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01 janvier, 2025

Fiction n°092 – Juillet 1961

Nous poursuivons, après ces Bonus de fêtes de fin d'année 2024 (voir ICI et ), notre expédition dans les années 60 au travers de la revue Fiction (et bientôt Galaxie - 2ème série). Nous nous réjouirons d'une nouvelle (restée inédite depuis) de Fritz Leiber, toujours fidèle à son originalité de ton, et d'une salve d'auteurs français de qualité, tant au niveau du style qu'à l'aune du contenu.

On prend ses clics et ses clacs ici
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Sommaire du Numéro 92 :

NOUVELLES

 

1 - Poul ANDERSON, Le Peuple du ciel (The Sky People, 1959), pages 3 à 45, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

2 - Fritz LEIBER, Rythme secret (Rump-Titty-Titty-Tum-TAH-Tee, 1958), pages 46 à 59, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

3 - Jean-Claude PASSEGAND, À tombeau ouvert, pages 60 à 73, nouvelle *

4 - Claude-François CHEINISSE, Le Sens de l'Histoire, pages 74 à 78, nouvelle *

5 - Howard FAST, Vision de l'Eden (The Sight of Eden, 1960), pages 79 à 90, nouvelle, trad. François VALORBE

6 - Michel DEMUTH, Projet Information, pages 91 à 113, nouvelle *

7 - Roland TOPOR, Une bonne blague, pages 114 à 118, nouvelle *

 

CHRONIQUES

8 - Pierre STRINATI, Bandes dessinées et science-fiction. L'âge d'or en France (1934-1940), pages 121 à 125, article

9 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 127 à 136, critique(s)

10 - Demètre IOAKIMIDIS, Notes de lectures, pages 137 à 139, critique(s)

11 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 140 à 143, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Avec Le peuple du cieldans la traditionnelle veine "ethnographique" de Poul Anderson, et son lot de barbares et de braves, l'auteur privilégie les forces de reconstruction scientifique, reconstituer le savoir quitte à mener les peuples survivants vers une nouvelle apocalypse atomique. Discutable, sans doute, mais pas inepte. L'ensemble se lit agréablement, et l'on notera la nouveauté d'un glossaire en fin de nouvelle, mais qui n'est pas indispensable à sa compréhension.

Dans Rythme secretFritz Leiber se moque allègrement et intelligemment de l'art contemporain - de tout art moderne visant à découvrir une forme ultime. Jouissif et malicieux, pour une nouvelle si particulière qu'elle est restée inédite depuis. 

" Nostalgie du passé et haine du présent sont-elles une sorte de névrose ? La science-fiction se doit d'autant plus de s'intéresser à ce problème que nombre de ses auteurs cèdent à une telle névrose, en en transposant les données dans un futur qu'ils refusent par avance."

Dans cette introduction à la nouvelle qui suit, nous retrouvons bien la posture d'Alain Dorémieux, qui déplorait le pessimisme latent de la SF - raison pour laquelle il lui préférait sans doute la littérature fantastique. À tombeau ouvert, de Jean-Claude Passegand, déjà remarqué dans les numéros précédents, démarre en trombe par une scène de chauffards de la route qui rappellera inévitablement la nouvelle "Danse macabre" de Richard Matheson parue le mois précédent dans le Fiction spécial n°3. Cependant, Passegand va encore un peu plus loin que cette dernière. en exprimant une pensée construite pour dépasser la tentation réactionnaire du "le monde était mieux avant". En témoigne l'extrait suivant :

Le professeur Levasseur rompit le silence.

— « Le bon vieux temps, » dit-il.

Frank fut surpris par cette exclamation.

— « Le bon vieux temps ? »

— « Oui, le bon vieux temps ! Tu ne m'en as aucunement parlé, mais la moindre de tes paroles exprime le regret de ce qui ne peut plus être. Notre époque te paraît stupide, folle, criminelle ; alors, tu essaies de te réfugier dans une époque idéale, qui n'est plus le présent, mais qui n'est pas non plus le passé, puisqu'il s'agit d'un passé idéalisé, donc faux. »

Il tira une bouffée de sa pipe.

« Écoute-moi, Frank, tous les gens dont tu me parles ne symbolisent pas notre époque. Ce sont des inadaptés ; ils réagissent comme ils le peuvent, c'est-à-dire mal, parce qu'ils ne sont aucunement préparés à vivre le présent. »

— « Mais, » protesta Frank, « on ne les prépare pas à vivre dans le présent ; on les laisse réagir de façon stupide ou folle. Aucune éducation politique n'est donnée… mais on laisse les gens se taper dessus par fanatisme. »

— « Frank, qui te dit que les dirigeants sont mieux préparés que les autres à mener une vie réellement adaptée à notre temps ? Ils réagissent de façon mesquine, parce qu'ils sont mesquins ; la vérité est qu'ils ont peur ; ils tiennent à leurs places comme des rats à leur fromage. Ils préfèrent laisser ce fanatisme religieux ou politique se détruire de lui-même plutôt que de le transformer en véritable sens politique… Alors, toute cette formidable énergie, qui pourrait être constructive, se disperse en vaines bagarres, en violences absurdes. Mais cette énergie, cet enthousiasme latent existent… Un jour, ils comprendront, ils deviendront conscients de leur propre force, ils s'éveilleront réellement de leur cauchemar, ils abandonneront leurs jeux puérils, et ce jour-là…»

Dans Le sens de l’histoire, le déjà remarqué Claude-François Cheinisse (avec sa nouvelle "Juliette" in Fiction n°62) surprend et réussit la modernité d'un langage "de demain" mieux que Daniel Drode. L'ambiance d'un fascisme à venir est très empreinte des récentes années 40, forcément, avec ses cartes de rationnement et ses milices, mais on y sent aussi à l'œuvre les rouages de l'abrutissement des masses et la récupération de leur force de travail. On saura y trouver des avertissements malheureusement universels, et comme le dit Umberto Eco, des indices probants pour "reconnaître le fascisme".

On pourra repenser aux derniers chapitres de "La sortie est au fond de l'espace" de Jacques Sternberg, à la lecture de Vision de l'Éden. Mais ici, Howard Fast n'exprime nul piège tendu à l'humanité… Ne suffit que la vision d'un monde accompli dans l'harmonie pour faire se retrousser ses manches à l'humanité. 

En 1961, on touche presque à la fin de la Guerre d'Algérie, que Michel Demuth comme beaucoup de jeunes gens de sa génération a faite. Ainsi ne doit on pas oublier, au vu de l'issue par consultation d'opinion publique, que dans ces cas-là l'information confine à la propagande. Les correspondances entre le contexte politique d'alors et la nouvelle Projet information sont à peine voilées. On y traite bien de l'utilisation de la propagande dans les politiques coloniales, tâche rendue d'autant plus aisée ici à l'échelle galactique, où les distances rendent compliquées la vérification des informations diffusées.

Pour terminer, Roland Topor signe Une bonne blague grand guignolesque avec son lot de narrateur suspect, de savant fou et de trivialité. Bien amusant. 

 

Côté chroniques, Pierre Strinati évoque dans "Bandes dessinées et science-fiction" la meilleure qualité des comics d'avant-guerre, mais au final, hormis Flash Gordon d'Alex Raymond et le Tarzan dessiné par Hogarth, rien n'a l'air très convaincant. Ne manquent que les illustrations, mais la BD ne va pas s'inviter tout de suite dans les pages de la revue (ce qui viendra). Cet article aura malgré tout le mérite de réveiller un engouement collectif, voire de collectiviser un goût que chaque amateur de bandes dessinées croyait n'avoir qu'en propre, presque honteusement. Jean-Claude Forest y ajoutera son grain de sel, puis les lecteurs de Fiction eux-mêmes, ce qui poussera la revue à parrainer la création d'un Club de Bandes Dessinées dont Francis Lacassin sera le président (voir Fiction N°98).

Mais à l'article involontairement fondateur de Strinati, on préfèrera de loin les "Notes de lecture" de Demètre Ioakimidis, qui précautionneusement tente de définir la science-fiction. Des années après la tentative de Maurice Renard et la dénomination de "merveilleux scientifique", Ioakimidis cherche surtout comment le champ de la science-fiction est délimité par ceux qui la font. Nous vous proposons la première partie de cet article en guise d'amuse-bouche :

NOTES DE LECTURE.
Il est souvent amusant, et parfois même utile, de chercher à préciser ce dont on parle. Puisque ces notes auront trait à la science-fiction principalement, il vaut la peine de déterminer d'abord ce que désigne ce terme, en confrontant quelque-unes des définitions proposées ; certaines de celles-ci sont dues à des auteurs spécialisés dans le genre.
En 1953 parut un livre portant le titre de « Modern science-fiction » ; ce volume réunissait onze essais examinant divers aspects du sujet, et dont chacun était dû à un auteur différent. Il y avait parmi ces auteurs John W. Campbell, jr. le rédacteur en chef d'« Astounding Science Fiction » ; Anthony Boucher, qui, avec Francis J. McComas, dirigeait à l'époque la publication de « The Magazine of Fantasy and Science Fiction » ; ainsi que plusieurs romanciers, dont Arthur C. Clarke, L. Sprague de Camp et Isaac Asimov.
Le Bon Docteur Asimov, au commencement de son étude de « La science-fiction sociale », se référait à une définition qu'il avait donnée lui-même, une année plus tôt : il y voyait « le domaine littéraire qui traite de l'influence du progrès scientifique sur les êtres humains ». Il est clair que le space-opera, par exemple, ne satisfait que dans certains cas à cette définition, aussi Isaac Asimov ajoutait-il que celle-ci se rapportait uniquement au sujet de son essai, la science-fiction sociale.
L. Sprague de Camp, qui compte parmi les spécialistes les plus érudits de la question – tout en étant lui-même l'auteur de nombreux récits où l'action, l'imagination et l'humour se combinent en un mélange parfois savoureux – plaça, lui aussi, une définition dans son étude : « Tel que je l'emploie, le terme de fiction imaginative comprend le groupe de récits qui, dans la littérature occidentale contemporaine, sont non-réalistes, imaginatifs, fondés sur des suppositions contraires à l'expérience quotidienne, souvent franchement fantastiques, et fréquemment situés dans un cadre éloigné – dans le temps et dans l'espace – de celui de la vie courante. La fiction imaginative peut, à son tour, être divisée en fantastique, lequel comprend les récits fondés sur des hypothèses surnaturelles (esprits, magie, vie après la mort, etc) et science-fiction, cette dernière groupant les récits qui se basent sur des suppositions scientifiques ou pseudoscientifiques (voyages à travers l'espace ou le temps, vies extra-terrestres, télépathie, robots, etc). Il existe des récits qui se classeraient entre ces deux groupes, ou qui combinent des attributs de l'un avec ceux de l'autre ; considéré dans sa totalité, le genre n'a pas de séparation très nette avec certaines œuvres historiques (satires, utopies, etc.) ». À défaut de la brièveté, cette définition possède une incontestable clarté, et elle a l'avantage d'être indépendante du temps : selon les critères de Sprague de Camp, un roman tel que « Vingt mille lieues sous les mers » est de la science-fiction, puisqu'il se fonde sur une hypothèse (la navigation sous-marine) qui était contraire à l'expérience quotidienne au moment où l'ouvrage fut écrit.
Dans l'introduction qu'il a écrite pour son recueil de nouvelles « Angels and spaceships », Fredric Brown insiste sur la différence qui sépare le fantastique de la science-fiction : « Le fantastique traite de choses qui ne sont pas et qui ne peuvent pas être. La science-fiction traite de choses qui ne sont pas, mais qui pourront être un jour. La science-fiction se limite à des possibilités compatibles avec la logique. » Il éclaire encore, plus loin, la distinction qu'il fait entre les deux genres : « Cela ne veut pas dire qu'il est impossible d'écrire de la science-fiction sur des loups-garous, des vampires, ou n'importe quel autre personnage relevant du surnaturel : la chose est possible, et elle a été faite. La différence est la suivante : en science-fiction, on essaie d'expliquer que des loups-garous ou des vampires existent réellement, et aussi de dire ce qu'ils sont ; ils sont décrits de telle sorte qu'ils passent du domaine surnaturel à celui de la réalité ; ils sont expliqués de façon à cadrer avec le monde tel que nous le connaissons. En lisant du fantastique, nous mettons notre incrédulité en veilleuse pour accueillir le premier démon venu ; si ce démon apparaît dans un récit de science-fiction, il nous faut une explication de sa nature et de son existence – une explication qui pourrait être véridique. » Une bonne illustration de cette condition est fournie par l'intéressant roman de Jack Williamson « Darker than you think » qui vient d'être publié par Hachette au Rayon Fantastique – dans une traduction qui laisse malheureusement bien à désirer – sous le titre de « Plus noir que vous ne pensez ».
Quelques autres définitions méritent d'être au moins mentionnées en passant Dans « Adventures in tomorrow », Kendell Foster Crossen esquisse une histoire de la science-fiction, et en donne une définition simple et concise, mais qui a l'inconvénient de ranger dans le domaine du fantastique les récits à caractère « pseudo-scientifique ». Selon lui, la science-fiction est « une exploration imaginative de tout fait, ou théorie, appartenant au domaine de la connaissance ». Avant de refermer pour aujourd'hui ce dossier terminologique, citons encore Judith Merrill : « L'émerveillement – l'émerveillement pondéré, réfléchi, intentionnel – est à nouveau lâché sur cette terre. Et c'est ce que recouvre la désignation s-f, ce qu'est la science fiction…» Ce n'est sans doute pas là une définition systématique, mais cela pourrait constituer une bonne description…

04 décembre, 2024

Fiction n°088 – Mars 1961

Une très jolie couverture de L. Tournerie qui restera sa seule contribution à la revue, illustrant une nouvelle de Damon Knight, accompagnant des nouvelles d'auteurs anglo-saxon de qualité, ainsi qu'un bon nombre de nouvelles d'auteurs français qui n'ont pas à rougir de la comparaison. Un beau numéro !

 

Un clic droit avant le précipice...

 Sommaire du Numéro 88 :


NOUVELLES

 

1 - Damon KNIGHT, L'Ennemi (The Enemy, 1958), pages 3 à 18, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH

2 - Howard FAST, Caton le Martien (Cato the Martian, 1960), pages 19 à 30, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

3 - Raymond E. BANKS, Le Revenant (The Revenant, 1960), pages 31 à 40, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

4 - Michel EHRWEIN, Uranus, pages 41 à 51, nouvelle *

5 - John F. SUTER, Le Germe du meurtre (The seeds of murder, 1960), pages 52 à 61, nouvelle, trad. Huguette GODIN *

6 - Daniel DRODE, Quatre-en-un, pages 62 à 77, nouvelle

7 - Gérard KLEIN, Mode d'emploi, pages 78 à 78, nouvelle

8 - Maurice RENARD, La Rumeur dans la montagne, pages 79 à 90, nouvelle

9 - René BARJAVEL, Péniche, pages 91 à 98, nouvelle

10 - Richard MATHESON, Le Pays de l'ombre (From Shadowed Places, 1960), pages 99 à 117, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

 

CHRONIQUES


11 - Michel EHRWEIN, Le Vagabond des étoiles, pages 118 à 122, article

12 - Jacques BERGIER & Demètre IOAKIMIDIS & Roland STRAGLIATI & Pierre STRINATI, Ici, on désintègre !, pages 125 à 131, critique(s)

13 - Patrick SCHUPP, Lettre d'Amérique, pages 131 à 136, article

14 - F. HODA, Science-Fiction et Tarte-à-la-crème, pages 137 à 138, article

15 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 139 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

L'instinct de survie est peut-être le segment qui réunit toutes les espèces vivantes, fussent-elles extraterrestres. C'est ce que nous propose de démontrer Damon Knight dans L'ennemi, nouvelle efficace et directe. 

Howard Fast interroge le slogan latin "Si vis pacem para bellum" en imaginant une culture martienne autrement plus civilisée que la nôtre et qui assiste horrifiée à la barbarie latente de la guerre froide, dans Caton le Martien. Mais comme l'écrivait Nietzsche : " Si tu regardes dans l'abîme, l'abîme aussi regarde en toi."

Dans Le Revenant, par Raymond E. Banks, discontinuité et probabilités sont les mamelles de l'étrange planète-piège Unus, dont on ne revient pas souvent intact...

Sur UranusMichel Ehrwein tord le coup à l'astuce judéo-chrétienne du couple de survivants qui devient une nouvelle souche pour l'humanité. Un style qui s'affirme et un récit tout en finesse.

Fiction introduit Le germe du meurtre ainsi : "Identifier un assassin avant même qu'il ait songé à accomplir son meurtre, n'est-ce pas là un pur sujet de science-fiction ?" Philip K. Dick traitera ce sujet avec sa nouvelle "Rapport minoritaire" (What the dead men say - 1964). Ici, la situation est simplement exposée par John F. Suter (plutôt auteur de thriller), sous une forme dialoguée qui se révèle pertinente.

Daniel Drode commence son roman "Surface de la planète" par une grande panne de l'unité centrale qui régule tout. Dans Quatre-en-un, on pourrait en imaginer les causes premières. Fuite en avant et geste aveugle, défoulement infantile, … ne manque que le motif, vaguement esquissé : rendre son tumulte à une humanité endormie.

Les medias de conservation pourraient se révéler des énigmes sans leur Mode d'emploi ni leurs appareils de lecture. On pourrait ajouter à l'adresse de l'auteur de cette histoire courte, Gérard Klein : en 1961, nous n'en sommes pas encore au support digital  ! 

Maurice Renard n'a pas encore le style irréprochable qui sera le sien, mais déjà ce goût pour les singularités de la nature, tels les mirages. La rumeur dans la montagne est une belle nouvelle sur les paradis perdus de l'enfance et les obsessions (fatales) qui nous en font rechercher les échos.

Péniche, c'est le simple, le bredin, comme dirait René Fallet, qui ici se voit octroyé l'usage de trois vœux. Le monde décrit par René Barjavel en sera tourneboulé.

Possession et exorcisme à la mode animiste africaine. Richard Matheson se renouvelle dans Le pays de l'ombre... On croirait presque du Jerome Bixby (avec plus de gravité, cependant).

Outre une polémique qui ne cesse de jouer au ping-pong avec Gérard Klein et ses adversaires quant au Matin des magiciens, on pourra lire dans ce numéro un article biographique de Michel Ehrwein sur Harry Martinson, que l'article surnomme "Le vagabond des étoiles" - renvoyant aussi à un roman de Jack London.

06 novembre, 2024

Fiction n°084 – Novembre 1960

Outre l'entrée de Michel Jeury dans le panthéon du PReFeG, on relèvera un bon nombre d'auteurs de SF s'adonnant ici au fantastique (Isaac Asimov, Albert Ferlin, Gérard Klein et un récit introuvable mais de qualité signé Anthony Boucher). On n'oubliera pas le très beau récit de Howard Fast, toujours aussi talentueux, et qui inspirera sans doute quelques années plus tard, le britannique Ian Watson…

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Sommaire du Numéro 84 :


NOUVELLES

 

1 - Howard FAST, Les Premiers hommes (The First Men / The Trap (initialement), 1960), pages 3 à 29, nouvelle, trad. Anne MERLIN

2 - Arthur PORGES, Un spécimen pour la Reine (A specimen for the Queen, 1960), pages 30 à 40, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

3 - Albert HIGON, Le Snant n'est pas la mort, pages 41 à 57, nouvelle

4 - Daniel KEYES, Le Miroir humain (Crazy Maro, 1960), pages 58 à 78, nouvelle, trad. Roger DURAND

5 - Albert FERLIN, Le Monde orphelin, pages 79 à 86, nouvelle *

6 - Anthony BOUCHER, La Chenille rose (The Pink Caterpillar, 1945), pages 87 à 97, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

7 - Isaac ASIMOV, Jusqu'à la quatrième génération (Unto the Fourth Generation, 1959), pages 98 à 105, nouvelle, trad. Anne MERLIN

8 - Gérard KLEIN, Les Enfers sont les enfers, pages 106 à 121, nouvelle 

CHRONIQUES

9 - Louis PAUWELS, Préface au « Matin des magiciens », pages 123 à 130, préface

10 - Aimé MICHEL, Introduction à la psychologie sidérale, pages 131 à 134, article

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 135 à 138, critique(s)

12 - F. HODA, Vadim et Le Fanu, pages 139 à 141, article

13 - COLLECTIF, Tribune libre, pages 142 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

« Vous savez, à ce que je vois, » ajouta le Dr. Goldbaum. « Peut-être vaudrait-il mieux que j'en parle. Je suis bien plus vieux qu'aucun de vous – et j'ai traversé, vécu les pires années d'horreur et de bestialité que l'humanité ait jamais connues. Quand j'ai vu ce que j'ai vu, je me suis demandé un million de fois : que signifie l'humanité – a-t-elle la moindre signification, n'est-ce pas seulement un accident, une complication de la structure moléculaire ? Je sais que vous vous êtes tous posé la même question. Qui sommes-nous ? Quel est notre destin ? Qu'y a-t-il de sain et de raisonnable dans ces lambeaux de chair en train de lutter, de s’agripper, de chair malade ? Nous tuons, nous torturons, nous blessons et nous détruisons comme ne le fait aucune autre espèce. Nous anoblissons le meurtre, le mensonge, l'hypocrisie, la superstition ; nous détruisons notre propre corps avec des drogues et des nourritures empoisonnées ; nous nous trompons comme nous trompons autrui – et nous haïssons, nous haïssons, nous haïssons.» Et voici que quelque chose s'est produit.

(in Les premiers hommes - Chapitre II ; Howard Fast)

Que savons nous de l'existence des mutants, et de la possibilité même de laisser muter les espèces ? La Société n'a jamais permis à de telles intelligences de se développer pleinement, nous ne pouvons donc savoir ce qu'elles auraient donné. Voilà le point de départ de cette très belle nouvelle, Les premiers hommes, dont l'intitulé fait le clin d'œil au philosophe Diogène qui cherchait des hommes véritables dans les rues de l'antique Athènes à l'aide d'une lanterne allumée en plein jour. Howard Fast, une fois de plus, ne se contente pas d'interroger la société ou les rapports humains, mais imagine un autrement possible. L'avènement du surhomme n'est pas l'écrasement d'une espèce contre une autre, mais la continuité d'un développement freinée et rendue impossible par les constructions sociales dont nous héritons. Cependant, l'Homme, dans cette histoire, reste aussi malheureusement ce qu'il est…

Quelques années plus tard, Ian Watson écrira sur ce même sujet son roman "L'enchâssement" (1973, VF 1974 - Calmann-Lévy collection Dimensions SF).  

Un spécimen pour la Reine aurait pu s'intituler "Le retour du ruum" ; Arthur Porges, peut-être un peu à court d'inspiration, développe les aventures de son robot collecteur initialement rencontré dans le n°5 de Fiction. Ç'aurait aussi pu être une aventure de Cergue et Arnaud, les "déparasiteurs" de planètes créés par Robert Sheckley. Une petite histoire amusante, donc.

Albert Higon, plus connu sous son vrai nom de Michel Jeury, et avant une carrière de romancier plus prolifique dans les années 1970, signe avec Le Snant n'est pas la mort la seule nouvelle qu'il fera paraître sous ce pseudonyme. Une nouvelle qui parait écrite à rebours, et qui tient à ses mystères et ses néologismes sans en dévoiler beaucoup, misant ainsi plus sur l'exotisme que sur la réflexion spéculative. 

Daniel Keyes toujours aussi fervent dans sa quête humaniste nous propose avec Le miroir humain le portrait d'un être d'exception, et en creux celui d'un homme qui n'aurait jamais cru en l'humanité. La métamorphose des deux, produite par leur rencontre, donne lieu à une fable morale assez touchante.

Exploration d'un monde mortifié, Le monde orphelin sacrifie sa jeunesse pour la conservation des vieillards. Au sortir de la Guerre et dans un contexte compliqué de décolonisation - une jeunesse française envoyée "pacifier" l'Algérie - le texte de Albert Ferlin résonne d'autant plus lugubrement. 

En débusquant La chenille rose, dernière nouvelle parue dans Fiction d'Anthony Boucher - bye bye Toto, on t'aimait bien - on joue aux devinettes et à l'interprétation des indices avec cette petite nouvelle qui, de fait, place l'épouvante a posteriori. Habile.

Jusqu'à la quatrième génération, Isaac Asimov fait un signe à son ascendance russe et juive, dans un récit qui pourrait être un épisode un peu tendre de la Quatrième Dimension, avec un New-York de carton-pâte et une obsession surgie comme de la réminiscence vague d'un cauchemar.

(...) l'enfer fut réorganisé. Les psychologues, les ingénieurs, les comptables, les économistes et leur armée de secrétaires, de dactylos, de calculateurs, d'adjoints, d'attachés, stagiaires et autres espèces mineures, défilèrent impassibles dans les sombres avenues du séjour infernal. Ils eurent lieu de beaucoup s'étonner. Les méthodes de travail n'avaient pas beaucoup évolué avec les siècles, en bas. Les uns s'effarèrent de l'absence de tout service de prévision, les autres s'inquiétèrent de l'état de la comptabilité et insistèrent sur la nécessité d'un calculateur électronique imposant et d'un service mécanographique, quoiqu'on eût pu leur objecter que si le compte Entrées était convenablement replet, le compte Sorties demeurait désespérément vide. Dans l'ensemble le travail en enfer fut considérablement simplifié. Les organisateurs imaginèrent un nouveau système de classement des damnés et préparèrent même un plan de graduation des souffrances incomparablement plus efficace que l'ancien. Ils glissèrent quelques timides phrases sur l'emploi de l'énergie atomique pour alimenter l'infernale chaudière, mais n'insistèrent pas trop car il s'agissait là d'un terrain tout neuf et encore mouvant, même pour eux. 

Quand la chasse aux contrats gouverne la santé du monde moderne, de son économie dirions nous, ne pourrait on dès lors s'imaginer vivre sous la sollicitation pressantes de démons interchangeables en quête de pactes faustiens ? Dans Les enfers sont les enfers, par Gérard Kleinla modernité s'attaque à la réorganisation de l'Enfer. Comme l'écrivait Jacques Higelin, "les diables et les dieux en sont réduits à douter d'eux-mêmes".

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Nous ignorons si Albert Ferlin cité plus haut fut, en 1960, un défenseur ou non de la paix en Algérie - formule risquée au vu de l'appellation d'une guerre qui ne disait pas son nom, et s'intitulait "pacification". Nous savons toutefois que l'auteur publié dans la Chronique littéraire de ce numéro fut l'un des signataires du Manifeste des intellectuels français pour la résistance à l'abandon, un mois auparavant, en faveur de l'intervention française. Il s'agit de Louis Pauwels, qui marqua son époque en compagnie de Jacques Bergier avec la publication de leur essai : "Le matin des magiciens". Comme l'écrit Pauwels lui-même dans la préface publiée dans ce numéro de Fiction, « Il y avait des quantités de sottises dans le bouquin de Pauwels et Bergier. » Voilà ce que l'on dira.

On ne pourra pas reprocher à Pauwels une certaine forme de lucidité à son propre égard. En effet, "Le matin des magiciens" rassemble, comme ce fut le cas pour Charles Fort en 1919 dans son "Livre des damnés", une belle collection d'interprétations abusives et depuis invalidées. Mais cet ouvrage, dont nous vous proposons ci-contre une copie numérique, a considérablement marqué le paysage culturel français des années 60, en suscitant un engouement pour les sciences occultes et l'ésotérisme, souvent "de bazar". On sait que Jacques Bergier, son co-auteur, bien qu'il fut un grand érudit et un scientifique reconnu, était aussi un falsificateur et un propagateur de fausses rumeurs. Sans doute l'admiration de Pauwels pour Bergier n'est pas étrangère au ton parfois totalement fantasque de ce livre. Mais son style est vif, emporte parfois l'imagination, et a le mérite d'avoir contribué aussi à faire une place honorable à la littérature de science-fiction. En témoignent les deux nouvelles reprise dans cet ouvrage : "Les neuf milliards du nom de Dieu" d'Arthur C. Clarke, et la nouvelle "Un cantique pour Leibowitz" de Walter Michael Miller.

Nous finirons par ce bon mot de Pauwels à propos de la critique des "modernes" : Ce qu'il faut être, pour être présent, c'est contemporain du futur.  Voilà qui donne tout son sens à la SF.

Après cette introduction au "réalisme fantastique", l'ufologue Aimé Michel répond aux critiques à son encontre formulées par Michel Ehrwein (Fiction n°82), lui tire même dessus à boulets rouges, sous la forme d'un article intitulé "Introduction à la psychologie sidérale". Réalisme fantastique et psychologie sidérale : voilà tout un assaut "new age" avant l'heure. Qu'en est-il de ce concept de psychologie sidérale ? Aimé Michel écrit tout bêtement, après avoir évoqué la psychologie animale : Mais alors, que peut-on dire du psychisme sidéral ? Soit : l'art de sortir une question du chapeau et de s'en faire le grand spécialiste. Ne nous méprenons pas, Aimé Michel écrit également : "une dizaine de gènes font, chez l'homme, le Nègre ou le Nordique". Bref, tout est dit, et nous prendrons donc ses propos avec les pincettes de rigueur. Infantile et futile.

La Tribune libre est aussi le lieu des polémiques. Après la publication du "Journal de Macha" de Fernand François, un mouvement de va-et-vient pro ou contre le bloc de l'Est gagne la revue. Fort heureusement, certains lecteurs ne manquent pas d'esprit, comme nous pouvons le lire dans une lettre humoristiquement dirigée (encore) contre Michel Ehrwein et sa nouvelle pastiche de Sherlock Holmes "Celui que Jupiter veut perdre". Jugez-en par vous-mêmes :

Un Jupitérien nous écrit…

Suite à la rubrique « Pas de politique, s.v.p. » parue dans votre dernier numéro, je désire moi aussi joindre ma voix au chœur indigné de vos lecteurs : il est inadmissible qu'une revue comme la vôtre publie sous forme de nouvelles de honteux articles de propagande. Il est évident que votre rédaction a été achetée pour répandre dans le monde l'ivraie des idées fausses et la haine de notre peuple, par l'intermédiaire d'un immonde agent provocateur : j'ai nommé Michel Ehrwein ! 

Eh bien non, je le crierai bien haut : vous en avez menti, votre littérature tendancieuse sera clouée au pilori et votre ignominie dévoilée publiquement. Non, nous ne sommes pas des monstres noirs aux hideux tentacules ; non, nous n'élevons pas des vers qui tuent ; nous sommes semblables à vous malgré le rideau d'azur qui nous sépare ; nous possédons ce que vous appelez le type nordique. L'animal que votre auteur décrit comme étant un Jupitérien est un « klebs », animal familier sur notre planète, très affectueux (il passe volontiers ses tentacules autour des épaules de ses maîtres) et très dévoué. Quant à la mort subite du soi-disant héros de votre nouvelle, je proclame hautement que les Jupitériens n'y sont pour rien : cet homme, entomologiste passionné, possédait un spécimen unique de chenille sud-américaine dont il surveillait jalousement l'évolution, attendant de la voir se transformer en chrysalide puis en papillon merveilleux. Aussi ne voulut-il pas l'abandonner lors de son voyage à Londres. Hélas, la boîte de verre où il la nourrissait fut brisée par un domestique maladroit, alors que celui-ci faisait la chambre de son client parti rendre visite à M. Sherlock Holmes. Cet homme ignorant, affolé de sa maladresse, déposa l'animal dans une vieille boîte d'allumettes vide et s'en fut, après avoir fait disparaître les débris de verre. M. Persano, de retour, trouva sa chère chenille empoisonnée par les traces de phosphore imprégnant la boîte d'allumettes. Il avait le cœur fragile. Et voici toute l'histoire, rétablie dans sa simplicité et sa véracité.

Aussi, au nom de mes compatriotes, je vous somme de cesser cette propagande déplacée ; décrivez-nous des guerres interstellaires si cela vous chante, faites-les se terminer où vous voudrez, fût-ce autour des ballofets (nous nommions ainsi les satellites – de Jupiter – qui sont comme la Lune), mais craignez la juste vengeance des Jupitériens si vous continuez à les décrire comme des monstres ridicules et hideux, toujours vaincus, toujours cruels et toujours colonisés.

Olympe Io.

Vallée des Éclairs.

P.S. – Surtout ne pensez pas que je me méprenne sur l'origine des subsides qui vous permettent de payer grassement les insanités de M. Ehrwein : nos ennemis héréditaires les Mercuriens poussent l'audace jusqu'à signer leurs infamies. À la première page de votre revue, cette mention : « Mercury Press » est plus qu'une raison sociale, c'est un aveu.

p.o.o. : J. Legault-Démare, Montléry (S. & O.)

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