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23 août, 2022

Cadeaux bonus et Mise à jour : « Chute libre » & « La parole perdue » - Albert et Jean Crémieux, 1954-1956

Il aurait été de bon ton, ou pertinent pour le calendrier, de prévoir "La naissance des dieux" de Nathalie Henneberg pour ce 15 août. Mais nous aimons ici les iconoclastes, et c'en est un bon exemple que ce "Chute libre" d'Albert et Jean Crémieux que nous vous proposons donc aujourd'hui (quand bien même il aurait, lui, été pertinent pour le 14 juillet dernier, au vu de sa chute … libre).

Comme à l'accoutumée, cliquez sur l'image pour obtenir votre epub.

Dans le courant du mois de septembre 1952, un aérolithe tomba à Saint-Amant Tallende (Puy-de-Dôme), dans le jardin de M. Frédéric Boisson, professeur d’allemand en retraite. M. Frédéric Boisson fut embarrassé. Il s’est dépeint lui-même comme « un homme paisible » et même « pusillanime ». Cependant, chiffreur, il a participé à des émissions de radio clandestine durant les années 1941 à 1944. Intrigué par l’aspect de ce vagabond du ciel, M. Boisson fit appel à son vieil ami Pierre N..., officier de renseignements très averti. Tous deux parvinrent à percer le secret de l’aérolithe. Il paraît établi que cinq Français furent enlevés dans le courant de l’année 1948. Il s’agit de : M. Moroto, commerçant, Me Barroyer, avocat, le général Berthon, le docteur Mugnier et le poète Vaillon. Ces terriens furent entraînés très loin de la terre, à titre « d’échantillons ». (…) M. Boisson exposa, devant l’opinion mondiale, la première partie de cette prodigieuse aventure, dans un mémoire de caractère strictement scientifique qu’il intitula : « Données objectives et descriptives sur l’aérolithe de Saint-Amant Tallende ». Ce mémoire, destiné aux corps savants, parut tout d’abord dans la « Feuille d’Avis de Neufchatel », très vénérable et docte publication suisse qui, estimant ce titre à la fois long et rébarbatif, le remplaça par celui de « Chute Libre », adopté depuis lors (pour des raisons de très humble et vulgaire commodité commerciale) dans les éditions française, italienne et portugaise.

Beaucoup de personnes, trompées par ce titre, crurent, malgré la parfaite objectivité scientifique du récit, à une œuvre d’imagination.

(in "La parole perdue" - Avis aux lecteurs, d'Albert et Jean Crémieux, Editions Métal, collection Série 2000 n°22 - 1956)

Voici résumé, sans trop en dévoiler, l'intrigue de "Chute libre", et surtout son esprit, sur un ton qui se veut résolument scientifique et distancié, mais qui n'échappe pas à des considérations proprement humaines, triviales, quotidiennes, parfois exaspérées, qui font tout l'humour et le sel du propos. Ce texte a paru en ouverture de la suite que Albert et Jean Crémieux donnèrent à "Chute libre" : "La parole perdue", en 1956, toujours dans la collection "Série 2000" des éditions Métal.

Rappelons ce que la Revue des livres du numéro 18 de Fiction publiait à propos de "Chute libre".

Notre ami Jean Birgé a la main heureuse. Depuis qu’il a assumé la direction de la « Série 2.000 », il a réussi à « découvrir » une bonne demi-douzaine d’excellents auteurs français d’A. S. et, d’après ce qu’il nous a dit, il en a autant en réserve. Souhaitons que tous ceux à venir aient écrit des ouvrages de la qualité des trois récemment parus.

« Chute libre », d’Albert et Jean Crémieux (Ed. Métal), est une satire que nous avons lue non seulement avec plaisir, mais encore avec le sourire. Le thème est simple. Des « découvreurs » de la « planète 54 » viennent sur Terre et enlèvent – afin de les « étudier » – cinq représentants significatifs de notre humanité, laquelle, semble-t-il, poursuit des cycles de 18.000 ans, chacun aboutissant régulièrement à un retour à l’âge de pierre. Sont ainsi transportés sur « 54 » un commerçant, un général, un avocat, un médecin et un poète (qu’accompagne son chat). Leurs aventures à bord de l’astronef, puis sur « 54 », sont décrites avec beaucoup d’humour et non sans férocité. (Les auteurs semblent surtout en vouloir aux commerçants.) Le côté scientifique est intéressant, le côté psychologique très juste, le style, empreint d’une naïveté voulue, séduisant. Chose importante, le volume ne nous a jamais semblé monotone. Un roman bien français, qui n’est pas sans faire songer à certains contes philosophiques du XVIIIe siècle et qui est non seulement à lire, mais aussi à méditer. (in Fiction n°18 - mai 1955)

Nous avons déjà parcouru, lors de nos bonus, cette collection presque éphémère qui se produisit lors des premières années de parution de Fiction et de Galaxie, entre 1954 et 1956. Citons "La tentation cosmique" du mystérieux Roger Sorez, et "La naissance des dieux" de Charles (?) et Nathalie Henneberg, respectivement numéros 3 et 6 d'une collection de 24 romans, exclusivement français.

Voyons à présent de plus près cette collection, et ses mérites relatifs. Francis Valéry, critique, traducteur et auteur lui-même, en brossait - tout jeune déjà, 24 ans ! - une rétrospective dans le numéro 19 de la revue Univers, menée par Jacques Sadoul et Yves Frémion pour les éditions J'ai Lu.

La « série 2000 » - regard sur la première collection de SF française (par Francis VALÉRY)

Reportons-nous début 1954. Depuis environ trois ans, quelques termes plus ou moins barbares – parmi lesquels « anticipation scientifique » et « science-fiction » – se répandent dans la grande presse.

Un certain nombre de collections de romans se sont même créées, spécialisées dans cette nouvelle littérature : « Galaxie », le « Rayon fantastique », « Les romans extraordinaires », en 1951, le « Fleuve noir Anticipation » en 1952, « Temps Futurs Visions Futures », « les Grands romans Anticipation » en 1953, « Présence du futur » en 1954… Pour ne citer que les principales. Deux revues spécialisées « démarrent » également fin 1953, Fiction et Galaxie.

Tous les éléments sont donc en place pour permettre le développement d’une forme française de cette « SF » qui nous vient d’outre-Atlantique. Deux revues peuvent accueillir les nouvelles de débutants s’essayant au genre, cinq ou six éditeurs sont prêts à examiner les romans des plus ambitieux…

Mais les choses ne sont pas aussi simples qu’elles ne le paraissent. De nombreuses collections disparaissent tout de suite, certaines même après n’avoir publié qu’un seul titre ! D’autres ne publient que des auteurs « maison », le plus souvent à travers des romans datant d’avant-guerre, vaguement « arrangés »… Restent les trois grandes collections de l’époque. Mais « Présence du futur » ne publie que des traductions, le « Rayon fantastique » a pratiquement la même politique, puisqu’il n’a publié qu’un seul roman français de Francis Carsac. Quant au « Fleuve Noir », après avoir édité des romans d’avant-guerre de Richard Bessière, il se partage exclusivement entre l’Anglais Vargo Statten, le Français Jimmy Guieu et le Belge à deux têtes Jean Gaston Vandel…

Du côté des revues, la situation n’est guère plus brillante. Galaxie se désintéresse totalement des autochtones. Quant à Fiction, si une part de la revue très importante est bel et bien réservée aux auteurs français, celle-ci reste confinée aux domaines de l’étrange et du fantastique. Celle de la science-fiction est presque entièrement réservée aux Américains, et à quelques curiosités littéraires du genre André Maurois ou Maurice Renard. En tout cas, rien de très neuf ni de très motivant pour les jeunes auteurs : En juin 1954 donc, Fiction n’a encore publié que deux nouvelles de SF française, l’une signée Jacques Sternberg, l’autre Francis Carsac.

C’est dire donc que la SF française se résume en tout et pour tout en cinq noms : Sternberg, Guieu, Carsac, Vandel, et B.R. Bruss qui venait de donner un chef-d’œuvre, APPARITION DES SURHOMMES, en 1953, unique titre de la collection « Temps Futurs ».

La création d’une nouvelle collection, entièrement consacrée aux écrivains français, sans auteur « maison », ne choisissant les textes que selon des critères qualitatifs, est donc perçue comme un événement d’une portée considérable. Au niveau de la présentation, cette collection lance également la mode des couvertures métallisées, qui dure encore, témoins les collections « Ailleurs et Demain » (Laffont), « Espaces Mondes » (Ponte Mirone), « Super Fiction » (Albin Michel).

La science-fiction n’était-elle pas considérée comme la littérature de l’an 2000 ? La collection s’appellera donc « Série 2000 », et la maison d’édition fondée en cette occasion, prendra le nom des « Éditions MÉTAL ».

Par la suite, seront publiés hors-série un inédit de l’Américain Ray F. Jones, et la réédition de UN HOMME CHEZ LES MICROBES de Maurice Renard.

Quant à la « Série 2000 », elle publiera, en un peu plus de deux ans, vingt-trois romans et un recueil de nouvelles.

Les premiers volumes publiés se situent bien dans un contexte SF, mais cette dernière n’y est présente que comme prétexte. C’est une démarche classique que cette utilisation de l’imaginaire dans un but critique, satirique, voire pour déboucher sur une réflexion philosophique ou politique.

De plus, il ne faut pas perdre de vue que la notion d’« écrivain spécialisé en SF » n’existait pratiquement pas à cette époque. Si l’on compulse les premiers numéros de Fiction, on se rend compte que la plupart des écrivains s’essayant au genre sont soit des spécialistes de la littérature d’aventure (policier, espionnage…), soit des écrivains de littérature générale, désireux avant tout d’utiliser la science-fiction.

(…)

Second très bon roman de la série, CHUTE LIBRE, de Albert et Jean Crémieux, est un chef-d’œuvre de SF humoristique et satirique. Des « découvreurs » de la « Planète 54 » enlèvent en vue d’expériences cinq Terriens : un général, un avocat, un commerçant, un poète et… son chat. Tant pendant le voyage sidéral (et sidérant !) que lors de leur séjour sur la planète 54, les Terriens fournissent prétexte aux auteurs pour décrire avec férocité, ou humour, la moindre des situations qui s’y développe. Jacques Sadoul considère ce roman comme un « charmant conte philosophique voltairien ». Cette définition me semble effectivement convenir tout à fait. (…) Il s’agit là d’un très bon livre, injustement méconnu, qu’il faudrait bien rééditer un de ces jours.

(in Univers 19 - décembre 1979).

Francis Valéry

Un livre à "rééditer un de ces jours"… Francis Valéry verra son vœu exaucé quatre mois plus tard. Mieux, il préfacera lui-même cette réédition aux Nouvelles éditions Oswald (NéO) - dont nous vous proposons ici la numérisation. Il est un peu facile après toutes ces années, avouons-le,  d'affirmer que Valéry assurait sans doute la promotion de son petit protégé à paraître. Il aura tout de même eu le mérite de faire redécouvrir cet ouvrage.

 

 

Voyons à présent les 4ème de couverture. Celui de l'édition de 1954 :

Du haut de leur puissante civilisation mathématique les hommes de la Planète 54 regardent vivre de misérables « étoiles » comme la nôtre. Un jour ils y viennent capturer quelques échantillons.

Nous suivons ce grand voyage des hôtes-captifs. Un voyage plein d'imprévu, de vie, de situations étranges mais logiques. Dès l'abord, ces hommes qui parcourent des millions de lieues et voient de si étranges choses, cessent d'être « irréels ». La fiction s'estompe. La prodigieuse aventure nous paraît « scien­tifiquement » possible, « psychologiquement » vraie. Le Docteur MUGNIER et le poète VAILLON découvriront-ils le GRAND SECRET ? Entendront-ils au-delà des techniques la « PAROLE PERDUE » ? Ou alors la retrouveront-ils en eux-mêmes ?...

Amusés, intrigués, passionnés, nous suivons dans l'angoisse la dernière étape de l'extraordinaire randonnée qui se ter­mine en...

CHUTE LIBRE

 

On retrouve ce souci de présenter des récits extraordinaires mais logiques, que partageait la collection "Le Rayon Fantastique". Voyons enfin le 4ème de couverture de l'Edition NéO (avril 1980) :

Des « découvreurs » de la Planète 54 enlèvent, en vue d'expériences, cinq Terriens : un général, un avocat, un commerçant, un poète... et son chat. Tant pendant le voyage sidéral que lors de leur séjour sur la Planète 54, les Terriens fournissent prétexte aux auteurs pour décrire avec férocité, ou humour, la moindre des situations qui s'y développe. Tout le système de la Planète 54, apparemment parfait, idéal, nageant en pleine utopie (au sens ancien du terme, c'est-à-dire figé et sclérosé) est perturbé par la présence du poète Vaillon pour qui le bonheur ne saurait être mis en équation et se confondre avec l'assouvissement des besoins matériels. (SpoilMais l'aventure finit mal puisque la fusée qui ramène les Terriens s'écrase à l'arrivée. Et un homme trouve, dans ce qu'il prend au départ pour un mystérieux aérolithe, les enregistrements des expériences menées sur les Terriens lors de leur séjour sur la Planète 54...
     Récit humoristique (qui peut parfois être comparé aux Espaces enchevêtrés de B.R. Bruss parus dans la même collection), Chute libre est aussi un conte philosophique qui constitue, pour les Terriens du XXe siècle, une mise en garde contre l'usage abusif de la science pure et les risques graves que peut courir l'humanité si elle choisit de considérer la raison, l'ordre et la discipline comme remèdes à tous les maux. Il s'agit d'un roman étonnamment moderne.

      Albert et Jean Crémieux sont peu connus comme auteurs de SF, leur seule contribution au genre étant Chute libre et la suite, tout aussi savoureuse et qui peut d'ailleurs se lire indépendamment, qu'ils lui donnèrent sous le titre « La parole perdue ». Ils sont surtout connus comme auteurs de romans populistes.

     Chute libre a été publié en 1954 sous le numéro 13 de la série « 2000 » des Éditions Métal, série aujourd'hui historique et consacrée uniquement à la SF française, mais l'œuvre d'Albert et Jean Crémieux, qui avait pourtant été saluée par Jacques Sadoul dans son Histoire de la Science-Fiction Française, restait à redécouvrir. Il s'agit en effet d'un chef-d'œuvre de la SF humoristique, satirique et philosophique.

     Quant à Francis Valéry, qui préface Chute libre, il est, lui, bien connu des amateurs de SF : l'un des principaux animateurs de la revue « Ozone », il collabore à d'autres revues de SF comme Univers (J'ai lu) et Fiction.

Nous citions en début d'article "La naissance des dieux" paru quelques mois auparavant. Un extrait de la préface de Francis Valéry l'évoque de son côté… en termes peu amènes.

Ce roman prend très précisément le contre-pied de la Naissance des dieux, où la force brute, stupide et militariste triomphe des forces de l’imaginaire.

On pourra peut-être reprocher à Chute libre d’être toutefois le roman de l’anti-progrès, de la remise en question des apports de la technologie. Personnellement je ne le crois pas. Si Ravage de Barjavel peut lui être considéré comme réactionnaire par son rejet irraisonné du progrès, par un certain « retour à la Terre » niais et fumeux, Chute libre serait plutôt une mise en garde contre l’usage abusif de la science pure, les risques de considérer la raison, l’ordre et la discipline, comme remèdes à tous les maux. Comme tel, il s’agit bien d’un roman étonnamment moderne, qu’il convenait de rééditer.

(Extrait de la Préface de F. Valéry in "Chute libre" Nouvelle Editions Oswald - avril 1980)

Pour aller plus loin, nous aurions aimé voir "Chute libre" dans le corpus impressionnant de L'encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction" (1972 - L'Âge d'homme), autrement appelé LE Versins, tant l'ouvrage fait autorité. Mais l'absence de toute référence aux frères Crémieux et à leurs ouvrages est d'autant plus intrigante que, d'une part, ils entraient de plain-pied dans le sujet central de l'Encyclopédie, et que, d'autre part, Versins lui-même avait été publié à la même époque dans la Série 2000 en tant qu'auteur. Un règlement de comptes ? Un acte manqué ? Mystère…

Quoi qu'il en soit, et pour finir avec le matériel éditorial, Jacques Sadoul, qui n'est sans doute pas à l'origine de la comparaison des Crémieux avec les philosophes des Lumières (voir la recension parue dans Fiction n°18), apportera toutefois dans ce sens sa pierre à l'édifice dans son "Histoire de la Science-Fiction" parue en 1973.

Pour en terminer avec cette année 1954 qui fut, et de loin, la meilleure de la Série 2000, venons-en à Chute libre, des écrivains belges Albert et Jean Crémieux, dont la suite parut deux ans plus tard sous le titre La parole perdue. Ce sont deux bons romans de science-fiction injustement méconnus. Dans   Chute libre, un employé de la planète 54 est chargé de ramener quelques spécimens de Terriens à des fins d'examen scientifique. L'observation de nos contemporains par Teddy Karré, l'homme de la planète 54, fournit aux auteurs prétexte à exercer leur ironie ou leur critique, ou tout simplement leur humour. Voici, par exemple, comment est défini le poète Vaillon : «… puis le chat réapparut à la lucarne de la mansarde, tenant dans sa gueule une cuisse de mouton. Il la déposa sur la table, près du poète. M. Vaillon prononça, à haute voix, un discours d'une grande portée morale. Il remercia le chat, la Providence et les neuf muses. Après quoi il fit cuire le gigot. Il le découpa, en mangea une toute petite tranche, en donna un morceau au chat et enveloppa le reste dans un papier. Je pensais que c'était pour mieux conserver ses provisions, mais Vaillon ouvrit sa porte et s'en fut, de mansarde en mansarde, distribuer la plus grande partie de ce gigot. (…) Je rédigeai ainsi la fiche de Vaillon : « Agent actif du service terrestre de redistribution. »

Tout est à l'avenant dans ce charmant conte philosophique voltairien (…)

(in Jacques Sadoul : "Histoire de la science-Fiction moderne -tome 2 : domaine français" - Albin Michel 1973)

C'est toutefois plus à Montesquieu et à ses "Lettres persanes" qu'à Voltaire (malgré "Micromégas" et "Zadig") que les frères (belges selon Sadoul) Crémieux empruntent, et même doublement. En effet, d'un côté les habitants de la planète 54 considèrent nos travers, marchands et guerriers surtout, et d'un autre nos terriens jugent leur civilisation trop mécanisée et "mathématisée". On a bien du mal à croire, en notre temps régi par le calcul, qu'un monde imaginaire temporisé par la rigueur du chiffre ait abandonné la logique de l'accroissement du capital en tant qu'objectif de progrès. Mais les frères Crémieux dépassent aussi une vision simpliste de la science, avec par exemple une vision élargie des états de la matière (7 stades différents, dont l'état "spiritualisé"). De fait, nonobstant son humour, "Chute libre" reste cohérent et léger, divertissant autant qu'invitant à méditer notre vision du monde.

La suite de "Chute libre", "La parole perdue", sera publiée en 1956, mais n'aura pas l'heur d'une réédition à l'avenir.  Ouvrage devenu rare, nous vous en proposons ici une version numérique au format epub (voir à la fin de cette fiche), que vous pourrez télécharger en cliquant sur la couverture comme à l'accoutumée.

"Chute libre" se verra pour sa part réédité une troisième fois aux éditions Eurédif, avec une atroce couverture racoleuse comme les déplorait Kilgore Trout, dans la collection Playboy, en février 1985.

Rapport du PReFeG (Juillet 2022) :

·                    Relecture

·                    Corrections orthographiques et grammaticales

·                     Vérification et mise à jour des liens internes

·                     Mise au propre et noms des fichiers html

·                     Mise à jour de la Table des matières

·                     Mise à jour des métadonnées (auteurs, résumé, série, date d'édition)

14 juillet, 2022

Cadeau bonus : « La naissance des dieux » - Charles (Nathalie) Henneberg - Grand Prix Rosny Aîné du roman d'anticipation scientifique 1954

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Il est des écrivains forgés à l'aune du mystère et de l'énigme, aux biographies entremêlant auto-fiction pétillante et sordide réalité, dont le biographe aurait bien du mal à séparer le vrai du faux, tant le "mensonge", ou plutôt l'arrangement avec la réalité, génère de situations, d'écritures, d'influences, et d'exégèses. "Le couple Henneberg présente ce qu’on appelle une énigme littéraire.", écrivit Lorris Murail, et en effet pose un véritable petit casse-tête éditorial.

Mais tout d'abord, présentons ce qui fût leur premier roman de Science-Fiction, que nous vous proposons aujourd'hui au format epub, téléchargeable comme à l’accoutumée en cliquant sur la couverture ci-contre, "La naissance des dieux".

Quatrième de couverture Éditions Métal, collection série 2000 (1954)

« Ainsi, prononça Gœtz, avec une solennité étrange, nous serions venus... au cinquième jour de la création ! Nous verrons naître les apparences et les formes... Nous ne procréerons pas : quoi qu'en dise notre camarade, — il est impossible de faire un enfant au brouillard... »

Et pourtant...

A l'aube de toute religion et de toute histoire, il y a les héros et les dieux. Une théorie moderne veut que les planètes subissent des cycles géologiques : tout chaos est suivi d'une Genèse. Nietzsche a parlé de l’Éternel Retour : Ea-Ohannès des Summériens qui débarqua « d'un poisson d'argent », les bâtisseurs du Sphynx de Guizeh, les Olympiens d'Homère et les Niebelungen, furent des hommes comme nous.

Les trois Terriens échappés à une des fins de leur globe : le Savant, l'Astronaute et le Poète créeront donc, dans le sang, les larmes et le rire aussi — car les dieux rient ! — une vie sur GEA, la mystérieuse planète où palpite une brume-mère. Ils peupleront la forêt de félins et les gouffres de monstres, donneront les lois aux para-hominiens et livreront le combat des Anges. Ils aimeront aussi, car Géa révérera la Vierge-Chasseresse et l'antique Vénus. Et un dernier survivant de l’Ère Atomique leur révélera le secret du monde nouveau.

Une rigoureuse hypothèse philosophique sert de base à une épopée. Un souffle wagnérien passe sur les hauteurs où chevauche la Chasse des Morts. Les mythes de l'Hellade revivent sous le soleil rose de Géa, dans sa couronne d'astéroïdes.

Telle est « LA NAISSANCE DES DIEUX ».

Autre quatrième de couverture, celui figurant sur l'édition de la Librairie des Champs-Élysées, collection "Le masque Science-Fiction" n°51, Février 1977, correspondant à l'édition que nous vous proposons ici.

Il leva les cils et vit la bête qui dansait sur le hamac.

Une montagne de chair grise, à trompe courte, à demi émergée du néant reniflait grotesquement.

Les monstres étaient en pleine création, parfois ils s'effaçaient, puis reprenaient corps avec une netteté effroyable. Le brouillard vivant était monté comme une marée, il s'insinuait dans ses narines, entrait dans ses poumons, et Gœtz se sentait sans forces, écrasé, réduit à l'état d'éponge. Il allait mourir. Géa le dévorait comme une mante monstrueuse.

Ce roman, le premier de Charles HENNEBERG (1899-1959) surprit par son souffle épique et sa splendeur baroque. Il valut à son auteur le prix « Rosny Ainé ».

A propos du Grand Prix du roman d'anticipation scientifique Rosny-Aîné

Bien qu'il existât un Prix International d'Anticipation Scientifique, qui fût remis en 1954 à Londres à Theodore Sturgeon pour "Les plus qu'humains", ce Grand Prix Rosny-Aîné du roman d'anticipation scientifique, dont le champ lexical fleure bon les années 50, détonne par son manque de notoriété. (Un prix Rosny-Aîné existe bien, mais il récompense un roman et une nouvelle et ce depuis... 1980 !)

 Une note sur l'incontournable encyclopédie en ligne Noosfère nous informe sur ce "Grand Prix" :

Ce prix n'est relié en aucune manière au prix Rosny aîné décerné à la convention française de science-fiction depuis 1979. Il s'agissait d'un prix spécifique aux éditions Métal. Le seul lauréat en est le roman de Charles Henneberg, dans la catégorie "Grand prix du roman d'anticipation scientifique".

D'entrée de jeu, nous voilà confrontés à une sorte de charade : un auteur inconnu (Charles Henneberg), une maison d'édition naissante (les éditions MÉTAL), un Grand Prix orphelin d'éventuelles autres catégories, voire "mort-né"... Le tout contextualisé par les débuts d'une collection (la collection Série 2000, exclusivement réservée à des auteurs français, inaugure sa maison d'éditions en mars 1954)…

Que savons-nous de ce 14 Octobre 1954, jour de la cérémonie de remise du Grand Prix Rosny-Aîné du roman d'anticipation scientifique ? Nous citons ici le n°12 de Fiction, daté de Novembre 1954 :

CHARLES HENNEBERG
lauréat du Grand Prix du Roman d’Anticipation Scientifique - Prix Rosny Aîné

M. Groetz, directeur des Éditions Métal et fondateur du Grand prix du Roman d’Anticipation Scientifique, avait réuni, le 14 octobre dernier, au restaurant de l’Aérogare des Invalides, les membres du jury de ce prix en vue de son attribution.

Ce jury, présidé par M. Louis Chéneau, délégué général du Congrès International du Progrès Scientifique, était composé de :

MM. René Audubert, Professeur d’Électrochimie à la Sorbonne ; Jacques Bergier, Membre de l’Académie des Sciences de New-York, Physicien ; Jean Birgé, Directeur Littéraire des Éditions Métal ; Robert Borel-Rosny, homme de lettres et petit-fils de Rosny Aîné ; Austin Fairbanks, Ingénieur-Conseil ; Dr Hunwald, Professeur d’Anthropologie ; Charles Martin, Attaché de recherches au Centre National de la Recherche Scientifique ; Igor B. Maslowski, critique littéraire ; Pierre de Latil, homme de lettres, spécialiste de la cybernétique ; Maurice Renault, Directeur de la revue « Fiction ».

Après un premier tour de scrutin qui donnait 4 voix à « La Naissance des dieux », de Charles Henneberg, 3 voix à « Les Étoiles ne s’en foutent pas », de Pierre Versins, 2 voix à « Les Atlantes du Ciel », de Y.-F.-J. Long, et 2 voix à « L’Homme, cette maladie », de Claude Yelnick, une majorité se forma rapidement au second tour sur le nom de M. Charles Henneberg, auteur de « La Naissance des dieux », véritable épopée wagnérienne qui révèle des dons incontestables d’écrivain chez son auteur ; celui-ci l’emporta par 9 voix sur 11.

À l’issue du déjeuner qui a suivi le vote, la charmante vedette de la scène et de l’écran, Mlle Jeanne Moreau, présidente d’honneur de cette réunion, a remis à l’heureux lauréat un chèque de 250.000 francs, montant de ce prix.

M. Charles Henneberg « cumule », en peu de temps, car il vient de remporter, il y a quelques semaines, le 2e prix au Grand Prix de la Nouvelle Policière 1954, créé par « Mystère-Magazine » et « La Revue Internationale de Criminologie », de Genève, pour sa nouvelle : « Du sang sur les roses ».

A observer la liste des nominés, on constatera que tous ont été publiés dans la collection Série 2000. Cette remise de prix prend ainsi des airs d'opération commerciale au bénéfice des Éditions Métal. Voyons ce que, rétrospectivement, en écrit Charles Moreau dans sa postface à "Des ailes dans la nuit" de Nathalie Henneberg (Terre de brume, Collection Poussière d'étoiles n°17, 09/2006)

Le grand Prix du roman d’Anticipation scientifique (prix Rosny aîné) fut décerné le jeudi 14 octobre 1954 dans le restaurant de l’aéroport des Invalides. Créé en début d’année il avait été annoncé par voie de presse et par un encart inséré dans les quelques livres publiés jusque-là par les Éditions Métal. Les manuscrits devaient être remis en deux exemplaires avant le 15 mai.

À l’instar des quelques rares autres prix de l’époque, cette récompense était une initiative devant faciliter la promotion des auteurs de l’éditeur Métal. Dans ce cas précis, un jury composé de personnalités éminentes du monde littéraire et scientifique lui conférant un certain sérieux, qu’on en juge : Jean Birgé, directeur littéraire des Éditions Métal, Robert Borel-Rosny, homme de lettres et petit-fils de J.-H. Rosny aîné, sous les auspices duquel il fut placé, Igor B. Maslowski, critique littéraire, Maurice Renault, directeur de la revue Fiction, et agent littéraire, Pierre de Latil, écrivain et spécialiste en cybernétique, Charles-Noël Martin, attaché de recherches au CNRS, René Audubert, professeur d’électrochimie à la Sorbonne, Austin Fairbanks, ingénieur-conseil, le Dr Henwald, Professeur au Collège philosophique et à l’école d’Anthropologie, Louis Chéreau, Président du Congrès pour le progrès scientifique et technique, qui allait présider le jury du Grand Prix et Jacques Bergier, membre de l’Académie des Sciences de New-York et physicien. Au premier tour "La Naissance des Dieux" de Charles Henneberg remportait quatre voix, "Les Étoiles ne s’en foutent pas" de Pierre Versins trois voix, "Les Atlantes du ciel" de Y.-F.-J. Long deux voix, et "L’Homme cette maladie" de Claude Yelnick deux voix. Un second tour mit tout le monde d’accord sur "La Naissance des Dieux", « véritable épopée wagnerienne qui révèle des dons incontestables d’écrivain chez son auteur », ainsi que le rapportait dans son numéro de novembre la jeune revue Fiction.

En fait, ce qui avait fasciné les membres du jury, c’était la poésie et le lyrisme qui se dégageait du roman d’Henneberg ; les amateurs pensèrent aussi que le pari d’Henneberg était pratiquement gagné, puisqu’il arrivait à se hisser au niveau des meilleurs écrivains américains des années cinquante. L’avenir ne devait pas les décevoir.

Deux hommes avaient joué un rôle considérable dans cette affaire : Charles Henneberg lui-même, et Jacques Bergier.

Source : INA (Séquence à 01:52)

Les actualités cinématographiques de cette semaine-là nous donnent les temps forts de la cérémonie de remise du prix. En premier, la table des membres du jury nous est présentée : on y voit beaucoup de gens qui discutent avec passion. Jacques Bergier s’adresse à Maurice Renault et à Jean Birgé qui tient la maquette du roman sorti tout frais des presses et que l’on vient de distribuer sur le coup de 15 heures à tous les participants. Puis les images nous montrent Charles Henneberg, alors que celui-ci reçoit un chèque de 250 000 francs des mains d’une jeune actrice, Jeanne Moreau. En réalité. Charles Henneberg est ému à plus d’un titre, d’abord parce qu’il fait face à la foule des journalistes qui s’apprêtent à le bombarder de questions et ensuite parce qu’il sait une vérité qu’il ne peut divulguer.

Les journaux de l’époque font écho à cette cérémonie et laissent entrevoir que les choses ne sont pas aussi simples qu’elles apparaissent.

Charles Henneberg a la cinquantaine. Il porte des lunettes d’écaille et moustache, et lorsqu’on lui demande sa nationalité, il répond : « Je suis légionnaire. » Il est aussi écrivain, car il a déjà publié : Trois Légionnaires et Le Sabre de l’Islam qui sont des souvenirs militaires…

Ainsi s’exprime le journaliste Pierre Joly dans Paris-Normandie daté du lendemain.

Christian Guy, de Paris-Presse (16 octobre), est plus précis et nous en apprend un peu plus :

On se précipita. Le lauréat, qui ne s’attendait pas à un tel honneur, était déjà là et tirait de sa serviette une pile de notices biographiques qu’il distribuait à tout venant. « Prenez et lisez, ceci est ma vie… Vous saurez tout sur moi. »

C’était vrai. On sut que M. Henneberg avait déjà publié deux volumes de souvenirs de légionnaires sous le nom de Dominique Hennemont. On apprit aussi que le roman d’évasion lui paraissait « trop étroit » et qu’il avait cherché un genre susceptible de faire « éclater » le cadre du roman conventionnel et de « traiter librement » toute expérience humaine : « Le lauréat, dit-il, est un homme qui parle peu et réfléchit beaucoup. Mais ma notice biographique vous dira tout. »

Un autre journal, L’Écho d’Oran, ajoute dans son titre « Charles Henneberg lauréat du Prix de la “Science-fiction” a mûri sa pensée pendant ses dix-sept ans de Légion étrangère » et donne des informations plus intéressantes dans un court paragraphe : « Ancien combattant de Bir-Hakeim et d’El-Alamein, Charles Henneberg est actuellement secrétaire administratif de l’Association des Médaillés militaires. » 

Pour clore cette petite revue de presse, citons le journal Le Médaillé militaire (novembre 1954, n° 323) qui rend compte sous la plume d’Antoine et Pierre Grillet de l’attribution du grand prix à leur directeur des services administratifs.

Pour la première fois dans les pages de la revue, plus précisément dans le n°28 de Fiction de Mars 1956, paraîtra une nouvelle de Charles Henneberg, "La sentinelle". On pourra y lire la note suivante :

Les amateurs de S. F. connaissent le nom de Charles Henneberg depuis « La naissance des dieux », le roman français le plus original dans le genre depuis ces dernières années (éd. Métal, Grand Prix du Roman d’Anticipation scientifique 1954). Cet ouvrage est assez peu ordinaire pour donner matière à discussion, mais même ses détracteurs, ceux que ses données rebutent ou irritent, pourraient difficilement nier ses brillantes qualités : beauté de l’imagination, richesse des idées, grandeur du souffle épique. C’est de toute manière un livre qu’on se doit d’avoir lu – et pour notre part nous le plaçons à un rang élevé dans notre échelle des valeurs.

Les lecteurs de « Mystère-Magazine », par ailleurs, ont fait connaissance avec Charles Henneberg grâce à deux histoires criminelles assez inoubliables, dont la première lui valut un second prix au concours de nouvelles de la revue en 1954. La présence de son nom dans « Fiction » s’imposait. Il nous a donné à cet effet une nouvelle aussi singulière et envoûtante que son roman. La S.F. signée Henneberg n’est pas de celle qu’on lit couramment. Raison de plus pour la saluer avec ardeur !

Charles Henneberg verra cinq de ses nouvelles paraître dans les pages de Fiction et de Galaxie avant sa mort, qui survient abruptement en 1959. Alain Dorémieux rendra hommage à Charles Henneberg en ces termes, dans le n°66 de Fiction :
ADIEU À CHARLES HENNEBERG
Alain Dorémieux

Nos lecteurs apprendront avec regret le décès de Charles Henneberg, survenu le 21 mars dernier, à la suite d'une embolie. Avec lui, disparaît un de nos auteurs les plus en vue, dont vous aviez notamment pu lire dans « Fiction » les nouvelles : « La sentinelle » (n° 28) ; « L'évasion » (n° 39) ; « Les non-humains » (n° 56) ; « La fusée fantôme » (n° 60).
Une semaine avant sa mort, il nous écrivait encore une lettre où il nous confiait ses derniers projets littéraires. Notre réponse s'est croisée avec celle qui nous annonçait sa fin brutale.
Celle-ci l'a surpris alors que son activité littéraire était en pleine effervescence. Depuis quelque temps, il semblait avoir mieux pris conscience de ses dons et avoir maîtrisé son style. Il laisse des manuscrits de romans, de nombreuses nouvelles inédites. Il y avait un profond progrès entre ce roman admirable mais imparfait qu'était « La naissance des dieux », et les derniers textes que j'ai pu lire de lui.
Je l'ai reçu plusieurs fois dans mon bureau, à « Fiction ». C'était un homme à la moustache grisonnante, à la raideur un peu militaire que démentaient la bonté du regard et l'extrême courtoisie des manières. Il avait servi des années dans la Légion et était blessé de guerre. Le russe était sa langue maternelle. Il s'exprimait dans un français châtié et très légèrement hésitant, presque sans accent.
Avec des gestes méthodiques, précis, il sortait de sa serviette pour me les remettre ses manuscrits peuplés de visions fantastiques et de personnages fabuleux, qu'on s'étonnait de voir surgis de sa plume.
Il était arrivé en France il y a une douzaine d'années, ne connaissant personne. En collaboration avec sa femme, russe comme lui et journaliste, il avait commencé à faire paraître des recueils de souvenirs, des nouvelles, des romans. Cette collaboration était devenue étroite, au point que le nom de Charles Henneberg recouvrait maintenant un authentique tandem, à l'image de ceux dont Henry Kuttner et Catherine Moore nous ont laissé le plus solide exemple. Sa veuve nous a fait part de son intention de mener à bien seule leurs projets communs. Ainsi, on ne cesserait pas encore de voir imprimé le nom de Henneberg.
Espérons-le, car sa disparition totale laisserait un vide. Lors d'une réunion d'auteurs amis, il y a quelques mois, quelqu'un faisait remarquer en guise de boutade que « l'élite de la science-fiction française était réunie là ». Quelqu'un d'autre (Sternberg, je crois) ajouta : « Non, il manque Henneberg. » Cette place qu'il avait acquise, elle lui appartenait en propre ; il ne se confondait avec personne. Il savait donner à la science-fiction un ton poétique ou épique, et l'élargir à des dimensions cosmiques. Surtout, il avait mieux que tout autre réussi la difficile fusion entre le fantastique traditionnel et la science-fiction. Son thème favori était la rencontre avec les monstres antiques et légendaires dans les galaxies futures. Il en tirait des effets qui n'avaient pas d'égal depuis Catherine Moore.
Notre numéro spécial, à paraître le 5 mai, était sous presse quand nous avons appris son décès. Vous y trouverez bien sûr une nouvelle de lui, une de ses plus belles peut-être à ce jour. D'autres suivront dans l'avenir, car nous lui avions retenu plusieurs manuscrits. Vous pourrez y juger de l'achèvement auquel avait abouti sa formule. Ensuite… nous souhaitons qu'il survive, comme sa femme en a exprimé le désir, et que, pour reprendre ce qu'elle nous a dit, « ce soit toujours Charles Henneberg ».
Dès lors, officiellement, c'est sa femme Nathalie qui sera en charge d'être son "exécuteur testamentaire", comme en témoigne cette note parue dans le Fiction n°68 de Juillet 1959 :

Voici la première des nouvelles posthumes que nous avons à publier de Charles Henneberg, qui nous en avait remis les manuscrits peu de temps avant sa mort.

(…) Comme nous l'avons déjà dit, « Charles Henneberg » était en fait un tandem. C'était sa femme et lui qui écrivaient en commun, à l'égal du couple Henry Kuttner - Katherine Moore. Nous savons que sa femme a l'intention de continuer seule dans la voie où ils s'étaient engagés. Notre espoir – que beaucoup de lecteurs partageront, nous en sommes sûrs – est donc maintenant que le nom de Henneberg se perpétue, et que nous puissions lire dans quelque temps les histoires que signera, seule, Nathalie Henneberg… 

"Comme nous l'avons déjà dit", du moins comme le laissait entendre Dorémieux dans son élégie - Nathalie était passée dans les termes de collaboratrice à partenaire de tandem. Des allusions plus franches existent peut-être au sein des pages de Mystère Magazine qui publiait les nouvelles policières de Charles Henneberg. Quoi qu'il en soit, voilà qu'entre en scène le nom (ou plutôt le prénom !) de Nathalie Henneberg. Difficilement, car les romans seront édités encore quelques temps sous le seul nom de Charles ("La rosée du soleil" - Le rayon fantastique n°65, 08/1959 ; "Les dieux verts" - Le rayon fantastique n°83, 05/1961), puis N. - Ch. Henneberg ("La forteresse perdue" - Le rayon fantastique n°94, 03/1962 ; "Le sang des astres" - Le rayon fantastique n°116, 08/1963 ; "La plaie" - Le rayon fantastique n°122-123, 05/1964). Il faudra attendre pour Nathalie Henneberg l'édition de ses nouvelles fantastiques chez Christian Bourgois en 1971 ("L'opale entydre", 05/1971) pour voir enfin son seul nom paraître.

La polémique de la paternité des œuvres du "couple" Henneberg sera parfois même assez cruelle, comme en témoigne cette critique à l'occasion de l'édition d'un roman paru en épisodes au sein de Fiction en 1959 ("Le mur de la lumière" - Albin Michel 1972, paru sous le titre "An premier, ère spatiale" dans les numéros 71, 72 et 73 de Fiction entre Octobre et Décembre 1959) :

"Mais pourquoi, aujourd'hui, avoir effacé de la couverture de ce superbe ouvrage le prénom de « Charles » Henneberg, alors que le texte de présentation de la revue, en 1959, précisait nettement qu'il s'agissait d'une œuvre posthume ? Une préoccupation mercantile, liant cette suppression — le copyright porte « Nathalie-Charles Henneberg » — au changement du titre — "An premier, ère spatiale" devenant dans l'aventure "Le mur de la lumière" — espérait-elle faire croire à un inédit ?" (Pierre MARLSON, in Fiction 228, 12/1972).

C'est dans le Fiction n°81 d'Août 1960 que commence à poindre la nécessité de rendre à César/Nathalie ce qui lui appartient. On notera toutefois qu'il faut y préparer le lectorat :

"Il y a un an nous était enlevé Charles Henneberg, et avec sa disparition, était brisé un tandem littéraire qui se classait en tête de la science-fiction française. Mais aujourd’hui, sa femme poursuit seule leur œuvre commune, comme nous l’avions laissé espérer.

En lisant cette première histoire signée d’elle, nos lecteurs se rendront compte que c’est le « style Henneberg » qui continue. Comme beaucoup d’auteurs, et des plus grands, Nathalie et Charles Henneberg étaient prisonniers de l’univers enfanté par eux, et c’est cet univers qui se développe avec toujours plus d’envergure au fil de leurs récits. (…) Les faisceaux de thèmes qui s’y entrecroisent en sont caractéristiques. Ainsi que l’ambiance qu’il faut bien qualifier de wagnérienne.

Pourtant, il s’y mêle quelque chose d’un peu hagard, de démentiel, qui n’était pas apparu aussi nettement jusqu’ici dans l’œuvre d’Henneberg. Il semble que l’équilibre entre le rêve et le cauchemar qui avait toujours existé dans cette œuvre soit en train de basculer du côté du cauchemar. Cette nouvelle est à lire en abandonnant la logique, en se laissant hanter par les évocations qu’elle charrie."

Par la suite, au sein de Fiction, peut-être sous l'impulsion de Dorémieux ou de Jacques Bergier, on justifiera l'œuvre de Nathalie comme continuation de celle de Charles par des termes choisis, comme "le plus pur style Henneberg" (Fiction n°86), ou l'absurde formule "Nathalie Charles-Henneberg sous sa signature" (Fiction n°93), puis l'on présentera ses nouveaux romans sous son seul nom, contredisant les informations éditoriales des livres mêmes (comme pour "Les dieux verts" crédité du nom de Charles, mais présenté comme le nouveau roman de Nathalie dans le Fiction n°97).

Difficile reconstruction d'une œuvre féminine, de sa reconnaissance surtout, quand elle fût inaugurée et légitimée par une récompense. Il faudra attendre "Des ailes, dans la nuit…", dans le Fiction n°109, pour la voir créditée de son seul prénom. Il faut dire que le style en est fantastique, et non plus science-fiction. Depuis Mary Shelley, on tolèrerait qu'une femme se pique de ce genre littéraire, pétri d'imaginaire, quand il est plus ardu pour une femme de faire sa place dans le milieu pragmatique, scientifique, rigoureux de la science-fiction. Ses nouvelles touchant à ce genre là seront d'ailleurs encore quelques temps signées Nathalie-Charles, et longtemps sera rappelé sa position de continuatrice de l'œuvre du mâle.

"Depuis qu’elle s’est attachée à continuer l’œuvre de son mari, Nathalie Charles Henneberg a révélé un élan, un style et un pouvoir visionnaire qui font d’elle un des plus originaux et des plus attachants auteurs de science-fiction écrivant en français. Il serait loisible de chercher comment cette sensibilité féminine distingue les romans signés N. Ch. Henneberg de ceux écrits par Ch. Henneberg : on trouverait peut-être un caractère plus diffus aux circonstances de l’action, ainsi qu’une réceptivité plus prononcée à l’égard des perceptions sensorielles. Mais il importe surtout de souligner, à propos de ce "Sang des astres", l’éclatante confirmation de la personnalisé de l’auteur." (Démètre Ioakimidis, in Fiction n°123).

Mais peu à peu, la vérité se dévoile, comme s'il s'agissait d'initiation, d'un secret partagé par les intimes d'un cercle littéraire dont serait exclus les béotiens lecteurs, phallocrates par postulat et conservateurs par préjugés des éditeurs. Voici par exemple comment le lectorat est préparé à une nouvelle de Nathalie Henneberg, dans le Fiction spécial n°5 (Avril 1964) :

"Si vous désapprouvez en science-fiction l’usage du pathétique, si vous êtes rebelle à l’hyperromantisme, insensible aux ambiances mythiques et aux émotions surhumaines, si en conclusion vous n’admettez pas que l’univers d’un écrivain puisse avoir l’ampleur d’un opéra wagnérien, en ce cas nous vous plaignons, car vous vous privez des joies que dispense un récit de Nathalie Henneberg."

Peut-être est-ce George W. Barlow - qui écrivit quelques critiques dans Fiction au cours des années 70 - qui entrouvre le passage au rétablissement de la vérité, dans sa note sur la réédition de "La naissance des dieux"  (in Fiction n°278, 03/1977) :

" Publié en 1954 aux éditions METAL (sous la seule signature de son mari, dont l'aide lui avait été précieuse, notamment pour la paléontologie), ce premier roman de science-fiction de Nathalie Henneberg présente déjà les caractéristiques de toute l'œuvre : une prodigieuse érudition (notamment pour les noms de fleurs… et de démons) ; un style qui, selon les scènes, a tantôt la préciosité parnassienne, tantôt la vigueur hugolienne, jusque dans la beauté de l'horreur et le mariage du sublime et du grotesque ; enfin cette conviction, partagée avec Catherine Moore, que « chaque mythe a son fond de vérité ». Exilés d'une société décadente, une poignée d'hommes et de femmes très typés fait face au « Chaos de la Genèse », et en fait surgir des êtres humains ou monstrueux au gré de leurs fantasmes, de leurs luttes, de leurs amours, qui prennent dès lors une dimension olympienne et une portée éternelle. Unissant la mythologie antique aux prévisions d'avenir, ce poème épique en prose est animé d'un grand souffle romantique qui tranche avec les halètements sifflants plus communs aujourd'hui. "

Mais l'autofiction construite ce 14 octobre 1954 pour la remise du Prix Rosny-aîné aura la vie dure. En témoignent L'"Histoire de la Science-Fiction moderne" de Jacques Sadoul, pourtant très érudit, ou un article publié dans le n°288 de Fiction et signé Lorris Murail, datant respectivement de 1975 et de 1978. Sadoul tout d'abord :

" Le livre le plus marquant publié par les éditions Métal fut sans conteste "La naissance des dieux", de Charles Henneberg qui reçut le Grand Prix du roman d'anticipation scientifique (prix décerné par son éditeur et qui resta sans suite). Charles Henneberg, né en 1899, et mort en 1959, est d'origine allemande. Ce fut un baroudeur – il fut légionnaire entre autres activités – et l'on sent parfaitement, dans "La naissance des dieux", son mépris de l'intellectuel par rapport au soldat ou à l'astronaute. (…) Son thème est celui d'une fin du monde à laquelle seulement trois hommes échappent : un savant, un astronaute et un poète. Ils se retrouvent sur une planète inconnue qu'ils baptisent Géa et qui semble privée de vie, à l'exception d'une sorte de brouillard animé. Le poète ne tarde pas à s'apercevoir que, par la seule puissance de son esprit, il peut susciter des formes vivantes dans le brouillard.

En accord avec l'idéologie de l'auteur, le savant et l'astronaute créent les bêtes et les hommes, le poète crée les monstres. Et l'œuvre s'achève dans une vision apocalyptique où passe un souffle wagnérien. Naturellement le poète, c'est-à-dire l'intelligence, sera vaincu par l'astronaute, c'est-à-dire la force. Mais "La naissance des dieux" ne se limite pas à cette aventure : Henneberg a adroitement mêlé à l'intrigue des thèmes venus aussi bien de la mythologie grecque que des légendes nordiques (ce qui n'est pas toujours très cohérent) qui donnent une résonance plus profonde à son œuvre. "

Exit Nathalie, qui n'est même pas prise en compte. Un peu plus loin dans le même ouvrage, on peut lire :

" C'est alors que paraissent plusieurs ouvrages signés Nathalie-Charles Henneberg, dont un-au moins, "La rosée du soleil", avait été rédigé avant la mort de Charles Henneberg. Sa veuve, dont on ignorait jusqu'alors l'existence, déclara qu'elle avait toujours collaboré avec son mari et que c'était elle qui rédigeait les textes définitifs de leurs œuvres ; elle allait donc continuer seule l'œuvre entreprise. Une grande partie des amateurs se réjouirent de la nouvelle et reportèrent l'admiration qu'ils avaient pour Charles sur Nathalie. Mais un nombre au moins égal, estimant que le style de l'épouse n'avait qu'un lointain rapport avec celui de Henneberg dans son meilleur livre, "La naissance des dieux", la rejeta. Personnellement, je considère Charles et Nathalie Henneberg comme deux écrivains distincts. Même si Mme Henneberg rédigeait les romans de son mari, l'influence de celui-ci leur conférait un ton très différent de ceux écrits par son épouse seule (c'est pourquoi je regrette que le roman "An premier ère spatiale", publié en 1959 dans Fiction, sous la seule signature de Charles Henneberg, ait été réédité (en 1973 sous le titre : "Le mur de la lumière") sous le seul nom de Nathalie Henneberg, ce qui peut créer une confusion dans l'esprit des amateurs.). Charles avait pour lui le sens de l'épique, du mouvement et l'invention au niveau du scénario, Nathalie a pour elle une langue beaucoup plus riche et un talent poétique certain qui s'expriment d'ailleurs mieux dans le fantastique que dans la S-F proprement dite."

Et puis encore, pour finir :

" En fait les romans de Charles Henneberg n'étaient pas assez écrits et ceux de sa femme le sont trop."

Voyons ce qu'en dit Murail, à l'occasion de la sortie du roman "La plaie" (Mars 1978) :

NATHALIE HENNEBERG (1917-1977).

" Née en 1917 à Batoum (ville d’U.R.S.S., capitale de la république d’Adjarie, sur la mer Noire, presque à la frontière turque), Nathalie Henneberg vient de mourir à Paris. Elle était usée par les maladies, vivait très abandonnée, et l’on n’eût pu croire qu’il s’agissait là d’une femme de soixante ans seulement. Personne, m’a-t-on dit, n’est venu réclamer son corps qui repose donc désormais dans une fosse commune. C’est à ce même âge de soixante ans que mourut son mari, Charles Henneberg, en 1959.

Le couple Henneberg présente ce qu’on appelle une énigme littéraire. Comme la plupart des couples écrivant, d’ailleurs, car on ne sait jamais exactement quelle est la part de l’un et la part de l’autre. Il arrive que l’un soit styliste et l’autre scénariste, l’un dialoguiste et l’autre paysager, l’un le chef et l’autre l’employé, l’un l’écrivain, l’autre le commerçant ; il arrive aussi que deux esprits se mêlent et forment ensemble les mots et les idées. La particularité des Henneberg est que l’on ne trouve apparemment pas d’ouvrages signés Charles et Nathalie Henneberg, alors qu’on s’accorde généralement à estimer qu’ils travaillèrent longtemps ensemble. À cela deux exceptions, deux anomalies plutôt : "An premier, ère spatiale" fut publié en 1959 dans Fiction sous le seul nom de Charles puis réédité en 1972 par Albin Michel sous le seul nom de Nathalie (avec le titre : "Le Mur de la lumière") ; d’autre part, "Les Dieux verts", dans l’édition originale du Rayon Fantastique, porte le nom de Charles sur la couverture, de Nathalie Charles sur la tranche et la page de garde tandis que la seconde édition (le Masque) l’attribue à Charles seul sur la couverture et la tranche, mais à Nathalie et Charles sur la page de garde. (Si Nathalie a souvent fait suivre son prénom de celui de son mari après la mort de ce dernier, c’est probablement pour des raisons extra-littéraires ; cela n’implique pas qu’il ait collaboré à toutes les œuvres signées Nathalie-Charles). On a, en fait, l’impression qu’éditeurs ou critiques sont plus influencés par leurs goûts que par leur désir de vérité, concédant plus à l’un qu’à l’autre selon leurs préférences. Voici, en tout cas, et en s’en tenant aux principaux romans, la répartition qui semble la plus probable : "La Naissance des dieux", "Le Chant des astronautes", "An premier, ère spatiale", et "La Rosée du soleil" sont de Charles Henneberg. La contribution de sa femme y est difficile à évaluer. On peut avancer qu’elle a crû au fil des années et a porté essentiellement sur l’écriture qui, d’ailleurs, évolue et s’améliore. 

Les ouvrages ultérieurs parurent bien après la mort de Charles. Il est cependant possible qu’il ait laissé certains des scénarios, notamment pour "Les Dieux verts" et "La Forteresse perdue". Cela est moins probable pour "Le Sang des astres" et a fortiori pour "La Plaie" et sa suite, "Le Dieu foudroyé". Nathalie est sans doute aussi l’auteur unique des nouvelles du recueil "L’Opale entydre"

Jacques Van Herp et Jacques Sadoul sont de ceux qui accordent volontiers un rôle prééminent à Charles Henneberg. Le premier, à qui l’on doit la réédition de plusieurs des titres mentionnés plus haut, dans la collection du Masque, écrit, en effet : « À sa mort Charles Henneberg laissait divers manuscrits inachevés. Ils furent complétés par sa femme, qui collaborait déjà avec lui dès le début ». Quant à Jacques Sadoul, dans son Histoire de la science-fiction, il cite le nom de Charles en huit occasions, celui de Nathalie deux fois seulement. Il commente abondamment "La Naissance des dieux", mais expédie en trois lignes "La Plaie", conjointement au "Sang des astres", considérant que ces romans « ne manquent pas de qualités – sens épique et poésie – mais sont écrits avec une surcharge de mots précieux et rares qui rend leur lecture souvent irritante. » Tout à l’inverse, Jacques Bergier glorifie généralement la seule Nathalie Henneberg. Pour Tolkien, écrit-il dans sa préface à "L’Opale entydre", « une véritable œuvre littéraire est un sous-univers complet et fonctionnant selon ses propres lois. Les écrivains capables d’atteindre ce niveau pourraient être appelés des écrivains magiques (…). Nathalie Henneberg, parmi les écrivains français contemporains, est la seule à mériter ce titre ». (…) Jusqu’alors, et malgré une personnalité certaine, Nathalie a écrit sous la double influence d’un mari dont elle a poursuivi l’œuvre et d’une science-fiction totalement accaparée par des écrivains occidentaux. "

(Nathalie Henneberg (1914 - 1977) et Notes sur "La Plaie" de Lorris MURAIL, Fiction n° 288, mars 1978)

C'est sans doute l'écrivain Charles MOREAU qui, dans ses articles accompagnant la réédition de "L'opale entydre" chez Terre de Brume en 2006 sous le titre "Des ailes dans la nuit et autres nouvelles", rétablira une vérité plus simple : l'influence du mystificateur Jacques Bergier, d'origine russe tout comme Nathalie Henneberg.

" (...) elle rencontre Jacques Bergier qui la prend sous son aile. Comme elle, il est d’origine russe et il vient de rentrer des camps nazis. Il lui parle de la science-fiction et des pulps qu’il lisait avant-guerre. Elle propose son premier roman à André Martel, mais l’heure est aux soucoupes volantes, on le lui refuse et on lui préfère Lucien Prioly. Chez Martel, on n’a jamais lu pareille histoire. "La Naissance des Dieux" est un roman-fleuve où l’âme russe de Nathalie est peut-être encadrée par son mari, mais rien n’est moins sûr, même si Jacques Sadoul – dans son Histoire de la science-fiction moderne – semble en être convaincu. Mais cette épopée sort bien tout entière de l’imagination de Nathalie. « Faire une boulette » pour commettre une erreur est peut-être à porter au crédit de son légionnaire d’époux. En fait, Nathalie est encore sous l’influence de son passé et des événements qu’elle a vécus. Et son orthographe qu’elle ne surveille pas assez, lui joue des tours, alors qu’elle écrit en transe : tout lui vient comme un torrent. Bisiaux a corrigé ses nouvelles et non son époux. C’est alors qu’intervient le lancement d’une nouvelle collection de science-fiction, la « Série 2000 », aux éditions Métal, où ne seront publiés que des auteurs français. Fin 1953, un concours de romans de science-fiction est ouvert. L’annonce en est faite dans les premiers volumes de la collection par un encart qui indique la composition du jury. Bergier en fait partie. Il prévient Nathalie dans le courant de l’année 1953. Elle doit réviser son roman et le couper pour qu’il cadre avec les autres volumes déjà achetés et qui paraîtront dès le début de l’année 1954. Bergier le juge excellent. Disposant de peu de moyens, Nathalie Henneberg fait circuler à la fois la première version et celle, abrégée, de La Naissance des Dieux. Ainsi Charles-Noël Martin (1923-2005) se souvenait d’avoir lu un roman bien meilleur, plus fourni et plus important que le volume des éditions Métal qu’il recevra lors de la remise du Prix Rosny aîné à Charles Henneberg, le 14 octobre 1954. Car Nathalie est presque contrainte d’y envoyer Charles : les éditeurs ne croient pas qu’elle soit capable d’écrire les romans qu’elle leur soumet et, dernier problème, elle souffre d’un dérèglement thyroïdien et a beaucoup grossi. Avec la complicité de Jacques Bergier qui adore ce genre d’affaire, elle monte le scénario et Charles devient écrivain. Il sera son représentant jusqu’à sa mort en 1959, sans que nul ne s’en doute. (…) Mystère publie [ses nouvelles] sous la direction d’Alain Dorémieux qui ne se doute de rien. Il aime le travail de Nathalie qu’il croit écrit par Charles Henneberg et il ira jusqu’à publier presque intégralement la notice distribuée aux journalistes présents le 14 octobre 1954 dans le numéro spécial de l’année.

Citons encore ce passage :

Le 14 octobre 1954, seuls deux hommes étaient au courant de ce que recouvrait cette fameuse remise du Grand prix du roman d’Anticipation scientifique. Mieux, ils l’avaient organisée presque de bout en bout, sauf bien sûr en ce qui concerne la décision du jury. Mais si tous les journalistes présents acceptèrent les dires de Charles Henneberg, l’un d’eux pourtant approcha la vérité. Le lendemain de la remise du prix, René Saulières, journaliste au Midi libre, rendit compte de l’événement d’une manière détaillée. Il fut probablement le seul qui questionna Charles Henneberg un peu plus en profondeur que les autres.

« … M. Charles Henneberg qui a l’allure timide d’un petit professeur de sciences naturelles (c’est sa formation), n’a pas oublié, par sa naturalisation française, en 1929, l’œuvre wagnérienne. Le titre de son roman couronné, La Naissance des Dieux est une réminiscence. Avec sa femme d’origine russe, il a écrit deux livres : Les Trois Légionnaires et Le Sabre de l’Islam, signés Dominique Hennemont, de même qu’une nouvelle, « Du sang sur les roses », qui présenté au concours de la nouvelle policière organisée par Mystère magazine a obtenu le second prix 1954… »

Charles Henneberg avait donc écrit ses deux romans en collaboration avec son épouse… Si René Saulières demanda à Charles Henneberg s’il en avait été de même pour La Naissance des Dieux, son article ne le mentionne pas !

En fait, dès avant 1950, Nathalie était déjà plongée dans la rédaction de ces deux livres qui faisaient appel à ses souvenirs de guerre comme à ceux de son époux.

Deux ans plus tard, Nathalie avait trouvé son premier éditeur : André Martel, éclectique éditeur basé à Givors.

Quand parut au début de l’année 1952, le premier roman signé Dominique Hennemont, il est certain que Charles Henneberg âgé de 52 ans n’avait jamais rien écrit de sa vie, à l’exception de travaux administratifs que lui avait confiés la Légion. Par ailleurs, les deux romans sur la Légion restent muets sur le début de la carrière de Charles, et onze ans ce n’est pas rien, même si on les a vécus avec un certain état d’esprit.

Nathalie avait la plume plus facile que celle de son époux : elle avait été enseignante, journaliste de l’émigration russe et correspondante de guerre en Syrie depuis 1941. Mais avait-elle trempé seule dans la rédaction du fameux grand prix ?

Une première réponse vient à l’esprit si l’on considère les deux premiers romans signés Dominique Hennemont, qu’elle a rédigés seule. Si Charles est intervenu dans leur rédaction, c’est seulement en tant qu’informateur. En outre, la brillante première partie de sa carrière aurait pu donner matière à bien des histoires et il n’en a rien été. Charles n’est pas un écrivain et n’a pas cette imagination créatrice qui est le propre d’une âme slave et celle de Nathalie, qui a toujours écrit dès sa plus tendre enfance.

Pour conclure ce long article, nous vous invitons donc à la lecture d'un roman écrit en français par une russe sous le nom de son mari d'origine allemande, gratifié d'un prix qui ne se renouvellera pas, mais qui pourtant marquera durablement par son style unique les auteurs français qui suivront, comme Stefan Wul, Michel Demuth ou Gérard Klein. Nous espérons, quant à nous, avoir aidé à rétablir une injustice, démasqué une mystification jugée en son temps nécessaire, mais résolument d'un autre temps, celui d'un machisme éditorial que l'on souhaiterait bien absolument révolu en notre temps.

Retrouvez les œuvres de Nathalie Henneberg 

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Nathalie HENNEBERG
  

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