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20 mai, 2026

Fiction n°141 – Août 1965

Pas de supernovae pour ce numéro, mais de bons astres tout de même, dont on peut apprécier la constance de rayonnement : Michel Demuth qui tâtonne encore dans ses Galaxiales, et la "tout terrain" Miriam Allen deFord, le pulsar Thomas Owen et le méconnu mais brillant Jack Sharkey, accompagnent le trop rare Edgar Pangborn déjà détecté comme un astre hélas trop ignoré mais d'une belle magnitude.


Un des dernier dessins
de Lucien Lepiez pour Fiction.


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Sommaire du Numéro 141 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 5 à 5, bibliographie


NOUVELLES


2 - Michel DEMUTH, Le Fief du félon, pages 6 à 30, nouvelle

3 - Jack SHARKEY, Le Cerveau assassiné (Breakthrough, 1964), pages 31 à 40, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

4 - Miriam Allen deFORD, Le Passage de Vénus (The Transit of Venus, 1962), pages 41 à 52, nouvelle, trad. GERSAINT

5 - Edgar PANGBORN, La Corne d'or (The Golden Horn, 1962), pages 53 à 94, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Thomas OWEN, Un beau petit garçon, pages 95 à 100, nouvelle

7 - Wade MILLER, Passe-passe (I know a good hand trick, 1959), pages 101 à 107, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

8 - Alain MARK, La Machine, pages 108 à 111, nouvelle *

9 - Octave BELIARD, La Découverte de Paris, pages 112 à 128, nouvelle


CHRONIQUES


10 - Pierre VERSINS, Une porte peut être ouverte et fermée (suite), pages 130 à 139, article

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 140 à 147, critique(s)

12 - Jacques GOIMARD & Bertrand TAVERNIER, Un film crépusculaire / Notules, pages 149 à 153, article

13 - (non mentionné) , En bref, pages 155 à 155, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Pour son nouvel épisode des Galaxiales (dont Fiction nous révèle même le maître plan), Michel Demuth évoque la conquête de l'espace encore une fois "en creux", à travers les pérégrinations et les atermoiements de ceux restés en arrière. Il installe son récit Le fief du félon  dans une Provence arriérée qui vit comme au XVIIIème Siècle, dans une France à la traîne déchirée par des guerres civiles entre Royalistes et Républicains. Étonnant de sa part quand on le sait capable d'inventer des modes de vie et des cités futuristes tout à fait convaincantes, et tout autant d'un sens cosmique de la poésie.


C'est la crainte qu'advienne le point de singularité qui est au coeur de Le cerveau assassiné, récit d'un programmeur confronté sans coup férir à l'humour de son super calculateur. Non sans humour de la part de Jack Sharkey


A travers Le passage de Vénus, histoire d'un concours de beauté de l'avenir vu depuis un plus lointain avenir encore, Miriam Allen DeFord nous parle d'une civilisation humaine mécanisée et rendue puissante par son culte à l'efficacité - eugénisme, désignation des voies de reproduction optimum pour le métissage des gènes les plus souhaités, et relégation massive de l'indésirable… Mais elle nous évoque aussi la revanche des marginalisés et des refuges que leur offre les réserves curieusement tolérées des primitifs et des natifs des mondes colonisés. 


(...) une voix comme celle de ma corne d'or, je dis qu'il n'en existe pas. Et plus je vais, moins je me sens capable de vous expliquer la musique, sinon dans son propre langage. Les mots ? Pauvres mots, oui ! Sauriez-vous décrire les couleurs à un aveugle de naissance ? Ai-je compris l'océan avant le jour où je me suis trouvé sur une plage, avant le jour où j'ai vu de mes propres yeux l'azur et l'or du ciel, la blancheur de l'écume, le vert profond des vagues qui s'estompe progressivement jusqu'à l'horizon ? 

On se rappelle le goût particulier d'Edgar Pangborn pour la musique et tenter de mettre des mots sur ses enchantements. Ici, dans ce monde futur régressé en un stade médiéval, le jeune et naïf Davy rêve d'aventures, et accomplit ce qu'il peut en fantasmant sur les potentialités de son destin. Un style bien travaillé et équilibré au service de péripéties initiatiques. 

La corne d'orainsi que "Une guerre sans importance" (in Fiction n°144) seront reprises sous le titre "Davy", dans une nouvelle traduction de Christine Chabrier, dans la collection C.L.A. (comme à l'accoutumée dans cette collection doublé d'un autre roman, ici avec "Un miroir pour les observateurs" (Opta - 1973) que vous pouvez retrouver ici.


Thomas Owen nous propose un petit récit de démonologie à faire froid dans le dos, à propos d'un enfant, Un beau petit garçon à qui on "donnerait le bon dieu sans confession". 


On frôle toujours la démonologie avec Passe-passe de Wade Miller (un auteur à quatre mains). Sans que l'on sache comment il s'y prend, voilà un représentant de commerce qui exerce une irrésistible emprise sur celles qu'il ensorcelle - littéralement. Très "american way of life", mais plaisant. 


Un petit conte à la Kafka (l'image du gardien l'évoque plus que de raison), qui pose la question de la fascination que peut exercer une technologie que l'on ne comprend pas, et l'absurde situation que sa sacralisation provoque. On avait déjà pu apprécier sa nouvelle précédente, on trouvera bien construite La machine de Alain Mark.


Au temps de la mort de la Terre, une époque glaciaire à peine vivifiée par un Soleil moribond, quelques explorateurs audacieux, issus d'une humanité refugiée entre de mornes tropiques, se lancent à la recherche des vestiges d'une ville mythique, à La découverte de Paris. L'hiver, la faim et la rigueur de la glaciation y règne en maîtresse. On peut reconnaître à Octave Beliard d'être un des rares auteurs à emboîter le pas à Rosny Aîné, dans un même mélange d'avenir lointain et de posthistoire sauvage et périlleuse, redevenue primitive. Mais l'exotisme d'un Paris transformé et déliquescent ne suffit pas, la visite est un peu touristique et les péripéties peinent à émerger. Et quand enfin se révèle un peu d'adversité, le récit s'interrompt en plein décollage. Dommage car le style y est pourtant bien agréable et présent (même si quelque peu ampoulé).



Parmi les valeurs montantes de ces années 60, il est des auteurs qui marqueront durablement l'histoire du genre littéraire qui nous occupe le plus ici. C'est le cas de James George Ballard, un écrivain réellement singulier, et subversif non pas par mode, mais du fait de cette singularité.

Nous vous proposons de parcourir la recension de Démètre Ioakimidis à propos d'un de ses premiers recueil de nouvelles, que nous vous proposons de surcroit en bonus (en cliquant sur la couverture).

J. G. Ballard. Cauchemar à quatre dimensions. 


Enregistrer sous...
Maintenant que Ray Bradbury se contente d'être un Écrivain Réputé et qu'il lui suffit de caricaturer sa première manière pour recueillir les acclamations et les chèques, Jim Ballard est probablement le seul auteur de science-fiction chez lequel on retrouve quelque chose de la poésie qui distingua si admirablement les Chroniques martiennes et L'homme illustré. Mais le rapprochement ne doit pas être exagéré : il se justifie essentiellement par la qualité du style, son originalité, sa richesse en images et son pouvoir d'évocation. La nature même des styles est différente. Ballard n'a rien de la simplicité colorée de Bradbury ; il procède au contraire par traits sinueux, par phrases chargées de comparaisons dont les aspérités reflètent souvent la complexité gothique des images. Et ; surtout, l'inspiration poétique est différente. Chez Bradbury, elle était puisée dans un pessimisme profond et une méfiance instinctive à l'égard de la science. Chez Ballard, elle traduit une inquiétude, mêlée de nostalgie parfois, à l'égard des images et des aspirations de l'inconscient.

De ce fait, la science que l'on trouvera dans ces nouvelles est généralement assez invraisemblable, sinon franchement absurde. Les plantes musicales de Prima Belladonna (cet excellent titre est celui de l'original anglais, heureusement respecté dans la version française), les dépôts sonores du Ramone-son, le transcripteur de poèmes de Studio 5, les étoiles, tout cela appartient, à des degrés divers, au fantastique pur beaucoup plus qu'à la science-fiction. Fantastiques également, ces Tours de guet desquelles d'invisibles observateurs paraissent contrôler la vie d'une petite ville. Mais existent-elles seulement, ces redoutables tours ? Ne s'agirait-il pas plutôt d'objets de l'imagination, de barrières que l'inconscient dresse devant la volonté d'action ? L'auteur laisse la porte ouverte à plusieurs conclusions possibles, après avoir évoqué de manière assez hallucinante l'obsession provoquée par ces énigmatiques sentinelles.

N'est-elle pas aussi la personnification d'une image de l'inconscient, l'étrange héroïne de Studio 5, les étoiles ? Cette déesse d'une imaginaire mythologie venant jeter le trouble dans un milieu de poètes symbolise assez bien les aspirations sur lesquelles Ballard développe plusieurs de ses narrations – cette nostalgie un peu craintive pour un monde Imaginaire, ce mélange d'impatience et d'inquiétude devant les interpénétrations de cet univers imaginaire avec le nôtre. Et ce lieu de séjour nommé Vermillon Sands, où se déroule l'action de Studio 5 et de Prima Belladonna – ainsi que celle d'autres récits du même auteur – concrétise, avec son atmosphère d'oisiveté contemplative, la disponibilité pour le merveilleux : les obligations quotidiennes paraissent abolies, le rythme de l'existence subit un ralentissement, et la porte est ouverte sur l'insolite.

Comparé au Monde englouti du même auteur, ce Cauchemar à quatre dimensions représente un net progrès. Sans doute les dimensions de la nouvelle conviennent-elles mieux à J.G. Ballard que celles du roman : dans ce dernier, son invention s'épuise relativement vite, et l'accumulation d'épisodes successifs affaiblit l'élément de fatalité dont Ballard imprègne ses mondes.

Le récit étonnamment poétique intitulé Le jardin du temps [antérieurement publié dans le n° 112 de Fictionmontre que cette fatalité peut être retardée, mais non détournée. Ce message pessimiste est transmis à travers une image extrêmement originale : celle de fleurs temporelles qui préservent, tant qu'elles sont fraîches, le temps où vivent les propriétaires du jardin dans lequel elles poussent. Lorsque la dernière fleur sera fanée, les envahisseurs qui menaçaient, à l'horizon, atteindront le jardin, et ils n'y trouveront que deux statues… Rapprochée de Prima Belladonna, cette nouvelle montre une curieuse attirance envers le monde végétal : celle-ci n'était-elle pas perceptible aussi dans le Monde englouti ?

Dans Les voix du temps, l'inquiétude se fonde plus strictement sur la science, et le thème des mutations est traité d'une façon indubitablement originale. Cependant, la poésie du style ne peut manquer de frapper le lecteur, en particulier dans la phrase qui termine le récit. La traduction de Laure Casseau ne représente certes pas la perfection ; mais la tâche était malaisée, à cause de la syntaxe compliquée qu'affectionne l'auteur, et la version française a du moins le mérite de stimuler l'imagination, comme le faisait l'original anglais :

À demi endormi, il se redressait périodiquement pour régler le flot de la lumière à travers le store, pensant, comme il allait le faire pendant les mois à venir, à Powers et à son mandala, aux Sept et à leur voyage dans les jardins blancs de la Lune, aux gens bleus qui étaient venus d'Orion pour parler dans la langue de la poésie de la beauté des anciens mondes sous les soleils dorés des grandes galaxies, disparus pour toujours dans les myriades de morts du cosmos.

Ce que Bradbury paraît désormais bien incapable d'apporter, ses admirateurs pourront décidément le trouver chez Ballard, sous une forme légèrement différente mais également attachante.
Demètre IOAKIMIDIS.

Cauchemar à quatre dimensions (The four-dimensional nightmare) par J.G. Ballard : Denoël, « Présence du Futur ».


14 janvier, 2026

Fiction n°133 – Décembre 1964

1964 touche à sa fin, ainsi que la première moitié des années 60, avec cette publication bien équilibrée entre textes français et anglo-saxons. On appréciera vraiment le texte mis en vedette de Theodore Sturgeon, auteur toujours aussi étonnant dans son traitement si personnel du genre science-fiction. Les autres textes, quasiment tous des raretés, maintiennent un bon niveau d'ensemble. Mais notons surtout - signe d'une époque qui cherche sans doute à se renouveler - que c'est aussi le dernier numéro à publier des auteurs, parmi nos baroudeurs et baroudeuses, tels que Jacques Sternberg, avec des textes brefs restés en majorité inédits depuis, Maurice Renard, avec une somptueuse œuvre de jeunesse, et Jane Roberts la grinçante mais méconnue de notre côté européen de l'Atlantique.


Charmante miniature de Philippe Jean

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Sommaire du Numéro 133 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 7, bibliographie


NOUVELLES


2 - Theodore STURGEON, L'Amour et la mort (When you care, when you love, 1962), pages 8 à 46, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

3 - Gilbert ATLANTE, Cauchemar vert, pages 47 à 52, nouvelle

4 - Avram DAVIDSON, L'Évasion (The Certificate, 1959), pages 53 à 57, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

5 - Pierre VERSINS, Lionel Storm, pages 58 à 60, nouvelle *

6 - Jane ROBERTS, Nettoyage en profondeur (Three Times Around, 1964), pages 61 à 66, nouvelle, trad. Christine RENARD *

7 - Roland TOPOR, Preuve par l'absurde, pages 67 à 71, nouvelle *

8 - Jacques STERNBERG, La Géométrie dans l'impensable, pages 72 à 78, nouvelle *

9 - Kit REED, Le Tigre automate (Automatic Tiger, 1964), pages 79 à 92, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

10 - Maurice RENARD, Le Lapidaire, pages 93 à 127, nouvelle


CHRONIQUES


11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 128 à 135, critique(s)

12 - (non mentionné), Biblio-bref / Le rayon des nouveautés, pages 136 à 137, article

13 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 138 à 139, critique(s)

14 - Bertrand TAVERNIER, Monsters, Chillers et Spookatons, pages 141 à 145, article

15 - Alain DORÉMIEUX & Jacques GOIMARD, Deux héros retrouvés : Mandrake et Flash Gordon, pages 147 à 158, critique(s)

16 - (non mentionné), Table des récits parus dans « Fiction » : deuxième semestre 1964, pages 159 à 160, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Immanquablement, ce serait déflorer le sel de cette belle nouvelle que de dire que L'amour et la mort pourrait être la source d'inspiration de (spoiler) ces films que sont The Truman Show ou Synecdoche New-York. Les va-et-vient de l'intrigue pour présenter les différents protagonistes de l'histoire nous rappelleront quant à eux le style de Kurt Vonnegut, ainsi que la famille Wyke si proche dans sa folie douce et sa mégalomanie de la famille Rumfoord des Sirènes de Titan (1959) du même Vonnegut. Et doit-on rappeler que l'alter ego de Vonnegut, son "moi en mieux", se nomme Kilgore Trout (truite) et qu'il aurait été inspiré à Vonnegut par Sturgeon (esturgeon) ? Quoi qu'il en soit, voilà une fois encore une magnifique nouvelle de Theodore Sturgeon.

A noter qu'Alain Dorémieux en proposera une nouvelle traduction dans son anthologie "Symboles secrets" consacrée à Theodore Sturgeon (Casterman, 1980, repris en Omnibus, 2005).


Ce même Alain Dorémieux qui avoue revisiter dans Cauchemar vert la Shambleau de Catherine L. Moore. En effet, mais c'est aussi une planète piège qu'il évoque, tandis que nous retrouvons, malgré le couvert du pseudonyme de Gilbert Atlante, cette obsession des rapports des hommes avec des femmes toujours un peu mantes religieuses.


L'envahisseur qui a asservi l'humanité ne peut que se conduire en nazi… ou en bureaucrate. Avram Davidson fait état d'une existence d'esclave privée de sens, des corps machine et des esprits inhibés par la peur; mais où subsiste encore un désir : L'évasion. Mais pour aller où ?

 

Lionel Storm est une petite nouvelle sur une spéculation scientifique, comme Pierre Versins sait si bien les faire. Ici : magnétisme et décollage vers l'espace.



Tout comme dans la nouvelle précédente de Avram Davidson, la modernité peut révéler quelque motivation terrifiante dans ses aspirations à l'efficacité, à l'échelon industriel de ses capacités, à la mécanisation de ses compétences, ou à ses velléités de pureté. Jane Roberts - le devinera-t-on  en révélant le titre : Nettoyage en profondeur ? - évoque ici l'enfer des … laveries automatiques.


Dans Preuve par l'absurde, qui témoigne d'une certaine vie parisienne, Roland Topor se moque gentiment des occultistes à la petite semaine qui se nourrissent d'explications tautologiques et sont "abonnés à Planète" - la revue ésotérico scientifique de Pauwels et Bergier fondée après le succès controversé de leur essai Le matin des magiciens. Il faut dire aussi que le mouvement Panique de Topor, Arrabal, Sternberg et Jodorowsky aurait lui plutôt tendance à provoquer du scandale plutôt que de créer du mystère.


On continue avec les "paniques" : les "textes brefs" de Jacques Sternberg  (comme la rédaction de Fiction nommait depuis plusieurs mois leur parution annoncée) jouent sur une idée souvent métaphysique et distille l'essence d'une angoisse sourde et qui ne se révèle jamais jusqu'au bout, laissant le lecteur se dépatouiller avec une délicieuse étrangeté. La géométrie dans l'impensable tient bien cette promesse. On savait que l'auteur se faisait rares dans les pages de Fiction, que ses appétits le menaient vers d'autres formes et d'autres univers littéraires. Ces textes brefs de La géométrie dans l'impensable seront les derniers publiés dans la revue, bien que Sternberg ne quittât pas pour autant la science-fiction ni le fantastique par la suite.

Notons que parmi ces textes brefs, seule "La créature" sera reprise dans son recueil "Univers zéro" (Marabout, 1970).


Celui qui possède le tigre détient le pouvoir, mais seul le tigre est puissant. Voilà en substance le contenu de Le tigre automate, fable morale de Kit Reed un peu cousue de fil blanc mais fort agréable à suivre dans l'évolution des sensations qu'elle procure.


Côté "Classiques", on notera que le fantastique n'intervient qu'à la toute fin de Le lapidaire, nouvelle au style chatoyant et finement ciselé. Certes, l'enjeu est ténu et les circonstances longuement détaillées, mais le verbe de Maurice Renard (c'est l'une de ses primes histoires parues en 1905 sous le pseudonyme de Vincent Saint-Vincent) sait déjà illuminer et charmer.



Dans la rubrique des films, Bertrand Tavernier ouvre son compte-rendu sur le cinéma de SF aux USA  par un bon instantané de l'époque. : 

Monsters, Chillers et Spookatons

La science-fiction enterrée ? Le fantastique en voie de disparition ? Allons donc ! Il suffit de faire un petit tour du côté de New York ou de Los Angeles pour s'apercevoir de la fausseté de ces affirmations. 

Ces deux genres, au contraire, sont en train de reconquérir un vaste public, tant par le biais des livres et des revues que des films et de la télévision. Il est vrai que l'Américain moyen est déjà conditionné par le contexte dans lequel il vit, extraordinaire tremplin pour l'imagination : villes aux constructions fabuleuses, mythiques, qui sans arrêt se transforment, changent de visage. En quelques mois, nous affirmait Roger Corman, des immeubles entiers disparaissent, sans cesse remplacés. Il n'est pas rare de voir des gens errer à la recherche d'un pâté de maisons qui n'existe plus ou qui s'est transformé en gratte-ciel futuriste… Asimov n'est pas si loin.

Le public, on essaye de le prendre maintenant dès le plus jeune âge, en lui donnant, à la place des panoplies d'indiens, des scaphandres et des armes atomiques lui permettant d'affronter – frisson nouveau – des monstres mécaniques tenant le milieu entre Godzilla et Dinosaurus : un tour de clé et les voilà qui saccagent une ville miniature ou des rampes de fusées, détruisent le train électrique avant de se heurter au cosmonaute qui les stoppe grâce à son armement ultra-moderne.

01 septembre, 2025

Cadeau bonus : Fiction spécial n° 5 : Anthologie de la science-fiction française (Avril 1964)

Pour ce Fiction Spécial et sa cinquième édition, on notera sans doute un pessimisme moins marqué que dans le numéro de l'année précédente. Alain Dorémieux aura sans doute eu raison de la noirceur des auteurs de son écurie, que l'on retrouve presque au complet (ne manque peut-être que Gérard Klein, et Jacques Sternberg de plus en plus lointain). Le thème récurrent - parfois trop - des nouvelles ici compilées en est la résistance, le plus souvent au pouvoir, quand il devient tyrannique, ou aux contraintes des voyages spatiaux. On le comprendra : sans verser dans l'humour goguenard ou sarcastique, et loin d'être d'un optimisme béat et brillant, nous avons ici une anthologie d'un très bon niveau qui fait appel à ce que la science-fiction peut avoir de plus politique, voire de philosophique.

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Sommaire du Fiction Spécial n°5 :


1 - (non mentionné), Introduction, pages 4 à 4, introduction
2 - Nathalie HENNEBERG, Les Vacances du Cyborg, pages 5 à 33, nouvelle
3 - Michel EHRWEIN, Les Statues dormantes, pages 34 à 44, nouvelle *
4 - Claude-François CHEINISSE, La Fenêtre, pages 45 à 48, nouvelle
5 - André HARDELLET, Le Verso, pages 49 à 58, nouvelle *
6 - Michel DEMUTH, À l'est du Cygne, pages 59 à 94, nouvelle
7 - Georges GHEORGHIU, Ainsi font, font, font..., pages 95 à 101, nouvelle *
8 - André RUELLAN, Chrysalia, pages 102 à 112, nouvelle
9 - Lieutenant KIJÉ, La Couronne de sable, pages 113 à 124, nouvelle *
10 -Jean-Michel FERRER, Le Jour de Justice, pages 125 à 140, nouvelle *
11 - Philippe CURVAL, Tous les pièges de la foire, pages 141 à 154, nouvelle
12 - ARCADIUS, La Pierre, pages 155 à 159, nouvelle *
13 - Jacqueline H. OSTERRATH, Un homme sans importance, pages 160 à 175, nouvelle
14 - Pierre VERSINS, L'Enfant né pour l'espace, pages 176 à 206, nouvelle
15 - Albert FERLIN, La Question, pages 207 à 213, nouvelle *
16 - Sophie CATHALA, Poète, prends ton luth..., pages 214 à 218, nouvelle *
17 - Luc VIGAN, La Femme modèle, pages 219 à 231, nouvelle
18 - Claude VEILLOT, En un autre pays, pages 232 à 253, nouvelle
19 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 254 à 256, bibliographie

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Note éditoriale du Fiction Spécial n°5 :

Nos numéros hors-série, dont la création remonte à cinq ans, sont maintenant devenus une institution.

Leur succès est même tel qu’à partir de 1964, leur rythme de parution devient semestriel. Après ce numéro de printemps, nous pouvons donc d’ores et déjà vous annoncer pour l’automne le Fiction Spécial n° 6, qui sera consacré à la science-fiction italienne.

En attendant de vous faire découvrir sa sœur transalpine, nous ne pouvons que témoigner, avec la présente sélection, que la science-fiction française se porte bien. Les effectifs des auteurs se renouvellent selon une saine proportion, les valeurs sûres ne déçoivent pas, et l’ensemble des récits manifeste une grande vitalité.
 
Une fois de plus, on regrettera l’absence de quelques noms : Carsac, Klein et Sternberg, notamment. Leurs occupations les empêchent pour le moment d’écrire des nouvelles. Mais cette défection est compensée par l’activité que déploient, entre autres, des auteurs comme Nathalie Henneberg, Pierre Versins, Michel Demuth, Claude Veillot, Michel Ehrwein, André Ruellan.

Comme toujours, figurent ici des noms nouveaux, ou encore peu connus. Ils feront pour beaucoup de lecteurs figure de révélation.

Comme ses devancières, cette anthologie apporte la preuve qu’il peut exister une science-fiction nationale, peu dépendante des Américains, puisant en elle-même ses propres ressources. L’histoire de la S.F. s’écrit maintenant aussi à l’échelon européen.


On retrouve dans Les vacances du Cyborg tous les thèmes récurrents de Nathalie Henneberg : non seulement l'amour comme force du destin et plus fort que la mort, entre deux êtres au service de l'humanité et pourtant différents d'eux, mais encore la destruction d'un monde, jardin d'Eden écrasé par la médiocrité d'une espèce humaine moribonde et décadente… On reconnait aussi son gout pour les mots obsolètes (parfois poussé à l'extrême du néologisme, comme en témoignent par exemple les "fougères archéptoryx"... ). Une nouveauté toutefois : ici les êtres sont devenus des "différents", par le biais d'une science qui leur promet une réversibilité vers leur humaine condition d'origine. Ce sont un cerveau protéinique et désincarné dans une machine, et un cyborg, transformé pour les besoins de la survie dans l'espace. Ils devront aussi compter sur une troisième force, animale et jalouse.

Les statues dormantes de Michel Ehrwein sont des condamnés à une perpétuelle animation suspendue, enfermés dans le récit qu'ils font de leurs crimes. Difficile de ne pas se rappeler du meurtre de Meursault dans "L'étranger" d'Albert Camus ; même ivresse dans le crime, même racisme ordinaire. C'est aussi l'aveu désordonné du meurtre assez identique à celui du "Cœur révélateur" d'Edgar Poe ( "Il est là !… Il est vivant !… Je l’ai tué, coupé en morceaux, mais il est vivant !… Vivant !… Et il s’est jeté sur moi !" ). Nous passerons sur la naïveté habituelle de Ehrwein (qui imagine ici pour les besoins de son récit une source d'énergie atomique inépuisable qui puisse se maintenir en marche des siècles après la disparition de l'homme), mais nous ne manquerons pas de nous interroger sur la nature du plaidoyer que nous sert l'auteur : la peine de mort libèrerait-elle de la culpabilité ?

La fenêtre de Claude F. Cheinisse parait mal fermée, des choses s'y engouffrent. Voilà pourtant un beau récit concis et bien mené sur un premier contact, à l'image d'Orphée tenté de revoir Eurydice. Mais en connaissant le destin tragique de l'auteur (il se suicidera après avoir tué les enfants qu'il avait eu avec Christine Renard, décédée d'un cancer quelques mois avant cette tragédie), on saisira d'autant plus en frissonnant les obsessions déjà marquées de Cheinisse.

Poète et romancier, ami de Brassens et de René Fallet, auteurs de chanson comme "Le bal chez Temporel" chanté par Guy Béart, salué par André Breton, étudié en facultés de lettres modernes, André Hardellet fut pourtant décrié dans le courant des années 70 pour outrage aux bonnes mœurs. Situé en 1971 (il s'agit bien ainsi d'anticipation) Le verso, à la façon de faire croire d'un Borges, conte une histoire de temps superposés à l'heure où la Théorie des cordes n'a pas encore "corrompu" notre perception du temp.

Une tête de pont pour une future colonisation en la personne d'un être seul, est confronté à une présence cosmique qui émet mort et hostilité à l'approche d'une planète A l'est du Cygne. Dans une nouvelle qui deviendra l'une de ses classiques, et à son époque d'écriture en plaine effervescence, Michel Demuth nous invite à partager la solitude, la nostalgie et le péril qui sont le lot de l'astrogateur solitaire qui n'a que son entendement pour comprendre une échelle cosmique qui le dépasse de loin.

Ainsi font, font, font… titre un peu abscons d'une jolie et mélancolique histoire où Georges Gheorghiu réinvente Pénélope, ses soupirants, et son Ulysse parti à la recherche du bout du monde. Et après…


André Ruellan imite Henneberg, tant dans l'emphase que dans cette intrigue d'amour et de mort mêlés. Chrysalia n'est pas d'un style aussi intéressant que lorsque Ruellan se singularise, mais demeure bien agréable tout de même.
 
Lieutenant Kijé n'invente rien avec La couronne de sable : il reprend à son compte le parcours du colonel renégat Kurtz de "Au cœur des ténèbres" de Joseph Conrad. Simplement, il le transcrit à la première personne et le transpose sur une autre planète… 

Peut-être sans le pressentir, Jean-Michel Ferrer décrit une progression vers la source du Mal dans une cité étrange faite de quartiers et de voies de circulation, qui pourrait s'apparenter à la marche des électrons dans les circuits imprimés d'un appareillage électronique, ce qu'on appellerait plus tard une Matrice. Bien avant William Gibson et son Neuromancien, Le jour de Justice peut être considéré comme une odyssée déjà très post-moderne.

" Bel saisissait pourquoi le Gouvernement l’avait envoyé sur Ganymède ; ce n’était encore qu’une conjecture, mais déjà elle se dessinait avec précision : la Foire des Sept Trônes dissimulait, sous son apparence de cité en liesse, une criminelle entreprise. Le Garde ne devinait pas le fonctionnement et le but de cette organisation, mais il savait qu’elle était hostile au Système Social Solaire. " 

Tous les pièges de la foire, étant très similaire à la nouvelle précédente de Ferrer, par l'intrigue et l'enjeu,  et jusqu'à la chute elle-même, et comme annoncé par la rédaction dans son texte de présentation, le choix volontaire de les faire se suivre donne malheureusement (au détriment de Philippe Curval) le sentiment d'une redite. Seul le cadre de Fête foraine décadente parvient à en sauver l'intérêt. 

Petite plongée dans la solitude du voyageur spatial au long cours, avec les phases hallucinatoires qui s'ensuivent.  ; La pierre est un bien joli récit bien concis d'Arcadius


La rédaction écrit sur l'autrice de Un homme sans importance : " Jacqueline Osterrath nous offre ici un excellent exemple de cette science-fiction « rose », que seul peut concevoir un tempérament féminin. " Voilà tout de même une réflexion machiste, d'autant que Fiction compte beaucoup de ses meilleurs textes (ou traductions !) signés d'autrice talentueuses. 
Pour la nouvelle proprement dite, dont le héros, écrivain amateur, s'appelle Ferlin, comme l'auteur réel présenté plus loin dans l'anthologie, on pourrait se demander si Osterrath a choisi intentionnellement ou non ce patronyme. L'extrait suivant jette le trouble : " il y avait lu sans plaisir que le « ferlin » était, en vieux français, le plus petit poids dont se servaient les orfèvres et les monnayeurs : ce petit poids était devenu, par la suite, un surnom de marchand ou un sobriquet d’homme très petit ou insignifiant. Janvier se sentait fier d’avoir pu, pour sa part, faire mentir ce patronyme. " 
L'histoire est assez charmante, avec une once de rebondissement et un récit aux personnages bien tempérés. Mas l'ensemble est un peu gratuit, toutefois.

L'enfant né pour l'espace est un mutant, le seul de notre espèce à pouvoir ressentir la grande souffrance d'autrui et à la prendre pour lui. Cela coïncide avec la conquête de l'espace et la grande souffrance que subissent les premiers astronautes, tout soumis qu'ils sont à l'accélération et aux radiations. Ce récit de Pierre Versins fait état des différentes étapes de cette conquête et de l'utilisation des pouvoirs de ce mutant pour pousser au-delà de l'humainement supportable le potentiel des astronautes. Bien entendu, dans un contexte hiérarchique et militaire, cela ne va pas sans stratégie, bluff, et manipulation… 

Dernière nouvelle publiée d'Albert Ferlin, donc, avocat puis journaliste. La qualité de ses récits fait qu'il aurait bien mérité son recueil s'il avait écrit davantage. La question  traite encore d'une traque de L'ennemi, mais il s'agit cette fois de la chasse que pratique le pouvoir envers les indésirables. Et d'une Justice mécanisée et imparable.

Poète, prends ton luth…  de Sophie Cathala évoque un texte qui rend fou, comme l'est " Le Roi en jaune ", ou qui comme ici pousse au suicide. Bien entendu, chacun peut se croire supérieur à tous ceux qui ont succombé, et vouloir s'y frotter à son tour… Une bonne nouvelle sarcastique.

" Suis moi, je te fuis, fuis moi je te suis ", tel est l'adage qui se rapproche le plus de La femme modèle, un conte amoral. Son auteur, Luc Vigan, est un pseudonyme utilisé tant par Alain Dorémieux que par Gérard Klein, mais aussi par André Ruellan ou Philippe Curval. A l'instar d'un Jean-Michel Ferrer inventé pour masquer les doublons de parutions du prolifique Michel Demuth, tous les suspects, à l'exception de Klein, sont ici déjà réunis ; difficile d'y retrouver ses petits… Mais des sources sûres nous indiquent qu'il s'agit cette fois d'un texte d'Alain Dorémieux, et l'on y retrouve bien son goût pour un érotisme léger.

Dans un monde post apocalyptique, une troupe de survivants entament l'exploration de ce qui les entoure et au-delà. Ils découvrent une jungle qui rappelle "Le monde vert" de Brian Aldiss, des hommes redevenus chasseurs primitifs, des traces encore fonctionnelles de machines simples comme des fontaines...
D'autres se rassemblent, humoristiquement nommés comme des auteurs de S.F. : Pol (Pohl), Gricha (Grisham), Tubbs (E.C. Tubbs) ou Aldyss (Aldiss)… 
Mais ce monde qui semble se remettre de siècles de radiations est-il réellement ce qu'il semble être ? Claude Veillot aurait de quoi développer En un autre pays  sur un voire plusieurs roman, avec le contexte qu'il met ici en place - à l'instar de ce que fera quelques années plus tard Larry Niven et son roman "L'anneau-monde". Un très bon récit équilibré et qui, sur sa deuxième partie, aurait même mérité d'être développé.
Ce sera la dernière nouvelle publiée dans Fiction de Claude Veillot. Un fait un peu dommageable, car ses lecteurs ont pu, depuis "Araignées dans le plafond" jusqu'à cet "En un autre pays", en apprécier la progression, tant dans le style que dans l'originalité de ses histoires. Il sera plus tard le scénariste de "100 000 dollars au soleil" de Henri Verneuil, et co-signera avec Robert Enrico le scénario du très remarquable "Vieux fusil". On le retrouve également come complice d'Yves Boisset.
Il écrira durant les années 60 quelques romans pour la jeunesse. Après "Misandra", recueil qui reprendra ses nouvelles chez J'ai Lu en 1974, il fera paraitre chez ce même éditeur, en 1978, un roman quasi uchronique (un presque chef-d'œuvre selon le critique Jean-Pierre Fontana) intitulé "La machine de Balmer" (avec une superbe couverture de Caza).
  

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