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16 avril, 2025

Fiction n°107 – Octobre 1962

Pour ce dernier numéro d'une "ancienne" formule annoncée - 144 pages sur un papier presque "pulp", mais qui, un peu plus de 60 ans plus tard, tient tout de même encore assez bien la route - la rédaction de Fiction semble solder tous ses "auteurs mineurs" et prendre son élan avant le prochain numéro. Par "auteurs mineurs", il convient de préciser qu'il s'agit d'auteurs fort peu réédités ensuite, et en cela ce numéro est un festival de raretés, hormis l'illustrissime Jorge Luis Borges toujours d'une très grande qualité.


Un clic droit sur cette digue de l'imagination !

Comme pour toutes nos publications, un clic droit sur la couverture

vous invitera à télécharger le livre au format epub.

Sommaire du Numéro 107 :


1 - (non mentionné), Pourquoi une nouvelle formule ?, pages 3 à 3, éditorial
2 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 6 à 6, bibliographie

NOUVELLES

3 - Francis George RAYER, Un vaisseau d'un autre monde (Alien, 1959), pages 7 à 21, nouvelle, trad. (non mentionné) *

4 - Jérôme SERIEL, L'Œil du Sgal, pages 22 à 30, nouvelle *

5 - Murray LEINSTER, Les Robots assassins (The Case of the Homicidal Robots, 1961), pages 31 à 52, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

6 - Jorge Luis BORGES, Les Ruines circulaires (Las ruinas circulares, 1940), pages 53 à 57, nouvelle, trad. Paul VERDEVOYE

7 - Georges GHEORGHIU, Le Festin de l'araignée, pages 58 à 67, nouvelle *

8 - Wade MILLER, Chienne de vie ! (How Lucky We Met, 1960), pages 68 à 73, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

9 - Stuart PALMER, Déclaration d'amour à trois dimensions (Three-Dimensional Valentine, 1959), pages 74 à 84, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

10 - Kit REED, Le Règne de Tarquin le Superbe (The Reign of Tarquin the Tall, 1958), pages 85 à 97, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

11 - Laurence ALBARET, Le Grand ventre, pages 98 à 104, nouvelle *

12 - Jacques BOUCHER DE CREVECOEUR dit BOUCHER DE PERTHES, Mademoiselle de la Choupillière, pages 105 à 115, nouvelle

13 - Monique DORIAN, Vous êtes si chaud, petit monstre..., pages 116 à 120, nouvelle *

14 - Jean-Pierre KLEIN, Quatre minutes de retard, pages 120 à 121, nouvelle *

15 - Bernard HALLER, Marguerite et Hermann, pages 122 à 123, nouvelle *

16 - Christine RENARD, Lettre de Claerista à l'hermite très saint, pages 123 à 125, nouvelle

 

CHRONIQUES

17 - Gil SARTÈNE Boris Vian : cet Etranger qui jugea la Terre, pages 126 à 129, article

18 - Demètre IOAKIMIDIS, Notes de lectures, pages 131 à 133, critique(s)

19 - (non mentionné), En Bref, pages 134 à 135, article

20 - Pierre VERSINS, Fanactivités, pages 137 à 140, chronique

21 - Jacques GOIMARD, Mythrobolant, mythrologique, ni trop glycériné, pages 141 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Il est question du problème passionnant d'un premier contact dans Un vaisseau d'un autre monde, de Francis George Rayer. Un aspect un peu hard science pourrait dérouter un lecteur peu sensible aux aspects scientifiques, dans un va et vient de perceptions entre deux systèmes confrontés l'un à l'autre. Rayer met surtout en avant combien la hiérarchisation des dimensions (hauteur, longueur, largeur et temps) rend notre perception de l'espace-temps subjective, et peut rendre toute compréhension mutuelle impossible. Dans son célèbre roman "Solaris", l'auteur polonais Stanislas Lem développera ce même postulat sur une échelle autrement plus cosmique.

On aurait pu croire à une parodie du style Henneberg si Jérôme Sériel ne s'était pas tant pris au sérieux dans L'œil du Sgal. Malheureusement, n'est pas Flaubert qui veut, et il ne suffit pas d'aligner des néologismes abscons et des aubes inutilement colorées de jade et d'émeraude pour embarquer le lecteur. On passera volontiers devant cet hymne guerrier qui n'apporte rien de plus qu'une progression inepte vers un but dont on n'a cure.

Murray Leinster s'amuse à faire une enquête à la Asimov en posant une situation qui irait à l'encontre de la première loi de la robotique : un robot ne peut nuire à un homme. Les robots assassins est une habile histoire de chasse aux pirates spatiaux, qui se déploie de façon un peu vieillotte, certes, mais tout à fait charmante.

Jorge Luis Borges maître des cercles concentriques ne pouvait que nous émerveiller dans Les ruines circulaires. D'un style forgé à l''aune du conte, il tisse son propos dans l'étoffe des songes. Ici, le fantastique devient l'universelle pulsion de la créativité. En bref, un récit inspirant d'un auteur visité par les muses de la fiction, rien de moins !

Mais les muses sont parfois fantasques. On sent bien que Georges Gheorghiu avait une idée en tête en commençant Le festin de l'araignée, mais qu'il en a trouvé une autre meilleure en chemin. Ce ne sont que des suppositions, mais elles témoignent avant tout de l'étrange polarité de genre et de traitement qui aurait peut-être méritée d'être plus lissée.

Deux êtres, qui se pensaient différents des autres, se rencontrent. Il n'en faut pas plus pour commencer à faire communauté. L'histoire de Chienne de vie ! est peut-être un peu gratuite, si elle n'avait une valeur allégorique. Au final, ce récit sert à véhiculer du réconfort, ce qui n'est déjà pas si mal. Son auteur, Wade Miller, est en réalité le double pseudonyme de Robert Wade et Bill Miller., qui signent aussi des nouvelles policières sous le nom de Whit Masterton.

Troisième et dernière publication de Stuart Palmer dans les pages de Fiction (et ses seules traductions françaises à ce jour), Déclaration d'amour à trois dimensions reprend, à partir d'expériences réelles, les observations sur les effets de différentes drogues sur le tissage des toiles par les araignées. C'est avant tout le prétexte à une bluette agréable, mais qui n'en rend pas moins un son creux. On peut se demander ce que l'auteur y a voulu expliciter.

Avec Le règne de Tarquin le Superbe, il faut se figurer tout ce qu'il peut y avoir entre les lignes pour compléter le tableau de ses enfants et jeunes adultes vivant en communauté. Tarquin le Superbe fut le dernier Roi de Rome au Vème siècle av J.C. ; on pressent, par un certain nombre d'indices, que personne n'a vraiment toute sa tête et que les jeux d'enfants sont ici les symptômes névrotiques - à moins que Kit Reed ne transpose ici Tite-Live (voir Fiction n°93).

Le grand ventre, de Laurence Albaret, propose un voyage corporel au pays de la famine, qui prend des allures à la Sternberg sur sa fin… Mais devant un dénouement attendu, on reste… sur sa faim.

On pourrait aussi se douter de la chute de Mademoiselle de la Choupillière, menée à la mode sarcastique du XVIIIème Siècle. On y découvrira toutefois l'un des plus anciens textes de science-fiction propre à défriser l'inventivité d'un Karel Čapek. Boucher de Perthes, qui fut peut-être le fondateur de l'étude de la Préhistoire en postulant l'existence d'un "Homme antédiluvien", fait preuve de beaucoup d'humour, dans un tableau sardonique de la vie bourgeoise de province, et un défilé d'hypocrisies qui ne lâche jamais prise.

Quelques courts récits complètent le florilège d'inédits de ce numéro 107 : Vous êtes si chaud, petit monstre… propose une variation autour du thème du vampire ; cette nouvelle comme la précédente de Monique Dorian (madame Alain Dorémieux) est troublante au regard de son triste destin (voir Fiction n° 78).

Ensuite, et sans fournir les explications qui en feraient une histoire de science-fiction, Jean-Pierre Klein s'amuse à imaginer deux êtres qui vivraient dans deux temps décalés, l'un avec Quatre minutes de retard par rapport à l'autre. Car après tout, tout est relatif.

Très courte, construite en poupées gigognes, Marguerite et Hermann, novelette du comédien et auteur Bernard Haller, a le mérite de poser son idée sans développement superflu. Sur le même thème, on repensera à la nouvelle de John Collier "L'âge tendre" (in Fiction n°101).

Lettre de Claerista à l'hermite très saint termine ce petit feu d'artifice de textes courts. Traitant du désarroi de l'être dépouillé de tout, même de son être, l'intérêt de ce court et beau texte de Christine Renard réside surtout dans les mots non formulés de l'hermite, qui lui s'est dépouillé du superflu et du terrestre.

Une rubrique "En bref" (qui rappelle les anciennes "notules cosmiques") nous propose un extrait d'article de Damon Knight qui pourrait figurer en en-tête de la revue :

"Fiction" vu des U.S.A.

Commentaire de Damon Knight à propos de « Fiction », dans un numéro récent de notre « revue-mère » américaine : « la longue vie de ce délicieux magazine est due au talent et à la ferveur de ses responsables, qui savent joindre aux histoires américaines les meilleures œuvres d'une nouvelle génération d'auteurs français de science-fiction et de fantastique. (…) Les auteurs français de science-fiction constituent maintenant un groupe, qui ne méconnaît pas sa dette envers la science-fiction anglo-saxonne, mais qui a su créer un ton personnel. » Citons encore un jugement sur Jean-Claude Forest, « dont les dessins, » dit Damon Knight, « devraient depuis longtemps figurer sur les couvertures américaines ». (On sait que grâce aux traductions de Knight, nos auteurs français – notamment Charles Henneberg – commencent à être connus en Amérique.)

Nous l'évoquions en début d'article : Fiction annonce une nouvelle formule pour le numéro 108 (Novembre 1962). En voici l'annonce :

Pourquoi une nouvelle formule ?


Depuis des années, deux remarques revenaient constamment dans le courrier de nos lecteurs :

« Donnez-nous plus à lire. »

« Votre contenant n’est pas digne de votre contenu. »

Après réflexion, le succès de la revue nous incite aujourd’hui à prendre cette décision :

A partir du mois prochain, « FICTION » passe à 176 pages (au lieu de 144) et paraît sur papier plus luxueux.

Notre nouveau prix de vente sera de 2,50 NF. Compte tenu de la présentation améliorée et d’un accroissement de lecture de l’ordre de 25%, ce prix reste modique. Faut-il souligner qu’il y a autant à lire dans un numéro actuel de « FICTION » que dans n’importe quel roman de science-fiction, vendu de 4 à 6 NF en librairie ?

Amis lecteurs, vous nous avez toujours fait confiance. Nous ^comptons sur votre fidélité pour aider à la réussite de cette tentative.

Nous vous faisons d’ailleurs une offre : si vous le désirez, vous pouvez continuer à lire « FICTION » pendant un an à son ancien prix. En effet, tout abonnement souscrit par vous avant le 1er novembre bénéficiera des tarifs actuels, ce qui sur douze mois vous fera économiser 13 NF ! (De même, tous les abonnements en cours seront servis jusqu’à leur terme, malgré l’augmentation de prix.)


A l’occasion de ce changement de formule, notre prochain numéro aura un sommaire hors série. Vous y trouverez : Poul Anderson, Jorge Luis Borges, Arthur Clarke, Robert Heinlein, Nathalie Charles-Henneberg, Fereydoun Hoveyda, Gérard Klein, Fritz Leiber, Richard Matheson, Jean Ray, Idris Seabright et, dans le Rayon des Classiques, Montague James.

Et dans le futur, bien entendu, vous lirez comme toujours dans « FICTION » les meilleurs récits des meilleurs auteurs !

Sans tout en dévoiler, et à propos de ce sommaire en effet très "alléchant", nous pouvons toutefois annoncer qu'il n'y aura pas de texte de Nathalie "Charles-Henneberg" dans le numéro 108, bien qu'elle continue d'y être citée comme faisant partie du corpus de ce numéro. Iphigénie sacrifiée avant l'assaut pour faire se lever les… ventes !

On lira à ce sujet cette petite note de la rédaction de Fiction dans le numéro 109 :

Dénonciation de Nathalie Henneberg.

Le sommaire de notre dernier numéro devait comporter une nouvelle de Nathalie Charles-Henneberg (celle-ci, retardée, se trouve finalement dans le présent numéro). Marcel Battin en profite pour juger en ces termes l'auteur, dans le numéro de « Karellen-Orion » de septembre : « On attend avec curiosité le « Fiction » nouvelle formule. Le sommaire du numéro de novembre est bien alléchant. Une seule fausse note : Nathalie Ch. Henneberg. Moi je la trouve horripilante, la bergère. Pas vous ? »

Qu'en pensent nos lecteurs ? (Quant à nous, une seule réaction : hautement, flegmatiquement et impavidement, nous PROTESTONS.)

Le n°110 publiera de plus un échantillon de courriers de lecteurs outrés de la critique de Marcel Battin, et défendant, souvent avec beaucoup d'humour, Nathalie Henneberg. (Voir notre article Fiction n°110)

18 septembre, 2024

Fiction n°077 - Avril 1960

Fort du succès de sa première anthologie regroupant les jeunes espoirs de la science-fiction "à la française", Fiction se propose dans ce numéro 77 d'inaugurer une nouvelle rubrique (le "Banc d'essai") permettant à des novices en la matière de publier leurs premières (courtes) nouvelles. A l'orée de ces années 60, et seule revue à tirage respectable restante après la défection de Galaxie, Fiction poursuit sa prise de conscience d'un champ éditorial plus large que le simple tirage d'une revue mensuelle dans un genre neuf mais déjà en mutation en Europe.

Clic droit sur la ville entrevue par Forest.

Sommaire du Numéro 77 :

NOUVELLES

 

1 - Michel DEMUTH, La Ville entrevue, pages 3 à 31, nouvelle
2 - Stuart PALMER, Une créature de rêve (Dream Stuff, 1957), pages 32 à 41, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *
3 - Alain DORÉMIEUX, Fugue, pages 42 à 51, nouvelle
4 - Jane ROBERTS, Sans issue (Impasse, 1959), pages 52 à 59, nouvelle, trad. Régine VIVIER *
5 - Jacqueline H. OSTERRATH, Le Masque, pages 60 à 63, nouvelle
6 - Poul ANDERSON, L'État d'urgence (For the Duration, 1957), pages 64 à 77, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *
7 - Idris SEABRIGHT, Le Bazar bizarre (Graveyard Shift, 1959), pages 78 à 85, nouvelle, trad. Anne MERLIN
8 - J. T. McINTOSH, La Seconde chance (Tenth Time Around, 1959), pages 86 à 106, nouvelle, trad. Régine VIVIER *
9 - Rog PHILLIPS, Le Diable par la queue (Services, Incorporated, 1958), pages 107 à 122, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *
10 - BELEN, Veillons au salut du vampire, pages 123 à 123, nouvelle
11 - Gérard GRIFFON, Les Trucs, pages 124 à 124, nouvelle *
12 - Michel FRIEDMAN, Les Sirènes, pages 124 à 125, nouvelle *
13 - Jean-Louis M. MONOD, La Brute, pages 125 à 125, nouvelle *
14 - Jacques ANCET, Vertige, pages 125 à 126, nouvelle *
 

CHRONIQUES


15 - (non mentionné), Notre référendum 1960 - Résultats du questionnaire de février, pages 127 à 128, chronique
16 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 131 à 141, critique(s)
17 - (non mentionné), Vu et lu..., pages 142 à 142, article
18 - F. HODA, Le Cas Arnold, pages 143 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

 

" C'était une chose que de haïr et de désirer la lutte durant des années, c'en était une autre de vivre cette lutte et d'y avoir le dessous. "

La ville entrevue est un très bon récit d'anticipation de Michel Demuth, capable tout autant de réflexions anthropologiques que de péripéties. Un texte, donc, bien équilibré qui structure fort bien le genre SF dans ce qu'il a de spéculatif, tout en restant trépidant. On pourra regretter que Demuth n'écrivasse pas davantage, mais il sera un très prolifique directeur de collections chez Opta par la suite, et marquera durablement l'édition de la SF en France.

Créateur malgré lui, le protagoniste de Une créature de rêve crée une belle pagaïe cosmique. Le concept aurait pu aller plus loin encore, mais l'ensemble composé par Stuart Palmer demeure léger et agréable.

Avec Fugue, Alain Dorémieux tisse son univers futuriste en poursuivant, avec l'évocation d'un zoo galactique, ce qu'il a construit avec "La vana", sans préméditation cependant et avec certaines maladresses scénaristiques. Par exemple, pour obtenir un billet d'avion, le jeune protagoniste appelé Ilcar, qui n'est qu'un enfant doté de pouvoirs étranges dus à sa symbiose avec une entité extraterrestre, neutralise la volonté d'une hôtesse, alors que plus tôt, pour obtenir nourriture et un peu d'argent, Ilcar s'en est remis au vol chez un épicier et à l'agression d'un vieil homme. On pourra en conclure que Dorémieux est bien meilleur écrivain dans le lyrisme des sentiment que dans l'élaboration des péripéties, et on lui pardonnera.

Dans une ambiance d'Ecole des Beaux Arts qui n'est pas sans rappeler la nouvelle homonyme de Robert W. Chambers, Le masque joue un jeu de miroir entre les êtres désirés et désirant, et où l'influence de la magie se fait aussi souterraine que l'ouvrage du temps. Plus subtil qu'il n'y parait, par Jacqueline H. Osterrath.

Gouverner sous L'état d'urgence est un bien commode levier pour conserver le pouvoir sans limitation de durée. Voilà ce qu'exprime Poul Anderson - point de vue qui pourrait paraître réactionnaire mais qui n'est pas dénué d'exemples historiques et concrets, voire contemporains…

Un commerce hanté de toute éternité, dans un Maine où loups-garous et dragons font partie du décor du bazar bizarre… voilà une nouvelle presque humoristique, ton inhabituel chez Idris Seabright.

« Mais pourquoi ne pas plutôt… heu… jouer aux courses, par exemple ? Ou à la bourse ? Ou…»

— « Il va y avoir bientôt un grand procès à ce sujet. Une grosse compagnie de Paris Mutuels va attaquer la Compagnie de la Seconde Chance, ainsi qu'une demi-douzaine de personnes qui ont gagné d'énormes sommes en pariant. Ils prétendront que les Retours en Arrière rendent leur travail impossible. Vous comprenez, on ne peut savoir si un joueur a, ou non, profité d'un Retour en Arrière, à moins de le mettre en état d'hypnose ou de le traiter au penthotal. Un nouveau règlement sera institué : il pourra être exigé de toute personne gagnant subitement une grosse somme aux paris mutuels, à la Bourse, ou dans les assurances, ou à n'importe quel jeu public officiel, d'avoir à se soumettre à un questionnaire auquel il lui faudra répondre sous hypnose ou sous l'action du penthotal.

» S'il est découvert qu'elle a profité d'un Retour en Arrière, ses gains seront automatiquement annulés. » 

— « Et supposons qu'au lieu de profiter directement de son Retour en Arrière, une personne vende une information à quelqu'un d'autre ? » demanda Doreen, intéressée.

— « Hé, mais vous avez de la tête ! » fit Gene, admiratif. « Oui, cela aussi sera tenté, sans plus de succès : la personne interrogée révélera forcément sa source d'information – s'il y en a eu une – et le pot aux roses sera de toute façon découvert. Non, Retour en Arrière ne signifie pas fortune faite, croyez-moi.

Dans La seconde chance, il est question de commercialiser le voyage dans le passé, pour en faire une entreprise de modification du destin du client, qui s'accorde ainsi une seconde chance éponyme. On notera au passage qu'autant J. T. McIntosh y prévoit à tort un durcissement moral durant les années 70, autant il évoque un accident nucléaire en 1981 qui rappellera celui de Three Miles Island en Pennsylvanie en 1979. En tous les cas, il s'agit d'une romance intéressante et qui diversifie un peu les applications commerciales du voyage dans le temps et les paradoxes temporels.

Note du 13 mai 2025:  Dans le n°113 de Fiction, Alain Dorémieux écrit un compte rendu d'une conférence menée par le Service de Recherche de la Radio Télévision Française, sous l'égide de l'Unesco, dans lequel on peut lire :

"En première partie, on nous gratifia de deux « lectures-spectacles ». Tout d'abord, une navrante « adaptation en ciné-roman » d'une nouvelle de J. T. McIntosh naguère parue dans « Fiction » : « La seconde chance ». Je défie qui que ce soit d'avoir compris quelque chose à l'action telle qu'elle nous était exposée, en une suite de saynètes évoquant la représentation de patronage ou le mauvais canular de cabaret. Le grotesque était présent mais non la science-fiction."

Sans issue est le récit du début d'un deuil - là où ce sentiment est le plus intolérable. Sensible et touchant récit de Jane Roberts.

Le diable par la queue, par Rog Phillips, est un pacte faustien de plus, avec un Diable si imbu de lui-même qu'il révèle tout de son maître plan avant exécution. Cocasse, mais la nouvelle tourne un peu court.

Veillons au salut du vampire, par Belen, est une petite blague de vampires.

Côté jeunes auteurs : Les trucs, par Gérard Griffon, est une très courte blague post apo. Gérard Griffon sera de nouveau publié dans le Fiction spécial n°2, mais on n'en saura pourtant pas plus sur cet auteur (qui ne sera pas même pas mentionné dans la recension des publications antérieures).

Les sirènes, par Michel Friedman, décrit une attaque lors de la sempiternelle sirène mensuelle de midi. En 1960, c'était encore le jeudi.

La brute est une autre blague très courte un peu en dehors des clous SF ou fantastique. Son auteur, le suisse Jean-Louis M. Monod, sera beaucoup publié par Versins dans sa revue Ailleurs.

Vertige, par Jacques Ancet - qui deviendra poète reconnu - exprime très bien l'attrait du vide.

Pour terminer, dans la Revue des livres, on appréciera un bon billet de Demètre Ioakidimis sur un recueil de Conan Doyle regroupant les histoires du professeur Challenger.

06 septembre, 2023

Fiction n°046 – Septembre 1957

Festival d’inédits demeurés introuvables depuis, pour ce numéro de rentrée 1957 de Fiction.

 

Attention, clic droit droit devant !

Sommaire du Numéro 46 :


NOUVELLES

 

1 - Yves DERMÈZE, "Rien que nous deux", dit le robot, pages 3 à 21, nouvelle

2 - Robert COHEN, Désertion, pages 22 à 28, nouvelle *

3 - Gene HUNTER, Le Voyage (Journey, 1951), pages 28 à 37, nouvelle, trad. Bruno MARTIN *

4 - Reginald BRETNOR, Le Passé avec ses morts (The Past and Its Dead People, 1956), pages 38 à 59, nouvelle, trad. Roger DURAND *

5 - Albert BILDER, Cache-cache, pages 60 à 62, nouvelle *

6 - Zenna HENDERSON, La Boîte à voir tout (The Anything Box, 1956), pages 63 à 75, nouvelle, trad. Roger DURAND *

7 - Stuart PALMER, Ce que femme veut... (Bottle babe, 1956), pages 76 à 86, nouvelle, trad. Roger DURAND *

8 - J. T. McINTOSH, Les Moutons et les loups (The Man Who Cried "Sheep!", 1955), pages 87  à 118, nouvelle, trad. François PAGERY *

 

CHRONIQUES


9 - Marcel BRION, En marge du Festival de Bordeaux : L'Art Fantastique (suite et fin), pages 119 à 124, article

10 - Dr. Robert VOLMAT, Abord Psychopathologique de l'Art Fantastique, pages 124 à 128, article

11 - Jacques PINTURAULT, Notes sur un festival du cinéma fantastique à la Cinémathèque Française, pages 129 à 133, notes

12 - M. R., Éditions de Luxe, pages 135 à 135, article

13 - (non mentionné), Service bibliographique étranger, pages 136 à 137, article

14 - F. HODA, Le Premier film français de S.F., pages 139 à 140, article

 

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

 

 

A noter la mention dans le sommaire en page 2 d'un article ("La S.F. dans l'œuvre de Maurice Leblanc" par Jacques Van Herp) qui ne figure pas dans ce numéro mais dans le n° 47....

 

A propos des couvertures de Rose Gauthey (extrait du numéro 46) :

Nécrologie

Nous avons appris avec peine la mort brutale de Mme Rose Gauthey, collaboratrice de notre revue. Mme Rose Gauthey était une jeune dessinatrice au talent de laquelle nous avions fait appel pour l'illustration de nos couvertures depuis le mois de mai dernier. La couverture du présent numéro est la dernière qu'elle avait réalisée pour nous. Nous prions tous les siens de trouver ici nos condoléances émues.


« Rien que nous deux », dit le robot, par Yves Dermèze, demeure une bonne nouvelle, malgré des aspects chrétiens un peu prévisibles, et des inspirations très 1957 (peur de la Bombe et satellites artificiels habités).

Cruauté temporelle pour Désertion, par Robert Cohen, bonne petite nouvelle sans prétention.

 

« Il avait horreur du bureau et il détestait Madge. Il détestait la Pontiac décapotable qu'il conduisait pour aller au travail et en revenir, chaque jour, et il avait horreur de sa maison dans le faubourg de Sierra Bonita. Il se rappelait les discussions qui avaient accompagné l'établissement des plans. Il voulait un style espagnol, en stuc, – et Madge préférait le style colonial. Ils vivaient donc dans une maison de style colonial. »

Ce passage, qui nous a fait évoquer pour notre part la chanson des Talking Heads " Once in a lifetime ", extrait de la nouvelle  Le voyage, par Gene Hunter, en résume le propos : l'insatisfaction des parcours de vie.

Ces deux nouvelles sont présentées en doublon, mais leur rapprochement est tout de même un peu exagéré. Bien que traitant tous deux de voyage dans le temps, leurs sujets profonds n'ont rien à voir. Seul le passage inexpliqué d'un temps à un autre – sans aide scientifique ni mécanique - les relie, et en font deux nouvelles fantastiques. (« Il est peut-être arrivé quelque chose à Inglewood ce jour-là… ou plutôt ce matin. Peut-être qu'une petite secousse sismique a dérangé quelque chose dans le temps ou dans l'espace. » - Time's out of joints, comme disait Shakespeare. Ou bien peut-être un tremblement de temps à la Kurt Vonnegut.)

Reginald Bretnor, qui nous avait habitué à son humour très british, étonne dans Le passé avec ses morts, au ton particulièrement cruel, dans une nouvelle à la lisière du fantastique, à l'ambiance et au déroulé particulièrement bien travaillés - comme dans les histoires de Jean-Louis Bouquet. Un morceau d’anthologie hélas demeuré inédit depuis.

Cache-cache, par Albert Bilder, est une bonne et courte nouvelle sur la relativité des perceptions et des points de vue. On pensera au "Péril bleu" de Maurice Renard.

On retrouve le ton plaisant d'institutrice bienveillante propre à Zenna Henderson dans La boîte à voir tout, nouvelle traitant métaphoriquement des pouvoirs de l'imagination.

Nous évoquions les chemins de vie insatisfaisants avec Le voyage, mais à l’inverse se contenter d'une vie tiède peut-il prémunir contre le désir ? Un curieux point de vue que Ce que femme veut…, par Stuart Palmer, nous donne envie de bousculer.

Pour finir avec les histoires de ce numéro 46, une novella de J. T. MacIntosh, Les moutons et les loups, qui reprend à bon compte tous les poncifs des récits d'espionnage à la Ian Flemming, avec une petite touche science-fictionnelle qui rappellera, à travers le narrateur "psychostatisticien", les psychohistoriens d'Asimov de son cycle Fondation. On appréciera cette fois chez MacIntosh un ton badin assez rafraîchissant.


Côté articles, outre un "La S.F. dans l'œuvre de Maurice Leblanc" par Jacques Van Herp mentionné dans le sommaire mais curieusement absent du numéro (il paraîtra dans le numéro 47), L'art fantastique clôt la première partie parue dans le numéro précédent, et nous abreuve d’une formidable analyse du brillant Marcel Brion sur le fantastique en peinture (principalement), en en décryptant les grands thèmes.

On aurait aimé en dire autant de Abord psychopathologique de l'art fantastique, par le Dr Robert Volmat, mais son aperçu des signes psychopathologiques que peuvent révéler les peintures fantastiques demeure très survolé quand Brion, lui, se permet d'aller beaucoup plus loin.

Une dernière note, concernant le film de Pierre Kast « Un amour de poche » dont F. Hoda trace d’emblée le dithyrambe, le sacrant « Premier film français de SF » dans sa rubrique habituelle, ce qui est sans doute exagéré, mais doit être mis sur le compte de la « nouveauté » toute relative du genre nommé « science-fiction » (nonobstant qu’en France le genre préexistait bien avant cette dénomination). Le film peut être vu chez nos amis archivistes de l’UFSF ici même !

 ADDENDUM de novembre 2023 : La critique de F. Hoda de ce film dans le Fiction n°51 (février 1958) :

« Un amour de poche », le film de Pierre Kast, constitue à mon sens le premier essai de science-fiction fait en France depuis la guerre. En effet, pendant l'occupation une autre tentative avait été faite : André Zwoboda, partant des hypothèses de la relativité » revues et corrigées par les producteurs de l'époque, réalisa « Croisières sidérales » (1943). Il n'y a aucune commune mesure entre ces deux productions. Certes nous ne nous attendions pas en regardant « Un amour de poche » à un échec : nous connaissions déjà le talent de Pierre Kast et de France Roche. C'est justement pourquoi, je l'avoue, j'ai été quelque peu déçu. Le film m'a paru timide (du point de vue de la SF évidemment), les auteurs et les producteurs n'ayant pas voulu effrayer le grand public pour qui la SF, nous dit-on, est devenu synonyme de mauvais film d'épouvante. L'élément scientifique se trouve ainsi réduit au strict minimum et tout au long de la projection on sent que France Roche se refuse à tirer toutes les conséquences des prémisses de son scénario, qu'elle se censure elle-même pour rendre l'entreprise acceptable à ses producteurs. À cet égard puis-je me permettre de souligner que lesdits producteurs ont tort lorsqu'ils croient que la comédie de SF n'a pas de public : qu'ils aillent voir « Chérie je me sens rajeunir », de Hawks, et qu'ils laissent libre cours à la fantaisie des cinéastes épris de SF Car, comme les lecteurs de Fiction le savent, France Roche et Pierre Kast sont des fictionnistes de longue date. Avant même que les revues de SF eussent parues, avant même que le Rayon Fantastique vint allonger nos bibliothèques, ils fondaient avec Raymond Queneau, Stephen Spriel, Boris Vian et quelques autres le fameux « Club des Savanturiers » qui ouvrit la voie au genre en France.

Ce que je reproche principalement au film de Kast et de France Roche, c'est de rester trop mesuré en ce qui concerne le comique découlant de l'élément scientifique, c'est de donner trop d'importance au côté comédie d'amour, avec les ficelles habituelles du genre, c'est en un mot, d'essayer de satisfaire les désirs des producteurs… Malgré cela « Un amour de poche » ne ressemble pas aux autres comédies et constitue une entreprise non seulement sympathique mais aussi fort intéressante.

De quoi s'agit-il ?

Le liquide N. 734 du professeur Nordmann réduit les corps 25 fois en les pétrifiant. Cette découverte peut changer la face du monde : voyages de 1 000 personnes dans un seul panier, fin de la crise du logement en faisant coucher 10 000 personnes dans une seule pièce… etc. Malheureusement tout cela reste dans le dialogue. Quoiqu'il en soit, pour des raisons particulières le professeur est obligé de garder le secret sur son invention. Et celle-ci à défaut du monde bouleversera sa vie privée, en lui permettant de réaliser le rêve de tout homme : avoir dans sa poche la femme qu'il aime. Le professeur comprendra qu'il n'aime pas sa fiancée. Mais cette dernière veut se venger de l'assistante qui essaie d'enlever son futur mari. Dès lors le film devient assez banal, sans perdre pour autant son intérêt. De temps en temps l'intervention du N. 734 rallume les rires. De même que les trop brèves apparitions de Jean-Claude Brialy. Voilà un acteur qui promet. Jean Marais emportera l'adhésion de ses admirateurs. Quant aux actrices : Geneviève Page, Agnès Laurent et… France Roche, elles sont fort jolies et se tirent très bien d'affaire.

Pour mieux expliquer les origines du film je donne la parole à Pierre Kast en reproduisant ici une partie de ses déclarations à notre ami Pierre Billard, parues dans « Cinéma 57 » (n° 22) : « Ce n'est pas un sujet qu'on a choisi pour moi. C'est un sujet que nous avons choisi ensemble, France Roche et moi, il y a environ 4 ou 5 ans et qui était une de nos préoccupations du moment ; une certaine fantaisie plus ou moins en rapport avec la SF, mais non pas la SF comprise comme la grande fantaisie interplanétaire ou comme le dépaysement magique, mais comprise comme une petite distraction logique. Ce film ne s'inscrit pas dans le cadre du cinéma fantastique. C'est un film commercial destiné au grand public. C'est une comédie de mœurs, une comédie de situation et nous avons pensé qu'il y avait dans le sujet tel que nous l'avions lu dans une nouvelle américaine parue en 1920 une certaine possibilité de fantaisie. La nouvelle elle-même était d'ailleurs traitée d'une manière scientifique et ne concernait pas du tout les problèmes sentimentaux. Nous avons transféré l'intrigue dans le domaine des sentiments, pour aboutir à un sujet de comédie que nous estimions plaisant et distrayant ».

Ces buts, France Roche et Pierre Kast les ont parfaitement atteints. À cet égard leur entreprise constitue un succès complet. Bien plus, ils nous apportent, chacun d'eux, la preuve, s'il en était besoin, de leur talent et de leurs possibilités. Mais en tant que science-fictionniste acharné ils me permettront de ne pas porter de jugement sur leur film. Je les attend. Car je suis sûr qu'ils feront un jour ou l'autre le film de science-fiction pure qui habite en chacun de nous.

Un amour de poche.

Réalisation : Pierre Kast. Scénario, adaptation et dialogues : France Roche, d'après la nouvelle de Waldemar Kaempfert. Isnages : Ghislain Cloquet. Interprétation : Geneviève Page, Jean Marais, Agnès Laurent, Regine Lovi, Araédée, Pasquali » Jean-Claude Brialy. Distribution : Gaumont, 1957.

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