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16 juillet, 2025

Fiction n°120 – Novembre 1963

Robert Sheckley en vedette avec un roman en deux parties pour ce numéro, agrémenté de courtes nouvelles, dont beaucoup traitent de la décompensation psychique, et pour la plupart restées sans publications ultérieures. A l'orée de l'année 1964, on sent déjà poindre la maturité de genre pour la science-fiction et un renouvellement des thèmes du fantastique.

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Sommaire du Numéro 120 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie


NOUVELLES

2 - Robert SHECKLEY, L'Amérique utopique (Journey Beyond Tomorrow / The Journey of Joenes, 1962), pages 4 à 65, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

3 - Vladimir VOLKOFF, Une douche à jouvence, pages 66 à 80, nouvelle *

4 - Don PEDERSON, La Planète des âmes soeurs (Pushover Planet, 1963), pages 81 à 87, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

5 - Juliette RAABE, Journal d'une ménagère inversée, pages 88 à 95, nouvelle

6 - Cyril M.KORNBLUTH, Préliminaires d'une tragédie (The Events Leading Down to the Tragedy, 1958), pages 96 à 102, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Michel EHRWEIN, Le Miroir de la Barinia, pages 103 à 106, nouvelle *

8 - Walter S. TEVIS, La Baleine dans la piscine (Far from Home, 1958), pages 107 à 110, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

9 - Jane ROBERTS Cauchemar (Nightmare, 1959), pages 111 à 113, nouvelle, trad. Christine RENARD *

10 - Monique DORIAN, La Réponse au Seigneur, pages 114 à 120, nouvelle *

11 - Claude-François CHEINISSE, Pas d'ici, pages 121 à 124, nouvelle

12 - Matthew GRASS, Le Serpent dans le placard (The Snake in the Closet, 1962), pages 125 à 130, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE * 

CHRONIQUES


13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 131 à 143, critique(s)

14 - Demètre IOAKIMIDIS, Notes de lecture, pages 144 à 146, critique(s)

15 - Pierre VERSINS, Fanactivités, pages 147 à 151, article

16 - Jacques GOIMARD, Comment servir l'homme, pages 153 à 158, article

17 - (non mentionné), En bref, pages 159 à 159, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Avec L'Amérique utopiqueRobert Sheckley s'amuse énormément avec cet exercice à la Montesquieu  (sur le modèle des "Lettres persanes") ou Voltaire, et parvient à multiplier les plaisirs avec ce voyage d'un candide des îles polynésiennes aux U.S.A. à peine futuristes (et même en réalité fortement empreintes des années 60). Tout semble y passer, des lois à charge contre l'immigration à la chasse aux sorcières du communisme, de la vie universitaire aux communautés pré-hippies... Nous n'avons pas le temps de nous ennuyer et Sheckley trouve à son avantage une forme hybride entre le roman et la nouvelle - genre où il a toujours excellé. On attendra le numéro suivant pour savoir où il nous mène tambour battant.
Un petit extrait a retenu notre attention, à propos d'une mécanisation de la religion, et du remplacement par la machine de tous les prêcheurs :
» Lorsque nous eûmes tissé sur le globe tout entier le réseau complexe de nos monotones arguties, un homme choisit de nous ignorer et de construire une machine. Dans son essence, cette machine n'avait rien de nouveau pour nous ; son unique particularité était d'avoir un point de vue.
» Ayant un point de vue, la machine exposa les idées qu'elle se faisait de l'univers. Et elle le fit d'une façon beaucoup plus amusante, beaucoup plus convaincante que nous. L'humanité, qui recherchait depuis longtemps la nouveauté, se tourna vers elle.
» Ce fut alors, et alors seulement que nous prîmes conscience de notre périlleuse situation, de l'immense danger que couraient le bien et le mal. Car la machine, toute divertissante qu'elle fût, prêchait, en accord avec sa nature, un univers sans valeurs et sans raison, sans bien et sans mal, sans dieux et sans démons.
» Certes, d'autres l'avaient fait avant elle, et nous avions résolu le problème sans difficultés. Mais, dans la bouche de la machine, cette doctrine semblait acquérir une signification nouvelle et terrible.
(6. JOENES ET LES TROIS CAMIONNEURS - extrait)

Comme le signale la rédaction de Fiction : "Ce roman avait été précédemment annoncé dans Fiction sous le titre Atomes et ukulélé."  - L'Amérique utopique sera traduit de nouveau en 1977 par Marcel Battin sous le titre "Les erreurs de Joenes" (Dimension SF- Calmann Levy). Une dernière édition est connue sous le titre Le voyage de Joenes (Goater - 2023).

Dans Une douche à jouvence, on repense à "La tentation cosmique" de Roger Sorez à la lecture de ces expériences d'un savant ingrat envers ses aînés et sans aucun scrupule pour se donner du pouvoir. La chute est peut-être un peu abstruse, mais Vladimir Volkoff ne manque ni de style, ni de potentiel de séduction. 

Visite de La planète des âmes sœursune utopie de nouveau, après celle questionnée par le candide de "L'Amérique utopique", celle où tout est abondant et l'amour universel. Mais un tel paradis ne saurait-il pas se défendre ? Une bonne petite nouvelle de Don Pederson qui ne déroge en rien dans le sillage de Sheckley.

Don Pederson, pseudonyme de Con Pederson, jeune fan de L.A. dans les années 50 (il publie quelques numéros de son fanzine "The outlander" à l'âge de 15 ans), connaitra dans une poignée d'années son heure de gloire en tant que responsable de la photographie et de l'animation dans les séquences d'effets spéciaux sur "2001 l'odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick.

Le lien entre la nouvelle précédente et Journal d'une ménagère inversée est une coïncidence que les lecteurs de 1963 ne pouvaient pas subodorer. La ménagère inversée va voir au cinéma non pas 2001 - qui n'était pas encore réalisé - mais un autre film de Stanley Kubrick : "Spartacus". Hormis cette information anecdotique, la transparence du procédé de cette nouvelle est si transparent, et même annoncé dès le titre, qu'il en devient un peu ennuyeux. Juliette Raabe aurait sans doute mieux fait de choisir un sujet plus allégorique pour nous emporter tout à fait. Sur le sujet du temps à rebours, on lui préfèrera "La flèche du temps" de Martin Amis (1991 - VF 1993 - Christian Bourgois), ou encore un fameux passage à rebours dans "Abattoir 5" de Kurt Vonnegut (1969 - VF 1971 - Seuil).

Après les universitaires usurpateurs de "L'Amérique utopique", difficile de ne pas se sentir perdu dans ces Préliminaires d'une tragédie tout en références à une érudition inventée. On retrouve la moquerie bon enfant envers les milieux universitaires ou intellectuels qui ont tendance à prendre des vessies pour des lanternes, ou faire accoucher des montagnes les souris. Déroutant, et l'effet visé par Cyril M. Kornbluth semble être atteint.

Le miroir de la Barinia est encore une nouvelle où l'absence d'enjeu auquel on puisse adhérer nous freine dans notre appréciation. L'effort de Michel Ehrwein est louable, mais n'est pas Jean-Louis Bouquet qui veut…

On ne taira jamais assez le don de René Lathière pour gâcher les effets d'une nouvelle. En traduisant "Far from home" - loin de chez soi, en somme - par La baleine dans la piscine, il divulgue avant même la lecture la seule belle image de cette courte nouvelle pourtant joliment lyrique et poétique de Walter S. Tevis. Attention, il aurait pu faire pire encore et l'intituler (divulgâchage masqué à tribord !!) : Le premier souhait. Oups ! Walter S. Tevis a déjà été publié dans Galaxie (n°51 et n°53).

Suit un court Cauchemar typique de la peur de la Bombe. Jane Roberts sait bien manier ses effets.

Après la ménagère inversée de Juliette Raabe, et le Cauchemar de Jane Roberts, nous visitons l'après de la crise, avec pour titre La réponse au Seigneur, pour nous mener en "prison", comprendre ici "maison de repos". Cet internement en maison de repos est ici décrit de l'intérieur par une jeune schizophrène. Quand on connait le destin tragique de la femme de Dorémieux - qui signe avec lui cette nouvelle sous le pseudonyme  de Monique Dorian - on ne peut que saluer leur courage d'affronter ensemble le mal et la souffrance par l'écriture et la fiction.

Le monde serait-il donc en train de devenir hostile à notre insu ? Sous la poussée moderne de la standardisation des lieux d'accueil, tels que bistrots ou hôtel de troisième catégorie, ou même trains de province transportant des légions de représentants de commerce solitaires et harassés, Claude-François Cheinisse nous dévoile quelque peu ce qui survit de la singularité… ce qui survit violemment même, pour ceux qui ne sont Pas d'ici.

Une dernière histoire de décompensation psychique, d'une tristesse profonde. On sent bien dans Le serpent dans le placard cette étrange indifférence à la vie, quand plus rien ne l'anime. L'allégorie concoctée par Matthew Grass fonctionne bien.


Côté rubriques, à présent, on appréciera les transmissions de Demètre Ioakimidis qui fait pour nous l'effort de lire en anglais dans le texte, et nous évoquer les trésors dont est privé le lectorat exclusivement francophone.

Notes de lecture.

Beaucoup de revues anglo-saxonnes de science-fiction comprennent, dans chacun de leurs numéros, un éditorial. Dans certains cas, celui-ci donne l'impression d'être le pensum par lequel le rédacteur en chef expie le fait d'occuper son poste. Dans certains autres cas, moins nombreux malheureusement, on a l'impression de se trouver en présence d'un personnage qui a trouvé cet exutoire pour exprimer son trop-plein d'idées. Tel est, en particulier, l'esprit dans lequel John W. Campbell jr. fait son éditorial mensuel dans Analog : presque invariablement, ce diable d'homme trouve le moyen de faire réfléchir son lecteur, même si ce dernier n'est aucunement d'accord avec lui. Il a réussi à faire de ses éditoriaux une succession de variations sur des thèmes scientifiques – allant du caractère de « planète binaire » qui est celui du système Terre-Lune à la recherche, pour une société évoluée, de l'état de « stabilité dynamique » – ou para-scientifiques, qu'il sait magistralement éclairer d'une lumière nouvelle. 
Une autre exception notable au cas de l'éditorial-pensum se trouve dans New Worlds, la revue anglaise qui compte parmi les « grands » incontestés de la SF, et qui en est à sa dix-septième année. John Carnell a trouvé une solution élégante : depuis quelque temps, ainsi qu'on le sait, il confie à tour de rôle la corvée de l'éditorial à l'un ou l'autre des auteurs dont il publie les récits. Ceux-ci trouvent de la sorte l'occasion de se justifier, de s'expliquer ou de généraliser ; comme il s'agit, souvent, d'anciens amateurs devenus écrivains, leur point de vue présente dans bien des cas une synthèse intéressante d'expériences acquises au cours de ces deux phases différentes de leur carrière.
Dans le numéro de septembre de New Worlds, John Carnell donne la parole à I. F. Clarke, professeur au Royal College of Science and Technology à Glasgow, et auteur d'une très utile bibliographie de l'utopie (The tale of the future). À en juger par la photo qui accompagne son curriculum vitæ, I. F. Clarke pourrait être un frère cadet d'Oliver Hardy légèrement sous-alimenté, mais la question n'est pas là. En lisant son « éditorial », on découvre, ô merveille, un universitaire qui traite de la science-fiction en amateur et connaisseur, et non en supérieur. On découvre aussi, ô merveille à peine moins admirable, un auteur anglo-saxon qui s'est intéressé à ce qui avait été écrit chez les barbares continentaux.
I. F. Clarke relève, à propos des récits ayant pour thème la fin du monde, qu'ils reflètent une époque troublée. Il voit dans de telles œuvres l'expression d'une anxiété que des difficultés sociales, nationales ou internationales, font naître chez les auteurs. Et il distingue, dans le message d'optimisme qu'on trouve dans la conclusion de plusieurs de ces récits, le pendant actuel de cette lutte contre les dieux qui formait, dans l'antiquité, la substance de bien des épopées : l'affirmation de la dignité humaine, et la confiance en la mission de la race.
L'exposé est indubitablement intéressant par sa substance. Il l'est également par le fait qu'on y voit un universitaire de formation littéraire considérant la science-fiction comme un sujet aussi digne d'intérêt que la chanson de geste ou le roman naturaliste. La chose est suffisamment rare pour qu'il vaille la peine de la relever, et suffisamment louable pour que l'on souhaite de voir cet exemple suivi, en Grande-Bretagne comme sur le continent. Où sont les continuateurs des Matthey, des Castex, des Milner ? Quand aurons-nous un travail qui sera véritablement ce que T. O. Bailey n'a pas réussi à accomplir dans ses Pilgrims through space and time

On rêverait d'un recueil de tous ces éditoriaux… 

Par "ailleurs", c'est le mot, ça sent la scission dans le cercle des érudits de la première heure réunis autour de Pierre Versins. Lui-même écrit ceci dans sa rubrique "Fanactivités" :
Quant à Ailleurs, sa publication est arrêtée et le Club Futopia dissous. Qu'on se le dise, il ne reste plus qu'un Club pour les amateurs de science-fiction d'expression française, le « Cercle Littéraire d'Anticipation » dirigé par Jacques Ferron, 24 cité Maunoury, Lucé (E. & L.) ; pourtant, aux dernières nouvelles, Claude Dumont, 15 bd Fosse, Méricourt (P. d. C.), lance le « Cosmorama-club », il apparaît donc que l'on aura toujours le choix
C'est la rubrique "En bref" qui nous éclairera un tout petit peu plus en fin de numéro :
Un fanzine de perdu…
 
Mais il s'agit du doyen des fanzines : Ailleurs (directeur : Pierre Versins). Dans un faire-part sur papier rose, envoyé aux membres du Club Futopia, Versins explique sa décision d'interrompre l'entreprise : « 1° Je suis un peu las ; 2° l'expérience a assez duré ; 3° les fanzines se multipliant, Ailleurs n'est plus un besoin mais un luxe. 
 
…un de retrouvé…
 
Nous apprenions en même temps la naissance d'un nouveau fanzine : Lunatique, dû à Jacqueline Osterrath, auteur connu des lecteurs de Fiction. Premier numéro entièrement rédigé par des femmes. Voir critique plus détaillée dans la rubrique Fanactivités de ce mois.
 
…et un nouvel "Ailleurs"
 
D'autre part Versins n'abandonne pas l'édition. Il annonce au contraire son intention de lancer un Ailleurs nouvelle série, tout différent du premier. Rien à voir cette fois avec un fanzine. Objet de cette publication : « Étudier et illustrer les littératures conjecturales romanesques, à l'aide d'articles, de bibliographies, de thématologies, de textes exemplaires, etc. et ceci sur le plan le plus international possible. » Plus que jamais, Versins devient l'encyclopédiste de la SF. 
 
On ne pourrait pas mieux dire, l'Encyclopédie est même le projet de Versins qui lui prendra encore 10 ans de son temps.

28 mai, 2025

Fiction n°113 – Avril 1963

Un soin particulier apporté à l'enchaînement des nouvelles, comme un jeu de Marabout d'ficelle, nous emporte de la Lune aux couloirs du temps, des relations des hommes avec les femmes aux couples mythologiques, de la Grèce aux sortilèges, bref : de Charybde en Scylla. On y notera aussi que les pages de dessins humoristiques ont trouvé leur place (cette fois-ci avec un tout jeune qui se fera connaître ensuite : Lob, l'un des pères du futur Superdupont). 

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Sommaire du Numéro 113 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 2 à 2, bibliographie

NOUVELLES

2 - Algis BUDRYS, Menace dans le ciel (suite et fin) (Rogue Moon, 1960), pages 7 à 49, roman, trad. Elisabeth GILLE

3 - Michel DEMUTH, Lune de feu, pages 50 à 58, nouvelle

4 - Randall GARRETT, Relations spatiales (Spatial Relationship, 1962), pages 59 à 67, nouvelle, trad. Régine VIVIER

5 - Clément DENOY, Les Grands travaux, pages 68 à 81, nouvelle *

6 - Gary JENNINGS, Myrrha (Myrrha, 1962), pages 82 à 88, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Henri DAMONTI, L'Affaire Cronatus, pages 89 à 95, nouvelle *

8 - Avram DAVIDSON, Le Pays d'été (Summerland, 1957), pages 96 à 100, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

9 - François VALORBE, Le Voyage, pages 101 à 106, nouvelle *

10 - Jorge Luis BORGES, La Loterie à Babylone (La lotería en Babilonia, 1941), pages 107 à 112, nouvelle, trad. Nestor IBARRA

11 - Sonia FLORENS, La Valse-minute, pages 113 à 114, nouvelle *

12 - Maxim JAKUBOWSKI, Le Musée imaginaire, pages 114 à 116, nouvelle *

13 - Juliette RAABE, Gare ton doigt de l'ondoing, pages 117 à 120, nouvelle *

CHRONIQUES

14 - Jacques LOB, Humour : Lob, pages 121 à 123, bande dessinée

15 - Gérard KLEIN, Au nom des labyrinthes, pages 124 à 128, article

16 - Claude ELSEN, Les "Romans fantastiques" de Jacques Spitz, pages 129 à 131, article

17 - Alain DORÉMIEUX, La Science-fiction massacrée, pages 133 à 134, article

18 - Pierre VERSINS, Fanactivités, pages 135 à 139, chronique

19 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 157, critique(s)

20 - Jacques GOIMARD & F. HODA, L'Écran à quatre dimensions, pages 159 à 167, article

21 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 169 à 173, article

22 - (non mentionné), En bref, pages 174 à 175, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Note éditoriale du n°113 :

« MENACE DANS LE CIEL » d'Algis Budrys, prix du meilleur roman de SF en 1961 aux U.S.A., se termine dans ce numéro, en exposant une série d'événements grâce auxquels toutes les répercussions de l'intrigue prennent leur ampleur.

En quelques pages, Michel Demuth brosse une histoire de voyage temporel sous-entendant un vaste arrière-plan : « Lune de feu ».

Randall Garrett, dans « Relations spatiales », nous raconte un voyage dans l'espace au dénouement imprévisible, doté d'un humour satirique.

Et Clément Denoy nous rappelle, avec « Les grands travaux », que la SF et la légende peuvent faire bon ménage.

Du côté du fantastique, nous passons de la terreur sous-jacente, dont l'objet est à peine formulé (« Myrrha » de Gary Jennings) au surnaturel psychologique (« Le Pays d'Été » d'Avram Davidson) en passant par un fantasque un peu farceur (« L'affaire Cronatus » d'Henri Damonti).

Deux textes insolites : une nouvelle plongée de J. L. Borges dans un univers mythique, régi par des lois étranges (« La loterie à Babylone »), et un intermède surréalisant de François Valorbe (« Le voyage »).

Le Banc d'Essai, en trois contes, nous montre une fois de plus que nos auteurs débutants ne manquent pas d'imagination.

À signaler enfin, parmi les articles, deux études sur des auteurs importants, chacun en son genre : Jorge Luis Borges et Jacques Spitz.


L'avis du PReFeG

On pourra rapprocher la problématique du duplicateur chez Algis Budrys de celle que pose Hervé Letellier dans son roman "L'anomalie" (Prix Goncourt 2020) : qui est légitime quand l'original est détruit pour créer deux copies ? Mais cet aspect n'est au final qu'anecdotique dans cette deuxième partie de Menace dans le ciel ; Budrys glorifie l'esprit humain qui, le seul selon lui, lutte contre l'entropie naturelle de la matière. L'ensemble est toutefois peut-être un peu daté, même en 1963... 

D'une menace sur la Lune, on passe à la Lune de feu, où Michel Demuth imagine une autre lune fourbe, qui prend feu et annihile toute vie sur Terre. Mais c'est avant tout l'histoire d'un homme désireux d'échapper à la culpabilité… Mais pourra-t-il pour autant échapper au châtiment ? 

On aurait pu croire que l'histoire de Relations spatiales démarrait pétrie de clichés phallocrates, mais… Modernisant le débat sur la présence de "filles faciles" auprès des explorateurs spatiaux au long cours, Randall Garrett trouve un biais débarrassé de toute hypocrisie, non sans humour.

Les grands travaux est l'histoire d'un extraterrestre découvrant un monde primitif et passant pour un dieu parmi les autochtones, tout comme lorsque Farmer imite Joseph Conrad - mais en plus sage cependant pour Clément Denoy ; toutefois, le sentiment de familiarité avec les péripéties exposées ne cesse d'intriguer… à "juste titre" !

Myrrha traîne derrière elle une singulière ambiance de sortilèges venus de Grèce, et d'êtres hybrides, dans une histoire qui tourne peut-être un petit peu court. Demeure un style aride mais sans doute choisi par Gary Jennings, et un décryptage que le lecteur doit mener.

Henri Damonti est décidément plus à son aise quand il s'agit d'être léger, et signe L'affaire Cronatusun court récit sur la condamnation d'un assassin. On y assiste à un transfert non pas de prisonnier, mais d'esprit, et à d'autres diaboliques manigances. 

Le pays d'été désigne une métaphore pour de meilleurs cieux. Dans cette petite histoire de spiritisme, fustigeant l'hypocrisie des charlatans qui animent cette pratique, Avram Davidson affine son style, ici celui d'une conversation solitaire par un narrateur bougon et sceptique.

Avec un plaisir non feint à faire faire Le voyage au langage, François Valorbe glisse une nouvelle surréaliste qui a ce panache qui manque souvent à Henri Damonti.

Vous risqueriez-vous à prendre un billet dans La loterie à Babylone ? Jorge Luis Borges, incomparable, se livre aux hasards, à l'incertitude du destin, à la versatilité de la fortune, et à la décadence consentie… (On y évoque même une latrine sacrée nommée Qaphqa ! Vous avez dit Kafka ?)

La valse-minute, ou "J'aurais ta peau Léon…" Une nouvelle un peu facile et soit trop courte, soit trop superficielle pour parvenir à nous emporter. Notons qu'elle est signée par la rare traductrice Sonia Florens, soit madame Dolores Jakubowski à la ville.

 Au tour de son mari, donc, puisque bien des choses ne viennent jamais seules, et nous visitons en sa compagnie Le musée imaginaireL'histoire est bien jolie et ne manque de rappeler son Bradbury ; elle pourrait presque être une chronique martiennne. L'enjeu est louable et ramène à la puissance du verbe et de la poésie (comme chez Robert F. Young) Mais le tout n'a malgré tout rien de nouveau et manque peut-être un peu de singularité. Maxim Jakubowski se cherche.

Après une entrée en matière entièrement dédicacée à la rédaction de Fiction (à tel point qu'on débute sur la sensation de lire une lettre de la "Tribune libre"), Gare ton doigt de l'ondoing prend la forme d'une petite nouvelle zoologique, avec pour décor la Ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, mais qui tourne un peu court malgré une intéressante dérive de l'habituel à l'insolite.

A propos de son autrice : Juliette Raabe, universitaire spécialisée dans les paralittératures et le jeu, écrivain, critique, a publié plusieurs ouvrages dont « La Bibliothèque idéale des Littératures d'évasion » en collaboration avec Francis Lacassin, « La Bibliothèque illustrée du Chat » et « Casse-têtes ». Depuis les années 80, elle s'est orientée vers le multimédia, réalisant des vidéodisques et des programmes interactifs dont « Les Carnets peints de Paolo Guiotto » nominé au Festival international du film d'art — 1988. (source Noosfere et "Fleuve Noir, 50 ans d'édition populaire")

Les deux articles hagiographiques qui ouvrent les rubriques auraient été intéressants à citer. Nous vous invitons chaleureusement à vous y reporter. Encore une fois, Gérard Klein fait un remarquable essai sur un auteur, ici le grand Jorge Luis Borges, dans "Au nom des labyrinthes". A défaut de reprendre ici la totalité de l'article, citons-en ce petit extrait : 

(Borges) " illustrait de la sorte un de ses propos essentiels qui est que toute chose fut dite ou le sera, et ne peut donc être qu'une répétition dont seule l'expression dans le moment a un sens, et un sens si particulier, si spécial, si unique qu'il annule jusqu'à l'idée de la répétition. Créer ce n'est que répéter. Mais répéter, c'est aussi créer".


Le second article rend hommage à Jacques Spitz, décédé en ce début d'année 1963. Rappelons simplement qu'il est un des continuateurs du "Merveilleux scientifique" à la Maurice Renard, c'est à dire la science-fiction à la française telle qu'on pouvait en lire dans les années 20 et 30 de ce XXème Siècle.


Pierre Versins propose une nouvelle fois sa revue des fanzines, dans "Fanactivités", où l'on pourra lire :

... " l'idée exprimée par Butor dans son article « La crise de croissance de la science-fiction » (« Cahiers du Sud » n° 317, 1953 ; ou dans « Répertoire » (Paris, Les Éditions de Minuit, 1960) : « La SF, si elle pouvait se limiter et s'unifier, serait susceptible d'acquérir sur l'imagination individuelle un pouvoir contraignant, comparable à celui de n'importe quelle mythologie, Bientôt, tous les auteurs seraient obligés de tenir compte de cette ville prédite, les lecteurs organiseraient leurs actes par rapport à son existence prochaine, à la limite ils se trouveraient obligés de la construire. Alors la SF serait véridique, dans la mesure même où elle se réaliserait. »

C'est ce qui se passera peu ou prou avec le "Mythe de Cthulhu", et les continuateurs de l'œuvre de H. P. Lovecraft (et espérons pour l'espèce humaine que cela ne devienne pas véridique - idée exprimée dans l'excellent "Providence" de Alan Moore et Jacen Burrow).

Pour poursuivre sur Lovecraft, dans "Ici, on désintègre !" (la revue des livres), nous relevons ceci à propos d'un ouvrage de l'essayiste de l'occulte Serge Hutin :

" Cela (...) conduit (Serge Hutin) à formuler un certain nombre de vues saugrenues, dont la plus étonnante est dans doute cette image de Lovecraft, à propos duquel l'auteur se pose le plus sérieusement du monde cette question : « Aurait-il fait partie d'une société secrète détentrice de la maîtrise de redoutables pouvoirs magiques sur les forces cosmiques ? » (…) Faire une sorte de surhomme de cet être que tous ses intimes nous ont dépeint comme maladif et hypocondriaque, voilà qui ne manque guère d'originalité.

Nous assistons ici à la naissance d'une imagerie fausse, d'un côté comme de l'autre, mais qui aura la vie dure. Il faudra attendre la biographie de S.T. Joshi pour que soit rétabli le caractère plus pragmatique de Lovecraft. Mais ceci est une autre histoire…


Nous avons déjà parlé de Jacqueline Osterrath, et de son fanzine "Lunatique". Elle envoie un message publié dans la "Tribune libre", à propos de Cyril M. Kornbluth :

" Kornbluth est mort. Vive Kornbluth ! Aussi grattons les fonds de tiroirs, afin d'y découvrir quelque nouvelle « nouvelle » de cet auteur, même si celle-ci, manifestement, fut écrite voici 17 ou 18 ans, pour s'insérer dans le programme de la propagande de guerre – un programme bien démodé à l'heure où l'on s'efforce, avec raison, de construire une Europe unie.

Était-il donc bien nécessaire d'offrir au lecteur français ce haineux et piètre phantasme qu'est « Le moindre des fléaux » (n° 111) ? Honni soit d'ailleurs l'écrivain qui ose encore, pour tirer son héros d'affaire, recourir à cette ficelle éculée : « Ce n'était qu'un rêve ! » « Satellite », que vous réprouvez cependant, nous a offert mieux dans le genre avec « Les mondes divergents ».

Par goût, je n'aime pas Kornbluth, tout en m'inclinant devant son métier d'auteur éprouvé. Mais, cette fois, en dépit de l'adage : de mortuis nihil nisi bono, je n'hésite pas à m'élever bien haut contre la présence, dans « Fiction », (dont j'apprécie fort la tenue et l'intérêt) de cette déplorable nouvelle : en SF, rien ne se démode plus vite qu'hier – et si nous acceptons allègrement un récit de l'an 2000, 3000 ou 10,000, nous nous refusons par contre à subir ce « réchauffé » datant de quatre lustres !

Autres temps, autres mœurs : de grâce, rendez aux vieilles lunes ce qui appartient à Kornbluth.

Jacqueline Osterrath 

Sassmannsbausen (Allemagne).

La rédaction de Fiction s'autorise cette petite note : "Une seule remarque : la nouvelle incriminée n'avait pas été écrite par Kornbluth « il y a 17 ou 18 ans », mais très exactement en 1956."

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