05 août, 2026

Fiction n°147 – Février 1966

Après Daniel Walther en décembre 1965, c'est au tour d'un nouvel auteur, considérable par son influence sur le "petit" monde de la science-fiction française, de faire son entrée dans les pages de Fiction : Jean-Pierre Fontana - une entrée toutefois discrète par le banc d'essai, et sous un pseudonyme. Et sans la présence d'un texte conséquent pour occuper la moitié des pages, c'est une myriade de nouvelles bien concises qui nous est proposée ici, presque toutes restées sans publications ultérieures.


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Sommaire du Numéro 147 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 8 à 8, bibliographie


NOUVELLES


2 - Gordon R. DICKSON, Fido (Fido, 1957), pages 9 à 27, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *

3 - Dean MacLAUGHLIN, Le Retour des pionniers (One Hundred Days from Home, 1964), pages 28 à 45, nouvelle, trad. Claude CARME *

4 - Jack SHARKEY, Escale sur la Glorieuse (The Glorious fourth, 1965), pages 46 à 63, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

5 - Ron GOULART, Les Vivres coupés (Nobody Starves, 1964), pages 64 à 77, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Fredric BROWN, Petite musique de nuit (Eine kleine Nachtmusik, 1965), pages 78 à 94, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

7 - Thomas OWEN, Le Chasseur, pages 95 à 97, nouvelle

8 - Russell KIRK, Le Pays des souches (Behind the stumps, 1962), pages 98 à 115, nouvelle, trad. Arlette ROSENBLUM *

9 - Edgar PANGBORN, La Voglebête (Wogglebeast, 1965), pages 116 à 125, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

10 - Guy SCOVEL, Meurtre : facteur infini, pages 126 à 127, nouvelle *

11 - Sophie DARIA, La Révolte des femmes, pages 127 à 130, nouvelle *

12 - Colette DRION, Rossalid, pages 130 à 132, nouvelle *

13 - Gabriel DEBLANDER, Les Murs, pages 132 à 134, nouvelle *

CHRONIQUES


14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 136 à 145, critique(s)

15 - Bertrand TAVERNIER, Faites vous-même votre scénario, pages 146 à 147, article

16 - COLLECTIF, L'Argus du Film étranger, pages 148 à 149, article

17 - Roland STRAGLIATI, Notes de lecture, pages 150 à 152, critique(s)

18 - (non mentionné) , En bref, pages 153 à 153, article

19 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 154 à 156, critique(s)

20 - COLLECTIF, Courrier des lecteurs, pages 157 à 158, courrier

21 - Gérard KLEIN, Chronique Théâtrale : L'Esclave de LeRoi Jones, pages 158 à 159, critique(s)

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Trois histoires de navigateurs de l'espace pour commencer. Comme le rappelle la rédaction en présentant la nouvelle de Dean MacLaughlin : " À présent que le vol spatial est devenu une réalité, on pourrait s'attendre à voir augmenter le nombre d'histoires qui en traitent. Mais ce serait méconnaître la vocation foncière de la science-fiction, qui est de toujours dépasser l'actuel. C'est pourquoi, au contraire, l'utilisation de ce thème va en diminuant. Et pourtant, il y a encore des choses intéressantes et émouvantes à dire à ce propos ". On repensera en effet à la Visite à la NASA de Pierre Strinati dans le numéro précédent. Les trois premières nouvelles de ce numéro en sont le pendant.

Dans FIDOGordon R. Dickson prolonge les péril d'une planète piège en imaginant un virus d'intelligence qui s'attaque à un équipage d'astrogateurs sur le chemin du retour. Cela commence avec un chat qui se met à parler… Bien menée jusqu'à une conclusion logique mais surprenante.


"N'importe qui pourrait aller dans l'espace." Voilà la problématique à laquelle est exposé cet autre équipage d'astronautes, de retour de la première expédition sur Mars. Durant les deux ans qu'a duré leur voyage, les vols spatiaux ont bénéficié de progrès gigantesques, mettant les distances interplanétaires à la portée de presque n'importe qui. Frappés d'obsolescence avant même la fin de leur mission, ces astronautes accepteront-ils d'être rapatriés sous de nouvelles conditions techniques ? C'est l'enjeu qui concerne Le retour des pionniers de Dean MacLaughlin, auteur dont le n°292 de Fiction (juillet-août 1978) dira : " Dean McLaughlin a fait ses débuts dans Astounding en juillet 1951 avec une nouvelle intitulée For those who follow after. Diplômé en littérature de l’Université du Michigan, mais passionné par tout ce qui touche à la science depuis son plus jeune âge, il n’écrit que de la science-fiction. McLaughlin est aujourd’hui libraire, ce qui lui laisse assez peu de temps pour écrire, hélas, mais il passe pour un homme d’une culture phénoménale pouvant parler en connaisseur de pratiquement n’importe quel sujet avec n’importe qui… ".

" des armes (…) consistaient en pistolets dont la technologie terrienne avait modifié le rayon laser classique pour en faire une mortelle épée dévastatrice, véritable arme absolue. Avec un seul de ces engins un homme isolé pouvait pourfendre, abattre et même décapiter une horde d'assaillants ennemis en quelques secondes. "
Jack Sharkey invente l'épée laser ! Dans Escale sur la Glorieuse, un troisième équipage, un peu plus réduit celui-ci, se destine lui aussi à revenir sur Terre après un séjour sur Vega IV ; à moins qu'il ne se décide à y rester, tant l'endroit semble paradisiaque. Jack Sharkey, très habile pour individuer ses protagonistes, nous propose lui aussi sa vision d'une planète piège.

Sans transition : la mécanisation des services de recherche d'emploi, et de ceux destinés aux minima sociaux, est censée les rendre infaillibles. Tous les habitués de ces services le savent : des complications peuvent survenir à tout moment, et les chaînes de conséquences fâcheuses durer au-delà du supportable. Il n'y a pas là d'injustice, car il n'y a pas de volonté propre, ni de juge humain, derrière cela, mais un simple dysfonctionnement peut bouleverser des destins déjà précaires. Voilà ce que Ron Goulart nous décrit dans Les vivres coupés - et malgré le rire provoqué par l'absurde, et par des androïdes servant leçons de morale et soupe populaire, il ne s'agit malheureusement pas de science-fiction. "Nul n'est affamé", son titre original, est bien la promesse difficilement tenue d'un état qui se veut protecteur ; et la faim de devenir le salaire de la marginalisation. Mais puisque la machine est infaillible, les marginaux doivent bien avoir mérité leur sort quelque part, n'est-ce pas ? Grinçant.


Avant-dernière parution du formidable Fredric Brown (dont la revue a souvent regretté qu'il délaissât la nouvelle pour le roman), et très bien construite comme cet auteur sait toujours le faire, Petite musique de nuit a le ton étonnant d'une nouvelle de Jean Ray, avec ses rues et ses maisons abandonnées et le parfum de soufre qui les accompagne. Jubilatoire.


Thomas Owen propose Le chasseur : une inversion des rôles de la proie et du chasseur dans une histoire de vampire courte et sans prétention.


On en dévoilerait presque trop si l'on comparait Le pays des souches avec L'abomination de Dunwich de H. P. Lovecraft. Même ambiance de coins reculés de Nouvelle Angleterre, même genre de famille encore plus isolée, et un agent de recrutement fédéral tenace et pragmatique pour pousser les portes interdites. L'épouvante y monte marche après marche vers un abrupt paroxysme signé Russell Kirk.


Bien construite, La Voglebête se rattache aux légendes du petit peuple, qui parfois s'empare des nourrissons. La confrontation avec le monde moderne et la morne vie de monsieur et madame tout-le-monde en fait une allégorie du désir, voire d'une amère mélancolie, comme souvent et toujours de façon appréciable chez Edgar Pangborn.


Un autre nouvel auteur publié ici en banc d'essai, mais qui comptera immanquablement dans le rayonnement de la SF française, et au sein des revues Fiction et Galaxie : Jean-Pierre Fontana, ici sous le pseudonyme de Guy Scovel. En 1966, Jean-Pierre Fontana est l'initiateur du fanzine Mercury ; il s'occupera plus tard du Festival de la Science-Fiction de Clermont-Ferrand (ses pénates), puis de la Convention nationale de la Science-fiction. On lui doit une intense participation à l'actuelle revue Galaxies. Pour les revues qui nous intéressent, il y publiera plusieurs articles et critiques à partir de 1970, et sera l'anthologiste du Fiction Spécial n°30 : Demain l'Italie (mai 1979).
En attendant… Meurtre : facteur infini pousse sans surprise et à son extrême le paradoxe du Voyageur imprudent déjà formulé par René Barjavel.


Sophie Daria, autrice d'un ouvrage sur Le Corbusier (Seghers, 1956), et d'un roman intitulé Adieu Docteur Petersen (Amiot-Dumont, 1956), déploie La révolte des femmes, et imagine un tournant social : celui du jour où les machines prennent (enfin !) le relai de toutes les tâches ménagères et offre une liberté totale aux femmes au foyer. Si l'enjeu est bien la femme libérée, Sophie Daria s'imagine, naïvement aussi, que ces femmes n'ont ni aspirations, ni désirs, ni imagination pour combler leur temps devenu loisir. Une victoire à la Pyrrhus, pourrait-on dire ; et l'époque allait encore signifiant qu'il y avait une place, et une seule, pour les femmes…


Rossalid, de l'inconnue Colette Drion, est une petite histoire conventionnelle de marche fatale vers un destin.



Gabriel Deblander, par contre, connaîtra une petite renommée d'écrivain en Belgique et y sera salué par une bonne poignée de Prix Littéraires. Ce sera d'ailleurs Jean-Pierre Fontana (encore lui) qui le publiera le premier dans son fanzine Mercury (n°1-2, janvier 1965), avec Les murs, la nouvelle ici présentée. Et dans un autre célèbre fanzine, Lunatique (n°58, novembre 1970), on pourra lire à son propos : " Il aime la science-fiction française quand elle a une certaine tenue (comme dans Fiction). Il la préfère alors aux productions anglo-saxonnes. C'est, croit-il, essentiellement une question d'approche. " Nous avons Jean-Pierre Andrevon, Philippe Curval, Gérard Klein, Guy Scovel, Daniel Walther..., et j'en oublie certainement, " dit-il.".
Les murs est une histoire stylisée, un peu énigmatique, pétrie d'angoisse à la mort. On en attend de plus conséquentes sur les promesses de celle-ci.



A l'occasion de la réédition de La cité de l'indicible peur de Jean Ray chez Marabout (qui poursuit son grand travail de réédition du maître gantois au format poche), c'est Francis Lacassin lui-même qui en fournit la recension, et nous éclaire sur le cas particulier de ce roman et sa filiation avec l'ensemble des aventures de Harry Dickson.

" (...) La cité de l'indicible peur a pour intérêt majeur de rassembler les thèmes, les décors, les archétypes et les obsessions qui font tout le charme de l'œuvre méconnue de Jean Ray œuvre contenue dans une centaine de brochures dont le héros, Harry Dickson, se meut dans un univers situé entre l'Olympique et le 221 B Baker Street. Ces cent brochures constituent autant d'esquisses ou d'arpèges de l'œuvre accessible de Jean Ray. (Peut-être s'apercevra-t-on que certaines esquisses s'affirment plus belles encore que l'œuvre achevée.)
Ainsi la mercerie et son déploiement de rubans, d'épingles, de chapeaux et de bonbons au miel, moderne caverne d'Ali Baba sur laquelle règnent de fausses vieilles filles aux instincts criminels, elle est apparue d'abord dans Le jardin des furies et Les yeux de la lune. La petite ville, la communauté paisible et respectable dont le calme est aussi trompeur que celui des eaux dormantes, Jean Ray les a déjà peintes dans Ce paradis de Flower Dale, Le monstre dans la neige, La statue assassinée, L'homme au masque d'argent, Les sept villas
Quant aux personnages de La cité de l'indicible peur, M. Triggs s'est d'abord manifesté aux côtés de Harry Dickson dans Les idées de M. Triggs, et l'archiviste libertin et faux monnayeur ne sont pas sans ressemblance avec son confrère des Yeux de la lune. Quant aux vieilles filles meurtrières, leur première apparition s'est produite dans La cité de l'étrange peur qui, en dépit de son titre, est d'un sujet différent de La cité de l'indicible peur mais qui lui a prêté quelques personnages : Lady Honnybingle (prénommée Florence dans la première version) et déjà favorisée d'un fauteuil de velours rouge.
Si l'on doutait de la dette que ce roman doit à l'épopée de Harry Dickson, il suffirait de comparer quelques textes. La scène du dîner offert par les sœurs Pumpkins à MM Dopner et Triggs a été reprise mot pour mot dans La cité de l'étrange peur. On y retrouve la même servante Molly, le même menu (augmenté il est vrai d'un pâté de pigeon) et les mêmes convives (moins M Triggs) portant les mêmes noms. Seul un échange d'état civil s'est produit entre l'hôtesse, Deborah Hasslop, et une invitée, Miss Pumpkins. Enfin l'aventure de l'Ombre de minuit quarante-cinq a été reprise mot pour mot, ici encore, dans une aventure de Harry Dickson de même titre, au nom du célèbre détective a été substitué celui de Maple Repington.
On le voit, La cité de l'indicible peur s'avère féconde en exégèses. La nouvelle édition qu'en offre la collection Marabout possède un attrait supplémentaire en la postface de Jacques van Herp, à qui nous devons la meilleure étude de l'œuvre de Jean Ray et d'autres articles sur lui dans le numéro spécial de Fiction qui lui était consacré . On ne peut lire sans émotion ce texte de van Herp, car l'auteur, cédant la parole à Jean Ray, reproduit des confidences enregistrées au magnétophone peu avant sa disparition. Jusqu'ici peu loquace sur lui-même, Ray nous conte son enfance, ses fugues, son passé peu connu de dompteur de fauves, l'histoire de sa grand-mère, une indienne Sioux. Et comme si le sort avait voulu ménager la pudeur du vieil écrivain, ces révélations intimes nous parviennent maintenant qu'il est mort.

Francis LACASSIN.


Cette postface, document précieux s'il en est puisqu'il reprend les propres dires du maître gantois, est repris à la fin de notre page dédiée à Jean Ray, et c'est ICI.

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