Beaucoup de réflexion sur l'indésirable, ce qui le définit socialement, et ce que la société humaine en fait - à travers le thème du mutant, principalement, ou celui du robot comme avec cette belle nouvelle restée inédite depuis de Lester Del Rey. Et dans ce billet, un bonus pour les plus enthousiastes d'entre vous !
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Sommaire du Numéro 81 :
NOUVELLES
1 - Nathalie HENNEBERG, Du fond des ténèbres, pages 3 à 22, nouvelle
2 - Ward MOORE, L'Étranger (The Fellow Who Married the Maxill Girl, 1960), pages 23 à 45, nouvelle, trad. Roger DURAND
3 - Lester DEL REY, Cher vieux robot (Robots Should Be Seen, 1958), pages 46 à 62, nouvelle, trad. Michel DEUTSCH *
4 - Gérard KLEIN, Le Jeu, pages 63 à 63, nouvelle
5 - Peter MATHYS, Les Éprouvettes de l'espace (Die Weltraumkapseln, 1959), pages 64 à 79, nouvelle, trad. Paulette VIELHOMME *
6 - Poul ANDERSON, Les Prisonniers (The Martyr, 1960), pages 80 à 98, nouvelle, trad. René LATHIÈRE
7 - Fitz-James O'BRIEN, Qu'était-ce ? (What Was It? A Mystery, 1859), pages 99 à 109, nouvelle, trad. Pierre VERSINS
8 - André PIEYRE de MANDIARGUES, Clorinde, pages 110 à 113, nouvelle *
9 - Henri DAMONTI, Olivia, pages 114 à 119, nouvelle *
10 - Suzanne MALAVAL, Pour un enfant malade, pages 120 à 120, nouvelle *
11 - Suzanne MALAVAL, Le Vagabond, pages 120 à 121, nouvelle *
12 - Suzanne MALAVAL, La Petite sorcière aux cheveux doux, pages 121 à 122, nouvelle *
CHRONIQUES
13 - COLLECTIF, Ici, on désintègre !, pages 124 à 135, critique(s)
14 - COLLECTIF, Le Conseil des spécialistes, pages 136 à 137, critique(s)
15 - (non mentionné), Prix Jules Verne et Nautilus, pages 139 à 139, article
16 - Christian GRAU-STEF, Tribune libre, pages 141 à 143, article
* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.
Où l'on évoque les "téléniseurs", terme éponyme d'une nouvelle de Don Thompson (Galaxie n°13 - décembre 1954), mais cela n'est pas le propos de Du fond des ténèbres, signé par Nathalie Charles-Henneberg, qui, toujours fidèle à son mélange de pensée antique et de space-opera, continue de renforcer son histoire du futur mêlée au passé le plus primitif. Beaucoup de lyrisme, des rebondissements parfois un peu ardus à saisir ou à filtrer du flux poétique, mais un ensemble cohérent.
Ne me demande pas si une cuillerée de sucre adoucit l’océan ; laisse-moi croire qu’il en devient d’autant moins salé.
Si la reconnaissance de l'acte vertueux pour sa seule vertu participe au charme de L’étranger, cette belle nouvelle visite de nombreux thèmes de Ward Moore. Comme dans "Encore un peu de verdure", l'auteur dépeint de nouveau l'idéal du self-made man américain - comme en témoigne l'extrait suivant, mais idéal qui repose en réalité sur l'exploitation des talents d'un autre :
" Malcolm Maxill employa une partie du produit de la récolte abondante de 1940 à l’achat de la ferme voisine. Il était indiscutablement devenu un homme important du Comté d’Evarts. Trois journaliers étaient employés pour les deux fermes ; la maison d’habitation avait été restaurée ; outre des machines agricoles rutilantes, le nouveau garage abritait un camion, deux voitures de tourisme et une limousine commerciale. Le directeur de la banque d’Henryton écoutait les instructions de Maxill avec déférence et le mari de Muriel lui demandait conseil. "
On y retrouve aussi le thème de l'obsession de la sécurité :
— « Tu voudrais d’autres enfants ? »
— « Naturellement. Pas toi ? »
— « Il m’est toujours difficile de comprendre cette obsession de la sécurité chez les humains. Sécurité de leur situation, de leur ascendance et de leur progéniture. Comment est-il possible de faire avec tant de jalousie des différenciations entre un enfant et un autre à cause de l’existence ou de l’absence d’un rapport biologique avec soi-même ? »
Pour la première fois, Nan le sentit vraiment étranger.
— « Je veux des enfants à moi.
Toujours un peu sarcastique envers ses contemporains, Ward Moore tente de tirer vers "le haut" notre rapport moral au vivant, en se servant de la fable de l'extraterrestre miraculeux. Qu'un tel être puisse être goutte de miel dans l'océan importe peu, finalement. La littérature elle-même n'a pas d'autre vertu que de changer les opinions une par une.
On songera à " La controverse de Valladolid" - le roman de Jean-Claude Carrière reprenant les minutes d'un véritable procès visant à déterminer si les améridiens avaient ou non une âme (!) - avec Cher vieux robot, de Lester del Rey.
" Quel serait dites-moi, l’avis de six citoyens moyens, possesseurs de robots, dans un procès intenté en vue de démontrer qu’un robot est un être sensible et conscient, susceptible d’être traumatisé parce qu’on refuse de lui accorder un billet de passage ? "
Il est question ici aussi, au-delà de la possibilité d'une conscience, de l'asservissement d'êtres conscients et sensibles, esclavage rendu tolérable en leur déniant justement cette conscience. On asservit ainsi des peuples entiers en leur ôtant toute dignité.
Comme souvent avec les contes ultra-brefs, Le jeu, de Gérard Klein est une petite blague.
" (…) vous ne serez pas exécuté immédiatement ; ce serait contraire aux lois du gouvernement mondial. Nous nous contenterons simplement de vous expédier dans l’espace à bord d’une fusée monoplace, à commandes automatiques. Vous ne manquerez de rien. Vous ne souffrirez, ni de la faim, ni de la soif, ni du manque d’oxygène, car vos fonctions corporelles auront été suspendues au préalable. Seul votre esprit demeurera en état de veille. Vous pourrez ainsi voyager à travers l’espace pendant des dizaines d’années, si ce n’est plus, sans pouvoir intervenir d’aucune façon. "
Dans Les éprouvettes de l’espace, on pourra repenser au châtiment d'Antigone emmurée dans une caverne avec du pain et de l'eau. La question que soulève Peter Mathys, jeune auteur suisse allemand qui deviendra par la suite avocat d'affaires, reste : Que faire de l'indésirable ? Ici comme chez Henneberg, les mutants aux pouvoirs psy sont une épine dans le pied du corps social, et sont relégués comme des bagnards à la colonisation des terres les plus reculées. Cette nouvelle sera la seule contribution de Mathys à la revue.
Poul Anderson élabore dans Les prisonniers une théorie du physique et du psychique en vases communicants à l'échelle cosmique. Intéressant, mais le style y perd en péripéties, et fait penser à celui d'Asimov: un peu bavard.
Côté classiques, Fiction poursuit ses republications de textes de choix avec Qu’était-ce ? de Fitz James O'Brien. Un être invisible, assimilé tout d'abord à un fantôme, y est "observé", si l'on peut dire, par un narrateur dont l'honnêteté, voire la santé mentale, peut être questionnée. Un disciple de Poe, dont on retrouve le ton à double interprétation.
Jean-Claude Forest, sur la couverture, a bien su illustrer Clorinde, petit récit à la deuxième personne, un peu ampoulé par moments, d'une rencontre avec le (tout) petit peuple. Par André Pieyre de Mandiargues.
Comme dans ses "Lettres à Juliette" précédemment publiées, Henri Damonti, dans Olivia, fait parler un amoureux éconduit. Le fantastique ici repose sur des métempsychoses à tiroir, un peu cocasses bien que redondantes, proche d'un délire psychotique. Passable.
Au banc d'essai des jeunes auteurs, on retrouve également Suzanne Malaval avec trois courts récits ; Pour un enfant malade, comme dans "Le marchand de planète" du poète Christian Descamp, on "défroque le ciel" sur un ton de comptine ; Le vagabond traite de l'abandon amoureux source de peine et de mal-être ; et La petite sorcière aux cheveux doux fait changer la peur de camp et passe à la sorcière. Enfantin encore une fois, mais d'un ton très prononcé et personnel.
On appréciera le ton très structuré et déjà professionnel du jeune Demètre Ioakimidis dans la Revue des Livres. Une petite note sur la collection Présence du futur, par exemple :
Les « Présence du Futur » se suivent et ne se ressemblent pas en qualité : le n°39 de cette collection est le captivant « L’espace, le temps et Nathanaël » (de Brian Aldiss) ; le n°40 est porté par ce « Règne du bonheur », dont il est difficile de justifier l’inclusion dans une série de science-fiction. La chose est d’autant plus regrettable que, par la publication de livres tels que « La république lunatique », « Les faits d’Eiffel » et celui-ci, « Présence du Futur » est en train de perdre la place de choix qu’elle occupait parmi les collections de science-fiction éditées en France.
Nous ne résistons pas à l'envie de partager aussi cette critique d'un des premiers romans de John Brunner publié en France. Bien qu'encore loin de son style propre, John Brunner fera partie des auteurs qui compterons considérablement dans l'élaboration des thèmes de la science-fiction dans les années 60 et 70. Voici recensé, donc, Les négriers du cosmos, jamais republié depuis, et que nous vous proposons en Bonus !
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LES NEGRIERS DU COSMOS (Slavers of space), par John Brunner (Ditis).
Le lecteur de langue française connaît John Brunner par son roman « Threshold of eternity » (Au seuil de l’éternité *), dans lequel le temps, l’espace et les univers se mêlaient en un convaincant ensemble van vogtien. « Les négriers du cosmos » est tout à fait différent : c’est un récit d’aventures à la structure fort simple ; le thème en est la recherche, par un jeune Terrien riche et désœuvré, du mystère qui entoure les androïdes. Ces derniers, importés d’une planète lointaine, sont des êtres synthétiques que leur peau bleue et leur stérilité distinguent seules des hommes ; contrairement aux robots, ils sont capables de réfléchir et de faire preuve d’initiative.
L’action est menée avec vivacité, et le décor est esquissé de façon assez satisfaisante – tout au moins pour la partie de l’action qui se déroule sur la Terre. On peut cependant reprocher à l’auteur d’avoir un peu trop facilité la tâche de son héros : celui-ci ne paraît jamais se trouver devant un danger bien terrible et, même lorsqu’il tombe aux mains de ses ennemis, le lecteur n’éprouve pas de crainte réelle pour lui. Il y a là une question de ton, que John Brunner n’a pas encore vraiment trouvé pour ce genre de récit ; et, dans l’ensemble, il s’y montre moins à l’aise que dans « Threshold of eternity », pourtant beaucoup plus complexe. Peut-être est-ce une affaire de tempérament, peut-être s’agit-il simplement d’une maturité à acquérir (John Brunner est né en 1934, et son assurance est encore susceptible de croître). Cela n’empêche pas ces « Négriers du cosmos » de procurer quelques instants délassants au lecteur qui recherche de la science-fiction d’aventures exempte de complications. La traduction demeure assez fidèle au texte original – plus que ne l’avaient fait les versions françaises des autres romans de la collection.
DEMÈTRE IOAKIMIDIS.
* Note du PReFeG : Au seuil de l’éternité - Les cahiers de la science-fiction n°5, Satellite - Editions scientifiques et littéraires - février 1959 ; non republié depuis et devenu introuvable, avis aux partageurs !
Nous avions déjà évoqué le feuilleton haletant de la republication des aventures de Harry Dickson, que nous tentons à notre tour de rendre accessible au plus large public, et de la redécouverte un peu "fortuite" de son auteur - jusqu'alors considéré anonyme - par Henri Vernes, l'auteur de la série Bob Morane (voir à ce propos notre article "Harry Dickson - une intégrale vol. 1"). Pourtant, en janvier 1957, Jacques Van Herp évoquait déjà la paternité de Jean Ray en ces termes : "Enfin il semble bien avoir collaboré aux aventures de Harry Dickson, ces étonnants fascicules édités en Hollande, où, avec une éblouissante richesse de fautes d'orthographe et de syntaxe, se rencontraient des gorgones, des hommes squelettes, des adorateurs du démon, des cas de hantise et de possession." Il semble bien aussi qu'on aime à ne dévoiler que peu à peu le pot-aux-roses ; dans sa recension de "La porte sous les eaux" (réécriture de deux nouvelles de Jean Ray par un Jacques Van Herp sous pseudonyme - ouvrage depuis resté impublié), Pierre Versins use d'une périphrase assez énigmatique : Outre celui qui ne signa pas une bonne cinquantaine de fascicules, les plus fascinantes des aventures de « Harry Dickson ». Euphémisme totalement hermétique à qui ne connaissait pas l'histoire éditoriale des Harry Dickson.
Nous vous proposons de retrouver ici cette note dans son intégralité :
LA PORTE SOUS LES EAUX, par John Flanders et Michel Jansen (Spès, Col. « Jamboree »).
Jean Ray est un peu notre Lovecraft. Un Lovecraft qui aurait eu la chance d’être reconnu de son vivant. « La ruelle ténébreuse », « Malpertuis », « Le Grand Nocturne » ne sont pas des œuvres inférieures aux grands contes lovecraftiens. Et de même que pour Lovecraft, on peut disputer à perte de vue la question de savoir s’il s’agit de fantastique ou de science-fiction.
Mais il y a aussi un Jean Ray peu connu – et non moins estimable – celui qui signait John Flanders, pour les jeunes, de petites merveilles d’imagination scientifique ou fantastique aux Éditions d’Averbode, des brochures d’une trentaine de pages. Outre celui qui ne signa pas une bonne cinquantaine de fascicules, les plus fascinantes des aventures de « Harry Dickson ». À cette veine quasi ignorée appartiennent « Aux tréfonds du mystère » et « Le formidable secret du pôle », parus fin 1936.
Il a fallu Jacques Van Herp et son érudition prodigieuse pour exhumer ces deux étonnants petits textes et, redevenu pour un temps le Michel Jansen des « Raiders de l’espace », en faire le remarquable roman qu’est « La Porte sous les eaux ». Dire qu’il s’agit là d’une élucidation para-scientifique de la vieille légende de « La Navigation de Saint Brandan » guidera déjà les initiés. La civilisation perdue de Thulé y revit, avec des secrets scientifiques d’une originalité peu commune en science-fiction, et cela suffirait à assurer à ce livre un succès mérité, non seulement auprès du public ordinaire de la collection « Jamboree » mais encore auprès des lecteurs adultes. Mais il y a de plus ce souffle inimitable qui anime l’œuvre tout entière, cette sombre atmosphère qui se dégage du récit et envoûte le lecteur pour ne pas le quitter de sitôt, le volume refermé. Et là, Michel Jansen a réussi ce tour de force d’écrire du Jean Ray authentique sans perdre pour autant sa personnalité. À tel point qu’on peut défier le lecteur qui n’a pas sous les yeux les deux fascicules originaux de faire le départ entre ce qui vient de Jean Ray et ce qu’a ajouté Van Herp. En fait, les chapitres écrits directement par Van Herp (et il en a fallu pour atteindre les 180 pages du volume) sont très exactement ceux que l’œuvre originelle nécessitait. Enfin, dernier compliment non négligeable, la science utilisée ici sous forme d’extrapolation est sans faille.
Une telle collaboration mérite d’être poursuivie, il y a encore des John Flanders inconnus et, outre cela, les esprits de Jean Ray et de Jacques Van Herp sont assez voisins pour qu’ils puissent nous donner des œuvres originales encore plus achevées.
PIERRE VERSINS.
Pour terminer, un petit digestif : auriez-vous déjà considéré les virus comme des formes de vie dégénérées et victimes de leur parasitisme ? Voici ce qu'on peut lire à leur sujet, à l'occasion de la critique de l'ouvrage "La vie sur les planètes" de Robert Tocquet :
Des êtres comme les virus semblent bien constituer une sorte d’état intermédiaire entre la vie et la matière, pour autant qu’il soit possible d’établir une différenciation réelle entre ces deux catégories. Il n’est cependant pas absolument rigoureux de prendre l’exemple des virus pour défendre l’idée que des êtres vivants ont pu s’organiser « spontanément » dans certaines conditions. Il est en effet à peu près certainement établi que les virus ne sont que des parasites, des êtres dégénérés, et qu’ils doivent leur simplicité, non à leur degré de primitivité, mais à une longue évolution qui leur a fait perdre des caractères fondamentaux de la matière vivante : ils se reposent sur leur porteur pour assurer leur nutrition, voire dans certains cas, semble-t-il, leur reproduction.
Rapport du PReFeG (Septembre 2024)
- Relecture
- (Très rares) corrections orthographiques et grammaticales
- Ajout d'un sommaire (inexistant dans l'epub d'origine)
- Ajout du 4eme de couverture (publicité pour le Rayon Fantastique)
- Vérification des casses et remise en forme des pages de titre
- Note (5b) ajoutée.
- Vérification et mise à jour des liens internes
- Mise au propre et noms des fichiers html
- Mise à jour de la Table des matières
- Mise à jour des métadonnées (auteurs, résumé, date d'édition, série, collection, étiquettes)
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Merci infiniment .
RépondreSupprimerAvec plaisir Zidane, et merci pour vos visites régulières !
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