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Pour cette Fête du 1er Mai - et parce qu'après avoir bien travaillé, rien ne vaut une bonne tranche d'humour et d'imagination - nous vous proposons "Le Littératron" de Robert Escarpit dans sa version J'ai Lu de 1967.
Dans "La revue des livres", les lecteurs de Fiction apprécient sans doute l'érudition discrète et l'enthousiasme de Demètre Ioakimidis, qui sait tout aussi bien être acerbe que grand défenseur d'œuvres même un peu hors-genre, pour peu qu'elles présentent intelligence et subversion. C'est le cas par exemple dans le Fiction n°134 (janvier 1965) d'un roman de Robert Escarpit : Le Littératron.
Le professeur nous a bien fait marrer !
Robert Escarpit ne fait pas partie du sérail des écrivains français de science-fiction. Le "Versins" dit de lui : " Professeur de littérature comparée à la faculté des lettres de Bordeaux, infatigable organisateur de séminaires précieux dont un, en novembre 1954, était consacré à Aventure et Anticipation, Robert ESCARPIT est un humoriste à froid très séduisant. Inventeur de la « littératronique » (Le Littératron, 1964) qui servit d'abord à s'apercevoir que la stéréotypie n'est pas seulement un procédé d'impression du début du XIXe siècle, il a aussi publié Honorius, pape (1967) dans lequel il déclare en préface qu'il veut bien qu'on classe ce roman dans la science fiction mais pas dans la mauvaise science fiction. "
Roland Stragliati ajoutera au sujet d'Escarpit - à l'occasion d'une recension de travaux universitaires prenant Fiction pour corpus (in Fiction n°147, 2/1966) :
Ceux, nombreux, qui apprécient en lui l'humoriste de Peinture fraîche, du Littératron, de Mes généraux, n'ignorent peut-être pas qu'il est aussi – et surtout – professeur de littérature comparée à la Faculté des Lettres de Bordeaux, directeur du Centre de Sociologie des Faits Littéraires de cette même ville, collaborateur de la très grave Encyclopedia Britannica, et auteur d'études et ouvrages divers dont certains – consacrés à Byron, Kipling, Hemingway font autorité ?
En fait "d'humoriste à froid", ou de professeur de littérature comparée, on serait plutôt tenté de le rapprocher d'un Pierre Boulle, ou un Jean-Louis Curtis, voire un René Barjavel, c'est à dire d'auteurs qui fleurissent dans le champ de la littérature "blanche" mais touchent du bout du doigt, par le jeu de la spéculation projective, une forme d'anticipation philosophique : exagérer l'avenir immédiat pour souligner les outrances du présent.
"On serait tenté", disions-nous ; car Escarpit serait plutôt taillé à l'aune d'un Kurt Vonnegut, voire d'un Robert Sheckley, si décelables l'un comme l'autre à leur usage sans scrupule de l'humour. Mais on sait l'humour difficile à manier en science-fiction (et nous reviendrons plus avant sur une hypothèse à ce sujet). Toutefois, en plus d'être un universitaire émérite, Escarpit est bel et bien un auteur de science-fiction, bien qu'il ne se mêle pas aux éditeurs des collections de l'époque.
Avis critique de Demètre Ioakimidis sur "Le Littératron" (Fiction 134) :
Voyons donc pour commencer ce que Demètre Ioakimidis rapportera dans Fiction de sa lecture de ce premier roman de Robert Escarpit :
" Voici une satire de la technocratie et du bla-bla. Abordant les milieux scientifiques, industriels et officiels avec la parfaite absence de préjugés que seule peut conférer une totale ignorance, le héros du roman de Robert Escarpit fera une carrière brillante et rémunératrice. S'il ne tire pas profit de son littératron, les derniers paragraphes du roman suggèrent du moins que sa tentative suivante, celle d'un téléoléotron, se couronne d'un succès sans réserve. Le roman est somme toute hautement moral. Au milieu de personnages dont la prétention et l'ignorance sont les caractéristiques principales, le protagoniste fait du moins figure d'homme méthodique et décidé, ce qui le rend sympathique par comparaison. Cette progression dans la considération de l'auteur est d'ailleurs assez clairement suggérée par l'intérêt que prend le récit après des débuts conventionnels et vacillants.
Qu'il soit indiqué ici, pour qu'on n'ait plus besoin d'y revenir, que le littératron est un calculateur électronique permettant d'analyser le langage et de le synthétiser ensuite en fonction de la consommation prévue pour le texte à produire. Le roman raconte comment l'ingénieux narrateur tire cette notion d'obscures publications scientifiques, et réussit à se faire prendre au sérieux en en proposant la réalisation.
Comment ne le prendrait-on pas au sérieux, d'ailleurs ? Il explique qu'il lui faut plusieurs millions de nouveaux francs pour mener à bien cette réalisation, et prévoit un nombre suffisant de conférences et de réunions dites de travail pour que les administrateurs de carrière le respectent et le suivent.
Ceux qui ont lu la Loi de Parkinson se souviennent sans doute du chapitre intitulé Haute Finance. On y voit en action un de ces comités qui se prennent si délicieusement au sérieux. Le comité en question décide en deux minutes et demie la construction d'un réacteur atomique dont le coût est évalué à 10 millions de livres. L'auteur précise que le comité (onze membres) peut être décomposé comme suit : quatre personnes, dont le Président, ignorent ce qu'est un réacteur ; de ceux qui restent, trois ignorent ce à quoi il peut servir ; et, parmi ceux qui savent, il n'en est que deux qui ont quelque vague notion de ce que devrait en être le coût. Parkinson montre ensuite comment la discussion s'anime lorsqu'il s'agit de voter la construction d'un garage à vélos qui coûtera 350 livres, et comment elle devient franchement passionnée lorsqu'on passe au problème de savoir s'il faut ou non servir du café lors des réunions d'un comité (ce qui met en jeu une somme de 21 livres par an). Escarpit s'est souvenu de Parkinson, et raconte comment son héros, après de telles réunions, finit par effectivement produire un littératron qui gagne des campagnes électorales et qui rédige des best-sellers selon les goûts, les désirs et l'attente du public.
La charge est moins dirigée vers la science que vers ceux qui, alors qu'ils en ignorent presque tout, s'en servent pour se rendre importants. Les fantoches qui gravitent autour du protagoniste n'ont guère d'importance en eux-mêmes ; ils en ont parce qu'ils appartiennent à la catégorie de gens qui se laissent impressionner par un titre tel que celui que le héros se fait attribuer, approximativement à mi-course : aide contractuel adjoint faisant fonction de maître de conférences à titre temporaire à l'Université Hypnopédique Nationale. S'ils manquent de relief, ces personnages ne sont en revanche pas absolument dépourvus de vraisemblance.
En les faisant agir selon leur intérêt et leur opportunisme, l'auteur exprime au passage quelques aphorismes qui font rire par leur apparente impertinence avant de donner à réfléchir par leur justesse. Qu'il soit permis, en guise de conclusion, d'en soumettre quelques-uns aux esprits critiques, frondeurs – ou simplement ambitieux.
« Ratel, qui somnolait à la présidence, leur donnait du liant par des commentaires d'une teneur si générale qu'ils auraient pu servir tout aussi bien pour la distribution des prix d'une école maternelle, l'inauguration d'un cyclotron géant ou le lancement d'un transatlantique. » (p. 115).
« On mesure la réussite d'un homme qui fait carrière au nombre de millions qu'il gaspille, comme on mesure celle d'un général au nombre de soldats qu'il fait tuer. » (p. 87).
« D'ailleurs, j'avais et j'ai encore pour l'armée beaucoup de considération. Certes, son importance militaire est maintenant négligeable et nul ne songerait à se servir d'elle pour faire la guerre. Mais elle conserve un grand prestige politique et une incalculable puissance administrative. Quand on songe qu'un simple avion à réaction brûle en quelques sorties hygiéniques un hôpital, trois lycées ou dix écoles, il y a de quoi inspirer le respect aux plus sceptiques. » (p. 102).
L'amateur de science-fiction n'éprouve à aucun moment l'impression que Robert Escarpit décrit un univers imaginaire…
Le quatrième de couverture de l'édition originale (Flammarion - 1964) :
Laissons la parole à l'auteur qui nous présente ainsi son livre :
Un jour dans le train je rencontrai Jean Duché et Henri Flammarion. Ils me suggérèrent d'écrire un livre où je me défoulerais d'une de mes exécrations favorites. Je me trouvais à cette époque avoir les pieds singulièrement cassés par cette variété d'arrivistes particulièrement nocive qui pratique l'esbrouffe à la technologie.
Je sautai sur l'occasion et choisis comme arme le roman picaresque renouvelé des Espagnols du Siècle d'Or.
La picaresque se joue comme le poker avec une tête de bois. On s'installe à l'intérieur du personnage et l'on abat ses cartes comme elles se présentent. Quoi que dise ou fasse le bonhomme, il ne faut ni sourire, ni froncer les sourcils. La morale se rafle à la fin de la partie comme un tas de jetons et Dieu n'y reconnait pas toujours les siens.
L'ennui c'est qu'à force de vivre avec le picaro, on use sa colère et il arrive même parfois qu'on se laisse tenter par la sympathie. C'est un peu ce qui m'est arrivé. L'impassibilité me donne des crampes.
Cela dit, ce livre n'est pas tendre. Ceux qui ont lu le manuscrit m'ont dit que j'allais me faire des ennemis. J'espère que non. Cela voudrait dire que certains se reconnaissent dans mes personnages. L'avouer serait de leur part bien imprudent car je n'ai visé personne en particulier et tous mes portraits sont imaginaires.
Force m'est pourtant de convenir après m'être relu qu'ils ont un air inquiétant de vraisemblance.
C'est bien cette impression de vraisemblance qu'aura soulevé Demètre Ioakimidis, quand il nous précise que l'amateur de SF n'y a pas la sensation de lire de la SF. Et pourtant, une chose a pu échapper totalement au critique de 1965, une chose qu'il balaie presque d'un revers de main ("pour qu'on n'ait plus besoin d'y revenir") : le Littératron, nous le connaissons bel et bien, et l'utilisons même quotidiennement. Voilà ici débusqué le Graal tant désiré de tous nos auteurs de science-fiction : se faire prophète.
Un mot rapide sur le bonhomme :
Son point de vue mérite d'être considéré, car pour ce qui est du rapport du langage avec la machine, Robert Escarpit (né en 1918) sait très bien de quoi il parle. Il dirigeait à cette époque "l'Institut de Littérature et de Techniques artistiques de masse" à l'Université de Bordeaux. Il était un spécialiste du Livre et de ses problématiques dans le monde contemporain (d'alors). Conscient que "l'ordinateur" allait prendre une place prépondérante dans la société, il a régulièrement questionné la place de la conscience de l'homme dans le développement de cette technique.
A l'instar d'un Asimov ou d'un Clarke, Escarpit est donc cet hybride si recherché du scientifique pertinent doublé d'un auteur de talent. Son humour est la cerise sur le pudding (mais on verra que le pudding peut être à l'arsenic).
"Le Littératron" évoque bien ce que, de nos jours, les algorithmes de productions sémantiques (mais si, vous savez, la fameuse "IA générative") bouleversent dans nos habitudes et notre rapport à l'écriture ou à la composition littéraire. Le roman allie donc la curiosité de découvrir un fait de notre présent vu depuis le passé (60 ans en arrière, une paille !), et l'imagination des potentiels, d'aucun dirait les applications. La "prophétie" d'Escarpit s'arrêtera toutefois là (du moins jusqu'à présent) ; il publiera néanmoins par la suite de la SF pour la jeunesse, et prouvera par là aussi son talent et sa connaissance bien ancrée des auteurs SF, Asimov surtout, mais aussi Van Vogt, ou Heinlein.
Quatrième de couverture de l'édition J'ai Lu (1967) :
Directeur de l'Institut de Littérature de l'Université de Bordeaux, Robert Escarpit est aussi l'auteur des billets qui, chaque jour, paraissent en première page du Monde ainsi que de nombreux ouvrages, tantôt savants tantôt humoristiques. Le Littératron est de ceux-ci. C'est une satire féroce et picaresque des élites, qu'elles soient gouvernementales, littéraires, militaires, affairistes ou sorbonnardes. « Je n'ai visé personne en particulier et tous mes portraits sont imaginaires », proclame Escarpit, qui ajoute toutefois : « Force m'est pourtant de convenir après m'être relu qu'ils ont un air inquiétant de vraisemblance. »
« — Remarquez que le mieux, c'est encore un suffixe. Et de tous les suffixes, mon ami, le meilleur, c'est tron. Cyclotron, bétatron, positron… vous voyez ce que je veux dire… Du tonnerre. Avec un tron bien placé, vous raflez des millions… Il y a longtemps que j'ai pensé à une machine automatique à voter, mais il faudrait l'appeler électron, et c'est déjà pris. Dommage ! Là-dessus, mon jeune ami, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Et souvenez-vous : tron, tron … c'est le secret de la réussite. »
II mit son chapeau et sortit, me laissant ce cadeau royal : la syllabe magique qui devait devenir pour moi le sésame du succès.
Qu'est-ce que le Littératron ?
Sans trop en dévoiler sur les intrigues, voyons la machine et ce qu'elle a dans le ventre.
Quelques jours plus tard, mettant de l'ordre dans mes papiers, je tombai sur la brochure que Bolduc m'avait prêtée à Lausanne un an plus tôt et que je n 'avais pas pris le temps de lire. Je la feuilletai machinalement avant de la jeter. Le titre parlait de langage et de style littéraire, ce qui n'avait rien d'attirant pour moi dans la disposition d'esprit où je me trouvais. Or, soudain, au hasard des pages, quelques mots accrochèrent mon regard : punched cards, electronic computer, electric brain... Fébrilement, je me mis à lire. Si étrange que cela pût paraître, cette communication à un congrès littéraire parlait presque uniquement d'électronique. Elle décrivait à grands traits une machine capable, après avoir mâché un texte pendant quelques secondes, de déclarer : « C'est du Shakespeare 1603 avec une pincée de Marlowe dosée à 0,08 % et des traces de Bacon. Toutefois, j'y décèle une virgule mal placée à la vingt-troisième ligne de la cent-deuxième page ».
(Extrait du Chapitre 9 : Où le Littératron naît en Poldavie)
Le Littératron n'avait pas besoin d'être inventé. Ce qui lui manquait, c'était une personnalité, un état civil, une raison sociale, mais il y a longtemps qu'on le connaissait. En somme, il s'agit d'un simple ordinateur capable de trier et de combiner très rapidement un grand nombre de données sur le vocabulaire, le style, la pensée des textes qu'on lui soumet, puis de les comparer aux données qu'on a préalablement placées dans sa mémoire et à celles qu'il a recueillies au cours de ses expériences successives. Tout cela n'a rien de sorcier. A condition de s'en servir judicieusement, on peut demander à une telle machine d'identifier un texte quelconque, de l'analyser, de le juger et même de le corriger. On peut aussi, en inversant l'ordre des opérations, lui demander d'associer elle-même les mots, les idées, les structures grammaticales, c'est-à-dire d'écrire, de composer des textes littéraires. Tout cela a été essayé, vérifié et reconnu possible bien des années avant que vous m'ayez fait l'honneur d'être mon étudiant. Il a même existé une machine à poésie qui faisait des vers tout à fait acceptables…
– Elle s'appelait Calliope.
– Exact. C'était plus joli que Littératron, mais, je l'avoue, moins rentable. Car le défaut de toutes ces machines, c'est qu'elles coûtent trop cher pour ce qu'elles font. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. Pensez : il serait absurde de dépenser une fortune pour produire des vers à la machine, quand il y a des poètes de génie qui vous font ça pour un quignon de pain et l'air du temps ! Alors, on laisse tomber… L'intérêt de votre Littératron, c'est qu'il parle à l'esprit. On va savoir pourquoi on dépense l'argent, ou du moins, on va faire semblant. Le Littératron, c'est un but, une motivation, comme disent les psychologues. Naturellement, c'est de la foutaise, mais ça ne fait rien. Les meilleures hypothèses de travail, celles qui ouvrent les écluses à finances, ne sont ni les plus vraies ni les plus honnêtes.
(Extrait du Chapitre 15 : Où il est dit enfin a quoi sert le Littératron)
L'exemple de Calliope est authentique, et fut bien une machine créée par le cybernéticien Albert Ducrocq dans les années 50. Voir à ce propos le texte de Boris Vian : « Un robot-poète ne nous fait pas peur », (Œuvres romanesques complètes, t. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, p. 1021-1025.) : « S[i la machine] est poète, c’est qu’Albert [Ducrocq] est fabricant de poètes. N’est-ce pas encore mieux ? Ducrocq, fabricant de poètes ! Dire que d’autres se font militaires, ou, un peu plus haut, bouchers. »
Toujours à propos de Calliope (Muse de la poésie, rappelons-le), et de nos jours, la ville de Fontainebleau a développé le concept de "Renaissance Augmentée", alliant "Réalité augmentée" et "Intelligence artificielle". Citons par exemple ce court extrait du "Manifeste de la Cour Algorithmique" (sic) :
Renaissance de l’Âme par la Machine : "Fontainebleau, berceau de la Renaissance française, devient le creuset d’une Renaissance augmentée. Les muses synthétiques, comme Calliope et Misia, prolongent la plume des poètes et la main des peintres. La tradition dialogue avec l’expérimentation, comme jadis Marot avec les modèles grecs, dans une cour où le code devient lyrique et l’art révèle l’âme humaine."
On le voit, ce concept de "littérature artificielle" n'est ni obsolète, ni désuet, mais peine tout de même à atteindre son but avoué. Et il ne faut pas s'en étonner : ce que nous dit Escarpit à travers son roman, c'est que les buts profonds de ces recherches et des applications qui en découlent ne sont ni l'amour de l'art, ni la capacité à créer ex-nihilo du beau langage propre à nous émerveiller et nous donner à penser, mais bel et bien de créer à moindre coût un produit qui rapportera beaucoup d'argent, ou un surcroît de pouvoir à celui qui saura le plus audacieusement s'en servir (fabrication automatisée d'un "best seller", ou, comme on le constate dans l'extrait suivant, développement d'un discours politique creux mais conforme aux attentes du plus grand nombre - ce qu'on appelle de nos jours "l'astroturfing").
[L'effet narcisse : ] C'est un mélange de satisfaction intime et de surprise. Les neurologues ont montré qu'il s'agit d'un phénomène de résonance comparable à l'effet Larsen en électro-acoustique. Les propres pensées profondes du sujet lui étant réinjectées provoquent dans les neurones des centres supérieurs le déclenchement d'oscillations hypnogéniques et euphorisantes. En un mot, sans avoir conscience de se reconnaître dans ce qu'on lit ou ce qu'on entend, on se trouve plongé dans un état de béatitude réceptive qui élimine provisoirement le sens critique.
(Extrait du Chapitre 25 : Où le Littératron triomphe, mais où la perfidie redouble)
Ainsi, aux yeux sans volonté de la machine, ne sommes-nous considérés que comme des machines à consommer et/ou à voter, comme des dividus à agglomérer pour constituer une masse acceptable, car capable d'absorber le plus rapidement possible le flux de la production, flux toujours en croissance du fait de sa mécanisation ("Le Littératron avait travaillé nuit et jour au rythme d'une page tous les quarts d'heure. On m'assura qu'aucun écrivain n'était jamais parvenu à une telle cadence de production, sauf peut-être Georges Simenon, mais seulement pendant ses heures de veille, alors que le Littératron, lui, ne dormait pas.." - chap. 29).
Produire et consommer ; tout le reste n'est que maquillage charmant, fard à penser, séductions et sourires patelins. A travers son humour immoral et désabusé, Escarpit nous invite à ne pas être dupes, et à continuer de faire usage de notre intelligence propre face à la tentation d'accepter ou non de participer à un jeu - qui n'est qu'une vaste couillonnade, mais une couillonnade où des millions sont en jeu - mais en prenant notre décision en toute connaissance de causes, lucidement, et sans se goberger d'illusion. Le picaresque, en somme.
Bien entendu, nous arrêter à cela serait par trop cynique et très pédant - et Escarpit n'est ni l'un ni l'autre. Le "jeu", s'il est infantile de le prendre tant au sérieux, a tout de même des implications qu'on ne saurait jamais assez considérer sans une certaine gravité.
" Rien n'est plus sérieux qu'un enfant qui s'amuse. Ce n'est pas déconsidérer l'esprit scientifique que d'y voir une forme de l'infantilisme. Notre psychologie est tout à fait simple : c'est ce qui fait notre force. Il suffit de comprendre que la recherche est un jeu. On s'amuse avec un nouveau laboratoire comme avec un train électrique. On se dispute les microscopes à contraste de phase ou les piles atomiques comme des billes ou des caramels. On collectionne les cartes perforées comme des timbres ou des étiquettes de boîtes de fromage. On se chipe mutuellement ce qu'on a dans les poches ou dans le cerveau, on copie les uns sur les autres, on se chamaille dans les congrès comme dans des cours de récréation, on fait de grosses colères en tapant du pied, on boude… "
T'as l'appli ?
En plus de nous laisser déplorer le pharaonesque gâchis financier et les luttes de pouvoir qui dévoient la Recherche, Escarpit, en bon fictionnaire, sait tirer les sonnettes d'alarme, ou tout du moins nous les désigner pour notre usage futur.
Citons par exemple quelques une des applications du Littératron imaginées par Escarpit.
Le "Projet 500" :
(…) on se concentra sur le Projet 500. Le Littératron Caméléon en était au stade des premières expériences. On lui fit extraire le vocabulaire basique de plusieurs discours d'hommes politiques d'opinions opposées. Chose étrange, de chacun de ces textes, il ne retint que cinq mots, toujours les mêmes : Je, moi, France, peuple, avenir. Pour élargir la sélection, on abaissa le seuil de fréquence et d'intensité sémantique, au-dessous duquel les mots étaient éliminés. On vit alors apparaître : prospérité, paix, justice, et un peu plus tard, liberté.
(Extrait du Chapitre 29 : Où j'entrevois la victoire à portée de ma main)
Le Projet 500 (c'était son nom) sortait tout droit, j'en étais convaincu, du cerveau de Gédéon Denier. Il s'agissait de délimiter un vocabulaire basique de cinq cents mots assorti de quelques règles de grammaire simples, qui constituerait désormais le seul langage autorisé dans la presse, à la radio ou à la télévision pour l'expression des idées. Mots et règles de grammaire seraient choisis de façon à ne pouvoir se combiner que selon un certain nombre de schémas bien déterminés et conformes en tout état de cause aux idées gouvernementales.
(Extrait du Chapitre 27 : Où je fais contre mauvaise fortune bon cœur)
Le Littératron de poche :
On y vit notamment le prototype du Littératron de poche, dont seraient dotés tous les établissements scolaires à la rentrée suivante. Un censeur favorable à l'entreprise fut interviewé et déclara qu'à son avis, le seul danger de l'expérience, puisque le Littératron pouvait fonctionner dans les deux sens et écrire des copies aussi bien qu'en corriger, était qu'il y eût des fuites et qu'il s'établît un marché noir des devoirs littératroniques à l'usage des mauvais élèves. Il convenait donc que les appareils fussent confiés aux mains expertes et sages du personnel enseignant qualifié. Mme Larruscade le rabroua gentiment pour cette prétention, lui rappelant que ce serait là le domaine exclusif des littératroniciens scolaires diplômés de l'institut Littératronique National. Elle laissa entrevoir le moment où les cours eux-mêmes seraient donnés dans toute la France par un Littératron géant muni d'un réseau d'intercommunication vocale. « Le rôle du professeur, conclut-elle, se limitera alors à l'essentiel : une présence humaine dans la classe. Tout le reste relève de la littératronique. »
(Extrait du Chapitre 29 : Où j'entrevois la victoire à portée de ma main)
La Télé-Université :
on pensait, grâce à l'hypnopédie, économiser le coût de la construction d'amphithéâtres. Mais il aurait fallu construire des cités universitaires munies de dortoirs spécialement équipés, ce qui aurait coûté encore plus cher. Au contraire, grâce à la Télé-université, on n'aura plus à se soucier de loger les étudiants ni pendant les heures de cours ni pendant leur sommeil. Pour faire ses études, il suffira de disposer d'un transistor et d'une place sous un pont. Elle ajoutait que afin de favoriser la décentralisation, il était question de construire pour les Universités de province des télé-recteurs à télécommande.
(Extrait du Chapitre 33 : Où les choses prennent le cours qu'elles devaient prendre)
En libre-service :
Un des participants, chef du rayon livres d'un grand magasin, suggéra la construction d'un appareil muni d'un cadran de type téléphonique, sur lequel le lecteur éventuel pourrait marquer ses goûts au moyen d'un code simple. Une pièce de monnaie insérée dans la fente ad hoc lui permettrait d'obtenir en quelques minutes un ouvrage original, exactement conforme à ses désirs. « En somme, conclut-il, ce serait le Photomaton de la littérature. » Boussingot nota l'idée.
(Extrait du Chapitre 29 : Où j'entrevois la victoire à portée de ma main)
To be SF or not SF... :
Concernant la science-fiction, Escarpit dira, dans la préface d'un roman ultérieur, Honorius pape (Flammarion - 1968): "... si l'on classe mon roman dans la science-fiction, j'accepte la catégorie, mais refuse toute parenté avec les bêtifications attristées sur le règne des robots et des cerveaux mécaniques, qui expriment ce que les intellectuels de mon temps croient être un humanisme."
"Ce que les intellectuels croient être un humanisme"... Escarpit choque volontairement en faisant sauter les pavés de bonnes intentions de la bien-pensance de son temps. Et pourtant, nous l'avons vu, l'auteur n'a rien à envier à ses pairs, même français, même anglo-saxons. Son style est précis, son érudition certaine, son humour à froid fort intelligent (et rappellera par endroits celui du mystérieux Roger Sorez). Bien que Fiction ait pris l'air un peu offusquée après les remarques (somme toute assez lucides) qu'il écrivit à l'endroit de la revue dans sa chronique du journal Le Monde (voir Fiction n°11 - oct. 1954), on aurait pu penser qu'Escarpit, comme Pierre Boulle ou René Barjavel, pût gagner un peu de reconnaissance de cette frange du lectorat qui lit et pratique la SF comme une chasse au trésor dans un monde parallèle.
Alors ? Snobisme du lectorat ? Ostracisme affiché des afficionados du milieu SF à présent (en 1965) bien constitué ?
Un article du journaliste Pascal J. Thomas nous éclaire peut-être un peu sur les rouages de cette mise au ban. Nous reprenons à cette déclaration : "Ce que les intellectuels croient être un humanisme".
" Il le dit un peu avant : « [les] ordinateurs sont de bonnes bêtes de labour intellectuel. ». Bref, il se méfie comme Asimov du complexe de Frankenstein, et ne veut pas pratiquer la SF technophobe.
Et qui sont ces « intellectuels qui se croient humanistes » ? En 1967, il n'y a sans doute pas encore d'école de SF française qui exprime cette tendance (quoiqu'il y ait sûrement pas mal d'œuvres d'anticipation technophobe de la part d'auteurs français hors du milieu SF), et, en ce qui concerne les œuvres de langue française, Escarpit semble plus au fait de ce qui paraît au Fleuve noir - Anticipation (à cause de Carsac, et pas seulement, on le verra ci-dessous). Par contre, dès le paragraphe suivant, il égratigne à la fois François Truffaut et Ray Bradbury sans les nommer : « À l'époque où j'écrivais ce livre un metteur en scène cherchait à remuer les foules en montrant dans quelque cité future des pompiers spécialistes de la destruction des livres par le feu. Comme on le verra, c'est un problème qui s'est posé aussi à Honorius. Il l'a résolu à sa façon. Je ne suis pas sûr qu'elle plaira à tout le monde. » (p. 8).
Escarpit le dit, il a lu de la Science-Fiction depuis son plus jeune âge, au point de vouloir l'imiter étant adolescent. A-t-il continué d'en lire ? Certainement, au point d'écrire en 1954, époque à laquelle le terme n'était pas encore trop populaire, un article titré "le Science-fiction est-il un genre littéraire ?" (sic, le Monde, 31 août 1954). Roger Bozzetto cite cet article en 1980 dans "Littérature et paralittérature : le cas de la Science-Fiction" à l'appui de ses considérations sur le regard porté sur la SF : « à vouloir faire basculer l'ensemble du genre dans le circuit long, au nom de ses supposées qualités intrinsèques, on prend le risque de provoquer une réaction de rejet par les instances de légitimation, qui prendront prétexte des productions les plus médiocres pour repousser dans les ténèbres extérieures tout ce qui se présentera sous ce label. Danger que signale dès 1954 Robert Escarpit, mettant en avant la possibilité d'un ghetto où l'on risquait d'enfermer le genre ». Il semble en tout cas que l'équipe de Fiction de l'époque n'ait pas apprécié les critiques qu'il faisait sur une revue dont Escarpit trouvait qu'elle était un peu trop le porte-voix d'une chapelle, puisqu'on y trouve une réponse peu amène à l'article du Monde. Ce qui n'empêche pas Escarpit d'organiser en novembre 1954 un colloque sur Aventure et anticipation.
Par la suite, selon Gérard Klein, « Il a plusieurs fois dit grand bien de la Science-Fiction dans Le Monde et il est possible qu'il ait pesé dans la décision du Monde d'accueillir des articles de Jacques Goimard, Philippe Curval et moi-même puis Michel Jeury et Emmanuel Jouanne sur le domaine. ».
"Ici, on n'aime pas les clowns!"
L'article de Pascal J. Thomas ne fait pas d'Escarpit la victime d'une cabbale intellectuelle ou d'un règlement de compte entre maisons d'éditions. Les raisons de la méconnaissance de ce véritable auteur de science-fiction française, c'est que la science-fiction est une chose trop sérieuse pour la laisser à des "humoristes". Dès ses débuts de romancier, cette étiquette lui a été imposée, et qu'il signe ailleurs que dans une collection de SF (mais aurait-il voulu qu'il en soit autrement ?) a fini d'expatrier l'auteur hors du charnier natal.
trop d'humour tue la crédibilité de la SF, sa capacité à impressionner, à mimer la terreur mystique avec ses moyens mécaniques. Escarpit avait trop d'humour pour se plonger à fond dans le jeu de la SF ; touche-à-tout irrépressible, il est passé par le genre avec brio, mais d'une certaine façon, trop vite et trop léger. Ce qui ne doit pas nous empêcher de faire le très agréable effort de se plonger dans une œuvre souvent pionnière et jamais ennuyeuse.
Dans son numéro 111 d'Août 1973, Galaxie initiait une nouvelle rubrique intitulée... "Littératron".
Bien entendu, cela n'avait rien d'un hasard, et renvoyait même à l'appréciation humaine de la littérature en invoquant ironiquement la machine d'Escarpit. Car il s'agissait de reprendre la vieille formule "Le conseil des spécialistes" de Fiction, où des notes étaient attribuées par différents chroniqueurs et/ou auteurs, et d'en dresser un tableau synthétique, ce qui permettait aux lecteurs d'observer que les avis pouvaient fort souvent diverger allègrement, et que chaque "spécialiste" défendait en quelque sorte sa "chapelle", ses auteurs ou ses thème de prédilection.
Voici comment était introduite cette rubrique dans ce n°111 :
VOICI LE TEMPS DU LITTERATRON
(...) Quand certains se plaignent de l’invasion des rubriques, d’autres nous demandent, quand même, des informations, des échos. On peut protester contre le dépeçage, en quatre pages de 3000 signes, d’un « Fleuve Noir » anodin sans exiger, toutefois, le plus complet silence à son égard. Autre argument pour l’apparition de ce « Littératron » (oui, c’est son nom ! Pitié, Monsieur Escarpit !) dans nos pages. Nous sommes deux revues mais le malheureux critique ne peut pas toujours être plusieurs. Il y a quelques mois, nous nous sommes aperçus (et quelques lecteurs inquiets avec nous) que certaines pages faisaient vraiment double emploi entre Fiction et Galaxie. Angoisse !
C’est alors que nos agents dans le passé nous adressèrent quelques exemplaires d’un « Tableau des spécialistes » que certains d’entre vous évoquent peut-être encore avec des sanglots dans la voix. Et l’un de nos graphistes, en accord avec nous, concocta le tableau cosmique qui va maintenant brasiller sous vos yeux et dont voici les légendes :
Qui sont les astrogateurs, les exarques, les cryptos ?… Quelques lecteurs que nous condamnons chaque mois et auxquels nous envoyons une liste des dernières parutions leur demandant de bien vouloir noter les titres qu’ils ont lus. Attendez-vous à ce e l’un de nos agents vous contacte. Soyez prêt. Soyez prêt.
Cette rubrique perdurera un an, jusqu'au numéro 124 de septembre 1974 - quelques mois après la "Polémique des pommes de terre".
ce n'est pas sans une émotion particulière que nous publions aujourd'hui ce billet, à l'occasion du centenaire de Kurt VONNEGUT Jr., auteur phare de la contre-culture américaine, qui rend "plus forts" ceux qui le lisent (dixit Ogareff que je salue au passage), qui ne s'abaisse jamais à vitupérer en vain, mais qui au contraire constate, interroge, gratte les croûtes et propose pour baume cicatrisant un esprit vif, réveillé, lucide sur la condition humaine et intelligent sur les forces à déployer pour un tant soi peu améliorer quoi que ce soit à l'étonnante marche de l'Histoire.
Nous ne saurions rendre meilleur hommage à un auteur qu'en retournant à son œuvre. Les détails de la vie de Kurt Vonnegut peuvent être consultés sur les habituelles pages Wikipedia, et n'éclairent pas plus ses ouvrages qu'il ne le dit lui-même. Usager de l'auto-fiction, Vonnegut sait convoquer à bon escient son expérience personnelle dans ses romans quand cela s'avère pertinent. Son dernier roman, "Tremblement de temps" (1997, traduit en 2018 chez Super 8 éditions) en est un exemple emblématique. De plus, une transversalité transparait dans toute l’œuvre de Vonnegut, à travers des personnages et des lieux récurrents, qui sont autant de clins d’œil adressés aux lecteurs fidèles. L'écrivain (fictif) Kilgore Trout en est un artefact frappant, ainsi que les allusions à la planète Trafalmadore.
Un "détail" véridique resterait tout de même à évoquer pour apporter un début d'éclairage à ceux qui n'ont pas encore eu la chance de lire Vonnegut. Mobilisé pendant la seconde Guerre Mondiale, Kurt Vonnegut fut fait prisonnier par les forces allemandes durant la Bataille des Ardennes. Embarqué pour Dresde, il s'y trouve en Février 1945 lorsque les forces alliées bombardent la ville de plus de 7000 tonnes de bombes au phosphore, et provoquent la mort de 35 000 civils. Il est l'un des sept américains à avoir survécu à l'épouvantable rôtissoire qu'était devenue la Florence de l'Elble. Si l'ensemble de son expérience sert de fil rouge à son roman le plus connu, "Abattoir 5" (1969, traduit en 1971 au Seuil), on peut toutefois sentir dans bon nombre de ses écrits le traumatisme que cela a pu lui causer et la volonté de s'en remettre qui guide son antimilitarisme profond.
Nous vous proposons donc en ce 11 Novembre 2022 qui marque le centenaire de Kurt Vonnegut, le partage de quelques uns de ses romans, ceux qui ont été numérisés, incidemment les plus anciens de sa bibliographie. Comme toujours dans nos pages, cliquez sur les couvertures pour obtenir votre exemplaire numérique au format epub.
Le pianiste déchaîné - 1952 (VF 1975)
Notre publication du 1er Mai dernier avait déjà développé l'intérêt et la trame de ce premier roman de Kurt Vonnegut Jr.. Vous pouvez vous y reporter ICI.
Quatrième de couverture :
Bienvenue à Ilium, charmante cité industrielle qu'un fleuve
vient diviser : sur une rive vivent les administrateurs, ingénieurs et
fonctionnaires. Sur l'autre, les gens. Les petites gens. Ceux qui font
semblant de travailler dans les Corps de Reconstruction et de
Récupération. Autrefois, ils contrôlaient les machines pour Ilium Works.
Mais la Troisième Guerre mondiale est passée par là : presque toute la
population a été envoyée au front et les machines ont prouvé qu'elles se
contrôlaient aussi bien toutes seules. À présent, les gens se tiennent
tranquilles. Le monde est devenu un endroit très agréable et on se
demande bien pourquoi un administrateur aurait des états d'âme...
Premier roman de l'auteur, dystopie grinçante, Le pianiste déchaîné présente déjà toutes les qualités qui feront la renommée de Kurt Vonnegut Jr.
Les sirènes de Titan - 1959 (VF 1963)
Vonnegut attendra sept ans avant de voir publié un deuxième roman, qui restera à cette époque tout aussi inaperçu que le premier. On notera avec ce second roman que Vonnegut persiste à déployer ses idées au milieu de celles des grands thèmes de la Science-Fiction, une S.F. encore plus assumée, même, dans ce roman-ci, qui détaille le voyage interplanétaire d'un milliardaire "fils à papa", Malachi Constant. Mais comme dans "Le pianiste déchaîné", cette science-fiction là ne s'encombre pas de décrire ou d'anticiper un monde futur, mais bien de parler de son époque. Nous avons donc l'étrange sensation de jeter un coup d’œil sur les années 60 d'un monde parallèle où l'on aurait abandonné la conquête spatiale par manque de financement et de motivation (soit le rebrousse-poil du rêve américain d'alors...).
" L'union de la satire et de la science-fiction a déjà fait l'objet d'exégèses nombreuses. Selon les théories myopes de Kingsley Amis, elle constituerait même la principale justification de la littérature d'anticipation. À plus d'une reprise, cette union – ou tout au moins cette juxtaposition de termes – fut utilisée pour assener au public des fadaises telles que « La république lunatique » de Compton Mackenzie, que les plus fortunés parmi les lecteurs des présentes lignes ont sans doute réussi à oublier : il s'agissait là de thèmes plus ou moins sociaux, très sommairement déguisés en science-fiction, et généralement servis par des auteurs qui tentaient de justifier leurs pas maladroits sur un terrain inconnu. À quelques reprises, cependant, il y eut, dans le domaine de la science-fiction sociale, des réussites, comme « The space merchants » ("Planète à gogos" - Le rayon fantastique 1958/ Note du PReFeG) de Frederik Pohl et Cyril Kornbluth, et surtout « Player piano » de Kurth Vonnegut Jr. ("Le pianiste déchaîné", qui ne sera publié en France chez Casterman qu'en 1975 / Note du PReFeG)
Ce dernier auteur faisait, avec cet ouvrage, son premier essai dans le roman de science-fiction ; cette attaque mordante contre la mécanisation croissante du monde moderne constituait un réquisitoire dont l'éloquence soutenait la comparaison avec « Le meilleur des mondes » de Huxley. Ces « Sirènes de Titan » furent publiées en 1959, sept ans après « Player piano », et elles représentent le second roman de science-fiction écrit par leur auteur. L'ouvrage est aussi différent du précédent qu'il serait possible de l'imaginer, délirant, grandiloquent et hilarant alors que l'autre était méthodique, véridique et sarcastique. Il possède cependant en commun avec « Player piano » – bien qu'exprimé de façon tout autre – un fond de pessimisme qui assombrit l'ensemble, et qui donne une résonance grave aux inventions les plus folles dont la fantaisie de l'auteur a bourré ces pages.
Satire donc, et satire en premier lieu de quelques-uns des thèmes « standard » de la science-fiction ; mais, derrière ceux-ci, c'est leur origine bien réelle que Kurt Vonnegut ridiculise. Lorsqu'il raconte l'invasion de la Terre par les troupes entraînées sur Mars, l'auteur stigmatise le militarisme et l'obéissance aveugle ; lorsqu'il présente un personnage qui connaît l'avenir, c'est pour montrer la futilité d'un tel pouvoir qui, en fin de compte, fait de celui qui le possède un jouet de puissances supérieures ; lorsqu'il présente l'absurde culte de Dieu le Suprême Indifférent, c'est pour attaquer les innombrables sectes qui fleurissent aux États-Unis et qui doivent leur existence à la préoccupation de tel ou tel élément mineurs du Christianisme. Quel que soit le thème « classique » auquel il s'attaque, Kurt Vonnegut le réduit par l'absurde en en magnifiant les côtés ridicules – tel est par exemple le cas des Mercuriens, qui ne vivent que de vibrations, qu'on nomme communément harmoniums, et dont plusieurs moururent de volupté en écoutant « Le sacre du printemps »…
Il y a aussi, simple, franche et brutale, l'attaque contre la bureaucratie, dans ces conseils adressés à un homme d'affaires qui a intérêt à dépister les limiers du fisc : «…imaginez un peu comme vous seriez difficile à surveiller si vous possédiez un immeuble plein jusqu'aux combles de bureaucrates industrieux ; ces gens qui égarent des pièces, utilisent les mauvaises formules, en créent de nouvelles, demandent tout en cinq exemplaires et comprennent peut-être un tiers de ce qui leur est dit… qui décident d'une conférence chaque fois qu'ils s'ennuient, écrivent des rapports quand ils se sentent mal aimés, qui ne jettent jamais rien à moins que cela ne risque de les faire mettre à la porte…» L'évocation possède la cruauté de la vraisemblance, et tous ceux qui ont eu affaire à quelque administration en reconnaîtront sans peine l'authenticité.
Il y a encore, pour la simple beauté de la chose – et évidemment aussi parce que cela contribue au progrès du récit – des gags à l'énormité aussi gratuite que réjouissante, comme celle de ce personnage qui fait fortune en utilisant la Bible pour guide dans ses spéculations boursières, ou comme l'interprétation sémantique d'un certain nombre de grands édifices terrestres : les alignements de Stonehenge, la grande muraille de Chine, la maison dorée de Néron, le Kremlin et le palais de la S.D.N. à Genève sont ainsi destinés à transmettre des messages à un extraterrestre tombé en panne près de Saturne. Dans ces trouvailles, l'imagination de Kurt Vonnegut atteint une truculence sublime : de tous les artifices pouvant servir à faire progresser son histoire, il choisit sans défaillance ceux dont l'hénaurmité est la plus superbe, ce qui confère à son récit une indéniable grandeur dans l'absurde.
Car l'absurdité est au cœur de ces « Sirènes », dans leur action aussi bien que dans leur atmosphère. De quoi s'agit-il, dans l'histoire ? Le meneur de jeu, sournois et malfaisant, est un individu nommé Winston Niles Rumfoord, dont l'astronef s'avança un jour par erreur au cœur d'un infundibulum chrono-synclastique. Cet admirable néologisme désigne une zone privilégiée de l'espace-temps, dont Rumfoord subit les effets. Comme de juste, ceux-ci sont de deux espèces, temporels et spatiaux.
(Un extrait de la pièce "Tabula Rasa" (2010) qui reprend
la définition de " l'infundibulum chrono-synclastique" de Vonnegut.)
En vertu des premiers, Rumfoord peut voir l'avenir et le passé aussi clairement que le présent, ce qui lui permet de manipuler les humains comme de simples pions. En vertu des seconds, il se trouve « répandu » dans l'univers, demeurant en permanence sur Titan, mais apparaissant en outre périodiquement sur Terre et sur Mars, lorsque son infundibulum est coupé par la trajectoire de ces astres. Là encore, on voit une explication pseudo-scientifique poussée jusqu'à ses conséquences les plus absurdes.
Le protagoniste du récit est, au commencement de celui-ci, l'homme le plus riche du monde. Il est bientôt ruiné, et il se trouve alors entraîné dans une odyssée qui forme la substance du roman. Il ira sur Mars, sur Mercure et sur Titan. Ses aventures seront risibles et pathétiques, et il sera un « héros » bien pitoyable : une marionnette dont l'inflexible Rumfoord tirera jusqu'au bout les ficelles, et qui tentera parfois en vain de se dégager de cet esclavage. Il ne bénéficiera jamais de la moindre pitié de la part de Kurt Vonnegut, la plume de ce dernier conservant invariablement quelque acidité lorsqu'elle le place en scène. Là aussi, un des thèmes classiques de la science-fiction est tourné en dérision : ce « héros », qui se nomme Malachi Constant, utilisera pour tenter de se révolter des procédés grâce auxquels ses confrères, dans d'autres romans, ont pu se libérer de la fatalité ; il demeurera, quant à lui, irrévocablement entraîné sur la pente de ce futur que Rumfoord lui a préparé.
Pourquoi, au fait ? La révélation finale est assurément la plus colossale du récit, car elle explique tout simplement la raison d'être de toute l'histoire de l'humanité. La donner ici équivaudrait à détruire le superbe édifice bâti par l'auteur, mais il est permis de dire que son caractère est à l'image de l'ensemble : absurde, et hilarant par sa futilité. Et dans cette révélation éclate le pessimisme de Kurt Vonnegut. La progression grâce à laquelle l'horizon s'élargit tout au long de l'histoire n'est pas le moindre mérite de celle-ci, et c'est un tour de force que d'avoir concilié cet élargissement avec une accentuation de l'absurdité sur laquelle tout se fonde. Tout, littéralement, puisqu'il s'agit de l'ensemble de notre Histoire.
Le style de l'original était à l'image du récit : Kurt Vonnegut passait d'une verve cinglante évoquant Alfred Bester à une fausse douceur attendrie, qui pastichait une des « manières » de Theodore Sturgeon. La traduction, signée Monique Thies, a cependant égalisé tout cela : il en résulte un style laborieux, dont les étincelles originales ont été sévèrement éliminées. Un exemple suffira à donner une idée de ses faiblesses.
Le chapitreIV met en scène les troupes (composées de Terriens enlevés de leur planète d'origine à l'aide de soucoupes volantes) qui, sur Mars, s'entraînent à la guerre. Leur chant de marche a, pour refrain, les mots rented a tent. Même sans savoir l'anglais, on remarque dans ces vocables la combinaison de dentales et de nasales qui servent à imiter le roulement du tambour, et dont le ran-pa-ta-plan des enfants est une illustration. Malheureusement, Monique Thies sait l'anglais : au lieu de procéder par analogie sonore, et de rendre ce refrain par Reine te dédaigne, Reine t'a tanné, ou n'importe quelle autre phrase arbitraire de sens mais évoquant tant soit peu le roulement du tambour, elle a tout bonnement traduit littéralement. Et les pauvres soldats, dans sa version, marchent sur les paroles suivantes, assez peu entraînantes en vérité :
Louer une tente, une tente, une tente / Louer une tente, une tente, une tente / Louer une tente ! / Louer une tente ! / Louer une, louer une tente.
L'action et les trouvailles de l'auteur sont évidemment conservées dans la version française, mais la désinvolture du ton, qui dissimulait l'ironie pessimiste de l'imagination, sont sacrifiées au passage. C'est dommage, car ces « Sirènes de Titan » étaient, à bien des égards, une façon de chef-d'œuvre dans le texte original.
Demètre Ioakimidis.
Nuit noire - 1961 (VF 1976)
"Nuit noire" parait en 1961 aux USA, mais il faudra attendre 1976 pour en voir une traduction en français, chez Le Sagittaire, dans la collection "Contre-coup" qui ne publiera que 8 autres titres, tous de littérature anglo-saxonne hors genre.
Il faut dire que "Nuit noire" est un roman déroutant qui frôle le politiquement incorrect : Howard W. Cambell est un agent américain qui, infiltré au ministère de la propagande du IIIème Reich durant la seconde guerre mondiale, doit rendre des comptes quinze ans plus tard à un tribunal israëlien pour crime contre l'humanité. Le roman est le journal de sa détention, dans l'attente de son procès sur l'issue duquel il ne se fait aucune illusion.
Vonnegut pose d'entrée de jeu ses jalons moraux en préambule : "Nous sommes ce que nous prétendons être". Aussi, quelles que soient les "excuses" que se trouve Campbell, les "faux semblants" auquel sa position d'agent infiltré l'obligeaient, ses prétentions à se faire oublier et mener une vie minable à l'abri des chasseurs de nazis, la réalité de ses agissements ne peut pas s'accommoder avec sa vérité intime, qui devient ainsi l'équivalent d'un mensonge ou d'une auto-fiction. Le citoyen américain Campbell, "héroïque" dans son "sacrifice" pour sa patrie, n'existe pas.
Après avoir tenté de l'étreindre pleinement, Vonnegut abandonne donc pour un temps la science-fiction. On peut toutefois saluer la grande maturité de ce roman de "politique-fiction", genre qui n'était pas encore en vogue, et dont "Nuit noire" aura peut-être agi comme précurseur.
La recension de "Nuit noire" par Jean-Pierre Andrevon, in Fiction n°276 (Janvier 1977) :
"Les œuvres de Vonnegut, même si elles nous parviennent en ordre dispersé (Mother night a
été publié en volume en 1966), continuent de former un collier de
perles rares, liées entre elles par des personnages, ici très
secondaires, là de premier plan. Héros de Nuit noire, Howard W. Campbell Jr. apparaissait, le temps d'un chapitre, dans Abattoir 5 ;
cette fois, il se raconte de la première à la dernière ligne du présent
ouvrage : américain nazifié, propagandiste radiophonique effréné du 3e
Reich capturé longtemps après la guerre par les Israéliens et en
attente d'être jugé, voilà qu'il se prétend agent secret infiltré, qui
profitait de son usage de la radio nazie pour passer des messages codés à
l'intention des alliés. Où est la vérité ? Qu'importe... répond
Vonnegut : ce qui a été fait est fait, nous sommes tous manipulés, et
aucun acte individuel ne peut rien changer au monde lorsque le monde est
fou. Démythifiante, profondément amère, concrétisant la faillite des
idéologies et l'absurdité du patriotisme, cette fiction politique opte
délibérément pour la gravité, contre le sarcasme. Mais le talent est
toujours là ; décidément, Vonnegut est un grand, bonhomme."
Jean-Pierre Andrevon.
On aura noté que la publication de "Nuit noire" a suivi en France celle de "Abattoir 5" - ce qui fait dire à Andrevon qu'il pourrait s'agir d'un développement d'un personnage secondaire issu du roman précédent, comme si Vonnegut tirait ici à la ligne. On aura compris, en rétablissant l'ordre chronologique d'écriture, que l'apparition de Howard W. Campbell jr. dans "Abattoir 5" est plutôt un clin d’œil bien appuyé à ce roman-ci.
Nous vous proposons pour compléter le plaisir de lire et relire "Nuit noire", la plus récente traduction parue aux Éditions Gallmeister en 2016, sous le titre "Nuit mère".
Le quatrième de couverture :
« Je suis américain de naissance, nazi de réputation et apatride
par inclination. » Ainsi s’ouvrent les confessions de Howard W. Campbell
Jr. qui attend d’être jugé pour crimes de guerre dans une cellule de
Jérusalem. Ce dramaturge exilé en Allemagne est connu pour avoir été le
propagandiste de radio le plus zélé du régime nazi. Mais il clame
aujourd’hui son innocence et prétend n’avoir été qu’un agent infiltré au
service des Alliés. Il lui reste désormais peu de temps pour se
disculper et sauver sa peau.
Un imaginaire satirique, fait d’humour noir, d’antimilitarisme, d’aphorismes et de digressions.
LIBÉRATION
Voici un auteur doué d’une excellente oreille, d’une prose imagée et d’un message.
LIRE
Le berceau du chat - 1963 (VF 1972)
C'est deux ans après "Mother night" que parait "Cat's cradle", en 1963. Vonnegut conservera ce rythme de publication jusqu'à "Abattoir 5" en 1967. Pour l'édition française, il faudra attendre près de dix ans, soit 1972, pour que paraisse "Le berceau du chat" aux Editions du Seuil. Le public francophone découvrira donc ce livre après"Abattoir 5" qu'il précède pourtant de deux occurrences bibliographiques.
"Le berceau du chat" pourrait être considéré comme l'ouvrage des déplacements par rapport à la vie personnelle et familiale de Vonnegut. Le survivant de Dresde traite ici d'Hiroshima ; le personnage du père résonne étrangement avec le Kurt Vonnegut sénior, père de junior, voire avec son frère Bernard, pionnier de la dissémination d'iodure d'argent dans l'atmosphère pour provoquer des pluies artificielles (méthode dite de "l'ensemencement des nuages").
Mais c'est surtout par l'extrême modernité de son propos que ce quatrième roman de Vonnegut est frappant. A notre époque inquiète des bouleversements climatiques et en proie à une forme mondiale "d'idiocratie", "Le berceau du chat" traite déjà de la cohabitation mortifère d'une science sans conscience avec une idéologie de la vacuité et du mensonge. Fort de 126 courts chapitres, Vonnegut renoue, en la développant à sa main, avec une forme dépoussiérée de la science-fiction telle qu'on pourra l'apprécier tout au long de ces années 60.
La recension du "Berceau du chat" parue dans le numéro 228 de Fiction (Décembre 1972).
"Abattoir 5, sorti voici un an (et critiqué dans notre numéro 214), datait de 1969. Le berceau du chat,
que les Editions du Seuil éditent aujourd'hui, possède un copyright de
1963, et il n'est pas défendu de penser que c'est le succès remporté par
le précédent roman de Kurt Vonnegut qui a poussé son éditeur à aller
chercher plus avant dans son œuvre. Quoi qu'il en soit, la parenté entre
les deux romans est flagrante : Vonnegut travaille dans la continuité.
Et s'il est patent que l'auteur des Sirènes de Titan a quitté la SF, il n'en demeure pas moins vrai que celle-ci continue à lui servir de tremplin. Le berceau du chat, plus encore que Abattoir 5,
se sert de la SF pour faire un pied de nez à la réalité, pour prendre
du recul par rapport à elle, pour la faire glisser dans le seul tiroir
qui soit vraiment à sa taille : celui de l'absurde. Comme Abattoir 5, Le berceau du chat
est centré sur une destruction massive, et le reflet de cette
destruction en littérature. Mais, alors que dans le premier roman cité
il s'agissait du bombardement de Dresde et du livre que le narrateur
voulait écrire au sujet de cette tragédie, Vonnegut a choisi pour le
second (rappelons qu'il ne s'agit que de l'ordre de parution en France)
l'explosion de la bombe atomique sur Hiroshima. Dresde, Hiroshima, une
même horreur, une même logique absurde de la guerre : l'assassinat de
100 000 civils ou plus. Hier Billy Pèlerin, aujourd'hui Jonas, enquêtent
donc sur ces journées qui n'ont guère ébranlé le cours d'une guerre
finissante de toute façon, mais dont l'évocation fait toujours frémir.
A
la différence de Billy, toutefois, Jonas n'a pas été témoin du
cataclysme (comment l'aurait-il pu ?), aussi ne cherche-t-il pas à
écrire sur l'explosion elle-même, mais sur les faits et gestes des gens
qui ont été dans l'entourage du « père » de la bombe, Félix Hoenikker,
décédé depuis, mais dont les trois enfants sont encore en vie. Et comme
Billy, cependant, Jonas n'écrit pas le livre qui est à la base de sa
quête. Il en écrit un autre, le livre de cette quête (ou enquête), le
livre que le lecteur peut tenir entre ses mains sous le titre de Le berceau du chat.
Mais c'est un livre aussi inutile que celui qui aurait dû primitivement
être écrit, et aussi inutile que n'importe quel autre livre possible en
face d'une tragédie comme celle d'Hiroshima, et de tous les autres
Hiroshima potentiels contenus dans l'invention de la bombe atomique.
Car, lorsque Jonas l'achève, il est à peu de chose près le dernier homme
vivant sur Terre, et le livre ne peut avoir d'autre lecteur que son
propre auteur. La boucle est bouclée :
« Si
j'étais plus jeune, j'écrirais une histoire de la bêtise humaine ; et
je monterais jusqu'au sommet du mont McCabe, où je m'allongerais sur le
dos avec mon histoire en guise d'oreiller ; et je prendrais par terre un
peu du poison bleuâtre qui transforme les hommes en statues ; et je me
transformerais en un gisant au sourire sardonique, un pied de nez dressé
vers Qui-vous-savez. » (p. 203 et dernière).
Pour
que cette boucle se boucle, il aura fallu cependant le temps d'un
livre, le temps qui s'écoule entre Hiroshima et la fin du monde
pressentie. Un livre absurde, naturellement, qui raconte n'importe quoi,
n'importe comment : précisément Le berceau du chat, où l'on ne
trouve pas plus de berceau ou de chat que de tambour ou de trompette
selon Bernard Shaw, simplement une figure abstraite faite avec de la
ficelle tendue entre des doigts croisés et qui se nomme « berceau du
chat ».
Comment
Jonas contacte les enfants Hoenikker, Newton le nain qui faillit
épouser une danseuse ukrainienne aussi petite que lui et ayant « choisi
la liberté », Angela, fanatique de la trompette et Frank, passionné de
modèles réduits, devenu général dans la République de San Lorenzo, île
des Caraïbes plus ou moins calquée sur Haïti ; comment Jonas s'embarque à
destination de San Lorenzo où il est appelé à succéder au vieux
dictateur « papa » Mozano ; comment il en vient à épouser la foi en
Bokonon, prophète san lorenzien qui s'exprime en « calypsos » d'une
grande sagesse ou d'une grande stupidité, et dont le livre sacré
commence par : « Toutes tes vérités que je vais vous dire sont des mensonges éhontés »
; et comment cette histoire absurde suscitée par un monde qui ne l'est
pas moins prend fin, et comment le monde prend fin lui aussi peu avant
la fin de l'histoire... c'est ce que vous apprendra Le berceau du chat,
un livre d'à peine deux cents pages, divisé en 127 tout petits
chapitres, parce qu'il faut bien faciliter la lecture aux généraux que
Vonnegut, dit-on, souhaite avoir parmi ses lecteurs.
Mais un général s'égarerait sûrement à la lecture du Berceau du chat,
en cherchant et le berceau, et le chat. Et si par hasard ce général
arrivait jusqu'à la page 180, il s'étoufferait sûrement en lisant ce
curieux discours prononcé lors d'une cérémonie en l'honneur des « Cent
martyrs de la démocratie » :
« Je
ne dis pas qu'à la guerre, s'ils doivent mourir, les enfants ne meurent
pas comme des hommes. A leur honneur éternel comme à notre éternelle
honte, c'est bien comme des hommes qu'ils meurent, rendant ainsi
possible la célébration virile des fêtes patriotiques.
Ils n'en sont pas moins des enfants assassinés.
Et
je vous propose ceci : si nous devons rendre sincèrement hommage aux
cent enfants perdus de San Lorenzo, nous ne saurions mieux passer la
journée qu'en méprisant ce qui les a tués, c'est-à-dire la bêtise et la
méchanceté de toute l'humanité.
Quand
nous commémorons les guerres, nous devrions peut-être arracher nos
vêtements, nous peindre en bleu et marcher à quatre pattes toute la
journée en grognant comme des porcs. Ce serait surement plus approprié
que les grands discours et les étalages de drapeaux et de canons bien
huilés ».
C'est
presque du Cavanna : Kurt Vonnegut n'y va pas de main morte. Sa
république d'image d'Epinal, ses savants fous et distraits, sa religion
fantoche ont certes de quoi irriter. Mais cet usage immodéré
d'archétypes qui ont fait leur temps et font eau de toutes parts répond à
un but bien précis : enfoncer le clou de l'absurde dans le crâne des
lecteurs, qu'ils soient ou non généraux. Et même ce portrait express de
l'écrivain (« Ecoutez : quand j'étais plus jeune — il y a de cela deux épouses, 250 000 cigarettes, 3 000 litres de tord-boyaux »),
qui ne fera pas sourire du bout des lèvres et semble issu d'une Série
Noire des années 40 — gageons que c'est tout à fait voulu, que la lourde
patte de Vonnegut s'est faite plus pesante encore, pour bien être à la
hauteur de ses cons de généraux de lecteurs, pour bien nous faire
comprendre que la littérature, après tout...
Que
dire alors de cette fin du monde qui tire un trait sur tout ? Provoquée
par la « glace-9 », une substance inventée juste avant sa mort par
Hoenikker (sur la demande d'un général — bien sûr ! — qui avait la
hantise de la boue et des marines qui s'enfoncent dedans en montant à
l'assaut), substance qui a la particularité réjouissante de transformer,
par réaction en chaîne, toute l'eau du globe (y compris celle contenue
dans le corps humain) en glace, elle est naturellement le contraire de
l'apocalypse nucléaire : ici les flammes de l'enfer, là le blanc et
silencieux gel — la mort « propre » dont rêvent les stratèges de
l'absurde, l'arme absolue et absolument efficace, les cristaux qui
lavent plus blanc, que Barjavel déjà, dans Le diable l'emporte, avait utilisée avec le même humour vengeur sous le terme de « eau drue ».
Avec
la glace-9 apparaît donc la SF, qui en a vu d'autres mais tient, ici
comme ailleurs, un rôle essentiel : celui d'extrapoler sur la réalité, de
façon à ce que cette réalité, secouée dans sa matière atomique, nous
explose en pleine figure et nous montre à nu son cadavre, avec ses
poumons cancéreux et ses tripes rongées par les vers.
Doit-on ajouter (même si Le berceau du chat ne nous parait pas tout à fait au même niveau de réussite que Abattoir 5)
que Kurt Vonnegut Jr est un grand écrivain ? C'est inutile. Mais que
cette grandeur soit faite d'archétypes remoulus, d'un gros humour qui
met les pieds dans le plat, d'une « hénaurmité » de situations qui va
au-delà de la contestation proprement politique — cela ne semblera-t-il
pas surprenant ? Pas davantage, car ces traits forment le portrait d'une
Amérique qui a trouvé, en Vonnegut, un écrivain à sa mesure. Certes, il
n'est pas le seul. Mais c'est justement ce qu'il y a de merveilleux.
Jean-Patrick EBSTEIN
Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater - 1965 (VF 1976 sous le titre "R comme Rosewater !")
" Eliot (...) s’invita à une conférence d’auteurs de science-fiction dans un motel de Milford, en Pennsylvanie. Norman Mushari apprit cet épisode en lisant le rapport d’un détective privé qui figurait dans les dossiers du cabinet McAllister, Robjent, Reed & McGee. Le vieux McAllister avait engagé ce détective pour suivre Eliot à la trace, au cas où certains de ses agissements pussent par la suite mettre légalement la Fondation dans l’embarras.
Ce rapport comprenait, au mot près, le discours qu’Eliot avait prononcé devant les écrivains. La réunion, y compris l’intervention alcoolisée d’Eliot, avait été enregistrée.
“Je vous aime, mes salauds, avait déclaré Eliot à Milford. Je ne lis plus que vous. Vous êtes les seuls à oser parler des changements réellement formidables de notre époque, les seuls à être suffisamment fous pour réaliser que la vie est un voyage spatial, et pas des plus courts, d’ailleurs – un voyage qui durera des milliards d’années. Vous êtes les seuls à avoir les tripes de vous soucier réellement de l’avenir, à constater réellement ce que nous font les machines, ce que nous font les guerres, ce que nous font les villes, ce que nous font les grandes idées trop simples, ce que nous font les gigantesques malentendus, erreurs, accidents et catastrophes. Vous êtes les seuls à être suffisamment givrés pour vous tourmenter sur l’infini du temps et de l’espace, sur des mystères qui ne mourront jamais, sur le fait que nous sommes là en train de déterminer si le voyage spatial du prochain milliard d’années nous conduira au Ciel ou en Enfer.”
Eliot avoua par la suite que les auteurs de science-fiction écrivaient comme des pieds, mais il ajouta que c’était sans importance. Il déclara qu’ils n’en étaient pas moins des poètes, puisqu’ils étaient plus sensibles aux changements importants que quiconque savait écrire. “Ras-le-bol des peigne-culs talentueux qui font de la dentelle sur la moindre petite expérience de la moindre petite vie, alors que les vrais sujets sont les galaxies, les éons, et les milliers de milliards d’âmes qui n’ont pas encore vu le jour.”
— J’aimerais tant que Kilgore Trout soit parmi nous, dit Eliot, pour pouvoir lui serrer la main et lui dire qu’il est le plus grand auteur vivant de notre temps. On m’informe à l’instant qu’il n’a pas pu venir, car il ne peut se permettre d’abandonner son travail ! Et quel travail notre société confie-t-elle à son plus grand prophète ? (Sa gorge se serra, et, pendant quelques instants, Eliot fut incapable de nommer le métier qu’exerçait Trout.) Ils en ont fait un commis aux stocks dans un centre d’encaissement de timbres-cadeaux à Hyannis !
C’était vrai. Trout, l’auteur de quatre-vingt-sept livres de poche, était un homme très pauvre et inconnu en dehors du domaine de la science-fiction. Il avait soixante-six ans lorsqu’Eliot le cita avec tant d’enthousiasme.
— Dans dix mille ans, prédit Eliot dans son ivresse, les noms de nos généraux et ceux de nos présidents auront été oubliés, et le seul héros de notre époque à être resté dans les mémoires sera l’auteur de2BRN2B.
Il s’agissait du titre d’une œuvre de Trout, titre qui, après examen, se révélait être la fameuse question posée par Hamlet.
Mushari, consciencieux, se mit en quête d’un exemplaire du livre pour compléter son dossier sur Eliot. Aucun libraire digne de ce nom n’avait entendu parler de Trout. Mushari finit par tenter sa chance dans une petite boutique d’objets cochons. Là, au milieu d’une pornographie des plus crues, il découvrit des exemplaires tout abîmés de chacun des livres jamais écrits par l’auteur.2BRN2B,initialement publié à vingt-cinq cents, lui coûta cinq dollars, soit le même prix que le Kâmasûtra de Vitsayana."
Nous n'avons pas résisté d'ouvrir cette note sur ce message d'amour pour la science-fiction qu'envoie - dès le chapitre 2 de "Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater" - Vonnegut à travers le pauvre Eliot Rosewater - sorte de pendant messianique au Malachi Constant des "Sirènes de Titan" - message dont le destinataire principal, Kilgore Trout, est encore inconnu des lecteurs aguerri de Vonnegut. On le sait déjà, il sera l'un des protagonistes du très attendu "Abattoir 5", et de nouveau le lectorat français pourra nourrir l'impression, lors de l'édition de "R comme Rosewater" au Seuil en 1976, que Vonnegut tire à la ligne en développant sur un roman le personnage secondaire d'un précédent. Comme avec Howard W. Campbell, c'est le mouvement inverse qu'il faut considérer, "Abattoir 5" faisant office d'infundibulum aux écrits qui l'auront précédé.
C'est par l'apparition de Trout, et son rôle de mentor involontaire, que Vonnegut garde ici un pied dans la science-fiction. Peine perdue peut-être pour le lectorat français, l'ouvrage ne sera même pas référencé dans les rubriques habituelles de Fiction... Vonnegut développera d'avantage le personnage de Kilgore Trout, le plus talentueux des auteurs de S.F., et le plus mal servi par les éditeurs aussi, dans "Le breakfast du champion" (1973).
Quatrième de couverture de l'édition au Seuil, collection Fiction & Cie, sous le titre "R comme Rosewater !" :
" Il se pourrait bien que Vonnegut soit la conscience - légèrement ambiguë
- d'une Amérike complètement sinoke : il s'est fait le gardien de ses
débordements les plus infektieux, comme d'autres se font huissiers ou
pêcheurs de perles. Il a entouré la Bête d'un réseau de boîtes de soupe
Campbell vides, il lâche sur elle des troupeaux de bergers allemands
apatrides et il barbouille de Ketchup la moindre de ses institutions. A
l'hystérie du vieil animal libéral, il réplique par un chahut verbal
burlesque, hypercoloré, bafoueur, woody-allenien à souhaits,
helzapopinesque comme c'est pas permis, en un mot : vonneguteux (les
jeunes des States disent : vonnegutsy). Après la guerre (Abattoir 5), la
science débilo-sénile (Le Berceau du chat), la société surfaite (Le
Breakfast du champion), ce sont les institutions de bienfaisance (en
termes vonneguteux : si l'on ne prête qu'aux riches, on ne prend qu'aux
pauvres ! ) qui lui servent de cible : Eliot Rosewater, 46 ans,
président de la Fondation Rosewater et mécène suave de Rosewater City
est un joyeux imbécile plein d'humour (involontaire) et d'argent
(hérité). Son rêve : être le big chief des pompiers ; obsession
principale : se prend pour Hamlet (c'est pas grave ! ) ; sa passion :
semer le bordel au téléphone (et comment ! ) ; sa seule admiration :
Kilgore Trout, "auteur de 87 livres de poche" , bien connu des lecteurs
de Vonnegut ; son destin : berner tout le monde, son sénateur de père,
sa gourde de femme, ses faux-jetons de comptables. Bref : s'envoyer en
l'air en faisant la nique (la nike ? ) au Grand Kapital, à la propriété
privée, aux lois sur l'héritage... Petite précision : R comme Rosewater est le livre le plus drôle que l'Amérique nous ait envoyé depuis longtemps. "
Nous proposons ici la réédition datée de 2014 aux éditions Gallmeister, sous le titre "Dieu vous bénisse monsieur Rosewater".
Abattoir 5 - 1967 (VF 1971)
C'est véritablement avec cet ouvrage que Vonnegut gagne ses lettres de noblesse, tant aux Etats-Unis qu'en France. Synthèse de tous ses ouvrages précédents, Vonnegut s'attaque enfin directement à son propre traumatisme - le bombardement de Dresde dont il fut le témoin direct - sans pour autant tomber dans l'ornière d'une autobiographie complaisante ou larmoyante. L'absurdité ne réside pas tant dans la destruction de masse des populations civiles en temps de guerre, que dans l'âge de ceux qui la font, ou du moins la subissent en tant que soldats : ni plus ni moins des enfants. L'ouvrage est ainsi sous-titré : La croisade des enfants.
La recension d'"Abattoir 5" dans le numéro 214 de Fiction (Octobre 1971) par Jean-Pierre Andrevon :
" Abattoir 5 n'est pas une histoire de science-fiction. « C'est une histoire vraie, plus ou moins. Tout ce qui touche à la guerre, en tout cas, n'est pas loin de la vérité. J'ai réellement connu un gars qu'on a fusillé à Dresde pour avoir pris une théière qui ne lui appartenait pas. Ainsi qu'un autre qui menaçait de faire descendre ses ennemis personnels par des tueurs à la fin des hostilités. Et ainsi de suite... » (p. 11). Mais c'est une histoire qui tourne autour de la SF, qui y emprunte certains thèmes, qui passe par certains de ses détours. Mais en les survolant, sans avoir l'air d'y toucher, ou alors à la manière de gags — comme celui du temps inversé, cher à Philip K. Dick, et qui ne fait ici que l'objet d'une trentaine de lignes du genre : « La formation survole à contre-courant une ville allemande en flammes. Les bombardiers ouvrent leur trappe, déploient un magnétisme miraculeux qui réduit les incendies. les ramasse dans des cylindres d'acier et enfourne ceux-ci dans le ventre des coucous. (...) Quand les bombardiers regagnent leurs bases, les cylindres d'acier sont ôtés des râteliers et réexpédiés aux Etats-Unis où les usines tournant nuit et jour pour les démanteler et séparer les dangereux composants, les réduisant à l'état de minéraux. (...) Puis on envoie ces minéraux à des spécialistes, dans des régions lointaines, il s'agit pour eux de les enfouir, de les dissimuler habilement, afin qu'ils ne puissent jamais plus nuire à personne. » (p.71).
On pourra compléter en reprenant une citation que Pierre Versins débusquait dans son article "Une porte peut être ouverte et fermée", issue des Récits de l'infini, de Camille Flammarion, à propos de cette même inversion du sens du temps :
Au lieu de perdre la bataille, c'était l'empereur qui la gagnait, de prisonnier devenant souverain, Waterloo était un 18 brumaire !…
Un extrait de la pièce "Tabula Rasa" (2010) reprenant ce texte de Vonnegut.
En réalité, et on l'aura compris à ces quelques extraits, Abattoir 5 est un livre sur l'Amérique et sur la guerre — deux notions qui peuvent difficilement être séparées, surtout si le terme guerre évoque la violence à l'état brut, à l'état « sauvage », la violence absurde, aveugle, incompréhensible. Kurt Vonnegut y met l'accent dès la deuxième phrase de son roman : oui, il a réellement connu un gars qu'on a fusillé parce qu'il avait volé une théière... Et lorsqu'on fusille pour une théière, le fond de l'horreur n'est-il pas atteint par l'absurde ? De toute façon, la notion de violence transcende considérablement celle de guerre — qui n'est que la contraction spatiale et temporelle d'une violence particulièrement exacerbée. La guerre de 1939/45, justement, qui est, sinon le sujet du livre, tout au moins son « objet », n'est là que comme un point de repère, d'éclatement, de conjonction de lignes de force. Mais la violence ne s'est pas arrêtée avec la fin de la guerre, avec cette guerre-là :
« Robert Kennedy dont la maison de vacances est située à quatorze kilomètres de celle où j'habite toute l'année a été atteint d'une balle il y a quarante-huit heures. Il est mort hier soir. C'est la vie. Martin, Luther King a été abattu le mois dernier. Lui aussi est mort. C'est la vie. Et chaque jour mon gouvernement me communique le décompte des cadavres que l'art militaire fait fleurir au Vietnam. C'est la vie. Mon père s'est éteint, ça fait des années maintenant, de mort naturelle. C'est la vie. C'était un brave homme. Et un mordu des armes à feu. Il m'a légué ses pistolets. Qu'ils rouillent en paix.« (p.185). Et, à ce stade de violence perpétuelle, qui se déploie dans l'espace et dans, le temps, qui se révèle dans le comportement, dans les objets mêmes, on touche bien à une forme particulière d'absurde, donc finalement à une sorte de science-fiction. Une science-fiction certes vécue, mais dont les composants paraissent si effroyables qu'on parvient, par un réflexe d'autodéfense, à n'y plus croire du tout. Ainsi, Abattoir 5 se voulait, dans son projet, être le récit de l'anéantissement de Dresde, auquel l'auteur, Kurt Vonnegut, avait assisté alors qu'il était jeune soldat. Dresde est une ville allemande. Au début de 1945, elle avait été déclarée « ville ouverte », n'abritait aucune troupe, ne possédait aucune usine d'armement. Elle n'était habitée que par des civils et des prisonniers alliés. Pourtant, dans la nuit du 13 février, les bombardiers américains ont rayé la ville de la carte en y lâchant je ne sais plus combien de tonnes de bombes. I ! y a eu 135 000 morts, tous civils, à peu près deux fois plus qu'à Hiroshima. Pourquoi ce bombardement de Dresde ? On ne l'a jamais su exactement. Secret d'état-major. C'est comme ça. C'était la guerre, il fallait en hâter la fin... Mais cette horrible tragédie, Kurt Vonnegut, malgré les appels pressants de son éditeur, ne parvient pas, même vingt ans après, à y retourner, fût-ce en mémoire, fût-ce par écrit. Du moins pas en personne. Alors il s'invente un double, Billy Pèlerin, soldat comme lui, et qu'un hasard funeste a placé à Dresde cette horrible nuit du 13 février 1945. Seulement, même dans un roman « plus ou moins vrai » qui commence par : « Ecoutez, écoutez, Billy Pèlerin a décollé du temps » et qui finit sur trois notes d'oiseau moqueur : « Cui-cui-cui ? » il n'est pas facile de se replonger dans l'horreur. Alors Kurt Vonnegut va rôder autour de l'épicentre de la tragédie, il va tourner autour dans le temps, tracer autour d'elle des cercles concentriques de plus en plus étroits, en louchant du côté de l'ouragan de feu, mais sans jamais y pénétrer vraiment. Le livre s'achève (roman à peu près vrai, souvenirs fictifs) alors que nous avons à peine posé le pied dans Dresde, alors que nous n'aurons même pas assisté à l'exécution de ce « pauvre Edgar Derby » fusillé pour une théière, dont l'annonce du triste sort est pourtant rappelée à peu près toutes les deux pages. Le livre est ainsi constamment soumis à une curieuse oscillation temporelle, effet de balancier qui rejette Billy Pèlerin dans le futur ou dans le passé aussitôt que le cours du récit l'amène trop près du 13 février mortel. Technique du roman moderne, bien sûr, mais plus que cela : technique imposée par cette horreur de l'horreur qui fige la plume du romancier dès qu'il veut aborder la pièce centrale de son livre, et qui trouve sa justification seconde dans les fantasmes de Billy Pèlerin, qui a eu la révélation que la mort n'existe pas, que l'existence se mord la queue, qu'elle n'est qu'une perpétuelle errance circulaire à travers tous les instants de la vie éternellement revécus. C'est un moyen comme un autre de lutter contre la mort, de se convaincre que la mort n'existe pas. De s'en débarrasser : à défaut d'effacer la violence, on peut toujours éluder son effet le plus direct. De là cette expression qui revient, comme une ritournelle, souligner les passages les plus tragiques : « C'est la vie. » Et tout le reste, toutes les enjolivures (Billy Pélerin enlevé par une soucoupe volante et exposé dans un zoo de la planète Tralfamadore en compagnie de la pulpeuse vedette de cinéma Montana Patachon ; la rencontre avec le mythique auteur de science-fiction Kilgore Trout, dont l'œuvre colossale et absolument inconnue, sauf d'un seul fan, est d'une inspiration aussi rebattue et aussi minable que l'aventure de Billy sur Tralfamadore), tout cela n'est là que pour reculer l'inéluctable, pour le nier, manière de se dire : la guerre, la mort... ce n'est que de la science-fiction, cela n'existe pas. Sur Tralfamadore au moins, on ne meurt jamais, non plus que dans les livres. C'est dire que le roman de Kurt Vonnegut est profondément amer, acerbe, et comme tel prodigieusement drôle aussi, d'une drôlerie fatiguée et morne qui fait penser un peu à Leiber, un peu à Sturgeon — et qui donc est profondément américaine, mais à la manière de ces Américains fatigués de l'Amérique — et qui finalement appartient en propre à Kurt Vonnegut Jr. Il faut se souvenir qu'on trouvait déjà ces qualités au service d'une intrigue très classiquement SF, mais déjà contestataire, dans son roman Les sirènes de Titan, publié il y a une dizaine d'années dans Présence du Futur, et qui n'a peut-être pas eu tout le succès qu'il méritait. On peut en profiter pour relire cette satire féroce de l'armée, de la publicité, de l'argent, après avoir savouré en connaisseur Abattoir 5 — un chef-d'œuvre de la littérature actuelle, toutes barrières de genre abattues. "
Jean-Pierre ANDREVON
Le breakfast du champion - 1973 (VF 1974)
Il était temps, après avoir eu malgré lui l'ascendant sur Eliot Rosewater et Billy Pilgrim, que Kilgore Trout se mette à réaliser l'influence qu'il exerce sur ses lecteurs - tout comme Vonnegut. Son septième roman plonge dans la meta-fiction avec bonheur : Kilgore Trout comprend sa condition d'être de papier, tous ses congénères ne sont que des êtres plus ou moins écrits dont les actes suivent un plan souvent absurde... et ensuite ?
Il s'agit peut-être là du plus léger roman de Vonnegut, et les six années qui le séparent du précédent n'en font pas pour autant l'ouvrage de la maturité. Car on dirait que Vonnegut se parodie, s'amuse avec les codes et les décors qu'il avait lui-même patiemment posés d'ouvrage en ouvrage. Comme s'il n'y croyait finalement plus, ou qu'il désirâsse mettre fin au jeu de dupes qu'est la fiction.
L'ensemble est pourtant toujours très drôle, et ici l'humour s'accommode même d'un jeu de petits dessins qui parsèment le récit sur un rythme soutenu - et souvent un dessin vaut en effet mieux qu'un discours. Voici donc une oeuvre singulière, initialement publiée aux Editions du Seuil, puis reprise dans la collection de poche J'ai Lu. Elle sera retraduite et rééditée chez Gallmeister en 2014 sous le titre "Le petit-déjeuner des champions".
La recension du "Breakfast des champions" parue dans Fiction n°256 (Avril 1975), toujours par Jean-Pierre Andrevon :
" Septième ouvrage de Kurt Vonnegut. Le breakfast du champion (1972) est dans la ligne duBerceau duchat(1963) etd'Abattoir 5
(1969) : c'est-à-dire que, sous un mince artifice de loufoquerie
fantastique (ici l'introduction de « substances chimiques nocives » dans
un cerveau humain, ce qui rend son propriétaire fou furieux), il ne
parle de rien d'autre que de notre monde — ce qui n'est pas si mal.
Notre monde dingue-dingue-dingue, bien sûr : ce pourquoi le soupçon de
folie qui prend Dwayne Hoover au cerveau et l'amène à cogner sur le
museau de quelques-uns de ses concitoyens est parfaitement à sa place
dans ce roman, dont il peut être considéré comme la synecdoque, ou le
point nodal...
Roman ? Non carLe breakfast du champion
n'a ni commencement ni fin, ni queue ni tête, ni tambour ni trompette.
Et ainsi de suite. (Comme l'écrit Vonnegut toutes les deux lignes.) Se
préoccuper de fin et de commencement, de tête et de queue (encore qu'une
certaine insistance à nous faire connaître les mensurations du pénis de
tous ses personnages...), c'est bien au-dessus des aspirations de
Vonnegut. Le monde étant composé de fous (ou de robots programmés pour
une folie générale, incurable, définitive), pourquoi écrire à
l'intention de ces fous un livre qui aurait un sens quelconque ? Aussi,
de sens, le... roman de M. Vonnegut n'a que celui de l'Histoire en
marche (ou de l'air du temps respiré d'une narine perspicace,
dédaigneuse, ironique), qu'il reflète fidèlement, comme en un miroir,
pour les beaux yeux de ces fous (ou de ces robots programmés) que nous
sommes. nous pauvres lecteurs.
M. Vonnegut (je tiens au « monsieur », qui précise bien que le susnomméest
une individualité respectable et doué du libre-arbitre qui nous fait
défaut) a déjà consacré deux romans au massacre — notre plus belle
conquête : Le berceau du chat c'était Hiroshima, Abattoir 5,
Dresde. C'est bien suffisant (a-t-il dû penser). Les massacres
continuant gaiement (preuve qu'un livre ne peut rien changer à rien — ce
dont on se serait bien douté, tout fous que nous sommes...), M.
Vonnegut s'est borné cette fois à inscrire dans son miroir (qu'il
appelle unvide, à la mesure de notre pensée quand on se
regarde dedans, sans doute) quelques-unes de nos bêtises, de nos tares :
la bagnole considérée comme un des beaux-arts. le sexe comme un moyen
de se pousser du col, le lynchage des Nègres comme un passe-temps
amusant, la pollution comme un spectacle pittoresque, la vénération de
la culture comme le fin fond de l'imbécillité...
En
fait, le portrait qu'il trace ici de l'existence de la bête verticale
est si schématique qu'il se pourrait très bien qu'il ait été fait, non
pour le supposé modèle, mais pour des créatures d'une autre galaxie qui
auraient ainsi une idée vague mais juste de la vie sur cette misérable
planète appelée Terre. M. Vonnegut serait alors un écrivain de
science-fiction natif de la nébuleuse d'Andromède, qui aurait inventé de
toute pièce, pour les Andromédiens, un monde absurde, logique, et
absolument dégoûtant, M. Vonnegut serait le Sheckley d'Andromède que je
n'en serais point étonné. S'expliquerait en tout cas la présence de tous
ces dessins (de l'auteur) qui parsèment l'ouvrage (un camion, un
mouton, un serpent, un « castor bouche-ouverte »1,une
chaise électrique, etc.), et qui ne seraient alors là que pour préciser
dans l'esprit des lecteurs andromédiens certains détails de la vie
terrestre, sans pour cela que l'auteur ait à sacrifier à ces oiseuses
descriptions qui alourdissent d'ordinaire les romans de science-fiction
— même sur Andromède.
Un des personnages principaux du livre est d'ailleurs lui-même écrivain de SF : c'est Kilgore Trout, bien connu depuis Abattoir 5.
C'est une piste qui va en droite ligne vers mon hypothèse. L'auteur en
personne intervient en outre dans le déroulement de son ouvrage, pour
bien montrer qui est le patron dans ce foutu bordel : lui, et pas nous,
pauvres créatures de papier. C'est une autre piste. On n'en manque pas,
dans Le Breakfast du champion. On n'en manque même si peu
qu'elles ont tendance à s'embrouiller, et que l'hardie hypothèse
construite quelques lignes plus haut n'est peut-être que le résultat de
la surchauffe des cellules grises d'un critique au dernier degré de
l'éthylisme. Allez savoir ! Et puis quelle importance, au fond ; nous
sommes tous des robots programmés pour lire le bouquin de M. Vonnegut
Kurt Jr., il ne nous a créés que pour ça. On n'y coupera pas, et on a
bien de la chance : qu'est-ce qu'il est bon, le bouquin de M. Jr.
Vonnegut Kurt ! Et qu'est-ce qu'il est marrant !
P.S. : Je suis programmé pour écrire ça, alors..."
Note :
1.
II est impossible de préciser ce qu'est un castor bouche-ouverte dans
une revue qui s'adresse pour une part à des moins de 18 ans.
Jean-Pierre ANDREVON
Pour terminer cet hommage, et bien qu'il manque à ce panégyrique tous les ouvrages qui suivent "Le breakfast du champion", j'aimerais saluer ici, en ce 11 Novembre 2022, l'infatigable travail titanesque des continuateurs de
qui fêtent aujourd'hui leurs 11 années d'existence. Ce blog est une merveille de recensement et de préservation du cinéma dit "de genre", mais pas que, accompagné d'un inestimable service de remise en ligne de films introuvables, de mise en place de versions sous-titrées qui n'existent nulle part ailleurs, de fiches complètes et d'un espace de commentaires souvent passionants... Vous pouvez par exemple, et pour raccorder à notre sujet de ce jour, y (re)découvrir l'adaptation cinématographique que George Roy Hill avait réussi de l'oeuvre phare de Vonnegut, "Abattoir 5", et c'est ICI !
Longue vie à l'UFSF ! Joyeux anniversaire à vous, Polo, Radis Noir, Patrick, et tous les autres...
ET encore... Joyeux anniversaire, Kurt, mon ami, tout en haut de ma bibliothèque, toujours à disposition tant j'aime à te relire régulièrement.