18 décembre, 2024

Fiction n°090 – Mai 1961

Des auteurs bien solides et réputés - Bradbury et Simak pour les plus connus… - accompagnent Henry James avec la première partie de son roman sans doute le plus célèbre : "Le tour d'écrou".

 

Un tour d'écrou à l'imagination
et un clic droit pour enregistrer...


Sommaire du Numéro 90 :

NOUVELLES

 

1 - Henry JAMES, Le Tour d'écrou (The Turn of the Screw, 1898), pages 3 à 52, roman, trad. Maurice LE CORBEILLER

2 - Ray BRADBURY, L'Odeur de la salsepareille (A Scent of Sarsaparilla, 1953), pages 53 à 59, nouvelle, trad. Jacqueline HARDY

3 - Clifford D. SIMAK, Tous les pièges de la Terre (All the Traps of Earth, 1960), pages 60 à 94, nouvelle, trad. François VALORBE

4 - Miriam Allen DEFORD, Les Racines du mal (Gathi, 1958), pages 95 à 101, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

5 - Robert F. YOUNG, Un modèle dernier cri (Added Inducement, 1957), pages 102 à 109, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

6 - Gérard KLEIN, Le Domaine interdit, pages 110 à 111, nouvelle

7 - Jacqueline H. OSTERRATH, Rencontre avec l'Ankou, pages 112 à 116, nouvelle 

CHRONIQUES


8 - Michel EHRWEIN, Lorsque demain s'appelle hier, pages 117 à 126, article

9 - Alain DORÉMIEUX & Demètre IOAKIMIDIS & Jacques VAN HERP, Ici, on désintègre !, pages 127 à 140, critique(s)

10 - COLLECTIF, Tribune Libre, pages 141 à 141, article

11 - F. HODA, Wells à l'écran, pages 142 à 144, article


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Le rayon des classiques se fend d'un roman en deux parties : Le tour d'écrou de Henry James. (Il n'y eut en 1961 que deux précédentes éditions de la même traduction : Le Tour d'écrou (suivi de Les Papiers d'Aspern), traduit par M. Le Corbeiller, préface de Edmond Jaloux, Paris, Stock, Delamain et Boutelleau, 1929 ; réédition de la nouvelle seule, Paris, Club français du livre, coll. « Romans » no 73, 1950).

On devine dans ce roman les sources d'inspiration d'une Shirley Jackson, par exemple. On sera troublé par la sensation d'angoisse diffuse que génèrent les non-dits et les ellipses de la narratrice, ses quiproquos langagiers équivoques, qui participent à nous laisser imaginer l'immonde plutôt que d'en goûter l'acidité. Et les enfants trop policés pour n'être pas polissons rappelleront parfois ceux du roman de John Wyndham, "Les coucous de Midwich".

Avec L'odeur de la salsepareille, Ray Bradbury tire un peu la ligne de la nostalgie dans cette petite histoire de vieux couple, qui rappelle les vers de Richard Gotainer dans "Le taquin et la grognon". Un chouia mysogine, toutefois - l'histoire aurait gagné en force si la personne opprimée par son compagnon, sa compagne, aurait eu vraiment maille à s'affranchir. 

Un robot peut-il faire un saut évolutif ? On repensera à "Cher vieux robot" de Lester del Rey (in Fiction n°81) à la lecture de Tous les pièges de la Terre, par Clifford D. Simak, où un robot se construit une humanité, en accédant pour commencer à la désobéissance, et va même au-delà, comme le ferait un mutant. Une bonne nouvelle et un robot attachant.

Les racines du mal, par Miriam Allen deFord, aurait pu être plus exotique, mais ne fait qu'anthropomorphiser les arbres et les plantes, dans une version végétale de "Thérèse Raquin" et consorts. Dommage.

Un pacte faustien moderne : son âme pour un téléviseur dernier cri. Ne manque que l'abonnement à la VOD à Un modèle dernier cri diablement imaginé par Robert F. Young.

Dissoudre et coaguler tout ce qui a été écrit, faire une synthèse absolue du savoir scientifique et artistique, tel est l'enjeu infini du protagoniste de Le domaine interdit, courte nouvelle de Gérard Klein, qui le mènera à synthétiser le nom de… Nous tairons le reste, mais constatons que notre époque réactualise naïvement ce postulat à travers le fantasme d'un savoir encyclopédique exhaustif servant de socle à une "intelligence" de synthèse.

Jacqueline Osterrath passe par une petite circonvolution pour amener son sujet, fort simple bien que terrible. Habile et efficace Rencontre avec l'Ankou.


Les lovecraftomaniaques et les chercheurs en lovecraftologie seront toujours intéressés par ce que pouvait produire la critique lors de la sortie d'un nouveau recueil de H. P. Lovecraft en France. Le fin et franc Demètre Ioakimidis nous produit cette recension à l'occasion du recueil (un peu artificiel) paru chez Denoël en ce printemps 1961 : "Je suis d'ailleurs".

JE SUIS D'AILLEURS (The outsider) par H. P. Lovecraft (Denoël « Présence du futur »).

 


« Lovecraft, qui est américain, a inventé un terrifiant monde de l'espace-temps, son style gagne encore à la traduction française. » Nanti de cette peu compromettante bénédiction qui est signée Jean Cocteau, de l'Académie française, Lovecraft a obtenu les suffrages des amateurs français d'insolite, une vingtaine d'années après sa mort. L'attrait que le démoniaque et le monstrueux exercent sur ses protagonistes, les extra-terrestres terrifiants qu'on devine dans les coulisses de certains de ses récits, ainsi que la précision inquiète avec laquelle il sait dépayser son lecteur, sont autant de gages de son originalité. Celle-ci n'est plus en cause, bien entendu, et les nouvelles de ce recueil en contiennent maint exemple. Mais elles présentent aussi plusieurs faiblesses, dont il y a lieu de dire quelques mots, car elles sont en général négligées au profit des qualités.

En tout premier lieu, il serait à peine exagéré de dire que Lovecraft a écrit non pas un certain nombre de nouvelles, mais bien un certain nombre de fois une même nouvelle. Assurément, le décor et les circonstances du récit varient d'une fois à l'autre, de même que le protagoniste : il demeure néanmoins évident que leur trame est constamment la même : ils racontent la découverte de l'inconnu et du Monstrueux – que ce soit sous l'aspect des Grands Anciens, ou sous celui d'une négation effrayante des lois de la nature. Un homme normal se trouve mis en présence de quelque chose d'insolite et de terrible. La seconde faiblesse de ces récits, c'est qu'ils s'arrêtent presque invariablement là : le narrateur est paralysé par l'effroi, ou bien il fuit, il devient fou, ou encore il met fin à ses jours. Il ne tente jamais d'en savoir plus long sur les êtres dont il vient de découvrir l'existence, et, par conséquent, ceux-ci n'ont pas de véritable relief. Le lecteur a beau savoir qu'ils sont la cause de morts ou de disparitions, il n'est pas gagné par la terreur du héros, car ces monstres n'ont guère d'existence effective pour lui. On souhaiterait connaître – ne serait-ce qu'une fois – ce qui les anime, on voudrait qu'un contact fût établi avec ces machines à faire peur. Tel est un troisième défaut de ces récits : les monstres y possèdent autant de vraisemblance que le dragon des anciennes mises en scène de « Siegfried » – et ils demeurent encore beaucoup plus lointains. 

Enfin, il faut bien reconnaître que si le caractère vague des descriptions de Lovecraft peut vraisemblablement résulter de la terreur qui frappe le narrateur, il ne contribue en revanche guère à communiquer cette crainte au lecteur. Que penser d'un passage comme celui-ci (dans « La peur qui rôde », nouvelle finale de ce recueil) : « Des ombres torrentielles, rouges et visqueuses, se poursuivaient, haletant et glissant, dans les corridors infinis du ciel violet et zébré d'éclairs… phantasmes sans forme, dessins d'un kaléidoscope vampirique… forêt de chênes monstrueusement nourris dont les racines en forme de serpent se tordaient, aspiraient d'innommables sucs dans la terre grouillante de démons cannibales… tentacules en forme de tertres, nés d'un noyau souterrain de pourriture perverse…» ? Quelles que soient les qualités d'un tel passage – dont la traduction française d'Yves Rivière conserve un reflet fidèle – il est difficile d'éprouver de la crainte en le lisant. Contrairement à ce qu'affirme la publicité accompagnant certaines éditions américaines de son œuvre [en particulier dans une édition de poche, « (Cry horror) » qui contient d’ailleurs en majorité les récits de « Je suis d’ailleurs »] , Lovecraft s'accommode parfaitement d'une lecture nocturne.

Cette répétition du schéma fondamental provoque un curieux déplacement de la curiosité ; on ne se demande plus, en abordant ces nouvelles, quelle va être l'explication des phénomènes insolites qui s'y trouvent relatés : on attend le monstre, la goule et le vampire, sinon comme de vieux amis, tout au moins comme de divertissantes connaissances sans lesquelles la soirée – ou, plus souvent, la nuit – ne serait pas complète. Mais on demeure curieux de connaître la façon dont il vont apparaître, le symptôme par lequel le narrateur va être terrorisé.

Les critiques précédentes paraîtront sans doute excessives : après tout, Lovecraft n'est-il pas un poète de l'effroi et de l'inquiétude ? Est-il équitable de l'attaquer pour des motifs plus ou moins « rationalistes » et logiques ? La réponse à une telle question peut être affirmative, à cause de la façon même dont l'écrivain américain bâtissait ses récits : ceux-ci étaient destinés à produire un choc – surprise, inquiétude, effroi – par l'apparition soudaine de l'insolite dans notre bon vieil espace-temps quotidien. Les règles de ce dernier demeurent applicables, puisque l'auteur choisit lui-même d'y placer son action, et puisque ce fond banal sert de repoussoir aux « abominations » qu'il imagine.

Cependant, de telles faiblesses n'excluent aucunement des qualités très réelles. Inconsciemment, Lovecraft s'était approprié l'héritage littéraire d'Edgar Poe, qu'il avait transformé selon les exigences de son propre tempérament. Cette filiation est manifeste par certains détails matériels : dans « Le molosse », la réclusion volontaire et les excentricités des deux protagonistes évoquent le chevalier Dupin et son discret chroniqueur ; et Poe est effectivement nommé dans « La maison maudite ». Mais la parenté est également perceptible de manière moins nette – ou plus subtile : un décor – l'irréel château de « Je suis d'ailleurs » ou la ville où l'on entend « La musique d'Erich Zann » – une atmosphère qui semble être celle d'un passé lointain – « La tourbière hantée » – un personnage marqué par une tare ancestrale – « Arthur Jermyn » – pourraient être issus de l'imagination de Poe. Mais – est-il besoin de le dire ? – Lovecraft utilise de tels éléments selon sa fantaisie personnelle, beaucoup plus sombre que celle de l'auteur des « Histoires extraordinaires ».

Les humains mis en scène dans « Je suis d'ailleurs » sont principalement des jouets de la fatalité, ou tout au moins des intermédiaires ; quelle que soit leur audace initiale, leur scepticisme scientifique ou leur curiosité d'investigateurs, ils ne sont là que pour la terrible découverte que Lovecraft leur imposera. Les sentiments qu'ils peuvent avoir au début du récit disparaîtront devant leur peur, et ils seront obligés de reconnaître l'existence de ces forces mystérieuses dont ils étaient prêts à rire : Joël Manton, à l'esprit « clair, pratique et éminemment logique », reconnaîtra spontanément qu'il a vu « L'indicible » ; Thurber, esthète raffiné, est frappé d'un tel saisissement en voyant « Le modèle de Pickman » qu'il refuse dorénavant de rencontrer ce peintre qu'il admire. L'évolution de la plupart des personnages de Lovecraft est similaire : pleins d'audace au commencement de la nouvelle, ils ne sont plus que le reflet amoindri d'eux-mêmes à la fin – lorsqu'ils ne se suppriment pas.

L'écrivain a cependant magnifiquement su varier le décor, le milieu et ce qu'on pourrait appeler le « climat » dans lesquels ses protagonistes font leurs fatales découvertes. « La cité sans nom », perdue en Arabie, « La tourbière hantée », qui conserve les ruines – et davantage – de l'Irlande païenne et, bien entendu, la Nouvelle-Angleterre et en particulier l'imaginaire cité d'Arkham, s'animent toutes d'une existence étrange et fascinante. Lovecraft sait faire appel à l'imagination lorsqu'il s'agit d'évoquer un cadre qui conserve quelque rapport avec le réel : le lecteur complète, devine, invente selon ce que l'écrivain lui suggère. Il y a là des points de repère à partir desquels on peut rêver ; tandis que les monstres, à force de vouloir être effrayants et « différents de tout », finissent par devenir simplement inconcevables.

Une autre qualité de ces nouvelles – une qualité qui suffit d'ailleurs à compenser leurs défauts – est l'air avec lequel Lovecraft sait raconter son histoire : il connaît le but à atteindre, et il avance dans sa direction sans jamais le perdre de vue. Il est encore, en cela, un héritier de Poe. La plupart des récits réunis dans ce livre ne se rattachent pas au cycle de Cthulhu, auquel ils sont généralement antérieurs (d'après certains bibliographes, la première publication de « La musique d'Erich Zann » daterait de 1922). S'ils ne possèdent pas les résonances cosmiques des nouvelles au fond desquelles on devine les Grands Anciens et les dieux du panthéon lovecraftien, ils ont en revanche une densité et une sorte d'économie qui en font de parfaites réussites narratives. Tel est surtout le cas de « La musique d'Erich Zann », « Le molosse » et « Je suis d'ailleurs », qui constituent de véritables chefs-d'œuvre dans le domaine du conte fantastique. La première de ces nouvelles, surtout, est exemplaire par la combinaison de son décor étrange (un quartier « hors de l'espace » dans une ville française) avec des événements dont la banalité disparaît progressivement pour faire apparaître l'inexpliqué.

Lovecraft possède des admirateurs pour lesquels la moindre des nouvelles qu'il a écrites est saisissante et se situe à l'abri de la plus timide critique. Il semble cependant plus juste de reconnaître qu'il possédait certaines faiblesses : cela ne l'empêchait point d'atteindre souvent une originalité profonde, et plusieurs des sommets de son œuvre sont contenus dans ce livre. Une fois reconnue l'identité des trames qu'il utilisait, il vaut la peine d'admirer la richesse des dessins dont il savait les orner.

Demètre Ioakimidis.

15 décembre, 2024

Cadeau Bonus : Les disparus de Galaxie - le PReFeG a trois ans !!!



POUR FÊTER LE TROISIEME ANNIVERSAIRE
du PReFeG

Parue de novembre 1953 à avril 1959, la revue Galaxie a eu le mérite de donner la possibilité à quelques auteurs français de faire leurs premières armes. On pensera à Gérard Klein, à Michel Demuth, qui rejoindrons vite Fiction, mais l'on aura sans doute oublié une bonne partie de ces auteurs qui n'auront pas eu la chance d'être réédités ensuite. 
C'est ainsi 12 auteurs français que le PReFeG souhaite réexhumer, tant à travers des nouvelles qui n'auront été publiées que dans Galaxie 1ère série, que parce que l'on pourra apprécier leurs bonnes qualités d'ensemble.

C'est ainsi sous la forme d'une anthologie inédite (au format epub) concoctée par nos soins que nous souhaitons partager avec vous ces (re)découvertes. Comme à l'accoutumée, après un clic droit sur la couverture ci-contre, "enregistrez (votre ebook) sous..." le dossier de votre choix pour en profiter pleinement.

Bonne lecture et vive le partage !


Dans cette publication, vous pourrez apprécier :

Bernard DEVAUX : Hypnose musicale (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 57, NUIT ET JOUR 8/1958)

A l'heure actuelle où composer des petites musiques pré formatées est rendu possible et automatique, Hypnose musicale met l'accent sur ce qu'on voyait peu venir encore à l'époque : le rapport direct au "client" individualisé en masse (le "dividu" de Deleuze). Une bien bonne nouvelle par Bernard Devaux, un auteur qui ne signera que deux autres nouvelles en parution dans la revue Satellite.

Jacques DROIT : Malheureux Ulysse , 1956 (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 29, NUIT ET JOUR 4/1956)

Une belle et audacieuse leçon d'uchronie, qui place déjà les bases du multivers.

Albert FERLIN :

- Télépathie (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 46, NUIT ET JOUR 9/1957)
- Un commando de Mars (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 50, NUIT ET JOUR 1/1958)

Albert Ferlin, s'il fait ses débuts dans Galaxie, sera ensuite publié dans Fiction (et ne sera pas pour autant réédité ensuite). Le n°64 de cette revue écrira à son sujet :

"Albert Ferlin, dont voici la première nouvelle dans « Fiction », fit le barreau et le journalisme – et est aujourd'hui fonctionnaire. À ses moments perdus, il est peintre, photographe et écrivain. Attiré particulièrement par l'étrange et l'anticipation, il a déjà publié plusieurs nouvelles dans le genre (notamment chez notre confrère « Galaxie »). Il aime les œuvres ayant une portée sociale ou révélant une psychologie particulière. Ses auteurs favoris sont Borges, Lovecraft et Bradbury. "

Télépathie est une très intéressante nouvelle qui pose le débat ontologique de la conscience indivisible du sentiment de souffrance. On ne pourrait en dévoiler davantage sans divulgâcher la lecture.
Depuis plus de quatre ans, combien en ai-je lu de ces entrefilets : « Les habitants de… ont aperçu vers minuit moins le quart une lueur se déplaçant au-dessus de l’horizon, à très grande vitesse. Étant donné le lieu d’apparition et le sens de déplacement du mobile, il ne pouvait s’agir d’un aérolithe…» etc…

De plus, toute une littérature s’est construite sur le sujet, et les gens s’y complaisent.

— Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? disait Torrie.

Évidemment ! Les gens ont le droit d’écrire des bouquins stupides, que d’autres ont le droit de lire.

Un philosophe n’a-t-il pas dit, au surplus, que cette histoire de soucoupes volantes était nécessaire pour remplacer les vieilles légendes impuissantes, de nos jours, à contenir l’angoisse métaphysique qui nous étreint. Tous les moyens sont bons pour y échapper : le whisky pour les uns ; pour d’autres, les histoires idiotes…
Outre cet l’incipit de la nouvelle qui fait un sacré clin d'œil à ce sacré Jimmy (Guieu) - et tout en évoquant au passage un texte remarquable de Roland Barthes (publié dans sa rubrique "Petite mythologie du mois" dans les Lettres Nouvelles) - Albert Ferlin propose dans le jubilatoire Un commando de Mars le récit d’une résistance à l'envahisseur, avec des cotés "hard science" fort intéressants.



Léon GROC
 : Le Suprême exode (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 27, NUIT ET JOUR 2/1956)

Un exemple de SF à l'ancienne, pétrie de références bibliques : Le suprême exode par Léon Groc, une nouvelle inédite, pour les collectionneurs de merveilleux scientifique à la française.




Bernard GUILLEMAIN
 : Holopherne (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 28, NUIT ET JOUR 3/1956 )

Holopherne, par Bernard Guillemain, second lauréat du concours de nouvelles de Galaxie après Michel Lacre paru en février 1956, est une amusante histoire de parole animale. Qu'est-ce qui nous distinguerait de l'animal si nous perdions ce monopole ?

Georges-Louis LASSIAZ : C'est demain le 21 mars (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 8, NUIT ET JOUR 7/1954 )

Nous n’avons rien découvert sur Georges-Louis Lassiaz. Sa nouvelle dénote pourtant un certain talent.



Michel LECLER
: Téléchrone (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 30, NUIT ET JOUR 5/1956)

Le double d'un individu dans un monde parallèle est-il identique ? Téléchrone rappellera "Malheureux Ulysse" de Jacques Droit. Michel Lecler, auteur venu de la Série 2000, sera ensuite plus connu comme scénariste, traducteur et grand spécialiste de littérature policière sous le nom de Michel Lebrun.



Daniel MAUROC : Les Télécrates (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 43, NUIT ET JOUR 6/1957)

Avec Les télécrates, de Daniel Mauroc (qui sera plus connu en sa qualité de traducteur de, entre autres, Jerome Charyn ou de Oscar Wilde, ou encore comme éditeur), nous voilà en plein spectaculaire intégré et diffus, comme disent les situationnistes. Une très efficace nouvelle sur la fascination que ne manque pas d'exercer (de nos jours) les aventures sans fin de nos héros de séries télévisées interchangeables et conçues pour tous les goûts... Mauroc pose surtout en creux la question de l'assise d'un pouvoir qui repose sur un peuple passif. Pour le regard spéculatif que l’on peut y apporter aujourd’hui, il n’y manque que la gestion de la productivité.

Jacques RAMEAU : Le Commencement de la fin (Nouvelle,  Galaxie (1ère série) n° 63, NUIT ET JOUR 2/1959 )

"HUGH fut ravi de ne pas trouver de trottoirs roulants dans cette partie de la ville : il allait pouvoir un peu marcher. Les commodités du « modernisme » lui faisaient horreur. Tout lui faisait horreur, et, au rythme de quelques enjambées, la nausée le prit d’être un homme, un de ces hommes qui enserrent l’humanité dans le corset du progrès, en le poursuivant, en le dépistant systématiquement avec une sorte de joie masochiste. Tout, pour lui, sonnait faux dans cet univers ; faux, ce décor où les hommes semblaient heureux de vivre. Allons donc ! Heureux de vivre dans un esclavage de la machine dont ils dépendaient entièrement ! Il lui revenait à l’esprit cette ancienne théorie que l’homme n’est pas fait pour le progrès, mais qu’il doit être fait par le progrès. Et lui, une créature humaine, il croyait ses semblables indignes d’apprécier, de comprendre, et surtout de s’allier ce « modernisme », alors qu’ils ne faisaient que le subir…"
Telle est l'humeur un peu grognonne pour Le commencement de la fin. La problématique du mutant, qui fait un saut évolutif individuel et spontané, face à l'évolution naturelle graduelle et tâtonnante, est ici clairement exposée dans une très bonne et simple nouvelle, par un mystérieux Jacques Rameau.

Jeannine RAYLAMBERT :
 - La Planète maudite (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 37, NUIT ET JOUR 12/1956)
 - Les Sept couleurs de son âme (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 40, NUIT ET JOUR 3/1957)
 - Le Partage de minuit (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 53, NUIT ET JOUR 4/1958)
 - Le Message de Neptunia (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 58, NUIT ET JOUR 9/1958) 
 - Demain, il fera jour (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 61, NUIT ET JOUR 12/1958)

On retrouvera Jeannine Raylambert dans Galaxie entre 1956 et 1958. Une page complète lui est dédiée sur le site consacré à son père, illustrateur et peintre.

La planète maudite rappelle "La naissance des dieux" de Henneberg, mais comme vue depuis le versant naïf de l'Olympe. A noter toutefois que Jeannine Raylambert a su pressentir cette « singularité » que nous pourrions sentir advenir en ce début de 21ème Siècle :
Ils vivaient parce qu’on leur avait donné la vie, mais ils ignoraient leur raison d’être. Les facultés fabuleuses qui leur permettaient des prouesses que, cent siècles plus tôt, on aurait baptisées « miracles » n’aboutissaient, en fin de compte, qu’à un effroyable néant. Plus ils savaient comment sont et vont les choses, en vertu de quelles lois, moins ils comprenaient pourquoi elles étaient telles dans leur univers mécanisé et métallisé à l’excès, où il fallait trimer comme des esclaves pour ne pas laisser les machines prendre le pas sur leurs créateurs.

Ah ! on en avait vu, de ces machines trop intelligentes, se mettre tout à coup à prendre des initiatives personnelles ! L’automation, les cerveaux électroniques des Terriens se trouvaient dépassés depuis longtemps… Quand une machine à composer des discours ministériels s’était avisée brusquement de donner des ordres ahurissants, capables de paralyser tout un pays en un quart d’heure, on avait compris que si ces « bécanes » restaient condamnées à effectuer tout le travail des êtres vivants, il n’en faudrait pas moins ne plus les quitter d’une semelle pour éviter les pires catastrophes.

Dans Les sept couleurs de son âme, un savant est confronté scientifiquement à toutes ses vies antérieures. Une nouvelle peut-être un peu bavarde.

Le partage de minuit s’amorce avec une bonne trouvaille, même si elle demande une forte suspension de l'incrédulité, dans un style très français, parfois même un peu mièvre, sur notre planète littéralement coupée en deux.

Bonne construction pour Le message de Neptunia, qui décrit une civilisation sous-marine, et laisse une part d'irrésolution assez présente pour laisser spéculer le lecteur.

Demain, il fera jour ! est sans doute la plus belle de ses nouvelles, sur la toute puissance scientifique et l'orgueil qui l'accompagne. Jeannine Raylambert analyse avec doigté le chapelet de sentiments qui se succèdent chez un homme qui se ferait l'égal d'un dieu.

Charles L. SOUVELIER : La Fin du monde en 2003 (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 22, NUIT ET JOUR 9/1955)

Cassandre avait reçu d'un Dieu sa prescience de l'avenir ; ici, le témoin du futur tire ses visions d'une machine… Mais comme la devineresse antique, il n'y pourra rien. Un scénario un peu simpliste parfois, mais de belles séquences de décadence dans La fin du monde en 2003, par Charles-L. Souvelier (instituteur à Bruxelles).

Jean LEC :

- Les Cinq étoiles (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 27, NUIT ET JOUR 2/1956)

- Grains de sable (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 28, NUIT ET JOUR 3/1956)

- La Pieuvre saturnienne (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 31, NUIT ET JOUR 6/1956)

- Une journée sur Deû (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 32, NUIT ET JOUR 7/1956)

- Retour à zéro (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 33, NUIT ET JOUR 8/1956)

- Aranéa (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 38, NUIT ET JOUR 1/1957)

- L'invasion des boules (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 43, NUIT ET JOUR 6/1957)

- Les transports de M. Signet (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 52, NUIT ET JOUR 3/1958)

- La danseuse volante (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 59, NUIT ET JOUR 10/1958)

- Ma poule et moi (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 60, NUIT ET JOUR 11/1958)

- Les baudruches vertes (Nouvelle, Galaxie (1ère série) n° 64, NUIT ET JOUR 3/1959)

On le constate, Jean Lec sera maintes fois publié dans Galaxie à partir de février 1956. On aurait pu imaginer qu’une prometteuse carrière d’auteur de science-fiction commençât ici – très malheureusement, Jean Lec sera victime d’un accident vasculaire cérébral en 1958, qui le laissera paralysé jusqu’à sa mort en 1964.

A l’origine peintre et illustrateur, directeur avant-guerre d’une agence de publicité, ce touche-à-tout était réputé être un anarchiste convaincu et généreux. Jean Lec était surtout publiquement connu en tant que chansonnier, et fut producteur d’une des toutes premières émissions satyriques de la télévision française : « Le grenier de Montmartre ». Les premiers lecteurs de science-fiction de cette époque auront pu apprécier dans la série 2000 des Éditions Métal deux romans : « L’être multiple » et « La machine à franchir la mort ». 

Un roman érotique de sa plume, « Mine de rien », porte en couverture une illustration dont le style rappelle fortement celui du mystérieux L.G. Keller, illustrateur de l’édition de luxe de « La tentation cosmique » du non moins mystérieux Roger Sorez dans la sus-citée Série 2000. Lec (Fernand Henri François Gustave Lecoublet) serait-il L.G. Keller sous pseudonyme ? A détailler le style fleuri de Lec, on y retrouve même un peu celui de Sorez, ouvrage fortement conseillé pour ses qualités narratives.

Une fois n’est pas coutume, Galaxie se fendra même pour Jean Lec d'un texte de présentation de l'auteur dans son numéro 31 (illustrant le mouvement - voulu ou non - de cette revue de se rapprocher de la forme éditoriale de sa rivale Fiction.) 
JEAN LEC, l’un de nos meilleurs chansonniers, a fait les beaux soirs des théâtres spécialisés de la capitale (Noctambules, Dix-Heures, Lune Rousse, etc.), et sa fameuse émission du Grenier de Montmartre demeure, depuis qu’il l’a créée (en1945), l’une des plus populaires de la radio.

Ce chansonnier fécond – 273 sketches, à ce jour, sans compter toutes ses chansons ! – est aussi un auteur fécond d’ouvrages d’anticipation. Ses deux premiers romans : L’Être multiple et La machine à franchir la mort ont paru récemment. Il vient d’en terminer deux autres : Les mutants mauves et Moi en triplicata, ainsi que plusieurs récits plus courts. GALAXIE, qui a déjà publié deux contes excellents de Jean Lec – Grains de sable et Les cinq étoiles – présente aujourd’hui La pieuvre saturnienne, une nouvelle étrange de ce brillant auteur où le présent et un futur peut-être proche se rejoignent…
Notons que les romans évoqués ("Les mutants mauves" et "Moi en triplicata") n'ont jamais vu le jour.

Les cinq étoiles demeure une nouvelle fantastique sur la métempsychose, empreinte d’un argot bien fleuri. 

Grains de sable est à ranger dans la série : « faut-il explorer seul les exoplanètes ? », 

La pieuvre saturnienne est bien menée, et décline le thème de l'invasion par l'esprit. Jean Lec maîtrise bien ses effets et ses péripéties. 

Une journée sur Deû, habile et courte nouvelle, nous rappelle la relativité de tout exotisme.

Dans Retour à zéro, on peut lire : « la planète Kcrapanul lors de mes expéditions dans la constellation Noiprocs… » Un lecteur attentif lira Lunaparck et Scorpion ; voilà bien l’humour à la française sur l’exotisme souvent exagéré du champ sémantique des space-opéras américains. Bref : une bonne et sympathique petite nouvelle où la condescendance des êtres supérieurs se prend les pieds dans le tapis.

Aranéa, une sympathique autofiction.

En lisant L’invasion des boules, on repensera au roman "La sortie est au fond de l’espace" de Jacques Sternberg, bien que le pourquoi de l'affaire y soit très différent. Jean Lec postule ici l'existence d'un niveau pangéen d'organisation de la vie, c'est à dire à celui de la planète elle-même. C'est surtout l'occasion d'un discours « œcologique » (comme on le balbutiait alors) encore assez rare à cette époque.

A la lecture de Les transports de M. Signet, on imagine que Jean Lec a peut-être lu "Terminus les étoiles" de Alfred Bester en voie de parution (avril 1958). Voilà en tous les cas une nouvelle très sympathique, sur le ton d'un Marcel Aymé.

La danseuse volante expose la force d'anti gravitation, et pour le coup la nouvelle demeure légère.

Ma poule et moi est une petite nouvelle sympathique et sans prétention ; on sent bien, encore une fois, l'influence de Marcel Aymé dans ce récit de métempsychose symbiotique.

Illustration de M. BOILEAU
Pour la dernière nouvelle de Jean Lec parue, Galaxie au bord de sa propre disparition publiera la seule et unique illustration originale (c'est à dire non issue de l'édition américaine) de toute la série. 
Dans Les baudruches vertes, Jean Lec - qui s'octroie au passage une sacrée audace toute journalistique ("Mais n’anticipons pas, bien que Galaxie soit une revue d’anticipation." y écrit-il) - évoque non seulement "Alien" - avec ce suspens d'une chasse à l'homme en huis clos - mais préfigure aussi et surtout le premier jet cinématographique de ce classique, avec cette forme volontairement ridicule de l'assaillant extraterrestre : le film de John Carpenter "Dark star", scénarisé, comme "Alien", par Dan O'Bannon. 



11 décembre, 2024

Fiction n°089 – Avril 1961

De nombreux récits restés inédits, dont deux d'auteurs anglo-saxons fort appréciés, (Robert Sheckley et Robert F. Young), raviront les amateurs de raretés. La part belle y est aussi faite à un large extrait de "La guerre des salamandres", roman incomparable de Karel Capek, et les articles de fond y sont fort intéressants. 

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Sommaire du Numéro 89 :


NOUVELLES

 

1 - Robert F. YOUNG, Nikita Eisenhower Jones (Nikita Eisenhower Jones, 1960), pages 3 à 17, nouvelle, trad. P. J. IZABELLE *

2 - Marcel BATTIN, Le Visiteur, pages 18 à 24, nouvelle

3 - Karel CAPEK, La Civilisation en marche, pages 25 à 65, extrait de roman

4 - Robert SHECKLEY, Refus d'obéissance (Holdout, 1957), pages 46 à 77, nouvelle, trad. René LATHIÈRE *

5 - Roland TOPOR, Le Coût de la vie, pages 78 à 81, nouvelle *

6 - Gaston LEROUX, L'Homme qui a vu le Diable, pages 82 à 100, nouvelle

7 - Henri DAMONTI, Jérémie et Lisa, pages 101 à 107, nouvelle *

8 - Bruno VINCENT, La Plante, pages 108 à 116, nouvelle *

 

CHRONIQUES


9 - Pierre VERSINS, André Arnyvelde ou le Bacchus mutilé, pages 118 à 121, article

10 - Fereydoun HOVEYDA, Les Systèmes non-aristotéliciens : de Korzybski à Van Vogt et à Jacques Bergier, pages 122 à 130, article

11 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 131 à 142, critique(s)


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.

Nikita Eisenhower Jones est une très belle nouvelle, comme Robert F. Young a l'habitude de nous en délivrer, qui joue sur les clichés du conquérant dans la course aux planètes. Ici, c'est un usurpateur bien attachant qui en prend le relai.

Voyage dans les temps post-apocalyptiques, un sujet assez classique mais bien mené par le vieux narrateur de Marcel Battin dans Le visiteur. 

Refus d'obéissance, pour cause de préjugés raciaux, inconcevables à l'ère spatiale ; Robert Sheckley pousse comme à son habitude le bouchon jusqu'à l'absurde, même si la démonstration tourne un peu court. On pourrait attendre plus de dérision de la part de l'auteur, toutefois.

Le coût de la vie, c'est aussi la valeur de ce qu'était la vie à son origine. On aura beau tenter d'élever le débat en matière de connaissance de l'univers, Roland Topor nous démontre que tout se ramène à un rapport marchand. Gentiment sarcastique. 

Comme dans ses précédentes nouvelles, Henri Damonti sait dresser avec Jérémie et Lisa une ambiance mais l'ensemble sonne toujours un peu creux.

Bruno Vincent nous propose un huis clos relationnel que La plante vient bouleverser. Il s'agit de la dernière nouvelle publiée de cet auteur appréciable.

Un pacte avec le Diable contracté malgré soi, une ambiance lourde de menaces et de règlements de comptes, l'histoire de Gaston Leroux au Rayon des classiques, L'homme qui a vu le diable, sent le soufre.

Gardons le plus conséquent de ce numéro pour la fin de notre recension : La civilisation en marche est, comme nous le précise la note d'introduction de Fiction, le conséquent chapitre central du roman de Karel Capek "La guerres des salamandres".

" Nous sommes les hommes de l'Âge des Salamandres, " disait-on avec un légitime orgueil ; voilà bien autre chose que cet ancien Âge des Hommes avec ses petits travaux lents, minutieux et futiles qu'on appelait art, culture, science pure et que sais-je encore ! Les hommes véritablement conscients de l'Âge des Salamandres ne vont pas perdre leur temps à cogiter sur l'Essence des Choses : ils ne s'intéresseront qu'à la quantité et à la production en série ; tout l'avenir du monde consiste à élever sans cesse la production et la consommation : donc, il faut toujours plus de salamandres pour produire plus et manger plus. Les salamandres représentent tout simplement la Quantité ; leur mérite historique est d'être si nombreuses. Ce n'est que maintenant que l'ingéniosité humaine peut fonctionner à plein rendement, car maintenant elle travaille en série, avec une capacité de production maximum et un chiffre d'affaire record. Bref, c'est une grande époque. Que nous manque-t-il encore pour réaliser, au milieu de la satisfaction et de la prospérité générales, le Nouvel Âge du bonheur ? Que nous faut-il encore pour la naissance de l'Utopie tant désirée qui réaliserait tous les triomphes, toutes les magnifiques perspectives de plus en plus vastes, infinies, qui s'ouvrent à la prospérité humaine et au zèle des salamandres ? 

Non, vraiment, il ne manque rien : car maintenant on va parfaire le commerce des salamandres grâce à la perspicacité des hommes d'état qui s'assurent par avance que rien ne grincera dans les rouages de l'Âge Nouveau (…)

Le ton est donné, avec ses airs de glorioles un peu rapides et d'idéal utopique - ne nous méprenons pas, l'ironie est grinçante et Capek s'en donne à cœur joie pour vitupérer tous les excès innommables de l'esclavagisme et des hypocrisies que cela engendre.

La multiplicité de tons, à travers coupures de presse et témoignages, donne par petites touches l'impression de lire un documentaire captivant sur l'accession au langage et à la conscience d'une espèce animale, les salamandres, se hissant peu à peu à la hauteur de l'intelligence humaine. Peu à peu, du moins graduellement, car le récit historique semble s'emballer.

À cette époque, l'histoire est en quelque sorte fabriquée en série ; c'est pour cela que le rythme de l'histoire s'accélère considérablement (on estime que sa vitesse est de cinq fois supérieure à celle du passé). Aujourd'hui, nous ne pouvons plus patienter plusieurs centaines d'années avant qu'il se passe quelque chose de bon ou de mauvais dans le monde. Par exemple, les grandes migrations qui, autrefois, durèrent plusieurs siècles, auraient pu être complètement réalisées en trois ans, compte tenu de l'organisation actuelle des transports ; sans quoi, l'opération n'aurait pas été rentable. Il en va de même pour la liquidation de l'empire romain, la colonisation des continents, le massacre des Indiens, etc. Aujourd'hui tout cela pourrait être réglé incomparablement plus vite, si les travaux étaient confiés à des entrepreneurs disposant de capitaux suffisants. Dans ce sens, l'énorme succès du Syndicat des Salamandres et sa puissante influence sur l'histoire mondiale montrent la voie de l'avenir

Pour résumer, Karel Capek imagine avec beaucoup d'intelligence l'essor d'une espèce animale par l'accès au langage, puis à l'entendement et à la connaissance. On pourra y retrouver toutes les tartufferies humaines sur les exploitations diverses du vivant déjà connues : exploitation d'une manne de travailleurs dociles, esclavagisme, condescendance religieuse et ostracisme un brin dégoûté, ignorance des comportements d'origine et placage de l'espèce "autre" dans un moule anthropomorphique… L'ensemble dérivant de façon à reconstituer l'illusion d'une marche vers le progrès. Bien que l'extrait du roman reproduit ici n'en dise rien, on pressent bien toutefois que "La guerre des salamandres" n'apportera rien de bon à l'espèce humaine.

Nous vous proposons de découvrir l'intégralité de cet étonnant ouvrage, qui rappellera par certains aspect le travail de Olaf Stapledon, et nous reproduisons ici les deux articles qui accompagnaient l'édition belge chez Marabout, l'un de Karel Capek, et l'autre de… Jacques Bergier.

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Comment m’est venue l’idée de « La guerre des salamandres »

par Karel Čapek

On m’a demandé comment l’idée m’est venue d’écrire « La guerre des salamandres » et pourquoi j’ai précisément choisi les salamandres pour cette sorte d’utopie romanesque. Pour dire la vérité, je n’avais d’abord pas du tout l’intention d’écrire une utopie. Je n’ai pas un goût particulier pour les utopies ; avant d’entreprendre mes « Salamandres », j’avais à l’esprit un tout autre roman ; j’avais imaginé le personnage d’un homme bon, qui ressemblait un peu à mon défunt père, le personnage d’un médecin de campagne au milieu de ses malades.

Des menaces pèsent sur nous

Je voulais présenter une idylle médicale et un peu de pathologie sociale. Je me faisais une joie d’aborder ce sujet que je tournais et retournais dans ma tête pendant des semaines et des mois, mais sans arriver à m’y engager à fond. Je me demandais avec inquiétude si ce bon docteur était bien à sa place dans un monde troublé au point qu’il l’était alors et l’est toujours aujourd’hui. Oui, il pouvait soigner les gens et leurs douleurs ; mais cela restait par trop sans rapport avec les maladies et les douleurs dont souffre notre monde. Je songeais à un bon docteur, alors que dans le monde entier il n’était question que de crise économique, d’expansion nationale et de guerre prochaine. Je ne parvenais pas à m’identifier entièrement à mon docteur parce que moi aussi – bien qu’il paraît que ce n’est pas ce qu’on demande aux écrivains – j’étais et je suis encore plein de soucis devant les menaces pesant sur le monde des hommes. Bien sûr, je ne peux pratiquement rien pour détourner les menaces de la civilisation humaine ; mais du moins je ne peux pas m’en détacher, je ne peux pas ne pas y penser presque sans répit.

À cette époque – l’année dernière au printemps, quand la situation mondiale se présentait on ne peut plus mal sur le plan économique et pire encore sur le plan politique – j’eus l’occasion d’écrire la phrase suivante : Ne pensez pas que l’évolution qui a abouti à notre vie soit la seule possibilité d’évolution sur cette planète. Et voilà. C’est cette phrase qui est coupable ; c’est elle qui m’a fait écrire « La guerre des salamandres ».

Et c’est bien vrai ; il n’est pas exclu que dans d’autres circonstances favorables un autre type de vie, mettons une autre espèce animale, différente de l’homme, ait pu devenir le véhicule de l’évolution culturelle. L’homme avec sa civilisation et son développement culturel est sorti de la classe des mammifères, de l’ordre des primates ; il n’est pas impossible de s’imaginer qu’une même énergie évolutive eût pu animer le développement d’une autre famille animale. Il n’est pas exclu que dans certaines conditions de vie, les abeilles ou les fourmis n’aient pu devenir des êtres hautement intelligents dont la capacité de civilisation n’eût pas été moindre que la nôtre. Cela n’est pas non plus exclu pour d’autres créatures. Dans des conditions biologiques favorables, une civilisation, non moins élevée que la nôtre, aurait aussi pu se développer dans les profondeurs maritimes.

Des animaux impérialistes

Voilà la première idée ; et la deuxième fut celle-ci : si une espèce animale autre que l’homme avait atteint ce niveau que nous appelons civilisation, qu’en pensez-vous : aurait-elle commis les mêmes absurdités que le genre humain ? Aurait-elle fait les mêmes guerres ? Aurait-elle connu les mêmes catastrophes historiques ? Et que dirions-nous de l’impérialisme des sauriens, du nationalisme des termites, de l’expansionnisme économique des crabes ou des harengs ? Que dirions-nous si une espèce animale autre que l’homme proclamait que, vu son nombre et son instruction, elle possède seule le droit d’occuper le monde entier et de dominer toute la nature ? C’est donc cette confrontation entre l’histoire du passé humain et l’histoire actuelle qui m’a poussé de force à m’asseoir à mon bureau pour écrire « La guerre des salamandres ». La critique l’a qualifiée de roman utopique. Je m’élève contre ce terme. Il ne s’agit pas d’utopie, il s’agit d’actualité. Ce n’est pas une spéculation sur les choses à venir, c’est un reflet de ce qui est, de ce qui nous entoure. Ce n’est pas une fantaisie ; de la fantaisie, je suis toujours prêt à en rajouter gratis tant qu’on en voudra ; mais je voulais parler de la réalité. Je n’y peux rien, mais une littérature qui n’a cure de la réalité, de ce qui arrive vraiment au monde, des œuvres qui ne veulent pas réagir devant cette réalité avec toute la force dont la pensée et la parole sont capables, cette littérature n’est pas la mienne.

Une expérience froide et humide

Et voilà tout : j’ai écrit mes « Salamandres » parce que c’était aux hommes que je pensais ; j’ai choisi ce symbole des salamandres pas parce que je les aime plus ou moins que d’autres créatures du Bon Dieu, mais parce que vraiment un jour on a commis l’erreur de prendre l’empreinte d’une mégalo-salamandre du tertiaire pour celle de l’un de nos ancêtres fossilisés ; les salamandres ont donc, entre tous les animaux, un droit historique particulier pour monter sur scène dans un rôle à notre image. Mais même s’il ne s’est agi que d’un prétexte pour parler des affaires humaines, il a bien fallu que l’auteur se mette dans la peau des salamandres ce fut là une expérience un peu froide et humide, mais enfin de compte tout aussi merveilleuse et tout aussi terrible que de se mettre dans la peau d’êtres humains.

K.C. (1936)  


Les salamandres dans les rues de Prague

par Jacques Bergier

Lorsque les Allemands occupèrent Prague en 1939, le premier Tchèque qu’ils recherchèrent pour l’emmener en camp de concentration, fut l’écrivain Karel Čapek. Celui-ci était déjà mort, mais les Allemands arrêtèrent son frère et le tuèrent. Son exécution servirait de compensation car le nom des Čapek était pour eux un symbole de la liberté.

Mais qui donc était Karel Čapek ?

L’homme qui inventa les robots

Pour le monde entier, Čapek reste l’homme qui, en 1920, écrivit la célèbre pièce « R.U.R. », ce qui signifie Rossums’s Universal Robots. C’est dans ce titre que l’on vit, pour la première fois apparaître le mot « robot », qui veut dire en tchèque « travailleur » et qui devait finalement entrer dans le vocabulaire de toutes les langues de la planète. Le robot, c’est l’homme artificiel, l’homme destiné à nous remplacer. Le péché de créer, se substituant chez l’homme au péché de détruire. Le Golem et l’homunculus des légendes devenant réels, menaçants et prêts peut-être à livrer contre l’humanité la dernière guerre. De nos jours, le mot garde encore son pouvoir maléfique, à tel point que mon éminent ami Pierre de Latil a écrit un livre intitulé « Il faut tuer les robots » (Grasset) et que Isaac Asimov a tout fait pour les démythifier. Le problème n’en reste pas moins posé et il suffit de lire le « Dossier de la cybernétique » (Marabout-Université) pour voir que l’homme artificiel n’a rien d’impossible. Mais l’œuvre de Čapek ne se limite pas à « R.U.R.». Čapek a commencé sa carrière littéraire en 1918 en écrivant avec son frère Joseph une série de nouvelles, « Le jardin ». Dans une des nouvelles de ce recueil, « Le système », il était déjà question du travail à la chaîne et de la fabrication d’ouvriers standards et impeccables. Malheureusement pour l’inventeur du système, le grand organisateur Ripraton, les ouvriers découvrent par eux-mêmes le sens de la beauté et tout le système s’écroule.

Un auteur hanté par l’énergie atomique

En 1920, nous l’avons dit, Čapek écrivait « R.U.R. ». En 1922, c’était « La fabrique d’absolu », un ouvrage qui annonce l’énergie atomique par désintégration de la matière. L’idée n’était pas inédite dans la science-fiction de l’époque. Wells avait déjà prédit l’énergie nucléaire en 1913 dans « The world set free ».

Pourtant l’énergie atomique de Čapek n’est pas comme les autres. Chez lui, chaque fois qu’on détruit de la matière, on libère de l’absolu. Et cet absolu, cette essence ultime des choses, se répand partout et rend les gens religieux et altruistes. Les capitalistes qui avaient monté les premières centrales atomiques distribuent leurs biens aux pauvres. Chaque centrale devient un temple. Dieu apparaît partout et il faut finalement se priver de l’énergie atomique car le capitalisme n’est pas compatible avec la présence constante des dieux en quantité croissante, si j’ose ainsi m’exprimer.

C’est également l’énergie atomique qu’on voit apparaître en 1922 dans « Krakatit », où l’on trouve l’idée admirable d’un explosif qui n’explose que le mercredi : l’usine de l’inventeur est à côté d’un poste émetteur de radio très puissant qui ne fonctionne que le mercredi et dont les ondes catalysent la réaction. C’est également en 1922, que Čapek publiait la pièce « Le secret de Markopoulos », qui touche à une société secrète d’inventeurs ayant mis au point l’immortalité.

Čapek continua ainsi une brillante carrière d’écrivain de science-fiction, jusqu’à ce qu’en 1935, trois ans avant le premier viol de la Tchécoslovaquie et 33 ans avant le second, il écrive « La guerre des salamandres ».

Les salamandres et nous

Les « Salamandres » de Čapek sont de braves salamandres habitant à faible profondeur près des côtes. Ce sont des êtres paisibles, taillables et corvéables à merci et même… comestibles. L’homme les découvre d’abord au large de l’Indonésie, puis en d’autres endroits. Il les asservit, les exploite, les fait travailler et les mange. Mais tant va la cruche à l’eau que les salamandres, sous les effets pernicieux de la pensée de Karl Marx et des droits qu’on a accordés aux ouvriers, finissent par se révolter. Elles ne s’en tiennent d’ailleurs pas là et, emportées par leur élan, finissent par réclamer plus d’espace vital ; c’est ainsi qu’à la fin du livre elles se mettent à faire sauter la périphérie des continents pour coloniser les nouvelles régions précontinentales ainsi créées.

Dans l’esprit de l’auteur, les salamandres étaient les Tchèques. Mais elles pourraient aussi bien représenter les Vietnamiens, les Coréens et tous les peuples qu’on veut utiliser comme pions dans la grande politique, et qui un jour finiront par se révolter. Si Čapek s’adonnait à la politique de nos jours, il combattrait bien entendu pour la Tchécoslovaquie libre, mais il lancerait aussi le slogan : « Vietnamiens de tous les pays, unissez-vous ! » Peu de romans dits de science-fiction, sont aussi virulents et correspondent à une telle actualité. Pour le moment, les Salamandres sont à nouveau asservies, mais le jour viendra où elles bougeront et où les comptes se régleront. La Tchécoslovaquie n’est pas seulement le pays du brave soldat Chveik, elle est aussi le pays de Julius Fucik, écrivain assassiné par les Nazis et qui écrivit dans sa cellule un des livres, les plus remplis de joie de vivre qui existent : « Écrit sous la potence ».

« La maladie blanche » et la fin de l’écrivain ,

Dans les Salamandres, Čapek prévoyait déjà les jours sinistres où les robots à la croix gammée marcheraient dans les rues de Prague. Il écrivit encore une dernière pièce traitant du fascisme, « La maladie blanche ». Puis il mourut de désespoir. Mais la Tchécoslovaquie a survécu. Elle a continué à combattre. Heydrich fut exécuté pour montrer au monde que des hommes libres savent frapper. La Tchécoslovaquie connut un bref printemps de liberté puis les ténèbres retombèrent. La veille de la nouvelle catastrophe, les Éditions de la Paix à Moscou publiaient un recueil de nouvelles de science-fiction tchèque. Par une de ces coïncidences significatives que Carl Gustav Jung aimait tellement, ce recueil a paru sous le titre : « Le Géant lié ».

J.B. 


On  notera dans la Chronique scientifique de ce numéro un fort intéressant article de Fereydoun Hoveyda : "Les systèmes non-aristotéliciens", à propos de la "sémantique générale" de Korzbinski qui inspirera "Le monde des non-A" de A. E. Van Vogt.

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