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14 janvier, 2026

Fiction n°133 – Décembre 1964

1964 touche à sa fin, ainsi que la première moitié des années 60, avec cette publication bien équilibrée entre textes français et anglo-saxons. On appréciera vraiment le texte mis en vedette de Theodore Sturgeon, auteur toujours aussi étonnant dans son traitement si personnel du genre science-fiction. Les autres textes, quasiment tous des raretés, maintiennent un bon niveau d'ensemble. Mais notons surtout - signe d'une époque qui cherche sans doute à se renouveler - que c'est aussi le dernier numéro à publier des auteurs, parmi nos baroudeurs et baroudeuses, tels que Jacques Sternberg, avec des textes brefs restés en majorité inédits depuis, Maurice Renard, avec une somptueuse œuvre de jeunesse, et Jane Roberts la grinçante mais méconnue de notre côté européen de l'Atlantique.


Charmante miniature de Philippe Jean

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Sommaire du Numéro 133 :


1 - (non mentionné), Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 7, bibliographie


NOUVELLES


2 - Theodore STURGEON, L'Amour et la mort (When you care, when you love, 1962), pages 8 à 46, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE

3 - Gilbert ATLANTE, Cauchemar vert, pages 47 à 52, nouvelle

4 - Avram DAVIDSON, L'Évasion (The Certificate, 1959), pages 53 à 57, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

5 - Pierre VERSINS, Lionel Storm, pages 58 à 60, nouvelle *

6 - Jane ROBERTS, Nettoyage en profondeur (Three Times Around, 1964), pages 61 à 66, nouvelle, trad. Christine RENARD *

7 - Roland TOPOR, Preuve par l'absurde, pages 67 à 71, nouvelle *

8 - Jacques STERNBERG, La Géométrie dans l'impensable, pages 72 à 78, nouvelle *

9 - Kit REED, Le Tigre automate (Automatic Tiger, 1964), pages 79 à 92, nouvelle, trad. Pierre BILLON *

10 - Maurice RENARD, Le Lapidaire, pages 93 à 127, nouvelle


CHRONIQUES


11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 128 à 135, critique(s)

12 - (non mentionné), Biblio-bref / Le rayon des nouveautés, pages 136 à 137, article

13 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 138 à 139, critique(s)

14 - Bertrand TAVERNIER, Monsters, Chillers et Spookatons, pages 141 à 145, article

15 - Alain DORÉMIEUX & Jacques GOIMARD, Deux héros retrouvés : Mandrake et Flash Gordon, pages 147 à 158, critique(s)

16 - (non mentionné), Table des récits parus dans « Fiction » : deuxième semestre 1964, pages 159 à 160, index


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Immanquablement, ce serait déflorer le sel de cette belle nouvelle que de dire que L'amour et la mort pourrait être la source d'inspiration de (spoiler) ces films que sont The Truman Show ou Synecdoche New-York. Les va-et-vient de l'intrigue pour présenter les différents protagonistes de l'histoire nous rappelleront quant à eux le style de Kurt Vonnegut, ainsi que la famille Wyke si proche dans sa folie douce et sa mégalomanie de la famille Rumfoord des Sirènes de Titan (1959) du même Vonnegut. Et doit-on rappeler que l'alter ego de Vonnegut, son "moi en mieux", se nomme Kilgore Trout (truite) et qu'il aurait été inspiré à Vonnegut par Sturgeon (esturgeon) ? Quoi qu'il en soit, voilà une fois encore une magnifique nouvelle de Theodore Sturgeon.

A noter qu'Alain Dorémieux en proposera une nouvelle traduction dans son anthologie "Symboles secrets" consacrée à Theodore Sturgeon (Casterman, 1980, repris en Omnibus, 2005).


Ce même Alain Dorémieux qui avoue revisiter dans Cauchemar vert la Shambleau de Catherine L. Moore. En effet, mais c'est aussi une planète piège qu'il évoque, tandis que nous retrouvons, malgré le couvert du pseudonyme de Gilbert Atlante, cette obsession des rapports des hommes avec des femmes toujours un peu mantes religieuses.


L'envahisseur qui a asservi l'humanité ne peut que se conduire en nazi… ou en bureaucrate. Avram Davidson fait état d'une existence d'esclave privée de sens, des corps machine et des esprits inhibés par la peur; mais où subsiste encore un désir : L'évasion. Mais pour aller où ?

 

Lionel Storm est une petite nouvelle sur une spéculation scientifique, comme Pierre Versins sait si bien les faire. Ici : magnétisme et décollage vers l'espace.



Tout comme dans la nouvelle précédente de Avram Davidson, la modernité peut révéler quelque motivation terrifiante dans ses aspirations à l'efficacité, à l'échelon industriel de ses capacités, à la mécanisation de ses compétences, ou à ses velléités de pureté. Jane Roberts - le devinera-t-on  en révélant le titre : Nettoyage en profondeur ? - évoque ici l'enfer des … laveries automatiques.


Dans Preuve par l'absurde, qui témoigne d'une certaine vie parisienne, Roland Topor se moque gentiment des occultistes à la petite semaine qui se nourrissent d'explications tautologiques et sont "abonnés à Planète" - la revue ésotérico scientifique de Pauwels et Bergier fondée après le succès controversé de leur essai Le matin des magiciens. Il faut dire aussi que le mouvement Panique de Topor, Arrabal, Sternberg et Jodorowsky aurait lui plutôt tendance à provoquer du scandale plutôt que de créer du mystère.


On continue avec les "paniques" : les "textes brefs" de Jacques Sternberg  (comme la rédaction de Fiction nommait depuis plusieurs mois leur parution annoncée) jouent sur une idée souvent métaphysique et distille l'essence d'une angoisse sourde et qui ne se révèle jamais jusqu'au bout, laissant le lecteur se dépatouiller avec une délicieuse étrangeté. La géométrie dans l'impensable tient bien cette promesse. On savait que l'auteur se faisait rares dans les pages de Fiction, que ses appétits le menaient vers d'autres formes et d'autres univers littéraires. Ces textes brefs de La géométrie dans l'impensable seront les derniers publiés dans la revue, bien que Sternberg ne quittât pas pour autant la science-fiction ni le fantastique par la suite.

Notons que parmi ces textes brefs, seule "La créature" sera reprise dans son recueil "Univers zéro" (Marabout, 1970).


Celui qui possède le tigre détient le pouvoir, mais seul le tigre est puissant. Voilà en substance le contenu de Le tigre automate, fable morale de Kit Reed un peu cousue de fil blanc mais fort agréable à suivre dans l'évolution des sensations qu'elle procure.


Côté "Classiques", on notera que le fantastique n'intervient qu'à la toute fin de Le lapidaire, nouvelle au style chatoyant et finement ciselé. Certes, l'enjeu est ténu et les circonstances longuement détaillées, mais le verbe de Maurice Renard (c'est l'une de ses primes histoires parues en 1905 sous le pseudonyme de Vincent Saint-Vincent) sait déjà illuminer et charmer.



Dans la rubrique des films, Bertrand Tavernier ouvre son compte-rendu sur le cinéma de SF aux USA  par un bon instantané de l'époque. : 

Monsters, Chillers et Spookatons

La science-fiction enterrée ? Le fantastique en voie de disparition ? Allons donc ! Il suffit de faire un petit tour du côté de New York ou de Los Angeles pour s'apercevoir de la fausseté de ces affirmations. 

Ces deux genres, au contraire, sont en train de reconquérir un vaste public, tant par le biais des livres et des revues que des films et de la télévision. Il est vrai que l'Américain moyen est déjà conditionné par le contexte dans lequel il vit, extraordinaire tremplin pour l'imagination : villes aux constructions fabuleuses, mythiques, qui sans arrêt se transforment, changent de visage. En quelques mois, nous affirmait Roger Corman, des immeubles entiers disparaissent, sans cesse remplacés. Il n'est pas rare de voir des gens errer à la recherche d'un pâté de maisons qui n'existe plus ou qui s'est transformé en gratte-ciel futuriste… Asimov n'est pas si loin.

Le public, on essaye de le prendre maintenant dès le plus jeune âge, en lui donnant, à la place des panoplies d'indiens, des scaphandres et des armes atomiques lui permettant d'affronter – frisson nouveau – des monstres mécaniques tenant le milieu entre Godzilla et Dinosaurus : un tour de clé et les voilà qui saccagent une ville miniature ou des rampes de fusées, détruisent le train électrique avant de se heurter au cosmonaute qui les stoppe grâce à son armement ultra-moderne.

25 juin, 2025

Fiction n°117 – Août 1963

Evelyn E. Smith, Frederick Pohl… nous avons l'impression de retrouver le ton des Galaxie 1ère série ! La reprise de cette défunte revue se prépare d'ailleurs chez Opta. Par ailleurs, nous noterons l'entrée de John Brunner parmi les baroudeurs du PReFeG.

Côté graphisme, ce numéro sera le dernier avec le logo Fiction originel (dans le triangle, forme abandonnée depuis le numéro 105 - un an auparavant - et qui faisait des allers et retours depuis le numéro 86). A observer le dessin, il aurait fort bien pu convenir au numéro 112, qui éditait "Le jardin du temps" de Ballard. C'est à croire que la rédaction a attendu la prochaine nouvelle de Ballard pour se servir de cette couverture, avec l'ancien logo intégré par Forest.

Mignonne allons voir si le clic droit...

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Sommaire du Numéro 117 :


1 - (non mentionné), Nouvelles des auteurs de ce numéro, pages 2 à 3, bibliographie


NOUVELLES


2 - Evelyn E. SMITH, De tout pour faire un monde (They Also Serve, 1962), pages 6 à 28, nouvelle, trad. Régine VIVIER

3 - Frederik POHL, Pour des canards sauvages ! (Punch, 1961), pages 29 à 33, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

4 - John BRUNNER, Rêve par procuration (Such Stuff, 1962), pages 34 à 49, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

5 - Roland TOPOR, La Douceur de vivre, pages 50 à 53, nouvelle *

6 - G. C. EDMONDSON, Statu quo (The Status Quo Peddlers, 1957), pages 54 à 60, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

7 - Brian ALDISS, Échardes (Shards, 1962), pages 61 à 69, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

8 - Jean-Jacques OLIVIER, Message pour le futur, pages 70 à 88, nouvelle *

9 - J. G. BALLARD, Le Sel de la terre (Now Wakes the Sea, 1963), pages 89 à 98, nouvelle, trad. Christine RENARD

10 - Mario SOLDATI, La Balle de tennis (La palla da tennis, 1962), pages 99 à 110, nouvelle, trad. Roland STRAGLIATI

11 - Christine RENARD, Les Naufrageurs, pages 111 à 116, nouvelle

12 - Jacques STERNBERG, Le Reste est silence, pages 117 à 134, nouvelle

13 - Jacques LOB, Humour : Lob, pages 135 à 140, bande dessinée

 

CHRONIQUES


14 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 141 à 156, critique(s)

15 - Jacques GOIMARD, L'Écran à quatre dimensions, pages 157 à 163, article

16 - Demètre IOAKIMIDIS, Des Voyages Extraordinaires considérés comme autoportrait vernien, pages 164 à 167, article

17 - Jacques GOIMARD, Quintessence du space-opera, pages 168 à 171, critique(s)

18 - Maxim JAKUBOWSKI, Échos d'Angleterre, pages 172 à 176, article



* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


L'avis du PReFeG :

Dans De tout pour faire un mondeEvelyn E. Smith nous sert de ses utopies humoristiques dont elle a le secret (ici : Un monde où "les choses appartiennent à ceux qui leur ont donné la beauté"). Peut-être un peu longuet, mais il ne faudrait pas bouder notre plaisir.

Pour des canards sauvages fera inévitablement repenser à "Comment servir l'homme" de Damon Knight (in Galaxie 1ère série n°1); Frederik Pohl nous y laisse pressentir en les suggérant habilement tout un tas de chutes possibles, car on sent bien venir l'histoire à chute… un peu éventée par le passable traducteur René Lathière.


John Brunner, encore jeune mais aussi barbu, pourvu d'un flegme tout à fait anglais. En ce moment, il semble faire irruption absolument partout dans les revues d'outre-Atlantique, et compte une douzaine de romans sous son nom ou son pseudonyme de Keith Woodcott. 
(Maxim Jakubowski in "Échos d'Angleterre")

Une fois de plus la traduction du titre (Rêve par procurationen révèle un peu trop. Le titre orignal, "Such stuff" - "une étoffe pareille", ou "une telle étoffe" - fait référence aux vers de Shakespeare dans "La tempête" : "Nous sommes faits de l'étoffe des songes…" Dans cette première nouvelle, à paraître dans Fictionde ce jeune auteur de moins de trente ans, John Brunner,  un protocole expérimental sur le sommeil tente de circonvenir l'importance de rêver dans le maintien de l'équilibre psychique. Ceux qui en sont empêchés développent des troubles de l'humeur… Sauf une personne. On n'est pas encore dans les grands thèmes politiques et sociaux qui feront la notoriété de Brunner, plutôt dans ceux que Ballard appelle de tous ses vœux (voir plus loin), mais l'ensemble se parcourt avec plaisir.

Roland Topor débusque l'indolence qui couve dans toute situation dénuée de drame ou d'adversité - comme quoi le bonheur, ou La douceur de vivre, pourrait être déprimants. Mais le docteur détient le remède à la mélancolie !

Statu quopetite histoire post-apocalyptique, laisse entendre que la fin du monde ne saurait se décliner au singulier, et que tout ne prend pas fin de la même manière, ni à la même vitesse. Ce qui prend réellement fin, c'est la cohésion des territoires entre eux.  Par G. C. Edmondson.

Il faut peut-être lire Échardes une seconde fois pour apprécier le flot d'images surréalistes qui en constitue les trois quart. Brian Aldiss audacieux et somme toute concis.


Message pour le futur propose de l'aventure et des péripéties, certes. Mais demeure l'impression que l'auteur, Jean-Jacques Olivier, découvre par lui-même la science-fiction et ses grands thèmes, comme si le texte datait de 1953. Un passage au sujet de la publication rappellera les petites facéties de Jean Lec …  

« Pourquoi vous êtes-vous adressé à moi ? »

— « Parce que vous êtes écrivain et que vous allez écrire cette histoire. Vous l'appellerez « Message pour le futur » et elle paraîtra dans le n° 117 du mois d'août de l'année 1963 de la revue « Fiction ». Tout est venu de la découverte dans nos archives de ce numéro de « Fiction ». Ceci nous permettait de vous situer dans le temps et de vous contacter. »

(…) en mai 1962, vient [le] tour [de J. G. Ballard] d'écrire l'éditorial d'honneur pour « New Worlds SF », la meilleure revue anglaise, tâche que Carnell offrait à tour de rôle à ses meilleurs auteurs pour que ceux-ci y reflètent leurs vues sur l'état de la SF moderne. L'article de Ballard était intitulé « Which way to inner space ? » (Quel chemin pour l'espace intérieur ?) ; de façon catégorique, Ballard y annonçait un déclin de la SF si celle-ci n'abandonnait immédiatement la solution space-opéra et tout recours au voyage dans l'espace. La révolution était de taille ! À partir de là, il prêchait une reconquête de la psychologie humaine par le biais de l'insolite, et jurait publiquement de ne plus illustrer que ce thème dans ses écrits.

(Maxim Jakubowski in "Échos d'Angleterre")

J. G. Ballard joue avec Le sel de la terre et les réminiscences de l'espèce humaine, à moins qu'il ne s'agisse de prémonition sur l'inexorable montée des eaux de l'océan. Quoi qu'il en soit, encore un de ses récits de décompensation psychotique.

La balle de tennis de Mario Soldati nous décrit une ambiance de villégiature en déréliction qui rappellera celle de "L'invention de Morel" de Bioy Casarès (in Fiction n°103), ou "L'année dernière à Marienbad" de Alain Resnais. Avec un enjeu moindre toutefois, et du fantastique à posteriori. 

Une ambiance encore dans Les naufrageurs, ici labyrinthique. Le ton de Christine Renard rappellerait du Topor au féminin, étrange mais sans cruauté.

Toujours cette désespérante vacuité de vivre chez Jacques Sternberg, dans Le reste est silenceune variation sur l'amour et la mort assez similaire à sa "Marée basse" (voir Fiction n°60). Un peu longuet avant le motif final, dont voici un extrait (attention au divulgâchage) :

Elle avait oublié son agenda sur la table. Je le pris, je le feuilletai machinalement. Puis, immédiatement, mon attention fut alertée, quelque chose se figea en moi. Je le feuilletai très lentement, sans comprendre.

Sur chaque page correspondant à deux jours, il y avait deux noms. Un nom par jour. Toujours des noms différents, pour chaque jour. Toujours un prénom, un nom de famille. Parfois un nom de femme, parfois un nom d'homme. En dessous de ces noms, des chiffres dont je ne comprenais pas le sens. Comme s'il s'agissait d'un code. Et derrière chaque nom un gros point noir, bien dessiné, bien net.

Les amateurs de mangas seront surpris de constater que Jacques Sternberg a inventé le "Death Note" en 1963 ! 


Une fois n'est pas coutume, mais coutume n'est pas règle non plus, nous vous proposons en bonus cette semaine un ouvrage de "vulgarisation" scientifique, qui, à en croire la critique qu'en fait Demètre Ioakimidis, mérite l'intérêt.

Jean Charon. Du temps, de l'espace et des hommes. 

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Voici un ouvrage qui fait, en quelque sorte, pendant à l'excellente Connaissance de l'univers, du même auteur. Jean Charon s'est attaché, en ces 170 pages, à montrer les directions dans lesquelles l'horizon de la science se confond avec celui de la philosophie, de la métaphysique et de la religion. Le contact de l'homme avec l'univers exige la reconnaissance de ces vastes points d'interrogation, auxquels la science s'efforce de substituer une explication, mais que les autres domaines du savoir ont également abordés. Disciple convaincu de Teilhard de Chardin, Jean Charon estime que la notion de psychisme peut permettre de lever les incompatibilités qui semblent opposer sur certains points les explications scientifiques aux convictions religieuses. Il invoque également l'inconscient collectif de Jung, et propose une esquisse de synthèse qui mérite d'être méditée.

Le courage de l'auteur est grand, d'aborder des problèmes tels que ceux de la vie et de la mort, après avoir choisi comme point de départ ceux de l'espace, du temps et de la matière, fort simples, et pour ainsi dire prosaïques, par comparaison. Mais son exposé est fait avec un sens très aigu de la gradation, gradation évoquant les démarches de ce qu'on pourrait appeler la curiosité scientifique collective de l'humanité : au fur et à mesure qu'une réponse est acquise, elle prend sa place dans une vision plus complexe dont il s'agit de dégager le plan d'ensemble. N'est-ce pas là une façon d'interpréter les progrès du savoir scientifique au cours des trois cent cinquante dernières années ? 

L'exposé de Jean Charon demande de l'attention et une certaine capacité de concentration, plutôt qu'il ne fait appel à des connaissances scientifiques profondes. S'il résume diverses acquisitions de la science contemporaine (et comment faire autrement, devant le but qu'il s'est fixé ?), l'auteur suppose surtout, chez son lecteur, la faculté de raisonner, celle d'embrasser un horizon scientifique vaste, et aussi celle d'abandonner certaines acquisitions de l'enseignement officiel. Par exemple, il insiste sur le fait que la géométrie euclidienne, parfaitement valable en sa qualité d'approximation dans le cas de l'univers limité auquel le collégien doit l'appliquer, n'est point valable lorsqu'il s'agit d'embrasser des galaxies. Il insiste de même sur tout ce qu'il y a de relatif dans la notion de simultanéité dès que l'on se place sur le plan cosmique : le signal le plus rapide dont nous disposons – la lumière – ne transmet des informations qu'à une vitesse finie, et ce temps de transmission doit être pris en considération lorsqu'on envisage des distances à l'échelle du parsec.

On peut résumer le plan de l'exposé de la façon suivante : Jean Charon commence par évoquer la soif de connaissance qui anime l'élite de l'espèce humaine, puis il aborde les constituants de notre univers – l'espace, le temps, la matière – pour se demander si cet univers nous sera totalement accessible, s'il a des limites dans le temps ou dans l'espace, et s'il peut abriter d'autres êtres intelligents. Il s'agit des questions qui formaient la substance des quatre fameux livres de l'Abbé Moreux – « D'où venons-nous », « Où sommes-nous », « Qui sommes-nous », « Où allons-nous » – mais elles sont abordées avec une largeur d'esprit et une capacité de synthèse beaucoup plus grandes. C'est dans la seconde moitié de son ouvrage que Jean Charon expose la notion de psychisme, ce qui l'amène à considérer des problèmes tels que la vie et la mort, la situation de la science comparée à celle de la religion, ou l'évolution cosmique.

Il y a lieu de relever un point mineur, mais qui semblerait indiquer chez Jean Charon l'existence d'un côté pince-sans-rire. Les chapitres de son livre portent en épigraphe des citations empruntées à la science et à la littérature, et dont les auteurs sont successivement Einstein, Hugo, Merleau-Ponty, Thalès, Camus, et plusieurs autres. Le dernier chapitre est précédé d'un paragraphe signé… Louis Pauwels. Le texte qui suit demeure cependant fidèle à l'esprit d'exposition lucide, scientifique et critique qui anime le reste du livre. Écrit dans une langue simple et claire, qui reste précise sans devenir sèche, et fluide sans sacrifier à la facilité, l'ouvrage de Jean Charon mérite l'attention de tous ceux qui cherchent à mieux connaître cet univers qui constitue le cadre ultime de notre existence.

Demètre Ioakimidis

12 février, 2025

Fiction n°098 – Janvier 1962

Une madeleine nous revient avec le nom d'Annick Béguin au sommaire de ce numéro, qui met surtout en avant le roman le plus connu de José Moselli, "La fin d'Illa", remarquable par sa singularité. Une rareté de Frederic Pohl (sur une ébauche de Cyril M. Kornbluth), d'autres de Pierre Versins ou André Pieyre de Mandiargues, ou du toujours appréciable Robert F. Young, justifient la lecture de ce numéro.

Ouvrez les vannes avec un clic droit.

Sommaire du Numéro 98 :


NOUVELLES

 

1 - José MOSELLI, La Fin d'Illa (1), pages 3 à 54, nouvelle

2 - Jay WILLIAMS, Compagnon de jeu (Somebody to Play With, 1961), pages 55 à 64, nouvelle, trad. Anne MERLIN *

3 - Cyril M.KORNBLUTH & Frederik POHL, Si les pensées tuaient… (The World of Myrion  Flowers, 1961), pages 65 à 70, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

4 - Robert F. YOUNG, Idylle dans un parc à voitures d'occasion du XXIe siècle (Romance in a Twenty-First Century Used-Car Lot, 1960), pages 71 à 88, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE *

5 - Jacques STERNBERG, Les Éphémères, pages 89 à 97, nouvelle

6 - Isaac ASIMOV, La Machine qui gagna la guerre (The Machine That Won the War, 1961), pages 98 à 103, nouvelle, trad. Elisabeth GILLE

7 - André PIEYRE de MANDIARGUES, Le Pain rouge, pages 104 à 111, nouvelle *

8 - Pierre VERSINS, Elles..., pages 112 à 115, nouvelle *

9 - Annick BEGUIN, Affaire de goût, pages 116 à 117, nouvelle * 

CHRONIQUES


10 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 119 à 138, critique(s)

11 - F. HODA, Une série qui s'essouffle, pages 139 à 139, article

12 - Damon KNIGHT, La Plume viportelle de Theodore STURGEON (The Vorpal Pen: Theodore Sturgeon, 1956), pages 140 à 142, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

La fin d'Illa bénéficie d'une présentation soignée par la rédaction de Fiction, avec par exemple la présence d'un fac-similé d'une de ses illustrations originales. Ce fait encore rare dans la revue mérite d'être notifié. Une note sur l'auteur, José Moselli, ainsi qu'une notice bibliographique précise poursuit la première partie de ce roman, avec des titres qui fleurent bon l'entre deux guerres, des intitulés qu'on prêterait à toutes sorte de romans d'aventures, avec un soupçon colonialiste du type "gare au péril jaune". Mais nous n'avons pas pour autant affaire à un récit vaguement nauséabond comme on pourrait le ressentir avec un Jean de La Hire. Les aspects les moins ragoûtants de la civilisation antédiluvienne décrite ici sont mis dans la bouche d'un protagoniste qui ne se présente pas lui-même comme sympathique ou humaniste. C'est un chef de guerre qui s'exprime, et l'on peut ressentir en creux le sarcastique de l'auteur qui n'hésite pas à rendre parfois assez détestable son narrateur.

Outre un prologue qui rappelle fortement l'épisode de l'île surgie des eaux dans "L'appel de Cthulhu" de H. P. Lovecraft, écrit la même année (1925), on y appréciera la force imaginative de ce récit, qui bien qu'un peu vieillot dans la forme, est riche en péripéties et constitue une belle allégorie d'un pouvoir tyrannique - comme celui qui allait frapper le monde 15 ans après sa rédaction.

Le discours de fond de Compagnon de jeu est on ne peut plus clair. En témoigne cet extrait :

« Il se peut que la vraie raison de ce qui est arrivé à notre planète réside dans l'écologie, » avait-il déclaré, plutôt tristement. « Vous comprenez bien, mes enfants, que je parle de la planète Terre, non de cette planète-ci. L'humanité est une force explosive. Quand elle est menacée, elle éclate dans toutes les directions. Au fur et à mesure que ses structures sociales devenaient plus complexe, il lui est devenu impossible de coexister avec les prédateurs – ces animaux de proie qui menaçaient son cheptel. Il lui fallut détruire ces bêtes de proie. Puis vint le tour de tout ce qui avait des dents pointues, suspectes par conséquent. Le coyote, par exemple, capable éventuellement de manger un mouton, devait être éliminé, bien que les écologistes eussent montré que le coyote valait son poids d'or pour les fermiers, parce qu'il aidait la nature à conserver son équilibre naturel en mangeant les souris qui auraient pullulé autrement. Bien, entendu, une fois les coyotes disparus, les souris se multiplièrent. Cela conduisit à mener de grandes campagnes pour l'empoisonnement des rongeurs avec un bon petit poison non sélectif nommé le 1080, pour lequel il n'existait pas d'antidote. Beaucoup de souris périrent, et aussi beaucoup d'oiseaux qui se nourrissaient de souris, et puis tous les animaux – chats ou chiens – qui mangèrent les souris empoisonnées, et puis le gibier qui s'était nourri d'appâts empoisonnés, et même quelques hommes qui avaient mangé de ce gibier.

» L'humanité créa ainsi autour d'elle des cercles mortels. La crainte, la haine, un désir psychopathique de sécurité – comme si la sécurité faisait le bonheur – firent naître autour d'elle des zones dévastées, toujours plus étendues. Et cela se produisit aussi entre un groupe d'hommes et un autre groupe. Que l'on aperçut des dents trop pointues, et l'on croyait ne pouvoir se défendre que par des campagnes de destruction, par des massacres de plus en plus importants, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Tout ça, au nom de la sacro-sainte sécurité ! »

Ecologie et sécurité, ou quand la considération de l'une devient le problème de l'autre. Nous avons là une bonne nouvelle concise et éloquente de Jay Williams, avec une belle traduction de surcroît.

La ségrégation raciale toujours appliquée en 1962 dans la société américaine - rappelons le -  donne une toile de fond à Si les pensées tuaient…, nouvelle sarcastique, mais peut-être parfois un peu maladroite dans ses formulations - tant le second degré est délicat à manier en matière de racisme. Le texte de présentation n'y échappe pas non plus ("le problème social le plus grave des États-Unis : le problème noir."). Dans cette même présentation, on y apprend un détail d'importance sur les collaboration Cyril M. Kornbluth-Frederic Pohl : "À sa mort, le regretté C. M. Kornbluth avait en tiroirs plusieurs projets de nouvelles à écrire avec son ami et collaborateur Frederik Pohl. Celui-ci les a rédigées seul." Kornbluth aurait peut-être été plus fin dans sa prise de position, mais le texte demeure honnête, malgré tout. 

Dans un monde où aller à pieds revient à être nudiste, Robert F. Young professe le dépouillement mécanique et, comme à son habitude, le recours à la culture, à la littérature et à la poésie, avec cette Idylle dans un parc à voitures d'occasion du XXIe siècle. On y appréciera, par exemple, cette parodie automobile du Père Goriot :

" (Elle) s'efforça de concentrer son attention sur le film.

Celui-ci racontait l'histoire d'un fabricant de vermicelle à la retraite, nommé Goriot, qui habitait un garage meublé. Doté de deux filles ingrates, il adorait l'asphalte sur lequel elles roulaient et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour les entretenir dans le luxe. Afin d'y parvenir, il se privait de tout, vivait dans la section la plus misérable du garage, s'habillait d'auto-vêts usagés, tout juste bons à jeter à la ferraille. Par contre, ses deux filles se prélassaient dans les établissements coûteux et portaient les plus beaux auto-vêts que l'on pût trouver. Le meublé abritait également un jeune étudiant en mécanique, nommé Rastignac, et le scénario décrivait ses efforts pour escalader les échelons supérieurs de la société moderne tout en amassant une fortune. Il commençait par extorquer à sa propre sœur une somme suffisante pour s'équiper d'une nouvelle Washington décapotable et, par l'intermédiaire d'un riche cousin, se faisait inviter à la soirée d'une débutante. Il y rencontrait l'une des filles du fabricant de vermicelle et…"

On se rappellera aussi de la nouvelle de Ray Bradbury : "L'arriéré" (in Fiction n°3), et l'on pourra réaliser, au passage (piéton), que l'accident de voiture (volontairement recherché) vu comme allégorie de l'acte sexuel sera un concept repris en 1973 par James George Ballard dans son impressionnant roman "Crash !".

Il ne suffit pas de savoir que l'on a atterri sur une planète-piège, quand on ignore de quel piège il s'agit. Dans Les éphémèresJacques Sternberg fait évoluer le thème de ces territoires de l'inquiétude en les observant non depuis l'espace qu'ils dessinent, mais depuis leur temps propre.

Petite récréation bien pensée dans la situation qu'elle développe, sous forme de dialogues comme les affectionne Isaac AsimovLa machine qui gagna la guerre se délecte de discréditer les supercalculateurs informatiques au bénéfice de l'intuition humaine et du hasard. Jouissif en ces temps où la technologie passe pour un argument de sagesse et d'exactitude.

Une visite sensuelle dans un pain qui semble être en train de cuire. Avec André Pieyre de MandiarguesLe pain rouge est ... gratuit.

Pierre Versins fait de l'idéal féminin rêvé par un homme une réalité métamorphe. Faudra-t-il l'accepter, ou… 

Elles... est une nouvelle courte et efficace, pour une fois fantastique, genre qui n'est pas commun chez cet auteur érudit et amoureux fou de science-fiction. On pourra rapprocher son sujet avec celui du roman "Lutte avec la nuit" de William Sloane, recensé dans ce même numéro.

Affaire de goût sera la seule incursion d'Annick Béguin en littérature (publiée). La nouvelle est stylisée, assez transparente, et augurait un style possible, dans une ligne proche de celle de Belen. Nous revenons plus loin dans notre article sur cette grande dame discrète.

Une autre grande personnalité des littératures de genre (et de la bande-dessinée) fait son incursion dans ce numéro de Fiction, en la personne de Francis Lacassin (1931-2008). Que dans le même numéro figure un appel à fonder un club de bande-dessinées, suite aux articles et aux suggestions des lecteurs des numéros précédents, n'est d'ailleurs et sans doute pas un hasard.
Car Lacassin fut le président du Club des Bandes-dessinées (CBD, ça ne s'invente pas !) fondé en mars 1962 (et annoncé officiellement dans le Fiction n°102). Il aida à réhabiliter ce genre, à le faire considérer comme 9ème art.
Autour de cet homme d'une immense culture populaire gravitent des personnalités telles qu'Alain Resnais, Georges Franju, Jean-Jacques Pauvert, Eric Losfeld, Christian Bourgois (pour lequel il dirigea la collection "Domaines étrangers" chez 10/18, où il fit paraître l'intégrale des écrits de Jack London). Plus récemment, on lui doit les Préfaces de l'édition en "Bouquins" chez Robert Laffont des trois volumes regroupant l'œuvre de H.P. Lovecraft. Bref : un grand monsieur qui aura souvent rendu d'inestimables services à des genres, des œuvres et des auteurs qui auraient pu sombrer dans l'oubli ou le dénigrement.

Rapportons pour conclure sur les appétissantes mignardises de ce numéro, le second texte critique de Damon Knight traduit par Pierre Versins : La plume viportelle de Theodore Sturgeon, dont nous faisons pour cette occasion le corps de texte de notre page dédiée à cet auteur à la démarche incomparable.

Revenons à Annick Béguin. Au détour d'une émission des frères Igor et Grichka Bogdanoff - "Temps X" comme l'auront deviné les plus anciens d'entre nous - il fut question d'un Prix décerné par une librairie spécialisée en SF, la Librairie Cosmos 2000, sise au 17, rue de l'Arc de Triomphe, dans le 17ème arrondissement de Paris. Une librairie toute entière dédiée à notre genre de prédilection, autant dire un Temple !

Je dois bien avouer que mes (presque) premiers ouvrages des littératures de l'imaginaire qui font aujourd'hui encore la fierté de ma bibliothèque personnelle y ont été achetés. Nous avions, mon frère cadet et moi, coutume de nous y rendre une triplette de fois par an, accompagnés par une mère dévouée à notre émancipation culturelle, pour y faire le plein et y crever les bas de laine hérités de Noël ou des anniversaires.

J'y ai acheté, comme en rêve, mes Stefan Wul, sous l'œil attendri et surpris de Mme Béguin (je touchais mes 11 ans du bout des doigts…), mes recueil d'illustration de Fred, et plus tard mes Spinrad (que j'eus l'occasion de rencontrer furtivement là-bas en compagnie de Gérard Klein).

Annick Béguin était toujours enthousiaste à l'idée de rencontrer et conseiller sans forcer les jeunes lecteurs que nous étions. En notre qualité de clients réguliers, nous étions même conviés à voter pour le Prix Cosmos 2000, et invités annuellement à la remise dudit Prix. Nous étions hélas encore trop jeunes pour nous rendre seuls à Paris en soirées…

Un jour de 1997, l'âge m'ayant rendu plus autonome dans mes transports, j'eus la désagréable surprise de trouver porte définitivement close. Dû à son caractère sacré de Temple de la SF, il me fut impossible de me figurer que sa grande prêtresse était partie pour des galaxies plus métaphysiques. Aujourd'hui encore, son accueil plus qu'aimable, son sourire éclairé par les dents du bonheur, sa discrétion comme sa ténacité, restent en filigrane inscrits dans mon amour pour les littératures de l'imaginaire.

En observant comme un témoin d'un temps passé mon exemplaire papier du numéro 98 de Fiction, acquis bien plus tard, me vient le désir de voyager un tout petit peu dans le temps, et revenir visiter Madame Béguin pour le lui faire dédicacer…

La revue Galaxies lui rendit hommage dans son numéro 7 paru lors de l'hiver 1997-1998. Nous reproduisons ici l'article en question :

Hommage à Annick Béguin (1927-1997)

Annick BEGUIN

Depuis l’apparition de la science-fiction dans notre pays, il a toujours existé des librairies spécialisées qui servaient de lieu de ralliement, de forum aux écrivains et aux amateurs du genre. La Balance et L’Atome dans le Paris des années 50, puis plus tard Temps futurs de Stan Barets et, à Toulouse, la librairie Ailleurs de Cathy Martin.


Entre 1981 et 1996, la librairie Cosmos 2000 a brillamment repris le flambeau. Annick Béguin, sa créatrice et animatrice, ne se contentait pas en effet de vendre des livres, mais elle entretenait avec ses clients des relations privilégiées, les guidant dans leurs choix, se passionnant avec eux pour les auteurs qu’elle découvrait – elle lisait tous les livres qui arrivaient sur ses rayons –, et prolongeant son activité en créant un prix littéraire, le Prix Cosmos 2000. Jurée du Prix Julia Verlanger et du Grand Prix de l’Imaginaire, elle était attentive à l’avis des lecteurs et veillait à rappeler aux spécialistes que le goût des acheteurs n’était pas toujours celui des critiques.


Sa passion pour la SF n’était pas neuve, et elle s’était même essayée à l’écriture, publiant dans Fiction une nouvelle intitulée Affaire de goût. Représentante en édition, elle avait créé sa librairie alors que la science-fiction traversait une période difficile, et elle faisait preuve d’un véritable acharnement pour défendre notre genre d’élection. Outre la remise du Prix Cosmos 2000, elle organisait souvent des séances de dédicace, ce qui contribuait à rapprocher les écrivains de leur public, à souder la communauté de la SF française. Bernard Simonnay, Stefan Wul, Norman Spinrad, Scott Baker étaient des habitués de ces fêtes, car c’est bien le mot qui convient pour les qualifier.


Un jour, elle vit entrer dans sa librairie un homme plutôt grand et affable, qui explora ses rayons et en ramena une pile de livres d’Orson Scott Card. Comme cet écrivain était l’un de ses préférés, elle félicita aussitôt son client et lui fit l’éloge de l’auteur de La Stratégie Ender. « Excusez-moi, lui dit-il dans un français hésitant, mais Orson Scott Card, c’est moi. » Il souhaitait se procurer des exemplaires de ses livres traduits en français et avait entendu parler de sa librairie. Sans doute Annick a-t-elle connu ce jour-là une de ses plus grandes joies de libraire.


La librairie Cosmos 2000 a fermé ses portes fin 1996. Les clients étaient toujours là, malgré la concurrence d’une grande surface du livre toute proche, mais Annick Béguin estimait avoir droit à un peu de repos. Ce qui ne l’a pas empêchée de devenir présidente de l’association Présence d’Esprits, une activité grâce à laquelle elle restait proche de ceux qu’elle avait toujours défendus : les lecteurs.


Elle s’est éteinte le 24 octobre 1997, des suites d’un cancer.


À son époux et à ses enfants, la rédaction de Galaxies adresse ses plus sincères condoléances.


Stéphane Nicot & Jean-Daniel Brèque 

Remerciements à Yvonne Maillard & Aline Béguin.

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