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24 décembre, 2024

Cadeau bonus : « A l’aube des ténèbres » - Fritz Leiber 1943 (VF 1958)

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Réveillons, réveillons nous pour ce réveillon, redoutons de nous prendre trop au sérieux, surtout en matière de Barbon dans le ciel et de Son fils qui a racheté toutes les dettes de l’univers, et craignons non plus Son Ire, mais de perdre notre plus précieux apanage d’humanité : l’humour.

« C’était jour de marché à Megatheopolis, et d’habitude, les jours de marché la grand-place ne désemplissait pas jusqu’au couvre-feu. Mais aujourd’hui, les fidèles se dépêchaient de remballer et de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit. Personne n’avait de cœur aux affaires. L’approche de la nuit avait enlevé toute animation au marché.
Un marchand invisible s’était promené parmi eux distribuant gratuitement ses marchandises. Son nom était Terreur. »

Ce 24 décembre 2024 marque les 114 ans de la naissance de Fritz Leiber, un auteur remarquable dont les premières nouvelles ont hissé bien haut les qualités éditoriales de Galaxie et de Fiction. D’un ton qui lui est toujours propre, d’une cruauté plus sardonique qu’amère, auteur fantastique sur des sujets de science-fiction et scientifique sur des faits paranormaux, Fritz Leiber est, parmi les iconoclastes de la littérature de genre, l’un de ses hérauts.
«  Les savants de l’âge d’or se mirent à craindre que l’humanité ne redevienne barbare et ignorante. Leur situation, en tant que membres d’une profession privilégiée, était menacée. Ils décidèrent de prendre temporairement en main la direction du monde. Mais ils n’étaient pas assez puissants pour le faire directement. Ce n’était pas des guerriers. Ils eurent donc l’idée de créer une nouvelle religion, copiée sur les anciennes, mais dirigée par la science. »
Dogma :
Deuxième roman de Fritz Leiber après « Ballet de sorcières » qui mettait en scène les affres conjugales d’un homme marié à une sorcière, « A l’aube des ténèbres », publié en 1943 dans Astounding science fiction, ne sera traduit que 15 ans plus tard en France, dans la collection « Le rayon Fantastique » (n°61), puis sera repris dans la collection J’ai Lu en 1976. Malgré un bon succès, il se sera plus réédité ensuite – et c’est cette injustice éditoriale que nous avons souhaité tenter de réparer en vous en proposant cette version numérique.
Avec sa couverture écrasante et sombre (signée par l’incontournable Tibor Csernus) et son titre sinistre, on pourrait s’attendre à lire un panégyrique d’horreur mettant en scène moines envoûtés, bonnes sœurs diaboliques, cathédrales hantées ou diacres pervers. Rien n’est plus faux. Gather, darkness ! (son titre original) est pétri d’un humour absurde, de personnages patauds, naïfs, ou rendus idiots par l’appât du pouvoir. On y rit beaucoup à sa lecture, sans que la dérision soit pour autant l’invitée de premier plan. En réalité, Leiber s’est concocté une rêverie ironique sur les dogmes, qu’ils soient religieux, païens, ou… scientifiques.

Arguments de vente :
Voyons tout d’abord les 4èmes de couverture du Rayon Fantastique (1958), puis celui de J’ai Lu (1976) :

« ET SI LA TECHNOCRATIE se muait en théocratie ? Si les savants décidaient — à l'approche des catastrophes planétaires — que le meilleur moyen de mener les hommes reste encore la Foi ?
  Au service d'une religion synthétique, quelles forces, quelles armes et quels miracles la Science ne pourrait-elle mettre ? Comment lutter contre pareille alliance de Dieu et de la Raison ?
  Le rêve d'un Renan se réalise. Le monde est dirigé par un petit groupe de savants, prêtres de la religion de la Science. En possession du pouvoir, les savants-prêtres n'ont pas tardé à apprécier les avantages de la situation. Leurs bonnes intentions premières se transforment en délires d'orgueil et d'ambition.
  Mais voici que contre la Hiérarchie souveraine se lève une révolte qui se réclame de… Satan. Voici qu'aux miracles scientifiques de la pseudo-Religion ripostent ceux de la pseudo-Sorcellerie. Une lutte épique — bataille de dieux fertile en épisodes grotesques ou grandioses : anges et démons à réaction, etc. — confronte les démiurges sous l'œil incompréhensif des masses. Mais cette fois, comme toujours, c'est des Ténèbres que jaillira la Lumière… »
« Et si… ». On retrouve bien l’amorce les questionnements classiques de la SF des années 50, ici quant à la Science, qui prodiguait ses forces de reconstruction d’un monde blessé, et qui par ricochet était à l’aube de conscientiser son influence sur un monde rendu encore plus moderne et rationnel qu’auparavant.
 
Le 4ème de couverture des éditions J’ai Lu est d’un autre acabit :
 
 «  A la fin de l'âge d'or, des savants eurent l'idée de créer une religion nouvelle pour éviter le retour à la barbarie. La Foi fut désormais soutenue par des miracles scientifiques qui prouvaient la réalité du Grand Dieu et maintenaient le peuple dans l'émerveillement et l'épouvante. Comment lutter contre l'alliance de Dieu et de la Raison ?
Pour frère Goniface, prêtre du Septième Cercle, archiprêtre, porte-parole des réalistes du Conseil Suprême, la religion était surtout un moyen d'assouvir son ambition personnelle.
C'est alors qu'une puissante sorcellerie fait sa réapparition, une sorcellerie dirigée par Sathanas, le seigneur du mal. Anges gonflables et démons à réaction s'affrontent bientôt dans une bataille titanesque dont l'enjeu est la liberté. Entre Goniface et les prêtres de la Hiérarchie, Sercival, le chef des Fanatiques, et le mystérieux Sathanas, une lutte mortelle s'engage. »
 
Fritz Leiber est né le 24 décembre 1910 à Chicago. Il a d'abord été tenté par la vocation religieuse et a suivi les cours d'un séminaire de théologie générale. Puis il s'est détourné de la foi et est devenu acteur comme ses parents. Depuis plusieurs années il vit retiré dans une sorte de manoir hanté.
On retrouve quelques emprunts à la note de lecture de 1958, mais ici plus d’approche de catastrophes planétaires, mais une fin de l’Âge d’Or. Or, il faut bien le préciser, A l’aube des ténèbres est aussi un roman « post-post-apocalyptique », à la manière d’un « Cantique pour Leibowitz » de Walter Michael Miller, d’un ton assez similaire (la foi en moins chez Leiber).

La note biographique est aussi clairement orientée pour faire de l’auteur une sorte d’excentrique solitaire – nous ignorons d’où sort cette sorte de manoir hanté où il est censé vivre – et renforcer le côté sinistre et fantastique ; encore une fois : rien n’est plus faux.

L’appui embarrassé de Fiction :
Dans le Fiction n°64 (mars 1959), Gérard Klein écrira la note suivante :

À L'AUBE DES TÉNÈBRES (Gather darkness), par Fritz Leiber (« Rayon Fantastique », Gallimard).
 
Fritz Leiber est encore peu connu en France. Il faut souhaiter que soit un jour publié dans notre pays son roman « Conjure wife » ["Ballet de sorcières", Le masque Fantastique n°7 (1976). (Note du PReFeG)], dans lequel il excelle à créer une atmosphère fantastique. C'est une œuvre de science-fiction de cet écrivain qui paraît aujourd'hui, et l'une des plus prisées aux États-Unis. À juste titre, parce que ce roman est soigneusement et minutieusement bâti, que cette société – faut-il la qualifier d'utopique ? – est cohérente, et qu'enfin nous nous intéressons au sort des personnages.
Dans un avenir imprécisé, la Hiérarchie, sorte de prêtrise à caractère scientifique, détient le pouvoir. Une religion a été fabriquée de toutes pièces avec ses ordres, ses dogmes et ses miracles, par des savants oubliés qui craignirent une crise historique, qui redoutèrent que les ténèbres d'un nouveau Moyen Âge ne s'appesantissent sur la civilisation. Mais la crise est passée et la Hiérarchie demeure. Elle a pris goût au pouvoir et désire le conserver. 
Ce pouvoir, pourtant, la Sorcellerie le lui dispute. La Sorcellerie, sortie du fond des âges, fait naître la terreur dans les campagnes et défie la Hiérarchie jusque dans les villes. Bien entendu, la Sorcellerie use des mêmes moyens scientifiques que la Hiérarchie, sous couvert de magie ou de miracles.
Les trouvailles de Leiber animent perpétuellement ce livre singulier. Le réel et le supposé se mêlent incessamment en un ballet d'idées. Mais pourquoi ai-je donc éprouvé une très légère déception en relisant, dans le texte français, ce roman que j'avais beaucoup apprécié lorsque je l'avais lu en anglais ?
Gérard Klein

Un livre singulier, un ballet d’idées. Klein ne pousse malheureusement pas très loin son avis (à peine égratigne-t-il le travail de la traductrice Janine Hérisson). Dans le n°66 de cette même revue, en exergue à la nouvelle de Leiber « Des filles à plein tiroirs… », on pourra lire :

«  (…) au moment où le Rayon Fantastique vient de publier un de ses romans, « À l'aube des ténèbres », nous jugeons utile de mettre en vedette cet écrivain de premier plan, dont nos lecteurs n'auront sans doute pas oublié : « Le Jeu du Silence » (dans notre numéro 11). Nous souhaitons de voir un jour traduit en France son étonnant roman « Conjure wife », où il prétend que les femmes sont toutes des sorcières… »
Que constate-t-on ? Que Leiber est reconnu comme un auteur à part, mais que cette particularité, cette singularité pourrait on dire, le dessert autant qu’elle le met en lumière. Il semblerait que l’on ne saurait pas quoi en dire, que son style, ses genres, ses sujets, sont trop déroutants pour se risquer à les analyser, les comparer à d’autres, les situer dans les perspectives d’une histoire de la littérature de genre.

La réédition de « A l’aube des ténèbres » chez J’ai Lu en 1976 ne fera pas même l’objet d’une nouvelle recension. Doit-on rappeler que le fondateur de J’ai Lu, Jacques Sadoul, et la rédaction de Fiction entretenaient des rapports compliqués ? Dans son « Histoire de la Science-Fiction », produite en 1973 et augmentée en 1975, juste avant la réédition du roman de Leiber, donc, on pourra lire :

« Gather, darkness !, un roman qui débuta en mai 1943, nous fait découvrir un nouveau grand de la période classique de la S-F qui reste, à l'heure actuelle, un des meilleurs auteurs du genre, Fritz Leiber. Il avait en réalité débuté en 1939 dans le magazine de fantasy, frère d'Astounding, Unknown, avec les aventures d'heroic-fantasy de deux personnages hauts en couleur, le Grey Mouser et Fafhrd (« Le cycle des épées », suivi de « Le livre de Lankhmar », coll. « Aventures Fantastiques », éditions Opta, 1970 et 1972.). Fritz Leiber est né le 24 décembre 1910 à Chicago. Après ses études, il entra dans un séminaire de théologie et alla ensuite porter la bonne parole, pendant quelques mois. Mais Leiber n'avait pas véritablement la vocation et ne tarda pas à abandonner. Nous trouvons des échos de son expérience religieuse précisément dans Gather, darkness ! Ce roman raconte en effet la lutte des adorateurs de Satan contre les Anges, les représentants de Dieu et le Conseil des Scientifiques ! Mais il faut savoir que le bon droit et la charité véritables sont du côté des satanistes et que la religion, les savants qui la soutiennent par truquage et artifice, et les faux anges qui en sont les porte-parole ne sont que les représentants d'une théocratie totalitaire et fascisante. Des « miracles » scientifiques s'opposent aux manifestations sataniques, des diables « dégonflent des anges », etc. : en un mot, un roman à la fois surprenant par sa nouveauté, original dans ses développements et passionnant quant à son thème général. Gather, darkness ! remporta auprès du public un succès mérité.

Jacques Sadoul, in Histoire de la science-fiction vol. 1 – Domaine anglo-saxon (J’ai Lu - 1975) – extrait.
Cette expérience de théologien semble être une première pierre à l’édifice Gather, darkness. Jacques Goimard nous en dit un eu plus long dans le Livre d’Or consacré à Leiber :

«  (…) le futur écrivain venait de vivre une expérience qui en dit long sur sa fragilité. Lui qui se dit issu d’un milieu libéré fut converti à l’épiscopalisme, dès sa sortie de l’université, par le révérend Ernest W. Mandeville, ministre du culte à Middleton (New Jersey), près du havre paternel. Il passa quelques mois au séminaire de théologie générale de New York, fut baptisé et confirmé, puis devint ministre du culte à… Atlantic Highlands, c’est-à-dire chez son père. L’histoire ne dit pas si ses dons d’orateur et d’acteur furent convaincants, mais lui ne fut pas convaincu et arrêta les frais au bout de cinq mois. Son expérience nourrira dans À l’aube des ténèbres une satire virulente du clergé. »

 
Leiber par Leiber
C’est dans le Fiction n°284 d’Octobre 1977 que nous aurons la joie de découvrir quelques précisions à propos de l’écriture de ce roman, par son auteur lui-même, à travers un article repris de la revue américaine Foundation.

Le texte qui suit est paru dans la revue britannique Foundation. Il fait partie d’une série intitulée « The profession of science fiction » où des écrivains parlent d’eux-mêmes et de leur métier. Fritz Leiber est le douzième à intervenir de la sorte dans les pages de Foundation.
« C’était en 1942 ; les États-Unis étaient en guerre et les idées telles que la corruption du pouvoir et de la propagande conduisaient au fantastique : le lavage de cerveau, la clandestinité et la peur rôdaient aussi bien dans la fiction que dans la réalité. Gather, Darkness ! (À l’Aube des Ténèbres, J’ai Lu, 1977) vint tout naturellement.
Campbell m’aida considérablement pour (ce roman), lisant (…) les trois ou quatre premiers chapitres et me faisant toujours d’utiles et de précieuses suggestions. Dans Conjure Wife, il me conseilla d’adopter un style simple et d’éviter de mentionner certains voyages que j’avais vaguement prévus pour mes personnages. Au contraire, dans Gather, Darkness, il me fit accentuer la personnalité des méchants et rechercher des effets comiques. Tout cela pour produire une sorte de satire. »
(Fritz Leiber : « Les îles mystérieuses » – extrait)

Voilà qui permet d’affiner l’intention de l’auteur ; plutôt qu’imaginer une position réactionnaire à sa propre expérience avortée de théologien, nous voilà resitués dans un contexte plus global, celui de la Seconde Guerre Mondiale où, comme pour les années de Guerre Froide qui suivront, le climat est à la propagande et à la surveillance de son voisin en potentiel ennemi intérieur. Et nous devons bien l’avouer, nous voilà plus proches du propos du roman qu’avec les questionnements « Et si » ou autre alliance de Dieu et de la Raison à la Ernest Renan. La singularité de Leiber n’est au final qu’affaire de style, et son propos nous éclaire (certes avec une ironie satirique qui lui est propre) sur les travers de son époque – ce que l’on est en droit de demander à toute œuvre littéraire.

Ténèbres, rassemblement !
Il faudra attendre que la plupart de l’œuvre de Leiber soit traduite en France pour commencer à entrevoir la possibilité d’une critique plus construite. Certes, Leiber est toujours considéré comme singulier, mais on y est moins dérouté. En témoigne cet article de Charles Moreau et Pierre K. Rey paru dans l’excellent magazine de bandes dessinées « Ere comprimée » (n°8, février 1981 – Campus Editions).

Fritz Leiber : un auteur en marge
Par Charles Moreau et Pierre K. Rey
Trois livres récemment parus (Le Millénaire Vert, Notre-Dame des Ténèbres, Les Lubies Lunatiques de Fritz Leiber) nous amènent à (re)découvrir un écrivain dont la plupart des œuvres sont maintenant traduites en français, mais qui, paradoxalement, n’a jamais été apprécié à sa juste valeur (sauf de quelques visionnaires), sans doute à cause de l’éparpillement de ces traductions et surtout parce que Fritz LEIBER est resté un auteur inclassable, difficile à ranger dans une de ces catégories si chères au monde étrange de l'édition.

Il est donc temps de “reconnaître” enfin Fritz LEIBER, étouffé par la célébrité des Van Vogt, Asimov, Clarke et Simak, un auteur dont l'originalité et la marginalité ont été les fidèles compagnes tout au long d’une œuvre que nous allons tenter de survoler ici.
Ce n’est sans doute qu’une coïncidence due à la malice du hasard si la naissance de LEIBER une veille de Noël (en 1910) est suivie quarante ans plus tard par un premier roman, Gather, Darkness!, où les thèmes religieux et la sorcellerie occupent une place prépondérante; il est plus logique de penser qu'une courte période (après des études de psychologie et physiologie) passée dans un séminaire de théologie puis à colporter la bonne parole ont influencé LEIBER : A l’Aube des Ténèbres décrit l'affrontement entre le pouvoir dictatorial du Conseil des Scientifiques (qui représente Dieu) et un mouvement de résistance (les adorateurs de Satan) qui lui oppose la sorcellerie. Les rôles entre le Bien et le Mal sont donc ici inversés, le pouvoir totalitaire utilise des “miracles” scientifiques, évidemment truqués, pour anéantir la révolution libertaire des satanistes. C’est un thème cher à LEIBER qu'il traitera à plusieurs reprises.
(…) le principal handicap pour LEIBER à son identification en tant qu'écrivain de SF (ce qui ne doit certainement pas l'empêcher de dormir) est son ouverture d'esprit et, corollaire, sa sincérité littéraire. Sans égard pour les modes, les modèles ou les moules, il a poursuivi une œuvre quasi-inclassable et souvent à l’avant-garde, à la limite parfois du surréalisme, œuvre dont Alain Dorémieux a su démontrer la diversité et la cohérence à la fois, dans le recueil de 17 nouvelles qu'il a rassemblées sous le titre Les Lubies Lunatiques de Fritz LEIBER (Casterman, 1980) — en attendant son Livre d'Or aux Editions Presses-Pocket.
Sur trente-cinq ans de carrière (de 1940 à 1974), tous les thèmes Leiberiens sont là : de la possession (Le Pistolet Automatique) à la paranoïa (Je Cherche Jeff), de l'illusion (Mariana) à la superstition (La Treizième Marche), du déclin social (L'Homme qui ne Rajeunissait Jamais) à l’ultime dégénérescence (La Grande Caravane), mais les démons d’aujourd’hui sont la fumée et la suie (Fantôme de Fumée), les nouvelles sorcières sont l'électricité (L'Homme qui Aimait l’Electricité) ou les filles des affiches publicitaires (La Fille aux Yeux Avides, Or, Noir et Argent), et les maîtres noirs du monde s'appellent banquiers ou politiciens (Le Porteur de Folie), ce sont eux les Grands Sorciers de l’Amérique actuelle: “comparée à votre conception de l’américanisme, la sorcellerie est le comble de la décence! (L'’Incubation Fabuleuse). Dans les villes concentrationnaires (ce Chicago encore que LEIBER connait si bien), dans cet univers ultra-mécanisé et répressif où une lettre d'amour peut-être un défi à l’ordre (La Dernière Lettre) et où l'imagination est condamnée (Une Enfant Perdue), n’y a-t-il comme seul recours de se recroqueviller dans le cocon sécurisant de sa folie (La Prison de Cristal, Or, Noir et Argent, Rêves en Tubes, Les Mouches de l’Hiver).
Parce qu’il a su, avec un diabolique talent et un humour démoniaque, “réintégrer le surnaturel légendaire dans le cadre des villes de béton et d'acier, interroger les vieux mythes pour voir quel écho ils répercutent dans notre monde contemporain”, Fritz LEIBER reste un de ces auteurs éternellement jeunes qui auront influencé nombre d'écrivains contemporains (la filiation est évidente avec Stephen King par exemple), et qu’il est essentiel de découvrir ou de rédécouvrir… ne serait-ce que pour le plaisir.
Charles MOREAU et Pierre K. REY
Extrait de Ere comprimée n°8 – février 1981

Dans le même ordre d’idées (et comme annoncé dans la précédente coupure de presse), le Livre d’Or consacré à Fritz Leiber, concocté par Jacques Goimard et Alain Dorémieux, apportera son lot de mises en circonstances et en perspectives de l’ensemble de l’œuvre. Et l’on constatera que Leiber, bien que ce fut son deuxième roman, ne se cherchait pas, en 1942, une identité d’écrivain, ou n'envisageait pas de régler des comptes personnels, mais qu’il a surtout été balloté par un environnement éditorial particulier - environnement soutenu et balisé par quelques éditeurs, dont J. W. Campbell.

« Il y a eu bien des malentendus dans la carrière de Leiber (comme sa) rencontre avec la S.F. (…) sa première histoire publiée, Les Bijoux dans la forêt, avait été écrite en pensant à Unknown. Cette revue ayant publié son premier numéro en mars 1939 et ayant fait paraître la nouvelle en août de la même année, on peut se demander si Leiber n’est pas trahi par sa mémoire. Le plus probable est que Les Bijoux dans la forêt, refusé par Weird Tales, fut envoyé à Astounding, et que J.W. Campbell, rédacteur en chef de cette revue, le garda sous le coude parce que ce n’était pas de la vraie S.F. et qu’il avait l’intention de fonder un autre magazine, moins strictement défini, où sa déontologie personnelle lui permettrait de sortir cette histoire. Ce magazine fut Unknown.

Dès le début, les difficultés commencèrent. Campbell refusa plusieurs nouvelles de Leiber en disant : « Elles sont plus adaptées à Weird Tales. » Quatre d’entre elles furent en effet publiées dans Weird Tales de 1940 à 1942. Mais Campbell sut se faire insinuant : il prit à Leiber non seulement des épopées fantastiques, mais des histoires de sorcières et de fantômes situées dans un cadre contemporain – dont Ballet de sorcières, le premier roman de l’auteur (1943). Il accepta des récits d’épouvante contés sur un ton humoristique, chose plutôt mal vue à Weird Tales, mais moins novatrice qu’on ne l’a dit. (…) Finalement Campbell obtint ce que sans doute il recherchait depuis le début : il convertit Leiber à la S.F. et le passa dans Astounding.
La chose eut lieu en 1943, avec un roman, À l’aube des ténèbres, qui fut à la fois très remarqué et très peu compris. La génération dite de l'« Âge d’Or » n’oublia pas que Leiber s’était fait connaître dans l’épopée fantastique - Lester del Rey le rattache explicitement à la tradition de C.A. Smith et de Howard. Mais elle se fit un devoir de le reconnaître comme auteur de S.F., et les traces n’en ont pas disparu : Alexis Lecaye n’en retient que « le thème de la bureaucratie religieuse (Les Pirates du paradis, p. 110.) » ; Marcel Thaon, plus nuancé, évoque « une tyrannie scientifique, portant le masque de la religion (Préface au Cycle des épées, p. x.) » ; et Alain Dorémieux met tout le monde d’accord en parlant de « ce mélange de science et de magie qu’on trouve dans À l'aube des ténèbres (Préface aux Lubies lunatiques de Fritz Leiber, p. 10.) ».
Il n’est pas étonnant que les critiques d’aujourd’hui soient embarrassés ; les contemporains de Leiber l’étaient déjà. Raconter dans Astounding le triomphe de la sorcellerie sur la science, quel sacrilège ! Lester del Rey, toujours prudent, s’en tire en ramenant le livre à « un conflit entre cultes pseudo-religieux et pseudo-magiques » ; Alva Rogers se raccroche de justesse à « la victoire de la sorcellerie sur les forces d’une science pervertie (A Requiem for Astounding, p. 123) ». Leiber lui-même, beaucoup plus tard, tentera de faire le point : « 1. Le pouvoir corrompt et les savants feront tout pour s’y cramponner, quelles qu’aient été leurs premières intentions. 2. La révolte contre une religion ainsi truquée prendrait la forme d’une sorcellerie tout aussi factice, également propulsée par une super-science. Je ne sais pas à quel point c’était logique… (Foundation, mars 1977, p. 35) » Il ne sait pas, le bon apôtre ! Mais nous savons, nous, que l'optimisme scientifique de Campbell était un système de valeurs naïf et que l’appel à une « sorcellerie » libératrice, lancé pour la première fois par Leiber en 1943, a été souvent réitéré depuis !
Au vrai, l’annexionnisme des spécialistes ignore les limites ; il y en a même qui veulent faire de Ballet de sorcières un roman de S.F. Mais Leiber se prêta au jeu. Il faut avouer que Wells avait toujours été son grand homme, et qu’il estime « que la S.F. a une raison d’être : « communiquer aux lecteurs une plus grande conscience du monde extérieur, et surtout de la science et de la technologie – éléments voilés de mystère pour beaucoup de gens ». Sous l’angle du mystère, le fantastique et la S.F ont plus d’un point commun ; Leiber est bien près de Campbell quand il déclare : « Ce que je voudrais le plus savoir ?… Bof, pour ce soir, disons : y a-t-il des pouvoirs parapsychologiques ? » Et puis, la S.F. n’a rien de bien… sorcier ! Ça s’apprend vite : « C’est surtout dans les livres de Heinlein, spécialement dans ses romans pour la jeunesse, que j’ai trouvé les détails sur les vols dans l’espace. Ce sont mes manuels pratiques de l’espace, on peut le dire ! (…) Mes principaux instructeurs scientifiques ont été les histoires et les articles de quelques auteurs de S. F. : Heinlein, Asimov, Clarke, de Camp, Clement, ces gens-là. (Foundation, mars 1977, p. 38) »
Le livre d’or de Fritz Leiber – Extrait de la préface de Jacques Goimard (Presses Pocket 1982)
Alain écrit une lettre à Fritz
Alors… prosaïque, Leiber ? A-t-on affaire avec un écrivain à l’américaine, professionnel avant tout et à même de produire le roman, la nouvelle, aux arguments vendeurs, et qui au gré du vent et des ventes oscillerait entre les gens et les genres ? Ou bien doit-on considérer un Fritz Leiber moins trivial que pétri d’une existence à ce point prégnante qu’il soit pris, à l’instar de Kafka, de Lovecraft ou de Samuel Beckett, d’un impérieux besoin de coucher tout cela sur papier - parce que « bon qu’à ça » ? Ni l'un, ni l'autre, pourrait on dire…
 
C’est Alain Dorémieux qui lui rendra certainement le mieux justice, au travers de deux anthologies, « Le livre d’or », donc, et « Les lubies lunatiques de Fritz Leiber » (Casterman 1980), où l’ancien rédacteur en chef de Fiction proposera un éloge en forme de lettre à un ami, à la fois touchante et érudite. Car Dorémieux fut avant tout écrivain, bien qu’il ait laissé ce pan de sa carrière un peu en berne au bénéfice de son travail d’éditeur, comme ce fut le cas pour Michel Demuth, ou peut-être un peu Gérard Klein.
C’est en guise de conclusion que nous vous proposons des passages de ce texte d’Alain Dorémieux, préfaçant donc l’anthologie Les Lubies lunatiques.

PRÉFACE EN FORME DE LETTRE OUVERTE
Cher Fritz,
Il y a longtemps que je t’admire. Longtemps que je t’ai réservé une place de choix dans le petit musée de mes auteurs favoris : ceux qui me causent un choc émotif ou intellectuel chaque fois que je les lis ou les relis. Ma première rencontre avec toi est déjà bien ancienne. Elle remonte à 1954, année où Fiction publia Le Jeu du Silence, la seconde nouvelle de toi traduite en France, un texte qui me frappa par l’originalité de sa vision et de ses prolongements. Mais je dois avouer que j’ai mis du temps à mesurer l’ampleur de ton talent et l’importance de ton œuvre. J’étais, comme tous les lecteurs français d’alors, victime de l’approvisionnement au compte-gouttes que nous recevions des U.S.A., en cette époque déjà archaïque où les éditions originales étaient quasi introuvables et où il fallait se contenter des caprices des éditeurs pour découvrir cette science-fiction que nous apprenions à aimer avec combien de tâtonnements. D’autres furent plus chanceux et s’imposèrent très vite : Bradbury, Van Vogt, Asimov, Heinlein. Toi, ton cheminement en France est resté très longtemps souterrain, et il fallait avoir la mémoire des noms pour repérer le tien au passage, aux sommaires de l’ancienne édition de Galaxie, en tant qu’auteur de nouvelles aux thèmes captivants et surprenants comme La Lune était verte, Ô temps suspends ton vol, Pas d’amateurs aujourd’hui, Le Temps en bulle, Amoureuse de son bourreau. En 1957, tu avais eu les honneurs de la collection clé « Le Rayon Fantastique », avec ton roman À l’aube des ténèbres, qui mêlait de façon inattendue la science et la sorcellerie. Il faut bien admettre que ce mélange laissa les lecteurs plutôt froids, et que ce roman passa inaperçu au milieu des grands classiques signés de Van Vogt, Hamilton, Heinlein, Sturgeon, Williamson, Clarke, Kuttner et autres qui avaient déjà fait le renom de cette collection. Autrement dit, ni moi ni personne dans notre petit hexagone ne comprenions alors que tu étais un grand parmi les grands, et tu demeurais pour nous une personnalité marginale dont on remarquait de temps à autre l’existence avec intérêt mais sans y accorder un excès d’attention.
Si nous avions été plus avertis, nous aurions su que ce mélange de science et de magie qu’on trouve dans À l’aube des ténèbres était particulièrement symbolique de ton œuvre et te déterminait très exactement. Car tu n’as jamais tracé trop de frontières entre le fantastique et la science-fiction. Pour toi, les deux genres s’interpénètrent et tu les exploites à un égal degré. Tout au long de ta carrière, ils s’entremêlent, s’opposent, parfois se conjuguent, et je me demande si ce n’est pas une des raisons pour lesquelles tu restes en partie méconnu (ou mal apprécié) chez nous, même aujourd’hui où la liste de tes traductions françaises est devenue assez abondante. En effet, nous sommes un peuple cartésien pour qui il faut de préférence être noir ou blanc, recto ou verso, bref avoir une appartenance. Les amateurs de science-fiction méprisent souvent le fantastique. Beaucoup d’amoureux du fantastique jugent la science-fiction avec condescendance. Et toi, tu planes au-dessus de ces deux domaines, en passant de l’un à l’autre avec l’aisance d’un poisson dans l’eau. En somme, tu n’es pas facile à cataloguer. C’est peut-être une des choses qui me séduisent en toi, car je ne me satisfais pas tellement des auteurs dont on sait tout à l’avance, ceux qui se rangent sans peine dans des cases répertoriées. Avec toi, cher Fritz, pas de danger : tu ferais éclater toutes les cases ! Ton imagination est tellement exubérante et tellement vaste, elle fuse dans tant de directions, qu’il est littéralement impossible de t’appliquer des étiquettes. On peut le dire, tu as vraiment tout abordé, tous les styles, tous les sujets, en somme « tout » fait, mais – chose remarquable – d’une manière qui restait chaque fois la tienne, et que j’ai appris à identifier à mesure que ma découverte de ton œuvre se poursuivait et que ma prédilection pour elle se développait. Ce qui me permet aujourd’hui d’affirmer, même si c’est un peu doctoral, que l’adjectif « leiberien » s’impose pour te qualifier, tant il est vrai que, dès qu’on lit une page de toi, si on t’a pratiqué suffisamment, on reconnaît ta touche inimitable.
Pour moi, le virage décisif remonte à la fin des années cinquante, où ma position de rédacteur en chef de Fiction me permettait d’avoir sous la main et de faire traduire une succession de récits récents de toi, qui m’inspirèrent un engouement progressif. J’en publiai seize entre mai 59 et février 68, et je me rappelle que chaque fois je pensais avec de plus en plus de conviction : « Ce Leiber, décidément, c’est quelqu’un. » Dans l’intervalle, à mon ignorance des premiers temps, avaient succédé une série d’informations indiquant combien tu occupais aux États-Unis une position d’auteur de premier plan, et à quel point ta faible notoriété auprès de nous pouvait paraître aberrante et choquante. Toujours ce décalage temporel, dont fut également victime Philip K. Dick, révélé à nos compatriotes avec quinze ans de retard… Il y eut également, pour m’aider à te révéler en France, la renaissance de Galaxie. Comme pour Dick, ce fut l’amorce du grand démarrage : plus d’une dizaine de nouvelles ainsi qu’un roman (Guerre dans le néant, rebaptisé ensuite Le Grand Jeu du temps) parurent par mes soins entre 1964 et 1970. Entre-temps, en 1969, avait eu lieu ta réelle et tardive consécration avec la publication chez Laffont, comme premier titre de la collection « Ailleurs et Demain », de ton magistral roman Le Vagabond. À partir de cette date, Leiber était enfin sur orbite dans notre pays. Et même si j’estime que tu n’es pas encore situé à ta vraie place par les lecteurs français, je m’émerveille du chemin parcouru depuis ce quasi-anonymat où tu as injustement végété ici pendant si longtemps, ce qui est un comble quand on pense à l’ancienneté de ta notoriété aux États-Unis.
Aujourd’hui, cher Fritz, te voilà déjà un vieux monsieur, puisque tu es né en 1910, ce qui ne nous rajeunit pas. J’ai sous les yeux des photos de toi prises entre 1970 et 1974, et j’aime y voir, même si cela me fait un effet un peu poignant, ta belle gueule à la fois d’intellectuel et de pirate, ton regard sombre et perçant, ton expression un peu tourmentée et désabusée, le pli cynique et sardonique de ta bouche, les rides amères qui creusent ton visage, et cette chevelure neigeuse qui t’auréole sur certains clichés comme une crinière léonine. Il paraît que depuis la mort de ta femme tu es quelqu’un d’assez triste et solitaire. J’aurais voulu connaître ton visage de jeune homme (un géant blond !) en ces années trente où tu parcourais les routes en compagnie de la troupe de théâtre itinérante de ton père (Fritz Leiber aîné, acteur spécialisé dans le répertoire shakespearien), puis d’homme jeune, en ces années quarante où, ayant conquis la citadelle de la littérature fantastique, tu allais partir à l’assaut de celle de la science-fiction. Cette science-fiction, c’est elle qui, après 1950, t’a apporté, aux États-Unis, une véritable renommée. C’est elle aussi, probablement, qui t’a en partie évité de te répéter et de tourner en rond, qui t’a donné cette faculté de te renouveler et de te montrer sans cesse inventif, tout en étant chaque fois profondément toi-même. Pourtant, c’est aussi à partir de là que s’est instauré entre ton public et toi un malentendu durable. Tu n’étais pas vraiment ce qu’on appelle un écrivain commercial, mais les nécessités professionnelles t’ont conduit à maintes reprises à le devenir. Tu t’en es tiré du mieux que tu as pu, c’est-à-dire avec brio et avec éclat. Et tu as reçu en réponse l’approbation massive des lecteurs américains. Inversement, toute une part inassouvie de ta créativité te poussait périodiquement à écrire selon tes goûts, selon ton humeur, des textes où tu t’exprimais librement, sans te soucier des modes ni des impératifs, et ceux-là tombaient à plat, parce que trop en avance, trop en dehors, trop « à côté » – alors que la critique les saluait avec enthousiasme. Deux cas entre de multiples autres : Le Grand Jeu du temps (Hugo 1958 du meilleur roman de l’année) et Le Navire des ombres (Hugo 1970 de la meilleure nouvelle de l’année) – deux consécrations venant de tes pairs… et deux notoires insuccès commerciaux aux U.S.A. Je ne cite que ces exemples, mais il en existe bien d’autres qui ont jalonné ta carrière et ont dû contribuer aux désillusions professionnelles que tu as traversées.

Je disais que ton entrée dans la science-fiction t’a valu la célébrité. Pourtant, au fond de moi, c’est le fantastique qui te rend le plus cher à mon cœur. Oui, bien sûr, il y a eu ce chef-d’œuvre qu’est Le Vagabond, ton plus beau roman sans doute, et qui repose sur un thème de S.-F., même si celui-ci n’est qu’un prétexte (tiens, au fait, un troisième exemple : encore un autre Hugo en 1964, et un relatif échec public !). Mais le fantastique, chez toi, c’est quelque chose que je ressens profondément, intimement, grâce à ta façon subtile de le traiter, grâce à tout ce qui se lit entre les lignes – un « fantastique moderne » : expression dans le vent mais qui correspond à ce que tu faisais déjà dès tes débuts. D’ailleurs, ce fantastique, tu ne l’as jamais renié. Loin de là : il est resté présent dans ce que tu écrivais même au temps où tu étais considéré comme un pur auteur de science-fiction. Sans parler des infidélités que tu as commises envers cette dernière, au fil des années, en la déviant vers des domaines fantasmatiques qui la pervertissaient sournoisement de l’intérieur. Comme je l’écrivais au départ, fantastique et science-fiction se sont perpétuellement entrecroisés dans ton œuvre. Et ce n’est pas un hasard si tu as aussi obtenu en 1968 un Hugo (un de plus !) avec Gonna roll the bones, qui est tout simplement la version actualisée d’une nouvelle d’horreur. Encore moins un hasard si ton dernier roman en date, Notre-Dame des Ténèbres (1977), est un total retour aux sources où tu renoues superbement avec tes premières amours.
Ceci n’est pas une vraie préface mais simplement une pseudo-lettre que je t’écris, avec toute la tendresse que j’ai envers toi, tout mon respect pour le grand bonhomme que tu es, en espérant sans en être trop sûr que quelqu’un, dans ta lointaine Californie, t’en traduira l’essentiel le jour où elle te tombera sous les yeux. Cela dit, il n’est pas inutile de préciser que j’ai élaboré deux anthologies différentes consacrées à tes nouvelles. Car en un sens elles se complètent de façon homogène pour former à elles deux, sinon un tout, du moins une vision assez globale. L’autre anthologie, parue dans le Livre d’Or de la S.-F. – et qui sera bientôt réimprimée dans le Grand temple de la S.-F., – se compose, à quelques exceptions près, d’histoires se rattachant de près ou de loin à la « vraie » science-fiction – et correspondant à ce que le public attend de celle-ci. Dans l’anthologie que voici, au contraire, j’ai davantage laissé parler mes goûts personnels, et j’ai voulu aussi mettre en valeur cette variété et ces côtés imprévisibles qui te caractérisent. Il en ressort un recueil plus éclectique, à la limite peut-être hétéroclite ou disparate, mais qui en tout cas correspond à la plupart des aspects de toi que j’aime le mieux. Il n’a pas la prétention d’être un échantillonnage complet de l’étendue de ton talent (de tes talents). Mais il me semble te définir assez bien, finalement, dans la mesure où il rend compte de ton extraordinaire diversité. Tu as abordé tellement de genres, tellement de manières d’écrire, que c’est un moyen aussi bon qu’un autre de te rendre hommage que de mettre sur le marché cet amalgame composite de nouvelles qui s’en vont dans tous les sens, mais dont le dénominateur commun – il est de taille – a pour nom Fritz Leiber.
Ton activité d’écrivain a commencé assez tardivement : première nouvelle publiée en 1939, tu avais 29 ans. Est-ce parce que, contrairement à tant d’autres auteurs, tu ne t’es pas usé précocement devant le clavier de ta machine à écrire que tu as gardé le secret d’une surprenante longévité littéraire ? Toujours est-il que le fait est là : on dirait parfois que, par l’effet d’une formule magique, tu n’as pas cessé de rajeunir à mesure que ta carrière s’avançait ! (…)
À tes débuts dans le domaine fantastique, tu avais une idée qui te tenait à cœur : réintégrer le surnaturel légendaire dans le cadre des villes de béton et d’acier, interroger les vieux mythes pour voir quel écho ils répercutent dans notre monde contemporain. J’ai reçu un jour de Bernard Blanc, alors jeune loup de la S.-F. française militante, une circulaire sollicitant des textes en vue d’une anthologie consacrée (je cite) à « la réactualisation de tous les thèmes fantastiques connus », avec les commentaires suivants (je cite à nouveau) : « Quel visage prennent les fantômes de 80 ? Peut-on encore être un bon vampire aujourd’hui ? Quels sortilèges hantent nos H.L.M. ? » J’ignore si Bernard Blanc a entendu parler de certaines de tes nouvelles d’autrefois et s’il se rend compte qu’il n’a fait que décalquer, des dizaines d’années plus tard, ta démarche de l’époque. (…)
À ceux qui sauront capter la totalité de tes messages, je ne souhaite qu’une chose : qu’ils se penchent sur ton œuvre passée, présente et à venir, et en tirent des enseignements sur cette donnée fondamentale qui est l’une de tes marques de fabrique et qui s’appelle l’originalité. Une denrée qui se fait rare, même dans les littératures de l’imaginaire. Et que te souhaiter à toi, cher Fritz ? Que tu restes le plus longtemps possible parmi nous, pour continuer de prouver que tu es le plus actif, le plus bouillant, le plus juvénile des « grands anciens » de la science-fiction et du fantastique. Alors que presque tous les autres auteurs de ta génération, et même certains qui sont plus jeunes, ont cessé d’écrire ou bien me font l’effet de radoteurs séniles. Fritz, please, ne deviens jamais un radoteur sénile… 
Alain Dorémieux


Rapport du PReFeG :

  • Relecture
  • Très rares corrections orthographiques
  • Mise à jour des métadonnées (date d'édition)

 Merci à Bookyvore pour son travail d’édition numérique de très bonne qualité.

 Cliquez sur le nom de l'auteur pour découvrir sa bibliographie au sein de Fiction et Galaxie.

Fritz LEIBER

Une rareté en bonus : "Gonna roll the bones", deux nouvelles de Leiber lues par lui-même (et on pourra y apprécier ses talents d'acteur).



Prochains Bonus  :

11 novembre, 2022

CADEAUX BONUS : Kurt VONNEGUT Jr. A CENT ANS !!!!

Chers usagers du PReFeG,

ce n'est pas sans une émotion particulière que nous publions aujourd'hui ce billet, à l'occasion du centenaire de Kurt VONNEGUT Jr., auteur phare de la contre-culture américaine, qui rend "plus forts" ceux qui le lisent (dixit Ogareff que je salue au passage), qui ne s'abaisse jamais à vitupérer en vain, mais qui au contraire constate, interroge, gratte les croûtes et propose pour baume cicatrisant un esprit vif, réveillé, lucide sur la condition humaine et intelligent sur les forces à déployer pour un tant soi peu améliorer quoi que ce soit à l'étonnante marche de l'Histoire.

Nous ne saurions rendre meilleur hommage à un auteur qu'en retournant à son œuvre. Les détails de la vie de Kurt Vonnegut peuvent être consultés sur les habituelles pages Wikipedia, et n'éclairent pas plus ses ouvrages qu'il ne le dit lui-même. Usager de l'auto-fiction, Vonnegut sait convoquer à bon escient son expérience personnelle dans ses romans quand cela s'avère pertinent. Son dernier roman, "Tremblement de temps" (1997, traduit en 2018 chez Super 8 éditions) en est un exemple emblématique. De plus, une transversalité transparait dans toute l’œuvre de Vonnegut, à travers des personnages et des lieux récurrents, qui sont autant de clins d’œil adressés aux lecteurs fidèles. L'écrivain (fictif) Kilgore Trout en est un artefact frappant, ainsi que les allusions à la planète Trafalmadore.

Un "détail" véridique resterait tout de même à évoquer pour apporter un début d'éclairage à ceux qui n'ont pas encore eu la chance de lire Vonnegut. Mobilisé pendant la seconde Guerre Mondiale, Kurt Vonnegut fut fait prisonnier par les forces allemandes durant la Bataille des Ardennes. Embarqué pour Dresde, il s'y trouve en Février 1945 lorsque les forces alliées bombardent la ville de plus de 7000 tonnes de bombes au phosphore, et provoquent la mort de 35 000 civils. Il est l'un des sept américains à avoir survécu à l'épouvantable rôtissoire qu'était devenue la Florence de l'Elble. Si l'ensemble de son expérience sert de fil rouge à son roman le plus connu, "Abattoir 5" (1969, traduit en 1971 au Seuil), on peut toutefois sentir dans bon nombre de ses écrits le traumatisme que cela a pu lui causer et la volonté de s'en remettre qui guide son antimilitarisme profond.

Nous vous proposons donc en ce 11 Novembre 2022 qui marque le centenaire de Kurt Vonnegut, le partage de quelques uns de ses romans, ceux qui ont été numérisés, incidemment les plus anciens de sa bibliographie. Comme toujours dans nos pages, cliquez sur les couvertures pour obtenir votre exemplaire numérique au format epub.


Le pianiste déchaîné - 1952 (VF 1975)

Notre publication du 1er Mai dernier avait déjà développé l'intérêt et la trame de ce premier roman de Kurt Vonnegut Jr.. Vous pouvez vous y reporter ICI.

Quatrième de couverture :

     Bienvenue à Ilium, charmante cité industrielle qu'un fleuve vient diviser : sur une rive vivent les administrateurs, ingénieurs et fonctionnaires. Sur l'autre, les gens. Les petites gens. Ceux qui font semblant de travailler dans les Corps de Reconstruction et de Récupération. Autrefois, ils contrôlaient les machines pour Ilium Works. Mais la Troisième Guerre mondiale est passée par là : presque toute la population a été envoyée au front et les machines ont prouvé qu'elles se contrôlaient aussi bien toutes seules. À présent, les gens se tiennent tranquilles. Le monde est devenu un endroit très agréable et on se demande bien pourquoi un administrateur aurait des états d'âme...
 
     Premier roman de l'auteur, dystopie grinçante, Le pianiste déchaîné présente déjà toutes les qualités qui feront la renommée de Kurt Vonnegut Jr.


Les sirènes de Titan - 1959 (VF 1963)

Vonnegut attendra sept ans avant de voir publié un deuxième roman, qui restera à cette époque tout aussi inaperçu que le premier. On notera avec ce second roman que Vonnegut persiste à déployer ses idées au milieu de celles des grands thèmes de la Science-Fiction, une S.F. encore plus assumée, même, dans ce roman-ci, qui détaille le voyage interplanétaire d'un milliardaire "fils à papa", Malachi Constant. Mais comme dans "Le pianiste déchaîné", cette science-fiction là ne s'encombre pas de décrire ou d'anticiper un monde futur, mais bien de parler de son époque. Nous avons donc l'étrange sensation de jeter un coup d’œil sur les années 60 d'un monde parallèle où l'on aurait abandonné la conquête spatiale par manque de financement et de motivation (soit le rebrousse-poil du rêve américain d'alors...).

La recension par Démètre Ioakimidis, extraite du n°114 de Fiction (Mai 1963).

" L'union de la satire et de la science-fiction a déjà fait l'objet d'exégèses nombreuses. Selon les théories myopes de Kingsley Amis, elle constituerait même la principale justification de la littérature d'anticipation. À plus d'une reprise, cette union – ou tout au moins cette juxtaposition de termes – fut utilisée pour assener au public des fadaises telles que « La république lunatique » de Compton Mackenzie, que les plus fortunés parmi les lecteurs des présentes lignes ont sans doute réussi à oublier : il s'agissait là de thèmes plus ou moins sociaux, très sommairement déguisés en science-fiction, et généralement servis par des auteurs qui tentaient de justifier leurs pas maladroits sur un terrain inconnu. À quelques reprises, cependant, il y eut, dans le domaine de la science-fiction sociale, des réussites, comme « The space merchants » ("Planète à gogos" - Le rayon fantastique 1958/ Note du PReFeG) de Frederik Pohl et Cyril Kornbluth, et surtout « Player piano » de Kurth Vonnegut Jr. ("Le pianiste déchaîné", qui ne sera publié en France chez Casterman qu'en 1975 / Note du PReFeG)

Ce dernier auteur faisait, avec cet ouvrage, son premier essai dans le roman de science-fiction ; cette attaque mordante contre la mécanisation croissante du monde moderne constituait un réquisitoire dont l'éloquence soutenait la comparaison avec « Le meilleur des mondes » de Huxley. Ces « Sirènes de Titan » furent publiées en 1959, sept ans après « Player piano », et elles représentent le second roman de science-fiction écrit par leur auteur. L'ouvrage est aussi différent du précédent qu'il serait possible de l'imaginer, délirant, grandiloquent et hilarant alors que l'autre était méthodique, véridique et sarcastique. Il possède cependant en commun avec « Player piano » – bien qu'exprimé de façon tout autre – un fond de pessimisme qui assombrit l'ensemble, et qui donne une résonance grave aux inventions les plus folles dont la fantaisie de l'auteur a bourré ces pages.

Satire donc, et satire en premier lieu de quelques-uns des thèmes « standard » de la science-fiction ; mais, derrière ceux-ci, c'est leur origine bien réelle que Kurt Vonnegut ridiculise. Lorsqu'il raconte l'invasion de la Terre par les troupes entraînées sur Mars, l'auteur stigmatise le militarisme et l'obéissance aveugle ; lorsqu'il présente un personnage qui connaît l'avenir, c'est pour montrer la futilité d'un tel pouvoir qui, en fin de compte, fait de celui qui le possède un jouet de puissances supérieures ; lorsqu'il présente l'absurde culte de Dieu le Suprême Indifférent, c'est pour attaquer les innombrables sectes qui fleurissent aux États-Unis et qui doivent leur existence à la préoccupation de tel ou tel élément mineurs du Christianisme. Quel que soit le thème « classique » auquel il s'attaque, Kurt Vonnegut le réduit par l'absurde en en magnifiant les côtés ridicules – tel est par exemple le cas des Mercuriens, qui ne vivent que de vibrations, qu'on nomme communément harmoniums, et dont plusieurs moururent de volupté en écoutant « Le sacre du printemps »…

Il y a aussi, simple, franche et brutale, l'attaque contre la bureaucratie, dans ces conseils adressés à un homme d'affaires qui a intérêt à dépister les limiers du fisc : «…imaginez un peu comme vous seriez difficile à surveiller si vous possédiez un immeuble plein jusqu'aux combles de bureaucrates industrieux ; ces gens qui égarent des pièces, utilisent les mauvaises formules, en créent de nouvelles, demandent tout en cinq exemplaires et comprennent peut-être un tiers de ce qui leur est dit… qui décident d'une conférence chaque fois qu'ils s'ennuient, écrivent des rapports quand ils se sentent mal aimés, qui ne jettent jamais rien à moins que cela ne risque de les faire mettre à la porte…» L'évocation possède la cruauté de la vraisemblance, et tous ceux qui ont eu affaire à quelque administration en reconnaîtront sans peine l'authenticité. 

Il y a encore, pour la simple beauté de la chose – et évidemment aussi parce que cela contribue au progrès du récit – des gags à l'énormité aussi gratuite que réjouissante, comme celle de ce personnage qui fait fortune en utilisant la Bible pour guide dans ses spéculations boursières, ou comme l'interprétation sémantique d'un certain nombre de grands édifices terrestres : les alignements de Stonehenge, la grande muraille de Chine, la maison dorée de Néron, le Kremlin et le palais de la S.D.N. à Genève sont ainsi destinés à transmettre des messages à un extraterrestre tombé en panne près de Saturne. Dans ces trouvailles, l'imagination de Kurt Vonnegut atteint une truculence sublime : de tous les artifices pouvant servir à faire progresser son histoire, il choisit sans défaillance ceux dont l'hénaurmité est la plus superbe, ce qui confère à son récit une indéniable grandeur dans l'absurde.

Car l'absurdité est au cœur de ces « Sirènes », dans leur action aussi bien que dans leur atmosphère. De quoi s'agit-il, dans l'histoire ? Le meneur de jeu, sournois et malfaisant, est un individu nommé Winston Niles Rumfoord, dont l'astronef s'avança un jour par erreur au cœur d'un infundibulum chrono-synclastique. Cet admirable néologisme désigne une zone privilégiée de l'espace-temps, dont Rumfoord subit les effets. Comme de juste, ceux-ci sont de deux espèces, temporels et spatiaux.

 

(Un extrait de la pièce "Tabula Rasa" (2010) qui reprend 
la définition de " l'infundibulum chrono-synclastique" de Vonnegut.)

En vertu des premiers, Rumfoord peut voir l'avenir et le passé aussi clairement que le présent, ce qui lui permet de manipuler les humains comme de simples pions. En vertu des seconds, il se trouve « répandu » dans l'univers, demeurant en permanence sur Titan, mais apparaissant en outre périodiquement sur Terre et sur Mars, lorsque son infundibulum est coupé par la trajectoire de ces astres. Là encore, on voit une explication pseudo-scientifique poussée jusqu'à ses conséquences les plus absurdes.

Le protagoniste du récit est, au commencement de celui-ci, l'homme le plus riche du monde. Il est bientôt ruiné, et il se trouve alors entraîné dans une odyssée qui forme la substance du roman. Il ira sur Mars, sur Mercure et sur Titan. Ses aventures seront risibles et pathétiques, et il sera un « héros » bien pitoyable : une marionnette dont l'inflexible Rumfoord tirera jusqu'au bout les ficelles, et qui tentera parfois en vain de se dégager de cet esclavage. Il ne bénéficiera jamais de la moindre pitié de la part de Kurt Vonnegut, la plume de ce dernier conservant invariablement quelque acidité lorsqu'elle le place en scène. Là aussi, un des thèmes classiques de la science-fiction est tourné en dérision : ce « héros », qui se nomme Malachi Constant, utilisera pour tenter de se révolter des procédés grâce auxquels ses confrères, dans d'autres romans, ont pu se libérer de la fatalité ; il demeurera, quant à lui, irrévocablement entraîné sur la pente de ce futur que Rumfoord lui a préparé.

Pourquoi, au fait ? La révélation finale est assurément la plus colossale du récit, car elle explique tout simplement la raison d'être de toute l'histoire de l'humanité. La donner ici équivaudrait à détruire le superbe édifice bâti par l'auteur, mais il est permis de dire que son caractère est à l'image de l'ensemble : absurde, et hilarant par sa futilité. Et dans cette révélation éclate le pessimisme de Kurt Vonnegut. La progression grâce à laquelle l'horizon s'élargit tout au long de l'histoire n'est pas le moindre mérite de celle-ci, et c'est un tour de force que d'avoir concilié cet élargissement avec une accentuation de l'absurdité sur laquelle tout se fonde. Tout, littéralement, puisqu'il s'agit de l'ensemble de notre Histoire.

Le style de l'original était à l'image du récit : Kurt Vonnegut passait d'une verve cinglante évoquant Alfred Bester à une fausse douceur attendrie, qui pastichait une des « manières » de Theodore Sturgeon. La traduction, signée Monique Thies, a cependant égalisé tout cela : il en résulte un style laborieux, dont les étincelles originales ont été sévèrement éliminées. Un exemple suffira à donner une idée de ses faiblesses.

Le chapitre IV met en scène les troupes (composées de Terriens enlevés de leur planète d'origine à l'aide de soucoupes volantes) qui, sur Mars, s'entraînent à la guerre. Leur chant de marche a, pour refrain, les mots rented a tent. Même sans savoir l'anglais, on remarque dans ces vocables la combinaison de dentales et de nasales qui servent à imiter le roulement du tambour, et dont le ran-pa-ta-plan des enfants est une illustration. Malheureusement, Monique Thies sait l'anglais : au lieu de procéder par analogie sonore, et de rendre ce refrain par Reine te dédaigne, Reine t'a tanné, ou n'importe quelle autre phrase arbitraire de sens mais évoquant tant soit peu le roulement du tambour, elle a tout bonnement traduit littéralement. Et les pauvres soldats, dans sa version, marchent sur les paroles suivantes, assez peu entraînantes en vérité :

Louer une tente, une tente, une tente / Louer une tente, une tente, une tente / Louer une tente ! / Louer une tente ! / Louer une, louer une tente.

L'action et les trouvailles de l'auteur sont évidemment conservées dans la version française, mais la désinvolture du ton, qui dissimulait l'ironie pessimiste de l'imagination, sont sacrifiées au passage. C'est dommage, car ces « Sirènes de Titan » étaient, à bien des égards, une façon de chef-d'œuvre dans le texte original.

Demètre Ioakimidis.


Nuit noire - 1961 (VF 1976) 
 
"Nuit noire" parait en 1961 aux USA, mais il faudra attendre 1976 pour en voir une traduction en français, chez Le Sagittaire, dans la collection "Contre-coup" qui ne publiera que 8 autres titres, tous de littérature anglo-saxonne hors genre.
Il faut dire que "Nuit noire" est un roman déroutant qui frôle le politiquement incorrect : Howard W. Cambell est un agent américain qui, infiltré au ministère de la propagande du IIIème Reich durant la seconde guerre mondiale, doit rendre des comptes quinze ans plus tard à un tribunal israëlien pour crime contre l'humanité. Le roman est le journal de sa détention, dans l'attente de son procès sur l'issue duquel il ne se fait aucune illusion.
Vonnegut pose d'entrée de jeu ses jalons moraux en préambule : "Nous sommes ce que nous prétendons être". Aussi, quelles que soient les "excuses" que se trouve Campbell, les "faux semblants" auquel sa position d'agent infiltré l'obligeaient, ses prétentions à se faire oublier et mener une vie minable à l'abri des chasseurs de nazis, la réalité de ses agissements ne peut pas s'accommoder avec sa vérité intime, qui devient ainsi l'équivalent d'un mensonge ou d'une auto-fiction. Le citoyen américain Campbell, "héroïque" dans son "sacrifice" pour sa patrie, n'existe pas.
Après avoir tenté de l'étreindre pleinement, Vonnegut abandonne donc pour un temps la science-fiction. On peut toutefois saluer la grande maturité de ce roman de "politique-fiction", genre qui n'était pas encore en vogue, et dont "Nuit noire" aura peut-être agi comme précurseur.
 
La recension de "Nuit noire" par Jean-Pierre Andrevon, in Fiction n°276 (Janvier 1977) :
"Les œuvres de Vonnegut, même si elles nous parviennent en ordre dispersé (Mother night a été publié en volume en 1966), continuent de former un collier de perles rares, liées entre elles par des personnages, ici très secondaires, là de premier plan. Héros de Nuit noire, Howard W. Campbell Jr. apparaissait, le temps d'un chapitre, dans Abattoir 5 ; cette fois, il se raconte de la première à la dernière ligne du présent ouvrage : américain nazifié, propagandiste radiophonique effréné du 3e Reich capturé longtemps après la guerre par les Israéliens et en attente d'être jugé, voilà qu'il se prétend agent secret infiltré, qui profitait de son usage de la radio nazie pour passer des messages codés à l'intention des alliés. Où est la vérité ? Qu'importe... répond Vonnegut : ce qui a été fait est fait, nous sommes tous manipulés, et aucun acte individuel ne peut rien changer au monde lorsque le monde est fou. Démythifiante, profondément amère, concrétisant la faillite des idéologies et l'absurdité du patriotisme, cette fiction politique opte délibérément pour la gravité, contre le sarcasme. Mais le talent est toujours là ; décidément, Vonnegut est un grand, bonhomme."
Jean-Pierre Andrevon.

On aura noté que la publication de "Nuit noire" a suivi en France celle de "Abattoir 5" - ce qui fait dire à Andrevon qu'il pourrait s'agir d'un développement d'un personnage secondaire issu du roman précédent, comme si Vonnegut tirait ici à la ligne. On aura compris, en rétablissant l'ordre chronologique d'écriture, que l'apparition de Howard W. Campbell jr. dans "Abattoir 5" est plutôt un clin d’œil bien appuyé à ce roman-ci. 
 
Nous vous proposons pour compléter le plaisir de lire et relire "Nuit noire", la plus récente traduction parue aux Éditions Gallmeister en 2016, sous le titre "Nuit mère".

Le quatrième de couverture :

« Je suis américain de naissance, nazi de réputation et apatride par inclination. » Ainsi s’ouvrent les confessions de Howard W. Campbell Jr. qui attend d’être jugé pour crimes de guerre dans une cellule de Jérusalem. Ce dramaturge exilé en Allemagne est connu pour avoir été le propagandiste de radio le plus zélé du régime nazi. Mais il clame aujourd’hui son innocence et prétend n’avoir été qu’un agent infiltré au service des Alliés. Il lui reste désormais peu de temps pour se disculper et sauver sa peau.

 
     Un imaginaire satirique, fait d’humour noir, d’antimilitarisme, d’aphorismes et de digressions.
     LIBÉRATION
 
     Voici un auteur doué d’une excellente oreille, d’une prose imagée et d’un message.
     LIRE

Le berceau du chat - 1963 (VF 1972)
 
C'est deux ans après "Mother night" que parait "Cat's cradle", en 1963. Vonnegut conservera ce rythme de publication jusqu'à "Abattoir 5" en 1967. Pour l'édition française, il faudra attendre près de dix ans, soit 1972, pour que paraisse "Le berceau du chat" aux Editions du Seuil. Le public francophone découvrira donc ce livre après "Abattoir 5" qu'il précède pourtant de deux occurrences bibliographiques.
"Le berceau du chat" pourrait être considéré comme l'ouvrage des déplacements par rapport à la vie personnelle et familiale de Vonnegut. Le survivant de Dresde traite ici d'Hiroshima ; le personnage du père résonne étrangement avec le Kurt Vonnegut sénior, père de junior, voire avec son frère Bernard, pionnier de la dissémination d'iodure d'argent dans l'atmosphère pour provoquer des pluies artificielles (méthode dite de "l'ensemencement des nuages").
Mais c'est surtout par l'extrême modernité de son propos que ce quatrième roman de Vonnegut est frappant. A notre époque inquiète des bouleversements climatiques et en proie à une forme mondiale "d'idiocratie", "Le berceau du chat" traite déjà de la cohabitation mortifère d'une science sans conscience avec une idéologie de la vacuité et du mensonge. Fort de 126 courts chapitres, Vonnegut renoue, en la développant à sa main, avec une forme dépoussiérée de la science-fiction telle qu'on pourra l'apprécier tout au long de ces années 60.

La recension du "Berceau du chat" parue dans le numéro 228 de Fiction (Décembre 1972).

"Abattoir 5, sorti voici un an (et critiqué dans notre numéro 214), datait de 1969. Le berceau du chat, que les Editions du Seuil éditent aujourd'hui, possède un copyright de 1963, et il n'est pas défendu de penser que c'est le succès remporté par le précédent roman de Kurt Vonnegut qui a poussé son éditeur à aller chercher plus avant dans son œuvre. Quoi qu'il en soit, la parenté entre les deux romans est flagrante : Vonnegut travaille dans la continuité. Et s'il est patent que l'auteur des Sirènes de Titan a quitté la SF, il n'en demeure pas moins vrai que celle-ci continue à lui servir de tremplin. Le berceau du chat, plus encore que Abattoir 5, se sert de la SF pour faire un pied de nez à la réalité, pour prendre du recul par rapport à elle, pour la faire glisser dans le seul tiroir qui soit vraiment à sa taille : celui de l'absurde. Comme Abattoir 5, Le berceau du chat est centré sur une destruction massive, et le reflet de cette destruction en littérature. Mais, alors que dans le premier roman cité il s'agissait du bombardement de Dresde et du livre que le narrateur voulait écrire au sujet de cette tragédie, Vonnegut a choisi pour le second (rappelons qu'il ne s'agit que de l'ordre de parution en France) l'explosion de la bombe atomique sur Hiroshima. Dresde, Hiroshima, une même horreur, une même logique absurde de la guerre : l'assassinat de 100 000 civils ou plus. Hier Billy Pèlerin, aujourd'hui Jonas, enquêtent donc sur ces journées qui n'ont guère ébranlé le cours d'une guerre finissante de toute façon, mais dont l'évocation fait toujours frémir. 

A la différence de Billy, toutefois, Jonas n'a pas été témoin du cataclysme (comment l'aurait-il pu ?), aussi ne cherche-t-il pas à écrire sur l'explosion elle-même, mais sur les faits et gestes des gens qui ont été dans l'entourage du « père » de la bombe, Félix Hoenikker, décédé depuis, mais dont les trois enfants sont encore en vie. Et comme Billy, cependant, Jonas n'écrit pas le livre qui est à la base de sa quête. Il en écrit un autre, le livre de cette quête (ou enquête), le livre que le lecteur peut tenir entre ses mains sous le titre de Le berceau du chat. Mais c'est un livre aussi inutile que celui qui aurait dû primitivement être écrit, et aussi inutile que n'importe quel autre livre possible en face d'une tragédie comme celle d'Hiroshima, et de tous les autres Hiroshima potentiels contenus dans l'invention de la bombe atomique. Car, lorsque Jonas l'achève, il est à peu de chose près le dernier homme vivant sur Terre, et le livre ne peut avoir d'autre lecteur que son propre auteur. La boucle est bouclée :

« Si j'étais plus jeune, j'écrirais une histoire de la bêtise humaine ; et je monterais jusqu'au sommet du mont McCabe, où je m'allongerais sur le dos avec mon histoire en guise d'oreiller ; et je prendrais par terre un peu du poison bleuâtre qui transforme les hommes en statues ; et je me transformerais en un gisant au sourire sardonique, un pied de nez dressé vers Qui-vous-savez. » (p. 203 et dernière).

Pour que cette boucle se boucle, il aura fallu cependant le temps d'un livre, le temps qui s'écoule entre Hiroshima et la fin du monde pressentie. Un livre absurde, naturellement, qui raconte n'importe quoi, n'importe comment : précisément Le berceau du chat, où l'on ne trouve pas plus de berceau ou de chat que de tambour ou de trompette selon Bernard Shaw, simplement une figure abstraite faite avec de la ficelle tendue entre des doigts croisés et qui se nomme « berceau du chat ».

Comment Jonas contacte les enfants Hoenikker, Newton le nain qui faillit épouser une danseuse ukrainienne aussi petite que lui et ayant « choisi la liberté », Angela, fanatique de la trompette et Frank, passionné de modèles réduits, devenu général dans la République de San Lorenzo, île des Caraïbes plus ou moins calquée sur Haïti ; comment Jonas s'embarque à destination de San Lorenzo où il est appelé à succéder au vieux dictateur « papa » Mozano ; comment il en vient à épouser la foi en Bokonon, prophète san lorenzien qui s'exprime en « calypsos » d'une grande sagesse ou d'une grande stupidité, et dont le livre sacré commence par : « Toutes tes vérités que je vais vous dire sont des mensonges éhontés » ; et comment cette histoire absurde suscitée par un monde qui ne l'est pas moins prend fin, et comment le monde prend fin lui aussi peu avant la fin de l'histoire... c'est ce que vous apprendra Le berceau du chat, un livre d'à peine deux cents pages, divisé en 127 tout petits chapitres, parce qu'il faut bien faciliter la lecture aux généraux que Vonnegut, dit-on, souhaite avoir parmi ses lecteurs.

Mais un général s'égarerait sûrement à la lecture du Berceau du chat, en cherchant et le berceau, et le chat. Et si par hasard ce général arrivait jusqu'à la page 180, il s'étoufferait sûrement en lisant ce curieux discours prononcé lors d'une cérémonie en l'honneur des « Cent martyrs de la démocratie » :

« Je ne dis pas qu'à la guerre, s'ils doivent mourir, les enfants ne meurent pas comme des hommes. A leur honneur éternel comme à notre éternelle honte, c'est bien comme des hommes qu'ils meurent, rendant ainsi possible la célébration virile des fêtes patriotiques. 

Ils n'en sont pas moins des enfants assassinés. 

Et je vous propose ceci : si nous devons rendre sincèrement hommage aux cent enfants perdus de San Lorenzo, nous ne saurions mieux passer la journée qu'en méprisant ce qui les a tués, c'est-à-dire la bêtise et la méchanceté de toute l'humanité. 

Quand nous commémorons les guerres, nous devrions peut-être arracher nos vêtements, nous peindre en bleu et marcher à quatre pattes toute la journée en grognant comme des porcs. Ce serait surement plus approprié que les grands discours et les étalages de drapeaux et de canons bien huilés ».

C'est presque du Cavanna : Kurt Vonnegut n'y va pas de main morte. Sa république d'image d'Epinal, ses savants fous et distraits, sa religion fantoche ont certes de quoi irriter. Mais cet usage immodéré d'archétypes qui ont fait leur temps et font eau de toutes parts répond à un but bien précis : enfoncer le clou de l'absurde dans le crâne des lecteurs, qu'ils soient ou non généraux. Et même ce portrait express de l'écrivain (« Ecoutez : quand j'étais plus jeune — il y a de cela deux épouses, 250 000 cigarettes, 3 000 litres de tord-boyaux »), qui ne fera pas sourire du bout des lèvres et semble issu d'une Série Noire des années 40 — gageons que c'est tout à fait voulu, que la lourde patte de Vonnegut s'est faite plus pesante encore, pour bien être à la hauteur de ses cons de généraux de lecteurs, pour bien nous faire comprendre que la littérature, après tout... 

Que dire alors de cette fin du monde qui tire un trait sur tout ? Provoquée par la « glace-9 », une substance inventée juste avant sa mort par Hoenikker (sur la demande d'un général — bien sûr ! — qui avait la hantise de la boue et des marines qui s'enfoncent dedans en montant à l'assaut), substance qui a la particularité réjouissante de transformer, par réaction en chaîne, toute l'eau du globe (y compris celle contenue dans le corps humain) en glace, elle est naturellement le contraire de l'apocalypse nucléaire : ici les flammes de l'enfer, là le blanc et silencieux gel — la mort « propre » dont rêvent les stratèges de l'absurde, l'arme absolue et absolument efficace, les cristaux qui lavent plus blanc, que Barjavel déjà, dans Le diable l'emporte, avait utilisée avec le même humour vengeur sous le terme de « eau drue ».

Avec la glace-9 apparaît donc la SF, qui en a vu d'autres mais tient, ici comme ailleurs, un rôle essentiel : celui d'extrapoler sur la réalité, de façon à ce que cette réalité, secouée dans sa matière atomique, nous explose en pleine figure et nous montre à nu son cadavre, avec ses poumons cancéreux et ses tripes rongées par les vers. 

Doit-on ajouter (même si Le berceau du chat ne nous parait pas tout à fait au même niveau de réussite que Abattoir 5) que Kurt Vonnegut Jr est un grand écrivain ? C'est inutile. Mais que cette grandeur soit faite d'archétypes remoulus, d'un gros humour qui met les pieds dans le plat, d'une « hénaurmité » de situations qui va au-delà de la contestation proprement politique — cela ne semblera-t-il pas surprenant ? Pas davantage, car ces traits forment le portrait d'une Amérique qui a trouvé, en Vonnegut, un écrivain à sa mesure. Certes, il n'est pas le seul. Mais c'est justement ce qu'il y a de merveilleux.   

Jean-Patrick EBSTEIN

Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater - 1965 (VF 1976 sous le titre "R comme Rosewater !")

" Eliot (...) s’invita à une conférence d’auteurs de science-fiction dans un motel de Milford, en Pennsylvanie. Norman Mushari apprit cet épisode en lisant le rapport d’un détective privé qui figurait dans les dossiers du cabinet McAllister, Robjent, Reed & McGee. Le vieux McAllister avait engagé ce détective pour suivre Eliot à la trace, au cas où certains de ses agissements pussent par la suite mettre légalement la Fondation dans l’embarras.

Ce rapport comprenait, au mot près, le discours qu’Eliot avait prononcé devant les écrivains. La réunion, y compris l’intervention alcoolisée d’Eliot, avait été enregistrée.

“Je vous aime, mes salauds, avait déclaré Eliot à Milford. Je ne lis plus que vous. Vous êtes les seuls à oser parler des changements réellement formidables de notre époque, les seuls à être suffisamment fous pour réaliser que la vie est un voyage spatial, et pas des plus courts, d’ailleurs – un voyage qui durera des milliards d’années. Vous êtes les seuls à avoir les tripes de vous soucier réellement de l’avenir, à constater réellement ce que nous font les machines, ce que nous font les guerres, ce que nous font les villes, ce que nous font les grandes idées trop simples, ce que nous font les gigantesques malentendus, erreurs, accidents et catastrophes. Vous êtes les seuls à être suffisamment givrés pour vous tourmenter sur l’infini du temps et de l’espace, sur des mystères qui ne mourront jamais, sur le fait que nous sommes là en train de déterminer si le voyage spatial du prochain milliard d’années nous conduira au Ciel ou en Enfer.”


 

Eliot avoua par la suite que les auteurs de science-fiction écrivaient comme des pieds, mais il ajouta que c’était sans importance. Il déclara qu’ils n’en étaient pas moins des poètes, puisqu’ils étaient plus sensibles aux changements importants que quiconque savait écrire. “Ras-le-bol des peigne-culs talentueux qui font de la dentelle sur la moindre petite expérience de la moindre petite vie, alors que les vrais sujets sont les galaxies, les éons, et les milliers de milliards d’âmes qui n’ont pas encore vu le jour.”

— J’aimerais tant que Kilgore Trout soit parmi nous, dit Eliot, pour pouvoir lui serrer la main et lui dire qu’il est le plus grand auteur vivant de notre temps. On m’informe à l’instant qu’il n’a pas pu venir, car il ne peut se permettre d’abandonner son travail ! Et quel travail notre société confie-t-elle à son plus grand prophète ? (Sa gorge se serra, et, pendant quelques instants, Eliot fut incapable de nommer le métier qu’exerçait Trout.) Ils en ont fait un commis aux stocks dans un centre d’encaissement de timbres-cadeaux à Hyannis !

C’était vrai. Trout, l’auteur de quatre-vingt-sept livres de poche, était un homme très pauvre et inconnu en dehors du domaine de la science-fiction. Il avait soixante-six ans lorsqu’Eliot le cita avec tant d’enthousiasme.

— Dans dix mille ans, prédit Eliot dans son ivresse, les noms de nos généraux et ceux de nos présidents auront été oubliés, et le seul héros de notre époque à être resté dans les mémoires sera l’auteur de 2BRN2B.

Il s’agissait du titre d’une œuvre de Trout, titre qui, après examen, se révélait être la fameuse question posée par Hamlet.


 

Mushari, consciencieux, se mit en quête d’un exemplaire du livre pour compléter son dossier sur Eliot. Aucun libraire digne de ce nom n’avait entendu parler de Trout. Mushari finit par tenter sa chance dans une petite boutique d’objets cochons. Là, au milieu d’une pornographie des plus crues, il découvrit des exemplaires tout abîmés de chacun des livres jamais écrits par l’auteur.2BRN2B, initialement publié à vingt-cinq cents, lui coûta cinq dollars, soit le même prix que le Kâmasûtra de Vitsayana."

Nous n'avons pas résisté d'ouvrir cette note sur ce message d'amour pour la science-fiction qu'envoie - dès le chapitre 2 de "Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater" - Vonnegut à travers le pauvre Eliot Rosewater - sorte de pendant messianique au Malachi Constant des "Sirènes de Titan" - message dont le destinataire principal, Kilgore Trout, est encore inconnu des lecteurs aguerri de Vonnegut. On le sait déjà, il sera l'un des protagonistes du très attendu "Abattoir 5", et de nouveau le lectorat français pourra nourrir l'impression, lors de l'édition de "R comme Rosewater" au Seuil en 1976, que Vonnegut tire à la ligne en développant sur un roman le personnage secondaire d'un précédent. Comme avec Howard W. Campbell, c'est le mouvement inverse qu'il faut considérer, "Abattoir 5" faisant office d'infundibulum aux écrits qui l'auront précédé.

C'est par l'apparition de Trout, et son rôle de mentor involontaire, que Vonnegut garde ici un pied dans la science-fiction. Peine perdue peut-être pour le lectorat français, l'ouvrage ne sera même pas référencé dans les rubriques habituelles de Fiction... Vonnegut développera d'avantage le personnage de Kilgore Trout, le plus talentueux des auteurs de S.F., et le plus mal servi par les éditeurs aussi, dans "Le breakfast du champion" (1973).

Quatrième de couverture de l'édition au Seuil, collection Fiction & Cie, sous le titre "R comme Rosewater !" :

" Il se pourrait bien que Vonnegut soit la conscience - légèrement ambiguë - d'une Amérike complètement sinoke : il s'est fait le gardien de ses débordements les plus infektieux, comme d'autres se font huissiers ou pêcheurs de perles. Il a entouré la Bête d'un réseau de boîtes de soupe Campbell vides, il lâche sur elle des troupeaux de bergers allemands apatrides et il barbouille de Ketchup la moindre de ses institutions.
A l'hystérie du vieil animal libéral, il réplique par un chahut verbal burlesque, hypercoloré, bafoueur, woody-allenien à souhaits, helzapopinesque comme c'est pas permis, en un mot : vonneguteux (les jeunes des States disent : vonnegutsy). Après la guerre (Abattoir 5), la science débilo-sénile (Le Berceau du chat), la société surfaite (Le Breakfast du champion), ce sont les institutions de bienfaisance (en termes vonneguteux : si l'on ne prête qu'aux riches, on ne prend qu'aux pauvres ! ) qui lui servent de cible : Eliot Rosewater, 46 ans, président de la Fondation Rosewater et mécène suave de Rosewater City est un joyeux imbécile plein d'humour (involontaire) et d'argent (hérité).
Son rêve : être le big chief des pompiers ; obsession principale : se prend pour Hamlet (c'est pas grave ! ) ; sa passion : semer le bordel au téléphone (et comment ! ) ; sa seule admiration : Kilgore Trout, "auteur de 87 livres de poche" , bien connu des lecteurs de Vonnegut ; son destin : berner tout le monde, son sénateur de père, sa gourde de femme, ses faux-jetons de comptables. Bref : s'envoyer en l'air en faisant la nique (la nike ? ) au Grand Kapital, à la propriété privée, aux lois sur l'héritage...
Petite précision : R comme Rosewater est le livre le plus drôle que l'Amérique nous ait envoyé depuis longtemps. "
Nous proposons ici la réédition datée de 2014 aux éditions Gallmeister, sous le titre "Dieu vous bénisse monsieur Rosewater".

Abattoir 5 - 1967 (VF 1971)

C'est véritablement avec cet ouvrage que Vonnegut gagne ses lettres de noblesse, tant aux Etats-Unis qu'en France. Synthèse de tous ses ouvrages précédents, Vonnegut s'attaque enfin directement à son propre traumatisme - le bombardement de Dresde dont il fut le témoin direct - sans pour autant tomber dans l'ornière d'une autobiographie complaisante ou larmoyante. L'absurdité ne réside pas tant dans la destruction de masse des populations civiles en temps de guerre, que dans l'âge de ceux qui la font, ou du moins la subissent en tant que soldats : ni plus ni moins des enfants. L'ouvrage est ainsi sous-titré : La croisade des enfants

La recension d'"Abattoir 5" dans le numéro 214 de Fiction (Octobre 1971) par Jean-Pierre Andrevon :

" Abattoir 5 n'est pas une histoire de science-fiction. « C'est une histoire vraie, plus ou moins. Tout ce qui touche à la guerre, en tout cas, n'est pas loin de la vérité. J'ai réellement connu un gars qu'on a fusillé à Dresde pour avoir pris une théière qui ne lui appartenait pas. Ainsi qu'un autre qui menaçait de faire descendre ses ennemis personnels par des tueurs à la fin des hostilités. Et ainsi de suite... » (p. 11). Mais c'est une histoire qui tourne autour de la SF, qui y emprunte certains thèmes, qui passe par certains de ses détours. Mais en les survolant, sans avoir l'air d'y toucher, ou alors à la manière de gags — comme celui du temps inversé, cher à Philip K. Dick, et qui ne fait ici que l'objet d'une trentaine de lignes du genre : « La formation survole à contre-courant une ville allemande en flammes. Les bombardiers ouvrent leur trappe, déploient un magnétisme miraculeux qui réduit les incendies. les ramasse dans des cylindres d'acier et enfourne ceux-ci dans le ventre des coucous. (...) Quand les bombardiers regagnent leurs bases, les cylindres d'acier sont ôtés des râteliers et réexpédiés aux Etats-Unis où les usines tournant nuit et jour pour les démanteler et séparer les dangereux composants, les réduisant à l'état de minéraux. (...) Puis on envoie ces minéraux à des spécialistes, dans des régions lointaines, il s'agit pour eux de les enfouir, de les dissimuler habilement, afin qu'ils ne puissent jamais plus nuire à personne. » (p.71).

On pourra compléter en reprenant une citation que Pierre Versins débusquait dans son article "Une porte peut être ouverte et fermée", issue des Récits de l'infini, de Camille Flammarion, à propos de cette même inversion du sens du temps :

Au lieu de perdre la bataille, c'était l'empereur qui la gagnait, de prisonnier devenant souverain, Waterloo était un 18 brumaire !…

Un extrait de la pièce "Tabula Rasa" (2010) reprenant ce texte de Vonnegut.

 En réalité, et on l'aura compris à ces quelques extraits, Abattoir 5 est un livre sur l'Amérique et sur la guerre — deux notions qui peuvent difficilement être séparées, surtout si le terme guerre évoque la violence à l'état brut, à l'état « sauvage », la violence absurde, aveugle, incompréhensible. Kurt Vonnegut y met l'accent dès la deuxième phrase de son roman : oui, il a réellement connu un gars qu'on a fusillé parce qu'il avait volé une théière... Et lorsqu'on fusille pour une théière, le fond de l'horreur n'est-il pas atteint par l'absurde ? De toute façon, la notion de violence transcende considérablement celle de guerre — qui n'est que la contraction spatiale et temporelle d'une violence particulièrement exacerbée. La guerre de 1939/45, justement, qui est, sinon le sujet du livre, tout au moins son « objet », n'est là que comme un point de repère, d'éclatement, de conjonction de lignes de force. Mais la violence ne s'est pas arrêtée avec la fin de la guerre, avec cette guerre-là :

« Robert Kennedy dont la maison de vacances est située à quatorze kilomètres de celle où j'habite toute l'année a été atteint d'une balle il y a quarante-huit heures. Il est mort hier soir. C'est la vie.
Martin, Luther King a été abattu le mois dernier. Lui aussi est mort. C'est la vie.
Et chaque jour mon gouvernement me communique le décompte des cadavres que l'art militaire fait fleurir au Vietnam. C'est la vie.
Mon père s'est éteint, ça fait des années maintenant, de mort naturelle. C'est la vie. C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix.« (p.185).
Et, à ce stade de violence perpétuelle, qui se déploie dans l'espace et dans, le temps, qui se révèle dans le comportement, dans les objets mêmes, on touche bien à une forme particulière d'absurde, donc finalement à une sorte de science-fiction. Une science-fiction certes vécue, mais dont les composants paraissent si effroyables qu'on parvient, par un réflexe d'autodéfense, à n'y plus croire du tout.
Ainsi, Abattoir 5 se voulait, dans son projet, être le récit de l'anéantissement de Dresde, auquel l'auteur, Kurt Vonnegut, avait assisté alors qu'il était jeune soldat. Dresde est une ville allemande. Au début de 1945, elle avait été déclarée « ville ouverte », n'abritait aucune troupe, ne possédait aucune usine d'armement. Elle n'était habitée que par des civils et des prisonniers alliés. Pourtant, dans la nuit du 13 février, les bombardiers américains ont rayé la ville de la carte en y lâchant je ne sais plus combien de tonnes de bombes. I ! y a eu 135 000 morts, tous civils, à peu près deux fois plus qu'à Hiroshima. Pourquoi ce bombardement de Dresde ? On ne l'a jamais su exactement. Secret d'état-major. C'est comme ça. C'était la guerre, il fallait en hâter la fin...
Mais cette horrible tragédie, Kurt Vonnegut, malgré les appels pressants de son éditeur, ne parvient pas, même vingt ans après, à y retourner, fût-ce en mémoire, fût-ce par écrit. Du moins pas en personne. Alors il s'invente un double, Billy Pèlerin, soldat comme lui, et qu'un hasard funeste a placé à Dresde cette horrible nuit du 13 février 1945.
Seulement, même dans un roman « plus ou moins vrai » qui commence par :
« Ecoutez, écoutez, Billy Pèlerin a décollé du temps »
et qui finit sur trois notes d'oiseau moqueur :
« Cui-cui-cui ? »
il n'est pas facile de se replonger dans l'horreur. Alors Kurt Vonnegut va rôder autour de l'épicentre de la tragédie, il va tourner autour dans le temps, tracer autour d'elle des cercles concentriques de plus en plus étroits, en louchant du côté de l'ouragan de feu, mais sans jamais y pénétrer vraiment. Le livre s'achève (roman à peu près vrai, souvenirs fictifs) alors que nous avons à peine posé le pied dans Dresde, alors que nous n'aurons même pas assisté à l'exécution de ce « pauvre Edgar Derby » fusillé pour une théière, dont l'annonce du triste sort est pourtant rappelée à peu près toutes les deux pages.
Le livre est ainsi constamment soumis à une curieuse oscillation temporelle, effet de balancier qui rejette Billy Pèlerin dans le futur ou dans le passé aussitôt que le cours du récit l'amène trop près du 13 février mortel. Technique du roman moderne, bien sûr, mais plus que cela : technique imposée par cette horreur de l'horreur qui fige la plume du romancier dès qu'il veut aborder la pièce centrale de son livre, et qui trouve sa justification seconde dans les fantasmes de Billy Pèlerin, qui a eu la révélation que la mort n'existe pas, que l'existence se mord la queue, qu'elle n'est qu'une perpétuelle errance circulaire à travers tous les instants de la vie éternellement revécus.
C'est un moyen comme un autre de lutter contre la mort, de se convaincre que la mort n'existe pas. De s'en débarrasser : à défaut d'effacer la violence, on peut toujours éluder son effet le plus direct. De là cette expression qui revient, comme une ritournelle, souligner les passages les plus tragiques : « C'est la vie. » Et tout le reste, toutes les enjolivures (Billy Pélerin enlevé par une soucoupe volante et exposé dans un zoo de la planète Tralfamadore en compagnie de la pulpeuse vedette de cinéma Montana Patachon ; la rencontre avec le mythique auteur de science-fiction Kilgore Trout, dont l'œuvre colossale et absolument inconnue, sauf d'un seul fan, est d'une inspiration aussi rebattue et aussi minable que l'aventure de Billy sur Tralfamadore), tout cela n'est là que pour reculer l'inéluctable, pour le nier, manière de se dire : la guerre, la mort... ce n'est que de la science-fiction, cela n'existe pas. Sur Tralfamadore au moins, on ne meurt jamais, non plus que dans les livres.
C'est dire que le roman de Kurt Vonnegut est profondément amer, acerbe, et comme tel prodigieusement drôle aussi, d'une drôlerie fatiguée et morne qui fait penser un peu à Leiber, un peu à Sturgeon — et qui donc est profondément américaine, mais à la manière de ces Américains fatigués de l'Amérique — et qui finalement appartient en propre à Kurt Vonnegut Jr. Il faut se souvenir qu'on trouvait déjà ces qualités au service d'une intrigue très classiquement SF, mais déjà contestataire, dans son roman Les sirènes de Titan, publié il y a une dizaine d'années dans Présence du Futur, et qui n'a peut-être pas eu tout le succès qu'il méritait. On peut en profiter pour relire cette satire féroce de l'armée, de la publicité, de l'argent, après avoir savouré en connaisseur Abattoir 5 — un chef-d'œuvre de la littérature actuelle, toutes barrières de genre abattues. "
Jean-Pierre ANDREVON


Le breakfast du champion - 1973 (VF 1974)
 
Il était temps, après avoir eu malgré lui l'ascendant sur Eliot Rosewater et Billy Pilgrim, que Kilgore Trout se mette à réaliser l'influence qu'il exerce sur ses lecteurs - tout comme Vonnegut. Son septième roman plonge dans la meta-fiction avec bonheur : Kilgore Trout comprend sa condition d'être de papier, tous ses congénères ne sont que des êtres plus ou moins écrits dont les actes suivent un plan souvent absurde... et ensuite ?
Il s'agit peut-être là du plus léger roman de Vonnegut, et les six années qui le séparent du précédent n'en font pas pour autant l'ouvrage de la maturité. Car on dirait que Vonnegut se parodie, s'amuse avec les codes et les décors qu'il avait lui-même patiemment posés d'ouvrage en ouvrage. Comme s'il n'y croyait finalement plus, ou qu'il désirâsse mettre fin au jeu de dupes qu'est la fiction.
L'ensemble est pourtant toujours très drôle, et ici l'humour s'accommode même d'un jeu de petits dessins qui parsèment le récit sur un rythme soutenu - et souvent un dessin vaut en effet mieux qu'un discours. Voici donc une oeuvre singulière, initialement publiée aux Editions du Seuil, puis reprise dans la collection de poche J'ai Lu. Elle sera retraduite et rééditée chez Gallmeister en 2014 sous le titre "Le petit-déjeuner des champions".
 
La recension du "Breakfast des champions" parue dans Fiction n°256 (Avril 1975), toujours par Jean-Pierre Andrevon :
" Septième ouvrage de Kurt Vonnegut. Le breakfast du champion (1972) est dans la ligne du Berceau du chat (1963) et d'Abattoir 5 (1969) : c'est-à-dire que, sous un mince artifice de loufoquerie fantastique (ici l'introduction de « substances chimiques nocives » dans un cerveau humain, ce qui rend son propriétaire fou furieux), il ne parle de rien d'autre que de notre monde — ce qui n'est pas si mal. Notre monde dingue-dingue-dingue, bien sûr : ce pourquoi le soupçon de folie qui prend Dwayne Hoover au cerveau et l'amène à cogner sur le museau de quelques-uns de ses concitoyens est parfaitement à sa place dans ce roman, dont il peut être considéré comme la synecdoque, ou le point nodal...
     Roman ? Non car Le breakfast du champion n'a ni commencement ni fin, ni queue ni tête, ni tambour ni trompette. Et ainsi de suite. (Comme l'écrit Vonnegut toutes les deux lignes.) Se préoccuper de fin et de commencement, de tête et de queue (encore qu'une certaine insistance à nous faire connaître les mensurations du pénis de tous ses personnages...), c'est bien au-dessus des aspirations de Vonnegut. Le monde étant composé de fous (ou de robots programmés pour une folie générale, incurable, définitive), pourquoi écrire à l'intention de ces fous un livre qui aurait un sens quelconque ? Aussi, de sens, le... roman de M. Vonnegut n'a que celui de l'Histoire en marche (ou de l'air du temps respiré d'une narine perspicace, dédaigneuse, ironique), qu'il reflète fidèlement, comme en un miroir, pour les beaux yeux de ces fous (ou de ces robots programmés) que nous sommes. nous pauvres lecteurs.
     M. Vonnegut (je tiens au « monsieur », qui précise bien que le susnommé est une individualité respectable et doué du libre-arbitre qui nous fait défaut) a déjà consacré deux romans au massacre — notre plus belle conquête : Le berceau du chat c'était Hiroshima, Abattoir 5, Dresde. C'est bien suffisant (a-t-il dû penser). Les massacres continuant gaiement (preuve qu'un livre ne peut rien changer à rien — ce dont on se serait bien douté, tout fous que nous sommes...), M. Vonnegut s'est borné cette fois à inscrire dans son miroir (qu'il appelle un vide, à la mesure de notre pensée quand on se regarde dedans, sans doute) quelques-unes de nos bêtises, de nos tares : la bagnole considérée comme un des beaux-arts. le sexe comme un moyen de se pousser du col, le lynchage des Nègres comme un passe-temps amusant, la pollution comme un spectacle pittoresque, la vénération de la culture comme le fin fond de l'imbécillité...
     En fait, le portrait qu'il trace ici de l'existence de la bête verticale est si schématique qu'il se pourrait très bien qu'il ait été fait, non pour le supposé modèle, mais pour des créatures d'une autre galaxie qui auraient ainsi une idée vague mais juste de la vie sur cette misérable planète appelée Terre. M. Vonnegut serait alors un écrivain de science-fiction natif de la nébuleuse d'Andromède, qui aurait inventé de toute pièce, pour les Andromédiens, un monde absurde, logique, et absolument dégoûtant, M. Vonnegut serait le Sheckley d'Andromède que je n'en serais point étonné. S'expliquerait en tout cas la présence de tous ces dessins (de l'auteur) qui parsèment l'ouvrage (un camion, un mouton, un serpent, un « castor bouche-ouverte » 1, une chaise électrique, etc.), et qui ne seraient alors là que pour préciser dans l'esprit des lecteurs andromédiens certains détails de la vie terrestre, sans pour cela que l'auteur ait à sacrifier à ces oiseuses descriptions qui alourdissent d'ordinaire les romans de science-fiction — même sur Andromède.
     Un des personnages principaux du livre est d'ailleurs lui-même écrivain de SF : c'est Kilgore Trout, bien connu depuis Abattoir 5. C'est une piste qui va en droite ligne vers mon hypothèse. L'auteur en personne intervient en outre dans le déroulement de son ouvrage, pour bien montrer qui est le patron dans ce foutu bordel : lui, et pas nous, pauvres créatures de papier. C'est une autre piste. On n'en manque pas, dans Le Breakfast du champion. On n'en manque même si peu qu'elles ont tendance à s'embrouiller, et que l'hardie hypothèse construite quelques lignes plus haut n'est peut-être que le résultat de la surchauffe des cellules grises d'un critique au dernier degré de l'éthylisme. Allez savoir ! Et puis quelle importance, au fond ; nous sommes tous des robots programmés pour lire le bouquin de M. Vonnegut Kurt Jr., il ne nous a créés que pour ça. On n'y coupera pas, et on a bien de la chance : qu'est-ce qu'il est bon, le bouquin de M. Jr. Vonnegut Kurt ! Et qu'est-ce qu'il est marrant !

     P.S. : Je suis programmé pour écrire ça, alors..."
Note :

1. II est impossible de préciser ce qu'est un castor bouche-ouverte dans une revue qui s'adresse pour une part à des moins de 18 ans.

Jean-Pierre ANDREVON

 

Pour terminer cet hommage, et bien qu'il manque à ce panégyrique tous les ouvrages qui suivent "Le breakfast du champion", j'aimerais saluer ici, en ce 11 Novembre 2022, l'infatigable travail titanesque des continuateurs de

" L'Univers Etrange et Merveilleux du Fantastique et de la Science-Fiction " : MuadDib for ever...

qui fêtent aujourd'hui leurs 11 années d'existence. Ce blog est une merveille de recensement et de préservation du cinéma dit "de genre", mais pas que, accompagné d'un inestimable service de remise en ligne de films introuvables, de mise en place de versions sous-titrées qui n'existent nulle part ailleurs, de fiches complètes et d'un espace de commentaires souvent passionants... Vous pouvez par exemple, et pour raccorder à notre sujet de ce jour, y (re)découvrir l'adaptation cinématographique que George Roy Hill avait réussi de l'oeuvre phare de Vonnegut, "Abattoir 5", et c'est ICI !

Longue vie à l'UFSF ! Joyeux anniversaire à vous, Polo, Radis Noir, Patrick, et tous les autres...

ET encore... Joyeux anniversaire, Kurt, mon ami, tout en haut de ma bibliothèque, toujours à disposition tant j'aime à te relire régulièrement.


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