23 septembre, 2026

Galaxie (2eme série) n°026 – Juin 1966

Un numéro bien campé ! Trentième pilier de notre panthéon, Fred Saberhagen fait son entrée avec son célèbre cycle des Berserkers, à l'histoire éditoriale française, on le verra, assez mouvementée. A sa droite, Isaac Asimov qui s'éclipsera ensuite quelques années de la revue, et à sa gauche, l'hyper productif Robert Sheckley avec une novella dont la traduction de Michel Demuth (pourtant bonne) sera ensuite évincée par celle de Guy Abadia dans ses futures éditions françaises.


"Mais où ai-je mis ma crème solaire ?"


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Sommaire du Numéro 26 :


1 - Fred SABERHAGEN, Les Prisonniers de la machine (Goodlife, 1963), pages 4 à 27, nouvelle, trad. Pierre BILLON, illustré par COWELS

2 - Isaac ASIMOV, Le Père d'un monde (Founding Father, 1965), pages 28 à 35, nouvelle, trad. René LATHIÈRE

3 - Arthur Bertram CHANDLER, Les Baguettes sidérales (The Long Way, 1964), pages 36 à 49, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE, illustré par Norman NODEL *

4 - Jerome BIXBY, Le Défenseur (Guardian, 1964), pages 50 à 58, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

5 - Robert SHECKLEY Transfert stellaire (Mindswap, 1965), pages 59 à 148, nouvelle, trad. Michel DEMUTH, illustré par Gray MORROW

6 - (non mentionné) , Table des récits parus dans « Galaxie » : janvier-juin 1966 (nos 21 à 26), pages 155 à 155, index

 


* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.



Fred Saberhagen est surtout connu pour la série des Bersekers, des machines de destruction, reliques d'un conflit passé, qui passe pour avoir inspiré la franchise "Terminator" au cinéma. Il a aussi développé une série sur Dracula, une autre sur Sherlock Holmes.

Voici pour ce numéro une introduction à la série Berserker, dont c'est ici la première publication en France. Une bonne manne pour Galaxie qui publiera les nouvelles de cette série de façon quasi-mensuelle en cette année 1966. Elles ne seront reprises en recueil qu'en 1980, dans la collection éphémère Le masque de l'avenir, collection dirigée par Michel Demuth au Editions du Masque sans doute pour (eh oui !) faire concurrence au Club du Livre d'Anticipation des éditions OPTA. Cette édition de Berserker, avec ses somptueuses illustrations de Bilal, est malheureusement une rareté quasi mythique, car ses exemplaires sont passés au pilon par décision de justice (la collection ayant été jugée comme copie du CLA). La collection ne connaîtra ainsi pas de suite. Ce livre est ainsi jugé par certains comme "le plus mythique de la SF française." La nouvelle Les prisonniers de la machine, quant à elle, est bien représentative de la série : de la bonne SF classique, au manichéisme toujours remis à l'ouvrage, malgré un style un peu simple. On y rencontre des machines extraterrestres dont la mission est d'éradiquer la vie, toute vie.

Avec Le père d'un monde, on ressent tout le ton professoral d'Isaac Asimov, qui fait sa leçon de biochimie en utilisant ses personnages comme des allégories de l'humanité échouée dans un monde hostile. Une humanité pugnace, qui n'hésiterait pas à faire des sacrifices pour terraformer un monde hostile au bénéfice des temps futurs.


Les baguettes sidérales sont avant tout des baguettes de sourcier, mais certaines conditions les font non pas trouver des sources, mais remonter vers elles. Le comble de tout cela : la Terre elle-même pourrait être une planète piège. Une fin un peu sèche pour cette nouvelle tout de même agréable d'Arthur Bertram Chandler.


Jerome Bixby maîtrise très sûrement ses effets pour instiller la peur, dans Le défenseur, histoire de premiers terriens atteignant Mars, et ne trouvant rien de mieux à faire que de piller un temple. La collection des motifs de l'effroi colle aux basques de Pym (!) et de Adams : vision fragmentaire d'un temple sombre et mystérieux, dialogue conjectural sur la célébration qu'il représente, crainte du châtiment et actes impies qui se superposent, environnement à l'apparence fragile recouvrant d'autres périls endormis, le tout dans un suspens grandissant à mesure que sont semés par l'auteur les indices de ce qui va advenir… Un très bon texte digne d'anthologies. Michel Demuth ne s'y trompera pas en reprenant Le défenseursous une nouvelle traduction de Jacques Potot, dans sa série Marginal (Anthologie de l'imaginaire que l'on pourrait dénommer aussi : "les trésors de Galaxie") .

Elon Musk aurait-il lu Robert Sheckley ? On peut se le demander à la lecture des lignes suivantes de Transfert stellaire :
Seul un multimillionnaire pouvait s'offrir le luxe de voyager en personne à travers les étoiles. Mais seul un imbécile pouvait se résoudre à utiliser le Transfert !
Le Transfert est une technique permettant d'échanger deux esprits, l'un passant dans le corps de l'autre, de façon quasi instantannée et quelle que soit la distance qui sépare les deux. De là naissent tout une variété de situations, et Sheckley en explore quelques unes, non sans jouer d'un certain humour parfois tautologique :
Il se retrouva dans une petite pièce qui semblait sortie tout droit des pages d'un vieux roman historique. Les blocs vénérables de calculateurs électroniques anciens mais solides apparaissaient contre le mur. Près de la porte, il y avait un des premiers modèles de traducteur psychotype. Les fauteuils avaient la forme abrupte et le revêtement de plastique pastel d'une époque plus tranquille. Il ne manquait à la pièce qu'une réplique massive de Moraeny pour qu'elle fût une réplique parfaite d'une scène tirée des pages de Sheckley ou de quelque autre ancien poète de l'Âge de la Transmission. 
On comprend vite qu'un marché s'ouvre avec le transfert : celui des corps disponibles :
Il lui fallait trouver un esprit pour habiter son corps durant son absence. Mais ceci n'était pas trop difficile. Il y a beaucoup trop d'esprits dans la galaxie et pas assez de corps. (Comment la chose était possible, nul ne le savait vraiment. ! Après tout, chacun avait donné un corps pour commencer. Mais il y a toujours des gens qui finissent avec plus que ce dont ils ont besoin, que ce soit de l'argent, du pouvoir ou des corps, et d'autres qui finissent avec moins.) 
Pour nous autoriser une digression, les joueurs de jeux de rôles n'ont sans doute pas oublié ces deux psychoses si particulières qui pouvaient faire tout le piment de parties de L'appel de Cthulhu, le pançaïsme et le donquichottisme. Un pançaïste face aux Grands Anciens leur est un ennemi redoutable. En voici une explication au détour de la novella de Sheckley :

Marvin acquiesça d'un air pensif. « Et quoi d'autre ? »
— « Rien qui vaille la peine d'être mentionné. Seulement de la paperasserie, des actes d'abandon des droits et immunités, toutes ces choses. Et, bien sûr, l'avertissement habituel que je dois vous faire concernant la déformation métaphorique. »
— « D'accord, » dit Marvin. « J'aimerais que vous m'en parliez. »
— « Je viens de le faire, » dit Blanders. « Mais je vais répéter : attention à la déformation métaphorique. » 
— « D'accord, » dit Marvin. « Mais j'ignore de quoi il s'agit. »
— « C'est vraiment très simple, » dit Blanders. « Vous devez la considérer comme une forme de folie situationnelle. Voyez-vous, votre capacité d'assimilation de l'inhabituel est limitée et ces limites sont rapidement atteintes et dépassées lorsque l'on voyage vers d'autres planètes. Nous affrontons alors trop de choses nouvelles. Cela devient insupportable et notre esprit cherche un soulagement dans le processus de compensation par analogie. Il crée un pont entre la réalité acceptée et l'inconnu refusé, ramenant cet inconnu intolérable au familier désirable. Alors, incapable de répondre au flot de renseignements par le processus normal de l'analogie de conception, le sujet devient victime de l'analogie de perception. Ce processus est également connu sous le nom de Pançaïsme. Cela est-il clair ? »
— « Non, » dit Marvin. « Pourquoi l'appelle-t-on Pançaïsme ? »
— « Le concept s'explique de lui-même, » dit Blankers. « Don Quichotte croyait que les moulins à vent étaient des géants alors que Sancho Pança croyait que les géants étaient des moulins. Le Quichottisme peut être défini comme la perception des choses ordinaires sous la forme d'entités rares. Son contraire est le Pançaïsme qui est la perception des choses rares sous une forme ordinaire. »
— « Voulez-vous dire, » demanda Marvin, « que je peux croire que je vois une vache alors qu'il s'agit en vérité d'un Altaïrien ? »
— « Exactement, » dit Blanders. « C'est assez simple, lorsque vous vous appliquez. Signez ici et là et nous en aurons fini. »
Et toujours à propos de L'appel de Cthulhu, Sheckley ne se prive pas de reprendre à sa sauce le démon créé par Lovecraft :
Une fois hors de tout danger immédiat, Marvin reprit brusquement ses esprits. Les effets de la déformation métaphorique disparurent pendant un instant et il connut une rémission dans sa perception. Il était maintenant tristement évident que le « cow-boy » était en fait un grand coléoptère parasite de l'espèce S. Cthulu. Il ne pouvait s'y tromper, étant donné que le Cthulu est caractérisé par un second canal salivaire situé vers le bas et légèrement à gauche du ganglion subœsophagal.
Ces coléoptères se nourrissaient des émotions secrètes, les leurs étant depuis longtemps atrophiées. D'habitude, ils attendaient dans les endroits sombres le Celsien insouciant qui viendrait à passer à portée de leurs segments maxillaires. C'est ce qui était arrivé à Marvin.

On trouve aussi d'autres idées à foison, dont celle-ci qui pourrait fort bien avoir inspiré Roger Zelazny pour son cycle des Princes d'Ambre (1970) :
De tous les royaumes de probabilité possibles dans le Monde Tordu, l'un peut être exactement comme notre Monde. Et un autre peut être comme notre monde à un détail près. Et un autre à deux détails près, et ainsi de suite. Et aussi… il peut en exister un qui soit complètement différent de notre monde à part un détail, et ainsi de suite.
 
Assez proche de L'univers en folie de Fredric Brown, ce court roman de Sheckley sera réédité en volume dans une version rallongée et une nouvelle traduction sous le titre Echange standard (traduction Guy Abadia, collection Ailleurs et demain - Robert Laffont 1973, publié avec La dimension des miracles.) Chez Sheckley, comme l'écrira Andrevon dans la recension du n°236, "l'univers est illisible", et rend dingue celui qui prétend "quitter sa banlieue solaire" (sauf ou surtout s'il a recours au pançaïsme). En prenant pour acquis la possibilité de dissocier le corps et l'esprit, on peut admettre la potentialité non plus fantastique de la métempsychose, mais scientifictionnelle du "mindswap", du transfert d'esprit. Sheckley ne nous dupe pas avec des progrès extraordinaires et fait grincer ses rouages : une telle potentialité régie par une efficacité scientifique crée inévitablement, on l'a vu, un marché.. Là où Sheckley s'en tire avec un mouvement "brownien", c'est avec la notion que tout esprit plongé dans un corps étranger exerce une poussée sur la perception de ce qui l'environne pour ne pas raison perdre. Nous voilà au seuil d'un paradoxe à la Lewis Carroll : s'en remettre à la psychose pour ne pas devenir fou.




Bon, puisque vous avez été bien sages, vous avez gagné les images extraites du "livre le plus mythique de la SF en France", à savoir les illustrations de Enki Bilal pour l'édition pilonnée des Berserker :







Rapport du Centaurien pour le PReFeG (Septembre 2026)

  • Relecture
  • Corrections orthographiques et grammaticales
  • Vérification du sommaire
  • Vérification des casses et remise en forme des pages de titre
  • Ajout du 4ème de couverture (annonce CLA)
  • Ajout de la Table des "Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro" et de la "Table des récits"
  • Notes (1) et (5) ajoutées (à celles d'un premier correcteur anonyme, merci à lui).
  • Vérification et mise à jour des liens internes
  • Mise au propre et noms des fichiers html
  • Mise à jour de la Table des matières
  • Mise à jour des métadonnées (auteurs, résumé, date d'édition, série, collection, étiquettes)

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Prochaine publication prévue pour le mercredi 30 septembre 2026 : Galaxie n°27.

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