De très bonnes signatures pour des récits restés pour la grande majorité sans édition ultérieures - un numéro collector, donc ! On y remarquera l'entrée du nouveau Gérard Torck, qui proposera quelques nouvelles à Fiction et un peu plus tard à la revue "Horizons du Fantastique". Un numéro qui ne laisse pas sur sa faim, à mordre à pleines dents.
Sommaire du Numéro 143 :
1 - (non mentionné) , Vous lirez bientôt dans "Fiction", pages 8 à 8, bibliographie
2 - Chad OLIVER, L'Esprit gardien (Guardian Spirit, 1958), pages 9 à 50, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
3 - Avram DAVIDSON, La Sixième saison (The Sixth Season, 1960), pages 51 à 63, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *
4 - Gérard TORCK, Celui qui se souvenait, pages 64 à 69, nouvelle *
5 - Nathalie HENNEBERG Le Soleil de Thulé, pages 70 à 113, nouvelle
6 - Ward MOORE, Le Mystérieux laitier (The Mysterious Milkman of Bishop Street, 1965), pages 114 à 128, nouvelle, trad. Pierre BILLON *
7 - Jacqueline H. OSTERRATH, Pour le meilleur et pour le pire, pages 129 à 140, nouvelle *
CHRONIQUES
8 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 149, critique(s)
9 - (non mentionné) , En bref, pages 151 à 151, article
* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.
"(…) il y a le fait que des régions sous-développées constituent un bien médiocre marché pour une civilisation industrielle. Le développement de la propulsion ionique avait permis de développer le commerce interplanétaire et les usines terriennes n'étaient pas prévues pour construire en série des pointes de flèches. Si on veut vendre des postes de télévision, il est préférable de développer préalablement l'énergie électrique. Si on désire vendre des tracteurs, il serait souhaitable que l'agriculture ait déjà été inventée. Si on s'adresse aux consommateurs, une population nombreuse et prospère vaut vieux qu'une tribu squelettique et affamée.
L'esprit humain est ainsi fait qu'il est capable de justifier par des arguments humanitaires les causes les plus détestables. Il vous démontrera que toutes ses entreprises, depuis les Croisades jusqu'à la traite des esclaves, lui ont été inspirées par les sentiments les plus nobles et les plus désintéressés."
"Et pan pour le Plan Marshall !", pourrait-on ajouter à cet extrait de L'Esprit gardien. Chad Oliver, en sa qualité d'auteur américain, ne pense peut-être pas être si subversif pour un lecteur européen. On apprécie tout de même le détachement anthropologique dont il a toujours fait preuve, du fait de sa formation professionnelle. Dans cette veine qu'il nourrit avec talent, Chad Oliver nous propose de reconsidérer le sauvage par rapport au primitif, le progrès comparé à la pérennité des traditions, la technologie en balance avec l'harmonie. Confronté à une peuplade sur une planète colonisable, son héros doit percer le mystère des indigènes qui ne connaissent ni enfants, ni vieillards, ni même sens de l'Histoire…
Un autre récit d'observation scientifique, plus physiologique et climatologique qu'anthropologique cette fois-ci, avec La sixième saison, par une équipe de chercheurs sur une planète de l'étoile Vega. L'enjeu en est la compréhension du mystère de la disparition d'un premier équipage, et celle du cycle de vie d'une racine locale permettant de rallonger conséquemment la vie. On ricanera de bon cœur avec cette nouvelle (encore une fois gastronomique) de Avram Davidson.
Une évasion, une cavale, une ville brûlée de soleil et vide de ses habitants… Dans un style singulier et énigmatique, Gérard Torck cherche à nous faire entrevoir des périls qu'on peine un peu à cerner. Mais c'est cette confusion qui fait tout le piquant de Celui qui se souvenait.
Gérard TORCK : Quelques nouvelles dans « Fiction », poète et auteur de S.F. en puissance et déjà accompli, promet beaucoup et ne nous décevra certainement pas.
L'auteur y fera les déclarations suivantes :
" Avec le retour en force de la SF. française, je pense reprendre de vieux rêves, comme un roman d'Héroic Fantasy, ainsi qu'un ensemble de nouvelles qui se présenterait sous forme de saga du temps actuel : le fantastique en H.L.M..." (...) Je ne pense pas qu'on puisse parler d'une S.F. française ou même européenne. La S.F., comme le roman policier « thriller », placée dans le contexte américain, se reconnaît immédiatement car il existe une unité de ton, de vision, malgré et peut-être surtout à cause de la multiplicité des talents, qui ne trompe pas les amateurs. La S.F. française n'est pas « une », mais elle souffre surtout d'une dispersion des talents et du manque d'intérêt des lecteurs. (…) L'âge d'or de la S.F. [française] est arrivé il y a quelques années lorsque N.-C. Henneberg, Carsac, Kije et autre Barbet faisaient sortir leurs œuvres. Malheureusement pour eux et pour nous, le lecteur français n'était pas prêt. Aujourd'hui, les « ténors » français ont peu à peu laissé la S.F. dans l'ombre pour s'occuper d'autres branches de la littérature. (…) Les collections [de SF] actuelles, revues, etc. n'encouragent pas les auteurs français, lesquels ne sont pas connus du public ; le cercle infernal est toujours bouclé ! Il reste à un éditeur de prendre le risque — certainement important — de lancer une revue ou une collection de S.F. littéraire, c'est-à-dire bien écrite, structurée, vivante, dont les héros sont vrais, et qui s’ouvrirait en priorité aux auteurs français. (…) Je pense que les petits fanzines sont une bonne chose, un peu comme le cinéma d'avant-garde à ses débuts : travail bâclé, mais qui permet à tous les fans de lire ou d'écrire sans subir les contraintes des circuits commerciaux. Mais il est nécessaire que ces fanzines quittent très vite, dès qu'ils ont une certaine clientèle, la formule polycopiée pour déboucher sur le semi-professionnel de façon à ne pas tourner en rond. Grâce à eux, la S.F. française s'est maintenue dans des courants peut-être souterrains mais qui permettront à des nouveaux talents de s'imposer un jour. (…) La spéculation sur les livres [à savoir les anciennes éditions chez Fleuve Noir ou Le Rayon Fantastique que se disputent les collectionneurs] recouvre, à mon avis, une forme de snobisme, mais surtout une très grande soif de retrouver les bons vieux textes, car la clientèle se renouvelle et les jeunes cherchent les classiques, avec la loi de l'offre et de la demande… "
Mêlant comme à son habitude mythologies antiques et enjeux galactiques, Nathalie Henneberg nous propose dans Le Soleil de Thulé de revisiter Faust et la jeunesse éternelle proposée ici à un astronaute réputé d'une part pour sa longévité (car vieilli moins vite du fait de nombreux voyages à la vitesse de la lumière) et d'autre part pour sa grande sapience, dans un univers décadent et assoiffé de vie nouvelle. Mais c'est toujours par un retour aux mythes premiers que ce renouvellement se fait chez cette autrice au talent certain, mais un peu monomaniaque dans ses inspirations (une insurpassable Atlantide, notamment).
Encore un peu de gastronomie après Avram Davidson, avec Le mystérieux laitier de Ward Moore… mais en apparence seulement. Fiction rapproche cette nouvelle de La choucroute de Jean Ray, mais elle en est en réalité le contrepied, et pose surtout et comme si de rien n'était le souci de l'absence de tendresse en notre vallée de larmes. Et si, à l'instar d'un séduisant démon tendant ses pièges, on imaginait un être inversement peu affable mais prolixe de bons augures et facilitateur pour toute chose, ne serait-ce pas aussi éprouvant pour son bénéficiaire ? Car finalement, rien ne vaut pour l'être humain la satisfaction du libre-arbitre, même illusoire.
Encore un thème classique pris à contrepied, Pour le meilleur et pour le pire ; malgré un démarrage plus proche de la comédie de mœurs que du récit insolite, malgré toutes les apparences d'un soupçon de fantastique que l'on voit venir et que l'on croirait complètement éventé, Jacqueline Osterrath arrive à ses fins avec un récit à chute inattendu. Habile.
Après le succès inattendu (pour Maurice Renault, directeur de publication chez OPTA, mais pas pour Jacques Sadoul à l'initiative de cette publication) du "Fondation" d'Isaac Asimov en version luxueuse, une nouvelle collection s'apprête à être lancée sur le marché. Les amateurs auront deviné qu'il s'agit de la prestigieuse collection "Club du Livre d'Anticipation", ou C.L.A., qui verra de nombreux auteurs de qualité bénéficier d'éditions soignées et illustrées, et souvent de textes par ailleurs inédits, dans des tirages limités à 4000 exemplaires en moyenne. A cela vont s'ajouter dans la même période les débuts de la collection "Galaxie Bis" (voir Galaxie n°13), ce qui témoigne d'une belle santé éditoriale des éditions OPTA, malgré la raréfaction d'autres collection dédiées à la SF. Voici l'annonce que fait ce numéro 143 de Fiction des débuts du CLA (construite sur le modèle du Club du Livre Policier) :
Naissance du Club du Livre d'Anticipation
Devant le succès remporté par notre édition intégrale de FONDATION, nous avons le plaisir d'annoncer la création du CLUB DU LIVRE D'ANTICIPATION.
Ce club se propose d'éditer, à raison de quelques ouvrages par an, les meilleurs titres de la littérature de science-fiction, et ses auteurs les plus prestigieux, en des volumes reliés dignes d'une bibliothèque.
Après FONDATION, premier titre du Club du Livre d'Anticipation (voir page ci-contre), nous présenterons, en novembre prochain, un volume réunissant deux romans d'A. E. van Vogt qui se font suite.
Tous détails seront donnés à ce sujet dans notre prochain numéro.
Les amateurs que nous sommes se réjouissent souvent de l'évasion bon enfant que propose Jack Vance. Dans ce numéro de Fiction, Demètre Ioakimidis nous propose sa recension du roman "Les langage de Pao", en Présence du Futur (et que nous vous proposons en bonus dans l'édition J'ai Lu, en cliquant sur la couverture ci-dessous). On le verra, Ioakimidis n'est pas à proprement charmé par le roman, bien qu'il en apprécie le style ; ses critiques sont toutefois pertinentes, et ne nous pousserons pas à bouder notre plaisir.
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| Dextreclik en Paonais |
Jack Vance
Les langages de Pao
Ce roman combine deux thèmes, dont le premier est de nature sociologique, et dont le second relève de l'aventure pure et simple. L'un et l'autre de ceux-ci sont intéressants en eux-mêmes, mais ils sont traités de façon parfois décevante. Leur combinaison eût pu donner quelque chose de très vivant, mais Jack Vance en a tiré un roman qui, en dépit de passages excellents, laisse le lecteur sur sa faim.
C'est au thème sociologique que se rapporte le titre. La planète Pao est apparemment un monde jadis colonisé par des Terriens, et habité par les descendants de ces colons. Indolents et paisibles, les Paonais se contentent d'une culture en stagnation. Ils parlent une langue qui correspond à leur indolence et à l'apathie avec laquelle ils s'accommodent d'assassinats occasionnels dans leur dynastie régnante. À la suite d'un tel assassinat, un « sorcier » originaire d'un monde voisin propose un plan audacieux pour sortir les Paonais de leur torpeur : la création d'idiomes différenciés pour les divers groupes sociaux, chacun de ces idiomes étant fabriqué de manière à stimuler la créativité propre d'un groupe. Le sujet est intéressant, et Vance le rend tout aussi vraisemblable que le parler « socialiste » standardisé décrit par George Orwell dans 1984.
Les aventures sont celles de Béran Perasper, héritier légitime du trône de Pao, que le « sorcier » Palafox emmène sur sa propre planète, pour le soustraire au danger et l'élever. Palafox n'est pas sorcier, en réalité, mais un savant ambitieux qui entend utiliser le jeune prince comme un outil en vue de sa propre conquête de Pao. Béran combinera donc des éléments culturels du monde de Palafox avec ses caractères innés de Paonais.
L'astuce de l'auteur consiste à faire sentir que le monde de Palafox comporte ses propres faiblesses – bien que celles-ci restent naturellement invisibles aux tranquilles Paonais. La principale est une sorte de sclérose due à une tradition trop strictement observée : importation de femmes étrangères destinées à l'enfantement de fils, modification du corps du « sorcier » pour en faire une sorte de super-organisme de robot, patriarcat myope et égoïstement replié sur lui-même. De son éducation, Béran tirera des traits qui s'uniront à ceux de sa propre race pour surprendre finalement Palafox.
Tout cela est ingénieux, et correctement traduit par Élisabeth Gille. L'échec de l'auteur provient de la difficulté qu'il y a à rendre également intéressants les événements individuels et ceux qui affectent l'ensemble d'une vaste collectivité. Jack Vance raconte plus aisément les premiers que les seconds : ses scènes de batailles et de révolutions n'ont pas le mouvement de celles de Poul Anderson, de telle sorte que le lecteur les considère avec une certaine indifférence.
Conscient sans doute de cette faiblesse, l'auteur adopte parfois le point de vue distant de l'historien – avec plus de bonheur, il faut le souligner – et il en résulte une inégalité dans l'équivalent de ce que les peintres appellent la matière.
L'ensemble n'est pas dénué d'intérêt, il s'en faut de beaucoup ; mais les idées utilisées eussent mérité un traitement plus soigné, avec un meilleur contrepoint des deux thèmes principaux.
Demètre IOAKIMIDIS


