maître, se transforme en esclave…
» Une telle force de police n'est bientôt plus qu'un agrégat de criminels en uniformes, d'autant plus redoutables que leur position est garantie par la loi. Ils ne considèrent plus l'être humain que sous la forme d'un objet qu'il convient de pressurer et d'exploiter avec le maximum d'efficacité. Le bien public perd toute signification. Les prérogatives de la police assument le statut de droit divin. Une entière soumission est exigée de chacun. S'il advient qu'un policier tue un civil, on considère cela comme un incident regrettable, le policier en question aurait fait preuve d'un excès de zèle. Si du contraire c'est un civil qui tue un policier, l'enfer se déchaîne dans toute sa violence. La police entière écume de rage. On se lance aux trousses du coupable, toutes affaires cessantes. Et lorsque l'abominable auteur du sacrilège est enfin arrêté, on commence, en guise d'introduction, par lui administrer une mémorable correction ou tout autre genre de torture, pour lui apprendre ce qu'il en coûte de commettre un crime de lèse-majesté aussi intolérable…
» La police se plaint d'être trop souvent impuissante et de voir des criminels lui glisser entre les mains. Mieux vaut cent criminels impunis que le despotisme sans frein d'une force unique de police. Je vous avertis encore une fois. Ne souscrivez pas à cette mesure. Et si vous le faites, j'opposerai sûrement mon veto. »

Et Vance va plus loin lorsque, prenant en considération la question du "maintien de l'ordre" dans un Empire à l'échelle galactique, il soumet la galaxie et une organisation globale des lois à un questionnement sur la libre-circulation des individus entre les astres - ce qui assurerait une relative impunité à tout criminel en fuite, quand la nécessité d'une police unique finit toujours par se comporter en élite au-dessus des lois. Cherchant un entre-deux avec l'expression d'une agence privée d'enquêteurs, Vance en déduit avec humour qu'un contre-pouvoir s'érige toujours face à une libéralisation policière, dusse-t-elle être mafieuse.

Des digressions comme l'extrait proposé ci-dessus agrémentent joyeusement l'ouverture de chaque chapitre. Et l'on sent que Vance s'amuse à parodier ses pairs, comme cette citation d'un certain, Freb Hankbert, et l'allusion transparente à Frank Herbert qui y est faite. (Une autre de ces mises en contexte décrit les Sarkovys, "qui étaient des empoisonneurs accomplis". Comme l'écrit Julien Raymond dans sa critique publiée sur Noosfere : "ce n'est pas tombé loin" !)

Faire justice, soi-même, au nom d'une définition du bien individuellement élaborée, pour venger tout un peuple et extirper les pires engeances du mal de cet univers. Voilà le projet du héros de Jack Vance dans Le Prince des étoiles, premier volume du cycle dit des "Princes démons". Vance aime son héros et facilite l'identification que peut en faire le lecteur. Du panache, un univers grand ouvert sur la diversité et l'exotisme de forme mêlé à quelque chose d'un peu médiéval, donnent cette impression de Fantasy dont Vance sera l'un des fers de lance. Le second volume du cycle, "La machine à tuer", ne paraîtra en France qu'en octobre 1969 dans la collection Galaxie-bis.

A partir de l'hypothèse un peu infantile d'une origine commune à toutes les espèces humanoïdes de notre galaxie, Le grand ancêtreFloyd L. Wallace nous embarque dans un voyage en compagnie de quelques représentants de ces espèces cousines, vers le présumé berceau des espèces. La révélation sera de taille, et même cyclopéenne pour reprendre un terme lovecraftien tant le schéma narratif peut rappeler "Les montagnes hallucinées" de Lovecraft. Un récit bien surprenant et très sarcastique.


Pavé de bonne intention, le Twerlik représente une planète piège d'un type peu commun. Court et efficace - on repensera à bien d'autres traquenards que renferment les galaxies - Les dons du Twerlik de Jack Sharkey se lit avec plaisir.


L'homme ressentit brusquement une douleur qui nouait sa poitrine. Il imaginait parfaitement les petits chiots avec leur grosse tête rassemblés autour du feu, le soir, écoutant leurs aînés tandis qu'ils leur parlaient de l'Homme. Il imaginait leurs grognements de désespoir en apprenant qu'il n'existait plus aucun homme dans le monde.
Non, il ne s'agit pas d'un extrait de "Demain les chiens" de Clifford D. Simak, daté de 1952. Mais Damon Knight ne saurait nullement ignorer ce classique lorsqu'il écrit Autodafé en 1961, pour prendre le contrepied de Simak avec cette histoire du dernier homme vivant et des derniers chiens pour serviteurs. L'humanisme y prend un coup, mais après tout, les autodafés aussi sont une invention humaine…


Un symbiote qui, comme on aimerait l'imaginer, développe les capacités physiques et intellectuelles de l'humain qui en est porteur ; voilà un point de vue de départ un peu simpliste et idéaliste. Charles Van De Vet ajoute une clause : l'effet ne dure pas. Là où un Daniel Keyes ou un Robert Silverberg aurait usé d'introspections et de tentatives de se mettre en empathie avec les parasites (on se rappellera aussi "Les mondes intérieurs" de William Morrison, in Fiction n°13) nous avons là finalement une histoire plutôt policière bien menée, mais Métamorphose reste un peu en deçà de son potentiel.


Monde étrange que le monde de la logique ! Pendant la plus grande partie de sa longue histoire, l'homme avait obéi à des mécanismes cérébraux et nerveux qu'il ne soupçonnait pas. Un centre de sommeil le faisait dormir. Un centre de veille le réveillait. Un mécanisme de colère le mobilisait pour l'attaque. Un complexe de peur le faisait fuir. Il y avait plus d'une centaine de mécanismes, dont chacun avait un rôle précis, dont chacun était parfait, mais que l'aveugle soumission de l'homme avait dégradés, avait réduits à ne plus être que des commandes se déclenchant au hasard.  
Tout au long de cette période, la civilisation consistait en codes d'honneur et de comportement, en tentatives, nobles ou viles, de rationaliser la simplicité de ces éléments sous-jacents et ignorés. Finalement, l'homme était arrivé à appréhender et à contrôler tour à tour chacun de ces mécanismes nerveux. 
Le véritable âge de raison était venu. 
Et, s'appuyant sur cette raison, Cemp se demanda si les Kibmadines se trouvaient à un niveau supérieur ou inférieur à celui du requin, par exemple.
Et l'on se demande de notre côté si Van Vogt considère son métier d'écrivain comme un simple exercice d'application mécanique de la logique, auquel cas on s'interroge  sur sa capacité à avoir dépassé le stade capricieux d'un enfant de cinq ans. Car à l'échelle de la nouvelle, les séduisantes extrapolations mentales des super-héros de Van Vogt ne fonctionnent plus, n'ont plus d'espace où déployer leur système tautologiques. S'ensuit un récit sans enjeu autre que sauver la terre d'une invasion, soit un sujet si surfait qu'il donne l'impression d'être parodique. Et son inévitable mutant est insupportable de suffisance. Un récit inepte.

Le PReFeG vous propose également