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06 novembre, 2024

Fiction n°084 – Novembre 1960

Outre l'entrée de Michel Jeury dans le panthéon du PReFeG, on relèvera un bon nombre d'auteurs de SF s'adonnant ici au fantastique (Isaac Asimov, Albert Ferlin, Gérard Klein et un récit introuvable mais de qualité signé Anthony Boucher). On n'oubliera pas le très beau récit de Howard Fast, toujours aussi talentueux, et qui inspirera sans doute quelques années plus tard, le britannique Ian Watson…

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Sommaire du Numéro 84 :


NOUVELLES

 

1 - Howard FAST, Les Premiers hommes (The First Men / The Trap (initialement), 1960), pages 3 à 29, nouvelle, trad. Anne MERLIN

2 - Arthur PORGES, Un spécimen pour la Reine (A specimen for the Queen, 1960), pages 30 à 40, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

3 - Albert HIGON, Le Snant n'est pas la mort, pages 41 à 57, nouvelle

4 - Daniel KEYES, Le Miroir humain (Crazy Maro, 1960), pages 58 à 78, nouvelle, trad. Roger DURAND

5 - Albert FERLIN, Le Monde orphelin, pages 79 à 86, nouvelle *

6 - Anthony BOUCHER, La Chenille rose (The Pink Caterpillar, 1945), pages 87 à 97, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Isaac ASIMOV, Jusqu'à la quatrième génération (Unto the Fourth Generation, 1959), pages 98 à 105, nouvelle, trad. Anne MERLIN

8 - Gérard KLEIN, Les Enfers sont les enfers, pages 106 à 121, nouvelle 

CHRONIQUES

9 - Louis PAUWELS, Préface au « Matin des magiciens », pages 123 à 130, préface

10 - Aimé MICHEL, Introduction à la psychologie sidérale, pages 131 à 134, article

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 135 à 138, critique(s)

12 - F. HODA, Vadim et Le Fanu, pages 139 à 141, article

13 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 142 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

« Vous savez, à ce que je vois, » ajouta le Dr. Goldbaum. « Peut-être vaudrait-il mieux que j'en parle. Je suis bien plus vieux qu'aucun de vous – et j'ai traversé, vécu les pires années d'horreur et de bestialité que l'humanité ait jamais connues. Quand j'ai vu ce que j'ai vu, je me suis demandé un million de fois : que signifie l'humanité – a-t-elle la moindre signification, n'est-ce pas seulement un accident, une complication de la structure moléculaire ? Je sais que vous vous êtes tous posé la même question. Qui sommes-nous ? Quel est notre destin ? Qu'y a-t-il de sain et de raisonnable dans ces lambeaux de chair en train de lutter, de s’agripper, de chair malade ? Nous tuons, nous torturons, nous blessons et nous détruisons comme ne le fait aucune autre espèce. Nous anoblissons le meurtre, le mensonge, l'hypocrisie, la superstition ; nous détruisons notre propre corps avec des drogues et des nourritures empoisonnées ; nous nous trompons comme nous trompons autrui – et nous haïssons, nous haïssons, nous haïssons.» Et voici que quelque chose s'est produit.

(in Les premiers hommes - Chapitre II ; Howard Fast)

Que savons nous de l'existence des mutants, et de la possibilité même de laisser muter les espèces ? La Société n'a jamais permis à de telles intelligences de se développer pleinement, nous ne pouvons donc savoir ce qu'elles auraient donné. Voilà le point de départ de cette très belle nouvelle, Les premiers hommes, dont l'intitulé fait le clin d'œil au philosophe Diogène qui cherchait des hommes véritables dans les rues de l'antique Athènes à l'aide d'une lanterne allumée en plein jour. Howard Fast, une fois de plus, ne se contente pas d'interroger la société ou les rapports humains, mais imagine un autrement possible. L'avènement du surhomme n'est pas l'écrasement d'une espèce contre une autre, mais la continuité d'un développement freinée et rendue impossible par les constructions sociales dont nous héritons. Cependant, l'Homme, dans cette histoire, reste aussi malheureusement ce qu'il est…

Quelques années plus tard, Ian Watson écrira sur ce même sujet son roman "L'enchâssement" (1973, VF 1974 - Calmann-Lévy collection Dimensions SF).  

Un spécimen pour la Reine aurait pu s'intituler "Le retour du ruum" ; Arthur Porges, peut-être un peu à court d'inspiration, développe les aventures de son robot collecteur initialement rencontré dans le n°5 de Fiction. Ç'aurait aussi pu être une aventure de Cergue et Arnaud, les "déparasiteurs" de planètes créés par Robert Sheckley. Une petite histoire amusante, donc.

Albert Higon, plus connu sous son vrai nom de Michel Jeury, et avant une carrière de romancier plus prolifique dans les années 1970, signe avec Le Snant n'est pas la mort la seule nouvelle qu'il fera paraître sous ce pseudonyme. Une nouvelle qui parait écrite à rebours, et qui tient à ses mystères et ses néologismes sans en dévoiler beaucoup, misant ainsi plus sur l'exotisme que sur la réflexion spéculative. 

Daniel Keyes toujours aussi fervent dans sa quête humaniste nous propose avec Le miroir humain le portrait d'un être d'exception, et en creux celui d'un homme qui n'aurait jamais cru en l'humanité. La métamorphose des deux, produite par leur rencontre, donne lieu à une fable morale assez touchante.

Exploration d'un monde mortifié, Le monde orphelin sacrifie sa jeunesse pour la conservation des vieillards. Au sortir de la Guerre et dans un contexte compliqué de décolonisation - une jeunesse française envoyée "pacifier" l'Algérie - le texte de Albert Ferlin résonne d'autant plus lugubrement. 

En débusquant La chenille rose, dernière nouvelle parue dans Fiction d'Anthony Boucher - bye bye Toto, on t'aimait bien - on joue aux devinettes et à l'interprétation des indices avec cette petite nouvelle qui, de fait, place l'épouvante a posteriori. Habile.

Jusqu'à la quatrième génération, Isaac Asimov fait un signe à son ascendance russe et juive, dans un récit qui pourrait être un épisode un peu tendre de la Quatrième Dimension, avec un New-York de carton-pâte et une obsession surgie comme de la réminiscence vague d'un cauchemar.

(...) l'enfer fut réorganisé. Les psychologues, les ingénieurs, les comptables, les économistes et leur armée de secrétaires, de dactylos, de calculateurs, d'adjoints, d'attachés, stagiaires et autres espèces mineures, défilèrent impassibles dans les sombres avenues du séjour infernal. Ils eurent lieu de beaucoup s'étonner. Les méthodes de travail n'avaient pas beaucoup évolué avec les siècles, en bas. Les uns s'effarèrent de l'absence de tout service de prévision, les autres s'inquiétèrent de l'état de la comptabilité et insistèrent sur la nécessité d'un calculateur électronique imposant et d'un service mécanographique, quoiqu'on eût pu leur objecter que si le compte Entrées était convenablement replet, le compte Sorties demeurait désespérément vide. Dans l'ensemble le travail en enfer fut considérablement simplifié. Les organisateurs imaginèrent un nouveau système de classement des damnés et préparèrent même un plan de graduation des souffrances incomparablement plus efficace que l'ancien. Ils glissèrent quelques timides phrases sur l'emploi de l'énergie atomique pour alimenter l'infernale chaudière, mais n'insistèrent pas trop car il s'agissait là d'un terrain tout neuf et encore mouvant, même pour eux. 

Quand la chasse aux contrats gouverne la santé du monde moderne, de son économie dirions nous, ne pourrait on dès lors s'imaginer vivre sous la sollicitation pressantes de démons interchangeables en quête de pactes faustiens ? Dans Les enfers sont les enfers, par Gérard Klein, la modernité s'attaque à la réorganisation de l'Enfer. Comme l'écrivait Jacques Higelin, "les diables et les dieux en sont réduits à douter d'eux-mêmes".

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Nous ignorons si Albert Ferlin cité plus haut fut, en 1960, un défenseur ou non de la paix en Algérie - formule risquée au vu de l'appellation d'une guerre qui ne disait pas son nom, et s'intitulait "pacification". Nous savons toutefois que l'auteur publié dans la Chronique littéraire de ce numéro fut l'un des signataires du Manifeste des intellectuels français pour la résistance à l'abandon, un mois auparavant, en faveur de l'intervention française. Il s'agit de Louis Pauwels, qui marqua son époque en compagnie de Jacques Bergier avec la publication de leur essai : "Le matin des magiciens". Comme l'écrit Pauwels lui-même dans la préface publiée dans ce numéro de Fiction, « Il y avait des quantités de sottises dans le bouquin de Pauwels et Bergier. » Voilà ce que l'on dira.

On ne pourra pas reprocher à Pauwels une certaine forme de lucidité à son propre égard. En effet, "Le matin des magiciens" rassemble, comme ce fut le cas pour Charles Fort en 1919 dans son "Livre des damnés", une belle collection d'interprétations abusives et depuis invalidées. Mais cet ouvrage, dont nous vous proposons ci-contre une copie numérique, a considérablement marqué le paysage culturel français des années 60, en suscitant un engouement pour les sciences occultes et l'ésotérisme, souvent "de bazar". On sait que Jacques Bergier, son co-auteur, bien qu'il fut un grand érudit et un scientifique reconnu, était aussi un falsificateur et un propagateur de fausses rumeurs. Sans doute l'admiration de Pauwels pour Bergier n'est pas étrangère au ton parfois totalement fantasque de ce livre. Mais son style est vif, emporte parfois l'imagination, et a le mérite d'avoir contribué aussi à faire une place honorable à la littérature de science-fiction. En témoignent les deux nouvelles reprise dans cet ouvrage : "Les neuf milliards du nom de Dieu" d'Arthur C. Clarke, et la nouvelle "Un cantique pour Leibowitz" de Walter Michael Miller.

Nous finirons par ce bon mot de Pauwels à propos de la critique des "modernes" : Ce qu'il faut être, pour être présent, c'est contemporain du futur.  Voilà qui donne tout son sens à la SF.

Après cette introduction au "réalisme fantastique", l'ufologue Aimé Michel répond aux critiques à son encontre formulées par Michel Ehrwein (Fiction n°82), lui tire même dessus à boulets rouges, sous la forme d'un article intitulé "Introduction à la psychologie sidérale". Réalisme fantastique et psychologie sidérale : voilà tout un assaut "new age" avant l'heure. Qu'en est-il de ce concept de psychologie sidérale ? Aimé Michel écrit tout bêtement, après avoir évoqué la psychologie animale : Mais alors, que peut-on dire du psychisme sidéral ? Soit : l'art de sortir une question du chapeau et de s'en faire le grand spécialiste. Ne nous méprenons pas, Aimé Michel écrit également : "une dizaine de gènes font, chez l'homme, le Nègre ou le Nordique". Bref, tout est dit, et nous prendrons donc ses propos avec les pincettes de rigueur. Infantile et futile.

La Tribune libre est aussi le lieu des polémiques. Après la publication du "Journal de Macha" de Fernand François, un mouvement de va-et-vient pro ou contre le bloc de l'Est gagne la revue. Fort heureusement, certains lecteurs ne manquent pas d'esprit, comme nous pouvons le lire dans une lettre humoristiquement dirigée (encore) contre Michel Ehrwein et sa nouvelle pastiche de Sherlock Holmes "Celui que Jupiter veut perdre". Jugez-en par vous-mêmes :

Un Jupitérien nous écrit…

Suite à la rubrique « Pas de politique, s.v.p. » parue dans votre dernier numéro, je désire moi aussi joindre ma voix au chœur indigné de vos lecteurs : il est inadmissible qu'une revue comme la vôtre publie sous forme de nouvelles de honteux articles de propagande. Il est évident que votre rédaction a été achetée pour répandre dans le monde l'ivraie des idées fausses et la haine de notre peuple, par l'intermédiaire d'un immonde agent provocateur : j'ai nommé Michel Ehrwein ! 

Eh bien non, je le crierai bien haut : vous en avez menti, votre littérature tendancieuse sera clouée au pilori et votre ignominie dévoilée publiquement. Non, nous ne sommes pas des monstres noirs aux hideux tentacules ; non, nous n'élevons pas des vers qui tuent ; nous sommes semblables à vous malgré le rideau d'azur qui nous sépare ; nous possédons ce que vous appelez le type nordique. L'animal que votre auteur décrit comme étant un Jupitérien est un « klebs », animal familier sur notre planète, très affectueux (il passe volontiers ses tentacules autour des épaules de ses maîtres) et très dévoué. Quant à la mort subite du soi-disant héros de votre nouvelle, je proclame hautement que les Jupitériens n'y sont pour rien : cet homme, entomologiste passionné, possédait un spécimen unique de chenille sud-américaine dont il surveillait jalousement l'évolution, attendant de la voir se transformer en chrysalide puis en papillon merveilleux. Aussi ne voulut-il pas l'abandonner lors de son voyage à Londres. Hélas, la boîte de verre où il la nourrissait fut brisée par un domestique maladroit, alors que celui-ci faisait la chambre de son client parti rendre visite à M. Sherlock Holmes. Cet homme ignorant, affolé de sa maladresse, déposa l'animal dans une vieille boîte d'allumettes vide et s'en fut, après avoir fait disparaître les débris de verre. M. Persano, de retour, trouva sa chère chenille empoisonnée par les traces de phosphore imprégnant la boîte d'allumettes. Il avait le cœur fragile. Et voici toute l'histoire, rétablie dans sa simplicité et sa véracité.

Aussi, au nom de mes compatriotes, je vous somme de cesser cette propagande déplacée ; décrivez-nous des guerres interstellaires si cela vous chante, faites-les se terminer où vous voudrez, fût-ce autour des ballofets (nous nommions ainsi les satellites – de Jupiter – qui sont comme la Lune), mais craignez la juste vengeance des Jupitériens si vous continuez à les décrire comme des monstres ridicules et hideux, toujours vaincus, toujours cruels et toujours colonisés.

Olympe Io.

Vallée des Éclairs.

P.S. – Surtout ne pensez pas que je me méprenne sur l'origine des subsides qui vous permettent de payer grassement les insanités de M. Ehrwein : nos ennemis héréditaires les Mercuriens poussent l'audace jusqu'à signer leurs infamies. À la première page de votre revue, cette mention : « Mercury Press » est plus qu'une raison sociale, c'est un aveu.

p.o.o. : J. Legault-Démare, Montléry (S. & O.)

09 octobre, 2024

Fiction n°080 – Juillet 1960

Un numéro bien pratique si vous êtes en proie à un "génie aux trois souhaits", bien agréable pour découvrir une petite nouvelle inédite de Robert F. Young, et bien instructive sur les sources de Kurt Vonnegut… Nous noterons également avoir atteint le quart de notre projet global de mise en ligne des revues Fiction et Galaxie.

 

Clic clic droit bzzzt crouic !

Sommaire du Numéro 80 :


NOUVELLES

1 - Joseph-Henri ROSNY aîné, Un autre monde, pages 3 à 25, nouvelle

2 - Dino BUZZATI, Il était arrivé quelque chose (Qualcosa era successo, 1954), pages 26 à 29, nouvelle, trad. (non mentionné)

3 - Gérard KLEIN, Rencontre, pages 30 à 37, nouvelle

4 - Jane RICE, Le Saule (The willow tree, 1959), pages 38 à 45, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

5 - John NOVOTNY, Le Second lot (Second prize, 1957), pages 46 à 56, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

6 - Robert MARNER, D'une route à une autre (There ain't no other roads, 1958), pages 57 à 68, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Robert F. YOUNG, Écrit dans le ciel (Written in the Stars, 1957), pages 69 à 73, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Theodore STURGEON, Épitaphe (Like young, 1960), pages 74 à 81, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

9 - Alain DORÉMIEUX, L'Habitant des étoiles, pages 82 à 102, nouvelle

10 - Idris SEABRIGHT, Son et lumières (Stawdust, 1956), pages 103 à 112, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

11 - Anthony BOUCHER, Pour vous servir... (Nellthu, 1955), pages 113 à 113, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

12 - Jean-Louis M. MONOD, Le But, pages 114 à 114, nouvelle *

13 - Jean-Louis M. MONOD, Double vue, pages 114 à 114, nouvelle *

14 - Jean-Louis M. MONOD, Signe de mort, pages 115 à 115, nouvelle  *

CHRONIQUES

15 - (non mentionné), Notre référendum 1960, pages 117 à 118, chronique

16 - Aimé MICHEL, Faut-il brûler les auteurs de space-opera ?, pages 121 à 125, article

17 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 126 à 135, critique(s)

18 - F. HODA, Fantastique et mise en scène, pages 136 à 137, article

19 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 138 à 142, article

20 - (non mentionné), Aux frontières du possible, pages 144 à 144, chronique

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

On ouvre ce numéro par un "classique" : Un autre monde, de Joseph-Henri Rosny-aîné, qui nous dévoile tout un monde inconnu à nos yeux - et l'idée d'une faune évoluant dans un plan juxtaposé au nôtre sans réelle interaction sera reprise plus tard par Lovecraft dans sa nouvelle "De l'au-delà". Mais surtout, Rosny "invente" le mutant, non pas surhomme, mais être "organisé" différemment. Reste pour cet individu isolé à trouver sa place… Un style agréable pour un texte réconfortant de tolérance. 

Autre auteur de forte renommée, Dino Buzzati fait ici son entrée dans la revue avec Il était arrivé quelque chose. Buzatti n'explique rien, et se contente d'exprimer l'agencement de faits et d'intuitions d'étrangeté forcément inquiétante. Kafka n'est pas loin… 

Dans Rencontre, Gérard Klein tourne un peu en rond dans une histoire d'éternel retour - un comble ! Plus fantastique que SF, quoiqu'en dise la présentation de Fiction.

Toujours mêlant fantastique et science-fiction, Le saule de Jane Rice fait se juxtaposer les méandres du temps, dans une histoire d'enfance, et les fait tracer des courbes et des boucles et s'interpénétrer, telles les pages d'un livre coexistantes mais ne relevant pas de la même temporalité. On retrouvera cette idée dans le "récent" ouvrage d'Alan Moore : "Jerusalem".

Des soldats antiques surnommés Toto et Doigts de Fer, tels les compagnons de Dorothy dans "Le magicien d'Oz" apportent Le second lot. Une histoire cocasse de John Novotny qui ravira les maris affublés d'une femme jalouse.

Spécificité américaine, les "tramps", voyageurs permanents et travailleurs saisonniers et occasionnels, comptent parmi eux leur lot de psychotiques légers, ou bien alors "d'outsiders", venus d'ailleurs. Dans D'une route à une autre signé Algis Budrys sous le pseudonyme de Robert Marner, il faut parvenir à lire entre les lignes et percevoir le rapport ambigu à l'étranger que cultivent certaines bourgades américaines.

Écrit dans le ciel, c'est l'ordonnancement du chaos et du hasard par une pensée consciente, qui fixe des symboles et des allégories dans les cieux étoilés. L'espace est alors perçu comme un plan (dans toutes les acceptations du terme). Robert F. Young traite ici de voyageurs stellaires qui découvriraient la profondeur, la troisième dimension, et les surprises d'un nouvel ordonnancement stellaire. Un peu de philologie au passage, un brin d'astronomie, dans une concision fort habile.

Le marsouin vu comme le successeur logique de l'espèce humaine. Kurt Vonnegut reprendra cette idée globale dans son roman "Galapagòs", mais nous découvrons que c'est bien dans cette Épitaphe de l'espèce humaine que Theodore Sturgeon a posé le premier ce postulat. On repensera aussi à la condescendance des psycho historiens de "Fondation", d'Isaac Asimov, à la lecture de cet extrait :

" Quant aux secrets fondamentaux – ceux dont découlaient la morale et les progrès de l'intelligence comme de la technique – il importait de les enfouir plutôt trois fois qu'une : il fallait qu'ils se présentent ultérieurement comme autant de révélations successives, chacune laissant pressentir la suivante. Nous devions mettre tous nos moyens en œuvre pour acquérir la certitude que la Nouvelle Race ne les exhumerait pas trop tôt – mais aussi qu'elle ne risquait pas de ne jamais découvrir des plaques trop bien cachées. "

On disait souvent que le personnage fétiche de Kurt Vonnegut, l'écrivain imaginaire de Science-fiction Kilgore Trout (c'est à dire "truite" en anglais) lui avait été inspiré par Sturgeon ("esturgeon", en anglais). Quoi qu'il en soit, Sturgeon partage bien cet humour désabusé avec Vonnegut. Ici, le seul commentaire sur la somme du savoir humain et qui lui survivra tient en deux mots - que nous vous laissons découvrir…

Avec L'habitant des étoiles, Alain Dorémieux continue d'élaborer ses thèmes de prédilection ; ici le vampirisme avec un être extraterrestre. Mais il dépeint aussi une forme de réaction d'individus mal compris de leur entourage, et qui n'ont d'autre alternative que de se réfugier dans une interprétation du Monde qui leur est propre.

Autre interprétation du monde, ici un monde forclos : celui des navires interstellaires pratiquant la croisière d'agrément. Son et lumières pourra faire repenser à la dernière séquence du film de John Carpenter, "The thing", quand les deux derniers rescapés d'une épidémie de transformations se toisent l'un l'autre. Ici, la métamorphose est grotesque, délibérément, avec cet humour sarcastique qu'emprunte parfois Idris Seabright, et renvoie l'héroïne à la vacuité de la vie quotidienne lors d'une croisière au long cours.

La sempiternelle histoire des trois vœux fait à un génie est, dans Pour vous servir…, peut-être définitivement résolue par Anthony Boucher. À garder, donc, dans le fond de son esprit au cas où…

Le Banc d'essai aux jeunes auteurs fait la place à trois courts récits de Jean-Louis M. Monod, qui joue sur les mots pour créer des situations. Un exercice quasi oulipien.

Côté chroniques, dans l'article intitulé Faut-il brûler les auteurs de space-operas ? on pourra lire :

" la science (...) est en train d'engager l'humanité dans une mue irréversible dont certains résultats déjà visibles à l'œil nu auront pour conséquence de rayer l'espèce humaine de la surface terrestre. Les hommes sont en train de vivre leurs dernières générations. S'il en existe encore quelques spécimens dans deux ou trois siècles, ce sera dans les musées. "

Evoque-t-on déjà la sixième extinction de masse ? Qu'on se rassure, l'écrivain et ufologue Aimé Michel traite ici des (nouvelles) expériences sur les génomes des espèces vivantes (auxquelles on ne demande pas leur avis). Un brin catastrophiste, il écrit par exemple à propos de l'ADN modifié (on parle maintenant de transgénique): " Rien ne pourra plus, par la suite, en changer le moindre détail, fût-ce le moindre grain de beauté. " Bien que les plus récentes études nuancent ce point de vue, et en fait d'extinction, c'est celle de l'espèce à son stade actuel dont il est question. comme dirait James Blish : la conquête d'autres mondes implique la pantropie.



Dans la série : " On l'a échappé belle ! ", la rubrique AUX FRONTIÈRES DU POSSIBLE évoque une recherche étonnante :

LE JOUR ÉTERNEL.

Un jeune savant russe, Valentin Tcherenkov, vient de déposer un projet qui, s'il était exécuté, bouleverserait le monde. À la surprise de nombreux savants, l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S. a décidé de le patronner. Il ne s'agit rien de moins que de supprimer la nuit, en créant un jour artificiel et éternel sur toute la planète.

La Lune constituant, à 380 000 kilomètres de la Terre, un miroir capable d'éclairer nos nuits, Tcherenkov envisage de construire un réflecteur artificiel entourant notre planète comme un anneau de Saturne. Techniquement il s'agirait d'envoyer à 1 200 km d'altitude mille fusées cosmiques emportant 500 000 tonnes de poussière blanche, de la craie ou du plâtre. Tournant autour de la Terre, ces mille fusées, grâce à une soufflerie d'air comprimé installée à leur bord, expulseraient leur charge de poussière, tissant un ruban de cent kilomètres de large, capable de réfléchir en pleine nuit une quantité de chaleur et de lumière solaire de 270 milliards de kilowatts (plus de dix mille fois la puissance totale des centrales électriques françaises). L'intensité de la lumière ainsi diffusée autour du globe pourrait aller jusqu'à 200 lux, alors qu'il suffit de 50 lux pour lire normalement un livre, en plein jour. 

Ce ruban solaire, satellite de notre Terre, pourrait durer des milliers d'années. En cas de « déchirure » du ruban, des fusées chargées de nouvelles provisions de poussière pourraient le « raccommoder » aisément.

 

Pour finir, un peu de légèreté dans ce monde de brutes, les lecteurs de Fiction prennent leurs plumes pour défendre les charmes des dessins de Jean-Claude Forest qui fleurissaient les numéros de cette époque :

LES FEMMES DE FOREST SONT CHARMANTES…

s'il faut en croire de multiples lecteurs.

J'aime énormément les dessins de Forest. Dans vos commentaires, page 120 du numéro 78, vous disiez que certains lui reprochaient ses « jeunes femmes dévêtues ». J'en ai été ahuri, car enfin, le cinéma ou d'autres lieux, sans compter moult journaux, offrent pire à nos yeux.

(M. Beaucarne, Châlons-sur-Marne.)

Je ne comprends pas ces reproches envers les jeunes femmes dévêtues de Forest. C'est ridicule.

(M. Guéraud, Perpignan.)

J'aime beaucoup les couvertures de Forest, qui n'ont rien de choquant. Qu'il continue !

(M. Poncet, Suresnes.)

Attention : ne devenez pas des Pères-la-Pudeur à cause de quelques imbéciles, et ne censurez pas Forest.

(M. Develotte, Chantilly, Oise.)

Je trouve stupide le reproche adressé à Forest au sujet des « jeunes femmes dévêtues » !

(M. Jezequel, Tréboul, Finistère.)

Vos femmes dévêtues ne sont pas désagréables à voir ; habillez plutôt vos Insectes !

(M. Gouguenheim, Paris.)

Les femmes dévêtues de J.-C. Forest en couverture ne me paraissent nullement choquantes, mais agréables. Tout est pur pour les purs !

(M. Pelletier, Paris.)

Questionnaire à proposer aux adversaires de Forest : peau : …. % ; sous-vêtements : …. % ; sein droit : …. % ; etc. Pour parler sérieusement : ne pas tenir compte de l'avis des imbéciles.

(M. Fritsch, Strasbourg.)

Les esprits chagrins, étroits même, qui reprochent à Forest ses silhouettes trop peu vêtues, qu'ont-ils donc à déplorer ? J'ai repris une pile de vos derniers numéros : aucun dessin de Forest n'est indécent. La plupart sont d'une esthétique très sûre et souvent d'une grande poésie. Je crois que l'indécence n'existe en fait que dans le jugement de certains de vos lecteurs.

(M. Fruehard, Poitiers.)

25 septembre, 2024

Fiction n°078 – Mai 1960

Un Poul Anderson demeuré inédit depuis la publication de ce numéro de Mai 1960 de Fiction, un Alain Dorémieux qui joue à cache-cache pseudo, et un lot de nouvelles SF (signées Sturgeon, Sheckley...) où l'on pressent déjà la mutation des grands thèmes, voilà de quoi se réjouir !

 

cccclllliiiiicccc iki bzrrrrr !

Sommaire du Numéro 78 :

NOUVELLES
 


1 - Claude VEILLOT, Les Premiers jours de mai, pages 3 à 16, nouvelle

2 - Robert SHECKLEY, Retour aux cavernes (The Girls and Nuggent Miller, 1960), pages 17 à 27, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - Miriam Allen DEFORD, Dents pour dents (The Monster, 1960), pages 28 à 40, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

4 - Anthony BOUCHER, Dialogue avec le robot (The Quest for Saint Aquin, 1951), pages 41 à 57, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

5 - Victoria LINCOLN, Témoignage perdu (No evidence, 1958), pages 58 à 65, nouvelle, trad. Anne MERLIN *

6 - Pierre VÉRY, Le Yoreille, pages 66 à 79, nouvelle

7 - Theodore STURGEON, Le Singe vert (Affair with a green monkey, 1957), pages 80 à 89, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

8 - Monique DORIAN (aka Alain DOREMIEUX), Vers un autre pays sans nom, pages 90 à 104, nouvelle *

9 - Poul ANDERSON, Et s'il n'en reste qu'un... (The Last of the Deliverers, 1958), pages 105 à 117, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

10 - Isaac ASIMOV, Suivez les instructions (Insert knob A in hole B, 1957), pages 118 à 118, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM 

CHRONIQUES


11 - (non mentionné), Notre référendum 1960 : Résultats du questionnaire de Mars, pages 119 à 121, chronique

12 - Demètre IOAKIMIDIS & Igor B. MASLOWSKI & Roland STRAGLIATI & Pierre VERSINS, Ici, on désintègre !, pages 125 à 132, critique(s)

13 - (non mentionné), Vu et lu…, pages 133 à 133, critique(s)

14 - COLLECTIF, Le Coin des spécialistes, pages 134 à 135, critique(s)

15 - F. HODA, Film sans utilité, pages 136 à 138, article

16 - JEAN-JACQUES, La Théorie unitaire de Jean Charon, pages 139 à 142, article

17 - Jacques BERGIER & Alain DORÉMIEUX, Aux frontières du possible, pages 143 à 144, chronique


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Les premiers jours de mai, par Claude Veillot (auteur déjà publié dans l'anthologie Fiction Spécial n°1) est une histoire d'invasion extraterrestre sinistre à souhait.

Retour aux cavernes répond assez à la nouvelle précédente sur l'isolement des "survivants post-apo". Ici, Robert Sheckley laisse supposer que la guerre originelle, la première mais aussi l'ultime, est la guerre des sexes. 

On appréciera particulièrement le savoir-faire de Miriam Allen deFord qui sait mener ses effets jusqu'à la phrase finale de Dents pour dents, dans ce qui semble être une histoire de croque-mitaine de plus. 

Dans Dialogue avec le robot, Anthony Boucher se livre au même exercice que Walter Michael Miller et son Saint Leibovitz (voir Fiction n°27), avec toutefois moins de péripéties et plus de bavardage - principalement entre l'homme et sa créature qu'est le robot. Mais il s'agit surtout d'une démonstration de foi - un peu tautologique tout de même.

Témoignage perdu, par Victoria Lincoln est une très belle nouvelle de double, touchante et feutrée, qui ne prend rien au fantastique tout en usant complètement d'un de ses thèmes. Un ton sans pareil. 

« Deus nobis haec otia fecit : Un dieu nous a préparé ces loisirs »

(Citation tirée des Eglogues du poète Virgile (-37) servant de "gimmick" à la nouvelle "Le Yoreille"). 

On se doit de reconnaître un métier certain chez Pierre Véry, connu pour ses romans adaptés au cinéma tels "Les disparus de Saint-Agil" ou "Goupi mains rouges". Avec une aisance à manier, dans un style tout personnel, l'anticipation et les sujets imbriqués  - formant ainsi une peinture assez complète d'une société de l'avenir - le thème central dans Le Yoreille pourrait être celui du mutant, et pourrait même servir au récit de l'histoire du futur que dresse de son côté Nathalie Henneberg ; le style en est toutefois tout autre, et le ton plutôt humoristique.

Le singe vert semble comme écrite d'un trait, au sujet subtil et très "sturgeonnien" : la différence. Ici, il est question de l'homosexualité telle qu'elle pouvait être encore perçue au début des années 60, et Theodore Sturgeon s'en tire très habilement pour n'en tirer ni jugement hâtif ni condescendance - grâce à une pirouette toute SF mais légère. 

Une nouvelle débutante française dans « Fiction ». Cette jeune femme de vingt-cinq ans mérite l'attention, même si sa première histoire publiée n'échappe pas, dans son thème, à certains effets abusifs. Il nous semble en effet qu'elle a su créer un climat, ce qui est essentiel dans le domaine du fantastique, et le rendre à la longue fascinant. Son récit, qui raconte le glissement d'un être humain vers un monde intercalaire, évoque dans ses péripéties la logique trouble d'un cauchemar.

Bien que tirant un peu en longueur, Vers un autre pays sans nom est une nouvelle touchante. En effet, on pourrait plaisanter sur la posture de Dorémieux usant de son privilège de rédacteur en chef pour faire publier ses propres textes sous le pseudonyme de Monique Dorian. Mais lorsque l'on sait que cette histoire de dérive vers la folie et la décompensation psychotique a été écrite par Dorémieux et son épouse Monique (mariés en 1958), et que l'on apprend que celle-ci sera victime d'une maladie mentale lors des quelques années qui suivront, on ne peut que frémir à l'idée de la marche tragique et réelle, quasi prémonitoire, qui s'exprime ici.

La politique en SF sera bien ce qui marquera le genre durant ces années 60. Comme le précise la revue dans son introduction, "la science-fiction en principe ne fait pas de politique. Mais cela ne veut pas dire qu'elle doive s'abstenir de marquer la vanité de nos querelles politiques, ni le fait qu'elles sont peut-être appelées à disparaître un jour."

Dans Et s’il n’en reste qu’un…, Poul Anderson propose de décrire en creux une société future qui n'a ni persévéré dans le capitalisme, ni dans le communisme soviétique. 

— « Nous avons ce qu'il nous faut. » Le Maire se passait une main sur le ventre, « Même si l'on m'y obligeait, je ne pourrais pas manger plus que je ne mange à présent. »

On repensera bien sûr à "Marée montante" de Marion Zimmer Bradley (voir Fiction n°40, n°41 et n°42). Mais on y retrouve toujours, un peu par transparence, l'idéal de civilisation de Poul Anderson, un brin viking, où les hommes s'adonnent à la chasse et à l'artisanat, et les femmes à la cuisine.

Suivez les instructions est une petite blague d'Isaac Asimov à l'époque du "Do it yourself". 

Pour finir, dans la chronique ICI, ON DÉSINTÈGRE !, on remarquera l'entrée au comité de rédaction de Roland Stragliati. Traducteur de Primo Levi, de Bram Stoker, de Leo Perutz… il sera également l'éditeur avec Jacques Goimard de la Grande anthologie du fantastique (Livre de poche). 



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