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16 septembre, 2026

Fiction n°150 – Mai 1966

Une farandole de bons "petits" auteurs entourent Jack Vance et son deuxième opus de Cugel l'astucieux pour ce numéro de mai 1966. On notera l'entrée du scénariste Claude J. Legrand, surtout renommé auprès des bédéphiles, celle du passage éclair de l'illustrateur Jean Alessandrini, et la dernière parution de l'appréciable Docteur Nourse.

Une rencontre de Jean Alessandrini

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Sommaire du Numéro 150 :


1 - (non mentionné) , Nouvelles déjà parues des auteurs de ce numéro, pages 6 à 7, bibliographie

NOUVELLES


2 - Chad OLIVER, Corps de rechange (A Stick for Harry Eddington, 1965), pages 9 à 26, nouvelle, trad. Yves HERSANT *

3 - Ron GOULART, Caméléon (Chameleon, 1964), pages 27 à 48, nouvelle, trad. Jean LAUSTENNE *

4 - Arthur PORGES, Le Tournant décisif (Turning Point, 1965), pages 49 à 55, nouvelle, trad. Yves HERSANT *

5 - Robert F. YOUNG, Idylle dans un relais temporel du XIe siècle (Romance In An Eleventh-Century Recharging Station, 1965), pages 56 à 64, nouvelle, trad. Yves HERSANT

6 - Claude J. LEGRAND, Sur mesures, pages 65 à 67, nouvelle

7 - Jack VANCE, Les Montagnes de Magnatz (The Mountains of Magnatz, 1966), pages 68 à 95, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE

8 - Thomas OWEN, Le Grand amour de Madame Grimmer, pages 96 à 102, nouvelle

9 - Alan E. NOURSE & Philip H. SMITH, Les Mains du miracle (A Miracle Too Many, 1964), pages 103 à 115, nouvelle, trad. Paul ALPÉRINE *

10 - Roland TOPOR, Le Jeu, pages 116 à 119, nouvelle *

11 - Gabriel DEBLANDER, ...où fleurit l'étranger, pages 120 à 125, nouvelle 


CHRONIQUES

12 - COLLECTIF, Revue des livres, pages 127 à 143, critique(s)

13 - Maxim JAKUBOWSKI, Revue des films, pages 144 à 145, article

14 - Gérard KLEIN, De quelques images fantastiques (2), pages 147 à 151, article

15 - Gérard KLEIN, Notes de lecture, pages 152 à 153, critique(s)

16 - Anne TRONCHE, Revue des arts, pages 154 à 155, critique(s)

17 - Tony CARTANO, Fastes d'enfer de Michel de Ghelderode, pages 156 à 157, critique(s)

18 - (non mentionné) , En bref, pages 158 à 158, article

* Nouvelle restée sans publication ultérieure à ce numéro.


Un exemple de son talent

Un mot sur l'illustrateur Jean Alessandrini pour commencer, qui signe ici la couverture. Goncourt discret de littérature jeunesse en 1994, typographe réputé, graphiste du journal Pilote dès 1970 (il en est le créateur du logo), illustrateur des couvertures de nombreux classiques chez Marabout Fantastique, Jean Alessandrini est une sorte de touche à tout qui sait mêler habilement langage et image. Auteur de séries pour enfants et adolescents, qu'il illustre lui-même, il fera la joie des lecteurs de Pilote avec ses pages de jeux drolatiques et foutraques. La couverture de ce numéro de Fiction rompt avec leur goût marqué pour l'abstrait, et ne sera pas forcément appréciée des lecteurs. L'avenir lui donnera toutefois raison, les couvertures de Fiction s'orientant peu à peu vers un style plus BD, avec bientôt des auteurs comme Druillet, Mario Sarchielli ou Claude Lacroix…

Côté nouvelles : Dans une société où le jeunisme prime, les "anciens" qui deviennent quinquagénaires doivent lutter contre un penchant réactionnaire bien tentant. Mais dans ce récit de Chad Oliver, il est possible de faire l'échange avec une autre vie, dans un Corps de rechange, et dans une autre société plus primitive où les anciens sont respectés. Un drôle de rétrofuturisme quand on constate de nos jours l'uniformisation des modes de vie et la raréfaction des sociétés dites "premières", avec toujours ce penchant anthropologique d'Oliver qui fait sa "patte".

Caméléon de Ron Goulart est une histoire à l'emporte pièce digne d'un James Bond un peu particulier, puisque l'agent en question est doué du don de métamorphose. On repensera sûrement à Otho, l'androïde métamorphe et compagnon du Capitaine Futur, le héros d'Edmond Hamilton. Plaisant et un tantinet parodique, dans un cadre qui rappellera tout autant Haïti sous les agissements "zombistes" des Tontons Macoute.

Le tournant décisif prend corps dans un contexte intéressant de rats parvenus à dominer la planète, après la destitution de l'homme et la guerre atomique, mais on pourra déplorer une chute par trop naïve, qui se ressert du truc éculé de la repopulation à partir d'un couple primordial et originel. Dommage que le soufflé retombe trop vite, car Arthur Porges nous avait habitués à mieux. Nous ne retrouverons finalement Porges dans Fiction qu'en 1988, pour une toute dernière parution en France.

Robert F. Young nous abreuve encore de poésie en rappelant que les exploits science-fictionnels peuvent aussi avoir des allures de miracles de contes de fées, pour cette Idylle dans un relai temporel du XIe Siècle. Comme toujours, c'est l'insatisfaction d'une vie privée d'enchantement qui fait le moteur intime de ses protagonistes.

Claude J. Legrand est ainsi adoubé dans la revue : "Sous la plume d'un Français nouveau venu, un conte percutant dans une veine très anglo-saxonne." Concise et habilement menée, Sur mesures est en effet une bonne histoire de mutant avec sa chute gentiment aménagée.
Claude J. Legrand paraîtra peu dans Fiction, mais fera toutefois les belles pages du fanzine Lunatique ; il sera surtout Monsieur Futura, une revue de chez Lug pour laquelle il scénarisera de très belles séries :  Jaleb le télépathe, La brigade temporelle (du Poul Anderson à la française), Jeff Sullivan
Les amateurs de ces magazines "vintage" auront tout le loisir de redécouvrir Futura et un billion d'autres bandes dessinées dans l'incroyable et généreux site de partage BD Mag Exhumator, que nous saluons au passage ici avec le plus grand respect.

Cugel l'astucieux aux prises avec les rusés, continue son périple tant bien que mal dans Les montagnes de Magnatz. On découvre sous la plume de Jack Vance un héros finalement assez amoral, défendant avant tout son plaisir immédiat, et c'est ce qui fait aussi son point faible. Le troisième épisode paraîtra dans le n°152.

Le Grand amour de Madame Grimmer est un exemple de fantastique qui frappe après coup, où Thomas Owen distille ses indices sans en avoir l'air. Assez plaisant.


Une bonne (et dernière) nouvelle du Docteur Alan E. Nourse et d'un acolyte lui aussi médecin, l'inconnu Philip H. Smith, Les mains du miracle sont donc écrites à quatre mains… On y traite intelligemment des ambigüité de la pratique de la médecine en tant que commerce : soulager plus que soigner, guérir mais pas trop vite, faire des choix sans en avoir l'air… Car la médecine, la démonstration en est faite,  a horreur des miracles.

Roland Topor est l'inventeur de Jumanji ! Inutile d'en dire plus, mais l'attrait pour Le jeu est très bien rendu. Et surtout, n'y pensez pas, vous perdriez.


Comme dans sa nouvelle précédemment publiée (Les murs, in Fiction n°147), Gabriel Deblander s'attache à l'ambiance plutôt qu'à la péripétie. …où fleurit l'étranger, c'est l'attente qui précède l'arrivée de visiteurs d'un autre monde, et le traitement narratif parvient à rendre fantastique un thème de pure SF. Intéressant.

On se souvient de la note de la rédaction de Fiction dans le précédent numéro à propos d'un genre inconnu en France : "l'heroic fantasy". Dans ce numéro 150, nous pouvons lire au détour d'une recension :

"Souvent, on ne va pas sans penser à ce chef-d'œuvre inconnu en France : The fellowship ot the ring du professeur Tolkien, qui est à la fable morale ce que l'astronautique est à l'aviation."

Fort heureusement, cette lacune sera comblée en 1972, par les bon soin des éditions Christian Bourgois.


L'Amérique en 1966... du moins les U.S.A., était bien loin de notre contemporaine cousine des jours actuels. Tel est du moins le constat que nous pourrions faire à la lecture de cette note de Gérard Klein sur le dernier numéro de la revue "Esprit" consacrée aux thèmes "Prospective et Utopie". Mais jugez plutôt :

" (…) malgré ses précautions intellectuelles, Gilbert Lascault [a] cédé à la naïveté en écrivant à propos du roman de Sheckley : « L'anticipation nous révèle ainsi le désespoir de la société américaine, dans la mesure où elle prend conscience d'elle-même. Elle ne trouve rien de bon, rien de solide, ni en elle-même ni hors d'elle-même…»

Voilà un jugement qui surprendrait fort l'écrivain américain. Je le connais personnellement et je crois pouvoir dire qu'il n'est rien moins que désespéré de sa société. Il n'y adhère certes pas totalement, mais il mène en son sein une existence que la plupart des écrivains européens considéreraient comme proprement utopique, et il en est conscient. L'erreur est d'ailleurs fréquente de la part de gens qui connaissent mal la société américaine et la violence de sa contestation interne, qui paraît plutôt à l'observateur un signe de santé que le symptôme de tares irrémissibles. La violence de cette contestation est inconnue depuis longtemps en Europe, ou alors elle s'y accompagne d'un rejet total, métaphysique, de l'idée même de vie en société. Rien de tel, sauf cas extrême, aux États-Unis. Quiconque prendrait Bradbury ou Sheckley pour des sortes de Dostoievsky américains de l'anticipation, s'exposerait à de rudes mécomptes en considérant la face joyeuse et rebondie du premier, l'allure décontractée et modérée du second. Ils ne sont pas Dostoievsky. Ils ont lu Dostoievsky, ce qui n'est pas la même chose, et ils contestent, dans une société où l'esprit même de contestation est encouragé à un point dont nous n'avons guère idée ici (ne serait-ce que pour réagir contre un pesant conformisme économique) et où cette contestation est considérée, par les individus et par les groupes sociaux, même lorsqu'elle est gênante, comme un facteur nécessaire de progrès. Il y a dans la société américaine une recherche permanente du commun accord et un rejet permanent de ce commun accord. Les générations d'écrivains et d'intellectuels s'y succèdent comme des émigrés de l'intérieur, qui sont progressivement absorbés et remplacés par de nouvelles couches de protestataires. La contestation américaine est toujours contenue dans l'ici et le maintenant. Donner à telle ou telle de ses manifestations la valeur d'une réflexion générale de la société américaine sur elle-même, c'est s'exposer à un contre-sens que relèveraient certainement les auteurs eux-mêmes. Incidemment, cette attitude anglo-saxonne, pour ne pas dire protestante, rend peut-être compte du développement de la science-fiction dans ce pays. La science-fiction exclut presque par définition un contenu métaphysique, même si elle y fait référence. Elle n'est pas fondamentalement le véhicule d'un jugement de valeur sur la société ou sur le monde, mais de plusieurs jugements partiels, éventuellement exclusifs les uns des autres, et ses auteurs le savent. C'est un point de vue que des latins, catholiques de surcroît, ont généralement quelque peine à saisir. 

Les universités américaines distribuent depuis quelques années des bourses fort généreuses aux écrivains et aux poètes. La distribution des bourses est pratiquement fonction de la violence de la contestation dont font preuve les susdits, ou au moins de l'originalité qu'ils y mettent, au point qu'il s'agit d'un intarissable sujet de plaisanterie pour les beatniks du Village. Un écrivain aussi violent que LeRoi Jones, qui ne mâche guère ses mots à l'égard de la société « blanche, protestante et américaine », a pu, en fait, composer la majeure partie de son œuvre en vivant de tels subsides. Et si, à notre connaissance, Robert Sheckley n'en a pas encore reçu, c'est d'une part parce qu'aux États-Unis comme ici la science-fiction n'est pas considérée comme une littérature « sérieuse », et d'autre part parce que son livre y est sans doute considéré, peut-être à tort, comme beaucoup trop anodin.

Gérard KLEIN


Versons à présent une autre pièce au dossier de la "rayalité" (ce bon mot est du biographe Geert Vandamme). La "rayalité", c'est à dire à l'écriture plus ou moins consentie, consciente ou délibérée, de la biographie "arrangée" du "Maître gantois" Jean Ray. Ici, Jacques Van Herp se pose en défenseur de l'extraordinaire vie de contrebandier, de dresseur de tigre, de marin expert… que Jean Ray a véhiculé avec la complicité plus ou moins naïve (c'est sur ce point que peut se tenir le débat) de Henri Vernes et de Van Herp lui-même (qui feint par exemple de ne pas remarquer une annonce de Jean Ray dans la Revue Belge datant d'un… 1er avril !). En défenseur, disions-nous, car sans les citer directement (et on peut se figurer qu'elles lui auraient été faites par oral), Van Herp s'en prend à des accusations de mensonge (qu'on serait pourtant en droit de se permettre, au moins sous la forme d'une lippe taiseuse et dubitative). C'est à l'occasion de la réédition chez Marabout des Contes du whisky que Van Herp écrit ceci :

Publiés en 1925, à la Renaissance du Livre, Les contes du whisky sont la première œuvre de Jean Ray dont il nous est possible de trouver trace. Ils furent conçus « lors des veillées à bord des caboteurs baltes, nés dans le vent et la salure, dans la fumée des ports et des gaillards d'avant ».
Dans aucune autre œuvre on ne respire, autant qu'ici, l'iode et le sel des lames. Car, quoiqu'en pensent, quoiqu'en veuillent insinuer d'aucuns que la légende gêne, qui désirent transformer Jean Ray en un individu falot, menteur, mythomane, trompant à longueur de journée ceux qui l'entouraient, Jean Ray fut bien l'homme de sa légende. Et les preuves ne manquent pas.
Il y a ceux qui l'ont connu : Madame Daskalidès qui le rencontra à Athènes et à Stamboul vers 1920 ; Il y a cet étonnant personnage, rencontré dans la ville chinoise de Singapour par un de mes amis Robin Cotton. Officiellement domicilié à Suva, auteurs de biographies d'aventuriers et de pirates. Il vit à plus de quatre-vingts ans, à bord de son navire.
Il entretint mon ami de sa jeunesse, de cette époque, d'avant 1914, où il naviguait dans les mers du Sud en compagnie de trois compagnons, devenus écrivains par la suite : l'Anglais De Vere Slackpoole, l'Égyptien Messalim Hadj, et un Flamand, un John Ray, devenu auteur de romans policiers, de romans fantastiques et d'ouvrages pour enfants. 
Il y a aussi cette présentation dans le numéro du 15 juillet 1925 de la Revue Belge, parlant de sa fréquentation de la Rum-Row, et celle du 1er avril de la même année, annonçant son départ à bord d'un morutier partant pour l'Islande. Voilà qui cadre mal avec l'image qu'on veut donner du sédentaire n'ayant jamais quitté Gand. 
Puis il y a ces preuves indirectes, tirées de l'œuvre : le seul nom d'écrivain paraissant dans Harry Dickson est De Vere Stackpoole ; la seule fois qu'un lion de cirque apparaît, il se nomme Champion, nom que Jean Ray revendiquait pour son lion. On a voulu que, là également, il ait inventé, mais ceux qui, en septembre 1965, virent le film consacré par la Télévision Belge à Jean Ray purent le voir, à 76 ans, dans la cage aux lions, et, de l'avis du dompteur, Jean Ray avait manifestement l'habitude des fauves. 
Ses premiers textes en néerlandais portent trace de nombreux germanismes, germanismes du langage usuel, comme il peut résulter d'une longue fréquentation. Or, Jean Ray affirme avoir navigué à bord de navires allemands et avoir recruté pour ses navires contrebandiers d'anciens sous-mariniers de la guerre de 1914. 
Enfin, il y a ce fait qui m'est arrivé, j'ai écrit, en compagnie d'un ami, un roman maritime, dont le navire était un brick, puis, avant de recopier le manuscrit, nous avons transformé le navire en un schooner, jugé plus « commercial ». Je porte le texte à Jean Ray. Il le lit et soudain me harponne : « Mais qu'est-ce qui t'a pris ? Ça, un schooner ! Mais c'est la manœuvre du brick ! Jamais un schooner n'a eu pareille voilure !…» 
Maintenant, que Jean Ray ait souvent menti, je n'en doute pas, et je suis bien certain qu'il a aimé se moquer de ses concitoyens il a raconté bien des histoires de brigands, effroyables, énormes, destinées à faire sursauter les bourgeois bien-pensants. Il suffit de reprendre le numéro 124 de Fiction où van Hageland rapporte comment Jean Ray déclarait avoir voulu prendre la place du bourreau de Canton. Cela, il le racontait à un dîner dans l'abbaye d'Averbode, et je vois d'ici se plisser de malice son œil oblique devant les têtes suffoquées ou semi incrédules de ses compagnons de table. 
On comprend que certains, qu'il se plaisait à choquer, tentent de le ramener à de plus modestes proportions. [...]

(Extrait de la recension des Contes du whisky, par Jacques Van Herp, in Fiction n°150 - mai 1966)

Il est sans doute déplorable que de talentueux connaisseurs comme Jacques Van Herp aient perdu leur temps et leur énergie à défendre autant de superficialité, le talent de Jean Ray n'ayant pas besoin d'être réhaussé par une telle mythologie. Mais l'objet de tout ceci est plus trivial qu'il n'y paraîtrait, et pourrait masquer des "trous" moins glorieux dans la vie de Jean Ray : quelques mois de prison ferme pour escroquerie. Mais ceci est une autre affaire…


Terminons ce billet par le partage d'une œuvre devenue rare, qui avait déjà la particularité d'être le premier (le seul ?) roman de SF écrit en langue bretonne. Il s'agit de L'île sous cloche, par Xavier de Langlais, ici défendu par un autre érudit : Pierre Versins. Nous vous proposons ce roman en partage au format numérique dans sa réédition chez "Présence du Futur".

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L'
île sous cloche : par Xavier de Langlais.
 

Ce livre a une petite histoire : Il est sans doute le seul roman de science-fiction à avoir jamais été écrit en breton ; l'édition originale, on outre, imprimée dès 1944, a été en grande partie détruite par un bombardement et n'a été reconstituée qu'en 1949, avec des feuilles sauvées et le reste réimprimé ; entre temps, en 1946, une traduction française, due à l'auteur lui-même, en avait paru. Et maintenant, consécration en quelque sorte, le roman est paru dans la collection « Présence du Futur ».

Il s'agit, selon notre goût, d'un des rares chefs-d'œuvre que nous ait donnés la littérature conjecturale ; qu'il nous vienne d'une langue, non pas rare (l'auteur a pris la peine de nous indiquer, dans l'édition originale française, qu'elle était parlée, avec ses variantes, par plus de trois millions d'hommes), mais hermétique et difficile, un peu merveilleuse déjà à nos yeux de tard-venus, joue un rôle sans doute dans notre appréciation ; et cela se justifie à la lecture en français, où demeure comme un reflet de mystère, dû sans doute à l'original, qui s'ajoute à ce que l'élaboration du thème apporte.

C'est une satire, entre autres : le thème est connu, il a déjà été mis en œuvre par Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes ; et au moment même où René Barjavel l'amenait plus loin encore dans la seconde partie du Voyageur imprudent (1943 en pré-originale, 1944 en volume), Xavier de Langlais écrivait. 

Savait-il exactement ce qu'il faisait alors ? Dans l'avant-propos de l'édition française originale (qui ne figurait pas dans l'édition bretonne, et pour cause), il y a ceci : « Le coup de foudre d'Hiroshima doit être considéré comme le prélude d'une cascade de prodiges, inimaginables hier encore. Le règne de la pesanteur est purement et simplement révolu mais, suprême revanche, c'est sous le signe de la bombe atomique que s'amorce l'ère des relations interplanétaires… Notre terre en sautera sans nul doute, et la galaxie avec elle ; toute la question est de savoir si elle sautera à temps, nous voulons dire avant que l'homme n'ait eu le loisir de tenter sur lui-même l'ultime expérience. Car, de toute éternité, son destin l'attend là : chaque progrès dans la connaissance des êtres et des choses le rapproche de l'instant où, las des joies dérisoires de l'analyse, il s'essaiera à la synthèse. » Difficile de mieux exposer un thème. Xavier de Langlais doit penser à son roman, avec une certaine amertume, en lisant de temps en temps des articles annonçant à grand fracas la venue des Cyborgs. 

Liliana est une jeune fille dont nous n'apprenons rien : elle est le témoin, mais un témoin privilégié. Tous ceux qui visitent l'utopie ont, d'habitude, un passé, une vie ; elle, c'est à peine si elle connaît le monde dont elle vient, notre monde, en aboutissant à la suite d'un traditionnel naufrage aux rivages de l'Île sous Cloche. Elle est disponible, si disponible qu'elle s'ouvrira au plus fou des fous, le matricule 1.020 qu'elle appellera Milvain. Car si, dans notre univers, tout le monde est spécialiste, c'est encore plus vrai du monde fermé qu'est l'Île sous Cloche : là, tous les corps sont spécialisés, et pas seulement les gestes. Chez nous, l'ouvrier apprend à visser à longueur de journée le même boulon, le professeur à seriner à longueur de carrière que nos ancêtres les Gaulois avaient… Dans l'Île sous Cloche, ce même professeur n'existe pas, sans doute, mais l'ouvrier, qu'a-t-il besoin de jambes, d'un cerveau, et de tas de choses extérieures à son travail, superfétatoires ? Il aura sans doute un corps, comme point d'appui, mais il ne disposera en outre que d'un bras, terminé en tournevis par exemple. Et ici, nous en arrivons à ce qui fait un des charmes de l'ouvrage, et son très grand intérêt : l'invention verbale étourdissante qui y règne. 

Jarry est passé par là, certainement, avec son Crochet-à-Nobles, mais il eut frémi d'allégresse en lisant, par exemple, ceci :

« Il y en a encore qui ont plusieurs doigts à chacune de leurs mains (les Spécialistes-Camériers qui desservent cette cellule appartiennent à cette catégorie), il en est qui n'ont qu'un doigt unique, et quelques-uns, même, qui en sont tout-à-fait démunis (les Spécialistes Transvaseurs-de-Breuvage-Fumigène, par exempte). 

» Tout ceci selon les exigences de leur métier. 

» Parmi ceux qui n'ont qu'un doigt unique, on peut ranger, entre autres : les Spécialistes Troueurs-de-Trous, les Foreurs-et-Fileteurs-d'Écrous-de-Cristal, et les Visseurs-de-Vis-Doigts.

 » Parmi ceux qui n'ont pas de doigt du tout, on peut noter : les Maçons-Maçonneurs-de-Murailles, les Projecteurs-de-Bombes-à-Pieds, les Spécialistes Enfourneurs-de-Corps-Morts, et quantité d'autres travailleurs…»

L'analyse de cette richesse est à peu près impossible, mais on peut tenter une synthèse, en quelque sorte ; une synthèse stylistique dans le goût suivant :

« C'est l'automate de chair qui sera la grande attraction de l'avenir. Prêtez l'oreille à ce martellement syncopé qui l'annonce : cœur ou piston ? L'homme machine s'avance dans les coulisses du temps […] Mes caractéristiques nomino-numérales sont les suivantes : Sa Proéminence le Super-Sérocéphale Propulseur de Roue Numéro sept [… viennent ensuite…] les Hydrocéphales ou Moyennes Unités[... se scindant en…] Co-Coadjuteurs Combineurs et Réalisateurs [… et…] Vice-Co-Coadjuteurs Constatateurs et Vérificateurs [… ou…] Super-Veillants [… au-dessous de qui…] les Spécialistes Microcéphales […ou…] Unités Négligeables [… ou encore…] Plèbe Numérique [… qui se compose de, entre tant d'autres dont certains déjà cités…] Spécialistes Polisseurs-d'Arbres-de-Fer [… se scindant à leur tour en…] Spécialistes Asticoteurs-de-Troncs et Spécialistes Asticoteurs-de-Branches […] Spécialistes Lampadaires, Spécialistes Ingéreurs-Digéreurs-de-Mortier, les Hardis-Pourvoyeurs-Convoyeurs-en-Vase-Spécifique, les trois familles de SpécialistesForeurs-etParacheveurs-de-Venelles-et-de-Halls-en-Dôme [… dont…] les Spécialistes Déblayeurs-et-Éjecteurs-de-Gravois [… le tout étant basé sur…] la science infragerminatoire. » 

On notera toutefois que la version « Présence du Futur » comporte d'assez notables variantes avec le texte français original. Certaines sont bonnes, d'autres négligeables, mais il en est certaines qui font disparaître cette naïveté recherchée qui était un des charmes de la première traduction (ne serait-ce que ce « navire aux blanches voiles » de la première phrase, devenu un simple « navire »).

Donc, Liliana est dans l'Île sous Cloche, affrontant ce qui, pour elle, ne peut être qu'une colonie de monstres. Mais pourquoi sont-ils ainsi, spécialistes si spécialisés qu'ils n'ont plus, généralement, de l'homme qu'une de ses parties, qu'un de ses attributs (cet être qui n'est qu'une panse et qui s'imbibe abusivement pour devenir contre-poids de l'ascenseur, puis urine et permet ainsi à l'ascenseur de redescendre, lui montant ; cet autre qui ne sert, à la lettre, par sa vastitude que de porte à la prison, et tant d'autres merveilles d'imagination) ?

C'est, nous dit-on, qu'ils n'ont pas d'âme, les îlesouclochiens. On la leur ôte, par une opération chirurgicale assez féroce, dès leur entrée au monde ; entrée qu'ils font par l'intermédiaire, bien entendu, de spécialistes sans doute porteurs-de-petits-d'hommes. Et ceux qui, l'opération mal réussie ou pour toute autre raison, semblent regretter de n'en avoir pas, on les fourre dans l'Asile-Démentiel, cet asile qui, étrangement, est la seule porte vers notre monde.

Étrange ? Ou machiavélique ?

Car ici se pose la question : le monde de l'Île sous Cloche est un monde, évolué, qui représente sans nul doute notre monde à venir. Dans la ligne de ce meilleur des mondes présenté par Huxley ou dans celle que découvre le voyageur imprudent de Barjavel. Mais rien n'est si simple. Car, à bien lire le livre, on se demande si l'Île sous Cloche n'est pas plutôt – ou au moins aussi – le creuset de notre propre humanité. Ou alors, serait-ce pour rien que l'Asile-Démentiel, dont les fous sont fous précisément parce qu'ils rejoignent la forme non-spécialisée de l'homme, est la seule issue hors de l'Île, vers le monde des hommes ? Est-ce seulement parce que Liliana, à la fin, y sera jetée, et par là pourra repartir vers nous avec Milvain, le plus fou des fous et, par conséquent, le plus proche de nous ? 

C'est, nous paraît-il, la seule et unique fois qu'un tel Éternel Retour nous est mis dans la main, comme un marché. Et c'est aussi, plus que le personnage inaltérable de Liliana, qui traverse cet enfer sans en être vraiment changée, la personnalité (en apparence secondaire) de Milvain qui importe : elle est l'espoir de ce monde, et du nôtre en même temps. Rien n'empêchera le lecteur de voir en ces deux êtres un Adam et une Eve chassés d'un Enfer terrestre remplaçant un Paradis dont la notion a fait son temps.

Pierre VERSINS.

 

L'île sous Cloche par Xavier de Langlais : Denoël, « Présence du Futur ».

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