L'article était pourtant présenté par la revue comme un extrait d'un essai à venir - mais qui n'aura pas vu le jour : "L'homme qui peut tout". Il en est même détaillé un découpage en trois parties principales, et cet article ici présent en serait donc l'un de ces parts.
On peut se rappeler que Pierre Versins avait entamé, avec le concours de Ralph Messac (fils du précurseur Régis Messac), une Chrono-bibliographie des mondes utopiques dans son fanzine Ailleurs. Ce projet a sans doute enflé jusqu'à prendre "quatre ans et toute une vie", et aura laissé des pans entiers des réflexions érudites de Versins éparses, inédites, ou méconnues.
C'est pourquoi le PReFeG vous propose de retrouver ici même cet article sur le Temps, paru en trois parties dans Fiction, dans son intégralité. Comme on pourra le constater, ce n'est pas un essai ni un article à thèse, mais bel et bien une imposante base bibliographique, commentée et agrémentée de citations, qui donnera à ses lectrices et ses lecteurs l'envie d'en découvrir davantage encore.
Une porte peut être ouverte et fermée
PIERRE VERSINS
Cette étude de Pierre Versins – que nos lecteurs connaissent surtout par ses nouvelles, mais dont la principale activité est la mise sur pied d'une Chrono-bibliographie thématique des littératures conjecturales – est extraite d'un vaste essai : L'homme qui peut tout, à paraître prochainement.
Cet ouvrage, comme l'indique son sous-titre (Défense et illustration de la science-fiction), se divise en deux parties. La première offre un bref historique du domaine et propose quelques-unes des raisons pour lesquelles la littérature conjecturale n'est pas plus inutile ni stupide que toute autre. Il y est fait état, même, de certains avantages qu'il y aurait à l'étudier un peu plus intelligemment et à fond.
La deuxième partie, Illustration, est de loin la plus longue : elle se scinde à son tour en trois rubriques principales : 1) Le temps ; 2) L'espace ; 3) L'homme et la machine. C'est en quelque sorte une thématologie primaire du domaine.
Le chapitre présenté ici se rattache à la rubrique Le temps, qu'il termine, et se situe après les chapitres consacrés à l'Uchronie, aux Histoires futures, aux Guerres et aux Fins du monde.
« Dieu a agi sagement en plaçant la naissance avant la mort ; sans cela, que saurait-on de la vie ? »
DUMAPHIS. – Maximes.
Connaître l'avenir et le passé, l'un par l'anticipation et l'autre par l'Histoire, c'est très bien. Mais ne sera-ce pas encore mieux si l'on peut y aller voir ? Toucher ? Y être, en deux mots ?…
L'ART D'ACCOMMODER LE TEMPS.
Donc nous allons voir toutes les opérations que l'on peut faire subir au temps, à la durée, à l'écoulement des événements. Toutes ? Plus exactement, celles qui ont jusqu'à présent frappé les écrivains (et encore en oublierons-nous certainement, la matière est si riche !).
Il en est de simples, il en est d'horriblement compliquées. De toute manière, les plus simples sont en général jugées très complexes : c'est ainsi qu'aucune collection populaire, en France, n'accepta d'histoire de voyage dans le temps jusqu'aux collections spécialisées contemporaines ; ni la « Bibliothèque des Grandes Aventures et Voyages excentriques », ni « Voyages lointains – Aventures étranges » de Tallandier, ni « Les Romans d'Aventures », ni « Le Livre de l'Aventure » de Ferenczi n'en ont jamais publié.
Il semble, en ce qui concerne la littérature populaire en France, que le premier récit de ce genre fut Croisière dans le temps, de F. Richard-Bessière (1952), le n° 6 de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir. C'est qu'on peut publier n'importe quoi dès lors qu'on s'adresse à un public d'amateurs (la preuve, c'est que le thème était utilisé très largement depuis plus de vingt ans aux États-Unis, dans les magazines de science-fiction ; et en 1937, dans la première collection de conjectures romanesques lancée en France, « Les Hypermondes », un des trois seuls volumes parus était précisément un voyage dans le temps : La cité des asphyxiés, de Régis Messac).
Est-il croyable que, tous les grands thèmes de la conjecture ayant atteint très vite le niveau populaire, seul celui qui nous occupe n'ait tenté personne jusqu'en 1952 ? Il est plus probable que les éditeurs des collections populaires, « conscients » de ce que leur clientèle pouvait accepter en fait de merveilleux à caution scientifique, aient refoulé tout manuscrit de ce genre et découragé leurs auteurs ; après tout, les grands Maîtres s'en étaient désintéressés : ni Jules Verne ni Rosny Aîné n'avaient jamais décrit de voyages dans le temps. Il y avait bien le cas de Wells, mais on sait que les Anglo-Saxons sont des humoristes ; ainsi, Jules Verne, lorsqu'on lui parla de Wells, s'écria d'un ton scandalisé : « Il invente ! ».
Il faut avouer que, de toutes les grandes idées proposées par la conjecture romanesque, celle qui consiste à altérer le temps est des moins facilement acceptables pour l'esprit, des moins « raisonnables », des moins « scientifiques » pour tout dire.
Mais, comme ce serait un comble, pour un chapitre pareil, que de présenter les choses selon l'ordre chronologique, nous éviterons soigneusement d'établir un historique du thème, nous contentant de le diviser en trois grandes sections :
— les voyages dans le temps, du présent au passé ou au futur, du passé au présent ou au futur, du futur au présent ou au passé ;
— les dimensions, voyages en des lieux où vivent des êtres à zéro, une, deux, ou quatre dimensions (et plus) ;
— les univers parallèles et les univers arborescents, dont l'idée découle des deux thèmes précédents : il s'agit ici d'univers en règle générale inaccessibles et qui diffèrent du nôtre par quelques détails, les divergences grandissant lorsque la « parallèle » est plus éloignée, ou encore d'univers dont l'Histoire a divergé de la nôtre par un changement minime d'un événement (une sorte de doublet technologique de l'uchronie).
CE N'EST PAS QUE DE L'ARGENT.
Certes non ; c'est surtout une sorte de fleuve dont on peut, en certaines circonstances, soit remonter le cours (auquel cas on va vers le passé), soit descendre le courant vers son embouchure, mais plus vite que les eaux (et il s'agira alors d'un voyage en direction de l'avenir). Si cette idée fut utilisée dès 1802, ce n'est pas avant la deuxième moitié du XIXe siècle qu'elle fut un peu élaborée, et encore fut-ce avec timidité et rarement.
Par exemple, en 1883, Eugène Mouton dit Mérinos écrivait L'historioscope : il s'agit ici d'un des traitements les plus complets et les plus scientifiques du contact unilatéral avec le passé, par l'intermédiaire d'un appareil (l'historioscope) à voir les scènes qui se sont déroulées à l'air libre et ont été éclairées en suffisance (les conditions sine qua non ont été spécifiées, l'auteur a pensé son sujet avec soin). Si l'appareil lui-même, son principe et son fonctionnement nous paraissent aujourd'hui aberrants (Mouton n'a pas dû lui-même y croire outre mesure), les modalités de la conservation des images du passé quelque part et de leur recherche sont particulièrement fouillées et nous ne pourrions guère y ajouter. Flammarion pourtant, on le verra, était passé par là quelque temps auparavant. Mais laissons parler l'auteur :
L'appareil le plus perfectionné que j'aie encore construit grossit vingt-cinq millions de fois les images de l'éther : mais cela ne suffit pas, et j'espère arriver à obtenir une lunette capable de me faire lire, par exemple, l'inscription que Léonidas fit tracer par un de ses soldats sur les rochers des Thermopyles. Et pourtant, c'est fort loin, et il y a bien longtemps de cela, comme vous savez.
Ceci, c'est l'appareil. Mais pourquoi l'avoir construit ? Il faut revenir quelques pages plus tôt pour le savoir :
[…] je fus amené à me dire que les hommes ne pourraient se flatter de connaître l'histoire que le jour où il leur serait donné de la voir rétrospectivement, non pas dans des récits ou dans des contes, mais dans sa réalité.
— En effet, dis-je en riant, ce serait l'idéal de l'histoire ; malheureusement les faits s'évanouissent à mesure qu'ils se manifestent, et ils ne laissent aucune trace perceptible de leur passage.
— Je ne suis pas de votre avis, répliqua M. Durand : les faits, en se produisant, acquièrent une existence aussi positive, aussi indestructible, que celles des idées.
[…]
Vous reconnaissez qu'un objet éclairé, touché par la lumière, émet de tous les points de sa surface des ondulations qui, se propageant en ligne directe jusqu'à la rétine de l'œil, y produisent la vision de l'objet, n'est-ce pas ?
— Je le reconnais.
— Vous le reconnaissez : bon ! Mais vous êtes-vous avisé de vous demander ce que deviennent ces ondulations au-delà du point où votre œil les a perçues au passage ? N'est-il pas vrai que cette perception, à vous particulière, ne les arrête pas, et qu'elles continuent à cheminer en ligne droite, Indéfiniment ?
[…]
[…] ne voyez-vous pas que, depuis l'origine du monde, tout ce qui existe sur la terre, tout ce qui y a passé, tout ce qui y a paru, ne fût-ce qu'une seconde, a émis autant d'images qui se sont envolées, à travers l'atmosphère terrestre, dans les espaces interplanétaires ?
Déjà Flammarion, dans les premier et deuxième Récits de l'infini (1873, mais écrits en 1866 et 1867 respectivement), nous avait habitués à ce raisonnement – et était même allé beaucoup plus loin. Cependant, au risque de choquer, l'on devra bien avouer que l'imagination de l'humoriste franc qu'était Mouton est infiniment plus rationnelle que la science de Flammarion, astronome consciencieux. Comparons ces deux passages, le premier de Flammarion, l'autre de Mouton :
Lumen, sous les espèces d'une âme après sa mort, voit la Terre depuis le système de Capella, à 72 années-lumière du Soleil : il se voit donc, enfant, et expliqua :
Ce n'était pas un mirage, pas une vision, pas un spectre, pas une réminiscence, pas une image ; c'était la réalité même, c'était positivement ma personne, ma pensée et mon corps. J'étais là, sous mes yeux. Si mes autres sens eussent eu la perfection de ma vue, il me semblerait que j'aurais pu me toucher et m'entendre. (Récits de l'infini, 1er Récit).
Eh bien, si nous Ignorons la nature et les propriétés de l'éther, comme nous l'appelons, nous savons tout au moins que la lumière des corps célestes et la chaleur du soleil passent à travers la substance, puisqu'elles nous arrivent : pourquoi n'y détermineraient-elles pas des phénomènes optiques analogues au mirage que nous voyons se produire dans notre atmosphère ? (L'historioscope).
[* : En 1926, Gardner Hunting déclarera, dans The Vicarion (Le Vicarion, non traduit), que les images du passé et du futur sont inscrites dans l'éther ; en 1936. R.N. de Nizerolles reprendra l'idée (sans parler toutefois du futur) dans le 40e fascicule – Le chercheur d'images – de cette encyclopédie conjecturale que forme Les aventuriers du ciel. ]
Du reste, il n'y a pas que sur ce point que Mouton dépasse Flammarion en validité technique ; alors que le second pensait qu'il suffirait d'avoir des sens aussi parfaits que sa vue pour entendre le passé, Eugène Mouton écrit :
— Dans l'état actuel de la science, me répondit M. Durand, on possède déjà trois appareils à l'aide desquels on peut changer le son en lumière et réciproquement. Il est donc possible qu'un jour on parvienne à recueillir là-haut les ondes sonores émises par les voix des peuples qui ont passé à différentes époques sur la terre.
[* : C'est-à-dire, en ce qui concerne la vitesse de transmission, très exactement ce que fait un émetteur de radio aujourd'hui.]
Ce ne sera pas la dernière fois qu'un littérateur en remontrera, sur son propre terrain au besoin, à un scientifique.
L'accès au passé de manière unilatérale est, évidemment, l'idée qui choque le moins le sens commun. C'est pourquoi sans doute elle sera reprise par des écrivains qui n'aiment pas à s'embarquer trop loin, comme Léon Daudet dans Les Bacchantes (1931), où la découverte des « ondes du temps » est plutôt un prétexte à l'étalage d'un érotisme panique d'assez bon aloi ; mais Daudet, qui n'a pas lu Eugène Mouton, commettra l'erreur de Flammarion en nous faisant entendre et voir sans justification, par le même appareil, et il ira même un peu trop loin, pris sans doute au piège des mots employés (évocation des ondes du temps).
[…] ces retours de faisceaux synthétiques de l'ouïe et de la vision à travers le temps s'accompagnaient d'effluves moraux correspondants, d'heures du passé, d'émotions collectives plus ou moins transformées, ou transmutées ?
Nous redevenons, du coup, spirites bon teint. Il n'en sera pas de même avec Alexandre Arnoux, qui dans Le siège de Syracuse (1962), fait entendre à son héros, d'un émetteur transtemporel qui dispose des enregistrements d'actualité de toutes les époques, certains épisodes de ce qu'évoque son titre. Mais, à vrai dire, il s'est défendu d'avance contre une accusation de délire en proposant au lecteur la version d'une hallucination. Ce qui se défend, en littérature générale, mais qui pour le lecteur de conjectures romanesques est soit de la malhonnêteté intellectuelle (s'il est de mauvaise humeur), soit une bien grosse maladresse (s'il est vraiment de très bonne humeur). Quant au récepteur bricolé qui permet d'entendre cet émetteur, il ressort du lieu commun de la science-fiction dont la meilleure utilisation, à part Le réacteur Worp de Lion Miller (dans « Fiction » n° 6, 1954), est sans conteste celle qu'en a faite Jack Williamson avec l'« Akka » de The Légion of Space (La Légion de l'Espace, 1934), cette espèce d'arme absolue fabriquée avec des bouts de ficelle ou quelque chose d'approchant. Donc, rien de bien neuf.
Cependant, l'année 1937 avait vu paraître un livre qui renouvelait le thème d'une façon magistrale : La cité des asphyxiés, de Régis Messac, lequel, contrairement à l'immense majorité des écrivains conjecturaux français jusqu'à 1950 – et même au-delà – était un grand connaisseur du genre, et fut le premier lecteur français des magazines spécialisés américains à tenter de lancer la science-fiction dans notre pays, d'abord traduisant quelques nouvelles de David Keller dans « Les Primaires », puis publiant ses fameuses thématologies (Les romans de l'homme-singe, Micromégas, Voyages modernes au centre de la Terre, Les romans de l'homme invisible, etc.), et enfin, allant jusqu'à publier la première collection de science-fiction française, qui ne connut malheureusement que trois volumes, « Les Hypermondes » (1935-1937), dont La cité des asphyxiés est le dernier.
Il convient d'analyser cet ouvrage trop peu connu, car il est remarquable à plusieurs points de vue : d'abord, il nous emmène, avec une aisance singulière, hors du monde, hors de ce monde, et rarement dépaysement plus total aura droit de cité en conjecture ; et, même alors que les « explications » nous auront été données, il restera des franges d'inconnu, comme une marge inaccessible de mystère ; et puis, le héros principal, Sylvain Le Cateau, est si totalement réel, avec ses petitesses, son indécrottable bourgeoisie… C'est ce même genre de personnage qu'on retrouvera dans maint récit où il deviendra chef des révoltés, empereur ou dieu, pas moins, comme si, le milieu ayant changé, la petitesse d'esprit et de cœur qui l'avaient conditionné disparaissait soudain. Ici, non, il restera ce qu'il est et l'on n'est pas contraint, comme trop souvent, à une suspension de la psychologie qui, s'ajoutant à la naturelle suspension de la crédibilité, fait renâcler le lecteur le plus bénévole devant l'œuvre d'un Van Vogt, par exemple.
Le récit a deux auteurs, la fille du professeur Sima, Belle, fiancée du mathématicien Rodolphe Carnage d'une part, et d'autre part Sylvain Le Cateau, ami de Carnage et que Belle n'aime guère. Elle expose :
Pour nous, nous savons maintenant que le temps est à sens unique. On ne peut le parcourir que dans une seule direction : celle que nous, gens du vulgaire, appelons l'avenir. En réalité, aux yeux du philosophe, cette expression d'« avenir » n'a pas grand sens, puisque, en allant assez loin dans le cycle, on finirait par tomber sur ce que nous appelons le passé. Rodolphe ne désespère pas d'y arriver. C'est même pour cela qu'il avait construit sa machine. Mais ce passé même, on ne peut l'atteindre qu'en avançant, jamais en reculant. Si jamais Rodolphe arrive à reproduire sur son écran des vues du monde préhistorique, ce ne sera qu'après avoir traversé tous les âges futurs. De même qu'en principe, dans l'univers einsteinien, à force d'avancer on reviendrait à son point de départ.
Rodolphe Carnage a donc construit une machine à voir des tranches d'avenir, le chronoscope, et ce parce qu'il est passionné de préhistoire et qu'il espère bien arriver jusque-là. Son ami Sylvain Le Cateau ne manque pas une séance, il est comme hypnotisé, au point même qu'un jour, il disparaît. Comment ? selon quels principes ? on ne le saura jamais. Toujours est-il qu'il est dans l'avenir, qu'on le voit régulièrement sur l'écran, mais qu'on ne peut rien pour lui. Il a enfin l'idée d'écrire son aventure, dont des fragments arrivent dans son passé, notre présent, donc, c'est-à-dire sont lisibles sur l'écran du chronoscope.
Nous n'aurons que trois fragments, assez importants du reste : Sylvain a tripatouillé l'appareil et est « tombé », où ? dans l'avenir. Il écrit « ces lettres » qu'il met « à la poste du Néant ». Et c'est ainsi qu'il conte ses aventures dans la Cité des Asphyxiés.
À la fin du volume, le problème présenté par ce contact avec un avenir lointain est posé au philosophe Marc Boor, lequel démontre que le sens du temps n'est pas un sens unique, vers l'avenir, puisque les messages de Le Cateau ont pu revenir dans le passé. Et c'est alors, aussi, que Régis Messac fait preuve de peu de mémoire car Rodolphe Carnage se laisse convaincre aisément, tout en déclarant que, dans certains cas, n'est-ce pas ? dans un courant à sens unique quelque chose peut remonter ce courant : il cite l'électricité parcourant une conduite d'eau, il aurait plus simplement pu parler d'un bateau remontant une rivière… En fait, c'est de l'énergie dépensée en vain. Car le mathématicien avait répondu par avance à l'objection du philosophe, par une très belle invention, tout au début, qu'on se rappelle…
En réalité, aux yeux du philosophe, cette expression d'« avenir » n'a pas grand sens, puisque, en allant assez loin dans le cycle, on finirait par tomber sur ce que nous appelons le passé.
Alors, pourquoi n'a-t-il pas répondu à Marc Boor que les messages de Sylvain n'avaient pu lui parvenir qu'en s'acheminant, toujours dans le même sens, jusqu'au fin fond de l'avenir, le dépassant pour entrer dans le passé et de là venant frapper l'écran, dans notre présent ? Mais, après tout, c'est une mince critique puisque la réponse était donnée. Par l'auteur même. En fait, le récit atteint ainsi à la plus grande réalité possible lorsque, parmi les conséquences, certaines échappent à son créateur.
Et nous en avons terminé avec le contact unilatéral temporel, bien qu'on puisse citer d'autres œuvres, comme Une promenade dans le temps, de Ricardo Andreotti (1953), ouvrage bizarre où un Monsieur Alphoméga, « cosmosophe », montre sur un écran à un archéologue les incarnations successives de celui-ci dans des temps très reculés ; sans oublier les omniprésents Last and first Men d'Olaf Stapledon (1930) dont nous avons déjà parlé et dont nous reparlerons sans cesse à d'autres points de vue.
EN CHAIR ET EN OS.
Il s'agit incontestablement d'une « première », mais non de l'unique représentation d'une variante du thème, ici traité d'une façon tout particulièrement originale :
Célestin Marjolet n'est pas tenu pour le grand savant qu'il est. Il voulait ressusciter des grands hommes du temps passé, ceci à l'occasion de l'Exposition universelle de 1889, mais le pavillon demandé lui a été refusé ignominieusement. Alors, il convoque ses amis au château de Versailles où, toutes portes fermées et toutes choses égales d'ailleurs, il a réintégré dans la vie contemporaine Louis XIV et sa suite (avec Molière comme valet de chambre, Colbert, Turenne, Condé, Vauban, Tourville, Louvois, Jean Bart, etc.).
Les amis en sont quelque peu ahuris, on les comprend. Quant à Marjolet, qui évidemment s'y attendait. Il expose simplement au Grand Roi ses inventions qui, ma foi, sont bien accueillies.
Cependant, le gardien du Palais a appelé la troupe à la rescousse, croyant que de mauvais plaisants ont envahi le monument historique dont il a la garde. Ladite troupe se heurte aux gardes du XVIIe, Turenne paraît et interroge ses soldats. Au mot de maréchal (Turenne), les pioupious de 1889 embarquent le gardien.
Puis Marjolet, qui a tout prévu, offre des tricycles et des omnibus à la Cour pour la transporter à Paris. Mme de Sévigné (qui est elle aussi de la partie) écrira la chose à Mme de Grignan ; Mansard se plaint de ce qu'on ait modifié le Palais sans l'en aviser.
Et voici toute la bande sur les routes. Rencontre d'un train, Colbert note :
« Faire rapport au Roy sur les avantages qu'il y aurait pour le service de Sa Majesté et pour les sujets du Roy à établir des lignes de fer sur toutes les routes du royaume. »
Y aura-t-il changement du passé, autrement dit : paradoxe ?…
Arrivée devant Paris : tout le monde s'étonne de la présence de la Tour Eiffel, et surtout de l'absence de tel et tel monument… La Tour Eiffel ? rien de plus simple, et Marjolet les emmène au premier étage.
Mais la chose commence à faire du bruit. Voici que des photographes, hilares, veulent prendre en photo Sa Majesté et quelques nobles. Ils n'y gagnent que d'être bâtonnés vigoureusement et – comble ! – expulsés par les sergeots accourus au vacarme. Le vêtement a toujours impressionné la police.
Mais Louis XIV n'est pas convaincu, enfin pas tout à fait, de son transfert réel à la fin du XIXe siècle. Un essai au téléphone ne l'abuse pas, mais le phonographe, par contre…
Toutefois, après un Grand Conseil, il daigne accepter que Colbert et Louvois lancent quelques ordres par téléphone, ce que ceux-ci font, ayant au bout du fil des préfets considérablement éberlués. Le roi n'est pas satisfait, et voici que la situation empire.
Des seigneurs qui s'étaient répandus dans l'Exposition pendant le conseil joignirent le cortège avec des nouvelles. M. de Louvois parcourut, en marchant, des journaux qu'on venait de lui apporter et ne put s'empêcher de bondir d'étonnement à la lecture d'articles politiques véritablement incompréhensibles. Il y était question d'un tas de gens inconnus que l'on donnait pour les premiers de l'État, d'institutions absolument nouvelles, de délibérations subversives, d'élections, etc. Tous ces inconnus se donnaient l'air d'être quelque chose dans le gouvernement ; enfin, du Roi et des véritables ministres, pas un mot. Des affaires extérieures, pas davantage. Le gouverneur de Hardenberg avait-il reçu les secours qu'il attendait ? C'était inouï véritablement ! Louvois se promit d'envoyer tout ce monde coucher le soir même à la Bastille.
Racine, Boileau et quelques seigneurs qui s'en étaient allés visiter les galeries furent attirés par l'exposition des librairies ; en feuilletant des livres ils tombèrent de surprise en surprise. Molière n'en revenait pas : vingt, trente éditions de ses œuvres en magnifiques volumes ! Et ce n'était pas le plus surprenant ! Ce qu'il y avait de véritablement extraordinaire c'est que ces pièces, encore à l'état de projet dans sa tête, se trouvaient là complètes et achevées !!!
Et les Histoires de France par des écrivains divers, mais tout aussi étonnants, elles étaient stupéfiantes : au lieu de s'arrêter au temps présent, c'est-à-dire à Louis XIV, les auteurs continuaient et empiétaient sur l'avenir ! Et ces histoires, dans leurs appréciations sur le grand roi, montraient une hardiesse voisine de la sévérité !
Allons, de beaux procès en perspective. Mais il reste une expérience à faire, une montée en ballon… et tous les revenants disparaissent dans les airs. Enfin, bien dommage, le narrateur s'éveille, il n'aura pas à résoudre les inextricables questions de paradoxes temporels qu'il a accumulées comme à plaisir et dont l'équivalent cassera la tête aux auteurs du siècle suivant.
En tout cas pas à Georges de La Fouchadière et Rodolphe Bringer qui, en 1918, publieront L'homme qui réveille les morts sans s'inquiéter non plus des paradoxes ; il est vrai que, là, ils sont de bien moindre conséquence, le docteur Cassignol ne faisant pas venir en notre temps une portion du passé, dont on se demanderait ce qu'il arrivera lorsqu'elle réintégrera sa place, nantie de connaissances nouvelles ; il se contente, plus humblement, d'évoquer des morts avec l'aide d'un médium, puis de faire boire à ces fantômes le contenu d'une fiole qui les « stabilise », en quelque sorte, dans notre époque. L'astuce est intéressante, et le résultat assez bizarre. Et s'il est bien question dans l'ouvrage de l'inexistence de la durée, une illusion due à l'imperfection de nos sens *, les auteurs ne s'en servent que de tremplin pour lancer leur énorme plaisanterie.
Il nous reste maintenant à aborder la partie la plus moderne de notre chapitre, celle du voyage dans le temps, du voyage proprement dit, c'est-à-dire du déplacement d'un homme selon la durée, vers l'avenir ou vers le passé, avec retour possible au présent. Nul n'ignore que cette invention a été attribuée à Wells, dont The Time Machine, an invention (La machine à explorer la temps, 1888-1895) est un classique du genre. Ce récit le restera, classique, car pour la première fois, si l'idée que le temps n'est pas inaltérable existait depuis longtemps, un écrivain eut l'idée de faire voyager son héros vers l'avenir, puis vers le passé, à l'aide d'une machine. Les puristes argueront que cette machine n'était qu'un prétexte, qu'elle n'était pas décrite, et à peine prise au sérieux par l'auteur même. Elle était suffisamment « réelle », cependant, pour qu'Alfred Jarry, quatre années après la parution de l'œuvre intégrale (au moment de la traduction française du roman de Wells), ait tenté d'en rationaliser les éléments dans son Commentaire pour servir à la construction pratique de la machine à explorer le temps (1899).
Mais, bien avant Wells, Restif de La Bretonne (qui décidément tient de la place en conjecture et y mérite, avec Robida, le second rang ex-æquo après Olaf Stapledon) avait imaginé d'envoyer le héros de son dernier roman, Les posthumes, dans l'avenir, et dans un avenir assez nettement différencié pour qu'on ne soit pas tenté de voir là un hasard. C'était en 1802, 36 ans avant l'anonyme Missing One's Coach : an Anachronism2 , dont August Derleth pensait qu'il était le premier récit à utiliser le thème. Il n'est peut-être pas inutile de préciser encore que, si Les Posthumes ont été publiés en 1802, l'essentiel en avait été écrit et lu en petit comité avant la Révolution, l'ensemble ayant été corrigé et préparé pour l'impression dès 1796.
Il s'agit donc encore du duc Multipliandre, dont nous avons déjà dû parler dans nos chapitres précédents. Ce qui nous occupe ici se trouve au troisième tome :
[…] j'examinai, en prévision de 100 à 100 ans, les changements qui étaient arrivés à la face du Globe terrestre. Ils étalent prodigieux ! et les mois avaient été des siècles ! Le langage même était changé ! Je fus obligé de le rapprendre.
Mais, nous l'avons dit, c'est à Wells que revient l'honneur incontestable d'avoir inventé une machine pour voyager dans le temps. Inventé, c'est beaucoup dire car la description de cet engin est plutôt vague et tient en quelques lignes du roman :
Wells commence par reprendre les notions déjà connues sur les dimensions et le temps, telles qu'elles avaient été utilisées onze ans plus tôt par Edwin Abbott dans Flatland, puis fait son héros déclarer :
Il n'y a aucune différence entre le Temps et l'une quelconque des trois dimensions de l'Espace, sinon que notre connaissance se meut au long d'elle.
Mais vous avez tort de dire que nous ne pouvons nous mouvoir dans tous les sens du Temps. Par exemple, si je me rappelle très vivement quelque incident, je retourne au moment où il s'est produit. Je suis distrait, j'ai l'esprit absent comme vous dites. Je fais un saut en arrière pendant un moment.
D'autre part, lorsqu'il parle de la machine et la montre, Wells n'est pas beaucoup plus précis. L'Explorateur du Temps apporte devant ses amis un modèle réduit de l'appareil, qu'il pose sur une table :
L'objet que l'Explorateur du Temps tenait à la main était une espèce de mécanique en métal brillant, à peine plus grande qu'une petit horloge, et très délicatement faite. Elle comprenait aussi diverses parties en ivoire et d'autres d'une substance cristalline et transparente.
[…]
C'est le projet que j'ai fait d'une machine pour voyager à travers le Temps. Vous remarquerez qu'elle a un air singulièrement louche, et que cette barre scintillante a un aspect bizarre, comme en quelque sorte irréel – il indiqua la barre avec son doigt. Voici encore ici un petit levier blanc, et là, en voilà un autre.
Elle comprenait des parties de nickel, d'ivoire ; d'autres avaient été limées ou sciées dans le cristal de roche. L'ensemble était à peu près complet, sauf les barres de cristal torse qui restaient inachevées sur un établi, à côté de quelques esquisses et plans ; et j'en pris un pour le mieux examiner : il semblait être de quartz.
La disparition du modèle réduit dans l'avenir – ou le passé, l'Explorateur ne sait pas à l'avance dans quelle direction il partira – est un tout petit plus précisément montrée :
On entendit un petit sifflement et la flamme de la lampe fila. Une des bougies de la cheminée fut éteinte et la petite machine tout à coup oscilla, tourna sur elle-même, devint indistincte, fut perçue comme un fantôme pendant une seconde peut-être, comme un tourbillon de cuivre scintillant faiblement, puis elle disparut…
Il me sembla pendant un moment apercevoir une forme fantomale et indistincte, assise dans une masse tourbillonnante, noire et jaune – une forme si transparente que la table derrière elle avec ses feuilles de dessins était absolument distincte ; mais cette fantasmagorie s'évanouit pendant que je me frottais les yeux.
(Note additionnelle du PReFeG : Il est dans cette note fait référence à la nouvelle "Pierre Ménard, auteur du Quichotte" de Jorge Luis Borgès, dans laquelle un certain Pierre Ménard entreprend de traduire en français le Don Quixote de Cervantès, sans l'avoir lu (!). Il s'avère qu'il parvient tout de même à reproduire l'œuvre, comme si celle-ci avait sa vie propre.) ]
QUELQUES PARADOXES.
Mais le voyage dans le temps sera rarement simple. Il est du reste probable que Wells n'a fait disparaître son Explorateur (dans le passé ? il le semble bien mais ce n'est pas spécifié) que parce qu'il était conscient de tous les paradoxes entraînés par la seule réflexion sur la question : que peut-il arriver à un voyageur temporel qui se retrouve lui-même ? qui se tue, sous sa forme stable temporellement ? qui tue père et mère ? qui empêche Ravaillac d'assassiner Henri IV ?… Toutes ces question, et bien d'autres, ont été posées et résolues de diverses façons par divers auteurs dont quelques-uns peuvent être cités ici, rappel du chapitre consacré aux uchronies et avant-goût des paragraphes sur les univers arborescents.
Le jeune garçon mis en face de lui-même dans Le Chronastro, de H.G. Viot (1949), est atteint d'un mal inconnu qui passe lentement. L'histoire est changée de fond en comble lorsqu'un voyageur du temps empêche Ravaillac de tuer Henri IV dans Croisière dans le temps, de F. Richard-Bessière (1952). Nous nous sommes permis nous-même de faire notre héros se tuer peu avant sa naissance dans un aperçu intitulé Le temps et la vie (1956) qui a l'avantage de pouvoir être cité intégralement, ce qui nous permettra de figurer honnêtement à l'index onomastique :
M. Jérôme Blet, peu satisfait de l'existence, partit dans le passé afin de donner à sa mère un tel coup de pied dans le ventre, alors qu'elle était grosse de quatre ou cinq mois, qu'elle en fît une fausse-couche irrémédiable et que lui, Jérôme, ne vînt pas au monde.
Mais lorsque ce fut fait (incidemment, son père lui cassa la gueule mémorablement), il s'aperçut que, n'étant pas né, il n'avait vraiment pas pu retourner en arrière jusqu'avant le temps de sa naissance, et qu'en conséquence…
Quand il eut bien réfléchi, il crut devoir recommencer…
Dans Le voyageur imprudent, de René Barjavel (1943), chef-d'œuvre qu'on ne louera jamais assez, Saint-Menoux, désireux de voir, grâce à son scaphandre temporel, quel chemin inattendu prendrait l'Histoire s'il tuait Napoléon (alors Bonaparte, encore) au siège de Toulon, tue en fait l'un de ses aïeux qui s'est jeté devant le futur empereur. Et lui-même n'existera pas, n'aura pas existé, n'exist… on s'y perd, comme s'y est perdu l'auteur lui-même dans le post-scriptum « To be and not to be » ajouté à la réédition de 1958 :
Il a tué son ancêtre ?
Donc il n'existe pas.
Donc il n'a pas tué son ancêtre.
Donc il existe.
Donc il a tué son ancêtre.
Donc il n'existe pas…
Et Barjavel de dire, avec la plus implacable logique, que Saint-Menoux existe et n'existe pas, tout à la fois.
M. Bozzoli a inventé une machine à explorer le temps. Le jour où il vient de l'achever, ses deux enfants disparaissent avec elle. Il comprend qu'ils ont voulu jouer et l'ont mise en marche. Comme ils n'ont qu'une douzaine d'années, il n'espère pas qu'ils comprendront ce qui leur est arrivé et pleure leur mort certaine. Il conte ceci à l'auteur qui tente de lui redonner espoir, jugeant qu'à douze ans, ils pourront bien s'en tirer.
L'auteur quitte Rome pour quelque temps, puis revient pour trouver l'inventeur, à l'article de la mort, attendant dans son laboratoire auprès d'un nouvel appareil, une sorte de frein devant agir sur la machine temporelle et la ramener avec ses enfants au XIXe siècle. L'auteur, par pitié pour le vieillard plus que par réelle conviction, s'offre à surveiller l'arrivée, le retour possible de la machine. Lorsqu'une nuit il voit apparaître une sorte de brume qui se solidifie et la machine est là, avec un géant en armure parlant une langue incompréhensible.
L'auteur, supposant qu'il s'agit d'un des fils de Bozzoli, cherche son nom dans un vieux cahier d'écolier : il s'appelle Romualdo et l'autre, en effet, semble se souvenir. Il raconte enfin son odyssée : parti avec son frère dans le passé, ils ont été recueillis par un berger. Ils cherchaient Rome autour d'eux, mais la ville n'était manifestement pas là. À la découverte, ils allaient subir un mauvais parti de deux groupes qui se battaient lorsque le berger les fit passer pour les fils de leur roi. À ce moment, une louve sortait des bois et le berger affirma qu'elle les avait allaités tous deux durant leur abandon.
À ce moment, Bozzoli et l'auteur comprennent que Romualdo a, dans le passé, en 700 avant Jésus-Christ, été Romulus et qu'il a tué son frère Remo, Remus. Romualdo, en effet, lorsqu'il avait senti chanceler sa puissance, ayant enfin compris le mystère de son voyage dans le temps, était reparti avec sa machine, au moment où un éclair détruisait le toit de l'édicule où il l'avait cachée. D'où la légende. [ Cette nouvelle parut dans le n° 79 de Fiction, sous le titre Le passé merveilleux.]
Cependant, cette même année 1909, paraissait La véridique ascension dans l'Histoire de James Stout Brighton, de G. de Pawlowski. Ledit James Stout Brighton améliore constamment ses avions personnels. Un jour, il vole à une telle vitesse, d'Est en Ouest, qu'il se met à rattraper le temps * :
Dès lors, ce fut une course folle à la poursuite du temps passé. Bien avant San Francisco, James rattrapait la nuit précédente, puis le coucher de soleil de la veille, puis la journée précédente, puis des jours encore et des jours passés.
[…] et c'est à peine si la découverte de l'Amérique l'émut quelque peu, lui qui venait de la découvrir tant de fois.
James franchissait l'histoire et remontait aux origine du monde.
Péniblement alors, James reprit sa route vers l'Est, mais en première vitesse cette fois, le moteur étant sérieusement avarié, et ce fut à peine s'il put rentrer sans panne dans l'histoire.
Fort à propos, il revint pour la création de l'homme et dieu l'employa, ouvrier anonyme, à éviter l'inceste dans la première famille humaine.
Mais il ne parviendra pas à remonter jusqu'à sa propre époque.
Ce sera aussi, en plus tragique, la mésaventure d'Owha l'Atlante dans Le voyageur immobile, d'Alain Saint-Ogan et Camille Ducray (1945). La thèse des deux auteurs, qui citent Maeterlinck, est que le temps n'est qu'un éternel présent :
[…] À cette place, je sais qu'il y a des êtres par centaines, par milliers, par millions… Il y a des machines pas encore inventées… Il y a de la neige de la période glaciaire, des fougères arborescentes des premiers âges, du feu… Il y a aussi le vide… le vide !…
Il compléta sa pensée après un court silence :
…Le vide d'avant la création !… Le vide d'après la fin du monde !… Le vide aussi des espaces intersidéraux parce que nous avons l'illusion que la Terre se meut…
Les siècles, les années, les jours, les heures, les secondes sont simultanés.
[…] c'est que nous ne nous trouvons pas devant une impossibilité mécanique, mais devant une impossibilité philosophique à laquelle je viens seulement de songer. Mais oui, je n'en doute plus… Pour revenir à son époque, Owha devrait franchir l'année qu'il vient de passer avec nous. Or les choses sont ce qu'elles sont et ne peuvent être autrement.
La machine était arrêtée et Owha jouissait pendant ces onze mois de l'illusion du temps qui s'écoule. Il ne peut être à la fois sur sa machine et parmi nous pas plus que celle-ci ne peut dans le même temps fonctionner et être stoppée. Il eût dû, pour retourner en arrière, repartir sans même laisser une fraction de seconde s'écouler. Mais alors, revenant au moment même où il mettait son appareil en route, il serait fatalement reparti vers notre siècle. Ce voyage d'aller et retour se serait poursuivi indéfiniment, prisonnier qu'eût été le voyageur entre ces deux instants infranchissables.
« Ne pouvant rejoindre le passé, elle [la machine] s'était dirigée vers l'éternité… Je dis bien, messieurs, l'ÉTERNITÉ, car n'envisageant qu'un retour aux siècles où florissait la Halcamende, Descourfil avait bloqué dans les commandes tous les intermédiaires qui pouvaient projeter la machine dans les différentes zones d'un futur relativement proche. »
Oscar Vincent, libraire et latiniste, est abordé à La Coupole par un Badarien (les Badariens ont existé, bien entendu), voyageur du temps, appartenant à une civilisation perdue qui avait dix mille ans d'existence quand il l'a quittée ; conversant en latin, les deux hommes comprennent que le Badarien a fait un bond dans son avenir de quelque huit mille ans, après un séjour chez les Romains. Le libraire se murmure alors la phrase inévitable de ce genre de récit : « Se pouvait-il que les fictions de Wells fussent réalisées ? » Mais, sur Wells, il y a dans cette nouvelle un sérieux progrès. Voici par exemple la machine badarienne à explorer le temps :
Il sortit de sa poche un petit objet d'un blanc mat, ayant à peu près la forme d'un ellipsoïde. Un clavier comprenant des boutons et des leviers faisait saillie et paraissait constituer tout le mécanisme.
[…] nous pourrons remonter les âges encore plus loin ! Parvenir à l'époque de l'apparition de la vie sur la Terre ! Corriger, oui, corriger les bévues de la Nature ! Oui, ami, cela sera, donc cela a été. Le Pergolien marquera les origines de son empreinte. Le monde tel qu'il existe a été façonné par notre génie. Il nous sera donné d'ÊTRE LA CAUSE DE CE QUI S'EST RÉALISÉ.
Pour en revenir au Pergolien qui n'a pas une aussi grande ambition, ses activités créeront un casus belli tempori auquel seul le roman de Clifford D. Simak, Time and again (Dans le torrent des siècles, 1950-1951), pourrait se comparer. Mais rien n'a encore pu égaler la description du combat lui-même, tel qu'il se déroule, dans sa partie visible, au seuil d'un cabaret parisien :
Ce fut une mêlée inimaginable. J'étais enveloppé d'un nuage d'étoiles filantes, qui se métamorphosaient en guerriers vêtus tour à tour des costumes les plus divers. Je compris que chaque combattant, pour tromper l'adversaire, faisait des feintes dans le passé et dans l'avenir.
Je vis tous les Badariens disparaître d'un seul coup, puis revenir armés de haches de pierre et recouverts de peaux d'ours. […] Devant cette manifestation, les Pergoliens s'évanouirent en un feu d'artifice et réapparurent armés de longues lances, formant un carré que je supposai être la phalange macédonienne. Alors la troupe badarienne se changea en un escadron motorisé.
[…]
Des cadavres étranges jonchaient le seuil du cabaret, se relevaient, s'injuriaient en des idiomes bizarres, s'empoignaient, rapetissaient, grandissaient, devenaient des monstres, des fœtus, des groupes d'atomes. Des rayons se croisaient. Des ondes interféraient. Des ruisseaux de sang coulaient au milieu de la salle, séchaient et disparaissaient dans le même instant.
« La race badarienne a disparu ; la race pergolienne s'est substituée à elle. Parisien, agenouille-toi devant le fantastique mystère de l'existence ! Les Pergoliens sont devenus les Badariens ; mais les Badariens au cours de l'histoire se sont à leur tour changés en Pergoliens. Ils sont à la fois nos ancêtres, nous-mêmes et nos descendants ; nous sommes leurs aïeux et leurs petits-fils. Il y a réciprocité absolue, donc identité. Ils sont NOUS, te dis-je ; nous sommes EUX, qui nous épanouissons en Badari.
» Chacune des deux troupes que tu as vues représentait un aspect différent d'une même réalité. Chaque guerrier a combattu son propre SOI, et moi, Amoun-Kah-Zaïlat, je ne suis autre que le savant pergolien Djing-Djong. Je m'engendre dans l'avenir et me ressuscite dans le passé…»
Et nous avons un avant-goût de la complexité à laquelle peut atteindre le voyage dans le temps lorsqu'il débouche sur les univers arborescents. Ici, c'est très simple encore, mais avant de tourner cette page, il faut au moins signaler que certains auteurs, et non des moins négligeables puisqu'ils culmineront avec H.P. Lovecraft dans The Shadow out of Time (L'ombre venue du temps, 1936) [ Plus exactement "Dans l'abîme du temps" ; Versins traduit sans doute ici de mémoire le titre original - Note du PReFeG ]. et tant d'autres de ses récits terrifiants, préféreront ne pas user de machines pour mettre en contact leurs personnages avec d'autres époques, comme l'avait déjà fait Restif.
Ces voyages ont au moins un avantage, c'est de ne jamais poser de paradoxes, puisqu'ils sont en général accomplis au niveau de l'immatériel. Sans aller jusqu'à dire, comme un personnage immortel du roman de Paul Féval fils et H.J. Magog, Le réveil d'Atlantide (1923) : « Ces douze cents siècles n'ont pas valu pour moi une heure, puisque ma pensée demeurait inactive », on reconnaîtra au passage une notion du temps qui nous est familière.
Il avait donc percé le brouillard dans lequel nous vivons et pensons. Il était parvenu jusqu'au secret de l'être ; il avait conquis la lucidité suprême. En possession de cette qualité d'esprit, était-il étonnant que cet être privilégié fût doué de « clairvoyance » et qu'il pût « voir » dans l'espace et dans le temps cet ensemble d'événements – qui coexistent, alors que nous nous figurons qu'ils se succèdent – et qui constituent la vie. (Le réveil d'Atlantide).
Quant à Fernand Mysor, dans Les semeurs d'épouvante (1923), il critique même la notion de machine, lui préférant celle d'« expérience de suggestion à échéance » :
— Vous n'allez pas au moins me fourrer dans une machine ? interrogea Monteux.
— N'ayez pas peur. Ces produits des divagations d'un romancier sont trop enfantins pour que nous nous y arrêtions une seconde.
Nous procéderons scientifiquement.
— Puisque vous avez tous les deux accepté de courir l'effroyable aventure, vous viendrez avec nous demain jusqu'à la grotte. Vous entrerez dans le batelet. Vous y entrerez tout seuls, et Monteux le conduira. Vous irez jusqu'à l'îlot qui se trouve au fond de la rivière souterraine, et là vous débarquerez. Éveillés, cette fois, et lucides, vous attendrez que nos volontés s'accomplissent. Tous les vœux que Monteux a formés deviendront des réalités palpables. […] Vous remonterez des milliers de siècles, et vous serez transportés en un pays où nul être humain ne vécut jamais. Vous, de par notre ordre, vous y vivrez. Vous vivrez, dépourvus de toute ressource scientifique, munis de vos seuls vêtements, sans armes, au milieu des Semeurs d'Épouvante que vous brûlez de voir enfin.
L'idée est très belle et le récit grandiose, mais on se demandera ce qu'il y a de « scientifique », de rationnellement acceptable dans une telle expérience de transfert. N'en déplaise à l'auteur, la machine de Wells, pour rudimentaire qu'en soit la description, est une caution scientifique plus valable. Mais l'hypnotisme a donné lieu à une telle littérature, si vaste et parfois si intéressante, et d'autre part il ne faut pas oublier que nous ne savons pas tout ; aussi accepterons-nous de tels récits comme conjectures, jusqu'à ce que la preuve soit donnée qu'ils ne peuvent pas y être assimilés.
Du reste, Mysor n'avait pas inventé l'idée même : Paul Vibert, dans un ouvrage étonnant publié en 1901, Pour lire en automobile, fait l'un de ses personnages, hypnotisé, voyager aussi dans le passé, jusqu'à rencontrer Adam et Eve, comme un peu plus tard le fera, mais en avion, le James Stout Brighton de Pawlowski et, plus tard encore, M. Rikiki.
Et, plus tôt, Edgar Poe avait conté l'histoire d'un contact entre deux époques rapprochées, dans A Tale of the Ragged Mountains (Les souvenirs de M. Auguste Bedloe, 1844). Mais ici, nous entrons vraiment dans un domaine qui devra nous rester étranger, sauf cas d'espèce, celui de la réincarnation, thème que nous n'accepterons que lorsque l'auteur aura tenté d'en rationaliser les causes. Ce qui n'est pas le cas chez Edgar Poe.
Nous pouvons par contre admettre, bien que ce soit assez difficile, les deux étranges romans de Jacques Spitz, L'expérience du docteur Mops (1939), et L'œil du purgatoire (1945), qui est en quelque sorte l'extrapolation du premier.
Les deux ouvrages sont basés sur la vision du futur, non sur un voyage. Le docteur Mops déclare :
— Voici un sujet. Je localise les courants cérébraux correspondant aux zones de sa mémoire. Je les soumets à un rythme accéléré d'oscillations qui ont pour effet de donner aux cellules nerveuses de sa mémoire une activité plus intense, plus rapide que l'activité normale. Je vieillis ainsi artificiellement les cellules, je les pousse dans le temps, dans la durée, en un point de leur évolution qui précède celui où se trouvent les autres cellules. Mais ces cellules de la mémoire n'ont pas deux façons de vieillir. Si, comme je vous l'ai dit, le film de l'évolution du monde est de tout temps enregistré dans les archives de l'avenir, si ce qui doit arriver est déjà contenu dans ce qui est arrivé, les cellules vieillissent comme elles devaient normalement vieillir, mais plus vite, et, au résultat, l'activité poussée de la mémoire de mon sujet le précède dans le temps pour me révéler alors l'avenir déjà enregistré, que rien ne peut modifier. J'obtiens finalement un sujet qui a la mémoire de l'avenir…
Le résultat est que, dans le premier des romans, le cobaye peut indiquer à Mops des événements non encore arrivés (et, entre autres, lui permettre de gagner à la roulette), et dans le second récit, que le peintre assistera au déroulement de l'avenir jusqu'en des temps éloignés. Pour le second, Spitz a une formule assez frappante, lorsqu'il parle de « voyage dans la causalité », mais, en fait, le peintre s'apercevra qu'il ne voit pas réellement le futur, mais « le présent vieilli ». Et, tandis que dans L'expérience du docteur Mops, le cobaye ne voit rien au-delà de sa mort, dans l'autre roman il verra un avenir suffisamment éloigné pour que les constellations aient changé de forme.
Pour la plupart de ces auteurs, donc, les voyages dans le temps ne sont cause d'aucun paradoxe, tout au contraire : au passage, Pawlowski résout à sa façon l'inceste que proposait la Genèse, Saint-Ogan et Ducray évitent à Owha de coïncider avec lui-même, M. Rikiki fait ce qu'il veut dans le passé, il n'en résultera rien. Et le reste à l'avenant. Même Pierre Boulle n'a pas dépassé le stade du « paradoxe intimiste » : son héros seul est pris dans le cycle temporel.
LE TEMPS CONJUGUÉ À TOUS LES MODES.
Il y a tant et tant de façons de jouer avec le temps, et parfois sérieusement, si sérieusement que le jeu rejoint la philosophie. De toute manière, toucher au temps, c'est se colleter avec l'un des concepts les plus importants el les plus angoissants que se soit jamais formé l'homme.
Dans les deux premiers Récits de l'infini de Camille Flammarion, l'âme de Lumen, quittant la Terre, voit le temps subir des altérations étranges. Après avoir été spectateur de sa vie, comme on l'a déjà mentionné, Lumen reflue de la Terre et assiste à l'« enroulement » des événements, c'est-à-dire au contraire de leur déroulement ils se présentent à lui à l'envers. Il émet alors une réflexion curieuse dont on peut regretter qu'il n'ait pas tiré toute la moelle :
La première hypothèse était celle-ci : c'est bien la Terre que je vois, et par une destinée dont Dieu seul connaît le secret, l'histoire de France repasse à peu près par les mêmes phases qu'elle a traversées ; elle s'est avancée jusqu'à un certain maximum, qui vient de briller sous les regards émerveillés des peuples, et elle retourne vers ses origines, par une oscillation qui peut exister dans l'humanité comme dans les variations de l'aiguille aimantée, comme dans le mouvement des astres. Les personnages qui me paraissent être ici le duc d'Orléans et Louis XVIII sont peut-être d'autres princes qui se trouvent répéter exactement ce qu'ont fait les premiers. (Deuxième récit, Refluum temporis).
Peut-être est-ce là la source qui donna naissance à ce roman étonnant de Robida qu'est L'horloge des siècles (1902), où, par suite d'un cataclysme cosmique inexpliqué, le temps se met à courir à l'envers. C'est un livre d'une grande richesse : les pères naissent après leurs fils, les banques restituent les émissions, l'art et la littérature d'avant-garde sont jugés vieux-jeu, le progrès technique est abandonné petit à petit, mais rien de ceci n'est automatique ; par exemple, les morts ne « renaissent » pas régulièrement à l'heure de leur mort, lorsque celle-ci revient, il y a des variantes inexpliquées, ce qui rend l'ouvrage particulièrement vivant alors qu'il risquait de n'être qu'un sec traité, plus ou moins métaphysique, comme il en est tant.
Lumen, cependant, continue ses réflexions et, dans un nouveau paragraphe, évoque une idée qui frappa aussi, vers la même époque, Louis-Auguste Blanqui (L'éternité par les astres, Hypothèse astronomique, 1872) qui la poussa jusqu'à ses conséquences extrêmes.
Car Lumen ne se contente pas d'une ou deux hypothèses et s'interroge maintenant sur la validité d'une troisième : se peut-il qu'il assiste à l'Histoire d'une Terre énantiomorphe (c'est-à-dire d'une Terre telle qu'elle serait vue dans un miroir) ? Cela expliquerait également qu'il puisse ainsi suivre, de la fin à son début, l'évolution de notre globe, jusqu'à le voir, vaporisé, se jeter dans le Soleil. Il assistera, au passage, à la bataille de Waterloo, en commençant par la défaite :
Au lieu de perdre la bataille, c'était l'empereur qui la gagnait, de prisonnier devenant souverain, Waterloo était un 18 brumaire !…
Mais, on l'a compris, toute cette phantasmagorie ne provient que du fait qu'il s'éloignait de la Terre à une vitesse supérieure à celle de la lumière, rattrapant ainsi les images du passé et gagnant sans cesse sur elles.
Han Ryner, dans Les rétrogrades (in Les voyage de Psychodore, 1903) et Léon Bopp dans À rebours (In Drôle de monde, 1940) retrouveront le sujet… qui en fait vient de bien loin, puisque dans Le politique (+ 365 av. J.C.), Platon signalait déjà une cosmologie « pendulaire », déclarant que l'univers rétrogradait périodiquement. Mais seul Robida a osé en faire un roman, le problème étant complexe au plus haut point et aboutissant à des nuées de paradoxes insolubles.
Le temps peut subir bien d'autres transformations : une accélération formidable, comme dans The new acceleretor (Le nouvel accélérateur, 1901) de Wells, où les deux expérimentateurs de l'invention se déplacent si vite qu'ils voient tout le monde absolument immobile et risquent, eux-mêmes, l'incendie par le simple frottement de l'air. Dans The end of time (La fin du temps, 1933), de Wallace West, c'est tout le contraire : un savant fou, prophète de la fin du monde, a lancé une onde qui ralentit chez les hommes la perception du temps, ce qui les immobilise, comme dans Le nouvel accélérateur, mais ici la raison en est exactement inverse ; c'est seulement aux yeux de quelques rescapés (qui doivent leur immunité à un traitement spécial) que les êtres paraissent figés, eux-mêmes suivant le déroulement normal de la durée.
Par contre, dans La macchina che fermava il tempo (La machine à arrêter le temps, 1952), de Dino Buzzati, c'est bien de cela qu'il s'agit : un champ électronique isole du flux temporel un groupe d'hommes qui restent ainsi durablement sous l'apparence qu'ils avaient en pénétrant dans ce nouvel asile. Cela dure 22 ans, puis la machine s'arrête et, donc, la vie « reprend ses droits », avec effet rétroactif si l'on peut dire : le temps se réinstalle en quelques instants, et même plus :
Pour des causes qui demeureraient à jamais ignorées, la machine avait changé de direction, et quelques secondes avalent suffi pour engloutir trois quarts de siècle.
Inutile de préciser ce qui se produit alors chez les personnes jusque-là épargnées par la durée…
Marcel Aymé, non content des paradoxes naturels au thème du temps, en fabrique allègrement dans La carte (in Le passe-muraille, 1943), on décide soudain d'instaurer des « cartes de rationnement du temps ». Les Inutiles n'auront plus droit qu'à un certain nombre de jours de vie par mois, nombre variable suivant la catégorie. Leurs tickets utilisés, ils s'évanouissent dans le non-être (habillés, leurs vêtements tombent au sol) et ils se réveillent le 1er du mois suivant (nus s'ils étaient vêtus).
Mais un marché noir s'établit vite et certains accapareurs achètent tellement de tickets supplémentaires qu'ils connaissent, par exemple, un 32 mai, un 60 juin, et…
On cite, entre autres [le cas] du richissime M. Wade, qui aurait vécu entre le 30 juin et le 1er juillet, mille neuf cent soixante-sept jours, soit la bagatelle de cinq ans et quatre mois. Rencontré tantôt Yves Mironneau, le célèbre philosophe. Il m'a expliqué que chaque individu vit des milliards d'années, mais que notre conscience n'a sur cet infini que des vues brèves et intermittentes, dont la juxtaposition constitue notre courte existence.
Quelques auteurs soviétiques enfin se sont penchés sur les problèmes du temps. Si Vladimir Savtchenko, dans L'éveil du professeur Berne (1956), ne dépasse pas le stade du voyage classique dans l'avenir où son héros se retrouve dans une réserve et croit quelque temps à une régression de la civilisation, par contre des écrivains comme Arkadi et Boris Strougatski (Le grand CID, s.d.) et Anatoli Dneprov (Les équations de Maxwell, s.d.) vont beaucoup plus loin et leurs nouvelles rappellent les acrobaties auxquelles les auteurs occidentaux contemporains nous ont accoutumés, sans qu'il y ait, semble-t-il, filiation.
De même, il est bien possible que A. Poleischuk, écrivant L'erreur d'Alexei Alexelev (1963 en traduction française), n'ait jamais entendu parler des innombrables voyages dans le microcosme (dont l'imagination plastique a tiré la fameuse bande dessinée de Luc Bradefer dans la pièce de monnaie), voyages qui, bien que durant des mois au niveau où les atomes sont des systèmes solaires, ne prendront que quelques heures si ce n'est quelques minutes à notre échelle. Et, du reste, aucun auteur avant Poleischuk n'avait tiré de ces prémisses la conclusion hallucinante : ayant créé un univers atomique, l'ingénieur Alexelev n'avait oublié qu'une chose, c'est que celui-ci allait évoluer, et à une telle vitesse qu'en très peu de temps (à notre échelle), les êtres qui l'habitent vont en arriver au point de diriger leur propre évolution ; quand Alexelev veut arrêter son expérience, ses créatures ne l'entendent pas ainsi et l'empêchent d'agir, après quoi elles ébranlent leur cosmos et l'entraînent bien loin de la Terre.
AU PAYS DE LA QUATRIÈME DIMENSION.
C'est, on peut aujourd'hui s'en douter, la vie et les aventures d'un être à deux dimensions racontées par lui-même un Carré. Et Flatland, c'est le Pays Plat, dans lequel la classe sociale est déterminée par la forme : les femmes sont de simples lignes, les basses classes se présentent sous les espèces de triangles plus ou moins aigus les carrés représentent les classes moyennes, et quant aux polygones supérieurs en nombre de côtés à quatre, plus est grand ce nombre, plus ils sont élevés dans la hiérarchie, en noblesse ; les cercles, enfin, sont les prêtres, c'est-à-dire que l'on sait, généralement, qu'aucun Cercle n'est vraiment un cercle, qu'il s'agit plutôt d'un polygone régulier dont les côtés sont très nombreux, mais on fait semblant de croire à la réalité du cercle et même…
On accepte toujours, par courtoisie, de croire que le Chef des Cercles du moment a dix mille côtés.
Les femmes, cependant, représentent un grand danger, car, étant des lignes, si elles se présentent de face, elles peuvent infliger des blessures sans être aperçues ; ou un carré pressé, par exemple, peut se jeter sur l'une d'elles dans sa hâte et en être transpercé. C'est pourquoi elles sont tenues, toujours, de se présenter de biais.
Mais comment se reconnaître, en ce pays où l'on ne peut, par définition, se voir autrement que sous la forme d'une ligne, quelque apparence que l'on ait, puisqu'on ne peut survoler le territoire, ce qui permettrait de différencier immédiatement une forme géométrique d'une autre ? On tâte les angles, nous apprend l'auteur, ou l'on voit une partie de la ligne plus floue, ce qui signifie que cette partie est plus éloignée de l'œil ; toute une gymnastique intellectuelle, en somme, est nécessaire à la vie courante.
Et voici, soudain, qu'une sphère, un volume donc, entre dans cet univers à deux dimensions. On ne l'y discerne bien entendu que comme un cercle. La sphère ne se contente pas d'apparaître, de grandir, de diminuer, de disparaître cependant qu'elle traverse le plan, mais elle enlève notre Carré qui semble être le seul à l'avoir aperçue et qui subit ainsi une expérience inouïe, voyant ses amis sous leur forme réelle, jetant un regard à l'intérieur de sa maison, par-dessus, et rendant visite à Lineland (Le Pays de la Ligne) où son apparition produit le même effet que produisit sur lui la sphère venue de Spaceland (Le Pays de l'Espace).
Ceci est un apologue, certes, et bien que l'auteur tente, en accumulant les détails sur les mœurs des Flatlandais, de nous convier à la suspension de la crédibilité sans laquelle il n'est pas de littérature conjecturale, nous n'arrivons pas à y croire vraiment ; cela reste un jeu géométrique, preuve en soit que, sous cette forme directe, le thème ainsi créé par Abbott n'a pas eu de nombreux épigones (les Moedîgens de Rosny Aîné, dans Un autre monde, 1895, appartiennent à un autre niveau d'existence). Seul, semble-t-il, Léon Groc l'utilisera tel quel dans La planète de cristal (1944), une histoire de seconde Lune, invisible bien sûr, comme il en existe beaucoup ; celle-ci est en cristal absolument poli et, à sa surface, vivent des polygones qui dépérissent, c'est-à-dire que leurs couleurs pâlissent et disparaissent, lorsque l'homme, être à trois dimensions, les touche seulement. Mais il y a une justice, là-haut comme ici, et trois des pionniers de l'expédition seront d'une façon analogue annihilés par un être à quatre dimensions dont la section apparaîtra dans notre univers à trois dimensions. Ici, c'est donc un peu différent du cas de Flatland, mais uniquement parce que l'affaire nous est présentée par des hommes. La crédibilité reste bien mince cependant.
Il faudrait apprendre à se méfier des contrefaçons : le classique Voyage au pays de la quatrième dimension, de G. de Pawlowski, ne perdra rien si l'on sait qu'il s'agit d'un recueil de nouvelles conjecturales, comme il y en eut beaucoup, même à l'époque (1912), et dont quelques-unes seulement suggèrent une altération de notre espace et de notre temps. Par contre, on se demandera toujours ce que vient faire le terme dans Où finit l'escalier, récits de la quatrième dimension, contes et légendes, d'Alexei Remizov, où le fantastique le plus traditionnel se manifeste, et dans Enquête dans la quatrième dimension, de Ralph Corbedanne, qui est tout bonnement un roman policier, sans la moindre touche conjecturale.
Il demeure que cet assemblage hétéroclite, « quatrième dimension », est fascinant et qu'il appartient à ce petit ensemble de mots-clefs dont la science fiction a fait un usage intensif (cosmique, hyper-espace, temporel, anti-matière…). Mais nous n'en parlerons que peu, car dans la majorité des cas il s'agira tout simplement d'utopies caractérisées, dont l'histoire viendra dans un chapitre ultérieur. Un « ailleurs » un peu plus difficile d'accès que l'île inconnue dont se contentaient nos ancêtres.
L'omniprésent Wells, dès 1895 dans The story of Davidson's eyes (Un étrange phénomène), explique la vision qu'a Davidson, en Angleterre, d'un accident maritime arrivé dans le Pacifique sud par le raisonnement suivant :
D'explication, il n'en est pas de probable, sinon celle qu'a émise le professeur Wade. Mais elle implique une quatrième dimension et une théorie aventurée sur les diverses sortes d'espaces. Dire qu'il y a eu un nœud dans l'espace me semble parfaitement absurde, mais peut-être est-ce parce que je ne suis pas mathématicien. Quand j'objectai que rien ne changerait ce fait, que les deux endroits sont séparés l'un de l'autre par une distance de plus de 10.000 kilomètres, il me répondit que deux points peuvent être distants d'un mètre sur une feuille de papier et cependant qu'on peut les rapprocher en pliant simplement le papier.
L'année suivante, dans The Plattner story (L'histoire de Plattner), c'est un homme qui revient du « pays de la quatrième dimension », et il en revient inversé comme une image dans un miroir.
Les théoriciens vous enseignent que la seule manière de changer la droite et la gauche d'un corps solide, c'est de soustraire ce corps à l'espace tel que nous le connaissons.
Hypothèse assez curieuse qui rattache L'histoire de Plattner aux divers ésotérismes, cette quatrième dimension imaginée par Wells est l'endroit où vont les hommes après leur mort.
Plus atroce est Dans le monde voisin…, de Gabriel de Lautrec (in La vengeance du portrait ovale, 1922) :
Je savais que le physicien, chez lui, se doublait d'un mathématicien redoutable, de ceux qui, par une intuition poétique et magique, croient réalisables, dans le domaine matériel, les abstractions du nombre, pour avoir lu Pythagore, que chacun interprète comme il lui plaît. Les idées du docteur Crooker allaient plus loin que les formules que l'on trouve dans les livres. Ses théories sur la quatrième dimension n'étaient pas uniquement des théories. Il croyait non seulement à la possibilité, mais encore à l'existence d'un monde basé sur d'autres données géométriques que celles du monde au milieu duquel nous vivons. J'avais la sensation vague que cet univers inconnu, évoqué par un visionnaire dans sa soudaine réalité, devait correspondre, pour des esprits aux conceptions ordinaires, à quelque chose d'effrayant.
La fin est abominable. Une nuit, le narrateur entend « une clameur, plus effrayante que les autres », un cri « exprimant toute la détresse humaine » ; Il enfonce la porte du cabinet de travail de Crooker.
Et dans son milieu, le docteur Crooker, hurlant et gesticulant, avait l'air de se débattre contre d'invisibles démons.
[…] Une douleur monstrueuse se lisait sur la face du misérable. Il ne nous aperçut point. Mais à un moment Il tendit un bras de menace. Et alors, alors… Nous vîmes tout à coup le bras disparaître, comme coupé net au ras de l'épaule, anéanti. L'épouvante me paralysait. Kate était tombée, évanouie.
Ce fut le tour de l'autre bras, puis de la tête, comme fauchée par un bourreau d'ombre. Et le corps disparut, fragment par fragment, tranché d'un glaive invisible, suivant des sections géométriques. Mais les hurlements devenaient de plus en plus intenses à mesure que la forme humaine s'anéantissait, pénétrant graduellement dans le monde de la quatrième dimension qui la dévorait, jusqu'à ce que, parmi les clameurs où tous les chiens infernaux semblaient aboyer, il n'y eût plus, sur le plancher de la chambre, que quelques gouttes de sang.
En 1925, dans les Contes du whisky de Jean Ray, paraissait Les étranges études du docteur Paukenschlager, où le thème fait un bond en avant. Les êtres de la quatrième dimension n'existent plus seulement, ils ont une civilisation palpable (pour qui est de l'autre côté) et, dit un journaliste que le savant Paukenschlager a entraîné, « ils vous guettent ».
Pour aller « là-bas », selon Claude Farrère (Où ?, 1923), c'est-à-dire :
[…] Où mon imagination n'imagine pas. Hors les trois dimensions, probablement.
…Hors les pauvres trois dimensions humaines…
…Hors les pauvres nulles trois dimensions…
Nulles, certes !
3
— = O, je suppose ?
∞
Oui…
Du nombre (— ∞), – moins l'infini, – au nombre (+ ∞) – plus l'infini, – du Commencement à la Fin, c'est au nombre (+ 3) qu'est parvenue l'humanité. En avant, comme en arrière, l'espace est large. L'espace à quatre, cinq, dix, n dimensions. L'espace à (∓n) dimensions, à plus ou moins n'importe combien de dimensions.
…Il faut rêver.
Et […], pour revenir, de LÀ-BAS, ICI, il faut reculer dans le temps… (reculer dans le temps, LÀ-BAS, est aussi facile qu'ICI reculer dans l'espace…) reculer dans le temps, d'abord ; redevenir enfant.
Bien qu'on puisse lui comparer plusieurs textes de Jean Ray qui, plus que l'Edgar Poe belge, comme on l'a dit, aura été le Lovecraft flamand :
La ruelle ténébreuse et Le psautier de Mayence (1932) ont aussi ces qualités de mystère cosmique qui fait peur, sans doute, mais surtout qui pousse à s'interroger sur la validité de notre construction quiète du monde. Jean Ray lisait-il les Weird Tales où, en février 1928, avait paru The call of Cthulhu, lorsqu'il écrivit la fin du Psautier de Mayence ?
— Cela sent le poulpe, dit-il.
Leemans le regarda fixement.
— Au dernier jour de la création, dit-il, c'est de la mer que Dieu fera sortir la Bête d'Épouvante. Ne devançons pas la Destinée par une recherche impie.
Car dans L'appel de Cthulhu, la recherche « impie » avait été faite et Cthulhu n'est autre qu'une pieuvre gigantesque. Après tout, le « mythe de Cthulhu », qui a été amplifié par certains écrivains d'outre-Atlantique, Clark Ashton Smith, August Derleth, Donald Wandrei (ce dernier dans The web of Easter Island, Cimetière de l'effroi, 1948), pouvait l'être aussi par un écrivain européen. Et Jean Ray alla plus loin en 1938, quand, sous le pseudonyme de John Flanders, il publia L'énigme mexicaine où, pendant la guerre civile, se dévoilent l'existence et l'activité de Yucca, le dieu millénaire des Indiens, visible sous la forme d'un poulpe.
L'UNIVERS EST COMME UN ARBRE…
Et maintenant, nous pouvons conclure : car la combinaison intime du voyage dans le temps – plus spécialement du voyage dans le passé – et des théories à n dimensions telles que les utilisent les auteurs nous amène radicalement à la notion d'univers arborescent : l'univers y est comme un arbre touffu dont chaque branche est une Histoire. Une Histoire différente de toutes les autres, dont la différence est due au fait qu'elle a quitté, à la suite de l'altération d'un événement souvent minime, le tronc principal de l'Histoire. Ici, il ne s'agit plus que de théories ; Le voyageur Imprudent, de Barjavel (1943), nous en offre une à ses débuts :
« D'où venons-nous ? poursuivait l'infirme, où étions-nous avant de naître à la conscience de ce monde ? Les religions parlent d'un paradis perdu. Son regret hante les hommes de toute race. Ce paradis perdu, je le nomme l'univers total. C'est l'Univers que ne limitent ni le Temps, ni l'Espace. Il ne dispose pas de trois ou quatre dimensions, mais de toutes les dimensions. La lumière qui l'éclaire est composée, non de sept ou vingt, ou cent, mais de toutes les couleurs. Tout ce qui est, a été, ou sera, l'habite et aussi ce qui ne sera jamais. Rien ne s'y trouve formé, parce que toutes les formes y sont possibles.
C'est ainsi que Saint-Menoux, le voyageur temporel de Barjavel, pouvait être et ne pas être à ta fois. Dans un univers, il tuait son ancêtre et cessait d'exister, sans pour autant cesser d'exister dans l'autre. Dans un troisième univers encore, il pouvait tuer le jeune artilleur qu'était alors Bonaparte. Il pouvait aussi avoir toutes les aventures que les très nombreux récits où les parallèles se croisent nous offrent ; si nombreux que nous n'en citerons que peu, conscient aussi de ce que cette partie ne fait (la « caution scientifique » en plus) que reprendre le thème de notre premier chapitre, l'Uchronie.
C'est, du reste, une des propriétés de l'altération du temps que de boucler la boucle et de retrouver à la fin notre point de départ.
[…] affaiblît le Jugement qu'il porte sur notre histoire […] le terrain où il nous conduit bouge un peu sous nos pas […] le lecteur n'échappe pas à un flottement fâcheux. (« Figaro Littéraire » du 29 octobre 1938).
En somme, le confort intellectuel ne perd jamais ses droits et, même à ce niveau, il ne faut pas empêcher le lecteur de dormir. Mais, précisément, toute la littérature conjecturale est là pour empêcher le lecteur de dormir, et si nous avons commencé notre illustration de la conjecture romanesque par l'uchronie, c'est pour une double raison antagoniste dont nous pouvons, à présent, dévoiler la seconde partie : la conjecture, ici, s'adresse à ce qui chez l'homme paraît le plus sûr : son passé, son Histoire, ce qui semble inaltérable désormais. Le passé et le présent sont là, nous les connaissons, les utilisons, nous nous appuyons sur eux. Et pourtant, que de révisions – déchirantes parfois – à mesure que les découvertes s'accumulent ! Il conviendrait d'en tirer quelque leçon, l'uchronie comme la notion d'un univers arborescent sont là pour cela ; et si elles font comprendre à ceux qui tremblent devant l'inconnu qu'un « flottement » n'est pas forcément « fâcheux », elles auront rempli l'un de leurs rôles.
Comme le dit Ionesco (n'est-il pas pataphysicien et la Pataphysique n'est-elle pas la science des solutions imaginaires ?) :
L'anti-monde, l'anti-monde, comment expliquer cela ? Il n'y a pas de preuve qu'il existe, mais en y pensant, on le retrouve dans notre propre pensée. C'est une évidence de l'esprit. Il n'y a pas qu'un anti-monde. Il y a plusieurs univers, imbriqués les uns dans les autres.
[…]
Il y en a des quantités et des quantités. Ces mondes s'interpénètrent, se superposent, sans se toucher, car ils peuvent coexister dans le même espace. (Le piéton de l'air, 1963).
La plus importante de ces échappées sur un autre univers, échappée suivie d'effet, Échec au temps, de Marcel Thiry, fut imaginée en 1938 et publiée en 1945 seulement.
Comme dans La cité des asphyxiés de Messac, comme dans Le chercheur d'images de Nizerolles, c'est un écran qui permet de voir le passé, mais la technique est différente : l'appareil, au lieu d'aller chercher les images dans le ciel ou ailleurs, « aimante en quelque sorte les rayons lumineux » et « les attire en multipliant leur vitesse ». Mais Hervey, l'inventeur de l'appareil, n'a pas que ce but de voyeur temporel en tête. Il veut prouver ce qu'il appelle l'« Anticause », ce rien qui contraindrait son ancêtre, lors de la bataille de Waterloo, à demeurer deux minutes de plus en observation, ce qui aurait pour conséquence de faire gagner à Wellington la bataille, puisqu'il serait alors averti de la volte-face de Zieten.
On a bien lu : dans cet univers, c'est Napoléon qui a gagné, et le jeune Hervey tente avec son appareil d'user le temps.
Mais inviter sournoisement l'engrenage des conséquences à répéter dix et dix fois ses successions prévues, jusqu'à ce qu'enfin une des causes rate comme une fusée mouillée et que tout l'édifice s'écroule, cela, c'est peut-être une méthode.
Mais la façon dont le dénouement arrive est imprévisible. Assistant aux séances de « rétrospection » sempiternelles de la bataille de Waterloo, il y a une jeune femme, devenue à moitié folle parce qu'elle s'accuse de la mort de son enfant. Et, de temps en temps, elle pousse un cri épouvantable. Et c'est ce cri, qu'elle poussera lors d'une séance qui amènera (en atteignant l'ancêtre d'Hervey selon quelle dimension ?) l'officier d'observation à lever la tête et à retarder son départ du champ de bataille. Il verra le mouvement des troupes de Zieten et l'Histoire du monde sera changée.
À partir de là, la bataille se déroule comme nous la connaissons, mais le capitaine Hervey est tué par un soldat français, et le narrateur se retrouve seul, l'inventeur n'ayant pas de place dans cet univers où son ancêtre a été tué avant de se marier C'est la même fin que dans Le voyageur Imprudent, mais ici servant un but tout différent puisqu'elle est à la fois la fin d'une Histoire et le début d'une autre.
Le narrateur, lui, ne disparaît pas – si sa vie passée est différente de ce qu'elle était dans l'autre monde – car, dit expressément Thiry, il était indigne de participer, ne l'escomptant pas, au miracle. En effet, c'est bien un miracle que ce brusque accès, à partir de la rétrospection, à la rétroaction, miracle dû uniquement à la communion soudaine et instantanée des désirs d'Hervey, d'Axidan et de Lise, communion dont était exclu le narrateur.
Il n'atteindra pas non plus à la puissance dramatique de Thiry.
Ce dernier va même, ce qui est assez rare, jusqu'à utiliser les découvertes de ses devanciers pour établir une théorie temporelle plus valable que celles qui l'ont précédée ; c'est ainsi que la science-fiction, chez les auteurs conscients de ce qu'ils n'ont pas inventé le genre, suit une démarche apparentée à celle de la science elle-même :
— Article premier des Principes, récita Jorgenssen sans presque mouvoir les lèvres : Le voyage temporel n'est possible que s'il s'accompagne d'une translation dans l'espace, suffisante pour qu'il n'y ait pas d'interférences dans la trame causale de l'univers.
C'était une réalité physique. En fait le premier principe n'exprimait pas exactement la vérité. Il se contentait de l'approcher. Il y avait toujours une certaine quantité d'interférences autour d'un voyage dans le temps. Mais si la distance dans l'espace entre le point d'arrivée et le point de départ était assez grande, les interférences et leurs effets pouvaient être négligés.
Logique, pensa Jorgenssen. S'il était possible de revenir dans son propre passé, dans le passé de son propre monde, les variations introduites dans l'histoire de ce monde par ce retour intempestif créeraient toutes sortes de paradoxes. Les écrivains, dans les premiers temps de l'exploration temporelle, avaient jonglé avec ces possibilités. Ils avaient imaginé des voyageurs du temps tuant un de leurs ancêtres et cessant par là-même d'exister, et se trouvant de ce fait dans l'impossibilité d'accomplir le voyage fatal et se remettant donc à exister, et ainsi de suite.
Mais la réalité n'admettait pas les paradoxes. Les écrivains en avaient été pour leurs frais. Il n'était pas possible de revenir dans son passé et de le modifier. Ou, pour que cela devienne possible, il eût fallu consommer pour vaincre la résistance du continuum, une quantité effarante d'énergie, la quantité très précisément nécessaire à la création d'un nouvel univers incluant les transformations apportées dans la chaîne causale.
La réalité admettait le voyage dans le temps sous certaines conditions. Entre deux mondes très éloignés dans l'espace, il existe relativement peu de relations causales. Tout se passe comme s'il s'agissait de deux univers distincts. Tout, ou presque. Il était donc possible, moyennant une dépense d'énergie correspondant à ce presque, de se projeter dans le passé de ces mondes lointains.
Mais n'y a-t-il pas tout à dire, ne peut-on pas tout imaginer, dès qu'à l'infinité du temps et de l'espace on ajoute l'infinité des temps et des espaces ?…
Pierre VERSINS

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