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06 mai, 2026

Galaxie (2eme série) n°019 – Novembre 1965

ATTENTION : GRANDES POINTURES ! Un très bon numéro, avec la présence d'une belle nouvelle inédite depuis (!) de Theodore Sturgeon, et un récit de Philip K. Dick qui nous parle (à sa façon) de son métier ; rien que cela nous éclaire d'un rayonnement d'intelligence - et l'on sait que Gordon Dickson, Daniel Galouye et Damon Knight ne sont pas en reste sur ce terrain-là, ce qui ne gâte rien. Quant aux sujets évoqués, nous y explorons plusieurs civilisations en reconstruction, qu'elles s'estiment accomplies ou non.

Quel panache !

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Sommaire du Numéro 19 :


1 - Philip K. DICK, Projet Argyronète (Waterspider, 1964), pages 4 à 36, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Virgil FINLAY

2 - Gordon R. DICKSON, L'Homme de la Terre (The Man from Earth, 1964), pages 37 à 50, nouvelle, trad. Michel DEMUTH *

3 - Daniel F. GALOUYE, Délivrez-nous du mal (Soft Touch, 1959), pages 51 à 69, nouvelle, trad. Pierre BILLON

4 - Theodore STURGEON, Un monde trop parfait (Granny Won't Knit, 1954), pages 70 à 129, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

5 - Damon KNIGHT Une folie ancienne (An Ancient Madness / Mary, 1964), pages 130 à 152, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par John GIUNTA

6 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 153 à 153, bibliographie

7 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 159, courrier


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


" Pendant la première moitié du XXe siècle, les prescients – ces gens qui étaient capables de lire l’avenir – avaient été si nombreux qu’ils avaient formé une guilde avec des sièges à Los Angeles, New York, San Francisco et en Pennsylvanie. Ce groupe de prescients, qui se connaissaient tous les uns les autres, avait créé un grand nombre de magazines qui avaient été florissants pendant plusieurs décades. Bravement, franchement, les membres de la guilde des prescients avaient révélé dans leurs écrits leurs connaissances de l’avenir. Et pourtant, dans l’ensemble, la société ne leur avait prêté que peu d’attention. "
Des magazines publiés par des humains capables de voir l'avenir, qui restent ignorés du grand public, voilà comment dans Projet argyronète le jeune Philip K. Dick décrit ces magazines qui aux Etats-Unis  ont fleuri comme des primevères : Galaxy, If, Astounding...

Il y est entre autres question d'une  nouvelle de Poul Anderson intitulée Night fly, parue dans le numéro d'Août 1955 du magazine "IF". Nous ne serons pas surpris de ne pas l'y trouver (mais d'y voir au sommaire une autre nouvelle de Dick, The Mold of Yancy, en VF : A l'image de Yancy dans l'anthologie Dédales démesurés - Casterman 1982), et même que cette nouvelle n'existât pas du tout. Il en va de même pour The fisher of men de Ray Bradbury (présumée in IF de mai 1971, ce numéro fera d'ailleurs partie de la période bimensuelle du magazine).
C'est que Dick s'amuse dans la sphère du "probable", à l'image de la fragile tension qui recouvre une surface d'eau sur laquelle évolue l'araignée d'eau (ou argyronète), tension de surface qui peut éclater au moindre choc mais se reforme aussitôt après la dispersion de l'eau.


Malgré quelques détails scénaristiques hâtivement menés (une scène dans l'espace sans utilité, un manuscrit tapé à la machine dont l'auteur identifie l'écriture comme étant la sienne…), Dick s'amuse à faire sauter quelques clichés romantiques de la SF : les voyages interstellaires sont inaugurés par des prisonniers volontaires (comme pour la colonisation de l'Océanie faite par des bagnards en remise de peine), les instances du futur ne comprennent rien au XXème Siècle et restent campées sur leurs préjugés (comme si nous prenions nos clichés sur le Moyen-Âge pour argent comptant), mais surtout : une bonne partie de la nouvelle se déroule lors d'une convention de SF, mettant en scène plusieurs auteurs - Poul Anderson en tête. Le tout est terriblement plaisant !
On y relèvera au passage ce sommet d'abnégation de Dick :
C’est Philip Dick qui a écrit ça, » dit Anderson. « The defenders. »
— « Est-ce que vous le connaissez ? » demanda Tozzo.
— « Je l’ai rencontré hier à la Convention, » dit Anderson. « Pour la première fois. Un type très nerveux. Il avait presque peur d’entrer. »

 

A la lecture de L'homme de la Terre, des adages se bousculent : A Rome, fais comme les romains ; Nul n'est censé ignorer la loi ; La loi est dure, mais c'est la loiGordon R. Dickson nous propose un monde construit sur l'esprit de ruche, et les caprices de son chef nés de son ennui. Le tragique d'un humain condamné pour une faute qu'il ignorait commettre emmène le lecteur vers un questionnement moral intéressant, même s'il n'est pas poussé ici jusqu'aux derniers retranchements.


"Je ne veux pas et je ne peux pas croire que le mal soit l'état normal des hommes" écrivait Fiodor Dostoïevski dans Le rêve d'un homme ridicule. Dans Délivrez nous du mal, un homme d'une conviction similaire est considéré comme un "quidam", comprenez : un mutant frappé d'ostracisme comme un intouchable. La société future qui le pourchasse agit selon les mêmes paradoxes que la nôtre, et prêche le bien moral dans une turpitude sociale et un individualisme ambiant. Mais, comme souvent avec les histoires de mutant, ce qui pourrait passer pour un égarement de la nature n'est peut-être qu'une ébauche… Un intéressant récit de Daniel F. Galouye.


" Tu ne sais pas… tu ne peux pas savoir… ce qui m’est arrivé. De quoi alimenter une douzaine de rêves. Et tout cela s’est abattu sur moi comme un rêve – avec des bribes de vie réelle. Elle murmura avec ferveur : C’est peut-être que nous sommes devenus fous tous les deux. À moins que ce ne soit le monde qui se fende en deux, et nous avons pénétré dans la fissure pour entrer dans… ou peut-être n’est-ce qu’un rêve après tout, que nous avons partagé en commun. Mais que m’importe, il était magnifique… "

Après une extinction massive de l'humanité, une civilisation humaine s'est péniblement reconstituée, jusqu'à l'invention de la téléportation appelée ici "transplat". La planète put être investie de nouveau, mais ce fut la fin des territoires, des particularités géographiques, comme de la pénurie de matière. Et une chose, allant s'amenuisant, devînt une denrée précieuse : l'intimité. Theodore Sturgeon pose la problématique essentielle de tout instinct de progrès : l'accomplissement et la fin de l'Histoire, la Stase, et la tyrannie de l'injonction à l'immobilisme social. Brillamment mené, avec tous les codes classiques des récits d'utopie, Un monde trop parfait propose un antidote souverain à la Stase : l'exploration infinie de l'espace infini.

On y relèvera quelques détails :

" (...) il ne s’agissait pas de gens vêtus de façon indécente de tissus étrangers qui moulaient le corps au lieu de s’en écarter pudiquement !

La chaleur lui était montée à la figure et il se rendit compte qu’il suffoquait. Son corps était tout moulu et il s’aperçut qu’il avait dû tomber à genoux sur le tapis.

Il se remit tout tremblant sur ses pieds et se laissa accaparer par le réflexe d’ajuster ses pantalets. Ceux-ci étaient nets, luisants, parfaitement cylindriques ; rien à voir avec le galbe délicatement rosé de cette… jambe. Et cette fille avait aussi des orteils. Lui était-il jamais venu à l’esprit de se demander si les femmes possédaient des orteils ? Sûrement pas ! Et pourtant, le fait était là : elle en avait !

Contrairement à ce que figurent les illustrations de Tonney (que nous avons ajoutées en bonus à l'epub), on repensera plutôt aux "Pif-paf", les hommes "pudiques" de la cité enterrée du Monde d'Edena de Moebius (notre illustration).

" La matière ne voyage pas davantage que dans le cas du transplat. Elle cesse d’exister en un point et la loi de la conservation de la matière la fait apparaître en un autre point. " 

La loi de conservation de la matière, ou loi d'équivalence, est aussi évoquée dans des nouvelles traitant du voyage dans le temps, comme Un travail de romain ! de Poul AndersonWinthrop aimait trop le XXVe Siècle, de William Tenn, ou Culbute dans le temps de Chad Oliver ; la nouvelle de Sturgeon leur est antérieure de trois à quatre ans, mais la première acceptation de cette loi (imaginaire) revient peut-être à John Wyndham dans sa nouvelle Voyage dans les siècles  (Pillar to post - 1951).



Avec Une folie ancienne, nous sommes confrontés là encore à une civilisation qui se relève et qui, cette fois par le contrôle des naissances et des castes génétiques, vit aussi dans ce phénomène de stase, d'histoire figée. Mais ici c'est la réémergence de l'énamourement qui pourrait redynamiser l'occupation du territoire. Un joli conte de Damon Knight, fort bien tourné.



21 janvier, 2026

Fiction n°134 – Janvier 1965

" Rien que des nouvelles américaines. Rien que des auteurs consacrés." annonçait la rédaction de Fiction dans son numéro précédent pour présenter ce numéro inaugural de 1965. Voici un choix éditorial assumé, donc, mais qui semble se rapprocher jusqu'à se confondre avec la politique de publication de la revue "Galaxie", du moins temporairement. On pourra toutefois apprécier la qualité d'ensemble (en plus d'en découvrir les raretés, de McIntosh et de Young comme souvent), qui en fait presque un premier jet de ces Fiction Spéciaux qui seront consacrés à l'Age d'or de la science-fiction américaine.

Couverture de Ariel Alexandre
attribuée par erreur à Jean-Claude Castelli.

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Sommaire du Numéro 134 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie

NOUVELLES


2 - James E. GUNN, Le Plus dur des combats (Not So Great an Enemy / Medic, 1957), pages 7 à 55, nouvelle, trad. Pierre BILLON

3 - J. T. McINTOSH, Double jeu (One Into Two, 1962), pages 56 à 69, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

4 - Edmond HAMILTON, Quand on est du métier (The Pro, 1964), pages 70 à 82, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

5 - Robert F. YOUNG, Dans quelle caverne profonde ? (In What Cavern of the Deep, 1964), pages 83 à 128, nouvelle, trad. Denise HERSANT *

6 - Damon KNIGHT, Une fille sur mesure (Maid to Measure, 1964), pages 129 à 131, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

7 - Alan E. NOURSE, L'Union parfaite (The Compleat Consumators, 1964), pages 132 à 136, nouvelle, trad. Christine RENARD *

CHRONIQUES


8 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 137 à 149, critique(s)

9 - (non mentionné), Le Rayon des nouveautés, pages 151 à 151, article

10 - Philippe CURVAL, La Femme du sable, pages 153 à 155, article

11 - Anne TRONCHE, Magritte : l'insolite du familier / Huit peintres insolites, pages 156 à 157, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Si les ressources ne sont pas suffisantes, qui choisirez-vous de traiter – les indigents ou les prospères, les gouffres sans fond ou ceux qui peuvent financer le futur, avec plus de médicaments, plus de santé pour chacun ?

Winston et Julia dans 1984 ou Montag et Clarisse dans Fahrenheit 451, James Gunn reproduit le schéma de l'amour naissant et subversif entre l'agent du pouvoir et la jeune femme rebelle à ce pouvoir. Dans Le plus dur des combats, avec une nouvelle forme dystopique qui rappellera la nouvelle précédemment parue 37° centigrades de Lino Aldani, ou Sous le caducée de Ward Moore, c'est la médecine qui détient le pouvoir sur ceux qui sont prêts à se payer ses services. Les autres… demeureront victimes d'une cité en pleine décadence, morbide, polluée et carcinogène. A moins que l'idéal ne change de camp. Une novella intéressante,  au ton proche par ses péripéties de celui de Frederic Pohl, mais avec un peu plus d'esprit de sérieux pourrait-on dire.


A partir du transmetteur de matière qui téléporte d'une planète à l'autre comme en copiant un être vivant, et suivants des restrictions techniques recommandées par la loi, restrictions empêchant que subsiste deux exemplaires d'un tel individu, J.T. McIntosh imagine avec Double-jeu une intrigue policière de meurtre parfait, c'est à dire avec alibi. Plaisant et mené non sans qu'on y perde un peu son latin... Bis repetita, comme dirait l'autre !

"... je vous le dis, le métier n'est pas drôle. Ces coups de sonde minutieux donnés autour de Mars et de Vénus, ces révélations des dernières découvertes les concernant, ces savants imbus d'eux-mêmes qui annoncent chaque jour de nouveaux progrès dans les sciences d'avant-garde… tout cela complique ma tâche. À notre époque, je dois savoir de quoi je parle, au lieu d'élaborer une théorie ou d'inventer quelque chose de toutes pièces. Et voilà que mon propre fils va dans la Lune, d'où il me rapportera des renseignements exacts qui m'obligeront à renoncer à écrire une douzaine d'histoires nouvelles ! "

Quand on est du métier dessine un propos bien touchant composé par Edmond Hamilton, en vieux routard de la SF rattrapé par les progrès de son époque et dont il se sent un peu responsable, du fait d'avoir si bien préparé le climat mental favorable à la conquête de l'espace. Un moment de profonde sincérité rare dans l'histoire du genre. Rappelons que Edmond Hamilton est l'époux de Leigh Brackett (ce fait justifiera même leur publication conjointe dans le numéro suivant, avec en prime une savoureuse anecdote pour le texte de Leigh Brackett).


Le monstre, c'est un état hors-norme et qui peut toucher au sublime. Dans quelle caverne profonde, de Robert F. Young, nous propose de méditer sur "devenir" monstrueux, pour peu de suspendre considérablement sa crédulité. Tout y commence par une romance, et un départ de vie déjà comblé ; mais que subsistera-t-il des aménagements du bonheur quand le monstrueux s'y immisce graduellement ? On retrouve l'appétit poétique de Young dans un récit émouvant qui touche plus à l'allégorie qu'au fantastique.

Une fille sur mesure, bien qu'elle soit due au talentueux Damon Knight, reste une petite blague qui s'arrête habilement avant la chute réelle de l'histoire. Le titre en version originale (Maid to measure), qui fournit son carburant à cette historiette, aurait toutefois pu être traduit autrement.

Après l'amour vache de l'histoire précédente, nous considérons l'amour fusionnel, celui sans faille qu'on espère quand l'on s'en remet à un algorithme pour dénicher l'âme sœur. Alan E. Nourse nous prévient que L'union parfaite n'est peut-être pas danger - et quoi qu'il en soit n'est sans doute profitable qu'à l'entremetteur. Court et efficace récit.

Comme les huitres, la chronique "Ici, on désintègre!" finit toujours par révéler ses petites perles, surtout à l'aune du temps passé. On pourra lire dans ce numéro, par exemple, à propos de la parution d'une Anthologie (Histoires insolites - Casterman 1964), une pertinente remarque (surtout pour "Fiction") de Gérard Klein à propos de la pauvreté du champ éditorial laissé en France pour la publication des nouvelles :


Était-il impossible de trouver quelques nouvelles de langue française ou italienne qui puissent entrer dans ce concert ? On peut en douter. Mais la tâche des anthologistes en eût été compliquée, car il n'existe pour ainsi dire pas, en France, de recueil de nouvelles ou de revues, à l'exception de Fiction, où ils eussent pu puiser. Il est assez remarquable que les éditeurs français, traditionnellement réticents à l'idée de publier des nouvelles françaises, ne s'avisent le plus souvent du goût du public pour le conte qu'à propos d'écrivains étrangers. Et les critiques de se lamenter à l'occasion – comme je le fais ici – sur le triste sort de la nouvelle française depuis Mérimée, Nodier, Maupassant, etc., et sur l'espèce d'incapacité où semblent se trouver les écrivains de notre pays à ramasser leur pensée en quelques pages. On peut estimer sans grand risque d'erreur que la moitié des romans étirés qui s'étalent dans les vitrines de nos libraires eussent fait de bonnes nouvelles, et que cette forme eût épargné bien des veilles studieuses à leurs auteurs, bien des grimaces à leurs lecteurs, et n'aurait desservi que les fabricants de papier. Mais la nouvelle est une technique difficile, qui ne se maîtrise bien qu'à l'expérience et qui repose en général sur une tradition. Il y aura de bonnes, d'excellentes nouvelles de ce côté-ci de l'Atlantique et de la Manche, le jour où il existera pour elles un marché, des revues et une certaine émulation des auteurs.

La suite immédiate de l'article évoque August Derleth, et - une dizaine d'années après la découverte de Lovecraft en France - on assiste à ce deuxième temps de l'expansion lovecraftienne : le travail d'Arkham House et son exportation en langue française. Klein rapporte déjà sa déception.

Peut-être est-ce précisément l'existence, dans le monde anglo-saxon, d'un marché institutionnalisé, aux besoins bien connus, qui donne à toutes ces Histoires Insolites un brillant industriel leur conférant dans le bizarre un air d'uniformité dont émergent sans peine Faulkner, John Collier et Saki. C'est que la plupart de ces écrivains sont de vieux routiers de l'épouvante, suprêmement habiles et sachant comme des lutteurs expérimentés porter le coup inattendu au point sensible, sans oublier de crier au bon moment. C'est cette technique que Derleth apporte à Lovecraft, lorsqu'il achève La chambre aux volets clos. On sait que Derleth, éditeur et anthologiste, hérita des papiers d'H.P. Lovecraft et entreprit de terminer certaines histoires ébauchées par le maître. Le travail est d'un soin minutieux et les proportions sont respectées mais plus rien ne demeure ici des accents terrifiés du Cauchemar d'Innsmouth, quoique le récit appartienne au même cycle.

 


Toujours dans la revue des livres, les lecteurs de Fiction apprécient sans doute l'érudition discrète et l'enthousiasme de Demètre Ioakimidis, qui sait tout aussi bien être acerbe, mais qui n'hésitera jamais à défendre une œuvre même un peu hors-genre, pour peu qu'elle présente intelligence et subversion. C'est le cas ce mois-ci avec un roman de Robert Escarpit : Le Littératron.

Nous vous proposons ce roman au format epub dans sa page dédiée ICI. (mise en ligne le 1er mai 2026).


17 décembre, 2025

Galaxie (2eme série) n°010 – Février 1965

Premier opus de la "Geste des Princes-Démons" de Jack Vance, et c'est tout son panache romanesque que l'on y retrouve déjà. Mais les meilleures surprises ne viennent pas d'un inédit de Van Vogt, qu'on pourra en effet laisser dans les tiroirs (bien qu'il connaîtra une suite), mais bien d'un autre inédit, de Floyd L. Wallace celui-ci, un bon cran au-dessus de ses autres nouvelles - qui étaient tout de même d'un niveau correct, rappelons-le.

Cliquez sur cette célèbre couverture
de Ed EMSH pour y jeter un oeil !

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Sommaire du Numéro 10 :


1 - Jack VANCE, Le Prince des étoiles (The Star King, 1963), pages 2 à 69, roman, trad. Pierre BILLON, illustré par Ed EMSH

2 - Floyd L. WALLACE, Le Grand ancêtre (Big Ancestor, 1954), pages 70 à 95, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Ed EMSH *

3 - Jack SHARKEY, Les Dons du Twerlik (The Twerlik, 1964), pages 96 à 102, nouvelle, trad. Marcel BATTIN & Martine CHRISTIAENS *

4 - Damon KNIGHT, Autodafé (Auto-da-Fe, 1961), pages 103 à 110, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Bob RITTER

5 - Charles VAN DE VET, Métamorphose (Metamorphosis, 1960), pages 111 à 123, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Bob RITTER *

6 - Alfred Elton VAN VOGT, Le Silkie (The Silkie, 1964), pages 124 à 151, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH, illustré par Gray MORROW *

7 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro parues dans l'ancien "Galaxie", pages 153 à 153, bibliographie

8 - (non mentionné), Référendum sur le n° 8, pages 155 à 155, notes


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Certains aspects du Prince des étoiles rappelleront la récente nouvelle de Jack Sharkey, "Une question de protocole", par la description de seconde main d'une planète où le règne du vivant passe par les états végétaux, insectoïdes puis humanoïdes, avec la même fragilité dans leur cycle de vie. Mais l'enjeu qui court tout du long de ce roman de Jack Vance est tout autre, puisqu'il s'agit de la justice, du maintien de la justice dans un univers corrompu, et ainsi de la tentation de la justice sommaire.
Ce passage, par exemple, décrit assez bien les mécanismes de corruption qui menacent les Gardiens de la Paix dans leur exercice policier :

Allocution du Seigneur Jaiko Jaikoska, président du Conseil Exécutif, à l'Assemblée Législative Générale, Valhalla, Tau Gémini, 9 août 1028 :
« Je vous engage à ne pas souscrire à cette sinistre mesure. L'humanité a fait à maintes reprises la triste expérience de ces forces de police aux pouvoirs démesurés… Sitôt que cette police échappe au contrôle diligent d'une tribune locale pointilleuse, elle devient arbitraire, implacable, et constitue un état dans l'état. Ses membres ne se soucient plus de justice ; ils ne pensent plus qu'à se donner le statut d'une élite privilégiée et enviée. Ils prennent pour de l'admiration et du respect l'attitude de méfiance et d'incertitude que la population adopte à leur égard, et on les voit bientôt jouer les matamores en brandissant des armes avec ostentation dans une mégalomanie euphorique. Le peuple, de maître, se transforme en esclave…
» Une telle force de police n'est bientôt plus qu'un agrégat de criminels en uniformes, d'autant plus redoutables que leur position est garantie par la loi. Ils ne considèrent plus l'être humain que sous la forme d'un objet qu'il convient de pressurer et d'exploiter avec le maximum d'efficacité. Le bien public perd toute signification. Les prérogatives de la police assument le statut de droit divin. Une entière soumission est exigée de chacun. S'il advient qu'un policier tue un civil, on considère cela comme un incident regrettable, le policier en question aurait fait preuve d'un excès de zèle. Si du contraire c'est un civil qui tue un policier, l'enfer se déchaîne dans toute sa violence. La police entière écume de rage. On se lance aux trousses du coupable, toutes affaires cessantes. Et lorsque l'abominable auteur du sacrilège est enfin arrêté, on commence, en guise d'introduction, par lui administrer une mémorable correction ou tout autre genre de torture, pour lui apprendre ce qu'il en coûte de commettre un crime de lèse-majesté aussi intolérable…
» La police se plaint d'être trop souvent impuissante et de voir des criminels lui glisser entre les mains. Mieux vaut cent criminels impunis que le despotisme sans frein d'une force unique de police. Je vous avertis encore une fois. Ne souscrivez pas à cette mesure. Et si vous le faites, j'opposerai sûrement mon veto. »

Et Vance va plus loin lorsque, prenant en considération la question du "maintien de l'ordre" dans un Empire à l'échelle galactique, il soumet la galaxie et une organisation globale des lois à un questionnement sur la libre-circulation des individus entre les astres - ce qui assurerait une relative impunité à tout criminel en fuite, quand la nécessité d'une police unique finit toujours par se comporter en élite au-dessus des lois. Cherchant un entre-deux avec l'expression d'une agence privée d'enquêteurs, Vance en déduit avec humour qu'un contre-pouvoir s'érige toujours face à une libéralisation policière, dusse-t-elle être mafieuse.

Des digressions comme l'extrait proposé ci-dessus agrémentent joyeusement l'ouverture de chaque chapitre. Et l'on sent que Vance s'amuse à parodier ses pairs, comme cette citation d'un certain, Freb Hankbert, et l'allusion transparente à Frank Herbert qui y est faite. (Une autre de ces mises en contexte décrit les Sarkovys, "qui étaient des empoisonneurs accomplis". Comme l'écrit Julien Raymond dans sa critique publiée sur Noosfere : "ce n'est pas tombé loin" !)

Faire justice, soi-même, au nom d'une définition du bien individuellement élaborée, pour venger tout un peuple et extirper les pires engeances du mal de cet univers. Voilà le projet du héros de Jack Vance dans Le Prince des étoiles, premier volume du cycle dit des "Princes démons". Vance aime son héros et facilite l'identification que peut en faire le lecteur. Du panache, un univers grand ouvert sur la diversité et l'exotisme de forme mêlé à quelque chose d'un peu médiéval, donnent cette impression de Fantasy dont Vance sera l'un des fers de lance. Le second volume du cycle, "La machine à tuer", ne paraîtra en France qu'en octobre 1969 dans la collection Galaxie-bis.

A partir de l'hypothèse un peu infantile d'une origine commune à toutes les espèces humanoïdes de notre galaxie, Le grand ancêtreFloyd L. Wallace nous embarque dans un voyage en compagnie de quelques représentants de ces espèces cousines, vers le présumé berceau des espèces. La révélation sera de taille, et même cyclopéenne pour reprendre un terme lovecraftien tant le schéma narratif peut rappeler "Les montagnes hallucinées" de Lovecraft. Un récit bien surprenant et très sarcastique.


Pavé de bonne intention, le Twerlik représente une planète piège d'un type peu commun. Court et efficace - on repensera à bien d'autres traquenards que renferment les galaxies - Les dons du Twerlik de Jack Sharkey se lit avec plaisir.


L'homme ressentit brusquement une douleur qui nouait sa poitrine. Il imaginait parfaitement les petits chiots avec leur grosse tête rassemblés autour du feu, le soir, écoutant leurs aînés tandis qu'ils leur parlaient de l'Homme. Il imaginait leurs grognements de désespoir en apprenant qu'il n'existait plus aucun homme dans le monde.
Non, il ne s'agit pas d'un extrait de "Demain les chiens" de Clifford D. Simak, daté de 1952. Mais Damon Knight ne saurait nullement ignorer ce classique lorsqu'il écrit Autodafé en 1961, pour prendre le contrepied de Simak avec cette histoire du dernier homme vivant et des derniers chiens pour serviteurs. L'humanisme y prend un coup, mais après tout, les autodafés aussi sont une invention humaine…


Un symbiote qui, comme on aimerait l'imaginer, développe les capacités physiques et intellectuelles de l'humain qui en est porteur ; voilà un point de vue de départ un peu simpliste et idéaliste. Charles Van De Vet ajoute une clause : l'effet ne dure pas. Là où un Daniel Keyes ou un Robert Silverberg aurait usé d'introspections et de tentatives de se mettre en empathie avec les parasites (on se rappellera aussi "Les mondes intérieurs" de William Morrison, in Fiction n°13) nous avons là finalement une histoire plutôt policière bien menée, mais Métamorphose reste un peu en deçà de son potentiel.


Monde étrange que le monde de la logique ! Pendant la plus grande partie de sa longue histoire, l'homme avait obéi à des mécanismes cérébraux et nerveux qu'il ne soupçonnait pas. Un centre de sommeil le faisait dormir. Un centre de veille le réveillait. Un mécanisme de colère le mobilisait pour l'attaque. Un complexe de peur le faisait fuir. Il y avait plus d'une centaine de mécanismes, dont chacun avait un rôle précis, dont chacun était parfait, mais que l'aveugle soumission de l'homme avait dégradés, avait réduits à ne plus être que des commandes se déclenchant au hasard.  
Tout au long de cette période, la civilisation consistait en codes d'honneur et de comportement, en tentatives, nobles ou viles, de rationaliser la simplicité de ces éléments sous-jacents et ignorés. Finalement, l'homme était arrivé à appréhender et à contrôler tour à tour chacun de ces mécanismes nerveux. 
Le véritable âge de raison était venu. 
Et, s'appuyant sur cette raison, Cemp se demanda si les Kibmadines se trouvaient à un niveau supérieur ou inférieur à celui du requin, par exemple.
Et l'on se demande de notre côté si Van Vogt considère son métier d'écrivain comme un simple exercice d'application mécanique de la logique, auquel cas on s'interroge  sur sa capacité à avoir dépassé le stade capricieux d'un enfant de cinq ans. Car à l'échelle de la nouvelle, les séduisantes extrapolations mentales des super-héros de Van Vogt ne fonctionnent plus, n'ont plus d'espace où déployer leur système tautologiques. S'ensuit un récit sans enjeu autre que sauver la terre d'une invasion, soit un sujet si surfait qu'il donne l'impression d'être parodique. Et son inévitable mutant est insupportable de suffisance. Un récit inepte.

19 novembre, 2025

Galaxie (2eme série) n°006 – Octobre 1964

Bien que l'accent soit mis sur la publication des "Récifs de l'espace", un bon roman d'aventures dystopiques de Pohl et Williamson, la grande surprise de ce numéro viendra d'une novella de Philip K. Dick, "La voix venue du ciel", qui rassemble déjà une bonne partie de son œuvre à venir. Pendant ce temps, Leiber et Knight s'exercent sans gravité sur des sujets cocasses, et Robert F. Young semble cousiner avec la mythologie spatiale de Nathalie Henneberg...

Ces oiseaux font plus "Clac" que Clic"

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Sommaire du Numéro 6 :


1 - Frederik POHL & Jack WILLIAMSON, Les Récifs de l'espace (The Reefs of Space, 1963), pages 2 à 58, roman, trad. Pierre BILLON, illustré par Ed EMSH

2 - Fritz LEIBER, Rodéo sidéral (A Hitch in Space, 1963), pages 59 à 69, nouvelle, trad. Jean LAVERSANNE, illustré par Gray MORROW *

3 - Philip K. DICK, La Voix venue du ciel (What the Dead Men Say, 1964), pages 70 à 119, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par Virgil FINLAY

4 - Damon KNIGHT, Les Touristes de la galaxie (The Big Pat Boom, 1963), pages 120 à 127, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM, illustré par H. R. VAN DONGEN

5 - Willy LEY, Le Grand phénomène sibérien, pages 128 à 135, article

6 - Robert F. YOUNG, Dans les anneaux de Saturne (In Saturn's Rings, 1964), pages 136 à 157, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Stephen LAWRENCE  *


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Frederik Pohl et Jack Williamson partent d'une hypothèse, comme quoi la vie préexisterait à l'apparition des astres, qu'elle fertiliserait à partir de formes de vie nées dans l'espace. De là, ils tissent ensemble une histoire où des chercheurs réduits en esclavage par une Machine toute puissante seraient amenés à débusquer les mécanismes de la formation du vivant dans Les récifs de l'espace, zones interstellaires ou foisonnent des sortes de coraux cosmiques. Tout cela au travers du parcours d'un chercheur en mathématiques bien naïf ne songeant, quoi qu'il lui en coûterait, qu'à gagner sa liberté en échange de sa servilité envers la Machine. Agréable, bien qu'un peu bavard, on attendra la suite pour le prochain numéro.


Un astronaute fait des réparations sur son astronef en sortie spatiale quand des circonstances tragi-comiques font redémarrer l'engin. S'ensuit un Rodéo sidéral pour lui permettre de remonter à bord. Fritz Leiber nous livre ici un petit récit un peu gratuit mais court et plaisant.



"A rebrousse temps" pour l'idée qu'un mort puisse revenir parmi les vivants, "Ubik" pour la persistance de la pensée d'un mort qui s'impose aux vivants par tous les moyens possibles et impossibles, "Le Dieu venu du Centaure" pour cette jeune femme en proie aux drogues et de retour d'un coin somme toute pas si éloigné de notre propre Système Solaire… On retrouve les thèmes qui seront déployés dans ses futurs romans parmi les plus audacieux dans La voix venue du ciel, une novella de Philip K. Dick. On a encore à faire à un Dick matérialiste, et donc qui finit par expliquer "rationnellement" et scientifiquement tous les errements de la réalité, mais l'on ne peut que saluer le métier déjà sûr de ce futur grand écrivain de science-fiction. Cette novella sera retraduite et paraîtra par la suite sous le titre "Ce que disent les morts".


Autre monde, autres mœurs... pourrait-on croire. Mais dans les mondes de Damon Knight, et avec Les touristes de la galaxie, la farce est une pratique universelle. 



Un vieil astrogateur, rendu plusieurs fois centenaire du fait de ses voyages spatiaux, est au crépuscule de sa carrière de convoyeur pour la richissime famille Christopoulos, qui vivent comme des dieux sur leur satellite Dans les anneaux de Saturne. Le vieil homme a toujours ignoré ce qu'il convoyait, mais il sait qu'il s'agit d'un dernier chargement - la planète source ayant subi un cataclysme. Habilement, Robert F. Young nous entraîne dans le sillage d'une fidélité exemplaire qui n'est ni dévotion ni adoration.


Côté "rubriques" et "Pour votre information", Willy Ley nous en apprend davantage sur l'explosion sibérienne de 1908.

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