JEAN RAY
OU LE COMBAT AVEC LES FANTOMES
Il y a une légende Jean Ray, l'homme insaisissable, mystérieux, dont toutes les adresses connues sont fausses, l'étrange forban retraité. Mais Jean Ray est l'homme de cette légende : celui qui évoque les coins venteux de la Marmorkirche de Copenhague, les navires nocturnes de la Rum-Row, l'Irlande misérable de 1920, l'Allemagne de 1927 ou les lentes aubes grises de la Baltique, le fait en connaissance de cause. Pour avoir bu le rack ou le mauvais whisky des tavernes louches, avoir mis son sac à bord de caboteurs contrebandiers, avoir erré dans ces ports gris et enfumés, ce gantois au teint basané, haut de six pieds, taillé en docker, les cheveux à peine grisonnants, est le dernier survivant des pirates de la mer du Nord. Baptisé Tiger Jack, il fut de ceux qui commandaient les flottilles ravitaillant les bootleggers au temps de la prohibition, engageant au besoin le combat avec les vedettes de la police. Son dos porte d'étranges cicatrices dont on chuchote qu'elles pourraient bien être du chat à neuf queues de Dartmoor. On le vit, dans une bagarre avec trois matelots lettons, annoncer calmement : « J'ai sept balles, vous avez trois têtes. » Puis enlever quatre balles au chargeur et les lancer au visage de ses adversaires. Ayant eu à se plaindre d'un éditeur, il déclare hautement : « Je lui ai cassé la gueule. » Et de fait on se souvient à Bruxelles que, avant l'arrivée de police-secours, on put voir Tiger Jack faire passer par la fenêtre du premier étage et le mobilier et l'éditeur, qu'il fallut hospitaliser. Et qui le découvre dans une pièce tapissée de livres et de manuscrits, avec son chandail bleu de marin, ne peut s'empêcher de songer à cette phrase de sa biographe, Rosa Richter : « Jean Ray est vivant pour n'avoir jamais manqué un coup de feu, et pour avoir toujours tiré le premier…»
Ce dernier forban taillé en force, qui connut Rosny aîné, Maurice Renard, correspondit avec Wells, est d'une étonnante érudition, acquise au hasard des veilles maritimes, riche surtout d'auteurs anglais et allemands, comme il arrive souvent aux Flamands. Au reste, écrivant directement en quatre langues : français, flamand, anglais, allemand.
Son œuvre est aussi mystérieuse que sa personne. Elle se disperse dans les revues confidentielles et les grands journaux de toutes les langues. Puis il y a John Flanders – son pseudonyme – et ses contes pour enfants qui sont parfois du meilleur Jean Ray. Enfin il semble bien avoir collaboré aux aventures de Harry Dickson, ces étonnants fascicules édités en Hollande, où, avec une éblouissante richesse de fautes d'orthographe et de syntaxe, se rencontraient des gorgones, des hommes squelettes, des adorateurs du démon, des cas de hantise et de possession.
Mais cette œuvre le révèle bien car Jean Ray transparaît dans ses personnages : quelle que soit la situation qui se présente, les êtres surnaturels, invisibles ou monstrueux qu'ils ont à affronter, ils ne refusent jamais la lutte, ne s'abandonnent ni à la résignation ni à la longue épouvante. Chez eux aucune angoisse métaphysique, aucun écrasement de l'homme face à cette réalité inconnue qui le déroute et semble devoir le submerger. Quand, enfin, la raison ou la force fuient, ils opposent la prière à ces étranges puissances, non comme un balbutiement d'enfant cherchant à ne plus entendre sa peur, mais comme une arme dernière et toute-puissante.
Mais sitôt que l'adversaire peut être combattu, qu'ils surprennent un point par où le blesser ou le vaincre, ils font face avec l'entêtement des communiers flamands. Et le professeur Archi-prêtre va porter l'incendie dans la Ruelle Ténébreuse, Fraulein Méta charge à coups de rapière les invisibles terreurs et les blesse, le jeune médecin de l'Oncle Thimotéus saisit la Mort même à la gorge, sous sa poigne Grandsire enchaîne les dieux terribles et les fait ramper comme des esclaves. Pour tous l'au-delà n'est qu'un adversaire comme tant d'autres : puissant, redoutable mais toujours à la mesure de l'homme.
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« Dans une poignée du sable de la route j'ai mis un rayon du soleil qui brille, un murmure du vent qui se lève, une goutte du ruisseau qui passe et un frisson de mon âme, pour pétrir les choses dont on fait les histoires. »
Cet épilogue des « Derniers contes » peut servir d'épigraphe à l'œuvre entière de Jean Ray. Sans cesse il a pétri sa vie, ses souvenirs, pour nous conter la découverte du monde de la peur. Il a décrassé sa langue de ses germanismes, enrichi son vocabulaire, jusqu'au pédantisme parfois, développé sa technique, et il arrive même qu'il se laisse guider par elle. Il est le créateur d'un univers louche, indécis, où règnent toutes les formes de la peur ; univers de poète, si est poète celui qui, en vertu d'une idée ou d'un idéal, transforme la réalité et la vit ainsi transformée.
Lorsque parurent les « Contes du whisky », ils eurent droit à quatre lignes dans le N.R.F., et, dans « Le Figaro », Gérard Harry salua « un Edgar Poe belge…» Cette comparaison avec Edgar Poe allait souvent revenir par la suite. Jean Ray la désavoue avec raison, car elle n'a rien d'exact. Poe est le peintre flegmatique d'un fantastique tout d'intelligence, net, précis, mathématique. Rien ne reste indécis dans sa terreur, elle tire sa force de la netteté avec laquelle elle se révèle. Tous ses contes rappellent plus ou moins « Le puits et le pendule ». Ce sont d'inexorables machines infernales, des mouvements d'horlogerie impitoyables comme des guillotines. Au reste ses disciples les plus assurés sont Jules Verne, Wells, Maurice Renard. C'est la primauté de l'intelligence sur l'intuition et les instincts.Chez Jean Ray, l'intelligence a fui. Elle se révèle sans ressources devant les forces qui se découvrent. Il est impossible de les cerner, de les définir, de les raisonner. Dans le flou des jours, elles s'insinuent au cœur de la vie banale, sans que jamais nous puissions dire : « Maintenant nous avons quitté un monde pour un autre. » Il semble bien que toujours ces mondes aient coexisté. Et maintenant seulement nous les découvrons.
Remarquons toutefois que l'intelligence n'est pas impuissante : si elle est déroutée c'est en référence à nos cadres de pensée, car dès que l'on possède la clé de ces mondes, dès que l'on a compris que d'autres forces les commandent, non seulement l'homme peut y faire face mais encore les dominer. C'est le cas de Jellewyn dans « Le Psautier de Mayence » (Voir « Fiction », n° 18).
De même la personnalité de ces forces reste étrangement flottante : dans « Malpertuis » (Denoël, « Présence du futur »), nous ne pouvons deviner quelles divinités se cachent sous certains comparses et, dans le « Psautier », le Maître d'École commence par être un simple mage pour devenir vampire, entité d'un autre plan de l'univers, puis la Bête de l'Abîme qui devra surgir au moment de l'Apocalypse.
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Après « Terre d'aventures » dont Ray lui-même a perdu le souvenir, les « Contes du whisky » parurent en 1925 (*) , conçus lors des veillées à bord des caboteurs de la Baltique, nés « dans le vent et la salure », dans la fumée des ports et des gaillards d'avant.
(*) : Une réédition, en 1946, fut considérablement amputée, mais on y joignit les trois contes non encore recueillis de « La croisière des ombres ».
Un décor de vieux ports hanséatiques : dans l'ombre étroite des rues à pignons, emplies de brume, passent des matelots ivres, des prostituées, d'étranges orientaux aux étonnants pouvoirs, des vieillards rapaces et usuriers. On y trouve le parfum de la saumure, du goudron et du whisky. Les portes des bouges soudain ouvertes laissent passer dans la nuit ceux qui fuient avec des regards hallucinants.
Dans chacun des « Contes du whisky », se retrouvent l'odeur du brouillard, des chambres moisies, les reflets luisants de l'eau du canal, des darses désertes battues par le vent, le claquement des pas dans les rues pluvieuses, les sirènes hurlant dans la brume lointaine, le halo d'or des réverbères crachotants, les tavernes capitonnées de chaleur tiède, l'odeur épicée du tabac de Hollande. Chaque détail est banal et quotidien, l'ensemble reste inquiétant. Nous devons nous baigner dans un monde où l'intuition sera un guide plus sûr que la raison déroutée. Nous sentons autour de nous des forces malfaisantes, nous ne pouvons que les deviner, il nous est impossible de leur ajuster un masque.
Mais, si André de Lorde déclare de l'auteur que « sa puissance et son originalité lui assurent un rang enviable parmi les écrivains du genre terrifiant » et lui donne une place de choix dans son anthologie des Maîtres de la Peur, il reste que les trois quarts des contes ne sont emplis que d'une poésie maladroite des bas-fonds, analogue à celle d'un Mac Orlan, ou de confessions de fous et d'hallucinés.
Une réussite parfaite : « Irish Whisky » (*) , les autres contes n'étant le plus souvent que des esquisses, des brouillons annonçant les réussites ultérieures. Souvent aussi une explication rationnelle vient ruiner l'impression reçue. Cependant on y trouve déjà l'idée que la peur est en nous, engendrée par notre infirmité, par le désarroi de la raison ne pouvant appréhender le monde qui l'entoure. Ainsi, dans « La fenêtre aux monstres », le terrifiant visage, mauvais sort d'un quartier, est celui d'un paisible bourgeois entrevu à travers une vitre de mauvaise qualité.
(*) "Irish Whisky" : On pourrait se demander, à propos de la métamorphose du héros de ce conte en araignée, s'il n'y aurait pas influence de Kafka, que Jean Ray aurait pu lire dans le texte original avant toute traduction française. À moins qu'il n'y ait simplement recours à une tradition commune, l'originalité de Kafka venant de ce qu'il décrit le phénomène par le dedans. Mais Maurice Renard avait déjà utilisé le procédé dans « Le docteur Lerne ».
Bref, il semble que l'auteur ait reculé devant l'évocation entière et sans subterfuge du monde qu'il crée.
Jean Ray avait cependant l'expérience sensible et personnelle du surnaturel, mais peut-être n'osait-il pas la livrer crûment au public, cherchait-il l'alibi de la folie ou de l'hallucination pour n'effaroucher personne. Et il est certain que ce qu'il nous dit dans « Le livre des fantômes », pages 15 à 20, 129 à 137, est si étonnant que nous n'osons le cautionner.
Si en 1925 il n'est pas sûr qu'il avait déjà rencontré B…, il avait, par deux fois, eu connaissance de ces maisons mystérieuses, surgies du néant pour y retourner vingt-quatre heures plus tard, et qui présentent cependant toutes les apparences de la réalité.
Il y eut John Beetle, à Bermondsey, qui avait loué un appartement dans Tanner Street. La maison donnait sur une ruelle bordée de vieilles remises désaffectées. Il en loua une, revint le lendemain, ne trouva plus qu'un long mur nu. Mais il a toujours la clé de « sa » remise, une clé énorme qui pèse près d'une demi-livre.
Il y eut Jean Ray lui-même, qui, vers 1907, dans une petite rue près de Saint-Bavon, donnant dans la rue du Miroir, vit qu'une ancienne petite maison bourgeoise avait été transformée en pâtisserie. Il entra : personne. Il fit cependant une rafle de petits fours qu'il partagea avec une dizaine de camarades. Quand, par la suite, il revint dans la rue, la pâtisserie avait disparu. À sa place, la petite maison qu'il avait toujours connue.
Quant à B…, qui habitait une petite ville du nord de la Belgique, sitôt que le beffroi avait sonné onze heures il lui devenait impossible de retrouver la rue des Remparts. Assisté de son ami Freyman, docteur en sciences physiques et mathématiques, Jean Ray tenta l'expérience. Passé onze heures il amena B… devant sa rue, et B… fut incapable d'avancer. Impossible de l'ébranler ; jusqu'à l'aube l'entrée de la rue fut pour lui un seuil interdit.
Bien plus, Jean Ray possède son fantôme : l'homme au foulard rouge, dont il conta l'histoire à Maurice Renard, à Rosny aîné et à l'écrivain flamand G. Vigoureux. Il le vit apparaître alors qu'il avait cinq ans, puis dix ans plus tard ; puis, un soir de février 1909, proche du carnaval, dans la maison déserte sur le Ham, il le revit, penché sur un des premiers contes qu'il ait écrits. (Ce conte ne serait-il pas « Le diable est venu me chercher à bord », que Jean Ray soumit à A. Theuriet ? Celui-ci, très favorable, lui offrit son appui, et ce fut sa mort qui rejeta l'auteur loin de la littérature… pour un moment.)
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Mais en 1932 paraît, dédiée à Maurice Renard, « La croisière des ombres, histoires hantées de terre et de mer » où, cette fois, éclate le talent de Jean Ray dans ses plus merveilleux récits : « La ruelle ténébreuse » (Voir « Fiction », n° 9) , « Le Psautier de Mayence », « Le bout de la rue ».
Pendant dix ans, Jean Ray entrera en sommeil, laissait la place à John Flanders. Puis, de 1942 à 1944, paraissent « Le Grand Nocturne », « Les cercles de l'épouvante », « Les derniers conte de Canterbury », ensemble se faisant suite, et deux romans : « Malpertuis » et « La cité de l'indicible peur ». Ce dernier roman se présente comme un roman policier et n'est empli que de récits fantastiques. Puis, brusquement, en épilogue, Jean Ray nous révèle sa narquoise vérité : pas de surnaturel dans tout cela. La peur est née de la conscience des gens troublés par la venue de Triggs, l'ancien constable. C'est l'inquiétude que cause sa présence et l'ignorance où ils sont de ses desseins qui sèment le désarroi dans les esprits coupables. Désormais la peur se développe, s'entretient, acquiert la toute-puissance, car il est impossible encore de raisonner sainement, et, s'attendant au surnaturel, chacun le découvre partout. Il y a cependant un fantôme dans cet ouvrage. Un fantôme paisible et discret, dont l'unique souci est de faire ponctuellement sa ronde quotidienne. Employés et policiers le saluent correctement au passage. Et c'est lui qui, par sa présence, justifie les plus folles imaginations.
En 1947, enfin, paraît « Le livre des fantômes », recueil où Jean Ray se dévoile quelque peu, puis, l'année suivante, une anthologie : « La gerbe noire ».
Depuis, la carrière de l'auteur semble se dérouler sans infidélité au fantastique. On peut le regretter par un certain côté car souvent on se prend, au détour d'une page, à rêver au conteur réaliste, rival de Cendrars, qui nous aurait conté l'Allemagne de 1928, la Rum-Row et les voiliers contrebandiers…
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Rénovateur du genre noir, Jean Ray en a une fois pour toutes rejeté les poncifs : pas de vampires, de châteaux aux salles géantes, aux échos sinistres, de pure jeune fille, d'astrologue ou d'alchimiste. Il a de même écarté les riches oisifs, les salons tendus de moires, la bimbeloterie, le fer forgé, les décors renaissants ou intemporels des disciples de Jean Lorrain. Ce sont de douillettes villes flamandes qu'il nous peint, emplies de canaux et de brumes, avec de lentes veillées dans des pièces tièdes, éclairées par les chandeliers de nacre, ou encore une antique lampe à lentille d'eau, entre une pie et un livre. Le contraste n'en sera que plus grand avec le monde qui demain se révélera.
Il usa peu des thèmes traditionnels : une seule fois le vampire, deux fois la sirène (*) et deux fois le pacte diabolique, mais rénové, remanié, au point de le rendre parfois méconnaissable. Dans « Mondschein-Dampfer », au cours d'une orgie sur la Mügelsee, le narrateur perd sa maîtresse. Un Méphisto d'opérette, surgi du groupe des masques, lui offre de la ramener pour jamais. Dans le tumulte de l'orgie et de l'ivresse, le héros signe par lassitude. La femme reparaît, et quand il la croira noyée, disparue à jamais, il la reverra, mais cette fois elle aura le regard de l'autre. Convaincu de la réalité du pacte, le héros conserve cependant l'espoir. Si l'esprit humain d'Einstein a scié la base d'un savoir acquis par trente siècles d'empirisme, pourquoi s'abandonnerait-il à l'abîme ?
(*) : Peut-être sous l'influence de Maurice Renard qui utilisa lui-même trois fois le thème (« La cantatrice », « Parthenope ou l'escale imprévue », « La Mort et le coquillage »). Et Jean Ray dans « Entre deux verres » et « L'homme qui osa…».
Ici le thème apparaît à visage découvert. Il n'en est plus de même dans « Le bout de la rue ». Il est presque impossible de résumer cette brève nouvelle, d'une construction si savante qu'elle apparaît décousue. Ici tout est allusif, au lecteur de faire le recoupement, de déchiffrer le sens de notes comme jetées au hasard. Mais c'est précisément le charme du conte que cette imprécision, ce flou apparent.
D'abord une conversation entre deux miséreux : « Il me restera Jarvis et l'autre bout de la rue…» Puis vient l'histoire de l'Endymion, ce vieux cargo, mi-voilier, mi-vapeur, insolite, bâti de façon absurde, qui un jour, sur la côte des Guyanes, chargea cette présence qui tue les victimes en leur tordant le visage dans le cou… Un jour, en Hollande, le narrateur découvre Jarvis dans une taverne sans enseigne, dans une ruelle brumeuse aboutissant aux quais. On y boit gratis, sans jamais être ivre, on y reste des jours, des semaines, sans connaître la faim ni le sommeil. Tous là sont des désespérés. Parfois l'un d'eux s'approche de Jarvis qui pour toute réponse montre le bout de la rue. Un jour une sirène hurle ; l'Endymion est ancré à l'autre bout de la rue, attendant sa cargaison. Le narrateur a pu fuir l'emprise, mais, des années après, il retrouve ceux qui se sont embarqués. La peur vit dans leurs yeux, la peur des jours qui passent, de tout ce qui jadis les faisait superbement rire : « Parce que cela c'est la mort. Pour vous une route s'allonge derrière le voile. Vous êtes allés à l'autre bout de la rue. »
Même ici on retrouve l'idée fondamentale de l'auteur : il est toujours possible d'affronter le surnaturel à armes égales, la lutte est possible, la victoire également.
Le thème des civilisations disparues fut traité, non par Jean Ray mais par John Flanders, dans deux minuscules brochures : « Aux tréfonds du mystère » et « Le formidable secret du pôle ». C'est le mystère de la civilisation de Thulé, enfermé dans une sphère de métal poursuivant un lent périple millénaire. Beaucoup de ses énigmes sont indéchiffrables. Quant aux « êtres de métal grêle » qui se jetèrent sur la banquise, sont-ils des automates, ou encore les survivants préservés de la mort dans ces carapaces parodiques ?
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Mais, le plus souvent, il a utilisé ses propres thèmes, ceux qui le hantent, qu'il reprend sans cesse. Parfois il sut les choisir grands et mystérieux, de nature à laisser en nous des résonances qui, longtemps encore, nous troubleront.
Passons sur le thème de la métamorphose, de la vengeance qu'exercent les objets inanimés : un tableau, une bague, une horloge. Ou sur ce thème de « La terreur rose » : un homme ayant osé réveiller l'entité qui dort dans un puits d'argile noyé se voit transformé en énergie, grandi jusqu'à devenir une nébuleuse. Dans des millénaires, de son corps naîtront des soleils, des mondes et des populations. Et, si son âme a survécu, sans doute sera-t-il le dieu de cet univers… On pouvait en tirer un roman. Fidèle à son économie, Jean Ray n'en tire que dix pages, mais inoubliables.
Le thème de la présence réelle et concrète de la Mort, qui lui dicta « Le dernier voyageur » et « Le miroir noir », lui inspire « La vérité sur l'oncle Thimotéus ». Le jeune médecin découvre que son oncle n'est autre que la Mort, la Toute-Puissante. Et d'avoir pénétré son secret lui permet de participer à sa nature. Bien vite il ne sait plus s'il est encore un homme… Demain il sera supérieur aux hommes et aux dieux, car tous mourront, et il sera là pour assister son oncle dans sa tâche quand le moment sera venu.
C'est aussi le thème de la mort ou de la survie des Dieux, du moins tant qu'il se trouve encore un homme pour avoir foi en eux, qui commande « Malpertuis », étonnant ouvrage qui charme les uns et irrite tant d'autres hérissés de souvenirs classiques. Mais il est impossible de porter un jugement complet sur « Malpertuis », œuvre tailladée, amputée de près des deux tiers. Et pour qui le relit, nombre de coupures sont visibles, particulièrement celles concernant le personnage de Nancy, qui devait être en quelque sorte le pendant du héros aimé d'une gorgone, elle-même chérie de Zeus. (*)
(*) : Quand le roman parut en 1943, le texte dut être ramené de 600 pages à 200, les ouvrages paraissant aux « Auteurs Associés » étant limités à 200 pages pour des raisons de contingentement. (Note additionnelle du PReFeG) : Dans une lettre datée du 24 janvier 1957 et adressée à Van Herp, Jean Ray déplore avoir détruit le manuscrit original où se trouvaient les passages coupés. A moins d' un miracle ou d'un canular, on ne pourra pas lire de version intégrale de Malpertuis.
Mais le thème le plus obsédant, qui fut sans doute inspiré à Jean Ray par l'étude des mathématiques et de la relativité, et sans doute aussi par une expérience personnelle, est celui des univers hypergéométriques, ces mondes voisins et tangents au nôtre, qu'ils heurtent sans doute dans ce grand espace où flottent les univers et les mondes. Par instants, ils l'interpénètrent, rendant possible l'accès à de monstrueuses formes.
Et c'est la Sankte-Beregonne-gasse, la Ruelle Ténébreuse qui, hors du temps et de l'espace, circule dans Hambourg. C'est l'océan où, entraîné par la magie du Maître d'École, croise le Psautier de Mayence. C'est, dans « Le fleuve Finders », l'étrange conjonction de Mannheim, Neu-Strelitz et des terres australiennes à l'embouchure du Flinders. Ce sont « Les étranges études du Dr Paukenschlager », qui entraînent le malheureux Denver dans un monde de cônes et de sphères, êtres incroyables qui guettent les hommes. C'est la liqueur que boivent « M. Volhmut et Franz. Benschneider » et qui leur donne accès à un monde intercalaire. C'est le monde encore du « Grand Nocturne » (Voir Fiction n°38).
Un jour enfin, Jean Ray s'est attaché au démon lui-même. Faire parler Satan en qualité de l'Esprit du Gouffre, symbole de la Désespérance sans fin, est une tâche devant laquelle on recule, et ceux qui l'osent échouent. Qu'on se souvienne du Satan de Prévert. Pour un mot heureux : « Personne ne m'aime…», que de bavardage boulevardier… Alors on se contente d'évoquer l'esprit de négation et de sarcasme. Mais cette Désespérance Géante, Jean Ray a su l'évoquer. Voici que, à la fin des « Derniers contes », le démon pousse sa plainte :
Vous me retrouvez en une journée assez exceptionnelle en ce qui me regarde : je me sens un peu triste, c'est-à-dire qu'un reflet de bonheur est en moi. Le mot est terrible, Weep, et il s'écoule parfois des millénaires avant qu'il me soit permis de le concevoir et de le prononcer… parce que ces choses sont… divines… En de pareils moments je pense que l'Autre a oublié. Des amoureux qui laissent couler des larmes parce qu'un temps et un espace infimes vont les séparer quelque peu ; une maman qui vit dans l'orgueil de son fils ; un papa qui fait d'une joie de sa fillette un bonheur sans borne… Eh bien, Weep, j'ai senti l'immense valeur de ces larmes, de cet orgueil, de ce bonheur, et j'ai ressenti une des plus profondes félicités humaines : la tristesse.
Et il est encore un trait que l'on ne doit pas oublier, pour finir : c'est l'humour. Non seulement Jean Ray a écrit des contes d'un fantastique humoristique, mais encore il lui arrive de badiner avec l'épouvante elle-même. Nous avons vu que « La cité de l'indicible peur » pouvait se comprendre comme un ironique récit des craintes humaines. John Flanders signa un récit où le terrible fétiche, chargé de malédictions ancestrales par les sorciers papous, et comme tel répandant le mauvais sort autour de lui, n'était qu'une simple poupée « made in Germany ». Puis, un jour, Jean Ray éprouva le besoin de se parodier lui-même. Écoutez :
J'avais un camarade qui n'était pas un garçon ordinaire. Il avait étudié le formulaire magique du Grand Albert dans une édition qui n'était pas pour concierge, expliquait d'ingénieuse façon la lettre de Salon et avait passé un mois de ses vacances au British Muséum à chercher les écrits du mystérieux docteur John Dee et à compulser le Theatrum Chemicum d'Elias Ashmole.
Dans un nid de huppe il avait trouvé la pierre « ématilla » des sorciers, et sur les minuit avait cueilli la bétoine d'eau dans le fossé d'un cimetière.
Alors, dans une chambre où rien n'était suspendu et où tressautaient encore les restes acéphales d'une poule noire, il invoqua le diable… qui ne vint pas.
Qu'il ait fallu attendre si longtemps pour voir diffuser en France une anthologie des nouvelles de Jean Ray peut apparaître scandaleux. Et que ce soit une collection populaire belge qui finalement nous la présente ne parle pas en faveur du discernement des éditeurs français. Mais le résultat est là, et c'est lui qui compte : les amateurs français ont désormais à leur disposition, dans un fort volume de 450 pages, un large choix de récits du grand auteur belge, échelonné sur toute sa carrière. Cette anthologie, les lecteurs de « Fiction » seront les premiers à en mesurer l'importance, puisque nous fûmes les seuls, depuis des années, à publier Jean Ray, avec un succès constant dont notre courrier nous apporte régulièrement la preuve.Les nouvelles composant ce volume sont issues principalement de quatre recueils : « La croisière des ombres », « Le Grand Nocturne », « Les cercles de l'épouvante » et « Le livre des fantômes ». Ce sont ces recueils, parus de 1932 à 1947, qui correspondent à la « grande période » de l'œuvre de Jean Ray. Ils ont fourni au total la matière de quinze histoires, sur les vingt-cinq que comporte l'anthologie. Deux autres ont été extraites d'un recueil plus ancien : « Les contes du whisky ». Quant aux huit restantes, elles sont inédites en librairie et ont été publiées en revue au cours des dernières années.
À titre documentaire, voici l'ordre chronologique des histoires :1925 – Le gardien du cimetière
La nuit de Camberwell.
1932 – La ruelle ténébreuse
Le Psautier de Mayence.
1942 – Quand le Christ marcha sur la mer
Le Grand Nocturne
La scolopendre.
1943 – La main de Goetz von Berlichingen
L'histoire du Wûlkh
Le cimetière de Marlyweck
L'assiette de Moustiers
L'auberge des spectres
Le miroir noir
L'homme qui osa
Le dernier voyageur.
1947 – La vérité sur l'oncle Timotheus
Le cousin Passeroux.
1950 sq. Dieu, toi et moi
Je cherche Mr. Pilgrim
J'ai tué Alfred Heavenrock
Merry-go-round
La princesse tigre
Dents d'or
Mr. Gless change de direction
Storchhaus ou La maison des cigognes.Comme on pourra le constater, plusieurs d'entre elles (neuf en tout) avaient déjà été reprises dans « Mystère-Magazine » ou « Fiction ». Il reste un nombre suffisamment imposant de textes inconnus en France pour justifier l'achat obligatoire du livre.Dans un excellent article paru naguère dans « Fiction », Jacques Van Herp avait fait le point utilement sur l'œuvre de Jean Ray. La plupart des récits rassemblés ici peuvent servir d'illustration à cette étude, à laquelle tout lecteur de l'ouvrage devrait se reporter.Les deux contes plus anciens, œuvres de jeunesse, ne sont pas d'indiscutables réussites : « Le gardien du cimetière » nous montre un Jean Ray macabre à bon compte, dans l'une de ses rares histoires de vampire, qu'il traite sans éviter les poncifs ; quant à « La nuit de Camberwell », ce n'est qu'une ébauche malhabile sur le thème de la présence invisible. En fait, le seul intérêt de ces deux textes est de nous offrir des brouillons d'œuvres ultérieures : le premier préfigure « Le cimetière de Marlyweck » et le second, « Le miroir noir ».Sept ans plus tard, la maîtrise éclate avec « La ruelle ténébreuse » et « Le Psautier de Mayence », deux chefs-d'œuvre, devenus des classiques ; ce sont des symphonies multidimensionnelles, où s'enchevêtrent et se superposent, en un gigantesque écheveau, différents plans de l'espace-temps : celui où se situe notre monde et ceux qui renferment de monstrueux univers intercalaires.Mêmes caractéristiques, dix ans après, dans « Le Grand Nocturne », qui constitue avec les deux précédents récits une fascinante trilogie. « Quand le Christ marcha sur la mer » et « La scolopendre » sont deux contes plus mineurs, traités en demi-teinte, avec une sobriété qui n'enlève rien aux qualités de Jean Ray.Les histoires suivantes, de « La main de Goetz von Berlichingen » au « Cousin Passeroux », jouent toutes sur le clavier de l'épouvante concrète, avec une virtuosité parfois à peine un peu trop forcée. Il arrive à Jean Ray de frôler le point au-delà duquel on va trop loin, comme dans « Le cousin Passeroux » ou « Le cimetière de Marlyweck », aux effets assez grand-guignolesques. Mais on sait depuis « Malpertuis » que Jean Ray, c'est aussi une certaine démesure, et que cette démesure même n'est pas le moindre de ses charmes. Ce qui compte, d'ailleurs, c'est l'univers personnel, de A jusqu'à Z, qu'il sait créer dans chacune de ses évocations, univers qui n'emprunte strictement rien au magasin des accessoires fantastiques. Il n'y a pas de fantômes dans ce cycle de récits, pas de revenants ni de monstres en tous genres ; tout juste y rencontre-t-on la Mort personnalisée (« Le dernier voyageur », « La vérité sur l'oncle Timotheus »), mais dépourvue de son halo surnaturel au point d'acquérir une présence d'autant plus inquiétante. Le cadre des histoires, les héros qui y évoluent, sont strictement ancrés dans le quotidien, et les détails qui les caractérisent sont décrits avec une minutie de peintre flamand. Dans cet univers stable et géométrique, le fantastique est plutôt une sorte d'accident, une fêlure inexplicable ; mais ce fantastique lui-même se manifeste de façon palpable. Il n'y a pas plus prosaïque, en définitive, que le surnaturel de Jean Ray – ni plus rationaliste que l'attitude de ses personnages devant ce surnaturel. Le héros de Ray ne ressent pas la terreur maladive qui transforme en loques ceux de Lovecraft ; loin de reculer devant le fantastique, il le combat pied à pied, et même, poussé par la témérité et une sorte de curiosité avide, le défie dans ses retranchements.Les histoires plus récentes, enfin, sont quelque peu inégales, et toutes ne relèvent pas du fantastique. On y rencontre des histoires criminelles qui sont des bijoux d'humour noir (« Je cherche Mr. Pilgrim ». « Dents d'or ». « Mr. Cless change de direction »). ainsi que de curieux contes démystificateurs, qui marquent le triomphe définitif des héros sur le surnaturel et où l'épouvante, à force d'être battue en brèche, finit par s'annuler d'elle-même (« Dieu, toi et moi », « Storchhaus »). Les autres textes (« J'ai tué Alfred Heavenrock ». « Merry-go-round », « La princesse Tigre ») sont assez anodins, et leur présence ne s'imposait peut-être pas dans cette anthologie.Le choix des histoires a été fait par Henri Vernes, ami de Jean Ray, qui a également rédigé la préface. Il faut le féliciter du niveau remarquablement élevé de la sélection. Seule une critique secondaire pourrait lui être adressée. Jean Ray, conteur flamand, écrit un français qui n'est pas exempt de belgicismes et d'incorrections grammaticales. Ce n'est pas le diminuer que de dire que nous nous efforçons, en le publiant dans « Fiction », d'apporter à ses textes les quelques retouches qui nous semblent s'imposer. Ces retouches, Henri Vernes n'a pas toujours jugé utile de les faire. Seuls les puristes, sans doute, le regretteront. Mais pourquoi donner aux puristes l'occasion de s'émouvoir ?
Alain Dorémieux
À côté du Jean Ray imprimé, il existe un Jean Ray épistolaire et oral, digne d’intérêt, qu’il faut capter au vol, enregistrer sur le moment, car, de plus en plus, Jean Ray renâcle à se pencher sur le papier.
Ma paresse m’est précieuse.
Je suis arrivé à l’âge sévère où toute page vaine prend une dimension de pensum.
Au grand dam de mes manuscrits, je suis un pyromane de la plus belle eau. Je me suis toujours complu à des autodafés du genre, et les manuscrits ont suivi bien d’autres choses dans le feu purificateur. Parfois – pas toujours – j’en ai eu regret. Surtout aujourd’hui pour Malpertuis dont je ne puis vous envoyer les nombreuses pages parties en fumée dans le ciel d’automne.
Et d’un fragment de lettre, il fait un conte. Ainsi voici ce qu’il m’écrivait après lecture de deux contes que j’avais écrit : La fin du U B 65 et Weerwolf :
J’ai connu les anciens des U B allemands, et j’en ai connu des sous-marins anglais. Les derniers étaient des crâneurs à froid, seuls les Allemands osaient avouer leur peur, et une peur qui n’est pas celle des autres.
Vous dites avec raison : il ne faut pas juger des choses de la mer comme des choses de la terre.
Et vous dites également que l’histoire du U-boot hanté est authentique : je n’en suis nullement étonné.
J’ai navigué avec le capitaine Storch, qui fit jadis partie de l’équipage du Potosi, où l’on voyait en de certains jours un homme pendu à une des hautes vergues.
Moi-même à bord de l’Astrologer, je fus témoin de quelque chose d’étrange, venu certainement d’ailleurs, d’un autre plan peut-être, que ni le capitaine Muller, ni le premier matelot Jan Debruyne, ni le second Jean Ray, ne purent expliquer, et qui était passablement terrifiant…
Weerwolf… Loup-garou… Nos campagnes flamandes et surtout campinoises vivent encore en partie sous sa terreur. Le dernier fut « officiellement » tué dans la banlieue gantoise en 1819, mais le « slodder », monstre invisible des eaux, hante encore les terres hallucinées de Merendree.
Ses débuts littéraires :
Le tout premier conte, je l’ai écrit vers la vingtième année. C’est d’ailleurs celui que j’ai envoyé à André Theuriet : Le diable est venu me chercher à bord. Theuriet m’a presque répondu sur-le-champ : « Si vous venez à Paris, passez me voir… il faut continuer…» Mais je devais partir pour Hambourg. Quand je suis revenu, un an après, Theuriet venait de mourir… J’ai peut-être repris le sujet dans un John Flanders flamand. Mais je ne m’en souviens pas. J’en ai tant écrit…
Mes contes avaient déjà été publiés çà et là, je n’y prenais pas garde. J’ai été traduit assez tôt en Amérique, par un professeur de l’Université d’Oklahoma. Mais ma grande traductrice, c’est Rosa Richter, ainsi que sa fille Lisole Richter. Elles ont traduit la plupart de mes contes. Elles les faisaient paraître dans le Wiener Zeitung, le Leipziger Zeitung, entre autres… Ceux traduits en anglais paraissaient dans Weird Tales, à Chicago, et je crois également dans Harper Magazine. Cela vers les années 30…
Si dans le tas il y en a qui n’ont pas été repris en français, c’est bien possible. Mais comme je l’ignore moi-même…
Les Harry Dickson :
J’ai commencé à écrire des Harry Dickson vers 1930 environ. Je faisais un Harry Dickson en une nuit, soixante pages de dactylographie. J’étais plus fort que Simenon.
J’aurais dû proprement traduire le texte. C’était tellement mauvais, ces contes, que l’éditeur m’a dit : « Fais-en toi-même, et prends pour base l’illustration. » Alors je la glissais dans le texte. Très souvent je commençais par elle. Je me mettais à la machine à écrire… qui probablement faisait cela toute seule, et moi je n’y étais pour rien. Je pratiquais l’écriture automatique.
Cela se déclenchait brusquement à 11 heures du soir, et alors, chose qui peut paraître bizarre et étrange, il paraît que mes yeux, qui sont gris, devenaient noirs comme du charbon. Une réaction physiologique. Mais à 11 heures du soir, pas avant. Et je faisais mes 60 pages, de 11 h à 3 h du matin, et mon Harry Dickson était fini. Maintenant le processus peut se déclencher tout au long de la journée, mais la pensée se fait tout de même le soir.
Sa façon d’écrire :
Je me fais ruminant et néflier… digérer et mûrir…
Je dois achever un texte. Je puis rester des semaines sans rien faire. Puis tout à coup je vais tout finir en 48 h. Il faut bien qu’il y ait là un frangin qui a fait le travail à votre place et vous le dicte.
J’ai remarqué à peu près la même chose chez d’autres écrivains fantastiques : ce long mûrissement qui soudain se déclenche et devient dictée. C’est le fait des écrivains qui peuvent choisir le moment où ils travaillent, chez certains écrivains marins comme Claude Farrère, qui écrivaient en mer. « Où », par exemple, qui est un chef d’œuvre…
Les écrivains qu’il a connus :
J’ai très bien connu Maurice Renard. Chaque fois que je venais à Paris, j’allais chez lui, rue de Tournon. Et j’y rencontrais la grande Colette. Elle était charmante et moi j’étais beau gosse, ça te suffit ?
J’ai également connu Francisque Parn, l’auteur de deux livres vraiment savoureux : Sicoutrou bohémien et Sicoutrou pêcheur. Je lui ai du reste dédié les Contes du whisky. Rosny, je l’ai rencontré chez Pierre Goemaere, et je l’ai revu à Paris, chez lui, rue de Rennes. Cendrars, je crois que c’était dans une taverne, très bien, à Kingstown, à la Jamaïque. Ewers fut réellement un ami littéraire. Meyrinck, je ne l’ai jamais vu, mais nous avons été en correspondance.
Mais en fait je n’ai rencontré personne, j’étais toujours parti, c’était l’époque de ma vie errante. J’étais en correspondance avec quelques-uns, mais j’écrivais peu. Je touchais barre une fois tous les ans, et encore…
Ghelderode :
Ghelderode m’écrivait depuis fort longtemps, mais je n’allais jamais le voir. Je ne vais jamais voir les gens. Il y a quelques années, je savais qu’il se trouvait à Ostende, et j’y suis allé. Quand il est tombé malade, je suis allé le voir régulièrement, avec le doc, tous les huit jours. Il est devenu celui qu’on rencontre presque quotidiennement. Quand il ne m’écrivait pas, je venais.
J’ai assisté à une de ces entrevues. Spectacle étonnant. Ghelderode, brisé par la maladie, se redressait, redevenait l’être éblouissant que le mal avait fauché. Et le mieux se prolongeait après l’entrevue, comme si Jean Ray lui avait insufflé une partie de sa vitalité.
Devant le surnaturel, les personnages de Lovecraft ont peur, les miens l’affrontent, mais il les déroute. Ghelderode pas. Il serait entré dans la Ruelle Ténébreuse, l’aurait visitée de bout en bout, et y serait revenu pour trouver la solitude. Le tout très naturellement, sans effroi ni étonnement.
Les thèmes de son œuvre :
Un certain nombre de thèmes-clés reparaissent dans toute l’œuvre de Jean Ray, celui de la mort personnalisée, de la sirène. À l’entendre, il n’y en pas un auquel il soit attaché. Pourtant celui de la mort des dieux, qui revient dans Malpertuis, dans l’Oncle Timotheus, l’Aventure mexicaine, etc… ?
Ah ! oui… celui-là… C’est possible… Ce n’est pas impossible. Je ne dis rien…
Tu dis que les dieux existent, existent en fonction des hommes et dépendent d’eux.
C’est absolument exact, et absolument logique. Les dieux naissent, les dieux existent ou ont existé. Ils naissent des hommes, ils ont par conséquent la vie des hommes, ils meurent comme les hommes. Comme ils vivent de croyance en eux ; aussi longtemps qu’on croira en eux, ils vivront.
Et les hommes survivront aux dieux ?
Pourquoi pas ?
Et le démon ?
Le démon est un esprit fraternel. Dans la Bible il apparaît. Pourquoi sous la forme du serpent ? Enfin… Il veut donner la science aux hommes. Ensuite, dans la mythologie, il apparaît sous la forme de Prométhée qui leur apporte le feu. Il a tellement pitié des hommes qui ont froid que pour eux il vole le feu…
Ensuite le démon, ou l’ange méditatif, c’est au Moyen Age qu’on lui fait une mauvaise réputation ! Surtout pour lui mettre à dos des crimes ou des méfaits commis par les hommes. Mais c’est plutôt une forme ou une force quasi-fraternelle…
Et qu’en pense le père Daniel ?
Il dit que je suis un musée vivant d’hérésiologie.
Il n’y a pas d’érotisme dans mon œuvre. Bien sûr ! Je n’ai pas besoin de compensations, moi !
Ma conception du fantastique ? Je suis purement un instinctif, un animal scribant. Je me lance devant ma feuille de papier, je ne bâtis rien dans mon esprit, ce sont les mots qui m’entraînent.
La S.F. n’a rien à voir avec le fantastique ! Pas d’adultération, sauf dans un sens humoristique… Les auteurs modernes, je les lis dans l’intention de les comprendre. Et je rencontre chez beaucoup de telles fautes de physique et de mathématiques que je ne les suis plus.
Je trouve aussi qu’ils négligent trop le facteur temps : en un après-midi on enlève la moitié d’une galaxie ! « Notre maître le temps, » disait Nordmann, alors que pour eux l’espace est le maître.
Pourquoi n’a-t-il jamais écrit de romans réalistes ?
Instinctivement je ne l’ai pas fait. Je travaille toujours par instinct, il y a une grande partie animale chez moi. Et ça m’embêtait déjà assez de devoir écrire. Alors des romans réalistes !
La cité de l'indicible peur - Postface de Jacques Van Herp (Marabout 1966).
Maintenant que Jean Ray n’est plus, ses amis ont réalisé combien ils ignoraient ce que fut sa vie. Nous étions informés de ses débuts littéraires, mais de sa vie ? Oh, sans doute, nous n’ignorions pas que sa mère était la sœur d’Edouard Anseele, si bien qu’il se trouvait avoir un ministre comme cousin germain ; et que Zola le tint sur ses genoux, lui donnant dix sous pour acheter des livres… Bien peu de choses pour soixante-dix-sept ans de vie… Et puis il y avait sa légende. Mais dans quelle mesure est-elle précisément une légende ?L’ombre semble s’épaissir autour du vieux tigre. Beaucoup se sont précipités sur sa mémoire, voulant le ramener à des proportions moins choquantes, car il était trop grand, trop déroutant, trop hors du commun pour leur convenir. Et l’on préfère parler de mythomanie plutôt qu'accepter que celui qui, pendant trente ans, parut n’être qu’un paisible bourgeois gantois, antérieurement connut une vie d’aventures en marge des conventions.Comme s’il avait pressenti que certains tenteraient, après sa mort, de le métamorphoser en une marionnette de ventriloque qu’ils animeraient à leur guise, Jean Ray a bien voulu, quelque temps avant sa mort, nous raconter, à Henri Vernes et moi (qui avons d’ailleurs enregistré ses propos), ce que fut sa vie. Voici donc Jean Ray, tel qu’il parla un après-midi.— Je suis né à Gand en 1887, le 8 juillet, sous le signe du Cancer. Nous habitions une vieille maison bourgeoise, pas très opulente, dans le Ham même, qui était alors l’arrière-port de Gand. C’était tout près du bassin du Commerce où, en ce temps-là, accostaient les cargos semainiers. Depuis, les cargos sont partis et les eaux du dock ne portent plus que les péniches de la batellerie.Mon père naviguait alors sur un navire assurant une ligne presque régulière : Gand-Liverpool, Gand-Manchester. Il n’avait guère voyagé au long cours. Peut-être avait-il fait deux, trois voyages ? Pas plus. C’était un homme très taciturne, qui repassait régulièrement par la maison : une fois tous les quinze jours.Ma grand-mère était une femme de couleur, une Indienne, mais il n’y avait là rien de romanesque. Mon grand-père, charpentier de bord, au temps de la voile, abandonna son navire dans je ne sais quel port d’Amérique. À terre, il tomba malade et fut soigné dans un couvent de sœurs ; où il fut recueilli par la suite, faisant son ancien métier, réparant, construisant de petites cabanes, etc.Or, dans le couvent, travaillait à la boulangerie une petite servante de couleur, de race sioux, recueillie très jeune par les sœurs, et vivant chez elles depuis. Était-elle de race pure, ou bien métisse ? Ce que je sais, c’est que mon grand-père, qui n’était pas peu porté sur la bonne table, commença par tourner autour des gâteaux, puis eut vite avec la servante des relations très tendres.Ainsi naquit mon oncle Joris, que je n’ai jamais connu. Mais les bonnes sœurs ne l’entendirent point ainsi : il fallait réparer et se marier. Ils eurent ainsi deux, trois enfants.Mon grand-père en eut vite assez et décida de fuir. Il s’embarque, arrive à Anvers, et là trouve sa femme et les enfants qui l’attendaient, les bras ouverts. C’étaient les sœurs qui avaient flairé le vent, et envoyé ma grand-mère rejoindre son mari.Mon grand-père n’a plus jamais navigué. Aidé par les nonnes, il s’établit dans une petite boulangerie où la Sioux faisait le travail, tandis qu’il allait jouer aux cartes, aux dés, et vider des verres dans les cabarets. Ce qui lui valut un jour un coup de couteau dans le poumon.Le grand air lui étant nécessaire, ils partirent s’établir en Campine, près de Mol, pour y tenir une autre petite boulangerie. Ils moururent à quelques semaines d’intervalle, après avoir eu treize enfants, ni plus ni moins.Fils et petit-fils de marins, j’ai commencé par mener la vie d’un gamin de rue de ce temps-là. Nous n’étions pas riches : ma mère, institutrice, était partie toute la journée et j’ai été élevé par une servante, Elodie, qui m’aimait beaucoup et me rossait deux ou trois fois par jour…C’était l’Elodie de Malpertuis. Elle se maria deux fois, chaque fois avec un marin, et tous ses fils devinrent marins. Il y en a même qui naviguent encore en ce moment (1963).À l’école, je n’apprenais rien. C’est à Pecq que, plus tard, on me sut prendre. Je n’écoutais pas, et quand le maître me disait : « Mais pourquoi ne savez-vous rien ? », je répondais : « Parce que je suis trop bête». J’avais quand même un certain orgueil : je n’étais jamais le, dernier, 55e sur 60, oui, mais dernier, ça, non !Pour le reste, la vie du gamin de rue : traîner dans les rues, embêter les voisins, tirer les sonnettes, nager dans les eaux du dock, je nage comme un rat depuis mes cinq ans, – voilà d’assez belles vertes années.Je rentrais toujours en retard à la maison, mais par système. Si je rentrais à cinq heures, j’avais le temps, avant le coucher, de prendre trois, quatre volées, tandis qu’en arrivant à neuf heures, je ne recevais qu’une seule raclée, mais une bonne.… J’avais une victime, ma sœur. Comme mes yeux luisaient dans l’ombre comme luisent ceux des fauves, je m’en servais pour lui faire peur, et lui extorquer jusqu’au dernier bonbon et au dernier sou.… Dès mon enfance, j’étais embarqué en plein dans le fantastique, qui ne me répugnait pas et ne m’effrayait pas.En ce temps-là, habitait, rue Sainte-Catherine, une sage-femme, celle-là même qui me mit au monde, Wantje Diemee, l’épouse d’un charron. Le soir, elle s’asseyait sur le seuil, et les voisins, les voisines, venaient l’entendre raconter des histoires. Entre autres, de magnifiques histoires de Charles Quint, que Ghelderode fut sur le point de coucher sur papier, quelque temps avant sa mort. Histoires qu’elle avait, sinon inventées, du moins fortement enjolivées, et toujours fantastiques. Loups-garous, sorciers, en étaient les personnages les plus courants, mais elle mettait un nom sur les personnages. Parfois même, ceux des voisins. Elle contait ainsi jusqu’au soir, avec, comme fond, cette forge où travaillait son mari.… J’ai toujours désiré naviguer. Je n’avais pas fait ma première communion, j’avais neuf ans, je crois, quand je me trouvai à Londres pour la première fois, avec un ami de mon père. Nous étions arrivés à bord du Sea-Gull qui faisait un service régulier entre Londres et Gand. Je n’étais pas seul : un de mes camarades m’accompagnait. Au départ, ma grand-mère maternelle m’avait bien crié : « Verdronk smerlap… » mais je n’y songeais plus. Nous étions partis, n’ayant pas vingt ans à nous deux, nous promener dans Londres. Cela a duré quinze jours, c’était le début.Comme cela m’avait mis en appétit et que je voulais absolument naviguer, on me laissa m’embarquer sous le commandement d’un autre ami de mon père, un Allemand, Storch, capitaine d’un voilier qui avait doublé le cap, le vrai, le Horn. Je suis resté quatorze mois à bord, comme novice, mais aussi comme ami du capitaine. Le matin, je travaillais avec les matelots. Parfois, on m’envoyait dans la mâture. J’avais quinze ans et je sortais du collège.À mon retour, je suis entré à l’université, après m’être présenté devant le jury central. Mais, après deux ans, j’ai repris la mer. D’abord sur l'Astrologer, capitaine Muller, celui qui me révéla Chaucer et les Canterbury Tales. Il avait neuf filles, toutes plus belles l’une que l’autre. Il n’y en avait pas pour moi…Muller est mort en mer en 14-18. Je crois qu’il a sauté sur une mine.Ensuite, ce fut le Fulmar, un assez beau cargo, dont le capitaine Arnolds était propriétaire. Mais il aimait avant tout boire et fumer, et abandonnait le commandement à son second, un Hollandais, Magerman, un « homme maigre » de près de cent kilos !Le Fulmar était un outsider, ou encore un tramp, un de ces navires sans destination régulière, qui naviguent au hasard des ports et des cargaisons, toujours prêts à enlever un fret quelconque. Et, dans les mers du Sud, il faisait la contrebande, comme tout le monde. C’est à bord du Fulmar qu’a commencé ma vie d’aventures.Nous faisions les mers de Chine, les mers du Sud, le Carpentarie aussi, où nous faisions la nacre, ce qui était alors interdit. Nous travaillions pour des Japonais. Nous troquions avec les indigènes, ou nous enlevions les dépôts que nous trouvions. Parfois, nous les achetions à petit prix. Nous avons même chargé des animaux, des fauves, à partir de Singapour, mais pour de petits trajets, pas jusqu’en Europe.C’est à cette époque que je fus surnommé Tiger-Jack pour ma façon de me bagarrer. Car il fallait se bagarrer à bord du Fulmar.J’étais second officier, tweede stuurmar, et notre équipage était plutôt interlope. Pendant la guerre, je n’ai pas navigué ; je l’ai passée à Gand. Après l’armistice, le Fulmar a encore entrepris un ou deux trips, puis on l’a démoli à Greenhock.Alors a commencé la période de la Rum-Row.C’est toute une histoire. Vers les années 20, j’ai été contacté par un Allemand. Il armait un navire devant partir de Galways. Mais il a manqué de capitaux. Alors, avec deux, trois amis marins, et deux, trois très bons matelots allemands, des anciens des U-Boote, nous avons décidé de reprendre l’affaire, mais à notre propre compte cette fois. Le navire fut réarmé, et nous avons eu beaucoup de chance et une bonne cargaison. Cela n’a vraiment pas mal marché. Nous avons continué, avec deux navires, l'Arctic et le Polar, alternativement en service, pendant deux ou trois ans.… Une fois arrivés sur la Rum-Row, nous nous mettions en panne, à la limite des eaux territoriales. Les garde-côtes américains pouvaient nous repérer, nous surveiller, mais n’avaient pas le droit de nous aborder. Enfin, ils n’avaient pas le droit… mais le faisaient parfois, quand le navire n’était pas capable de montrer les dents ; d’ailleurs, ils ne se sont jamais frottés à nous.On profitait parfois du brouillard, d’un mauvais temps ou d’un manque de surveillance, pour filer vers la côte, aborder dans des endroits connus et décharger. Ou bien, mais cela rapportait moins, les bootleggers nous accostaient avec leurs vedettes et achetaient à bord. Il fallait faire très attention, car ces gens-là n’aimaient pas payer. Seulement, leurs vedettes, d’anciens chasseurs de sous-marins, étaient en bois. Un obus de 22 dans la tôle, ça ne fait qu’un trou, mais il n’en faut pas beaucoup pour faire voler en morceaux une coque en bois. Aussi, avec nos canons-revolvers à bord, nous n’avons jamais eu affaire à des racketters.Il y avait encore sur la Rum-Row des bars flottants, ancrés en dehors des eaux territoriales, et où les Yankees venaient s’enivrer. Comme celui que je présente dans La danse de Salomé. Il était tel que je le décris, et il s’appelait le Mermaid…Mes cicatrices datent à peu près de cette époque… Ce qu’on se battait ! Mais ce sont des traces de balles, en pleine poitrine. Dans le dos, c’est de la légende : on ne m’a jamais frappé dans le dos, moi !… Et j’ai encore la trace d’un petit couteau de jet, reçu un jour en plein visage… Si j’ai tué des hommes ? C’est possible… En tout cas, en combat régulier, toujours… en me défendant…Après la Rum-Row, j’ai fait les Antilles. Plus ou moins à mon propre compte, avec deux goélettes munies de forts moteurs auxiliaires. Mais ce fut plutôt une période noire : ça ne donnait pas. Car dans les Antilles, il fallait franchement se réfugier tout le temps, avec tous ces patrouilleurs anglais pour nous embêter. Tout ce qu’on pouvait faire, c’était transporter des passagers clandestins pour la Nouvelle-Orléans. Mais cela ne rapportait pas beaucoup. Une ou deux fois, occasionnellement, j’ai fait le rhum. Mais il ne donnait pas. Le whisky, oui, davantage.Cela nous mène vers 24-25, et j’ai cessé. Les goélettes se sont perdues, à peu de temps d’intervalle. Il y eut encore quelques armes vendues à des Rifains, mais c’était peu intéressant.En 1925, je gagnai Rotterdam et ce fut l’époque des Contes du Whisky. J’avais cessé de voyager, mais je m’y suis remis vers 32, quand j’ai fait l’Islande et les Féroé, moitié reporter, moitié marin. J’en ai ramené un reportage sur les pêcheries : La moisson de l’abîme que j’ai signé John Flanders. Puis j’ai écrit, en mer Le Psautier de Mayence, et La Ruelle ténébreuse à Hambourg. Après encore quelques petits trips, vers Barcelone par exemple, mais plus de contrebande : il n’y avait plus rien à faire. Il valait mieux livrer tout bonnement du poisson séché.C’est vers 33-34 que je suis devenu dompteur. Pas pour m’amuser, mais pour gagner ma vie. J’ai eu un engagement dans un petit cirque : le cirque Milet, comme l’auteur de l’Angélus. Un petit cirque de rien du tout, où je présentais un lion, loué à Alfred Cour, le lion Champion. Puis un numéro de tigres. Des tigres loués, pas achetés. Ça, c’est autre chose. Les lions, passe encore, mais les tigres…Les affaires périclitaient : cela devenait de plus en plus miteux. Je suis même passé à la Brasserie Universelle, à Lille, c’est tout dire ! Les tigres étaient loués à des Allemands et coûtaient cher. Au début, ils étaient huit ; finalement, je n’en exhibais plus que deux, et puis un jour, fini…Alors je me suis un tout petit peu assagi…Il y aurait beaucoup à ajouter à cette confidence pleine d’ombre et de silence, où ce qui est celé l’emporte sur les révélations. Les chercheurs de chicane pourront discuter de broutilles, de confusions de dates, de noms parfois… Qu’ils n’oublient pas que Jean Ray citait de mémoire, qu’il fut pris au débotté, et qui, dans ce cas, ne commettrait pas de telles erreurs ? D’autres lui refusent d’être entré à l’université. « Il fut inscrit à l’école normale », disent-ils. Oui, mais les écoles normales de Gand et Liège, avant leur suppression, faisaient partie de l’université, et Jean Ray avait autant droit de se dire étudiant que celui qui s’inscrivait en polytechnique.Mais laissons cela. Il y a plus important : tout ce que Jean Ray n’a pas dit. Ainsi, l’enquête ouverte par ses amis depuis sa mort nous a révélé ce dompteur, ami de Jean Ray, vivant près de Paris, dans une roulotte, au milieu des gitans. Et l’écrivain anglais Cotton, cet octogénaire, officiellement domicilié à Suva, vivant plus souvent à bord de son navire, et qui, rencontré dans la ville chinoise de Singapour, se souvenait du Fulmar et de ce « John » Ray, un bourlingueur gantois « qui écrivait des contes fantastiques ». Personnage hors série comme il l’était lui-même.Aussi avons-nous un jour demandé à Jean Ray si, dans ses confidences, il ne minimisait pas sa vie d’aventures, en omettant bien des épisodes qu’il nous avait jadis contés :— Oui… je diminue la légende… Elle est un peu fausse… mais moins qu’on le croit… Maintenant que le diable se fait ermite, il veut oublier son passé. Je préfère oublier certaines choses. Non qu’elles soient horribles, mais-peut-être assez effrayantes.Je laisse à Henri Vernes le soin de conclure :Cette voix d’outre-tombe mettra fin à toute polémique. Maintenant que le vieux tigre n’est plus, mais fait entendre plus que jamais sa voix géniale à travers son œuvre qui demeure impérissable, les jaloux se tairont, les experts en platitude, voulant péniblement se hausser à sa hauteur, déposeront leur plume, et les vautours reprendront leur vol.J. VAN HERP.
- BONUS PReFeG : "Harry Dickson - Une intégrale" Volume 1 (1931 - 1932)
- BONUS PReFeG : "Harry Dickson - Une intégrale" Volume 2 (1933)
- BONUS PReFeG : "Harry Dickson - Une intégrale" Volume 3.1 (janvier-juin 1934)
La ruelle ténébreuse (Nouvelle, "La croisière des ombres", 1932)
Le psautier de Mayence (Nouvelle, Le Bien Public, 6 mai 1930 - sous le nom de John Flanders)
Le Grand Nocturne (Nouvelle, "Le Grand Nocturne", 1942)
Maison à vendre (Nouvelle, "Le livre des fantômes", 1947)
in Fiction n° 48, OPTA 11/1957
La choucroute (Nouvelle, "Le livre des fantômes", 1947)
Le cimetière de Marlyweck (Nouvelle, "Les cercles de l'épouvante", 1943)
Le miroir noir (Nouvelle, "Les cercles de l'épouvante", 1943)
in Fiction n° 85, OPTA 12/1960
Monsieur Wohlmut et Franz Benschneider (Nouvelle, "Le livre des fantômes", 1947)
Dürer, l'idiot (Nouvelle, La Revue Belge, 1er novembre 1929 - sous le nom de John Flanders)
in Fiction n° 100, OPTA 3/1962
La nuit de Pentonville (Nouvelle, "Le livre des fantômes", 1947)
in Fiction n° 102, OPTA 5/1962
Les noces de Mlle Bonvoisin (Nouvelle, "Les derniers contes de Canterbury", 1944)
in Fiction n° 105, OPTA 8/1962
Irish whisky (Nouvelle, "Les contes du whisky", 1925)
in Fiction n° 108, OPTA 11/1962
Josuah Güllick, prêteur sur gages (Nouvelle, "Les contes du whisky", 1925)
in Fiction n° 109, OPTA 12/1962
Les étranges études du Dr Paukenschlager (Nouvelle, "Les contes du whisky", 1925)
in Fiction n° 110, OPTA 1/1963
Bonjour, Mr. Jones (Nouvelle, Les Cahiers de la Biloque, 1959)
in Fiction n° 126, Spécial Jean RAY, OPTA 5/1964
La tête de Monsieur Ramberger (Nouvelle, Les Cahiers de la Biloque, 1961)
in Fiction n° 126, Spécial Jean RAY, OPTA 5/1964
Croquemitaine n'est plus...
in Fiction n° 126, Spécial Jean RAY, OPTA 5/1964
Têtes-de-lune (Nouvelle, Les Cahiers de la Biloque, 1961)




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